Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.2357/PFSCL-2021-0033
121
2021
4895
Tiphaine Rolland : Le « vieux magasin » de La Fontaine. Les Fables, les Contes et la tradition européenne du récit plaisant. Genève, Droz, « Travaux du Grand Siècle 53 », 2020. 571 p
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Volker Kapp
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Comptes rendus PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0033 448 Tiphaine Rolland : Le « vieux magasin » de La Fontaine. Les Fables, les Contes et la tradition européenne du récit plaisant. Genève, Droz, « Travaux du Grand Siècle 53 », 2020. 571 p. Tout lecteur des Contes de La Fontaine connaît les sous-titres qui renvoient aux grands nouvellistes italiens ou à la facétie française, mais les éditeurs érudits, dont les commentaires évoquent cet héritage, sont forcés de reconnaître qu’au XVII e siècle, les éditions des traductions françaises des modèles italiens aussi bien que celles de leurs collègues français sont rares. C’est pourquoi Tiphaine Rolland se rattache au « prologue méta-poétique » (13) de « La Servante justifiée » où La Fontaine évoque le « vieux magasin », antérieur à Boccace et Marguerite de Navarre ainsi qu’aux anthologies retravaillant leurs nouvelles, et s’en autorise pour associer les Contes aux Fables afin de pouvoir élucider « les modalités de la création poétique dans la France de l’âge classique » (13). Certaines fables « se rattachent de façon très nette » (14) aux contes à rire et beaucoup sont « profondément affectées par les techniques d’écriture élaborées par La Fontaine dans le domaine voisin des Contes » (14), rédigés de façon parallèle (14). Ce « vieux magasin » désigne évidemment les « plus illustres devanciers » du poète, mais également une « majorité d’ouvrages dépouillés » par lui, à savoir les « autres recueils de nouvelles, de facéties, d’apophtegmes humoristiques, de contes à rire » (14) qui sont enregistrés dans la rubrique « Recueil de narrations plaisantes du XIV e au XVII e siècle » (508-521). Cette section de la bibliographie est complétée par l’annexe remarquable intitulée « La tradition plaisante dans les bibliothèques du XVII e siècle » (441-458). Ces deux documentations illustrent bien l’admirable solidité des analyses de cet ouvrage qui est divisé en trois parties : « Les soubassements facétieux des Fables et des Contes : enquête archéologique » (21-162), « La tradition plaisante à l’âge de la galanterie » (163-296), « Les Contes face aux Fables : enjeux génériques et poétiques » (297-424). La « Conclusion » (425-440) est suivie de l’annexe importante : « Arborescences de fables et de contes lafontainiens » (459-502) où quelques textes de notre auteur sont associés aux diverses versions traitant le même sujet. Une bibliographie abondante (503- 550) complète cette « enquête archéologique ». Les rapports multiples de La Fontaine aux narrations récréatives de la première modernité sont mis en lumière par l’exploration systématique de ce vaste corpus, foncièrement hétérogène. Suivant l’exemple des philologues humanistes, Mme Rolland cherche à mettre en évidence « l’origine tout à la fois génétique et socio-historique » (16) des textes. Elle dégage « des recueils méconnus, notamment les compilations françaises du premier XVII e siècle […], l’appréhension d’un réseau de textes plaisants à la capillarité Comptes rendus PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0033 449 capricieuse » afin de préciser « le voisinage et les connexions » (17) des Contes et des Fables. Après avoir étudié dans L’atelier du conteur. Les Contes et nouvelles de La Fontaine : ascendances, influences, confluences (Paris, Champion 2014) l’un des volets de son œuvre, elle insiste maintenant sur « la mise en perspective des points de contact nombreux entre les deux traditions, plaisante et ésopique » (17). L’analyse du « vieux magasin » encourage à substituer au terme de « genre facétieux » celui de « tradition plaisante » parce que cet adjectif « utilisé durant les deux cents ans précédant La Fontaine, permet dès lors d’y intégrer des textes divers et méconnus » (39). Dans cette tradition, les nouvelles provenant par exemple du prestigieux Décaméron sont projetées « dans une production plus humble mais proliférante » (46). Prenons un des multiples exemples qui illustrent cette donnée, le récit emprunté à D’Ouville dans « Les Aveux indiscrets » par lequel La Fontaine recommande le mensonge « comme instrument de lucidité face aux illusions de la galanterie et d’une chimérique transparence à autrui » (93). Les Contes aux heures perdues de D’Ouville, qui empruntent souvent des récits au Décaméron à travers « les nombreuses strates de versions traduites, réécrites ou adaptées » (99), ont servi de source autant que l’ouvrage italien en renforçant la profonde admiration de La Fontaine pour Boccace. De même, les critiques étudiant les emprunts à Machiavel devraient tenir compte du fait que notre poète se trouve face à la circulation d’une multitude de « versions intermédiaires » (116), qu’il ne connaissait pas forcément mais qu’il n’ignorait pas toutes aussi bien en écrivant ses Contes que ses Fables. Prenons un autre exemple : Le Chasse-Ennuy, compilation due à Louis Garon qui l’a publiée à Lyon en 1628 et en 1631 et dont « le nombre important de nouvelles éditions jusqu’en 1662 » (119) documente le succès, semble « la source la plus probable » (120) du « Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues » faisant partie du premier recueil de Fables. Un parcours des Fables engage à conclure que « le fabuliste a choisi d’insérer, au milieu d’apologues nettement ‘ésopiques’, un ensemble de fables que leur origine pourrait permettre de qualifier de facétieuses » (142). Les six premiers livres puisent « rarement dans une collection plaisante » (143), mais le premier tiers du livre VIII s’en sert « pour diversifier la teneur » (146) des apologues, et la reconstitution généalogique permet de découvrir « la diversité de l’inspiration de La Fontaine » (153). Mme Rolland analyse ensuite les indices « d’un glissement culturel dans la légitimation des pratiques divertissantes » (185). Les titres des compilations recourent au superlatif pour annoncer que leur collecte de narrations sert à préserver un héritage prestigieux du passé. Loin d’exalter l’univers ‘populaire’ des couches les moins cultivées, les frontispices et les illustra- Comptes rendus PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0033 450 tions citant les bouffons et l’univers carnavalesque « offrent un espace de réjouissance temporaire, par la libération d’un rire franc » (187). Les documents analysés confirment que « les années 1660 semblent marquées par un appétit très partagé pour l’enjouement » (197), aussi faut-il en conclure que les Contes et les Fables s’adressent « aux cercles de la bonne société en général » (197). En se distanciant des romans sentimentaux, La Fontaine partage avec les narrations récréatives la méfiance vis-à-vis de la fonction thérapeutique du rire contre la mélancolie et se concentre « sur le pur plaisir » (213) procuré par la lecture. La plaisanterie est censée « secréter une forme épurée et délectable » (220) de l’humour noire en suggérant qu’il faut le « connaître pour mieux [le] maîtriser » (222). Les Fables s’écartent des canevas traditionnels comme par exemple dans « Le Milan, le Roi et le Chasseur » qui « loue avec force le rire, pour mieux en signaler les dangers politiques » (231). La Fontaine propage une « gaité » (233) qu’il substitue au rire à gorge déployée. Ni la Renaissance ni les propagateurs de « l’eutrapélie » (239) au début du XVII e siècle ne sont les modèles de la gaité lafontainienne qui semble « dériver de la réflexion latine sur les qualités stylistiques associées à l’enjouement » (242) tel que l’entendent les auteurs galants. La Fontaine rapproche ses Fables de ses Contes en ancrant « l’univers a-topique de l’apologue dans une géographie française dotée de particularismes régionaux » (255). Il décrit les femmes par « une large gamme de discours, qui […] présentent une négociation entre clichés tenaces, hommages sincères et réflexion moraliste » (271-272). Il joue sur la « stratification sémantique » du mot galant en réunissant « des connotations anciennes et gaillardes avec de nouvelles acceptions, liées à une raillerie délicate » (283). Du Moyen Âge au XVII e siècle, les frontières génétiques entre la fable et le récit gai « sont aisément franchies au nom du plaisir de la diversité formelle et tonale » (311), c’est pourquoi, dans la préface de 1665 des Contes, La Fontaine insiste sur la « variété » (314) des formes entrelacées et son « portrait ouvertement fantaisiste du père de la fable » (321) dans sa version de la Vie d’Ésope sympathise avec la tradition plaisante. Mme Rolland présente la fable lafontainienne comme « un genre à deux niveaux, celui du récit et celui de son interprétation » (338) et avertit en même temps qu’à l’opposé de la narration plaisante, la fable « nécessite et réaffirme [la] stabilité » (338) des signes. La Fontaine s’approprie en 1668 le modèle des fables concises parce qu’elles sont efficaces à la finalité pédagogique, et il se concentre en 1670 dans ses Nouveaux Contes « sur des récits d’une longueur et d’une complexité narrative moyenne, opposant nettement un trompeur et sa dupe » (350). Dans ses Fables, il recourt à la tradition plaisante « pour exacerber » la fragilité du corps humain tandis que dans ses Contes, le corps Comptes rendus PFSCL XLVIII, 95 (2021) DOI 10.2357/ PFSCL-2021-0033 451 « cherche (et trouve) sa propre jouissance, essentiellement sexuelle » (392). Le conteur « aiguise la sensualité » et « l’éduque » (406) en même temps. Son éthique est « le produit, toujours changeant, de pratiques littéraires variées l’amenant à découvrir, au contact d’histoires anciennes, la multiplicité chatoyante de l’existence humaine » (410). Quant à l’épicurisme détaché par beaucoup d’interprètes des Fables et des Contes, il ne les détermine pas, mais il « n’épuise pas les agréments d’une activité fabulatrice » (424). Les Contes et les Fables trouvent « dans les recueils de narrations récréatives de la première modernité les instruments d’une défense du plaisir dans tous ses aspects, en particulier littéraires » (434). Mme Rolland maîtrise plusieurs langues de sorte qu’elle peut confronter l’héritage antique aux échos qu’il trouve dans les littératures européennes de la première modernité. Il est impossible de détailler ici la richesse de ce volume auquel les critiques auront intérêt à se référer dorénavant. Volker Kapp
