eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 47/93

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.2357/PFSCL-2020-0020
121
2020
4793

Nadia Cernegora, Emmanuelle Mortgat-Longuet, Guillaume Peureux (dir.) : Arts de poésie et traités du vers français (fin XVIe -XVIIe siècles) : langue, poème, société. Paris, Classiques Garnier, « Rencontres », 2019, 423 p.

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2020
Miriam Speyer
pfscl47930295
PFSCL XLVII, 93 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0020 Nadia Cernegora, Emmanuelle Mortgat-Longuet, Guillaume Peureux (dir.) : Arts de poésie et traités du vers français (fin XVI e - XVII e siècles) : langue, poème, société. Paris, Classiques Garnier, « Rencontres », 2019, 423 p. Le renouveau poétique qui accompagne la fin des guerres de Religion en France s’accompagne de la composition de divers traités poétiques, tant imprimés que manuscrits. Cette production, vive, se poursuit tout au long du siècle. Tandis que les arts poétiques de la Renaissance se caractérisaient essentiellement par la promotion, puis la consécration, de la création poétique en vernaculaire, les traités du XVII e siècle vont, eux, œuvrer dans la perspective de la naissance d’une langue nationale, et bientôt classique, et de sa régulation grammaticale. Le collectif Arts de poésie et traités du vers français (fin XVI e - XVII e siècles) met au jour les multiples tensions qui caractérisent ces écrits métapoétiques du XVII e siècle. Comme le soulignent les quinze contributions, les arts poétiques sont à cette époque le terrain de divers affrontements littéraires et linguistiques, mais aussi sociales et politiques. À ce moment où la dignité de la poésie en français ne fait plus de doute, les traités participent, en outre, à la fondation d’un patrimoine poétique national, en particulier par le recours à de nombreux exemples, tant historiques que contemporains. Le volume dirigé par Nadia Cernegora, Emmanuelle Mortgat-Longuet et Guillaume Peureux est structuré en cinq parties. Les deux premières, « Continuités / Discontinuités » et « Héritages revisités » interrogent tout particulièrement la relation des traités poétiques du XVII e siècle avec leurs prédécesseurs, français, mais aussi antiques. Les parties trois et quatre, consacrées respectivement à « Art poétique et pensée de la langue » et « Théories et pratiques de la rime » adoptent une perspective davantage linguistique, cette dimension plus technique étant une particularité des arts poétiques du XVII e siècle. La cinquième partie, enfin, prend acte de l’ancrage des arts poétiques dans un contexte historique, littéraire et social précis. Les quatre contributions, dont trois sont consacrées à l’Art poëtique de Boileau (1674), proposent de lire les traités à la lumière de l’actualité et de prendre pleinement en compte les instances de réception contemporaines, dont notamment les mondains. À l’ouverture du volume, Jean-Charles Monferran propose une étude de l’évolution diachronique des traités. Il observe ainsi que les arts poétiques du XVII e siècle se caractérisent par une galantisation croissante. Les formes du discours théorique, qui n’est alors plus exclusivement destiné à un public érudit, se diversifient : les traités peuvent s’écrire en vers, en prose, voire en prosimètre, ils peuvent s’éloigner du registre didactique sérieux pour passer Comptes rendus PFSCL XLVII, 93 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0020 296 par la fiction. Ces tendances partagées n’annulent cependant pas des divergences régionales, qui persistent, et J.-Ch. Monferran appelle alors à l’étude d’une « poétique diatopique ». La dimension régionale est déterminante dans l’Art poëtique françois (1605) de Jean Vauquelin de La Fresnaye auquel s’intéresse Nadia Cernegora. La singularité de ce traité « de la transition » (p. 55), observe-t-elle, ne réside pas seulement dans le fait que les perspectives théoriques exposées par ce contemporain de la Pléiade sont, en 1605, déjà révolues, mais surtout dans son hybridité. Dans une « tentative d’archéologie » (p. 55), Vauquelin fait de sa Normandie natale le berceau de la poésie française qui est alors investie d’une fonction politique. Par la valorisation du passé poétique « normandgaulois » médiéval et renaissant, il s’agit de contribuer à la fondation d’une nation à l’issue des guerres civiles. La dimension autobiographique du traité y participe : l’Art poëtique est l’œuvre d’un poète-magistrat qui en fait aussi un espace de légitimation et d’autopromotion. Autre « art poétique de transition » (p. 70), l’Académie de l’art poëtique (1610) de Pierre de Deimier constitue un tournant en raison de sa dimension grammaticale et d’un regard nuancé sur la poésie française. Par opposition à Vauquelin, qui idéalise un certain passé poétique, Deimier entretient, comme l’observe Nicolas Lombart, une relation ambiguë avec ses prédécesseurs. La relativité historique qu’il prône a part liée avec la langue : c’est elle qui doit régler et réguler la création poétique, et non inversement. « Raison » et « usage » sont ainsi les maîtres-mots de l’Académie de l’art poëtique françois, qui, partant, prend ses distances avec l’innovation radicale que prône Malherbe à la même époque. À l’ouverture du volet « Héritages revisités », Isabelle Luciani propose une étude des deux Discours sur la poésie de Nicolas Bergier. Ces textes, à destination familiale, sont pleinement l’œuvre d’un humaniste : le je auctorial s’y met en scène comme passeur de la culture et du savoir. En même temps, Bergier associe étroitement poésie et politique : c’est au pouvoir politique de promouvoir et de pousser à l’excellence l’homme de lettres. Mais le trait le plus frappant des Discours est leur filiation avec les Poetices Libri VII. Bergier traduit, adapte, réagence le propos de Scaliger parfois jusqu’à en changer la teneur et livre ainsi un témoignage éloquent de la circulation et de l’influence de l’œuvre de l’érudit agenais dans la France de la toute fin du XVI e et du début du XVII e siècle. Celle-ci constitue une étape déterminante dans la théorisation de l’épigramme, observe Michel Magnien. Bien qu’abondamment pratiqué à l’Antiquité, le genre ne sera théorisé que par les humanistes. Après une première tentative par l’Italien Robortello, qui lui dénie toute forme d’indépendance, c’est Scaliger qui pose des bases théoriques décisives et durables. Véritable Comptes rendus PFSCL XLVII, 93 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0020 297 atome poétique, l’épigramme est la plus petite forme autonome, et se distingue par sa « profusion à l’infini » (p. 125). C’est encore Scaliger qui consacre Martial, au détriment de Catulle, comme modèle, et formule l’esthétique de la pointe. Pour une théorisation en français, très fidèle du reste à celle des Poetices Libri VII, il faudra attendre le Traité de l’épigramme de Guillaume Colletet (1653). Pour finir, M. Magnien s’interroge sur le silence théorique autour de l’épigramme entre Scaliger et Colletet. Rattachée par Sébillet à la création poétique de Marot, le genre n’aurait su retenir l’approbation des poètes de la Pléiade, qui vont lui préférer le sonnet, autre forme à pointe. La publication conjointe du Traité du sonnet et du Traité de l’épigramme par Colletet dans les années 1650 a donc valeur de réconciliation des deux genres. La satire a elle aussi connu une théorisation tardive : comme pour l’épigramme, les traités ne vont s’en emparer qu’à la Renaissance, alors que le genre lui-même est hérité de l’Antiquité. Les difficultés que pose le genre à la théorisation, surtout au XVII e siècle, diffèrent cependant, comme le montre la contribution de Pascal Debailly. Les obstacles sont au nombre de deux : l’assimilation, fautive, de la satire au satyre et au genre dramatique, et ce que P. Debailly appelle sa dimension « lyrique » : dans l’impossibilité de « faire de son “moi“ le garant de la réflexion morale, la satire en tant que genre ne peut que péricliter » (p. 144). La production boilévienne se lit dans ce contexte comme un plaidoyer pro domo : en pratiquant essentiellement la satire littéraire, Boileau allie théorie et pratique, alliance que l’on retrouve dans son Art poëtique aux touches satiriques indéniables. Son œuvre souligne donc, conclut P. Debailly, le lien intrinsèque entre les deux formes, qui toutes deux « se veulent des discours normatifs à vocation universelle » (p. 149). Les parties trois et quatre adoptent des perspectives plus linguistiques. Le volet « Art poétique et pensée de la langue » réunit trois études consacrées à la relation entre la théorie poétique et le développement progressif d’une norme linguistique nationale. Ainsi, Gilles Couffignal s’intéresse-t-il à l’exclusion progressive des dialectalismes de la langue poétique. Tandis que les théoriciens de la Renaissance ne critiquent que la prononciation régionale (Peletier du Mans), mais valorisent le lexique dialectal comme source d’enrichissement lexical, leurs successeurs de la fin du XVI e et du début du XVII e siècle l’envisagent comme inférieur à la langue nationale (Laudun d’Aigaliers) pour enfin l’exclure en tant que licence (Deimier). Pour l’auteur de L’Academie de l’art poëtique, la « norme linguistique, commune, doit précéder la poésie » (p. 164) et « déterminer l’activité littéraire » (p. 169). La raison et la norme linguistique affectent aussi la relation qu’entretiennent rime et épithète dans la poésie du XVII e siècle, comme l’observe Anne-Pascale Pouey-Mounou. Soumise au « bon usage », l’épithète est désormais mesurée à Comptes rendus PFSCL XLVII, 93 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0020 298 l’aune de la convenance et de son rapport au sens. Dans ce contexte, le jeu entre rime et épithète est particulièrement virtuose chez Boileau : la satire boilévienne étant fondée, observe-t-elle, sur « une distorsion des épithètes stéréotypées et des placements respectifs du nom, de l’épithète, de la rime et du vers » (p. 187). Comme le montre Sophie Tonolo, l’œuvre de Richelet est elle aussi emblématique de la dimension linguistique de la théorie poétique. De fait, la Versification françoise (1671) et le Dictionnaire françois (1680) communiquent : les exemples poétiques abondent dans le dictionnaire, qui renvoie parfois explicitement au traité de vers. Or, en privilégiant parfois le goût sur la norme, le lexicographe souligne que le domaine de la poésie permet aussi d’observer les limites de la normalisation linguistique. Les contributions, plus techniques, d’Yves-Charles Morin et de Dominique Billy, complètent la réflexion sur la normalisation linguistique et la naissance d’une langue nationale. Le Promptuaire des unisons (1585) et l’Aprenmolire (1609) de Le Gaynard offrent ainsi « un témoignage unique de l’acclimatation en terre de Poitou […] du renouveau poétique associé à la Pléiade » (p. 211), note Y.-C. Morin. Les deux se caractérisent, de plus, par un intérêt tout particulier pour les normes de prononciation. Force est cependant de constater que le point de départ de Le Gaynard, le postulat de l’existence d’une norme unique de prononciation, est erroné, ce qui l’amène à proposer des appariements rimiques surprenants, et à considérer d’autres, trouvés par exemple chez Ronsard, comme des licences. Le statut même de licence est central dans l’analyse de la « rime normande » au XVII e siècle. D. Billy observe que les arts poétiques du XVII e siècle considèrent celle-ci seulement progressivement comme une irrégularité, dont la portée, de plus, varie : si, selon Tabourot (1587), elle concerne le [R], Odet de La Noue (1596) relève la différence d’aperture du [E]. Le premier à condamner la « rime normande » pour sa double irrégularité sera Richelet (1671), en invoquant l’instance de réception : « la lecture des vers […] ne donnerait satisfaction qu’aux lecteurs normands » (p. 285). Or, comme va le remarquer l’abbé de Mourgues (1685), la question de la réception est en fin de compte tributaire de la diction, tantôt ordinaire, tantôt conservatrice, sous l’influence de la déclamation de l’alexandrin encore courante à cette époque. La question de la réception devient centrale dans la cinquième et dernière partie de l’ouvrage, qui est consacrée à l’influence de l’actualité sur les arts poétiques. En interrogeant particulièrement la place accordée à la création poétique passée et contemporaine dans L’Escole des Muses (1652) et l’Art poëtique (1658), Sabine Biedma relève un ensemble d’incohérences entre ces deux ouvrages traditionnellement attribués à Guillaume Colletet. Alors que la paternité de celui-ci ne fait pas de doute pour l’Art poëtique, qui développe Comptes rendus PFSCL XLVII, 93 (2020) DOI 10.2357/ PFSCL-2020-0020 299 une véritable histoire de la poésie française, force est de conclure que L’Escole des Muses, qui ne fait que proposer un catalogue d’exemples atemporels, ne saurait être une œuvre de sa plume. Le volume se clôt sur trois études de l’œuvre de Boileau. À la suite de plusieurs chercheurs américains, Emmanuel Bury appelle à la prise en compte de l’ensemble l’œuvre de Boileau pour comprendre l’Art poëtique. Ce texte, comme le Traité du sublime ou les Satires, témoigne d’une réflexion importante sur la langue française. Selon Boileau, conclut-il, la « littérature doit passer […] par l’affirmation d’une maîtrise et d’une conscience de la langue, dont la poésie offre les illustrations les plus réussies » (p. 334). Cet appel à la mise en réseau et en résonnance est pleinement réalisé dans la contribution de Delphine Reguig, qui se propose de replacer l’Art poëtique, « l’un des fétiches les plus encombrants de notre histoire littéraire » (p. 335) dans son contexte de publication d’origine. Les Œuvres diverses du sieur D*** de 1674 réunissent en effet aussi des satires et des épîtres, Le Lutrin et le Traité du sublime ainsi que plusieurs pièces paratextuelles. L’Art poëtique, situé au milieu du recueil, devient ainsi le médiateur entre les Satires d’une part, le Traité du sublime de l’autre. L’unité des Œuvres diverses, recueil dont la construction ne fait pas de doute, réside dans le questionnement constant sur la « grandeur poétique » (p. 348) qui est, elle, indissociable de l’effet produit sur le lecteur. C’est autour de ce lecteur contemporain de la publication que cristallise l’étude d’Alain Génetiot. Au cours de la seconde moitié du XVII e siècle, celui-ci n’est plus forcément un érudit, et les traités de se transformer en fonction : la poésie française est « après le théâtre, devenue un enjeu socio-esthétique » (p. 352). Aussi l’Art poëtique de Boileau est-il non seulement apprécié pour la pensée théorique qui s’y déploie, mais aussi, voire d’abord, pour la « séduction de ses vers » (p. 353). L’ancrage référentiel, ainsi que l’énonciation - un je qui exprime son goût, et qui recourt volontiers à la satire et aux mots d’esprit - permettent d’instaurer une connivence avec le public visé. La modernité de l’Art poétique réside, conclut A. Génetiot, dans cette ouverture du traité didactique à l’esthétique galante et au lecteur mondain. Si l’on peut éventuellement regretter qu’aucune contribution ne s’intéresse de près aux « fictions du parnasse » que J.-Ch. Monferran et A. Génetiot considèrent justement comme révélatrices de la mondanisation de l’art poétique, du fait d’un lectorat de plus en plus féminin notamment, le volume que nous proposent N. Cernegora, E. Morgat-Longuet et G. Peureux offre un dense et riche aperçu de la diversité de la production d’arts poétiques à la fin du XVI e et au XVII e siècle. La parution de ce panorama, qui invite à « pondérer la dimension normative » des arts poétiques pour attirer l’attention sur la place croissante qui revient à « la critique du goût » ne peut qu’être saluée. Miriam Speyer