eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 48/95

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.2357/PFSCL-2021-0018
121
2021
4895

Langue matrice, cryptographie et universalité dans L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac

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Denis Augier
pfscl48950257
PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 Langue matrice, cryptographie et universalité dans L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac D ENIS A UGIER U NIVERSITY OF N EW O RLEANS Dans ses Historiettes, Tallemant des Réaux nous présente un personnage au talent peu commun : Il y avoit à Vitray, en Bretagne, un advocat peu employé, nommé des Vallées. Cet homme estoit si né aux langues, qu’en moins de rien il les devinoit et en faisoit la syntaxe et le dictionnaire. En cinq ou six leçons, il monstroit l’hebreu. Il pretendoit avoir trouvé une langue matrice qui luy faisoit entendre toutes les autres (416). De son côté, un philosophe suédois, Andreas Kempe, entendait démontrer dans son ouvrage Les Langues du Paradis paru en 1688, que Dieu parlait à Adam en suédois, Adam lui répondait en Danois et le serpent parlait à Eve en français (Charnock 196). Ces deux anecdotes témoignent de l’intérêt du XVII e siècle pour une question qui a fasciné les penseurs de la Renaissance - le problème de l’origine des langues, et plus particulièrement celle de la langue française. Cette réflexion sur l’origine du français se double d’une interrogation sur son excellence, sa perfection et, au-delà, sur la recherche d’une langue unique, primordiale, à partir de laquelle les divers langages humains se seraient diversifiés et constituerait donc une langue universelle parce que matrice. Il est remarquable de voir Cyrano de Bergerac s’interroger à plusieurs reprises, dans Les Etats et Empires de la lune et Les Etats et empires du soleil, sur la nature du langage. Dans un passage surprenant Cyrano/ Dyrcona rencontre, lors de son excursion solaire, des chênes parlants issus de la forêt mythologique de Dodonne. Cyrano, stupéfait de comprendre la langue des arbres vivants, reçoit d’eux l’explication suivante : [S]i tu t’étonnes que nous parlions une langue usitée au Monde d’où tu viens, sache que nos premiers pères en sont originaires ; ils demeuroient en Épire dans la Forêt de Dodonne, où leur bonté naturelle les convia de Denis Augier PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 258 rendre des Oracles aux affligés qui les consultaient. Ils avoient pour cet effet appris la langue grecque, la plus universelle qui fût alors, afin d’être entendus. (216) Nous lisons ici une référence à une thèse fort en crédit à partir de la Renaissance : celle de l’origine grecque du français, hypothèse appelée celthéllénisme d’après l’ouvrage de Léon Trippault Celt-hellénisme ou Etymologic des mots françois tirez du Græc publié en 1580, qui se présente sous la forme d’un lexique des mots français dérivés du Grec. Ce dictionnaire étymologique est accompagné d’un court traité de Preuves en général de la descente de notre langue. Loin d’être une excentrique exception, ce thème est développé au XVI e siècle dans des ouvrages tels que le Dialogue sur les origines de la langue françoise et de sa parenté avec le Grec de Joachim Perion ou le Traicté de la conformité du langage françois avec le grec d’Henri Estienne (1565) dans lequel l’auteur déclare que la superiorite du français sur les autres langues nait du rapport privilegie qu’il entretient avec […] la langue grecque [qui] est la roine des langues, & que si la perfection se doibt chercher en aucune, c’est en ceste-la qu’elle se trouvera. 1 On comprend que le problème de l’origine de la langue s’articule autour d’une différence implicite entre langue noble et langue vulgaire. La noblesse d’une langue dépend étroitement de son ancienneté mais aussi de l’excellence des œuvres littéraires ou artistiques produites dans cette langue. Cette hypothèse possède bien sûr un arrière-plan idéologique, politique, presque plus important que son aspect purement philologique. Comme en témoigne Ronsard dans sa Franciade, il s’agit d’une question de prestige national. L’origine latine de la langue 2 manque de prestige, réduit le français au statut d’une langue récente, issue, de plus, de la colonisation et donc de la défaite. L’historiographie officielle, celle que tente Ronsard, substitue donc à cet héritage peu flatteur le mythe d’une origine troyenne de la Gaule. La légende est bien connue : « à la fin de la guerre de Troie, Francion (ou parfois : Francus) fils du héros troyen Hector, s’est enfui de Troie pour ensuite fonder la Gaule » (Cohen 4). Il en découle que « les premiers rois de Gaule étaient grecs et avaient amené leur langue avec eux » (ibid.). Trippault nous apprend dans ses Preuves « qu’es limites de la Gaule, la langue Græcque estoit congneuë d’une antiquité merveilleuse » (Trippault 300). La présence d’un important fond grec dans le vocabulaire français - 1 Cité dans Courouau 40. 2 Il faut rappeler ici qu’à la Renaissance, en dehors du grec, deux origines sont proposées : l’origine latine et l’origine hébraïque soutenue par exemple par Cornelius Agrippa ou Estienne Guichard au XVII e siècle. Langue matrice, cryptographie et universalité dans L’Autre Monde PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 259 que Trippault recense dans son lexique en l’exagérant parfois - témoigne de la collusion entre la civilisation grecque et la gauloise. Il note, par exemple, que le mot druide, qui désignait les « sacrificateurs et juges » (Trippault 302) provient étymologiquement du grec δρ [drus] qui signifie chêne et en conclut que « [L]es-dits, Druydes, parloient græc ainsi que les Gaullois avec lesquels ils conversoient : Autrement ils eussent esté inutiles, & non entendus » (Trippault 303). Bien plus, le pédagogue Pierre de la Ramée (Petrus Ramus) soutient, comme le rappelle Courouau dans son étude sur « Les apologies de la langue française (XVI e siècle) et de la langue occitane (XVI e -XVII e siècles) » que « ce sont les Gaulois qui ont inventé l’alphabet grec » (48). Un autre motif a souvent été souligné. Une brève recherche suffit à montrer que la majorité des partisans du franco-héllénisme sont protestants et comme le souligne Paul Cohen dans son étude sur « La Tour de Babel, le sac de Troie et la recherche des origines des langues », il s’agit, pour ces protestants, d’une arme redoutable pour « minimiser l’apport linguistique de Rome, symbole de l’église catholique détestée » (Cohen 1). Rome, c’est l’Italie et l’Italie c’est le pape. Il n’est alors pas surprenant de voir Cyrano, le matérialiste athée qui ne recule jamais devant une pique contre la religion, fasse référence à cet argument. Nous pouvons, de plus, y voir un exemple de la notion d’« imaginaire linguistique » proposée par Adamou : Il s’agit dans ce cas d’une légitimation de la langue par le contenu civilisationnel, par le savoir et les idées qu’elle véhicule et exprime. La supériorité du contenu se retrouve ainsi par un effet de miroir portée au crédit de la langue, considérée comme parfaite, supérieure et, mieux encore, totalement préservée par son caractère de langue morte de toute profanation ou altération. (98) Il est enfin possible de lire, dans ces références aux origines occultes du français dans les Etats et empires du soleil, un exemple de la voracité intellectuelle de Cyrano et de sa connaissance des courants intellectuels qui parcourent son époque ou encore n’y voir, comme le fait Parmentier, que bouffonneries satiriques 3 . Il convient aussi de rappeler que la théorie de l’origine grecque du français sera vigoureusement contestée et finalement battue en brèche au XVII e siècle par Etienne Pasquier ou encore par Ménage dans Les Origines de la langue française en 1650. Le débat sur l’origine du français est lié à une question sous-jacente plus vaste : celle de la recherche d’une langue originelle, tour à tour nommée 3 « Parler sans la langue. Langages et corps dans Les Etats et Empires de Cyrano de Bergerac » 225. Denis Augier PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 260 langue adamique, langue primigène, pré-babélique ou langue matrice. Une telle langue fait son apparition dans Les Etats et empires du soleil lorsque Cyrano rencontre un « petit homme tout nu assis sur une pierre » (1650) qui lui parle pendant trois grosses heures en une langue que je sais bien n’avoir jamais ouïe, et qui n’a aucun rapport avec pas une de ce monde-ci, laquelle toutefois je compris plus vite et plus intelligiblement que celle de ma nourrice (163). Cette langue, Cyrano la nomme « langue matrice » et il l’associe immédiatement avec celle du paradis biblique : « le premier homme de notre Monde s’étoit indubitablement servi de cette langue matrice, parce que chaque nom qu’il avoit imposé à chaque chose, déclaroit son essence » (164). Il s’agit d’une langue véhicule de la Vérité, d’une transparence totale qui la rend immédiatement intelligible : Ha ! c’est sans doute […] par l’entremise de cet énergique idiome, qu’autrefois notre premier père conversoit avec les animaux, et qu’il étoit entendu d’eux ? Car comme la domination sur toutes les espèces lui avoit été donnée, elles lui obéissoient, parce qu’il les faisoit obéir en une langue qui leur étoit connue ; et c’est aussi pour cela (cette langue matrice étant perdue) qu’elles ne viennent point aujourd’hui comme jadis, quand nous les appelons, à cause qu’elles ne nous entendent plus (166) Dans son essai « Sur le langage en général et sur le langage humain », Walter Benjamin propose que toute langue porterait en elle les traces d’une langue originelle, qu’il nomme « verbe divin », « verbe créateur » ou encore « l’infini du verbe pur » - langue définie comme « une essence spirituelle [qui] se communique dans le langage et non par lui » (Benjamin 144). Tout fait de langue charrierait ainsi avec lui l’image atténuée, déformée, confuse de cette « essence » contenue et comme traduite dans nos productions linguistiques. Cet « énergique idiome » a subi une double chute au cours de son évolution : chute hors du paradis avec Adam et chute dans la confusion des langues lors de l’épisode de la tour de Babel. Retrouver la forme originelle de cette langue reviendrait à posséder un instrument non seulement de vérité mais aussi de pouvoir. De pouvoir sur les êtres et les choses, car une telle langue élimine tout écart entre le signifiant et le signifié. La connaissance du signifiant authentique permet d’agir directement sur la nature du signifié. Cette théorie de l’identité entre le mot et la chose renvoie bien sûr au cratylisme, d’après le dialogue du Cratyle de Platon qui traite de cette question. Évoquer, ou plutôt invoquer, avec cette langue revient à littéralement donner vie à l’objet invoqué. Dans la Genèse, Dieu puis Adam nomment et, dans un deuxième temps seulement, ce qui est nommé prend Langue matrice, cryptographie et universalité dans L’Autre Monde PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 261 forme. Cette croyance en la puissance créatrice de la parole est au cœur de la tradition de la kabbale développée, christianisée, par les néo-platoniciens de la Renaissance, puis reprise par les adeptes de la Rose-Croix au XVII e siècle, et enfin détournée par les alchimistes 4 pour écrire énigmatiquement leurs traités sous le nom francisé de cabbale phonétique ou cabbale solaire ou encore langue des oiseaux 5 . Cyrano évoque cette cabbale dans Les Etats et empire de la Lune lorsque le démon de Socrate qui bien sûr parle grec narre ses rencontres avec Cardan, Trithème, et mentionne « une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de ‘Chevaliers de la Rose- Croix’ » (38) 6 montrant ainsi sa familiarité avec le mouvement. N’oublions pas, surtout, qu’une telle conception du langage est aussi au cœur de la sorcellerie, de la magie. Invoquer c’est connaître le nom secret et véritable des choses - le verbum demissum ou « parole perdue » à laquelle se réfèrent cabbalistes, alchimistes et sorciers - et, par cette connaissance, obtenir un pouvoir absolu sur ce que l’on a invoqué. On trouve une illustration de ce thème cabbalistique dans le mythe du golem, popularisé par Gustav Meyrink, où un rabbin qui possède la connaissance du verbe insuffle la vie, à l’aide d’une formule rituelle, à une créature de forme humaine façonnée dans l’argile, à l’image d’Adam, qui se trouve ainsi animée par le souffle divin. Du point de vue de la magie, c’est l’évocation des esprits, démons ou autres puissances obscures - ce que Cyrano nomme dans sa « Lettre pour les sorciers » un « noir galimatias » (Lettres 207) dont il se moque. Rappelons que l’invocation populaire abracadabra - qui provient soit de l’hébreux soit 4 Il peut sembler étonnant de voir l’alchimie s’imiscer dans cette interrogation sur la langue. Mais n’oublions pas, comme le rappelle justement Romanowski dans son étude sur « Cyrano de Bergerac’s Epistemological Bodies » que as strange as animism and alchemy may seem today, in the seventeenth century these systems of knowledge were considered as competitors to Cartesian thought, and it was not clear which kind of science would eventually win out. The alchemists and animists were deemed worthy of serious rebuttal by such scientists as Mersenne, Gassendi and Kepler (415). De plus, il n’y a pas de frontières précises entre alchimistes et rosicruciens au XVII e siècle. Un alchimiste tel que Michel Maier, par exemple, se déclare adepte du mouvement. A l’inverse un texte comme Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreuz est souvent cité dans les traités hermétiques. 5 Voir l’ouvrage de Khaitzine sur La Langue des oiseaux qui consacre un de ses chapitres à « Cyrano de Bergerac : de la pointe de l’épée à la Pointe de l’Esprit ». 6 Sur l’importance du mouvement de la Rose Croix au XVII e siècle, voir, par exemple les études de Frances Yates sur Giordano Bruno and the Hermetic Tradition, University of Chicago Press, 1991, et surtout The Rosicrucian Enlightenment, Routledge, 2001. Denis Augier PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 262 de l’araméen - signifie « je crée par la parole » ou « je créerai d’après ma parole ». Comme le souligne Pierre Riffard dans son Dictionnaire de l’ésotérisme, « La magie est l’action efficace sur un objet réel ou mental par la parole, le geste, l’image ou la pensée » (198). Cyrano, de plus, nous précise qu’il existe deux types de langage chez les habitants de la lune : celui de l’aristocratie qui « n’est autre chose qu’une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n’a pas ajouté les paroles à l’air » (43) et celui du peuple, basé sur des gesticulations rituelles qui « s’exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier » (ibid.). Les sélénites réunissent donc dans leur langue deux instruments de la magie : la parole et le geste. Il faut garder à l’esprit que le XVII e siècle, et pas seulement la France d’ailleurs, est traversé par des épidémies d’irrationalité provoquées par la croyance en la magie et la sorcellerie, qu’on pense à l’affaire Grandier à Loudun, Gaufridy à Aix-en- Provence, l’affaire des Poisons et la circulation accrue des grimoires comme le Grand et Petit Albert. Il faut L’Edit Royal de Louis XIV en 1682, Pour la punition de différents crimes, pour essayer d’y mettre bon ordre. Deux autres disciplines trouvent leur origine dans l’idée benjaminienne de traduction puis vont s’en éloigner pour prendre une existence autonome : la stéganographie (du grec steganos : caché) et la cryptographie. La différence entre cryptographie et stéganographie réside dans le texte qui dissimule un sens caché. Un texte cryptographique peut se présenter comme une série de nombres, de symboles qui n’ont pas de sens apparent. Un tel message se signale donc comme indéchiffrable pour qui ne possède pas la clé ou le chiffre - c’est à Blaise de Vigenère qu’on attribue la parenté de ce terme dans son Traicté des Chiffres, ou secrètes manières d’écrire de 1587 - mais demeure immédiatement identifiable comme message crypté. Un ouvrage stéganographique présente, au contraire, un texte de départ entièrement lisible et cohérent, anodin, lisse. Le terme stéganographie, inventé par Jean Trithème (Trithemius) dans son traité Steganographia (1499) est remis à la mode au début du XVII e siècle par Béroalde de Verville qui accompagne son édition de 1600 du Songe de Poliphile de Francesco Colonna d’un Recueil stéganographique contenant l’intelligence de ce livre. Il donne une définition du terme dans « L’Avis aux beaux esprits » qui sert d’introduction à une autre de ses œuvres, son roman Le Voyage des Princes fortunez (1610), La stéganographie est l’art de représenter naïvement ce qui est d’aisée conception et qui toutefois sous les traits épaissis de son apparence cache des sujets tout autres que ce qui semble être proposé » (NP). Langue matrice, cryptographie et universalité dans L’Autre Monde PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 263 Il poursuit en évoquant pour plus de clarté l’art pictural et plus précisément l’idée d’anamorphose : ce qui est pratiqué en peinture quand on met en vue quelque paysage ou port ou autre portrait qui cependant musse sous soi quelque autre figure que l’on discerne quand on regarde par un certain endroit que le maître a désigné (NP). L’exemple pictural le plus célèbre et le plus souvent cité, est sans doute le tableau d’Holbein Les Ambassadeurs. En ce qui concerne l’application des principes de stéganographie dans une image, il faut souligner qu’il s’agit d’une méthode de cryptologie particulièrement adaptée et efficace à notre époque de communication électronique puisqu’il est possible de dissimuler un message dans une image quelconque en la manipulant au niveau de ses pixels ou dans une musique en manipulant des variations imperceptibles de son. C’est ce qu’on appelle la technique de LBS (Least Significant Bit) qui repose sur des modifications minuscules, perceptibles seulement par celui qui connaît l’existence d’un tel codage et son chiffre. Si nous revenons au texte littéraire comme outil de cryptage, Béroalde précise que la stéganographie aussi s’exerce par écrit quand on discourt amplement de sujets plausibles, lesquels enveloppent quelques autres excellences qui ne sont connues que lorsqu’on lit par le secret endroit qui découvre les magnificences occultes à l’apparence commune (NP). Béroalde cite à titre d’exemple ce même roman, Le Voyage des princes fortunéz, où, sous couvert d’un roman de quête, l’auteur dissimulerait des révélations sur la technique et les processus alchimiques. Les Etats et Empire de la lune et les Etats et empires du soleil représentent une autre illustration de ce procédé puisqu’une tradition critique - souvent contestée, il est vrai - a proposé une interprétation ésotérique de ces textes. On pense ici à Van Vledder 7 , Gossiaux, Hutin, ainsi qu’à des alchimistes déclarés - Fulcanelli dans Les Demeures philosophales et Eugène Canseliet dans son recueil Alchimie qui contient un chapitre intitulé « Cyrano de Bergerac, philosophe hermétique ». Ces différents commentateurs défendent ainsi l’idée d’un Cyrano hermétiste et jugent légitimes une interprétation des textes à l’aide du chiffre de l’alchimie. Plusieurs textes théoriques témoignent au XVII e siècle de l’engouement pour les cryptogrammes et l’écriture cachée, pas seulement dans un but esthétique ou d’enseignement mais dans le cadre plus terre à terre des 7 W.H. Van Vledder, Cyrano de Bergerac philosophe ésotérique, Amsterdam, Holland Universiteits Pers, 1976. Denis Augier PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 264 techniques d’espionnage. Il faut mentionner au premier plan Athanasius Kircher, esprit polymathe : médecin, musicien, linguiste, spécialiste des hiéroglyphes égyptiens, qui publie en 1679 son traité Turris Babel sur l’origine des langues et projetait - on n’en possède que le plan et quelques notes - d’écrire un recueil « stéganographico-cryptologique » qui devait constituer le troisième volume de son Histoire universelle des caractères, lettres et langues (Charracterum literarum linguarumque totus universi historia universalis) 8 . Moins connu, peut-être, Melchior Goldast (Goldastius), linguiste et historien suisse, protestant, publie en 1606 son De cryptica veterum philosophorum philosophia. Un autre texte important, Mercury, or the Secret and Swift Messenger de John Wilkins, est considéré comme le premier ouvrage sur la cryptographie publié en anglais en 1641. Par une coïncidence étonnante qui nous ramène à Cyrano de Bergerac, John Wilkins est surtout connu pour son texte The Discovery of a World in the Moone (1638). Ce texte, traduit en français en 1640 sous le titre Le Monde dans la lune se voit interdit dès sa publication et mis à l’Index. Le mythe de la langue adamique ou pré-babélique, unique, essentielle, suscite aussi, paradoxalement, une recherche qui est à l’opposé exact de la stéganographie : la possibilité d’une langue universelle, à inventer de toute pièce, qui pourrait, à l’image des mathématiques, être immédiatement comprise par tous et servir de moyen de communication efficace entre les hommes quelle que soit leur nation d’origine. Jean-François Courtine, dans son étude sur Leibniz et la langue adamique, précise que « instituer des noms qui permettent d’apercevoir immédiatement le fond des choses, tel est le point où viennent à coïncider la tradition de la langue adamique et le projet métaphysique de la langue universelle » (381). Une langue à venir, donc, tour à tour nommée langue philosophique ou pansophique 9 . Descartes luimême s’est intéressé à ce projet qui passionne Leibniz, et qui occupe particulièrement Kircher dans l’Histoire Universelle que j’ai déjà mentionnée. Il n’est donc pas surprenant de voir Cyrano évoquer, à travers cet homme tout nu que nous avons laissé sur sa pierre en plein soleil, la nécessité d’une langue universelle qui « n’est pas simplement nécessaire pour exprimer tout ce que l’esprit conçoit » (164) mais sans laquelle « on ne peut pas être entendu de tous » (ibid.). Cette langue ne réclame aucun apprentissage car elle existe de manière quasi-innée chez les êtres rationnels. L’homme sur sa pierre lui explique 8 Voir l’étude de Stolzenberg, « ‘Universal History of the Characters of Letters and Languages’, an Unknown Manuscript by Athanasius Kircher » 307. 9 Le terme pansophique provient du Via Lucis de Comenius (1668). Langue matrice, cryptographie et universalité dans L’Autre Monde PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 265 [q]ue la facilité donc avec laquelle vous entendez le sens d’une langue qui ne sonna jamais à votre ouïe ne vous étonne plus. Quand je parle votre âme rencontre, dans chacun de mes mots, ce Vrai qu’elle cherche à tâtons ; et quoique sa raison ne l’entende pas, elle a chez soi Nature qui ne sauroit manquer de l’entendre (ibid.). Une telle langue permettrait une communication exacte parce qu’elle puiserait à l’essence même du langage ; une langue de l’humanité toute entière qui ne saurait communiquer que des énoncés vrais 10 . C’est la leçon aussi du chêne de Dodonne qui explique à Cyrano l’identité d’essence entre l’individu et le groupe un particulier m’est toute l’espèce, et toute l’espèce ne m’est qu’un particulier, quand le particulier n’est point infecté des erreurs de l’espèce ; c’est pourquoi soyez attentif, car je crois parler, en vous parlant, à tout le Genre humain (217). Cette langue universelle, Cornelius Agrippa, Jacques Gohory, Blaise de Vigenère en ont rêvé dès la Renaissance mais il faut attendre le XVII e siècle pour que les premiers jalons théoriques en soient posés. Jean Douet sieur de Romptcroissant soumet ainsi en 1627 une « Proposition présentée au roy d’une escriture universelle, admirable pour ses effects, très utile et nécessaire à tous les hommes de la terre ». Mersenne publie en 1636 son Harmonie universelle. Comenius, fasciné comme Descartes par l’idéologie rosicrucienne basée sur l’idée d’universalité transnationale de la connaissance, publie plusieurs textes sur un tel langage universel parmi lesquels figure Janua Lingarum reserata ou La Clé des langues (1631). À Londres, George Dalgarno publie en 1661 son Ars signorum, vulgo character universalis et lingua philosophica Un Écossais, Thomas Urquhart, traducteur de Rabelais, publie en 1653 son Logopandecteision, probablement une parodie des traités sur la langue universelle et qui, s’il s’agit bien d’un texte satirique, témoigne ainsi de la popularité du genre. N’oublions pas enfin que la satire la plus célèbre du panglossisme se trouve sans doute Candide de Voltaire. Il faut à nouveau mentionner John Wilkins qui présente en 1668 son Essay towards a Real Character and a Philosophical Language, ainsi que Kircher dont la Polygraphia nova et universalis ex combinatoria arte directa paraît en 1663. Il est enfin important de noter que la narration des Etats et Empires du Soleil s’interrompt au moment où Descartes, justement, va prendre la parole. L’inachèvement du texte nous donne ainsi à voir un exemple de parole 10 L’idée de la transparence de la langue et de ses liens avec l’expression de la vérité est très justement analysée par Nadia Minerva dans son essai « Origine des langues et langue des origines dans la pensée utopique ». Denis Augier PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 266 perdue ou verbum demissum. Cette parole perdue, comme on l’a précisé, représente la perte de la langue adamique, puis celle de la langue antérieure à la confusion babélique - langue déjà dégradée, certes, mais possédant encore un reste d’universalité. Dans le cas des Etats et Empires du soleil, on pourrait proposer qu’il s’agit d’une parole d’autant plus perdue que non seulement nous manque le discours de Descartes dans le texte mais aussi la totalité de l’Histoire de l’étincelle que Cyrano annonce dans son périple lunaire (118) mais n’a jamais eu le temps, l’occasion ou le désir d’écrire. Il est frappant que ce texte, seulement projeté, soit associé dans les Etats et Empires de la lune à un ouvrage qui relève directement de l’alchimie : « Je vous donne encore celui-ci que j’estime beaucoup davantage ; c’est le Grand Œuvre des Philosophes, qu’un des plus forts esprits du Soleil a composé » (ibid.). Je voudrais, à l’issue de cette étude, relever un phénomène frappant. La plupart des auteurs ou traités mentionnés à propos de l’origine grecque du français et ceux qui tentent de retrouver la langue adamique apparaissent à la fin du XVI e et au début du XVII e . Il semble qu’une coupure très nette, une véritable coupure épistémologique, se situe entre 1630 et 1640. Une césure entre ce que les linguistes nomment Ursprache et Kunstsprache : langue divine des origines d’un côté et langue de l’art, fabriquée de toute pièce par l’activité intellectuelle humaine de l’autre. Alors que les premiers tentent de retrouver une langue universelle en remontant dans le temps, dans un lointain passé historique ou mythique, donc en regardant en arrière (Ur), les tenants de la langue philosophique, de la pansophie, dans la deuxième partie du siècle, cherchent cette langue dans les progrès de la raison et de l’habileté humaine (Kunst) ; ils veulent la fabriquer de toute pièce en regardant devant eux, dans le futur. Que leurs entreprises respectives - des tenants de l’Ursprache comme des tenants de la Kunstsparche - se soient soldées par un échec n’enlève rien à la vitalité du débat. Ouvrages cités ou consultés Adamou, Evangelia. « Le rôle de l’imaginaire linguistique dans la néologie scientifique à base grecque en français », La Linguistique, vol. 39, n o 1 (2003), p. 97-108. Benjamin, Walter. « Sur le langage en général et sur le langage humain » Œuvres I, Paris, Gallimard, 2000. Béroalde de Verville, François. Le Voyage des Princes fortunez, Paris, L. Gaultier, 1610. Charnock, Richard Stephen. « On the Science of Language », Anthropological Review, vol. 1, n o 2 (1863), p. 193-215. Langue matrice, cryptographie et universalité dans L’Autre Monde PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0018 267 Cohen, Paul. « La Tour de Babel, le sac de Troie et la recherche des origines des langues : philologie, histoire et illustrations des langues vernaculaires en France et en Angleterre aux XVI e -XVII e siècles », Etudes Epistémè, n o 7 (2005). Courouau, Jean-François. « Les apologies de la langue française (XVI e siècle) et de la langue occitane (XVI e -XVII e siècles) : naissance d’une double mythographie », Nouvelle Revue du XVI e siècle, 2003 vol. 21, n o 2, p. 35-51. Courtine, Jean-François. « Leibniz et la langue adamique ». Revue des sciences philosophiques et théologiques, vol. 64, n o 3 (juillet 1980), p. 373-391. Cyrano de Betgerac, Savinien de. L’Autre monde ou Les états et empires de la lune et du soleil, éd. Frédéric Lachèvre, Paris, Garnier, 1932. _____. Les Œuvres libertines de Cyrano de Bergerac, vol. 2, éd. Frédéric Lachèvre, Genève, Slatkine, 1968. Khaitzine, Richard. La Langue des oiseaux, Paris, Dercy, 2007. Minerva, Nadia. « Origine des langues et langue des origines dans la pensée utopique », Francofonia, n o 55 (Automne 2008), p. 81-96. Parmentier, Bérengère. « Parler sans la langue. Langages et corps dans Les Etats et Empires de Cyrano de Bergerac », Littératures Classiques, suppl. 53 (2004), p. 219-236. Riffard, Pierre A. Dictionnaire de l’ésotérisme, Paris, Payot, 1983. Romanowski, Sylvie. « Cyrano de Bergerac’s Epistemological Bodies : Pregnant with a Thousand Definitions », Science Fiction Studies, vol. 25, n o 3 (November 1998), p. 414-432. Tallemant des Réaux, Gédéon. Les Historiettes, Paris, Techener, 1862. Trippault, Léon. Celt-hellénisme ou Etymologic des mots françois tirez du Græc (1580), Slatkine Reprints, 1973. Stolzenberg, Daniel. « ‘Universal History of the Characters of Letters and Languages’, an Unknown Manuscript by Athanasius Kircher », Memoirs from the American Academy in Rome, vol. 56/ 57 (2011/ 12), p. 305-321.