Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.2357/PFSCL-2020-0001
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Lampadaires et avortement : le réalisme, vecteur de propagande sociologique dans les ‘Nouvelles galantes, comíques et tragiques’ (1669)
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Christophe Schuwey
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PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 Lampadaires et avortement : le réalisme, vecteur de propagande sociologique dans les Nouvelles galantes, comiques et tragiques (1669) C HRISTOPHE S CHUWEY (Y ALE U NIVERSITY ) Au début de l’année 1669, Jean Donneau de Visé publie une collection hétéroclite de récits brefs en trois volumes : les Nouvelles galantes, comiques et tragiques 1 . Ignoré par la critique, ce recueil largement diffusé dans la société louis-quatorzienne constitue pourtant un objet de premier ordre 2 . Alternative aux Contes de La Fontaine 3 , il illustre la diversité des modèles et techniques narratives dans le second XVII e siècle 4 . Précurseur du Mercure galant, il révèle également une subtile instrumentalisation de la littérature en faveur du pouvoir, Donneau mêlant habilement la propagande à la narration. Certaines nouvelles du recueil interviennent ainsi directement dans des sujets d’actualité tels que la querelle des satires de Boileau, 1 Paris, Quinet et Barbin, 1669. La fermeture prolongée des bibliothèques due au COVID-19 nous oblige à donner les références dans la seule édition disponible en ligne, à savoir, la réédition d’Étienne Loyson à Paris, en 1680. Pour la nouvelle qui fait le principal objet de cet article, seule la pagination change. 2 Sur les Nouvelles galantes, comiques et tragiques, voir Christophe Schuwey, Un entrepreneur des lettres au XVII e siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020, p. 87-102. La seule autre étude d’ensemble tient dans les pages de René Godenne qui réintroduisent la réédition en fac-simile de Slatkine (Donneau de Visé, Les Nouvelles galantes, comiques et tragiques [1669], éd. R. Godenne, 2 vol., Genève, Slatkine, 1979). Godenne situe très finement le recueil dans l’histoire de la nouvelle mais cependant le lie à l’actualité et la dimension éminemment politique du propos. 3 Voir ci-dessous, ainsi que C. Schuwey, Ibid. 4 La périodisation généralement admise selon laquelle « le siècle de Louis XIV a prononcé sur les histoires tragiques la sentence capitale » (Witold Pietrzak, « Les histoires tragiques de François de Belleforest et leur réception en France aux XVI e et XVII e siècles », Réforme, Humanisme, Renaissance, vol. 73, 2011, p. 105) doit être réévaluée. Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 8 les expériences sur la transfusion du sang, l’urbanisme parisien ou la guerre de Dévolution 5 . Cette marginalisation difficilement justifiable démontre la nécessité de combiner les approches : individuellement, l’analyse littéraire, l’histoire du livre et des médias ou la sociologie de la littérature échouent chacune à identifier le fonctionnement et l’intérêt de cet ouvrage. C’est en combinant les apports et questions de ces différentes disciplines que se révèle alors le subtil entrelacement d’enjeux littéraires, politiques et médiatiques qui font l’intérêt des Nouvelles galantes, comiques et tragiques. Pour en faire la démonstration, cet article étudie « Le criminel puni par lui-même 6 », une histoire tragique du tome I qui illustre bien le style et le fonctionnement du recueil dans son ensemble, et qui permet une observation fine du travail d’écriture grâce à la découverte de sa source. Nous analyserons d’abord l’adaptation de cette histoire tragique aux modes littéraires du second XVII e siècle : outre un travail de réécriture pour mieux coller aux enjeux contemporains, Donneau mobilise également le support et ses paratextes (y compris publicitaires) pour surprendre et intéresser le lectorat 7 . On démontrera ensuite la fonction éminemment politique de ce réalisme. Les allusions apparemment anodines à l’actualité participent en effet d’un réseau d’actions plus large en faveur du pouvoir louis-quatorzien 8 . En mêlant ces éléments à la narration, puis en insérant celle-ci dans une collection d’histoires à succès, la nouvelle et l’ensemble du recueil se font ainsi le vecteur d’une subtile propagande sociologique 9 . 5 Faute de travaux sur le recueil, les spécialistes de ces questions respectives semblent ignorer l’existence de ces nouvelles qui constituent pourtant des interventions importantes du fait de leur visibilité et de leur circulation. 6 Éd. cit., t. I, p. 35-39. 7 Sur le lien entre politique et paratextes au XVII e siècle, voir Marine Roussillon et Yohann Deguin, Le Pouvoir dans les marges, actes du colloque des 12-13 avril 2018 à l’Université d’Artois, à paraître. 8 Sur la notion d’action, voir GRIHL, Écriture et action, Paris, Presses de l’EHESS, 2016. L’exemple des Nouvelles galantes, comiques et tragiques résonne notamment avec les phénomènes étudiés par Chloé Hogg dans Absolutist Attachments, Chicago, Nothwestern University Press, 2019. 9 La distinction proposée par Jacques Ellul entre propagande politique et propagande sociologique se révèle particulièrement efficace pour qualifier l’action des Nouvelles galantes, comiques et tragiques : évidents lorsqu’on les met en lumière, les messages politiques du recueil sont toutefois diffus, habilement inscrits dans le divertissement, jamais explicites. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 9 La source : une histoire bien commune La nouvelle de Donneau s’inspire directement d’un fait divers intitulé « Les amants coupables punis », paru dans la Lettre en vers de Charles Robinet le 1er octobre 1667 10 . L’histoire est la suivante : un homme marié rencontre une autre femme dont il tombe amoureux. Les deux amants se voient à plusieurs reprises, mais la jeune femme lui refuse les dernières faveurs tant qu’ils ne sont pas mariés. Le désir du mari coupable est si fort qu’il décide de tuer sa femme pour épouser sa nouvelle passion. Une fois son méfait accompli, il découvre que cette dernière est morte. Elle entretenait en parallèle une autre liaison dont elle était tombée enceinte. Son père l’ayant découvert, il avait empoisonné sa fille pour sauver l’honneur de la famille. La nouvelle présente ainsi des caractéristiques typiques d’une histoire tragique : une passion violente qui transforme le protagoniste, un dénouement funeste, et une fonction exemplaire 11 . Au programme moralisant du titre - les amants coupables punis - répondent les derniers vers invoquant « la juste vengeance du ciel », qui se traduit par les remords du meurtrier, si insupportables « Qu’à lui-même tout plein d’horreur / De son énorme barbarie, / Poussé de plus d’une furie / Il s’en retourne sur ses pas / Faire ce qu’autrefois fit l’infâme Judas 12 . » Pratiquer l’histoire tragique dans le second XVII e siècle n’est pas chose aisée. Les nombreux travaux sur la question soulignent en effet que l’efficacité d’un tel récit du genre repose sur l’alliance de l’authenticité et du sensationnalisme : pour intéresser et, si possible, éduquer, la nouvelle tragique doit paraître vraie ET choquer 13 . La production d’un tel effet se situant 10 Édition de James de Rothschild (éd.), Les Continuateurs de Loret, Paris, Morgand, 1882, t. II, p. 1035-1036. Avec celles de Mayolas et de Subligny, notamment, la Lettre en vers de Robinet constitue l’un des périodiques hebdomadaires mondains en vogue. Le fait divers avait ainsi toutes les chances d’être connu d’un large public. 11 Sur la passion violente, voir Anna Karolina Dubois, « La conception du tragique dans les récits brefs de Jean-Pierre Camus », Réforme, Humanisme, Renaissance, vol. 73, 2011, p. 167. Sur la dimension exemplaire, voir Nicolas Cremona, Poétique des histoires tragiques, Paris, Classiques Garnier, 2019 et la thèse de Thibault Catel, « Le sentier de l’exemple » : morale et moralisation dans la nouvelle tragique en France de 1559 à 1630, thèse soutenue à l’Université Paris- Sorbonne le 9 décembre 2016. 12 Robinet, Lettre en vers, 1er octobre 1667, éd. cit., p. 1036. 13 La bibliographie est importante ; voir entre autres Gabriel-André Pérouse, Nouvelles françaises du XVI e siècle : images de la vie du temps, Genève, Droz, 1977, Nicolas Cremona, op. cit., p. 141-204, et la quatrième partie de la thèse citée de Thibault Catel. Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 10 nécessairement du côté de la réception, sa réussite dépend du contexte littéraire et de ses évolutions : un texte qui interpelle une génération peut ne rien susciter chez la suivante 14 . Or le second XVII e siècle connaît une évolution majeure des pratiques d’écriture et des goûts. La multiplication des organes de presse, le succès des récits de voyage, le triomphe de la nouvelle et sa poétique réaliste, les multiples paratextes promettant aux lecteurs et aux lectrices le dévoilement d’intrigues secrètes, tout cela produit une inflation de « vrai », transforme les sujets traités et fait évoluer les codes du réalisme 15 . Dans une telle économie de récits, un genre dont l’efficacité repose sur ce vrai doit évidemment adapter ses codes pour conserver son intérêt. En outre, la crédibilité des histoires tragiques est suspecte. Beaucoup de choses ont été dites depuis le début du siècle sur le fait que ces trames soi-disant « réellement advenues » étaient en réalité toujours les mêmes, réutilisées, et que la réalité des faits était pour le moins douteuse : Ledit [16 juin 1608], on criait la conversion d’une courtisane vénitienne, qui était une fadaise regrattée, car on en fait tous les ans trois ou quatre 16 . Au moment où paraît « Les amants coupables punis », le crédit de ces histoires extraordinaires est donc largement entamé. Pourtant, la version de l’histoire parue dans la Lettre en vers n’affiche aucune trace de cette « mode du vrai 17 » : aucune précision géographique ou chronologique n’est donnée. Ainsi Robinet ne reprend-il même pas les pratiques d’auteurs comme Habanc, Camus ou encore Sorel qui évoquaient des noms de lieu. Le personnage principal n’est pas caractérisé, mais décrit seulement comme « certain noble provincial » qui est « allé dans un voyage », dans lequel il rencontre sa nouvelle passion. En somme, la crédibilité de sa version repose uniquement sur le médium utilisé. Cette 14 D’autres facteurs sont bien sûr au moins aussi importants, tels que la classe sociale, la sensibilité individuelle ou encore le genre. L’accès à ce public réel étant toutefois impossible, il nous reste l’analyse du contexte littéraire. 15 Voir Camille Esmein, Poétiques du roman, Paris, Champion, 2004 ainsi que son article « Le “tournant” de 1660 dans l’histoire du roman », Fabula LHT, n o 0, 2005, en ligne, consulté le 1er avril 2020. URL : http: / / www.fabula.org/ lht/ 0/ esmein. html. Déjà discutée par C. Esmein, l’idée de rupture est nettement remise en cause par les recherches de Nicholas Paige qui observe des phénomènes similaires vingt ans plus tôt et qui précise nettement l’analyse en s’intéressant aux modalités du vrai et aux sujets traités. Voir Technologies of the Novel: Quantitative Data and the Evolution of Literary Systems, Cambridge UP, à paraître. 16 Pierre de l’Étoile, Mémoires-journaux, t. IX, p. 89. Cité par Maurice Lever, Canards sanglants, Paris, Fayard, 1993, p. 13. 17 Expression de Christian Zonza, La Nouvelle historique en France à l’âge classique, Paris, Champion, 2007, p. 297. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 11 dimension n’est toutefois pas négligeable. D’une part, puisque la Lettre en vers diffuse les nouvelles officielles du royaume, elle confère un régime de vérité aux contenus qu’elle publie. De l’autre, la frontière entre fait et fiction est brouillée d’avance par le principe même d’un hebdomadaire burlesque : la versification comique de l’actualité littérarise et égalise tous les contenus 18 . Insérée parmi les autres nouvelles du royaume, la petite histoire a bien des chances d’apparaître aussi réelle que les défilés, fêtes de cour et hauts faits militaires. La fabrique du réel Il en va tout autrement dans la version que publie Donneau. Conformément à la pratique des histoires tragiques et à son propre modus operandi, il récupère le fait divers de la Lettre en vers pour le transformer en nouvelle 19 . Il s’agit toujours d’une histoire tragique et exemplaire, en témoignent le titre - « Le criminel puni par lui-même » -, la brièveté de l’histoire, ainsi que les interjections du narrateur telles que « Mais admirez la justice du ciel 20 ! ». Le reste, en revanche, est habilement modifié pour multiplier le sensationnalisme du récit et fabriquer, en somme, un petit fait vrai 21 . Donneau ajoute tout d’abord un cadre à la trame d’origine. Plutôt que de conter directement l’histoire du mari meurtrier, la nouvelle s’ouvre sur un décor urbain 22 : Les chandelles que l’on met tous les soirs dans le grand nombre des lanternes qui ornent depuis un temps toutes les rues de Paris commençaient à éclairer ceux qui vont la nuit sans flambeau, que l’on vint quérir en diligence l’un des plus fameux chirurgiens de Paris 23 […]. Le seul nom de Paris aurait suffi à situer l’histoire dans la proximité de son public, mais Donneau fait plus. Les « lanternes qui ornent depuis un temps toutes les rues de Paris » plongent non seulement la nouvelle dans 18 C’est dans ces exemples concrets que la question soulevée dans l’essai de Françoise Lavocat mériterait d’être posée. 19 Sur cette pratique dans les histoires tragiques, voir Nicolas Cremona, op. cit., p. 165. Voir aussi Laure Depretto, « Coup d’épée à l’hôtel de Condé : un fait divers chez les Grands ? », Littératures classiques, n° 78, 2012, p. 65-80. 20 Éd. cit., P. 38. 21 Karine Abiven dans L’Anecdote ou la fabrique du petit fait vrai, Paris, Classiques Garnier, 2015. 22 La pratique est courante dans les histoires tragiques, voir N. Cremona, op. cit., p. 237-241. 23 Nouvelles galantes, comiques, tragiques, t. I, p. 82. Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 12 une atmosphère nocturne, mais la situent également dans une contemporanéité chronologique et sensible 24 . La généralisation des lanternes dans les rues de Paris est une innovation urbaine récente : elle a été décidée par La Reynie en 1667, moins de deux ans avant la publication des Nouvelles galantes, comiques et tragiques. L’incipit indique donc à la fois que la nouvelle se situe « ici » (du moins, pour le lectorat parisien) et « maintenant » : il ne s’agit plus d’« un noble provincial » qui partit « un jour […] en un voyage ». Outre le toponyme et les realias, les personnages gagnent en consistance grâce à l’attribution de prénoms : le mari coupable s’appelle Léandre, la maîtresse, Clitie, le galant, Clitophon - seule l’épouse assassinée n’a pas de nom. Paradoxalement, ces noms romanesques contribuent au réalisme de l’histoire : dans l'épître dédicatoire du recueil commentée plus bas, Donneau indique avoir recouru à ce stratagème par égard pour les personnes réelles. Le récit-cadre permet ensuite à Donneau de transformer l’histoire en récit à la première personne 25 . Si « l’on vint quérir en diligence l’un des plus fameux chirurgiens de Paris », c’est pour sauver Léandre qui a tenté de se suicider. Lorsque le chirurgien arrive sur le lieu du drame, le mourant refuse d’être sauvé et raconte alors l’histoire de son crime avant de mourir. D’emblée, ce nouveau point de vue narratif offre un supplément sensationnel et pathétique à la nouvelle. En outre, l’amplification psychologise le protagoniste puisqu’elle permet à Donneau de figurer les remords du criminel. 26 . Enfin, la mort imminente de Léandre ajoute également une tension narrative, que Donneau exploite en interrompant le récit : « Comme Léandre commençait à devenir faible par le sang qu’il perdait, on l’interrompit en cet endroit… 27 ». Par ailleurs, l’énonciation à la première personne donne un narrateur crédible aux événements. Non seulement la poétique des romans critique-t-elle les narrateurs omniscients mais, dans la préface des Nouvelles galantes, comiques et tragiques que nous évoquons cidessous, Donneau se présente comme un historien. Or les traités historiographiques du XVII e siècle valorisaient avant tout les historiens témoins de ce qu’ils racontaient. En témoigne René Rapin qui loue Thucidide dans ses Instructions pour l'histoire précisément parce que : 24 Une année plus tard, Edmé Boursault fera de même dans Artémise et Poliante, ouvrant son roman sur le cadre parisien et les horloges de la ville sonnant la nuit. 25 Donneau applique notamment les pratiques de réénonciation du fait divers analysées par Karine Abiven et Laure Depretto dans l’introduction du numéro 76 (2012) de Littératures classiques intitulé « Écritures de l’actualité (XVI e -XVIII e siècles) ». 26 T. Catel, thèse citée, p. 244. 27 Éd. cit., p. 37. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 13 [Il] se renferma dans l’histoire de son temps pour ne s’en fier à personne, en n’écrivant que ce qu’il avait vu, ou ce qu’il avait appris de gens dignes de foi […] 28 . L’effet d’un tel dispositif sur le lectorat est probablement multiple - comme aujourd’hui, d’ailleurs, lorsque l’on doit juger la réalité d’une information en ligne : entre celles et ceux qui voient le stratagème et qui se laissent prendre ; qui ont entendu parler de l’histoire chez Robinet ou qui la découvrent dans le recueil de Donneau ; qui y croient pour la connaître déjà ou, au contraire, en doutent pour la même raison. Du moins peut-on apprécier la tentative : Donneau mobilise les codes de l’Histoire pour renforcer la crédibilité de ses effets narratifs. Enfin, Donneau de Visé modifie les causes du décès de Clitie. Chez Robinet, la jeune femme mourait de la main de son père, ce dernier : Ayant su le honteux mystère L’avait, par un poison vengeur, Immolée à ce même honneur 29 . L’empoisonnement de la fille faisait tomber la version de Robinet du côté de la littérature. Le motif est en effet topique : la base de données de la SATOR enregistre vingt-quatre épisodes impliquant du poison 30 . Le motif se trouvait déjà dans les histoires de Camus ou de Rosset, lorsque Gabrine tue son propre fils en l’empoisonnant. En 1662 encore, il avait constitué un élément central de la Sophonisbe de Corneille. La vraisemblance toute littéraire d’un tel dénouement prévenait toute chance de surprendre le public, la « forte intertextualité [donnant] l’impression aux lecteurs d’avoir affaire à des fictions 31 ». C’est tout le contraire chez Donneau de Visé, qui place le scandale au cœur de son récit. Dans « Le criminel puni par lui-même », Clitie décède d’une tentative d’avortement 32 . L’avortement n’a rien du topos littéraire. Les 28 René Rapin, Instructions pour l’histoire, Paris, Mabre-Cramoisy, 1677, p. 23. 29 Robinet, Lettres en vers, éd. cit., p. 1035. 30 Société d’analyse de la topique romanesque, SATOR base, en ligne, consulté le 1er avril 2020. URL : https: / / satorbase.org/ . Recherche du terme « Poison ». 31 N. Cremona, op. cit., p. 148. 32 À noter que le poison chez Robinet aurait pu aussi signifier une tentative d’avortement, les accoucheuses vendant des remèdes (voir L. Tatoueix, thèse citée). Dans sa Carte nouvelle de la cour, Pierre Le Moyne décrit ainsi les victimes d’avortement comme celles qui « Ont bu le parricide ou reçu dans leurs flancs, / Le cruel aiguillon fatal à leurs enfants » (Paris, Le Gras, 1663, p. 25). Difficile toutefois de voir un poison abortif dans les vers de Robinet : c’est bien « Son triste père » qui, apprenant « le honteux Mystère », « L’avait [sa fille] par un poison Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 14 travaux de Laura Tatoueix révèlent en revanche l’importance du phénomène dans la société française d’Ancien Régime et particulièrement sous Louis XIV 33 . Le décès tragique en 1660 de Marguerite de Guerchy, dame d’honneur d’Anne d’Autriche, constitue un cas célèbre, mais les rapports de police enregistrent chaque année des centaines d’aveux qui suggèrent un nombre de victimes bien plus important encore 34 . Le sujet apparaît précisément dans la littérature des années 1660 : on trouve trois poèmes sur cette question dans les Délices de la poésie galante de Jean Ribou 35 . Une petite décennie avant l’affaire des poisons et les procès retentissants de la Brinvilliers, puis de la Voisin, Donneau de Visé fait surgir une réalité immédiate et traumatisante dans sa nouvelle. Péritextes et publicité La réécriture de Donneau améliore ainsi considérablement l’histoire originale. Reste toutefois le problème du support : dans un monde où paraissent chaque semaine différentes gazettes, un recueil de nouvelles tombe a priori plutôt du côté de la fiction que du vrai. Donneau compense ce désavantage en mobilisant les péritextes et épitextes des Nouvelles galantes, comiques et tragiques. Quatre éléments clés transforment ainsi le pacte de lecture : la préface et l’épître dédicatoire d’une part, une campagne publicitaire et une clé, de l’autre. En s’appuyant sur la pratique des histoires tragiques, la préface se réclame tout d’abord de l’Histoire, par opposition à la poésie 36 : Je ne doute point qu’on ne trouve dans quelques-unes de mes nouvelles des choses qui paraissent un peu contre la vraisemblance ; mais le lecteur fera, s’il lui plaît, réflexion que je ne suis pas poète dans cet ouvrage, et que je suis historien. [...] L’historien […] ne doit rien écrire qui ne soit vrai et pourvu qu’il soit assuré de dire la vérité, il ne doit point avoir d’égard à la vengeur / immolé à ce même honneur ». Si l’intention était toutefois de parler d’avortement, la version de Donneau est largement plus claire et plus frappante. 33 Laura Tatoueix, L’avortement en France à l’époque moderne. Entre normes et pratiques (mi-XVI e -1791), thèse soutenue le 9 novembre 2018 à l’université de Rouen. 34 Voir la lettre de Guy Patin à André Falconet du 25 juin 1660, éd. de L. Capron, Paris, BIU-Santé, 2015, en ligne, consulté le 1er avril 2020. URL : http: / / www3. biusante.parisdescartes.fr/ patin. 35 Notamment, dans l’édition de 1664, une épitaphe (vol. I, p. 129), un madrigal (vol. II, p. 105) et un sonnet (vol. II, p. 120). 36 Voir T. Catel, thèse citée, p. 336-375 ainsi que N. Cremona, en particulier p. 235- 252. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 15 vraisemblance. Il est certain qu’il est souvent arrivé des choses qui n’étaient pas vraisemblables, et sans cela nous ne verrions jamais rien arriver d’extraordinaire, ni de surprenant. Comme je suis fidèle historien, je n’ai point voulu toucher aux incidents que j’ai trouvés de cette nature 37 […]. À l’instar de ses prédécesseurs, Donneau cherche « à s’éloigner, autant que faire se peut, de tout ce qui [assimilerait ses nouvelles] au mensonge de la fable 38 ». S’il se réclame de l’Histoire, c’est toutefois moins par souci de légitimité - prétendre à l’histoire vraie dans les années 1660 relève du cliché - que pour garantir à ses lecteurs et lectrices des événements « extraordinaires » ou « surprenants », en d’autres termes, sensationnels. Il s’agit en outre de se positionner par rapport à la concurrence 39 . Donneau distingue en effet son recueil d’un autre recueil d’histoires à succès des années 1660, à savoir les Contes de La Fontaine, sans cesse réédités et augmentés depuis 1664. La Fontaine avait en effet choisi d’être poète plutôt qu’historien. Dans la préface, il déclarait ainsi que le plaisir de ses histoires résidait non pas dans le fond, mais dans la forme et la manière de conter 40 . Donneau de Visé annonce l’inverse : une collection d’histoires qui se veulent plus vraies que nature, et dont l’intérêt réside d’abord dans leurs événements inouïs. La déclaration est d’autant plus crédible que plusieurs nouvelles du recueil s’inspirent effectivement de faits réels. C’est le cas par exemple de la nouvelle intitulé « L’impuissant », qui précède immédiatement « Le criminel puni par lui-même », et qui réécrit les mésaventures du marquis de Langey, reconnu impuissant 41 . Il suffit donc que le lecteur ait connaissance de l’affaire et qu’il la reconnaisse, pour accorder tout le crédit aux déclarations liminaires de Donneau de Visé citées à l’instant. Précédant la préface, l’épître dédicatoire « À mes maîtresses », suscite plus galamment la curiosité du public 42 . Elle présente chaque histoire comme une aventure particulière : Je ne puis mieux adresser mes nouvelles qu’à celles qui ont causé la plus grande partie des aventures qui y sont. 37 Nouvelles galantes, comiques et tragiques, op. cit., t. I, « Préface ». 38 T. Catel, thèse citée, p. 256. 39 Ibid., p. 261. 40 « Et puis ce n’est ni le vrai, ni le vraisemblable qui font la beauté et la grâce de ces choses-ci, c’est seulement la manière de les conter » (La Fontaine, Contes et nouvelles en vers, Paris, Barbin, 1665, « Préface »). 41 Voir le chapitre « Madame de Langey » dans les Historiettes de Tallemant. Pour une analyse détaillée de la nouvelle, voir C. Schuwey, op. cit., p. 94-96. 42 La dédicace galante rappelle ce qu’avait fait Du Pont dans L’Enfer d'amour, voir Nicolas Cremona, p. 250. Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 16 Simple, l’opération produit néanmoins plusieurs effets. Donneau renforce la crédibilité et l’attrait de ses histoires en indiquant une source galante, et de première main. Plus loin, il déclare encore avoir fictionnalisé les noms réels pour mieux dissimuler une histoire vraie. Le pacte de lecture proposé par l’épître ne résiste pas à la réalité du recueil : la plupart des nouvelles n’ont pas du tout l’air d’intrigues galantes particulières. Mais qu’importe, le but de ce seuil est de prédisposer les lecteurs et les lectrices à croire qu’il s’agit non seulement d’histoires vraies, mais en outre d’intrigues secrètes, connues d’un petit groupe de happy few parisien, et non une collection de trames vieillies et regrattées. Donneau exploite ainsi la distinction formulée une dizaine d’années plus tôt par Madeleine de Scudéry dans Clélie, lorsqu’elle louait ceux qui ne se soucient guère de ces grands événements qu’on trouve dans les gazettes, qui aiment mieux ce qu’on appelle les nouvelles du cabinet, qui ne se disent qu’à l’oreille et qui ne sont bien sues que par des personnes du monde bien instruites, qui ont le jugement exquis et le goût délicat 43 . Les Nouvelles galantes, comiques et tragiques sont soutenues en outre par une ingénieuse campagne publicitaire qui participe directement à la construction du réel. Robinet, lui-même, soutient les Nouvelles galantes, comiques et tragiques dans sa Lettre en vers du 9 février 1669 par une publicité rédactionnelle comique de 44 vers 44 . Celle-ci, difficilement distinguable d’un article, mentionne les mésaventures de trois amants français : L’un, de Berni, ce m’a-t-on dit, Naguère le jour s’interdit D’un coup de pistolet à balle Qu’il se tira droit dans la phale ; L’autre à Bordeaux, ce m’écrit-on, S’en est fait autant tout de bon ; L’un pour une belle inconstante […] L’annonce se poursuit ainsi jusqu’à la conclusion, où Robinet annonce que le dénouement de ces histoires se trouve : 43 Première occurrence de cette conversation dans Clélie, t. IV, 1656, p. 1122-1149. Elle est reprise et augmentée en 1684 dans les Conversations nouvelles sur divers sujets, Paris, Vve Mabre-Cramoisy, p. 532-533. 44 Sur le publireportage au XVII e siècle, voir Gilles Feyel, L’Annonce et la nouvelle, Oxford, Voltaire Foundation, 2000, p. 578-589. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 17 dans les Nouvelles [en marge : Nouvelles galantes et comiques.] Dont je parlai ces derniers jours : Lecteurs, ayez-y donc recours 45 . Les Nouvelles galantes, comiques et tragiques apparaissent alors comme le prolongement de la Lettre en vers. Insérée au milieu d’autres informations, l’annonce exploite la polysémie du mot « nouvelle » - entre informations et récits 46 - afin d’offrir un surplus de vérité au recueil. Enfin, une ou plusieurs clés semblent avoir accompagné la parution du recueil 47 . La bibliothèque de l’Arsenal en conserve une, non datée et mise au jour par Paul Lacroix. Le document, à prendre avec précautions, est surprenant parce qu’il ne correspond pas aux modèles des clés associant un pseudonyme à un nom 48 . « Le criminel puni par lui-même » n’a pas d’entrée, mais l’action de la clé bénéficie à l’ensemble des nouvelles. Parfois, celle-ci mentionne une source. Pour une nouvelle qui se déroule en Espagne, la clé indique que : Cette histoire a été trouvée dans une lettre de feu M. De Fargis 49 . M. du Fargis ayant été ambassadeur en Espagne sous Richelieu, la première histoire est donc étayée par les papiers d’un témoin de l’action. Dans la plupart des autres cas, la clé propose un indice qui n’a d’autre utilité que de faire croire à l’histoire : C’est une histoire véritable arrivée depuis peu à Bordeaux 50 . Le vrai et le sensationnalisme se construisent donc sur plusieurs niveaux, et tiennent autant au style et aux éléments du texte qu’au support qui le diffuse, qui bénéficie à son tour des épitextes. À tort ou à raison, Robinet se satisfait du seul support - sa Lettre en vers - réputée vraie, pour assurer l’effet de son histoire. À l’inverse, Donneau multiplie les moyens de faire paraître ses nouvelles comme vraies, de les inscrire dans la réalité et les préoccupations de son lectorat et de les accorder aux modes littéraires du second XVII e siècle, en faisant toujours plus pour surprendre et intéresser. 45 Lettre en vers du 9 février 1669, éd. cit., t. III (édité par E. Picot), p. 477-478. 46 Voir Nicholas Paige, Before Fiction : the Ancien Régime of the Novel, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2011, p. 56. 47 Voir l’allusion de Gabriel Guéret dans La Promenade de Saint-Cloud [ca. 1670], éd. G. Monval, Paris, Librairie des bibliophiles, 1888, p. 44. 48 Sur la poétique des clés, voir Anna Arzoumanov, Pour lire les clefs de l’Ancien régime : anatomie d’un protocole interprétatif, Paris, Classiques Garnier, 2013. Voir aussi Mathilde Bombart, Le Savoir des clefs. Écritures et lectures à clef en France au XVII e siècle, à paraître. 49 Paul Lacroix, [Lettre à l’éditeur], Bulletin du bouquiniste, no. 294, 1869, p. 149. 50 Ibid. Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 18 Les nouvelles comme vecteur de propagande L’adéquation du style et du support aux modes littéraires n’a toutefois pas pour seul objectif d’assurer le succès de la nouvelle et du recueil. La mention des réalités contemporaines dans « Le criminel puni par lui-même » relève en effet d’une subtile propagande sociologique. Le recueil apparaît ainsi comme le bras littéraire des lois et des politiques officielles. Une approche préventive Le sensationnalisme du « Criminel puni par lui-même » illustre tout d’abord le danger d’outrepasser les bornes d’une bonne galanterie et d’un libertinage modéré 51 . L’avortement tragique de Clitie ne fait l’objet que d’une phrase, mais celle-ci est mise en exergue, en tant que coup de théâtre et leçon morale : […] admirez la justice du Ciel ! je l’ai trouvée morte, et j’ai su qu’elle était grosse du galant qui s’était si bien su cacher devant moi, et qu’elle avait voulu se faire accoucher depuis que je lui avais promis de l’épouser, ce qui avait été cause de sa mort 52 . La terrifiante image rejoint les imprécations d’un jésuite comme le Père Le Moyne, moralisant contre les excès de la cour : On y voit les tombeaux de cent infortunés, Détruits avant que d’être et morts sans être nés, Près d’eux on voit les os de leurs barbares mères, Qui pour cacher leurs adultères, Ont bu le parricide ou reçu dans leurs flancs, Le cruel aiguillon fatal à leurs enfants, Et par un contrecoup d’erreur ou de justice, Dans l’essai de leur crime ont trouvé leur supplice 53 . La démonstration dépasse toutefois la seule éducation religieuse ou morale : elle accompagne directement les politiques gouvernementales. L’avortement est interdit et puni de peine de mort depuis Henri II, mais l'arrêté est inefficace 54 : les rapports de police précédemment mentionnés révèlent bien l’incapacité des lois à réguler une pratique aussi secrète que 51 Voir Alain Viala, La France galante, Paris, PuF, 2008, chapitre 7 : « Les deux galanteries ». 52 Nouvelles galantes, comiques et tragiques, op. cit., t. I, p. 82. 53 Pierre Le Moyne, Carte nouvelle de la cour, Paris, Le Gras, 1663, p. 25. 54 L. Tatoueix, thèse citée, p. 243-301. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 19 nécessaire. En représentant les terribles dangers de l’avortement, « Le criminel puni par lui-même » propose une solution alternative à la punition, une approche que l’on qualifierait aujourd’hui de préventive. La nouvelle contribue ainsi à l’action de la police et des instances religieuses 55 . Donneau rejouera un rôle similaire sept ans plus tard, à l’occasion de l’Affaire des poisons : sa comédie de la Devineresse servira de véritable paratonnerre médiatique au scandale et de campagne de dénigrement contre la superstition 56 . L’intervention du « Criminel puni par lui-même » dans le domaine médical et social invite à évoquer brièvement une autre histoire des Nouvelles galantes, comiques et tragiques, « La transfusion du sang 57 ». Jamais repérée par les travaux sur le sujet, elle intervient directement dans la querelle sur le sujet advenue entre 1667 et 1669 58 . En 1667, suivant des expériences anglaises, le médecin Jean-Baptiste Denis prétend avoir guéri un patient en lui transférant le sang d’un agneau. La déclaration provoque la réaction d’autres médecins qui présentent la chose comme dangereuse, contraire à l’ordre social et impie. Les nombreux pamphlets publiés à cette occasion se révèlent toutefois particulièrement techniques et peu lisibles 59 . À l’inverse, la nouvelle de Donneau ridiculise efficacement les partisans de la transfusion par différents moyens. Elle raconte l’histoire comique d’un vieillard ridicule nommé Alceste qui espère rajeunir par cette opération et séduire ainsi une coquette. Le protagoniste est l’inverse du Misanthrope de Molière, puisqu’il s’habille à la mode, ce qui, compte tenu de son âge, le rend plus ridicule encore. L’histoire intègre un dialogue dans lequel le partisan protransfusion présente des arguments ridicules. Plus loin, les personnes qui recommandent une transfusion à Alceste sont soit ses héritiers, soit des rivaux amoureux ; tous espèrent donc sa mort à brève échéance. La nouvelle crée ainsi un sentiment de défiance à l’égard de toute personne recommandant la transfusion, et présente celle-ci comme une opération contraire à 55 Voir L. Tatoueix, thèse citée, p. 112-180. 56 Voir Jan Clarke, « La Devineresse and the ‘Affaire des poisons’ », Seventeenth- Century French Studies, vol. 28, 2006, p. 221-234. ; Julia Prest, « Silencing the Supernatural : La Devineresse and the Affair of the Poisons », Forum for Modern Language Studies, vol. 43, 2007, p. 397-409. 57 Éd. cit., t. I, p. 129-139. 58 Sur le sujet, voir Pete Moore, Blood and Justice, Chichester, Wiley & Sons, 2003 ; Holly Tucker, Blood Works, New York, Norton, 2011 ; Raphaële Andrault, « Guérir de la folie. La dispute sur la transfusion sanguine (1667-1668) », XVII e siècle, n° 264, 2014, p. 509-532 ; Pierre Giuliani, « Médecine et imaginaire littéraire : la transfusion en débat sous Louis XIV », PFSCL, vol. 32, no. 63, 2005, p. 373-397. 59 Voir par exemple les différents pamphlets de Pierre-Martin de La Martinière. Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 20 l’ordre social et au bon sens, appuyant ainsi la faculté de médecine de Paris et sa décision de réguler strictement les expériences. Les lumières parisiennes Malgré son dénouement tragique, « Le criminel puni par lui-même » vise également à susciter l’admiration. Le rôle de son incipit ne se limite pas à planter le décor. En mentionnant les « nombreuses » chandelles qui éclairent « ceux qui vont la nuit sans flambeaux », il célèbre en effet les dernières innovations urbaines de Colbert et La Reynie. L’éclairage urbain revêtait un double enjeu 60 . Il répondait d’abord à un problème de sécurité récurrent : les « voleurs de nuit » apparaissent constamment dans les édits et dans la littérature. La situation avait d’abord encouragé le développement d’un service de porte-flambeaux : en 1662, l’abbé Laudati obtenait le privilège de louer des gens munis de torches pour accompagner les voyageurs. Donneau déjà en avait fait l’éloge dans l’incipit d’une nouvelle de 1664, « Les soirées des auberges », en mentionnant les nombreux « flambeaux » qui « faisaient honte aux étoiles 61 ». La généralisation des lampadaires constituait un geste plus fort et devait permettre à toutes et tous de fréquenter la capitale de nuit. Le succès d’une telle mesure en termes politiques nécessitait toutefois une communication à l’avenant. En 1669, soit l’année de parution des Nouvelles galantes, comiques et tragiques, Louis XIV fit frapper une médaille pour célébrer l’éclairage nocturne 62 . C’est le versant officiel de la campagne. « Le criminel puni par luimême » en assure une diffusion plus subtile en façonnant insidieusement l’imaginaire des lecteurs et des lectrices. Il s’agissait en outre d’une question de représentation et de prestige, sur laquelle s’affrontaient les différentes capitales européennes. L’imaginaire de Paris comme ville lumière n’est pas une invention du XIX e siècle et l’éclairage urbain revêtait un enjeu comparable à celui des fêtes de cour 63 . Il 60 Sur le sujet, voir Eugène Defrance, Histoire de l’éclairage des rues de Paris, Paris, Imprimerie nationale, 1904, p. 26-43 ; Joan DeJean, How Paris became Paris: the Invention of the Modern City, New York, Bloomsbury, 2014, p. 122-143 ; Holly Tucker, City of Light, City of Poison: Murder, Magic and the First Police Chief of Paris, New York, Norton, 2017. 61 Donneau de Visé, « Les soirées des auberges » dans Diversités galantes, Paris, Ribou, 1664, p. 1. 62 E. Defrance, op. cit., p. 38. 63 La mention du « grand nombre » de lanternes dans « Le criminel puni par luimême » reprend la surenchère des récits de fêtes de cour ou des pièces à machines. Voir Benoît Bolduc, La Fête imprimée, cérémonies et spectacles princiers à Paris Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 21 fallait que les arts célèbrent la ville brillant de mille flambeaux et qu’ils fassent éclater le progrès de tout un royaume 64 . En évoquant les illuminations féeriques des nombreuses « lanternes » qui font « honte aux étoiles » dans ses nouvelles, Donneau suggérait aux lecteurs et lectrices l’image d’une nuit domptée en travaillant particulièrement sur le nombre, en un parallèle avec les somptueuses gravures de Lepautre. À la fin du siècle encore, les Saint-Évremoniana louaient l’éclairage nocturne comme un symbole de progrès et le signe d’une suprématie évidente sur les Anciens : (1549-1662), Paris, Classiques Garnier, 2016 ainsi que Marine Roussillon, « Raconter les fêtes de cour : publier, archiver, agir », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, 2019, en ligne, consulté le 5 avril 2020. URL : http: / / journals.openedition.org/ crcv/ 17441. 64 Voir Craig Koslovsky, Evening’s Empire, Cambridge University Press, 2011, en particulier le chapitre 5. Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 22 L’invention d’éclairer Paris pendant la nuit par une infinité de lumières mérite que les peuples les plus éloignés y viennent voir ce que les Grecs et les Romains n’ont jamais pensé pour la police de leurs républiques. Les lumières, enfermées dans des fanaux de verres, suspendues en l’air et à une égale distance, sont dans un ordre admirable. On les met toutes dans le même temps et elles éclairent toute la nuit. Ce spectacle est si beau et si bien entendu qu’Archimède même, s’il vivait encore, n’y pourrait rien ajouter de plus agréable et de plus utile 65 . Ce petit incipit du « Criminel puni par lui-même » que l’influence du XIX e siècle nous conduirait à rapprocher d’une poétique à la Baudelaire ou à la Poe participe en réalité de tout un réseau d’actions et de productions politico-culturelles célébrant le progrès du règne. Il accompagne les édits, les médailles, les gravures et les poèmes, mais, à la différence de ceux-ci, il se transmet grâce à la nouvelle, en s’accrochant à cette histoire sensationnelle pour diffuser son action sur le monde. L’efficacité médiatique d’un recueil Les actions programmées dans « Le criminel puni par lui-même » n’auraient toutefois aucune chance d’aboutir si ces textes ne circulent pas et ne sont pas lus. Or l’intérêt des Nouvelles galantes, comiques et tragiques sur le plan politique est également d’ordre médiatique, diffusant ingénieusement la propagande auprès d’un public large. Lire un édit, écouter un poème ou consulter une médaille sur les innovations urbaines de La Reynie présuppose que l’on soit intéressé par le sujet. En se présentant comme un recueil de nouvelles à la mode, les Nouvelles galantes, comiques et tragiques imaginent un autre type de circulation. Elles propagent le message auprès de lecteurs et de lectrices qui ne s’intéressent pas, a priori, aux déclarations contre l’avortement, à la transfusion du sang ou aux innovations urbanistiques, mais qui souhaitent seulement lire des histoires nouvelles. En indiquant « Nouvelles galantes, comiques et tragiques », Donneau élargit son public potentiel au maximum : « comique » et « tragique » couvrent les deux extrêmes d’un même spectre, tandis que « galant » signale l’adéquation du recueil au paradigme culturel dominant, et la combinaison des trois promet avant tout de la variété 66 . Le frontispice renforce encore ce message, en représentant une compagnie diverse et galante, composée à la fois d’hommes et de femmes. 65 [Cotolendi], Saint-Évremoniana, Paris, Brunet, 1700, p. 415-416. 66 Sur les vertus commerciales de la diversité, voir C. Schuwey, op. cit., p. 195 à 200. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 23 Au seuil du livre, les paratextes et l’attrait des titres comme « Le criminel puni par lui-même » attisent en outre la curiosité grâce aux différentes stratégies analysées plus haut, et que l’on constate dans d’autres nouvelles. Trois ans avant le Mercure galant dont la « diversité […] doit plaire à tout le monde 67 », ce recueil propage la bonne parole en la glissant insidieusement parmi des divertissements galants. 67 Paris, Girard, 1672, « Le libraire au lecteur ». Christophe Schuwey PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 24 Cette stratégie médiatique, le recueil la met en abyme dans l’une des dernières nouvelles du tome III au titre programmatique : « On aime souvent ce qu’on croit ne pouvoir jamais aimer 68 ». La nouvelle détonne clairement avec le reste du recueil, en ce qu’elle n’a ni sujet ni trame. Elle décrit seulement une ruelle galante où s’assemble une brillante compagnie, dans laquelle sont lues différentes pièces d’actualité. La nouvelle contient ainsi trois pièces insérées : l’une sur la querelle des satires de Boileau, jamais repérée par la critique non plus, et deux pièces de Donneau sur les victoires de Louis XIV durant la récente guerre de Dévolution, à savoir, « La France au roi sur le sujet de la paix » et le « Dialogue sur le voyage du roi dans la Franche-Comté ». Or les deux pièces ne sont pas composées pour le recueil : elles furent publiées quelques mois plus tôt en livrets d’apparat 69 . Le recueil des Nouvelles galantes, comiques et tragiques leur sert donc proprement de support de diffusion : il contribue à leur circulation, ainsi qu’à la diversification de leur public. Dans une représentation traditionnelle des genres, en effet, les nouvelles militaires et l’encomiastique ne sont pas l’apanage des femmes et du public galant 70 . Dans cette nouvelle, la compagnie est justement composée d’hommes et de femmes, de gens à la mode, et tout le monde applaudit à la lecture de ces pièces et loue leur qualité. La représentation forme le public : en représentant une compagnie galante lisant des contenus encomiastiques, on incite lecteurs et lectrices réelles à faire de même. « On aime souvent » écrivait Donneau, « ce qu’on croit ne pouvoir jamais aimer ». Et l’effet est à double sens : si les Nouvelles galantes, comiques et tragiques contribuent à la propagande, les sujets d’actualité qu’elles traitent contribuent à leur tour à la circulation du recueil. En pleine querelle des satires de Boileau, une pièce sur le sujet a toutes les chances d’intéresser. De fait : la préface du recueil ne manque pas d’en faire mention comme d’un contenu vedette. *** Chaque nouvelle du recueil pourrait susciter un commentaire d’une même ampleur. « Le criminel puni par lui-même » n’est pas la seule nouvelle dont l’incipit, le récit ou la conclusion promeuvent directement la politique officielle. Les Nouvelles galantes, comiques et tragiques remettent en cause l’analyse littéraire : le texte d’une nouvelle n’est pas le lieu d’une recherche de sens, mais l’assemblage de petits modules réalisant chacun une ou 68 Éd. cit., t. III, p. 449-493. 69 Chaque pièce est éditée chez Mabre-Cramoisy en 1668. 70 Voir par exemple dans le t. IV du Mercure galant, p. 262. Lampadaires et avortement PFSCL XLVII, 92 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0001 25 plusieurs actions indépendantes du tout. Le recueil illustre en outre la subtilité et la vivacité des techniques littéraires, médiatiques et politiques et invite à penser la propagande sociologique dans un système réputé absolutiste. Enfin, elles font éclater les catégories génériques : si l’action d’un recueil de nouvelles ressemble autant à celle du Mercure galant, c’est bien qu’une distinction telle que presse et livre (pour ne citer que celle-là) décrit bien mal la réalité du champ médiatique dans l’Ancien Régime.
