eJournals Oeuvres et Critiques 45/2

Oeuvres et Critiques
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10.2357/OeC-2020-0023
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Éthique et littérature : Dix jalons pour une théorie de la responsabilité littéraire

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Jean-Louis Dufays
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Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Éthique et littérature : Dix jalons pour une théorie de la responsabilité littéraire Jean-Louis Dufays Université de Louvain-la-Neuve Si la question des rapports entre l’éthique et la littérature a longtemps été confinée dans les limites étroites de l’approche autoréférentielle du sens et des valeurs - la littérature n’avait de compte à rendre qu’à elle-même parce qu’elle était perçue comme un univers autonome, sans commune mesure avec celui de la communication ordinaire -, on commence aujourd’hui, à la suite des travaux des théoriciens de la réception, puis d’auteurs comme Ricœur (1986), Miller (1987), Booth (1988), Nussbaum (2010), Maingueneau (2006), Sapiro (2012) et quelques autres, à s’aviser que cette autonomie est peut-être plus relative qu’on ne l’avait cru, et que, comme Sartre (1948) l’avait déjà suggéré, les écrivains comme les lecteurs auraient peut-être malgré tout quelque responsabilité à l’égard du monde réel, et partant à l’égard du destin des hommes et des femmes qui vivent hors de la littérature. Cette question des rapports entre littérature et éthique ayant constitué un thème récurrent de mes propres travaux depuis plus de vingt ans, j’y reviendrai ici d’une manière à la fois synthétique et systématique, en énonçant dix propositions qui constituent l’ébauche de ce que j’aimerais appeler une poéthique, une théorie de la part d’éthique qui anime toute écriture, toute lecture, et gagnerait - peut-être - à animer aussi le travail de la critique littéraire. 1. Transitivité vs intransitivité de la littérature Qu’on la considère sous l’angle de la création, sous celui de la réception ou sous celui de la théorie et de la critique, l’expérience littéraire est, depuis plus de deux siècles, l’objet d’une tension entre deux points de vue qui ont longtemps été considérés comme incompatibles, et qu’on pourrait appeler les conceptions transitive et intransitive du fait littéraire. La conception transitive, qui a prévalu de manière quasi exclusive jusqu’à la fin du XVIII e siècle, considère que l’écrivain, comme tout autre individu, véhicule à travers ses écrits des représentations et des conceptions relatives au monde réel et à ses valeurs, et qu’il assume donc en écrivant des positions d’ordre moral et politique qui sont susceptibles d’être comprises et évaluées 160 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Jean-Louis Dufays comme telles, tant par les lecteurs ordinaires que par les professionnels de la critique littéraire. La conception intransitive, à l’inverse, considère que les écrivains se distinguent des autres hommes par l’usage particulier qu’ils font du langage, et qu’ils n’ont de comptes à rendre qu’à leurs pairs, leur responsabilité principale ne concernant pas le rapport au monde mais le rapport à l’écriture et au langage. Cette conception se caractérise donc par une valorisation prioritaire, voire exclusive, du travail sur les formes et sur le langage littéraires. Remontant au Romantisme allemand, elle s’est épanouie chez les nombreux romanciers qui, à la suite de Flaubert, ont fait du «-refus de conclure-» la base même de leur conception de la littérature. Préconisée aussi par des poètes comme Gautier (théoricien de l’Art pour l’Art), Leconte de Lisle (chef de file du Parnasse) ou Mallarmé (promoteur de l’idée de sacerdoce poétique), elle a trouvé son prolongement théorique dans la notion de «-fonction poétique-» (Jakobson) qui a servi de fondement à l’analyse structurale. Elle s’est ensuite étendue à la critique littéraire contemporaine qui, en dépit du contrefeu allumé par Sartre et quelques autres à l’issue de la 2 e guerre mondiale, s’est définie largement par son refus de juger les œuvres littéraires d’un point de vue éthique ou moral. Sans cette évolution, des auteurs comme Sade ou Céline n’auraient jamais acquis la légitimité qui est la leur aujourd’hui. Un des arguments des tenants de cette approche est que, dans la plupart des textes dramatiques et romanesques, on entend la voix non pas d’une vérité, mais de divers personnages exprimant une diversité de points de vue. L’écrivain apparait moins comme un juge qui impose ses normes que comme un peintre qui propose des formes, et la question de la moralité ou de l’éthique réside tout entière dans l’exigence esthétique. Comme Blanchot, Barthes, Derrida n’ont cessé de le souligner, le propre de la littérature est de mettre en jeu tous les sens sans en privilégier aucun. 2. Une opposition à complexifier S’il est courant d’assimiler la préconisation de la conception transitive au point de vue éthique et la préconisation de la conception intransitive au point de vue esthétique, l’opposition éthique/ esthétique recouvre en réalité une diversité de critères qui permettent de juger les œuvres littéraires. En l’occurrence, en affinant une typologie que j’ai proposée naguère (Dufays, 2000, p. 281-282), il me semble qu’on peut en dégager au moins six-: 161 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Éthique et littérature Point de vue éthique Priorité de la fonction référentielle et des valeurs «-classiques-» et «-dominées-» Point de vue esthétique Priorité de la fonction poétique et des valeurs «-avant-gardistes-» et «-dominantes-» Le rapport au monde Transitivité, vraisemblance, tension vers la vérité Intransitivité, fictionalité assumée, renoncement à l’idée de vérité Le rapport aux normes langagières Conformité, reproduction Originalité, subversion, Le rapport aux normes morales Recevabilité Transgression Le rapport au sens Unité, clôture (un sens principal) Pluriel, ouverture (des significations multiples) Le rapport aux structures compositionnelles Harmonie, clarté éclatement, complexité Le rapport aux émotions Participation, mobilisation des passions Distanciation, neutralisation des passions Ce tableau retient d’une part les trois critères mobilisés par Picard (1986) pour définir la lecture littéraire, à savoir le rapport au monde (réalité vs fiction), le rapport aux normes (conformité vs subversion) et la densité sémantique (sens vs significations), et d’autre part trois critères couramment évoqués par les lecteurs - le rapport aux normes morales (recevabilité vs transgression), le rapport aux structures de composition (harmonie et clarté vs éclatement et complexité) et la portée émotionnelle (mobilisation vs neutralisation des passions) - qui ne semblent pas réductibles aux précédents. Au-delà de la diversité des critères, il importe de souligner la solidarité qui relie les points de vue éthique et esthétique à deux systèmes axiologiques, autrement dit à deux idéologies qui font office de métavaleurs. D’un côté, la priorité accordée au point de vue éthique est solidaire de l’idéologie classique au sens large, c’est-à-dire non exclusivement historique du terme, laquelle repose sur les valeurs de la transitivité, de la vraisemblance ou de la tension vers la vérité, de la conformité ou de la reproduction, de la recevabilité morale, de l’unité, de l’harmonie ou de la clarté et de la mobilisation des passions. À l’inverse, la priorité accordée au point de vue esthétique rejoint l’idéologie avant-gardiste - ou moderne, au sens tout aussi large -, qui valorise 162 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Jean-Louis Dufays quant à elle les vertus de l’intransitivité, de la fictionnalité ou de l’invention, de la subversion ou de l’originalité, de la transgression morale, de l’éclatement ou de la complexité, du pluriel ou de l’ouverture à la diversité des significations et de la neutralisation des passions. Qui plus est, considérée d’un point de vue institutionnel, l’opposition classique/ moderne rejoint très largement celle qui distingue l’axiologie symboliquement dominée de l’axiologie dominante. En effet, la légitimité qui définit la position dominante s’appuie avant tout sur les métavaleurs les plus propres à une certaine élite intellectuelle, ce qui est le cas par excellence des valeurs «-modernes-», tandis que celles qui relèvent d’une tradition déjà bien assise et largement partagée - et donc «-classique-» - sont perçues davantage comme solidaires de la culture de masse, et partant comme «-dominées-». 3. La lecture littéraire : vers une esthétique élargie Ces premières distinctions signifient-elles que toute évaluation est condamnée à pencher soit du côté de la transitivité classique soit du côté de l’intransitivité avant-gardiste-? Un certain nombre d’auteurs soulignent au contraire qu’il est parfaitement possible de concilier les deux points de vue. Cette posture correspond par exemple à celle qu’Umberto Eco (1985) qualifie de «-postmoderne-» et à celle de la «-lecture-littéraire-», que Michel Picard (1986) définit comme un va-et-vient entre des évaluations apparemment contradictoires, à savoir la valorisation de la «-subversion dans la conformité-», de l’«-élection du sens dans la polysémie-» et de la «-modélisation par une expérience de réalité fictive-» (La lecture comme jeu, 1986, p. 266). Même si leurs travaux divergent sur bien des points, Eco comme Picard considèrent tous deux que, loin d’être incompatibles, le rapport éthique à la littérature et le rapport esthétique sont en réalité fréquemment combinés, parce que leur articulation correspond soit à une tendance forte de la culture contemporaine (Eco), soit à la nature même de l’expérience littéraire (Picard). Faisons un pas de plus et constatons qu’en ce début de XXI e siècle, cette conception intégrée a pratiquement évincé la conception avant-gardiste et est à son tour devenue symboliquement dominante. Des auteurs aussi différents que Danielle Sallenave, Antoine Compagnon, Jean-Marie Schaeffer ou Tzvetan Todorov, qui furent tous dans leur jeunesse des adeptes plus ou moins déclarés de l’approche intransitive, s’accordent aujourd’hui à reconnaitre la dimension éthique, voire morale, qui accompagne tout rapport à la littérature. La littérature est avant tout une occasion de vivre des expériences humaines intenses souligne ainsi Sallenave (1991), «- Le conte, la feinte, la fiction éduquent moralement- » renchérit Compagnon (2007, p. 42), Schaeffer (1999) abonde dans leur sens quand il réhabilite l’impact à 163 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Éthique et littérature la fois cognitif et existentiel de l’immersion fictionnelle, et Todorov (2007) ne dit pas autre chose quand il appelle les enseignants à dépasser les jeux de l’analyse formelle et rhétorique pour faire éprouver la littérature comme une source majeure d’humanisation et d’éveil aux valeurs démocratiques. Barthes (1978) le premier, on s’en souvient, avait osé rompre la clôture formaliste dont il avait été un des principaux promoteurs en proposant de lire la littérature non plus seulement comme une mise en jeu du sens (sémiosis) mais aussi comme une source de savoirs (mathésis) et un miroir du monde susceptible de fournir des modèles d’action aux lecteurs (mimésis), et Thomas Aron (1984) lui avait emboité le pas en intégrant le pouvoir référentiel du texte dans sa définition de la notion de littérature. Le moment est dès lors peut-être venu de se demander si, au lieu de constituer une revanche du point de vue éthique sur le point de vue esthétique, le consensus qui se dessine depuis quelques décennies entre les théoriciens de la littérature ne relève pas plutôt d’un élargissement du point de vue esthétique, considéré désormais comme un espace essentiellement pluriel et dialectique, qui se définirait par la prise en compte croisée d’une attention au langage et au monde. D’une esthétique restreinte - celle de la poétique -, axée seulement sur l’évaluation des dimensions formelles et langagières, on passerait ainsi à une esthétique élargie restreinte - celle de la poéthique -, basée sur l’articulation des points de vue formels et référentiels. 4. L’engagement éthique est inhérent à l’écriture Cette articulation parait d’autant plus opportune que la dimension éthique de la littérature semble peu aisée à évacuer. Si l’on s’accorde en effet pour définir l’éthique comme l’«- ensemble des principes moraux qui sont à la base de la conduite de quelqu’un-» (Larousse), on admettra qu’un acte aussi mobilisateur que celui qui consiste à écrire des livres peut difficilement se passer d’une telle dimension. Si on écrit, c’est sans doute pour une diversité de raisons, mais parmi celles-ci figure vraisemblablement le désir d’affirmer des valeurs, à travers des personnages, des actions, des scénarios, des propos, des idées que l’on croit susceptibles d’orienter les choix et les actions que les hommes ont à mener dans la vraie vie. Sartre le disait déjà à sa façon- : contrairement à la poésie, «-la prose est utilitaire par essence-» (1947, p. 26), et «-dès lors, on est en droit de demander d’abord au prosateur-: à quelle fin écris-tu-? Dans quelle entreprise es-tu lancé et pourquoi nécessite-t-elle de recourir à l’écriture- ? - » (p. 28). Plus exactement, 164 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Jean-Louis Dufays le prosateur est un homme qui a choisi un certain mode d’action secondaire qu’on pourrait nommer l’action par dévoilement. Il est donc légitime de lui poser cette question seconde- : quel aspect du monde veux-tu dévoiler, quel changement veux-tu apporter au monde par ce dévoilement-? -(p. 29-30). Dire cela n’équivaut certes pas à assimiler la littérature à un simple discours idéologique, car il n’est pas contestable qu’elle se distingue en même temps par son usage esthétique de la langue et par la diversité et la complexité des points de vue qu’elle met en scène-; cela amène néanmoins à reconnaitre l’existence d’une continuité entre le discours littéraire et le discours ordinaire, en admettant que leur différence tient moins à leurs natures qu’à l’intensité des procédés mobilisés. Pour autant, Sartre n’ignore pas qu’il existe des œuvres qui se limitent à suspendre leur jugement pour laisser le lecteur libre, mais pour lui, cellesci renoncent à s’engager face à la misère et aux scandales qui inondent le monde. La promotion du suspens, de l’indétermination et de la polysémie relèverait en outre davantage d’une doxa propre à une certaine conception moderne ou avant-gardiste de la littérature, que, pour marquer son caractère doxologique, on pourrait appeler le «-littérairement correct-» (Dufays, 2011). En tant que préconisation du refus du juger et qu’affirmation de l’irresponsabilité mondaine de l’écrivain, le littérairement correct est le contraire du politiquement correct, qui quant à lui promeut l’engagement au service des valeurs de tolérance et de non-discrimination. 5. Éthique verticale vs éthique horizontale Par ailleurs, il est clair que l’éthique de Céline n’est pas l’éthique de Proust, laquelle diffère sensiblement de celle de Chateaubriand ou de celle de Flaubert. Faut-il en conclure qu’il y aurait autant d’éthiques que d’écrivains- ? En réalité, toute éthique est liée à des mouvements de pensée collectifs- : les normes qui la définissent peuvent donc assez aisément être classées en fonction des époques et des contextes qui les ont exaltées, et à cet égard on peut dégager au moins deux grandes ruptures. La première est celle qui s’est produite, vers le milieu du XIX e siècle (cf. Sapiro, 2012), entre la conception verticale de l’éthique et sa conception horizontale. J’appelle conception verticale celle qui se fondait sur la référence à une transcendance divine, naturelle ou humaine, et qui avait comme norme soit un être suprême (Dieu, le Roi), soit une institution sacralisée, telle que l’Église, la Patrie ou l’État (qu’il soit incarné par la Royauté, l’Empire ou la République). La conception horizontale, à l’inverse, repose sur les valeurs de l’émancipation individuelle et de la liberté. En passant de la conception 165 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Éthique et littérature verticale à la conception horizontale, on est passé d’une éthique qui exaltait les idéaux du devoir collectif à une éthique qui, à l’inverse, préconise les droits individuels avant tout idée de devoir commun. La normativité est ainsi passée du «-bien commun-» au «-bien singulier-», ou plus exactement, le bien commun s’est défini de plus en plus comme le respect des différentes options individuelles. D’où le développement au fil du XX e siècle de la liberté politique et religieuse, du droit de critiquer ou de tourner en dérision tous les pouvoirs - droit dont la récente affaire Charlie a tragiquement rappelé à quel point il était loin d’être universellement admis. D’où aussi le développement de la liberté sexuelle, du droit de prendre son plaisir comme on l’entend et avec qui on veut, qui a abouti à la déculpabilisation progressive, puis à la dépénalisation des anciens délits de pornographie, d’homosexualité, de libertinage, d’adultère etc. - toutes pratiques qui, elles aussi, sont, en ce début de XXI e siècle, loin d’être également libéralisées partout dans le monde. Si elle structure le débat éthique depuis au moins deux siècles, cette tension idéologique entre les conceptions verticale et horizontale de l’éthique a pris des visages différents au fil des époques. Dans sa forme la plus contemporaine, elle en est venue à opposer la conception «-altruiste-» de l’éthique, qui repose sur les valeurs de respect d’autrui, de dialogue et d’abnégation, mais aussi celle de l’action sociale et l’engagement citoyen pour des causes humanitaires ou politiques (conception assez bien illustrée par des auteurs comme Sartre et Camus), et la conception «-égotiste-», qui exalte à l’inverse l’épanouissement individuel à travers les valeurs de l’hédonisme et du matérialisme (conception qui caractérise à certains égards un Houellebecq ou un Beigbeder, par exemple). 6. Le jugement éthique repose nécessairement sur des stéréotypes Le jugement éthique est nécessairement comparatif parce qu’il ne peut se formuler qu’en référence à des balises, à des modèles de comportements perçus comme stables, autrement dit à des stéréotypes (Dufays, 2010). Certes, sur le plan éthique, les stéréotypes sont généralement considérés comme des signes injustes, discriminatoires, violents à l’égard des réalités et des personnes à qui on les applique. Il s’agit cependant de comprendre que ces reproches concernent toujours les stéréotypes des autres - jamais ceux que nous mobilisons nous-mêmes - et de ne pas perdre de vue qu’en réalité, stéréotyper - réduire, simplifier, standardiser, uniformiser - est constitutif de toute prise de parole et de toute perception. Cela permet en effet à la fois de mieux (faire) comprendre et apprendre un discours ou une réalité 166 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Jean-Louis Dufays complexe (fonctions cognitive et pédagogique), de communier au sein d’un groupe (fonction sociale) et de transformer des idées ou des représentations en modèles d’action (fonctions pragmatique et éthique). Qui plus est, reconnaitre le pouvoir de la stéréotypie dans l’éthique, quelle qu’elle soit, c’est reconnaitre le poids moral et le pouvoir effectif des mots. S’engager éthiquement, c’est toujours opter pour un langage, en sacralisant certains termes (par exemple la liberté, ou à l’inverse la communauté) au détriment de certains autres, qui prennent valeur de repoussoirs, et donc de stéréotypes négatifs. Mais comme les mots sacrés des uns sont forcément les stéréotypes des autres, il est bien question dans les deux cas du même usage stéréotypique du langage, avec la seule différence qu’il est exalté dans un cas et dévalué dans l’autre. Ainsi, comme l’avait bien compris Paulhan dans Les fleurs de Tarbes (1941), toute idéologie, toute éthique repose sur une mise en tension de stéréotypes que l’on valorise et d’autres que l’on rejette. 7. Transitivité de la littérature : dans quelles limites ? Réaffirmer la transitivité de la littérature, sa relevance par rapport à l’éthique, cela suppose qu’on identifie précisément les formes discursives par lesquelles un écrivain s’engage, manifeste sa responsabilité sociale ou morale. Il est nécessaire ici de distinguer trois types d’œuvres. Le cas le plus «-simple-» est celui des œuvres proprement discursives - ou segments discursifs des œuvres -, c’est-à-dire des œuvres où l’écrivain prend la parole en son nom propre, en assumant lui-même ses positions morales et sociales. Ce cas inclut les essais, bien entendu, mais aussi les textes autobiographiques et une large part de la poésie lyrique. Tout autre est le cas des œuvres fictionnelle et dramatiques, où l’auteur laisse la parole le plus souvent à un narrateur et/ ou à des personnages. Dans ce cas, le lecteur est amené à inférer du texte l’image d’un auteur impliqué (Booth, 1988), instance qui résulte de l’interprétation que l’on fait de l’action de l’auteur réel. Cette image cependant est loin d’être commode à reconstruire pareillement dans tous les écrits. Le troisième type d’écrit est celui des textes ou des fragments de textes indécidables, où le narrateur donne l’impression d’être absent, voire de ne pas exister (Patron, 2009), et de laisser l’action et les dialogues se dérouler sans être pilotés par une visée morale ou un message quelconque. Ce cas de figure est particulièrement bien illustré par les œuvres de Flaubert. Il est clair que ce sont avant tout les œuvres ou les segments d’œuvres du premier type, et dans une moindre mesure celles du deuxième type, qui sont passibles d’une évaluation en termes éthiques. Les écrits du troisième type relèvent eux davantage de la seule lecture esthétique, mais, comme on l’a 167 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Éthique et littérature vu, l’illusion a longtemps été de croire qu’ils recouvraient à eux seuls toute la littérature digne de ce nom. Les considérations qui précèdent, ont montré, me semble-t-il, qu’il y avait là pour le moins une certaine exagération. 8. Vers une éthique de la lecture Qu’en est-il par ailleurs de l’éthique appliquée à la lecture-? Constatons d’abord qu’on retrouve dans la lecture les deux postures déjà signalées à propos de l’écriture, à savoir-la posture «-neutre-» (intransitive, descriptive, compréhensive / interprétative), typique de la lecture «- lettrée- », savante, distanciée, et la posture «-engagée-» (transitive, évaluative, normative), typique de la lecture «- ordinaire- », impliquée, participative. On retrouve ici la dialectique de la lecture littéraire, qui oppose la distanciation à la participation, ou le lectant au lu ou au lisant (Picard, 1986-; Jouve, 1992). Certes toute lecture participative n’implique pas un engagement, et toute lecture distanciée n’implique pas une neutralité, mais les liens qui réunissent ces postures n’en sont pas moins tendanciels. Qui plus est, l’opposition entre participation et distanciation permet de percevoir d’autant mieux le statut et la pertinence, tant pratique que théorique, de la métaposture dialectique qui repose sur la combinaison ou la mise en tension des deux premières. On soulignera en outre, à la suite de Sartre, que, si l’écrivain fait preuve de responsabilité morale, il défie par là celle du lecteur-: «-l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité-» (Sartre, 1948, p. 31). À cet égard «-le livre ne sert pas ma liberté-: il la requiert-» (p.-60). C’est pourquoi la lecture peut être considérée comme «-un exercice de générosité-»-: ce que l’écrivain réclame du lecteur ce n’est pas l’application d’une liberté abstraite, mais le don de toute sa personne, avec ses passions, ses préventions, ses sympathies, son tempérament sexuel, son échelle de valeurs (p. 64). Ces propos qui remontent à 1948 ont été confortés tant par les travaux de Ricœur (1983-1985-; 1986), qui conçoivent la lecture comme une «-refiguration de l’expérience temporelle-» que par celle de Steinmetz (1981), qui la voit comme une opération de «-réinsertion pragmatique-» du texte dans l’horizon des expériences du lecteur. Ils trouvent aussi leur prolongement dans les propos de Jauss, pour qui La fonction sociale de la littérature ne se manifeste dans toute l’ampleur de ses possibilités authentiques que là où l’expérience littéraire du lecteur intervient 168 Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 Jean-Louis Dufays dans l’horizon d’attente de sa vie quotidienne, oriente et modifie sa vision du monde et par conséquent réagit sur son comportement social (Jauss, 1978, p. 73). 9. Pour une éthique de la critique Demandons-nous ensuite quelle posture la critique littéraire a la possibilité d’adopter par rapport à la dimension éthique de l’œuvre. Comme dans la lecture ordinaire, deux attitudes paraissent possibles de prime abord. La première, descriptive et neutre, relève de l’éthique en tant que discipline philosophique consistant à s’interroger sur les valeurs morales, à analyser leurs manifestations dans les œuvres, à réfléchir à leur déploiement, leur évolution, leurs enjeux. Cela consiste par exemple à étudier la posture éthique de Flaubert, de Baudelaire, de Zola, de Sartre pour la comprendre et l’interpréter, ou encore à analyser un roman pour y repérer les valeurs à l’œuvre chez le narrateur comme chez les personnages, en recourant à la méthode des «-points-valeurs-» proposée par Jouve (2001). La deuxième attitude, prescriptive et engagée, relève de la morale, de l’inscription dans une conception déterminée des fins de l’humanité et/ ou de la normativité. Dans ce cas, le critique interroge les œuvres, non plus seulement pour les comprendre, mais aussi pour les évaluer, en mesurer la richesse, la pertinence, la légitimité de la valeur sociale, politique, spirituelle, humaine, relationnelle etc. Par exemple, c’est évidemment là l’attitude de tous les pouvoirs judiciaires ou religieux qui s’érigent en juges de telle ou telle œuvre (du procès de Flaubert ou de Baudelaire à la fatwa prononcée contre Salman Rushdie ou à l’attentat contre Charlie Hebdo), mais c’est aussi, peu ou prou, l’attitude de la plupart des critiques chargés de traiter l’actualité littéraire-: les livres dont ils parlent sont souvent autant jugés qu’analysés. 10. Par sa dimension éthique, la critique littéraire est une science humaine à part entière On constatera enfin que, dès l’instant où l’on reconnait la dimension éthique tant du discours littéraire que du discours sur la littérature, c’està-dire dès qu’on leur attribue une responsabilité et un pouvoir d’influence au regard des valeurs des questions vives qui agitent la société, il n’est plus possible d’affirmer l’autonomie de la science de la littérature par rapport aux autres sciences humaines et sociales. À l’opposé de la volonté qu’ont encore de nos jours certains écrivains et certains intellectuels, on retrouve Œuvres & Critiques, XLIV, 2 (2020) DOI 10.2357/ OeC-2020-0023 ici la position que défend Maingueneau quand il appelle la théorie littéraire à se débarrasser de sa volonté d’isolationnisme-: Plutôt que de référer la littérature à quelque subjectivité transcendantale, il vaudrait sans doute mieux la «-pragmatiser-», la rapporter à des communautés et à des pratiques (2011). Il s’agirait donc de dépasser la tension qui opposait naguère le point de vue de Jauss (entre autres) à celui des théoriciens marxistes de la réception (entre autres) en considérant la littérature dans son double régime-: d’un côté, en tant que langage intransitif et manifestation de la fonction poétique, elle relève d’une science spécifique, de l’autre, parce qu’elle est justiciable d’un rapport aux valeurs et aux normes qui animent tous les acteurs sociaux, elle relève d’une science humaine et sociale «-comme les autres-». Encore cependant faut-il décrire l’espace dans lequel ces normes ont leur pertinence-: il y a là une articulation indispensable à établir entre la théorie littéraire, dont une des tâches est d’analyser les différentes strates du texte littéraire - diégèse, personnages, narration, mise en texte -, et la critique sociale des discours, dont la tâche est d’analyser les valeurs et l’idéologie à l’œuvre dans les différents types de discours, y compris ceux de la littérature. Bibliographie Aron, Thomas. Littérature et littérarité. Un essai de mise au point, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 1984. Barthes (Roland), Leçon, Paris, Seuil, 1978. Booth, William. The Company We Keep. An Ethics of Fiction, Berkeley, University of California Press, 1988. Compagnon, Antoine. La littérature, pour quoi faire-? , Paris, Collège de France-Fayard, 2007. Compagnon, Antoine. Le démon de la théorie. Littérature et sens commun, Paris, Seuil, 1998. 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