eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 46/90

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.2357/PFSCL-2019-0006
61
2019
4690

La Dialectique savoir/ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme

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2019
Ralph Albanese
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PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 La Dialectique savoir/ ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme R ALPH A LBANESE (T HE U NIVERSITY OF M EMPHIS ) Si l’on admet, avec les philosophes du XVIII e siècle, que l’éducation représente à la fois une source de vertu et le moyen de combler les lacunes créées par l’ignorance, le projet éducatif de Monsieur Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme s’avère, au moins en principe, méritoire. Afin de faire ressortir l’ampleur propre à ce sujet, force est de constater que l’éducation fait partie intégrante de la mobilité sociale dans la France postrévolutionnaire, notamment pour la bourgeoisie. Héros bourgeois par excellence, Jourdain, en raison de son âge avancé, peut constituer un élève « nontraditionnel » car il prend des leçons sur le tard. Sa fortune considérable ne l’empêche pas d’apparaître culturellement attardé et c’est ainsi que, devant son maître de philosophie, il reproche à ses parents de ne pas lui avoir offert une éducation appropriée au moment opportun : « … j’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j’étais jeune » (II, 4). 1 On peut se demander, en effet, s’il est encore capable d’être formé, c’est-à-dire, s’il reste toujours susceptible de bénéficier d’une éducation formelle. Désireux de devenir un homme de qualité à plus de quarante ans, Jourdain ressemble à un autre barbon moliéresque, Arnolphe. Dès son entrée en scène, son intention de s’habiller comme un gentilhomme témoigne de sa quête de la distinction vestimentaire qui tient de la mise en costume (I, 2). 2 Comme on le verra, ce changement dans son apparence doit aboutir d’emblée, d’après son rêve fantaisiste, à une renaissance. 1 Jourdain se reproche encore une fois son ignorance lors de cette même leçon : « Ah ! que n’ai-je étudié plus tôt pour savoir tout cela ! ». 2 Ayant tenté de « se débaptiser » en usurpant le titre Monsieur de la Souche, Arnolphe annonce à Chrysalde, dès le début de la pièce, sa volonté de se marier (L’Ecole des Femmes, I, 1, vv. 1-2). De même, George Dandin, désireux de troquer son avoir pour un être, prend plaisir à s’imaginer gentilhomme. Ralph Albanese PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 94 Ne partageant pas la culture de la classe dominante, Jourdain dispose de compétences rudimentaires dans l’art du paraître. D’où les multiples bévues auxquelles il se livre face à son maître de musique et son maître à danser. Dans la mesure où il se révèle incapable d’utiliser le mot juste devant eux - par exemple, l’emploi des termes « drôlerie » et « (ces gens-là) se trémoussent bien » (II, 1) - il commet des erreurs de perception fondées sur son manque de compétence discursive. De telles impropriétés linguistiques signalent l’inélégance fondamentale du héros. Ses diverses fautes de goût offrent non seulement le spectacle comique de sa rusticité, mais aussi illustre le décalage chez lui entre la langue et la réalité, une dislocation d’ordre identitaire, bref, une vision déformée du réel. Plus précisément, l’inaptitude est intimement liée ici au dysfonctionnement de ses processus cognitifs. 3 Echouer dans le choix du « mot juste », c’est, pour Jourdain, l’équivalent de « faire un faux-pas ». La faute d’ordre comportemental - et, par la suite, social - s’inscrit donc dans la langue. De même, selon le maître à danser, du mouvement corporel au mouvement comportemental, il n’y a qu’un mauvais pas… (I, 2). Notons, enfin, que le savoir lire, écrire et parler s’apparentent, eux aussi, à des aptitudes discursives. Si l’on s’interroge sur les buts éducatifs de Jourdain, on s’aperçoit qu’il ne s’intéresse à l’éducation que dans la mesure où elle lui permettra d’accéder à la classe supérieure. Se livrant à un apprentissage systématique, voire à une quête profonde du savoir, il vise à acquérir la quasi-totalité des connaissances du XVII e siècle. 4 Aux diverses formes du savoir intellectuel s’ajoutent, chez lui, de multiples formes de savoir-faire, notamment la danse, la musique et l’escrime, disciplines qui relèvent de l’univers performatif. Le protagoniste s’adonne à une série de pratiques aristocratiques qu’il envisage sous forme de techniques à maîtriser et qui peuvent se ramener à l’idéal de la civilité mondaine. Quant à l’art de la conversation - l’ars bene dicendi étant une composante majeure de la sociabilité propre aux gens du beau monde - il en est clairement dépourvu, comme l’atteste son compliment maladroit adressé à Dorimène : Madame, ce m’est une gloire bien grande de me voir assez fortuné pour être si heureux que d’avoir le bonheur que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grâce de me faire l’honneur de m’honorer de la faveur de votre présence ; et, si j’avais aussi le mérite pour mériter un mérite comme le 3 Voir à ce propos A. Ciccone, « Metalanguage and Knowledge in Molière’s Le Bourgeois gentilhomme, » Degré Second 6 (1982), 54 et 62. On songe également à la formule célèbre de Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » (L’Art poétique, I, v. 153). 4 H. Merlin-Kajman, « Mamamouchi-Molière, ou les enjeux du signifiant au XVII e siècle, » XVII e siècle, 56 (2004), 319. La Dialectique savoir/ ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 95 vôtre, et que le ciel … envieux de mon bien … m’eût accordé … l’avantage de me voir digne … des … (III, 19). De surcroît, il chante mal l’air de cour (II, 2) et danse gauchement le menuet, danse aristocratique par excellence (II, 1). Il va de soi que l’esthétique de la musique ainsi que celle de la danse échappent totalement à sa compréhension. Jourdain manque, de même, de mettre en œuvre la leçon d’étiquette sous-tendant l’art de la révérence, d’où le ridicule de sa performance devant Dorimène (III, 19). La maîtrise du corps lui faisant défaut, sa raideur physique exprime une maladresse tant sur le plan corporel que sur le plan discursif. 5 Ce qui se trouve à la source de son manque profond d’élégance, c’est, à en croire J. Brody, « une gaucherie physique instinctive. » 6 Par ailleurs, de telles pratiques esthétiques font ressortir, dans Le Bourgeois gentilhomme, la primauté du savoir-faire (praxis) par rapport au savoir-dire (logos). Il est évident que Jourdain fait figure d’un élève intellectuellement limité se devant d’accomplir un gros apprentissage. Ce mauvais « apprenant » vit le plus souvent dans l’incorrection, et sa vraie prétention s’avère d’ordre épistémologique, car il croit à tort, par exemple, avoir saisi la différence formelle entre la prose et la poésie de manière intuitive (II, 4). Autant dire qu’il manque au héros des connaissances de base ainsi que des aptitudes naturelles. Aussi ne s’intéresse-t-il pas aux formes supérieures de la science. Dans sa leçon de phonétique abêtissante, il se contente plutôt de la reproduction des voyelles et des consonnes et préfère ignorer la logique, la morale et la physique. 7 Les lettres de l’alphabet se présentant à lui sous forme répétitive, Jourdain aime cet apprentissage purement mécanique mais qu’il sent utilitaire. 8 Cette réitération burlesque - des sons évoquant l’âne 5 Se reporter sur ce point à V. Kapp, « Langage verbal et langage non-verbal dans Le Bourgeois gentilhomme, » V. Kapp, éd., Le Bourgeois gentilhomme. Problèmes de la comédie-ballet, Paris, Papers on French Seventeenth Century Literature, « Biblio 17 », 1991, 95-113. 6 J. Brody, « Esthétique et société chez Molière, » J. Jacquart, éd., Dramaturgie et société, I, Paris, CNRS, 1968, 315. 7 Signalons que la discipline du corps s’inscrit dans la leçon de phonétique. De plus, les exercices de grammaire et la prononciation s’apparentent aux exercices corporels (P. Dandrey, Trois comédies « morales ». Le Misanthrope, George Dandin et Le Bourgeois gentilhomme, Paris, Klincksieck, 1999, 65). Le Bourgeois gentilhomme met en jeu, de la sorte, la notion d’instruction corporelle. Notons, sur un autre plan, que l’alphabet et le calendrier relèvent du « déjà su » de Jourdain. 8 Une fois apprenti, le protagoniste passe au stade de l’imitation (F-X. Cuche, « Simple note sur la structure dramatique du Bourgeois gentilhomme, » Littératures Classiques, 38 (2000), 37). Il convient de noter d’ailleurs que son comportement Ralph Albanese PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 96 (IO, IO) à ceux qui suggèrent le babil enfantin (DA DA) - se montre pédagogiquement inefficace (II, 4). En se livrant à une (re)citation continue, notre apprenti bourgeois témoigne de son goût profond pour le mimétisme formel dans toutes ses leçons. De toute évidence, l’imitation constitue, chez lui, non seulement un précepte à la fois pédagogique et socio-culturel, mais aussi une forme de servitude, car il se sent obligé de reproduire le discours de ses maîtres. Il rabâche ce qu’il vient d’entendre et ne fait finalement que revenir à ce qu’il savait déjà 9 : son itinéraire éducatif se referme donc sur lui-même. Les limites de sa courbe d’apprentissage sont telles que le protagoniste ne fait aucun effort pour approfondir ses connaissances : « L’éducation même est impuissante à modifier les données de la nature. Monsieur Jourdain se ruine en leçons diverses mais il n’y gagne rien. » 10 Projetant sur ses maîtres son désir d’être gentilhomme, Jourdain s’inscrit à leur école et se procure leurs services. 11 Chargés de lui apprendre à se comporter « noblement, » ses divers « conseillers en savoir-vivre » l’engagent dans une acculturation linguistique et normative. Ils se spécialisent tous en une praxis sociale particulière, c’est-à-dire, un apprentissage du savoir-faire. A l’instar d’Orgon face à Tartuffe et d’Argan face à M. Purgon, le protagoniste se soumet inconditionnellement à l’autorité discursive de ses précepteurs. En idolâtrant leur savoir, on pourrait affirmer qu’il s’assujettit en tant que leur « esclave. » Désireux de s’approprier le discours de ses maîtres conçu comme celui des aristocrates, il croit pouvoir acquérir leur savoir privilégié. Dès lors, il pourra entrer dans le royaume imaginaire des mécanique repose pour l’essentiel sur le programme d’imitation systématique auquel il s’assujettit : « C’est en réalité l’automatisme avec lequel Monsieur Jourdain imite en toute chose les gentilshommes qui met le plus en évidence sa position d’esclave devant les maîtres de son désir » (R. Sörman, Savoir et économie dans l’œuvre de Molière, Uppsala, Uppsala University, 2001, 46). 9 O. Leplâtre, Lectures d’une œuvre. Le Misanthrope, George Dandin, Le Bourgeois gentilhomme ou les comédies de la mondanité, Paris, Éd. du Temps, 1999, 95. 10 J-M. Apostolidès, Le Prince sacrifié. Théâtre et politique au temps de Louis XIV, Paris, Éd. de Minuit, 1985, 133. 11 La transformation d’Horace de « jeune blondin » séducteur en amant sincèrement épris d’Agnès s’explique par le miracle de l’amour - « un grand maître » - dans L’Ecole des Femmes (III, 4, v. 900). Notons, du reste, que la relation du héros face à ses maîtres évoque celle d’Agnès - « un morceau de cire », III, 3, v. 810 - aux yeux d’Arnolphe. Dans cette perspective, du fait que Jourdain vise à apprendre les éléments constitutifs de la sociabilité mondaine, H. Knudson apparente Le Bourgeois gentilhomme à « L’Ecole des Gentilshommes » (Molière : An Archetypal Approach, Toronto, Univ. of Toronto Press, 1976, 115). Jourdain se voudrait alors maître ès gentilhommerie. La Dialectique savoir/ ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 97 gens de qualité 12 et disposer d’une maîtrise technique de la diversité des pratiques culturelles nobiliaires : le style de vie, l’habillement, l’escrime, l’étude et le divertissement. Dans la mesure où Jourdain apprend ce qu’il faut savoir de son corps de maîtres, il convient de remarquer que ceux-ci appartiennent à des corporations constituées au XVII e siècle. Aussi ces divers musiciens, tailleurs, cuisiniers et pédants s’apparentent-ils à des élites professionnelles de cette époque. Le Bourgeois gentilhomme met en évidence, alors, une comédie de professions. S’entretenant sur les dimensions désintéressées et utilitaires des beaux-arts, le maître de musique et le maître à danser s’accordent pour reconnaître l’importance du soutien que leur offre le protagoniste/ mécène - après l’avoir traité d’« une douce rente », le maître de musique perçoit « du discernement dans sa bourse » (I, 1) - on se rend compte que ceux-ci, obligés de gagner leur vie, font figure de marchands de savoir. Leurs connaissances se ramenant à un objet d’échange économique, ils les conçoivent comme marchandise. Soucieux de tirer profit de la crédulité de Jourdain, ces maîtres mercenaires s’appliquent à lui vendre du savoir sans trop s’inquiéter de son usage. A la manière de la noblesse de robe, qui s’acquiert par la vénalité des charges, le savoir est perçu à leurs yeux comme un pur objet de consommation. 13 A cela s’ajoutent le dogmatisme, le pédantisme et la vanité des maîtres qui se querellent âprement sur la préséance de leurs disciplines. Epris tous d’un savoir mystificateur et, par conséquent, d’une fausse maîtrise, ils symbolisent tous, à des degrés divers, des grandeurs d’apparat. Dans la mesure où la philosophie se donne pour tâche la maîtrise de toute forme du savoir - elle se proclame, en fait, la reine des disciplines au niveau institutionnel de l’Université - le maître de philosophie tient à marquer sa distinction par rapport à ses collègues. Il n’en demeure pas moins qu’il se livre à des lapalissades burlesques (II, 4). On ne saurait trop insister sur la complémentarité entre l’ignorance prétentieuse de Jourdain et la prétention ignorante de ses maîtres. Si l’on admet que le protagoniste se réclame du « savoir infaillible » de ces derniers, c’est qu’il se plie au savoir qu’ils lui communiquent : « … c’est en tant qu’esclaves d’un savoir absolu que les protagonistes du Bourgeois gentilhomme et du Malade imaginaire sombrent dans la folie » (Sörman, 41). 12 Voir à ce sujet L. Riggs, « Semiotics, Simulacra, and the Consumerist Rhetoric of Status in Molière’s Cérémonie turque and Flaubert’s Château de la Vaubyessard, » Cincinnati Romanic Review 14 (1995), 46. 13 L. Riggs, « The Pluralism of Values in Molière’s Major Plays » Studi Francesi, 95 (1988), 227. Se reporter aussi à E-N. McMahon, « ‘Le Corps sans frontières’: The Ideology of Ballet in Molière’s Le Bourgeois gentilhomme, » Papers on French Seventeenth Century Literature, 28 (1993), 64. Ralph Albanese PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 98 Dans le cadre d’une vision absolutiste de l’éducation, tout le savoir se trouve du côté des maîtres, d’où la maîtrise exclusive dont ils jouissent ; un écolier, par contre, se définit naturellement par son ignorance. Il importe, à cet égard, de faire ressortir la valeur polysémique du terme « maître, » car il « met en évidence le lien étroit entre savoir et pouvoir qui détermine la relation entre le personnage crédule et le ‘maître’ qu’il se donne » (Sörman 32-33). 14 A ce sujet, L. Riggs évoque à juste titre la problématique de l’absolutisme pédagogique dans le théâtre de Molière et, plus précisément, la notion d’autorité textuelle dans Le Bourgeois gentilhomme, liée à l’idéal de la maîtrise pédagogique. 15 Dans cette optique, le rapport maître/ élève se trouve médiatisé par un discours univoque qui suppose un savoir définitif et codé, fondé sur des règles formelles et précises. Ne pourrait-on pas affirmer qu’un problème surgit lorsque Jourdain redevient ironiquement le maître de ses maîtres grâce à l’argent dont ceux-ci avouent avoir cruellement besoin ? Selon le maître de musique : « [l’argent] est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose » (I, 1). Il suffit de songer au Trissotin des Femmes Savantes et à M. Purgon du Malade imaginaire afin de mesurer à quel point le savoir apparaît sous forme d’imposture chez Molière. Il en va de même dans Le Bourgeois gentilhomme, où le savoir est source de vanité, voire de narcissisme, chez le protagoniste. Mû par la libido sciendi, il joue le rôle du disciple qui se veut maître et, à partir de l’Acte III, il prend le masque du maître et se vante de ses connaissances nouvellement acquises. Adoptant le discours du maître de philosophie, il entend jouir d’une maîtrise du savoir académique en punissant de leur ignorance Mme Jourdain et sa servante, femmes incarnant le bon sens de la bourgeoisie marchande : « Taisez-vous, vous dis-je ; vous êtes des ignorantes l’une et l’autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela » (III, 3). On peut discerner, dans sa volonté didactique mal fondée, la mise en place d’un apprentissage répressif, d’où l’allure corrective de l’enseignement que ce faux savant transmet à celles qu’il tient pour incultes. Ses prétentions à la raison discursive démontrent la parfaite inutilité du savoir dans cette scène. De même qu’il voudra se croire Mamamouchi à la fin de la pièce, Jourdain s’imagine avoir atteint une maîtrise pédagogique réelle. Toutefois, il faut remarquer que ses aptitudes limitées font qu’il ne 14 Ainsi, à en croire R. Sörman, la relation maître/ disciple rappelle la perspective hégélienne du maître/ esclave : selon R. Girard, « le désir de Don Quichotte de devenir chevalier se donne précisément comme le désir de l’esclave de devenir son maître » (47-48). 15 « Pedagogy, Power and Pluralism in Molière, » J. Gaines and M. Koppisch, eds., Approaches to Teaching Molière’s Tartuffe and Other Plays, New York, MLA, 1995, 74-82. La Dialectique savoir/ ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 99 peut s’empêcher d’apprendre mal. En se livrant à une imitatio magistri devant sa femme et Nicole, il met en lumière la dialectique ignorance/ savoir qui laisse transparaître l’ambiguïté profonde du rire moliéresque : « si le maître de philosophie fait rire les ignorants, il fait rire les savants encore davantage. » 16 On assiste donc à un décalage entre le savoir et l’apprentissage, qui rappelle le propos célèbre et paradoxal de Mascarille : les gens de qualité font preuve d’omniscience (« ils savent tout »), mais ils n’ont fait aucune étude (« ils n’ont jamais rien appris ») (Les Précieuses ridicules, scène 9). Autant dire qu’à l’imitation réussie de Mascarille s’oppose la mimésis ratée de Jourdain, ce qui le rapproche de la déconfiture farcesque des « pecques provinciales ». Sa démarche burlesque consiste alors à s’engager dans l’étude de multiples disciplines sans rien apprendre. Remarquons, enfin, que son goût pour le savoir s’accompagne d’une quête du pouvoir, notamment lorsqu’il abuse de son autorité en tant que maître de maison en imposant silence à sa femme et à Nicole (III, 3) et en contraignant sa fille à se marier avec le fils du Grand Turc : « Je le veux, moi, qui suis votre père » (V, 6). Comme Jourdain se destine à l’éducation d’un homme de cour, il convient de tenir compte de la notion de savoir-vivre propre à la cour, c’està-dire, les diverses composantes de l’existence aristocratique, telles que les incarne Dorante. 17 Pour garder son rang à la Cour au XVII e siècle, la maîtrise de l’habillement, de l’étiquette, de l’art de la conversation et du goût était primordiale. Désireux de s’initier au savoir-vivre aristocratique, le protagoniste témoigne d’une volonté paradoxale d’apprendre précisément ce qui échappe à un apprentissage formel ; il ne parvient pas à acquérir les éléments constitutifs de l’art de plaire. Il souffre, en fait, d’une perception mal fondée consistant à ramener des pratiques culturelles à des « sciences exactes » (Sörman, 172). D’où sa quête problématique et illusoire de « l’air noble, » du célèbre « je ne sais quoi » qui s’apparente à cet indéfinissable esprit de finesse cher à Pascal. Bref, la société de cour l’oblige à matérialiser l’idéal du savoir-vivre en faisant étalage des signes de la consommation aristocratique. 18 Si Jourdain s’avère ébloui par la « qualité » de Dorante et de Dorimène, c’est qu’il considère leur statut d’aristocrate comme une chose sacrée. A cela s’ajoute son admiration indifférenciée, voire béate pour tout ce qui provient du « beau monde ». Il se situe aux antipodes de ces gens de 16 C. Kintzler, « Le Bourgeois gentilhomme : Trois degrés dans l’art du ballet comique, » Comédie Française, 154-155 (1986-87), 10. 17 La formule de La Bruyère fait bien ressortir ce qu’est devenu l’idéal aristocratique de la maîtrise de soi : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage… » (« De la Cour, » Les Caractères). 18 L. Riggs, « Semiotics, Simulacra, and the Consumerist Rhetoric of Status…», 45. Ralph Albanese PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 100 qualité qui « savent leur monde » (V, 3) : leur goût étant inné, ils jouissent naturellement du capital culturel, de l’élégance et de la galanterie mondaine. Adoptant un train de vie fastueux propre à l’élite politique, Jourdain apprend à dépenser son argent en grand seigneur : il doit « régler ses dépenses en fonction de son rang. » 19 Défiant les lois somptuaires, il s’adonne à la quête de la magnificence, c’est-à-dire, des dépenses de pur prestige conformes à l’idéal aristocratique : réceptions, vêtements, diamant, domesticité, etc.. 20 On pourrait affirmer, dès lors, que son inutilité sociale tient à sa volonté de vivre de sa fortune, ou bien, de ses rentes, au lieu de gagner sa vie. Il s’agit, en fait, d’une accumulation du capital hérité de ses aïeux, autant dire d’une richesse qui ne découle pas de la productivité économique. Fondée sur l’idéal d’oisiveté, la culture aristocratique de loisir au XVII e siècle répugne au travail des gens de métier : la marque d’une existence noble, c’est qu’il était défendu de « faire métier en marchandise ». 21 Le titre de « gentilhomme » n’étant point un objet susceptible d’être acquis ou gagné, il va de soi que les valeurs aristocratiques échappaient alors à l’emprise financière. Dans la mesure où l’argent relève de l’univers quantitatif, Jourdain fait étalage de sa fortune ; ses signes extérieurs de richesse l’emportent d’ailleurs sur ses connaissances intellectuelles. Engagé dans le système d’échange monétaire, le protagoniste a du mal à fonctionner dans l’univers abstrait de la qualité. 22 Comme l’argent représentait une commodité par excellence au siècle de Louis XIV, la noblesse de robe a fini par être un objet du marché commercial. L’achat de rentes et la vénalité des charges constituaient des formes improductives d’investissement de la part d’une bourgeoisie rétrograde. 23 19 N. Elias, La Société de cour, Paris, Calmann-Lévy, 1974, 98. 20 La scène du banquet (IV, 1) met en relief l’opposition entre la dépense ostentatoire et superflue et la finalité utilitaire de l’argent. Se reporter, à ce propos, à J-M. Apostolidès, « Le Spectacle de l’abondance, » L’Esprit Créateur, XXI (1981), 26-34. En faisant largesse de son argent, Jourdain s’oppose à l’esprit possessif de Sganarelle (L’École des Maris) et au goût de la thésaurisation propre à Harpagon. 21 R. Mousnier, Les Hiérarchies sociales de 1450 à nos jours, Paris, PUF, 1969, 74. Force était, chez les nobles d’épée, d’éviter la dérogeance en ne se livrant pas à toutes activités jugées dégradantes comme le commerce et la finance. Notons aussi qu’une telle pratique commerciale repose étymologiquement sur la notion de « négoce » (= neg/ otium). 22 Voir à cet égard H. Melehy, « Molière and the Value of the Image: Le Bourgeois gentilhomme », Papers on French Seventeenth Century Literature, 50 (1999), 32. 23 L. Riggs, Molière and Modernity: Absent Mothers and Masculine Birth, Charlottesville, Rookwood, 2005, 39. Voir aussi R. Mousnier, La Vénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII, Paris, PUF, 1971. On assiste à un déplacement du prestige social fondé La Dialectique savoir/ ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 101 Afin de mieux saisir la problématique de l’éducation dans Le Bourgeois gentilhomme, il importe de tenir compte du fait que le héros éponyme a honte à la fois de son manque de culture - il sombre, en fait, dans l’ignorance - et, plus précisément, de sa condition sociale. Tout se passe comme si son vœu de se faire décrotter - c’est-à-dire, débarrassé de son ignorance - se trouvait voué à l’échec puisque son manque de naissance l’empêche d’apprendre les beaux-arts (la musique et la danse, par exemple), réservés à la noblesse. Autant dire que sa volonté de sortir de son ignorance est intimement liée à son désir d’échapper à la roture, en d’autres termes, sa place inférieure dans la hiérarchie sociale de l’Ancien Régime. Son désir d’élévation va jusqu’à couper tous liens biologiques avec ses parents pour fuir son identité indubitablement bourgeoise. En fait, comme on l’a vu, il « enrage » de ne pas être né dans le second ordre et, dans son effort pour nier ses origines, pour échapper à ce que Saint-Simon a dénommé la « vile bourgeoisie », il accepterait de mutiler son corps : « Je voudrais qu’il m’en eût couté deux doigts de la main » (III, 15). Sa femme, en revanche, dans la mesure où elle « sait son monde, » entend rester à sa place en se contentant de sa condition et en s’identifiant fièrement à ses origines commerciales. Reprochant à son mari sa folie nobiliaire, Mme Jourdain lui rappelle qu’il est bel et bien fils de marchand, c’est-à-dire, que ses ancêtres étaient des drapiers de la porte Saint-Innocent (III, 12). Veillant au patrimoine familial, elle lui fait une leçon de rhétorique gestionnaire touchant à ses dépenses extravagantes (III, 3). Dans la galerie de personnages moliéresques marqués par la crainte, on peut affirmer que Jourdain rejette le métier de ses ancêtres parce qu’il a peur que son identité ne soit révélée. 24 Craignant d’être traité d’individu sans valeur, c’est-à-dire, de roturier qui ne paraît pas suffisamment cultivé, il entend échapper à l’ignominie de sa race tout en aspirant à jouir de la sécurité propre au rang de gentilhomme. De l’infériorité de sa classe sociale on passe alors à son complexe d’infériorité. Aussi le protagoniste utilise-t-il son argent pour combler son sentiment d’infirmité de rang. Grâce à la conception qu’il se fait du savoir, son argent (= avoir) lui permet d’atteindre à une essence (= être). Rêveur impénitent, visionnaire social, Jourdain incarne le nec plus ultra de l’imaginaire moliéresque. Faisant figure d’intrus dans l’univers aristocratique, il lui est impossible de se mettre à sur le privilège au prestige social fondé sur l’argent (A. Behdad, « The Oriental(ist) Encounter : The Politics of turquerie in Molière, » L’Esprit Créateur, XXXII (1992), 39). 24 Je me permets de renvoyer ici à mon étude : Le Dynamisme de la peur chez Molière : une analyse socio-culturelle de Dom Juan, Tartuffe et L’École des Femmes, University, MS, Romance Monographs, 1976. Ralph Albanese PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 102 l’abri du ridicule. D’ailleurs, il témoigne de l’égarement des grands héros comiques de Molière. Son projet existentiel peut se ramener à une volonté délirante de croire à la qualité de gentilhomme, et ce projet prend une allure comiquement cartésienne si l’on souscrit à la formule suivante : « Je suis gentilhomme, donc j’existe. » D’où la contradiction à la fois comique et ontologique inhérente au titre de la pièce (Cuche, 36). Se faisant une image déformée du réel, le protagoniste impose sur autrui sa volonté (III, 3). 25 A l’instar du Sganarelle de Dom Juan, pour qui l’habit de médecin lui en donne les privilèges (III, 1), Jourdain se croit réellement transformé en portant le costume de gentilhomme. L’imaginaire théâtral auquel il participe trouve une expression privilégiée dans la scène des tailleurs, où son accoutrement fictif fait l’objet d’une mise en scène burlesque (II, 5). 26 En tâchant de réifier la notion de noblesse, de la réduire à une pure commodité, Jourdain vise en l’occurrence à échapper au système d’échange social auquel il appartient. Son désir d’acquérir les principaux éléments d’une éducation de cour - le savoir-dire, le savoir-faire et le savoir-vivre 27 - représente une appropriation illégitime du droit de naissance aristocratique. Bien que son déracinement systématique souligne le fait que les bourgeois au XVII e siècle étaient encouragés à s’initier et à s’identifier à l’imaginaire aristocratique, voire à l’adopter, il n’en demeure pas moins que l’imaginaire culturel de cette époque répugnait à la notion de mobilité sociale, de déplacement d’un état à l’autre. Ainsi, en se livrant à des flagorneries devant Dorante - « Monsieur, je sais le respect que je vous dois » ; « Monsieur, je suis votre serviteur » (III, 4) - le protagoniste fait éclater à tout moment son infériorité sociale en présence du noble décavé et impécunieux. 28 Le geste d’amitié que celui-ci lui témoigne fait ressortir, du reste, le manque d’égalité qui marque leur rapport (III, 6). Tout se passe comme si Jourdain prêtait à Dorante de grosses sommes pour s’égaler à lui et pour s’approcher du Roi. Le 25 Une telle démarche se manifeste également dans Tartuffe, où Orgon, père tyrannique, essaie de faire accepter par Mariane sa vision illusoire de la réalité : « Mais je veux que cela soit une vérité » (II, 1, v. 451). 26 G-A. Goldschmidt met en valeur la dimension ludique de Jourdain, qui « joue à être un gentilhomme. Volontairement il substitue à son identité réelle une identité d’emprunt et qu’il sait être une identité d’emprunt » (Molière ou la liberté mise à nu, Paris, Julliard, 1973, 157). 27 N’y a-t-il pas lieu d’affirmer que ces éléments clefs d’une éducation de cour constituent un véritable trivium de la sociablité mondaine ? 28 J-P. Grosperrin, « Variations sur le ‘style des nobles’ dans quelques comédies de Molière, » Littératures, 41, (1999), 53. Notons aussi que Dorante et Dorimène recourent à une forme d’adresse roturière (« Monsieur Jourdain ») en faisant référence au bourgeois enrichi (III, 4 ; III, 19 ; IV, 1). La Dialectique savoir/ ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 103 Bourgeois gentilhomme démontre, donc, que la relation du noble au nonnoble représente la structure sociale fondamentale sous l’Ancien Régime. Il va de soi que cette relation illustre une ségrégation socio-culturelle rigide puisqu’elle s’insère au cœur même de la stratification sociale du XVII e siècle. Le dénouement suggère que le processus éducatif n’a eu, chez Jourdain, aucune valeur transformatrice. On assiste au spectacle d’un héros comique qui s’ignore et qui, en s’avérant dupe de son travestissement, ne parvient pas à maîtriser son masque ; en un mot, il ne connaît aucun moment d’anagnorisis à partir de la cérémonie turque (IV, 8). Le bourgeois passe du statut de faux gentilhomme à celui de faux Turc, et la scène d’investiture burlesque opérée par Covielle apparaît comme une imposture, de même que le vœu fondamental du bourgeois relève d’une « pathologie sociale » (Merlin-Kajman, 324). Les turqueries aboutissant à son aliénation, il sombre dans un état permanent d’illusion et passe au stade du « non être » (c’est-àdire, au néant de « Jiordina »). 29 Son manque de repères existentiels sont tels qu’il persiste à s’enfermer dans une vision frauduleuse de lui-même. A ce propos, il est juste d’affirmer que cette comédie-ballet raille l’inauthenticité de Jourdain, qui entend se transformer en gentilhomme : aux faux gentilshommes s’ajoutent, on l’a vu, les faux savants, les faux dévots, etc. 30 Il convient de faire remarquer, d’autre part, que la démarche du protagoniste désireux de reprendre l’itinéraire éducatif des gentilshommes signale que la notion d’origine, c’est-à-dire, de descendance l’emporte parmi les gens de qualité sur celle de formation. F. Assaf perçoit à juste titre chez lui une véritable tragédie des origines. 31 L’esprit marchand de Jourdain trahissant son passé de boutiquier, il ne perd pas de vue l’emprise de sa condition bourgeoise : en fait, « il se sait bourgeois » (Assaf, 16). Là où Mme Jourdain refuse de renier ses origines, son mari, lui, entend en fabriquer de nouvelles. En se fiant aux propos que lui adresse Covielle lors de sa farce carnavalesque (IV, 5), il fait preuve d’un désir d’abolir le passé, d’une volonté arbitraire de jouir a posteriori d’une naissance aristocratique. Loin d’être le résultat d’un apprentissage, son élévation comique à une haute dignité turque apparaît comme un don de l’imagination fertile du valet de Cléonte. Son acceptation volontaire d’une paternité aristocratique sert à compenser une naissance perçue comme illégitime. Grâce à cette 29 F-X. Cuche, « Du Bourgeois gentilhomme de Molière au gentilhomme bourgeois de Sedaine, » Théâtre et société de la Renaissance à nos jours, Poznan, Mickiewicz Univ. Press, 1992, 40. Ce statut existentiel s’explique par l’étymologie arabe du titre « Mamamouchi », qui signifie « propre à rien ». 30 G. Forestier, Molière en toutes lettres, Paris, Bordas, 1990, 151. 31 F. Assaf, « Aspects ‘ironiques,’ aspects ‘tragiques’ du Bourgeois gentilhomme, » Papers on French Seventeenth Century Literature, XVII, 32 (1990) : 13-22, 17. Ralph Albanese PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 104 invention cocasse, le protagoniste connaît une sorte de renaissance au monde et passe miraculeusement au stade de « noble de race ». Le rituel que lui fait subir Covielle lui permet d’atteindre au statut officiel de « Mamamouchi » et, de ce fait, à une nouvelle identité. Dès qu’il revêt son costume de Mamamouchi, il s’érige en connaisseur de turc et parle cette langue à sa femme (V, 1). Alors, se croyant omniscient, il ne se sent plus obligé de poser des questions naïves à ceux qui détiennent le savoir. De plus, il découvre une parfaite compétence discursive ; il sait maintenant régler ses gestes et s’exprime clairement : « Sa nouvelle dignité a transformé Jourdain au point de lui apprendre à parler. L’élève est devenu un maître à son tour. » 32 : Madame, … je suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent, et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici, pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma femme (V, 3). Suffit-il de s’imaginer grand dignitaire turc pour que l’on parle avec élégance ? 33 Quoiqu’il en soit, le triomphe paradoxal de Jourdain à la fin se manifeste par cette métamorphose remarquable : après la cérémonie turque, Dorante s’adresse à lui en utilisant la forme honorifique de « Monsieur » ; quant au protagoniste, toute proportion gardée, il se livre fièrement à cette affirmation de soi : « Je suis Mamamouchi » (V, 1) avec la même ardeur que Polyeucte, qui prononce la formule « Je suis chrétien » avant de se martyriser (V, 3, vv. 1676-77). 34 En s’autoproclamant membre d’une élite socioculturelle imaginaire, il s’érige en valeur de référence primordiale. Etant enfin parvenu, par l’entremise du décret de Covielle, à suivre le cursus de la réussite, il est monté d’un coup au sommet de l’échelle des illusions. Bien que le ludisme marque le dénouement, Jourdain témoigne lui seul de l’esprit de sérieux lors de la cérémonie turque. Grâce aux accessoires du rôle qu’il vient d’intérioriser, à savoir, le grand turban et le sabre, il semble avoir assimilé une sorte de sagesse carnavalesque lui permettant de rabrouer sa femme en la qualifiant d’impossible à corriger, voire à éduquer (V, 7). Tout se passe enfin comme si son but ultime était d’échapper à la dérision collec- 32 G. Defaux, Molière ou les métamorphoses du comique : de la comédie morale au triomphe de la folie, Lexington, French Forum, 1980, 272. 33 Cette transformation prodigieuse du discours du Mamamouchi évoque l’éloquence vite acquise par Charlotte face à Dom Juan (II, 2). 34 Selon M. Longino, la cérémonie turque s’apparente à une mimésis burlesque aboutissant à une critique de la culture ottomane. L’identité culturelle de la France du XVII e siècle répugne à la fois aux bourgeois (leur désir de mobilité sociale) et aux étrangers (= les « infidèles ») (Orientalism in French Classical Drama, Cambridge Univ. Press, 2002, 140, 144). Ajoutons que l’intronisation de Jourdain en Mamamouchi suppose un rite de conversion à la religion musulmane. La Dialectique savoir/ ignorance dans Le Bourgeois gentilhomme PFSCL XLVI, 90 (2019) DOI 10.2357/ PFSCL-2019-0006 105 tive en rendant « tout le monde raisonnable » (V, 7). La sagesse symbolisant une somme d’expérience dans la vie, elle n’a rien à voir avec la raison discursive propre à cette figure autoritaire qu’est Jourdain. En fin de compte, Le Bourgeois gentilhomme remet en question la prétention d’accéder instantanément à la fois à la noblesse et à la sagesse. 35 35 Je tiens à remercier Denis Grélé de ses conseils et de ses excellentes suggestions d’ordre stylistique lors de l’élaboration de cet essai.