Jean-François Regnard, Le Joueur, Comédie suivi de La Désolation des joueuses, Comédie de Florent Carton Dancourt
Édition présentée et commentée par Philippe Hourcade
0728
2025
978-3-381-14332-0
978-3-381-14331-3
Gunter Narr Verlag
Philippe Hourcade
10.24053/9783381143320
Lecture d'un classique du théâtre de l'âge classique, faisant connaître la vision sociale et morale d'une société d'autrefois: aspirations, ambitions, rivalités, intrigues personnelles et publiques autour d'un sujet qui demeure d'actualité: la fureur du jeu, ses séductions et ses désordres. Un autre texte de théâtre est ici ajouté, qui touche au même sujet, mais à partir de circonstances différentes, et qui avant tout offre un autre exemple dramaturgique, beaucoup moins classique, et qui nous approche davantage de ce que demandait le public en ce temps-là. La société francaise de l'âge classique n'étant pas homogène, la production dramaturgique ne l'était pas non plus.
9783381143320/9783381143320.pdf
<?page no="0"?> BIBLIO 17 Jean-François Regnard Le Joueur Comédie suivi de La Désolation des joueuses Comédie de Florent Carton Dancourt Édition présentée et commentée par Philippe Hourcade <?page no="1"?> Jean-François Regnard. Le Joueur. Comédie suivie de La Désolation des joueuses. Comédie de Florent Carton Dancourt <?page no="2"?> BIBLIO 17 Volume 232 ∙ 2025 Suppléments aux Papers on French Seventeenth Century Literature Collection fondée par Wolfgang Leiner Directeur: Rainer Zaiser Biblio 17 est une série évaluée par un comité de lecture. Biblio 17 is a peer-reviewed series. <?page no="3"?> Jean-François Regnard Le Joueur Comédie suivi de La Désolation des joueuses Comédie de Florent Carton Dancourt Édition présentée et commentée par Philippe Hourcade <?page no="4"?> Image de couverture : frontispice anonyme, Le Joueur acte IV, scène 10, édition de 1714 ( Œ uvres de M. Regnard, presses de Pierre Ribou). Bibliografische Information der Deutschen Nationalbibliothek Die Deutsche Nationalbibliothek verzeichnet diese Publikation in der Deutschen Nationalbibliografie; detaillierte bibliografische Daten sind im Internet über http: / / dnb.dnb.de abrufbar. DOI: https: / / doi.org/ 10.24053/ 9783381143320 © 2025 · Narr Francke Attempto Verlag GmbH + Co. KG Dischingerweg 5 · D-72070 Tübingen Das Werk einschließlich aller seiner Teile ist urheberrechtlich geschützt. Jede Verwertung außerhalb der engen Grenzen des Urheberrechtsgesetzes ist ohne Zustimmung des Verlages unzulässig und strafbar. Das gilt insbesondere für Vervielfältigungen, Übersetzungen, Mikroverfilmungen und die Einspeicherung und Verarbeitung in elektronischen Systemen. Alle Informationen in diesem Buch wurden mit großer Sorgfalt erstellt. Fehler können dennoch nicht völlig ausgeschlossen werden. 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Internet: www.narr.de eMail: info@narr.de Druck: Elanders Waiblingen GmbH ISSN 1434-6397 ISBN 978-3-381-14331-3 (Print) ISBN 978-3-381-14332-0 (ePDF) ISBN 978-3-381-14333-7 (ePub) <?page no="5"?> À la mémoire de Wolfgang et de Jacqueline Leiner <?page no="7"?> Table des matières Prologue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Jean-François Regnard Le Joueur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19 Introduction à La Désolation des joueuses de Dancourt . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 Florent Carton Dancourt La Desolation des Joueuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 124 Glossaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 Dossier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182 Chronologie historique de la vie de Regnard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182 Regnard et la vie théâtrale de son temps . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 186 La fureur du jeu au temps de Regnard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189 Carrière du Joueur jusqu ’ à aujourd ’ hui . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 192 Bibliographie sommaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193 <?page no="9"?> Prologue Dans le ciel étoilé de l ’ histoire de la littérature française d ’ autrefois, les noms d ’ auteurs, les titres d ’œ uvres ne scintillent pas forcément du même éclat, et la mémoire contemporaine s ’ en ressent jusqu ’ à l ’ oubli, quand ce n ’ est pas l ’ ignorance. Pour exemple choisi ici même, le seul énoncé du Joueur, titre d ’ une comédie créée sur scène et publiée fin 1696 début 1697, et de Jean François Regnard son auteur (1655 - 1709), risque de ne rien dire du tout au présent lecteur. A l ’ intention de ce dernier, une mise en perspective ne sera pas inutile. En premier lieu, remarquons qu ’ en histoire de la littérature, et précisément celle du théâtre, on a pris et gardé l ’ habitude de situer Regnard dans ce qu ’ on a pu appeler l ’ après-Molière (disparu en 1673) et de le ranger aux côtés d ’ auteurs dramatiques à peu près de sa génération : Dancourt, Dufresny, Lesage, à peine plus renommés que lui aujourd ’ hui. La chronologie justifiait certes ce rangement et ce groupement, mais une hiérarchisation d ’ ordre qualificatif s ’ était alors établie, qui avait hissé au sommet les noms antérieurs de Corneille, de Molière et de Racine aux dépens de leurs propres contemporains, et perpétué leur gloire bien au-delà de leur mort, de leur siècle et du règne de Louis XIV, mythifiés à souhait. C ’ est ainsi qu ’ on peut repérer en 1755 cette triade consacrée dans la bibliothèque du duc de Saint-Simon qui, de son propre aveu, n ’ était pas féru de Belles-Lettres ni de spectacles. Et cette gloire qui a fait de ces auteurs des classiques, persiste encore, quoique plus faiblement. Nuançons cette esquisse de tableau. Car, à dire vrai, Regnard ne fut pas un inconnu dans l ’ histoire du théâtre, aussi bien de son temps qu ’ au cours des siècles suivants. Les spécialistes ont mis en lumière sa survie éditoriale et la fréquence incontestable des représentations de ses œ uvres de scène : Le Légataire universel, de 1709, avant tout, suivi du Joueur, aux XIX e et XX e siècles. Regnard ne fut pas un « injouable ». Pour mieux le caractériser et le distinguer, on a cru devoir souligner la « gaîté » de ses comédies. Etait-ce vraiment élogieux ? Pas sûr. Tout compte fait, s ’ il ne fut pas rangé parmi les minores, disons plutôt qu ’ il fut et est encore considéré comme faisant partie du deuxième rayon. On ne doutera pas qu ’ une analyse de notre pièce comique est nécessaire, qu ’ un résumé de son déroulement tout au long de ses cinq actes, va d ’ abord tâcher de rendre familière et, si possible, d ’ éclaircir. <?page no="10"?> Acte I Dans un hôtel garni à Paris le matin, voici Hector seul qui se plaint de l ’ existence épuisante que lui fait mener Valère son maître, un joueur impénitent. Survient Nérine, servante d ’ Angélique promise à Valère, et qui loge dans le même lieu. Elle voudrait parler au maître invisible ou du moins indisponible. Soucieuse avant tout des intérêts de sa maîtresse, elle s ’ en prend à la vie dissolue du jeune homme, dont les sentiments amoureux pour Angélique vont et viennent au gré de ses hauts et bas de fortunes au jeu. Elle sort et Valère paraît, hagard et maussade, méditant des expédients d ’ argent dont il a besoin, proclamant intacte sa flamme amoureuse, empêchant Hector d ’ aller se reposer. A son tour, Géronte, père du Joueur, survient pour lui reprocher ses débordements et sa manie, et obtient de lui la promesse de se corriger et de tout mettre en œ uvre pour épouser Angélique. Il est d ’ autant plus ravi de son succès présent, que son frère Dorante est sur les rangs et courtise la jeune fille, qui se révèle aussi un bon parti. L ’ acte s ’ achève par une scène où Géronte seul est assailli par les offres d ’ un maître tricheur, Tout à Bas, qu ’ il chasse à grandpeine. Acte II Angélique chez elle s ’ entretient avec Nérine, et exprime son ressentiment de fille délaissée par Valère, animée en cela par sa servante. Voici la Comtesse sa s œ ur, veuve à la fois prude et coquette, qui se réjouit de lui voir abandonner le jeune Joueur qu ’ elle prétend à son tour épouser, sûre de ses charmes et de sa capacité à le corriger de son vice. Un Marquis hâbleur survient, courtisant la Comtesse ravie en dépit de ses protestations offusquées. Apprenant la part prise par Valère dans les pensées de la dame, il se promet de le combattre et de le vaincre, fort des sollicitations de dames extérieures et invisibles, qu ’ il prend soin d ’ exhiber. Il sort, tandis que Valère vient faire sa cour à Angélique, au grand dépit de la Comtesse qui a cru que c ’ était pour elle, et quitte la place. L ’ amant préféré a fort à faire pour convaincre une jeune fille déçue de la sincérité de ses sentiments et de ses bonnes résolutions. Elle cède, et même lui offre son portrait enrichi de diamants, malgré une Nérine dépitée. Valère va montrer l ’ objet à Hector, lequel lui annonce l ’ arrivée d ’ une usurière, madame La Ressource, qui veut bien l ’ aider financièrement, mais sur gages. De fait, elle survient, et le portrait d ’ Angélique va justement servir à favoriser la tractation d ’ emprunt, que l ’ usurière emporte avec elle. 10 Prologue <?page no="11"?> Acte III Nous faisons connaissance avec Dorante, le frère de Géronte et prétendant d ’ Angélique. Il apprend de Nérine qui a pris son parti, le revirement de la jeune fille en faveur de Valère. Il se résigne à son échec amoureux, se fait hypocritement plaindre par Géronte survenant, qui l ’ encourage dans sa résignation. Hector vient ensuite lire à Géronte de plus en plus agacé un mémoire des dettes réelles et des créances improbables de Valère. Malmené, il rend compte à son jeune maître, lequel vient de gagner au jeu et s ’ absorbe à compter ses écus : l ’ amour pour Angélique s ’ en est évanoui. Deux créanciers surgissent pour réclamer leur dû, et sont rapidement éconduits : madame Adam la Sellière et monsieur Galonnier le Tailleur. Le Marquis provoque Valère, se pose en rival à redouter, puis recule devant la fermeté hautaine du jeune homme, et décampe, peinant à donner le change. Valère ne songe qu ’ à se remettre au jeu, Angélique est loin de ses pensées. Acte IV La jeune fille ne se doute de rien, croit que son amant s ’ est amendé, malgré les efforts de Nérine pour la détromper. Toutes deux questionnent Hector à propos de son maître, finissant par deviner, à ses réponses allusives et embarrassées, que Valère ne s ’ est en rien corrigé. Et Angélique de fuir. Voici Dorante, que la Comtesse tente en vain d ’ aguicher, puis le Marquis, lequel se prête au jeu, jusqu ’ à envisager le mariage avec elle. Mais à l ’ arrivée de Valère, le fanfaron s ’ éclipse. Le jeune Joueur a, cette fois-ci, perdu ses gains, qui se répand en imprécations. C ’ est à peine si une lecture que lui fait Hector de Sénèque le Philosophe parvient à le calmer et à le consoler. Inconscient de cet état d ’ esprit, Géronte son père vient lui annoncer qu ’ il est allé quérir un notaire, qu ’ Angélique doit être avertie de l ’ imminence d ’ une signature de contrat de mariage, et se réjouit de l ’ événement conforme à ses souhaits. Acte V Dorante s ’ est résigné, ce qui ne fait pas le compte de Nérine. Passe par là madame La Ressource offrant ses petits services, puis la Comtesse, puis le Marquis en qui l ’ usurière a tôt fait de reconnaître et de démasquer un sien cousin, d ’ origine provinciale et roturière : c ’ est un douteux Chevalier d ’ indus- Acte V 11 <?page no="12"?> trie. Retraite en déroute du hâbleur que la Comtesse rejette définitivement, qui se retire. Demeurées seules avec l ’ usurière à examiner le contenu de son éventaire, Nérine et Angélique tombent sur le portrait de la jeune fille mis en gage par Valère, et le reconnaissent. Dorante s ’ empare de l ’ objet et prend la situation en mains. Placés devant le fait dévoilé et attesté, Valère et son valet n ’ ont rien à répliquer, et Angélique poussée à bout accorde sa main à Dorante. Géronte survient, qui a fait appeler un notaire, mais apprend la déconfiture de son fils, qu ’ il semonce et déshérite. Nérine est toute contente. Devant Hector médusé, Valère déclare se remettre au jeu, qui devrait le consoler de ses déboires amoureux. Fin de la comédie. Le lecteur aura sans doute perçu là, malgré les pauses de l ’ action et les insertions provenant d ’ ailleurs, le suivi d ’ une intrigue principalement caractérisée par les variations d ’ état d ’ esprit du jeune Valère, ballotté entre ses pertes au jeu et ses gains, avec les contrecoups qu ’ ils font comme naturellement subir à ses propres sentiments d ’ amour fidèle et, partant, au bonheur d ’ Angélique. C ’ est un enchaînement dramatique efficace. Au contraire de ce que la sagesse populaire peut faire croire, les changements d ’ humeur de Valère n ’ illustrent pas tellement l ’ adage fameux : « Heureux au jeu, malheureux en amour », ainsi que sa réciproque implicite : la balance ici n ’ est pas tenue égale, et s ’ incline plutôt du mauvais côté. Nous reviendrons là-dessus. Retournons à l ’ intrigue : dans l ’ ensemble, elle peut paraître lâche et d ’ assez faible densité dramatique, et c ’ est à peine si l ’ aventure du portrait en miniature, offert par Angélique et assez vite gagé par son amant, constitue un n œ ud d ’ action consistant et particulièrement élaboré. Sa découverte, des scènes plus tard, par Nérine et par sa maîtresse, n ’ offre pas un coup de théâtre spectaculaire, s ’ agissant d ’ un topos un peu facile et bien connu, qui se borne à mettre au jour l ’ infidélité et la trahison, et conduit à la sanction finale : Marivaux fera de l ’ objet un usage bien plus inventif et ingénieux dans Les Fausses Confidences. La scène comique où Valère et Hector sont confondus, est assurément plus forte et plus travaillée. Toutefois, pour être plus exhaustif et plus équitable dans notre analyse, il convient de signaler également ici une intrigue secondaire, peu développée, et qu ’ on pourrait, au risque de l ’ anachronisme, rattacher au conflit des générations. Il y a d ’ abord Géronte, père irascible de Valère, qui tâche en vain de le ramener sur la bonne voie. Il y a, plus encore, Dorante, oncle du jeune homme, qui courtise Angélique et doit subir ses atermoiements, son rival étant, de toutes façons, celui qu ’ elle aime, par la force des choses. En fin d ’ action, l ’ insouciance et le laissez aller de Valère sont punis, conformément à une loi morale, avec la nuance près que ce dénouement de la comédie, considéré sous l ’ angle du mariage, ne se conforme pas à la doxa populaire qui veut que qui se 12 Prologue <?page no="13"?> ressemble s ’ assemble, les jeunes avec les jeunes, les vieux avec les vieux. La comédie devrait conduire à une union fraîche et joyeuse d ’ Angélique et de Valère, et c ’ est le « barbon » qui emporte la place. Fin grisaille, trouvera-t-on, qui appelle à réflexion remise à plus tard. Telle qu ’ elle vient d ’ être évoquée, l ’ intrigue, brève et ténue, ne saurait remplir toute une pièce de théâtre, ni lui conférer complètement la force désirable d ’ intérêt. Or Regnard, d ’ après ce qu ’ on a pu deviner, avait projeté d ’ écrire pour la première fois dans sa carrière d ’ auteur dramatique, une comédie en cinq actes. Projet ambitieux, mais délicat. Pour ce faire, il multiplia les épisodes, allongea, étoffa sa liste initiale de personnages autour du groupe central déjà examiné, et n ’ eut pas à les chercher bien loin : les rôles types de la comédie ici encore, ainsi que les données changeantes de l ’ actualité parisienne l ’ y aidèrent grandement. D ’ abord, les gens de métiers grands et petits. A la fin du premier acte, il introduit monsieur Tout à Bas le tentateur, maître en tricheries et trucages, assiégeant Géronte et le retenant sur scène. A la fin du suivant, il fait intervenir madame La Ressource l ’ usurière : personnage d ’ importance, qui sort de scène munie du portrait d ’ Angélique et revient vers le début du dernier acte pour participer malgré elle, au dénouement. Au cours de l ’ acte III à la scène 6, il fait intervenir les deux artisans créanciers, madame Adam et monsieur Galonnier qui l ’ occupent tout entière. Groupons à présent la Comtesse s œ ur d ’ Angélique et le Marquis, un couple éventuel qui ne se formera pas. La première n ’ apparaît qu ’ à l ’ acte II et y demeure dans les scènes 2 à 6. Elle revient à l ’ acte IV pour les scènes 5 et 6, puis au dernier, scènes 2 à 6. L ’ autre n ’ apparaît lui aussi qu ’ au deuxième acte, scènes 3 et 4, au suivant plus longuement, scènes 8 à 10, au quatrième, scènes 6 à 8, et au dernier, dans la seule scène 4. Tout ce petit monde offre à l ’ auteur de quoi emplir plus d ’ une quinzaine de scènes, ce qui suffit à conférer à la séance théâtrale une ampleur satisfaisante et de la consistance dramatique. Autre avantage apporté : en renfort aux acteurs du groupe central, déjà composé des jeunes premiers, garçon et fille, d ’ un père et d ’ un oncle, d ’ un valet et d ’ une servante à tout faire, ces autres personnages se référant également à des types de la tradition théâtrale ou puisés dans le contexte contemporain, apportaient une touche de réalité et du pittoresque au spectacle comique et fournissaient au public des références familières et complices, fournies par le théâtre d ’ hier et d ’ antan. Particulièrement en ce sens, madame La Ressource, usurière, peut éventuellement jouer la revendeuse à la toilette, ou encore évoquer la marieuse ou l ’ entremetteuse antique. La Comtesse rappelle caricaturalement l ’ Arsinoé du Misanthrope de Molière, la Bélise des Femmes savantes (sans avoir besoin de remonter à l ’ Hespérie des Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin) : c ’ est une coquette qui se masque mal sous les traits de la prude. Personnages plus minces Acte V 13 <?page no="14"?> encore, les deux créanciers régalés de bonnes paroles, ont tout l ’ air de répéter ici la scène 3 de l ’ acte IV de Dom Juan, où monsieur Dimanche avait subi la même déconvenue. Ce sont là figures épisodiques et ornementales n ’ étant d ’ aucune utilité à l ’ intrigue. C ’ était aussi du déjà vu, mais le public en avait-il cure, si l ’ efficacité comique était au rendez-vous ? Tous ces personnages, reconnaissables parfois à leur accoutrement, et plus souvent, aux discours qu ’ ils tiennent, entrent et sortent, vont et viennent au sein de l ’ espace scénique. Quelle en est la raison ? Le public, et lui avant tout, a droit de se poser la question. Il comprend d ’ emblée que la canonique (et antique ? ) unité de lieu n ’ a préoccupé personne. Il doit deviner que l ’ action se déroule tantôt chez Valère pendant tout le premier acte, chez Angélique tout au long du dernier. En ce qui concerne les trois autres, la perplexité est permise, étant entendu au préalable que c ’ est Angélique qui attire davantage les visiteurs : Dorante son prétendant, sa s œ ur la Comtesse, le Marquis. La raison implique que c ’ est chez Valère qu ’ à l ’ acte II, scènes 8 et 9, Hector amène madame La Ressource, qu ’ à l ’ acte III Géronte vienne écouter le mémoire des dettes et des créances de son fils, qu ’ ensuite ce dernier s ’ installe pour compter ses gains du jour, est confronté à ses créanciers, au Marquis, scènes 3 à 11. En revanche, où se passent les scènes 1 et 2 du même acte avec Nérine et Dorante ? Où se passent celles de l ’ acte IV : chez Angélique où Hector paraît inexplicablement, chez Valère à partir de la scène 9 lorsque Hector va lui lire du Sénèque ? Le metteur en scène moderne réglerait aisément cette question (désuète ? ) de vraisemblance dramaturgique, l ’ important sans doute est dans le dynamisme toujours renouvelé, un peu désordonné aussi, du déroulement de la pièce. En principe et selon l ’ usage, le titre de la comédie semble gros d ’ une promesse à l ’ intention du spectateur ou du lecteur. Ici, l ’ énoncé du Joueur fait entrevoir une comédie de caractère, c ’ est-à dire en premier lieu, une comédie visant à camper un personnage moralement bien défini. En réalité, la pièce préfère apparemment s ’ ancrer dans la consistance humaine du temps contemporain, susceptible d ’ être déjà connue par tout un chacun. Elle prend alors des allures de comédie de m œ urs. Le processus dramatique de Regnard se distingue non tant par le comportement moral et les agissements de ses personnages (il en sera reparlé), que par des tirades pittoresques prenant allures de morceaux de bravoure. Si Hector au début de la pièce évoque l ’ existence qu ’ il mènerait une fois devenu riche, si monsieur Tout à Bas décrit avantageusement le monde du jeu et des tricheries où lui-même prospère, ce sont, plus fréquemment, Nérine, Valère et le Marquis qui fournissent ces passages propres à être récités. Le mode descriptif y domine et aide à constituer des tableautins de la vie quotidienne, à chaque fois différents selon le personnage et la circonstance. Les 14 Prologue <?page no="15"?> traits élogieux, pour ne pas dire euphoriques, y alternent avec les satiriques et les malveillants. Particulièrement critique se révèle Nérine, un peu raisonneuse, hostile à Valère, épinglant à travers lui le monde des petits-maîtres jamais corrigés, ou s ’ ingéniant à impressionner Angélique sa maîtresse par le récit de la triste vie qu ’ elle mènerait comme épouse d ’ un joueur, ou encore en mettant littéralement madame La Ressource en boîte (I, 2 ; IV, 1 ; V, 2). Le Marquis content de soi-même vante sa manière de passer sa vie (II, 3 ; III, 9), réserve son dédain à la cour du Roi (II, 3), au Financier parvenu et au Magistrat mondain (II, 3 ; IV, 6). Valère, quant à lui, exalte sans vergogne l ’ existence du Joueur qu ’ il se plaît à mener (III, 5). Ces passages ne sont pas longs, mais ils interviennent assez souvent. Ce sont autant de clins d ’œ il invitant à s ’ y reconnaître ou s ’ imaginer de le faire. Par là, l ’ auteur vise à séduire grâce au brio du persiflage ou de la sentence moralisante peu prise au sérieux, dans le cadre choisi de l ’ alexandrin où se revendique une dignité poétique. Jusqu ’ à présent il n ’ a été pratiquement question que de la fabrication du texte dramatique : facile, voire désinvolte, s ’ agissant avant tout d ’ accrocher l ’ attention et de plaire. Pour le rire, on verra plus tard. Revenons à la comédie de m œ urs. Valère joue sans cesse et il doit se marier : le parti d ’ Angélique est avantageux à quoi il est essentiel de prétendre. Et cela d ’ autant plus que le train de vie du jeune homme met en péril un patrimoine dont il n ’ est d ’ ailleurs pas certain d ’ hériter. Les spécialistes et les critiques ont depuis longtemps noté qu ’ ici le jeu n ’ est pas mis en scène dans son déroulement et à travers ses incidents, ce qui obligerait à déployer les techniques d ’ un savoir-faire non partagé par le tout-venant. Il est plutôt perçu dans ce qu ’ il entraîne dans son sillage : le désordre dans les familles, le conflit entre parents et enfants, qui peut mal tourner. Revenons au personnage de Valère. A son sujet, son incapacité à se défaire de sa passion du jeu n ’ a pas échappé aux critiques, un regard moderne a pu y percevoir les symptômes d ’ une pathologie qu ’ excusent et confortent mauvaise foi, optimisme inconscient ou artificiellement suscité : peut-être l ’ aspiration à une fuite en avant. Indépendamment de l ’ anachronisme que ce point de vue fait commettre, peu d ’ éléments dans la comédie ne nous invitent à une méditation d ’ ordre psychologique, ni même à y chercher des caractères qui n ’ y sont qu ’ effleurés. Autour du Joueur, la plupart des personnages semblent absorbés dans le besoin (la nécessité ? ) de survivre, de se ménager une place, de s ’ installer dans le confort et dans l ’ abondance. La tirade d ’ Hector au seuil même de la pièce fait miroiter le tableau de la seule existence désirable, tissue d ’ oisiveté et de volupté, où l ’ ambition et le désir des richesses demeurent accessoires Car tel est le monde où se meuvent la plupart des personnages de la pièce : oisif et voluptueux, seulement préoccupé de l ’ acquisition d ’ un héritage, Acte V 15 <?page no="16"?> d ’ une rente, d ’ une charge ou d ’ un titre, loin de l ’ idée de produire ou de servir le Roi. La Cour, l ’ Armée sont loin, mais aussi la Province chicanière et la Campagne boueuse et laborieuse. L ’ illusion semble permise, qu ’ appuie la bonne opinion que chacun a de soi, même Géronte, bercé d ’ illusions jusqu ’ à la fin. Voilà pourquoi le Marquis s ’ évertue à faire figure, à quêter de la reconnaissance et, si possible, se dénicher un bon parti. Au fond, même si la comédie n ’ en parle absolument pas, ce monde qu ’ elle met en scène est rempli de conventions et de contraintes. Ainsi la Comtesse risible. Elle est veuve et cherche frénétiquement un mari, mais il est vrai, quoi de plus naturel en une société où l ’ état de veuve était en principe inconcevable, voire mal vu ? Madame de Sévigné, décédée en 1696 chez sa fille à Grignan, persista dans cet état auquel il fallut bien qu ’ à la longue ses amis et le beau monde dussent s ’ habituer. A été remarqué plus haut le côté « grisaille » de l ’ union d ’ Angélique et de Dorante, disparate en regard des âges. Mais quoi ? Tous deux sont bien nantis financièrement parlant, peut-être auront-ils une descendance. On reste entre gens raisonnables et avisés. Ce n ’ est certes pas un mariage d ’ inclination réciproque comme chez Molière, cela ne faisait donc pas rêver, mais ainsi l ’ entendaient des intérêts bien compris. Tout récemment encore, le jeune duc de Saint-Simon s ’ était avant tout soucié de se trouver un beau-père bien en place, bien en vue, et, si possible, pourvoyeur d ’ une dot substantielle. Le ministre Beauvillier sollicité en vain, ce fut le maréchal de Lorges. Le mariage fut célébré le 8 avril 1695 à Paris, qui unit pour la vie un couple exemplaire et exceptionnellement réussi en ces temps de laissez aller conjugaux. C ’ était la sagesse même. Ces mises au point touchant les fondements moraux de la société à l ’ époque de Regnard ne sont rappelées ici que pour éviter tout commentaire anachronique et faire prendre conscience de la complexité d ’ un arrière-plan social et mondain que d ’ ailleurs la comédie ne songe pas à dévoiler ni à scruter. Au reste, cette pièce est-elle morale ? Dans cette perspective, à tout prendre, les noces annoncées d ’ Angélique et de Dorante peuvent paraître sympathiques, sinon frappées au coin du bon sens, tandis que le fils prodigue s ’ abandonne à sa manie destructrice, le monde autour de lui ne s ’ étant pas corrigé davantage. A les examiner de près, les discours de la censure ne sont pas désintéressés : celui de Nérine qui a pris le parti de Dorante qui la gratifie, celui de Géronte, qui se préoccupe avant tout à damer le pion à son frère. La lecture de Sénèque n ’ a aucune prise sur un Valère trop occupé de sa fortune au jeu (IV, 10), dont Marivaux peut-être se souviendra dans La Seconde Surprise de l ’ amour où les Anciens sont mis en boîte. Qu ’ en est-il du rire ? Restons là-dessus prudents : les mécanismes du comique et de la franche hilarité de l ’ époque ne correspondent pas toujours à ceux d ’ aujourd ’ hui. Le rire gras ou scatologique est banni, à part 16 Prologue <?page no="17"?> peut-être scène 3 de l ’ acte II où il est fait allusion à des « faveurs » accordées par la Comtesse au Marquis. Dans l ’ ensemble, Regnard s ’ entend à exploiter la panoplie des procédés dramatiques du rire : situation, gestes, paroles. Il ne se prive pas d ’ épingler le ridicule, prodigue le mot d ’ esprit aux dépens du prochain sans chercher à atteindre la puissance du rire de Molière, ni non plus à édifier. La gaîté de son théâtre serait-elle tout simplement du cynisme comme plus tard dans le Turcaret de Lesage ? Les intentions de l ’ auteur nous échappent, ainsi que les attentes de son public. Le monde évoqué ici est dur et peu reluisant, mais la pièce n ’ est pas noire pour autant. La vie qu ’ on y mène inspire de la part de Valère et du Marquis des éloges que l ’ on peut qualifier de paradoxaux. L ’ emphase chez Nérine est manifeste quand elle imite Valère aux pieds d ’ Angélique, elle est involontaire quand le Joueur maudit ses déveines, mais l ’ effet produit en est le même. Une parole très littéraire, lourde même de réminiscences provenant de la tragédie, se donne libre cours en cette comédie où métaphores et comparaisons abondent pour dépeindre les agissements et les préoccupations des personnages, où jaillit volontiers le vocabulaire du jeu, compréhensible aux seuls initiés. En une période où la paix s ’ installe peu à peu, où la France échange des princesses avec la Savoie, puis la Lorraine, où opéraballet et contes de fées se taillent un beau succès, les questions sérieuses, l ’ angoisse du lendemain, ne sont apparemment plus de mise. Et voilà qui peut expliquer cette « gaîté » qu ’ on a pu trouver dans Le Joueur, comédie légère et sans prétention, en dépit du spectacle qu ’ elle donne à voir, d ’ une jeunesse à la dérive et d ’ une déperdition de l ’ ancienne sociabilité. Philippe Hourcade Note sur la présente édition Le texte a été établi à partir de l ’ édition parisienne des Œ uvres de M. Regnard sortie des presses de Pierre Ribou en 1714, qui dérive de celle de 1705. On y trouve Le Joueur avec un frontispice anonyme, tome I, p. 81 - 186. Dans le souci d ’ en faciliter la lecture, l ’ orthographe a été modifiée selon l ’ usage officiel d ’ aujourd ’ hui, ainsi que la ponctuation, bien plus satisfaisante dans la version de 1714 que dans l ’ originale. Le lecteur butera peut-être sur une dizaine de rimes en fin de vers nécessitant la prononciation d ’ une consonne finale aujourd ’ hui impensable : nous les avons laissées telles quelles. De même sera-t-il embarrassé par de nombreux mots obligeant le recours à la diérèse (articulation de deux voyelles successives) aux effets d ’ emphase abusive, afin que le décompte du vers totalise le nombre requis de syllabes, ici 12, invaria- Note sur la présente édition 17 <?page no="18"?> blement. La synérèse (fusion de deux syllabes successives) est, en revanche, bien plus rare. A part les appels de notes numérotées en bas de pages, les astérisques renvoient au Glossaire. 18 Prologue <?page no="19"?> Jean-François Regnard LE JOUEUR Comédie Représentée en 1696 ACTEURS GÉRONTE, Père de Valère VALÈRE, Amant d ’ Angélique ANGÉLIQUE, Amante de Valère LA COMTESSE, S œ ur d ’ Angélique LE MARQUIS DORANTE, Amant d ’ Angélique NÉRINE, Servante d ’ Angélique HECTOR, Valet de Valère M. TOUT A BAS, Maître de Trictrac M. GALONNIER, Tailleur MADAME ADAM, Sellière La Scène est à Paris, dans un Hôtel garni ACTE I SCÈNE PREMIÈRE HECTOR, seul dans un fauteuil, près d ’ une toilette. 1 Il est parbleu grand jour. Déjà de leur ramage Les coqs ont éveillé tout notre voisinage. Que servir un joueur est un maudit métier ! Ne serai-je jamais laquais d ’ un sous-fermier* ? 5 Je ronflerais mon saoul la grasse matinée, Et je m ’ enivrerais le long de la journée, <?page no="20"?> Je ferais mon chemin, j ’ aurais un bon emploi, Je serais dans la suite un Conseiller du Roi, Rat de cave* ou commis*, & que sait-on, peut-être 10 Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître, J ’ aurais un bon carrosse à ressorts* bien liants. Il n ’ est que ce métier pour brusquer la Fortune, Et tel change de meuble et d ’ habits chaque lune*, Qui Jasmin 1 autrefois, d ’ un drap d ’ Usseau* couvert, 15 Bornait sa garde-robe à son justaucorps* vert. Quelqu ’ un vient. Si matin*, Nérine, qui t ’ envoie ? SCÈNE II. NÉRINE, HECTOR NÉRINE Que fait Valère ? HECTOR Il dort. NÉRINE Il faut que je le voie. HECTOR Va, mon maître ne voit personne quand il dort. NÉRINE Je veux lui parler. HECTOR Paix ! ne parle pas si fort. NÉRINE 20 Ah ! J ’ entrerai, te dis-je. HECTOR Ici, je suis de garde, Et je ne puis t ’ ouvrir que la porte bâtarde*. NÉRINE Tes sots raisonnements sont pour moi superflus. 1 Nom ou plutôt surnom, dont le pittoresque ou le ridicule désigne clairement un domestique et sa situation subalterne. 20 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="21"?> HECTOR Voudrais-tu voir mon maître in naturalibus 2 ) ? NÉRINE Quand se lèvera-t-il ? HECTOR Mais avant qu ’ il se lève, 25 Il faudra qu ’ il se couche, & franchement … NÉRINE Achève ! HECTOR Je ne dis mot. NÉRINE Oh ! parle, ou de force ou de gré ! HECTOR Mon maître en ce moment n ’ est pas encor rentré. NÉRINE Il n ’ est pas rentré ? HECTOR Non, il ne tardera guère. Nous n ’ ouvrons pas matin*. Il a plus d ’ une affaire, 30 Ce garçon-là. NÉRINE J ’ entends. Autour d ’ un tapis vert, Dans un maudit brelan* ton maître joue et perd, Ou bien réduit à sec*, d ’ une âme familière, Peut-être, il parle au Ciel d ’ une étrange manière. Par ordre très exprès* d ’ Angélique, aujourd ’ hui 35 Je viens pour rompre ici tout commerce * avec lui. Des serments les plus forts appuyant sa tendresse, Tu sais qu ’ il a cent fois promis à ma maîtresse De ne toucher jamais cornet*, carte ni dé, Par quelque espoir de gain dont son c œ ur fut guidé. 40 Cependant … 2 Sous l ’ aspect où la nature l ’ a mis au monde, et sans rien de caché. Acte I 21 <?page no="22"?> HECTOR Je vois bien qu ’ un rival domestique* Consigne* entre tes mains pour avoir Angélique. NÉRINE Et quand cela serait, n ’ aurais-je pas raison ? Mon c œ ur ne peut souffrir de lâche trahison : Angélique entre nous serait extravagante 45 De rejeter l ’ amour qu ’ a pour elle Dorante. Lui, c ’ est un homme d ’ ordre, & qui vit congrûment*. HECTOR L ’ amour se plaît un peu dans le dérèglement. NÉRINE Un amant fait et mûr … HECTOR Les filles d ’ ordinaire Aiment mieux le fruit vert. NÉRINE D ’ un fort bon caractère, 50 Qui ne sut de ses jours ce que c ’ est que le jeu. HECTOR Mais mon maître est aimé. NÉRINE Dont j ’ enrage, morbleu* ! Ne verrai-je jamais les femmes détrompées De ces colifichets*, de ces fades poupées, Qui n ’ ont pour imposer qu ’ un grand air débraillé, 55 Un nez de tous côtés de tabac barbouillé, Une lèvre qui mord pour rendre plus vermeille, Un chapeau chiffonné qui tombe sur l ’ oreille, Une longue Steinkerque 3 à replis tortueux, 3 Mode d ’ une sorte de cravate porté à la fois chez les femmes et chez les hommes, apparue à la suite de la difficile victoire de Steinkerque, du 3 août 1692 remportée par le maréchal de Luxembourg. Débraillée ou pudique, selon les jugements : « Prenez cette steinkerque, Iris, elle est commode/ Pour tromper les regards de votre jeune amant », dit un galant à sa belle dans une gravure de mode. François Couperin composa une sonate en trio sous ce titre, assez guerrière. Tout alors, fut à la Steinkerque. 22 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="23"?> Un haut de chausse* bas prêt à tomber sous eux, 60 Qui faisant le gros dos, la main dans la ceinture, Viennent pour tout mérite étaler leur figure ? HECTOR C ’ est le goût d ’ à présent, tes cris sont superflus, Mon enfant. NÉRINE Je veux, moi, réformer cet abus. Et ne souffrirai pas qu ’ on trompe ma maîtresse, 65 Et qu ’ on profite ainsi d ’ une tendre faiblesse. Qu ’ elle épouse un joueur, un petit brelandier*, Un franc dissipateur, & dont tout le métier Est d ’ aller de cent lieux faire la découverte, Où de jeux & d ’ amours on tient boutique ouverte, 70 Et qui le conduiront tout droit à l ’ Hôpital*. HECTOR Ton sermon me paraît un tant soit peu brutal. Mais tant que tu voudras, parle, prêche, tempête, Ta maîtresse est coiffée*. NÉRINE Et crois-tu dans ta tête Que l ’ amour sur son c œ ur ait un si grand pouvoir ? 75 Elle est fille d ’ esprit, peut-être dès ce soir Dorante par mes soins l ’ épousera. HECTOR Tarare * ! Elle est dans mes 4 filets. NÉRINE Et moi je te déclare Que je l ’ en tirerai dès aujourd ’ hui. HECTOR Bon, bon ! 4 Telle est la version des Œ uvres de M. Regnard, sortie de chez Pierre Ribou en 1700, 1705, 1708 et 1714. D ’ autres éditions, comme celle de 1697, font lire nos. Acte I 23 <?page no="24"?> NÉRINE Que Dorante a pour lui Nérine & la raison. HECTOR 80 Et nous avons l ’ amour. Tu sais que d ’ ordinaire, Quand l ’ amour veut parler, la raison doit se taire, Dans les femmes, s ’ entend. NÉRINE Tu verras que chez nous, Quand la raison agit, l ’ amour a le dessous. Ton maître est un amant d ’ une espèce plaisante. 85 Son amour peut passer pour fièvre intermittente*, Son feu pour Angélique est un flux & reflux. HECTOR Elle est, après le jeu, ce qu ’ il aime le plus. NÉRINE Oui. C ’ est la passion qui seule le dévore : Dès qu ’ il a de l ’ argent, son amour s ’ évapore. HECTOR 90 Mais en revanche aussi, quand il n ’ a pas un sou, Tu m ’ avoueras qu ’ il est amoureux comme un fou. NÉRINE Oh ! j ’ empêcherai bien … HECTOR Nous ne te craignons guère, Et ta maîtresse encore hier 5 promit à Valère De lui donner dans peu pour prix de son amour, 95 Son portrait enrichi de brillants tout autour. Nous l ’ attendons, ma chère, avec impatience, Nous aimons les bijoux avec concupiscence. NÉRINE Ce portrait est tout prêt, mais ce n ’ est pas pour lui, Et Dorante en sera possesseur aujourd ’ hui. 5 A déclamer en une seule syllabe : c ’ est une synérèse ici, plus rare que les diérèses qui pullulent dans les vers de la comédie. 24 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="25"?> HECTOR 100 A d ’ autres ! NÉRINE N ’ est-ce pas une honte à Valère, Etant fils de famille, ayant encor son père, Qu ’ il vive comme il fait, & que comme un banni*, Depuis un an il loge en cet hôtel garni* ? HECTOR Et vous y logez bien, & vous & votre clique* ! NÉRINE 105 Est-ce de même, dis ? Ma maîtresse Angélique, Et la veuve sa s œ ur ne sont dans ce pays Que pour un temps, & n ’ ont point de père à Paris. HECTOR Valère a déserté la maison paternelle, Mais ce n ’ est point à lui qu ’ il faut faire querelle. 110 Et si Monsieur son père avait voulu sortir 6 , Nous y serions encore : à ne t ’ en point mentir, Ces pères bien souvent sont obstinés en diable ! NÉRINE Il a tort, en effet, d ’ être si peu traitable* ! Quoi qu ’ il en soit enfin, je ne t ’ abuse pas : 115 Je fais la guerre ouverte, & je vais de ce pas Dire ce que je vois, avertir ma maîtresse Que Valère toujours est faux dans sa promesse, Qu ’ il ne sera jamais digne de ses amours, Qu ’ il a joué, qu ’ il joue & et qu ’ il jouera toujours. 120 Adieu ! SCÈNE III HECTOR, seul. Bonjour ! Autant que je m ’ y peux connaître, Cette Nérine-là n ’ est pas trop pour mon maître. 6 Décès ou retraite en maison religieuse ? Ce n ’ est pas précisé. Cette difficulté de cohabitation en un même logis entre un père et son grand fils, on la pressent également dans une autre comédie de Regnard : Le Retour imprévu, de 1700. Acte I 25 <?page no="26"?> A-t-elle grand tort ? Non. C ’ est un panier percé* Qui … Mais je l ’ aperçois. Qu ’ il a l ’ air harassé ! On soupçonne aisément, à sa triste figure, 125 Qu ’ il cherche en vain qui prête à triple usure*. SCÈNE IV VALÈRE, HECTOR Valère paraît en désordre, comme un homme qui a joué toute la nuit. VALÈRE Quelle heure est-il ? HECTOR Il est … je ne m ’ en souviens pas. VALÈRE Tu ne t ’ en souviens pas ? HECTOR Non, monsieur. VALÈRE Je suis las De tes mauvais discours, & tes impertinences … HECTOR, à part. Ma foi, la vérité répond aux apparences. VALÈRE 130 Ma robe de chambre ! Euh ? HECTOR Il jure entre ses dents. VALÈRE Hé bien ! me faudra-t-il attendre encor longtemps ? HECTOR Hé ! la voilà, monsieur ! VALÈRE se promène, & Hector le suit, tenant sa robe de chambre toute déployée. Une école* maudite 26 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="27"?> Me coûte en un moment douze trous* tout de suite ! Que je suis un grand chien ! Parbleu, je te saurai, 135 Maudit jeu de trictrac*, ou bien je ne pourrai ! Tu peux me faire perdre, Ô Fortune ennemie ! Mais me faire payer, parbleu ! je t ’ en défie ! Car je n ’ ai pas un sou. HECTOR, tenant toujours la robe. Vous plairait-il, monsieur ? VALÈRE Je me ris de tes coups, j ’ incague* ta fureur ! HECTOR 140 Votre robe de chambre est, monsieur, toute prête. VALÈRE Va te coucher, maraud*, ne me romps point la tête ! Va-t-en ! HECTOR Tant mieux ! SCÈNE V VALÈRE, se mettant dans le fauteuil. Je veux dormir dans ce fauteuil … Que je suis malheureux ! Je ne puis fermer l ’œ il, Je dois de tous côtés, sans espoir, sans ressource, 145 Et n ’ ai pas, grâce au Ciel, un écu dans ma bourse ! Hector … Que ce coquin est heureux de dormir ! Hector ? HECTOR, derrière le théâtre. Monsieur ? VALÈRE Hé bien, bourreau ! Veux-tu venir ! N ’ es-tu pas las encor de dormir, misérable ? Acte I 27 <?page no="28"?> SCÈNE VI VALÈRE, HECTOR HECTOR, à moitié déshabillé. Las de dormir, monsieur ? Hé ! je me donne au diable : 150 Je n ’ ai pas eu le temps d ’ ôter mon justaucorps* ! VALÈRE Tu dormiras demain. HECTOR Il a le diable au corps ! VALÈRE Est-il venu quelqu ’ un ? HECTOR Il est, selon l ’ usage, Venu maint créancier. De plus, un gros visage*, Un maître de trictrac* qui ne m ’ est pas connu. 155 Le maître de musique est encore venu. Ils reviendront bientôt. VALÈRE Bon. Pour cette autre affaire M ’ as-tu déterré* … HECTOR Qui ? cette honnête usurière Qui nous prête par heure à vingt sous par écu 7 ? VALÈRE Justement, elle-même. HECTOR Oui, monsieur, j ’ ai tout vu. 160 Qu ’ on vend cher maintenant l ’ argent à la jeunesse ! Mais enfin j ’ ai tant fait avec un peu d ’ adresse, Qu ’ elle m ’ a reconduit d ’ un air fort obligeant, Et vous aurez, je crois, au plus tôt votre argent. 7 Un intérêt (exorbitant) à 33 %. 28 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="29"?> VALÈRE J ’ aurais les mille écus 8 ? Ô Ciel ! quel coup de grâce * ! 165 Hector, mon cher Hector, viens-çà, que je t ’ embrasse * ! HECTOR Comme l ’ argent rend tendre ! VALÈRE Et tu crois qu ’ en effet, Je n ’ ai pour en avoir qu ’ à donner mon billet 9 ? HECTOR Qui le refuserait serait bien difficile. Vous êtes aussi bon que banquier de la ville. 170 Pour la réduire au point où vous la souhaitez, Il a fallu lever bien des difficultés. Elle est d ’ accord de tout, du temps, des arrérages*. Il ne faut maintenant que lui donner des gages. VALÈRE Des gages* ? HECTOR Oui, monsieur. VALÈRE Mais y penses-tu bien ? 175 Où les prendrai-je, dis ? HECTOR Ma foi, je n ’ en sais rien. Pour nippes* nous n ’ avons qu ’ un grand fonds d ’ espérance Sur les produits trompeurs d ’ une réjouissance*, Et dans ce siècle-ci, messieurs les usuriers Sur de pareils effets* prêtent peu volontiers. VALÈRE 180 Mais quel gage, dis-moi, veux-tu que je lui donne ? 8 C ’ est-à dire, 3000 livres, somme considérable. 9 Ici, selon Antoine Furetière, « toute écriture privée par laquelle on s ’ oblige à quelque paiement, on fait la reconnaissance de quelque chose ». Acte I 29 <?page no="30"?> HECTOR Elle viendra tantôt elle-même en personne, Vous vous ajusterez* ensemble en quatre mots. Mais, monsieur, s ’ il vous plaît, pour changer de propos, Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique ? VALÈRE 185 Si je l ’ aime ! Ah ! ce doute & m ’ outrage & me pique ! Je l ’ adore. HECTOR Tant pis ! C ’ est un signe fâcheux*. Quand vous êtes sans fond, vous êtes amoureux, Et quand l ’ argent renaît, votre tendresse expire. Votre bourse est, monsieur, puisqu ’ il faut vous le dire, 190 Un thermomètre sûr, tantôt bas, tantôt haut, Marquant de votre c œ ur ou le froid ou le chaud. VALÈRE Ne crois pas que le jeu, quelque sort qu ’ il me donne, Me fasse abandonner cette aimable* personne. HECTOR Oui, mais j ’ ai bien peur, moi, qu ’ on ne vous plante-là. VALÈRE 195 Et sur quel fondement peux-tu juger cela ? HECTOR Nérine sort d ’ ici, qui m ’ a dit qu ’ Angélique Pour Dorante votre oncle en ce moment s ’ explique*, Que vous jouez toujours malgré tous vos serments, Et qu ’ elle abjure enfin ses tendres sentiments. VALÈRE 200 Dieux ! que me dis-tu là ? HECTOR Ce que je viens d ’ entendre. VALÈRE Bon, cela ne se peut, on t ’ a voulu surprendre*. 30 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="31"?> HECTOR Vous êtes assez riche en bonne opinion 10 A ce qu ’ il me paraît. VALÈRE Point, sans présomption On sait ce que l ’ on vaut 11 . HECTOR Mais si sans vouloir rire, 205 Tout allait comme j ’ ai l ’ honneur de vous le dire, Et qu ’ Angélique enfin pût changer … VALÈRE En ce cas, Je prends le parti … mais cela ne se peut pas. HECTOR Si cela se pouvait, qu ’ une passion neuve … VALÈRE En ce cas, je pourrais rabattre* sur la veuve, 210 La comtesse sa s œ ur. HECTOR Ce dessein me plaît fort J ’ aime un amour fondé sur un bon coffre-fort. Si vous vouliez un peu vous aider avec elle, Cette veuve, je crois, ne serait point cruelle, Ce serait une éponge à presser au besoin. VALÈRE 215 Cette éponge entre nous ne vaudrait pas ce soin *. HECTOR C ’ est dans son caractère une espèce* parfaite, Un ambigu* nouveau de prude & de coquette, Qui croit mettre les c œ urs à contribution, Et qui veut épouser, c ’ est là sa passion. 10 Bonne opinion de soi, s ’ entend. 11 L ’ amour-propre s ’ exprime ici sur le mode général, sentencieux. La Comtesse, plus tard, parlera d ’ elle-même de cette façon. Acte I 31 <?page no="32"?> VALÈRE 220 Epouser ? HECTOR Un marquis de même caractère, Grand épouseur aussi, la galope* & la flaire. VALÈRE Et quel est ce marquis ? HECTOR C ’ est, à vous parler net*, Un marquis de hasard fait par le lansquenet* : Fort brave, à ce qu ’ il dit, intriguant *, plein d ’ affaires, 225 Qui croit de ses appas* les femmes tributaires*, Qui gagne au jeu beaucoup, & qui, dit-on, jadis Etait valet de chambre avant d ’ être marquis. Mais sauvons-nous, monsieur, j ’ aperçois votre père. SCÈNE VII GÉRONTE, VALÈRE, HECTOR GÉRONTE Doucement, j ’ ai deux mots à vous dire, Valère. 230 Pour toi, j ’ ai quelques coups de canne à te prêter. HECTOR Excusez-moi, monsieur, je ne puis m ’ arrêter. GÉRONTE Demeure là, maraud ! HECTOR Il n ’ est pas temps de rire. GÉRONTE Pour la dernière fois, mon fils, je viens vous dire Que votre train de vie est si fort scandaleux, 235 Que vous m ’ obligerez à quelque éclat fâcheux*. Je ne puis retenir ma bile davantage, Et ne saurais souffrir votre libertinage*. Vous êtes pilier né* de tous les lansquenets*, Qui sont pour la jeunesse autant de trébuchets*. 32 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="33"?> 240 Un bois plein de voleurs est un plus sûr passage. Dans ces lieux jour & nuit ce n ’ est que brigandage. Il faut opter* des deux, être dupe ou fripon. HECTOR Tous ces jeux de hasard n ’ attirent rien de bon. J ’ aime les jeux galants où l ’ esprit se déploie. 245 C ’ est, monsieur, par exemple, un joli jeu que l ’ Oie*. GÉRONTE Tais-toi. Non, à présent le jeu n ’ est que fureur : On joue argent, bijoux, maison, contrats, honneur, Et c ’ est ce qu ’ une femme en cette humeur à craindre, Risque plus volontiers & perd plus sans se plaindre. HECTOR 250 Oh ! nous ne risquons pas, monsieur, de tels bijoux. GÉRONTE Votre conduite enfin m ’ enflamme de courroux, Je ne puis vous souffrir vivre de cette sorte, Vous m ’ avez obligé de vous fermer ma porte, J ’ étais las, attendant chez moi votre retour, 255 Qu ’ on fît du jour la nuit, & de la nuit le jour. HECTOR C ’ est bien fait. Ces joueurs qui courent la fortune, Dans leurs dérèglements ressemblent à la lune, Se couchant le matin & se levant le soir. GÉRONTE Vous me poussez à bout, mais je vous ferai voir 260 Que si vous ne changez de vie & de manière, Je saurai me servir de mon pouvoir de père 12 , Et que de mon courroux vous sentirez l ’ effet. HECTOR Votre père a raison. 12 Déshériter (ce qui arrivera à la fin de la comédie), ou faire incarcérer à la Bastille ou au For l ’ Evêque, par lettre de cachet obtenue du Roi même. Acte I 33 <?page no="34"?> GÉRONTE Comme le voilà fait ! Débraillé, mal peigné, l ’œ il hagard * ! A sa mine 265 On croirait qu ’ il viendrait dans la forêt voisine De faire un mauvais coup. HECTOR On croirait vrai de lui : Il a fait trente fois coupe gorge* aujourd ’ hui. GÉRONTE Serez-vous bientôt las d ’ une telle conduite ? Parlez ! Que dois-je enfin espérer dans la suite ? VALÈRE 270 Je reviens aujourd ’ hui de mon égarement, Et ne veux plus jouer, mon père, absolument. HECTOR Voilà le fruit nouveau dont son fils le régale. GÉRONTE Quand ils n ’ ont pas un sou, voilà de leur morale. VALÈRE J ’ ai de l ’ argent encore, & pour vous contenter, 275 De mes dettes je veux aujourd ’ hui m ’ acquitter. GÉRONTE S ’ il est ainsi, vraiment j ’ en ai bien de la joie. HECTOR, bas. Vous acquitter, monsieur ? Avec quelle monnaie ? VALÈRE Te tairas-tu ? Mon oncle aspire dans ce jour A m ’ ôter d ’ Angélique & la main & l ’ amour. 280 Vous savez que pour elle il a l ’ âme blessée, Et qu ’ il veut m ’ enlever … GÉRONTE Oui, je sais sa pensée, Et je serais ravi de le voir confondu*. 34 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="35"?> HECTOR Vous n ’ avez qu ’ à parler, c ’ est un homme tondu *. GÉRONTE Je voudrais bien déjà que l ’ affaire fût faite. 285 Angélique est fort riche, & point du tout coquette, Maîtresse de son choix : avec ce bon dessein*, Va te mettre en état de retirer sa main, Payer tes créanciers … VALÈRE J ’ y vais, j ’ y cours … Il va pour sortir, parle bas à Hector, et revient 13 Mon père … GÉRONTE Hé ? Plaît-il ? VALÈRE Pour sortir entièrement d ’ affaire, 290 Il me manque environ quatre ou cinq mille francs. Si vous vouliez, monsieur … GÉRONTE Ah ! ah ! je vous entends*. Vous m ’ avez mille fois bercé de ces sornettes. Non, comme vous pourrez, allez payer vos dettes. VALÈRE Mais mon père, croyez … GÉRONTE A d ’ autres, s ’ il vous plaît. VALÈRE 295 Prêtez-moi mille écus. HECTOR Nous paierons l ’ intérêt. Au denier un*. 13 Didascalie se trouvant dans l ’ édition Pierre Ribou de 1705, et absente de celle de 1714. Acte I 35 <?page no="36"?> VALÈRE Monsieur … GÉRONTE Je ne puis vous entendre. VALÈRE Je ne veux point, mon père, aujourd ’ hui vous surprendre *, Et pour vous faire voir quels sont mes bons desseins *, Retenez cet argent, & payez par vos mains. HECTOR 300 Ah ! parbleu ! pour le coup, c ’ est être raisonnable. GÉRONTE Et de combien encore êtes-vous redevable ? VALÈRE La somme n ’ y fait rien. GÉRONTE La somme n ’ y fait rien ? HECTOR Non. Quand vous le verrez vivre en homme de bien, Vous ne regretterez nullement la dépense, 305 Et nous ferons, monsieur, la chose en conscience*. GÉRONTE Ecoutez, je veux bien faire un dernier effort, Mais après cela, si … VALÈRE Modérez ce transport. Que sur mes sentiments votre âme se repose. Je vais voir Angélique, & mon c œ ur se propose 310 D ’ arrêter son courroux déjà près d ’ éclater. Il sort. HECTOR Je m ’ en vais travailler, moi, pour vous contenter, A vous faire, en raisons claires & positives, Le mémoire succinct de nos dettes* passives, Et que j ’ aurai l ’ honneur de vous montrer, dans peu. Il sort. 36 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="37"?> GÉRONTE, seul 315 Mon frère en son amour n ’ aura pas trop beau jeu. Non, quand ce ne serait que pour le contredire, Je veux rompre l ’ hymen* où son amour aspire, Et j ’ aurai deux plaisirs à la fois, si je puis, De chagriner mon frère, & marier mon fils. SCÈNE VIII M. TOUT A BAS, GÉRONTE TOUT A BAS 320 Avec tous les respects d ’ un c œ ur vraiment sincère, Je viens pour vous offrir mon petit ministère*, Je suis, pour vous servir, gentilhomme auvergnat 14 , Docteur dans tous les jeux, & maître de trictrac*. Mon nom est Tout à Bas, vicomte de La Case*, 325 Et votre serviteur, pour terminer ma phrase. GÉRONTE Un maître de trictrac* ? Il me prend pour mon fils. Quoi ! vous montrez, monsieur, un tel art dans Paris ? Et l ’ on ne vous a pas fait présent en galère D ’ un brevet d ’ espalier* ? TOUT A BAS A quel homme ai-je affaire ? 330 Comment ? Je vous soutiens que dans tous les Etats, On ne peut de mon art assez faire de cas : Qu ’ un enfant de famille, & qu ’ on veut bien instruire, Devrait savoir jouer avant que savoir lire. GÉRONTE Monsieur le professeur, avecque 15 vos raisons 335 Il faudrait vous loger aux Petites Maisons*. TOUT A BAS De quoi sert, je vous prie, une foule inutile De chanteurs, de danseurs qui montrent* par la ville ? 14 Auvergnac dans l ’ édition de 1714. 15 Licence poétique qui allonge avec en avecque de 2 à 3 syllabes pour assurer au vers le juste décompte. On en trouve ici d ’ autres occurrences. Acte I 37 <?page no="38"?> Un jeune homme en est-il plus riche, quand il sait Chanter ré mi fa sol, ou danser un menuet* ? 340 Paiera-t-on de marchands la cohorte pressante Avec un vaudeville*, ou bien une courante* ? Ne vaut-il pas mieux qu ’ un jeune cavalier Dans mon art au plus tôt se fasse initier* ? Qu ’ il sache, quand il perd, d ’ une âme non commune, 345 A force de savoir, rappeler la fortune, Qu ’ il apprenne un métier qui par de sûrs secrets, En le divertissant l ’ enrichisse à jamais ? GÉRONTE Vous êtes riche, à voir ? TOUT A BAS Le jeu fait vivre à l ’ aise. Nombre d ’ honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaises, 350 Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants*, Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulant, Des Gascons à souper dans les brelans* fidèles, Des chevaliers sans ordre*, & tant de demoiselles, Qui sans le lansquenet* & son profit caché, 355 De leur faible vertu feraient fort bon marché, Et dont tous les hivers la cuisine* se fonde, Sur l ’ impôt* établi d ’ une infaillible ronde. GÉRONTE S ’ il est quelque joueur qui vive de son gain, On en voit tous les jours mille mourir de faim, 360 Qui, forcés à garder une longue abstinence, Pleurent d ’ avoir trop mis à la réjouissance*. TOUT A BAS Et c ’ est de là que vient la beauté de mon art, Et suivant mes leçons on court peu de hasard. Je sais, quand il le faut, par un peu d ’ artifice, 365 D ’ un sort injurieux corriger la malice. Je sais dans un trictrac *quand il faut un sonnez*, Glisser des dés heureux*, ou chargés*, ou pipés, Et quand mon plein* est fait, gardant mes avantages, J ’ en substitue aussi d ’ autres prudents & sages, 38 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="39"?> 370 Qui n ’ offrant à mon gré que des as à tous coups, Me font en un instant enfiler douze trous*. GÉRONTE Eh ! monsieur Tout à Bas, vous avez l ’ insolence De venir en ces lieux montrer votre science ? TOUT A BAS Oui, monsieur, s ’ il vous plaît … GÉRONTE Et vous ne craignez pas 375 Que j ’ arme contre vous quatre paires de bras, Qui le long de vos reins … TOUT A BAS Monsieur, point de colère, Je ne suis point ici venu pour vous déplaire. GÉRONTE le pousse Maître juré filou, sortez de la maison. TOUT A BAS Non, je n ’ en sors qu ’ après vous avoir fait leçon. GÉRONTE 380 A moi, leçon ? TOUT A BAS Je veux, par mon savoir extrême, Que vous escamotiez* un dé comme moi-même. GÉRONTE Je ne sais qui me tient, tant je suis animé*, Que quelques bons soufflets* donnés à poing fermé … Va-t-en ! Il le prend par les épaules TOUT A BAS Puisqu ’ aujourd ’ hui votre humeur pétulante* 385 Vous rend l ’ âme aux leçons un peu récalcitrante, Je reviendrai demain pour la seconde fois. GÉRONTE Reviens ! Acte I 39 <?page no="40"?> TOUT A BAS Vous plairait-il de m ’ avancer le mois ? GÉRONTE le poussant tout à fait dehors Sortiras-tu d ’ ici, vrai gibier* de potence ? Je ne puis respirer, & j ’ en mourrai, je pense. 390 Heureusement mon fils n ’ a point vu ce fripon. Il me prenait pour lui dans cette occasion. Sachons ce qu ’ il a fait, & sans plus de mystère, Concluons son hymen*, & finissons l ’ affaire. ACTE II SCÈNE PREMIÈRE ANGÉLIQUE, NÉRINE ANGÉLIQUE Mon c œ ur serait bien lâche après tant de serments, 395 D ’ avoir encor pour lui de tendres mouvements : Nérine, c ’ en est fait, pour jamais je l ’ oublie. Je ne veux ni l ’ aimer, ni le voir de ma vie, Je sens la liberté de retour dans mon c œ ur. Ne me viens pas au moins parler en sa faveur. NÉRINE 400 Moi, parler pour Valère ? Il faudrait être folle : Que plutôt à jamais je perde la parole ! ANGÉLIQUE Ne viens point désormais, pour calmer mon dépit, Rappeler à mes sens son air & son esprit : Car tu sais qu ’ il en a. NÉRINE De l ’ esprit, lui, madame ? 405 Il est plus journalier* mille fois qu ’ une femme. Il rêve* à tout moment, & sa vivacité Dépend presque toujours d ’ une carte ou d ’ un dé. ANGÉLIQUE Mon c œ ur est maintenant certain de sa victoire. 40 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="41"?> NÉRINE Madame, croyez moi, je connais le grimoire* : 410 Souvent tous ces dépits sont ces hoquets* d ’ amour. ANGÉLIQUE Non ! l ’ amour de mon c œ ur est banni sans retour. NÉRINE Cet hôte dans un c œ ur a bientôt fait son gîte*, Mais il se garde bien d ’ en déloger si vite. ANGÉLIQUE Ne crains rien de mon c œ ur. NÉRINE S ’ il venait à l ’ instant 415 Avec cet air flatteur, soumis, insinuant, Que vous lui connaissez, que d ’ un ton pathétique, Elle se met à ses pieds Il vous dît à vos pieds : ‘ Non, charmante Angélique, Je ne veux opposer à tout votre courroux Qu ’ un seul mot : je vous aime & je n ’ aime que vous ! 420 Votre âme en ma faveur n ’ est-elle point émue ? Vous ne me dîtes rien, vous détournez la vue. Elle se relève Vous voulez donc ma mort, il faut vous contenter ! ’ Peut-être en ce moment, pour vous épouvanter, Il se soufflettera d ’ une main mutinée*, 425 Se donnera du front contre une cheminée, S ’ arrachera de rage un toupet* de cheveux Qui ne sont pas à lui. Mais de ces airs fougueux Ne vous étonnez* pas, comptez qu ’ en sa colère Il ne se fera pas grand-mal. ANGÉLIQUE Laisse-moi faire. NÉRINE 430 Vous voilà, grâce au Ciel, bien instruite sur tout. Ne vous démentez point, tenez bon jusqu ’ au bout. Acte II 41 <?page no="42"?> SCÈNE II LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, NÉRINE LA COMTESSE On dit partout, ma s œ ur, qu ’ un peu moins prévenue*, Vous épousez Dorante. ANGÉLIQUE Oui, j ’ y suis résolue. LA COMTESSE Mon c œ ur en est ravi, Valère est un vrai fou, 435 Qui jouerait votre bien jusques au dernier sou. ANGÉLIQUE D ’ accord. LA COMTESSE J ’ aime à vous voir vaincre votre tendresse : Cet amour, entre nous, était une faiblesse. Il faut se dégager de ces attachements Que la raison condamne & qui flattent nos sens. ANGÉLIQUE 440 Il est vrai. LA COMTESSE Rien n ’ est plus à craindre dans la vie, Qu ’ un époux qui du jeu ressent la tyrannie. J ’ aimerais mieux qu ’ il fût gueux*, avaricieux, Coquet, fâcheux, mal fait, brutal, capricieux, Ivrogne, sans esprit, débauché, sot, colère, 445 Que d ’ être un emporté joueur comme est Valère. ANGÉLIQUE Je sais que ce défaut est le plus grand de tous. LA COMTESSE Vous ne voulez donc plus en faire votre époux ? ANGÉLIQUE Moi ? Non ! Dans ce dessein* nos humeurs sont conformes. NÉRINE Il a, ma foi, reçu son congé dans les formes. 42 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="43"?> LA COMTESSE 450 C ’ est bien fait ! Puisqu ’ enfin vous renoncez à lui, Je vais l ’ épouser, moi. ANGÉLIQUE L ’ épouser ? LA COMTESSE Aujourd ’ hui. ANGÉLIQUE Ce joueur qu ’ à l ’ instant … LA COMTESSE Je saurai le réduire*. On sait sur les maris ce que l ’ on a d ’ empire 16 . ANGÉLIQUE Quoi ! vous voulez, ma s œ ur, avec cet air si doux, 455 Ce maintien réservé, prendre un nouvel époux ? LA COMTESSE Et pourquoi non, ma s œ ur ? Fais-je donc un grand crime De rallumer les feux d ’ un amour légitime ? J ’ avais fait v œ u de fuir tout autre engagement. Pour garder du défunt le souvenir charmant, 460 Je portais son portrait, & cette vive image Me soulageait un peu des chagrins du veuvage. Mais qu ’ est-ce qu ’ un portrait quand on aime bien fort ? C ’ est un époux vivant qui console d ’ un mort. NÉRINE Madame n ’ aime pas les maris en peinture. LA COMTESSE 465 Cela racquitte-t-il* d ’ une perte aussi dure ? NÉRINE C ’ est irriter le mal au lieu de l ’ adoucir. 16 Voir la note 11 sur l ’ utilisation de on à la place de je par fausse modestie. La bonne opinion de soi caractérise ici Valère, la Comtesse, le Marquis. Acte II 43 <?page no="44"?> ANGÉLIQUE Connaisseuse en maris, vous deviez mieux choisir : Vous unir à Valère ! LA COMTESSE Oui, ma s œ ur, à lui-même. ANGÉLIQUE Mais vous n ’ y pensez pas : croyez-vous qu ’ il vous aime ? LA COMTESSE 470 S ’ il m ’ aime ! Lui, s ’ il m ’ aime ! Ah ! quel aveuglement ! On a certains attraits, un certain enjouement, Que personne ne peut me disputer, je pense. ANGÉLIQUE Après un si long temps de pleine jouissance, Vos attraits sont à vous sans contestation. LA COMTESSE 475 Et je puis en user à ma discrétion*. ANGÉLIQUE Sans doute, & je vois bien qu ’ il n ’ est pas impossible Que Valère pour vous ait eu le c œ ur sensible : L ’ or est d ’ un grand secours pour acheter un c œ ur, Ce métal en amour est un grand séducteur. LA COMTESSE 480 En vain vous m ’ insultez avec un tel langage : La modération fut toujours mon partage. Mais ce n ’ est point par l ’ or que brillent mes attraits, Et jamais en aimant je ne fis de faux frais*. Mes sentiments, ma s œ ur, sont différents des vôtres. 485 Si je connais l ’ amour, ce n ’ est que dans les autres. J ’ ai beau m ’ armer de fer 17 , je vois de toutes parts Mille c œ urs amoureux suivre mes étendards : Un conseiller de Robe, un seigneur de finance, Dorante, le marquis briguent mon alliance. 490 Mais si d ’ un nouveau n œ ud* je veux bien me lier, 17 Fier, leçon utilisée dans l ’ édition de 1714 et ailleurs : me paraît incompréhensible. D ’ où ce choix. 44 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="45"?> Je prétends à Valère offrir un c œ ur entier, Je fais profession d ’ une vertu sévère. ANGÉLIQUE Qui peut vous assurer de l ’ amour de Valère ? LA COMTESSE Qui peut m ’ en assurer ? Mon mérite*, je crois. ANGÉLIQUE 495 D ’ autres sur lui, ma s œ ur, auraient les mêmes droits. LA COMTESSE Il n ’ eut jamais pour vous qu ’ une estime stérile*, Un petit feu léger, vagabond, volatile. Quand on veut inspirer une solide amour 18 , Il faut avoir vécu, ma s œ ur, bien plus d ’ un jour, 500 Avoir un certain poids, une beauté formée Par l ’ usage du monde, & des ans confirmée : Vous n ’ en êtes pas là. ANGÉLIQUE J ’ attendrai bien du temps. NÉRINE Madame est prévoyante, elle a pris les devants. Mais on vient. UN LAQUAIS Le marquis, madame, est là qui monte. LA COMTESSE 505 Le marquis ! hé non, non ! Il n ’ est pas sur mon compte* ! 18 A propos du genre grammatical du terme amour, tantôt masculin, tantôt féminin au XVII e siècle (alors qu ’ amor en latin est masculin), on peut lire le savoureux texte de Vaugelas dans ses Remarques sur la langue française de 1647. Conformément à l ’ usage général (qui exclut l ’ Amour divin ! ), il opte pour le féminin tout en constatant la montée de l ’ autre genre. L ’ Académie française prescrira le masculin en 1718. Acte II 45 <?page no="46"?> SCÈNE III LE MARQUIS, LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, NÉRINE LE MARQUIS, se rajustant Je suis tout en désordre : un maudit embarras* M ’ a fait quitter ma chaise* à deux ou trois cents pas, Et j ’ y serais encor dans des peines mortelles, Si l ’ amour pour vous voir ne m ’ eût prêté des ailes. LA COMTESSE 510 Que monsieur le marquis est galant sans fadeur ! LE MARQUIS Oh ! point du tout, je suis votre humble serviteur, Mais à vous parler net *, sans que l ’ esprit fatigue, Près du sexe* je sais me démêler d ’ intrigue. Ah ! juste Ciel ! Quel est cet admirable objet* ? LA COMTESSE 515 C ’ est ma s œ ur. LE MARQUIS Votre s œ ur ? Vraiment c ’ est fort bien fait. Je vous sais gré d ’ avoir une s œ ur aussi belle : On la prendrait, parbleu ! pour votre s œ ur jumelle. LA COMTESSE Comme à tout ce qu ’ il dit, il donne un joli tour ! Qu ’ il est sincère ! On voit qu ’ il est homme de cour 19 . LE MARQUIS 520 Homme de cour, moi ? Non, ma foi, la Cour m ’ ennuie, L ’ esprit de ce pays 20 n ’ est qu ’ en superficie. Sitôt que vous voulez un peu l ’ approfondir, Vous rencontrez le tuf*. J ’ y pourrais m ’ agrandir*, J ’ ai de l ’ esprit, du c œ ur, plus que seigneur de France, 525 Je joue, & j ’ y ferais fort bonne contenance, Mais je n ’ y vais jamais que par nécessité, Et pour y rendre au Roi quelque civilité. 19 Homme de cour par sa galanterie, peut-être, mais non par sa sincérité : le Marquis va le rappeler, vers 568 - 574. 20 Ce pays-ci, éloigné, à part et différent, c ’ est ainsi qu ’ on désignait la Cour. 46 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="47"?> NÉRINE Il vous est obligé, monsieur, de tant de peine. LE MARQUIS Je n ’ y suis pas plus tôt, soudain je perds haleine. 530 Ces fades compliments sur de grands mots montés, Ces protestations* qui sont futilités, Ces serrements de main dont on vous estropie, Ces grands embrassements* dont un flatteur vous lie, M ’ ôtent à tout moment la respiration, 535 On ne s ’ y dit bonjour que par convulsion*. ANGÉLIQUE Les dames de la Cour sont bien mieux votre affaire. LE MARQUIS Point. Il faut être au moins gros fermier* pour leur plaire. Leur sotte vanité croit ne pouvoir trop haut A des faveurs de cour mettre un injuste taux*. 540 Moi, j ’ aime à pourchasser des beautés mitoyennes*, L ’ hiver dans un fauteuil avec des citoyennes*, Les pieds sur les chenets étendus sans façon, Je pousse la fleurette*, & conte mes raisons*. Là, toute la maison s ’ offre à me faire fête, 545 Valets, fille de chambre, enfants, tout est honnête. L ’ époux même discret, quand il entend minuit, Me laisse avec Madame, & va coucher sans bruit. Voilà comme je vis quand parfois dans la ville Je veux bien déroger* … NÉRINE La manière est facile, 550 Et ce commerce-là *me paraît assez doux. LE MARQUIS C ’ est ainsi que je veux en user avec vous. Je suis tout naturel & j ’ aime la franchise. Ma bouche ne dit rien que mon c œ ur n ’ autorise, Et quand de mon amour je vous fais un aveu, 555 Madame, il est trop vrai que je suis tout en feu. LA COMTESSE Fi donc, petit badin*, un peu de retenue ! Acte II 47 <?page no="48"?> Vous me parlez, marquis, une langue inconnue. Le mot d ’ amour me blesse & me fait trouver mal. LE MARQUIS L ’ effet n ’ en serait pas peut-être si fatal. NÉRINE 560 Elle veut qu ’ en détour la chose* s ’ enveloppe, Et ce mot dit à cru* lui cause une syncope*. ANGÉLIQUE Dans la bouche d ’ un autre il deviendrait plus doux. LA COMTESSE Comment ? Qu ’ est-ce ? Plaît-il ? Parlez, expliquez-vous ! Parlez donc, parlez donc ! Apprenez, je vous prie, 565 Que mortel tel qu ’ il soit ne m ’ a dit de ma vie Un mot douteux qui puisse effleurer mon honneur. LE MARQUIS Croirait-on qu ’ une veuve 21 aurait tant de pudeur ? ANGÉLIQUE Mais Valère vous aime, & souvent … LE MARQUIS Qu ’ est-ce à dire, Valère ? Un autre ici conjointement* soupire ? 570 Ah ! si je le savais, je lui ferais, morbleu … Où loge-t-il ? NÉRINE Ici. LE MARQUIS. Il fait semblant de s ’ en aller, & revient Nous nous verrons dans peu. LA COMTESSE Mais quel droit avez-vous sur moi ? 21 Oui, si elle est jeune et attire les galants : lire, de La Fontaine, La Jeune veuve, VI, 21, où à la longue « le deuil enfin sert de parure ». La nature a parlé. 48 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="49"?> LE MARQUIS Quel droit, ma reine ? Le droit de bienséance, avec celui d ’ aubaine*. Vous me convenez fort, & je vous conviens mieux. 575 Sur vous l ’ on sait assez que je jette les yeux. LA COMTESSE Vous êtes fou, marquis, de parler de la sorte. LE MARQUIS Je sais ce que je dis, ou le diable m ’ emporte ! LA COMTESSE Sommes-nous donc liés par quelque engagement ? LE MARQUIS Non pas autrement … mais … LA COMTESSE Qu ’ est-ce à dire ? Comment ? Parlez. LE MARQUIS 580 Je ne sais point prendre en main des trompettes 22 Pour publier partout les faveurs* qu ’ on m ’ a faites. ANGÉLIQUE Eh, ma s œ ur ! NÉRINE Des faveurs ! LE MARQUIS Suffit* ! Je suis discret, Et sais quand il le faut oublier un secret. LA COMTESSE On ne connaît que trop ma retenue austère, 585 Il veut rire. 22 Il s ’ agit ici des trompettes de la Renommée, dont le grand nombre décuple la puissance sonore. Acte II 49 <?page no="50"?> LE MARQUIS Ah ! parbleu ! je saurai de Valère Quel est en vous aimant le but de ses désirs, Et de quel droit il vient chasser sur mes plaisirs. SCÈNE IV LE MARQUIS, LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, NÉRINE 23 , LES LAQUAIS PREMIER 24 LAQUAIS, rendant un billet au marquis Monsieur, c ’ est de la part de la grosse comtesse. LE MARQUIS, le mettant dans sa poche Je le lirai tantôt. DEUXIÈME LAQUAIS Cette jeune duchesse 590 Vous attend à vingt pas pour vous mener au jeu. LE MARQUIS Qu ’ elle attende. TROISIÈME LAQUAIS Monsieur … LE MARQUIS Encore ! ha, palsambleu* ! Il faut que de la ville enfin je me dérobe. TROISIÈME LAQUAIS Je viens de voir, monsieur, cette femme de Robe*, Qui dit que cette nuit son mari couche aux champs*, 595 Et que ce soir sans bruit … LE MARQUIS Il suffit, je t ’ entends*. Tu prendras ce manteau fait pour bonne fortune*, De couleur de muraille, et tantôt sur la brune*, 23 Les noms d ’ Angélique et de Nérine manquants ont été rétablis. 24 Le « numérotage » des trois laquais, I, II, III dans l ’ édition de 1715, a été ici lisiblement restitué en lettres. 50 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="51"?> Va m ’ attendre en secret où tu fus avant-hier, Là … LE LAQUAIS Je sais. LE MARQUIS Il faudrait avoir un corps de fer * 600 Pour résister à tout. J ’ ai de l ’ ouvrage à faire, Comme vous le voyez, mais je m ’ en veux distraire : Vous ferez désormais tous mes soins les plus doux. LA COMTESSE Si mon c œ ur était libre, il pourrait être à vous. LE MARQUIS Adieu, charmant objet*, à regret je vous quitte, 605 C ’ est un pesant fardeau d ’ avoir un gros mérite*. SCÈNE V LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, NÉRINE NÉRINE Cet homme-là vous aime épouvantablement*. ANGÉLIQUE Je ne vous croyais pas un tel engagement. LA COMTESSE Il est vif. ANGÉLIQUE Il vous aime, & son ardeur* est belle. LA COMTESSE L ’ amour qu ’ il a pour moi lui tourne la cervelle, 610 Il ne m ’ a pourtant vue encore que deux fois. NÉRINE Il en a donc bien fait la première 25 … Je crois Voir Valère. 25 Il a bien réussi (mais quoi ? ) à la première rencontre. Acte II 51 <?page no="52"?> SCÈNE VI VALÈRE, LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, NÉRINE LA COMTESSE L ’ amour auprès de moi le guide. NÉRINE Il tremble en s ’ approchant. LA COMTESSE J ’ aime un amant timide : Cela marque un bon fond. Approchez, approchez, 615 Ouvrez de votre c œ ur les sentiments cachés. Vous allez voir, ma s œ ur. VALÈRE, à la comtesse Ah ! quel bonheur, madame, Que vous me permettiez d ’ ouvrir toute mon âme ! à Angélique Et quel plaisir de dire, en des transports* si doux, Que mon c œ ur vous adore, & n ’ adore que vous ! LA COMTESSE 620 L ’ amour le trouble. Hé quoi ! que faites-vous, Valère ? VALÈRE Ce que vous-même ici m ’ avez permis de faire. NÉRINE Voici du qui pro quo *. VALÈRE Que je serais heureux, S ’ il vous plaisait encor de recevoir mes v œ ux ! LA COMTESSE Vous vous méprenez. VALÈRE Non. Enfin, belle Angélique, 625 Entre mon oncle & moi que votre c œ ur s ’ explique*, Le mien est tout à vous, & jamais dans un c œ ur … LA COMTESSE Angélique ! 52 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="53"?> VALÈRE On ne vit une plus noble ardeur*. LA COMTESSE Ce n ’ est donc pas pour moi que votre c œ ur soupire ? VALÈRE Madame, en ce moment je n ’ ai rien à vous dire. 630 Regardez votre s œ ur, & jugez si ses yeux Ont laissé dans mon c œ ur de place à d ’ autres feux. LA COMTESSE Quoi ! d ’ aucun feu pour moi votre âme n ’ est éprise ? VALÈRE Quelques civilités que l ’ usage autorise … LA COMTESSE Comment ? ANGÉLIQUE Il ne faut pas avec sévérité 635 Exiger des amants trop de sincérité. Ma s œ ur, tout doucement avalez la pilule*. LA COMTESSE Taisez-vous, s ’ il vous plait, petite ridicule ! VALÈRE Vous avez cent vertus, de l ’ esprit, de l ’ éclat, Vous êtes belle, riche, & … LA COMTESSE Vous êtes un fat*. ANGÉLIQUE 640 La modération qui fut votre partage, Vous ne la mettez pas, ma s œ ur, trop en usage. LA COMTESSE Monsieur vaut-il le soin qu ’ on se mette en courroux ? C ’ est un extravagant*, il est tout fait pour vous. Acte II 53 <?page no="54"?> SCÈNE VII VALÈRE, ANGÉLIQUE, NÉRINE NÉRINE Elle connaît ses gens. VALÈRE Oui, pour vous je soupire, 645 Et je voudrais avoir cent bouches pour le dire 26 . NÉRINE Allons, madame, allons ferme*, voici le choc*, Point de faiblesse au moins, ayez un c œ ur de roc. ANGÉLIQUE Ne m ’ abandonne point. NÉRINE Non, non, laissez-moi faire. VALÈRE Mais que me sert, hélas ! que mon c œ ur vous préfère ? 650 Que sert à mon amour un si sincère aveu ? Vous ne m ’ écoutez point, vous dédaignez mon feu. De vos beaux yeux pourtant, cruelle, il est l ’ ouvrage. Je sais qu ’ à vos beautés c ’ est faire un dur outrage De nourrir dans mon c œ ur des désirs partagés, 655 Que la fureur du jeu se mêle où vous régnez, Mais … ANGÉLIQUE Cette passion est trop forte en votre âme, Pour croire que l ’ amour d ’ aucun feu vous enflamme : Suivez, suivez l ’ ardeur de vos emportements, Mon c œ ur n ’ en aura point de jaloux sentiments. NÉRINE 660 Optime*. 26 Encore la Renommée : « aux cent bouches », cette fois-ci. Licence poétique. 54 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="55"?> VALÈRE Désormais pleine de votre tendresse, Nulle autre passion n ’ a rien qui m ’ intéresse, Tout ce qui n ’ est point vous, me paraît odieux. ANGÉLIQUE, d ’ un ton plus tendre Non. Ne vous présentez jamais devant mes yeux ! NÉRINE Vous mollissez. VALÈRE Jamais ! Quelle rigueur extrême, 665 Jamais ! Ah ! que ce mot est cruel quand on aime ! Hé quoi ! rien ne pourra fléchir votre courroux ? Vous voulez donc me voir mourir à vos genoux ? ANGÉLIQUE Je prends peu d ’ intérêt, monsieur, à votre vie. NÉRINE Nous allons bientôt voir jouer la comédie. VALÈRE 670 Ma mort sera l ’ effet de mon cruel dépit. NÉRINE Qu ’ un amant mort pour nous nous mettrait en crédit 27 ! VALÈRE Vous le voulez ? hé bien, il faut vous satisfaire, Cruelle ! Il faut mourir ! Il veut tirer son épée ANGÉLIQUE l ’ arrêtant Que faites-vous, Valère ? NÉRINE Hé bien, ne voilà pas votre tendre* maudit 675 Qui vous prend à la gorge ? Euh ? 27 Topique mondaine jusque dans Gigi de Colette, mais côté femmes : un amant qui se suicide pour les beaux yeux d ’ une belle, assure la réputation de celle-ci. Acte II 55 <?page no="56"?> ANGÉLIQUE Tu ne m ’ as pas dit, Nérine, qu ’ il viendrait se percer à ma vue, Et je tremble de peur quand une épée est nue. NÉRINE Que les amants sont sots ! VALÈRE Puisqu ’ un soin généreux Vous intéresse encore aux jours d ’ un malheureux, 680 Non, ce n ’ est point assez de me rendre la vie, Il faut que par l ’ amour, désarmée, attendrie, Vous me rendiez encor ce c œ ur si précieux, Ce c œ ur sans qui le jour me devient odieux. ANGÉLIQUE Nérine, qu ’ en dis-tu ? NÉRINE Je dis qu ’ en la mêlée* 685 Vous avez moins de c œ ur* qu ’ une poule mouillée*. VALÈRE Madame, au nom des dieux 28 , au nom de vos attraits … ANGÉLIQUE Si vous me promettez … VALÈRE Oui, je vous le promets : Que la fureur du jeu sortira de mon âme, Et que j ’ aurai pour vous la plus ardente flamme … NÉRINE 690 Pour faire des serments il est toujours tout prêt. ANGÉLIQUE Il faut encore, ingrat, vouloir ce qu ’ il vous plaît ? Oui, je vous rends mon c œ ur. 28 Les dieux de l ’ Antiquité (païenne) viennent à propos remplacer le Dieu des Chrétiens en une comédie si peu morale. L ’ habitude de ce tour de passe-passe était, de toute façon, devenue conventionnelle et banale. 56 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="57"?> VALÈRE, lui baisant la main Ah ! quelle joie extrême ! ANGÉLIQUE Et pour vous faire voir à quel point je vous aime, Je joins à ce présent celui de mon portrait. Elle lui donne son portrait enrichi de diamants NÉRINE 695 Hélas ! de mes sermons voilà quel est l ’ effet. VALÈRE Quel excès de faveur* ! ANGÉLIQUE Gardez-le, je vous prie. VALÈRE le baisant Que je le garde, ô ciel ! Le reste de ma vie, Que dis-je ? Je prétends que ce portrait si beau Soit mis avecque moi dans le même tombeau, 700 Et que même la mort jamais ne nous sépare. NÉRINE Que l ’ esprit d ’ une fille est changeant & bizarre ! ANGÉLIQUE Ne me trompez donc plus, Valère, & que mon c œ ur Ne se repente plus de sa facile ardeur. Elle sort VALÈRE Fiez-vous aux serments de mon âme amoureuse. NÉRINE 705 Ah ! que voilà pour l ’ oncle une époque* fâcheuse ! Elle sort VALÈRE Est-il dans l ’ univers de mortel plus heureux ? Elle me rend son c œ ur, elle comble mes v œ ux, M ’ accable de faveurs* … Acte II 57 <?page no="58"?> SCÈNE VIII VALÈRE, HECTOR HECTOR Monsieur, je viens vous dire … VALÈRE Je suis tout transporté : vois, considère, admire, 710 Angélique m ’ a fait ce généreux présent. HECTOR Que les brillants sont gros ! Pour être plus content, Je vous amène encore un lénitif* de bourse, Une usurière. VALÈRE Et qui ? HECTOR Madame La Ressource. SCÈNE IX MADAME LA RESSOURCE, VALÈRE, HECTOR VALÈRE l ’ embrassant* Hé bonjour, mon enfant, tu ne peux concevoir 715 Jusqu ’ où va dans mon c œ ur le plaisir de te voir. MADAME LA RESSOURCE Je vous suis obligée, on ne peut davantage. HECTOR Elle est jolie encor. Mais quel sombre équipage ? Vous voilà, sans mentir, aussi noire qu ’ un four. VALÈRE Ne vois-tu pas, Hector, que c ’ est un deuil de cour 29 ? 29 Propos lancé au hasard. Les estampes en couleurs de chez les Bonnart et de chez Nicolas Arnoult montraient alors des tenues de grand et de petit deuil destinées aux grands de ce monde et à la Cour, avec mantes plus ou moins longues et éventails noirs ou gris. Tous ces apprêts et ornements marquant le rang et réservés, coûtaient fort cher. Mme La Ressource a-t-elle les moyens de se les payer, et y a-t-elle droit ? 58 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="59"?> MADAME LA RESSOURCE 720 Oh ! Monsieur, point du tout, je suis une bourgeoise, Qui sais me mesurer justement à ma toise*. J ’ en connais bien pourtant qui ne me valent pas, Qui se font teindre en noir du haut jusques en bas, Mais pour moi je n ’ ai point cette sotte manie*, 725 Et si mon pauvre époux était encore en vie … Elle pleure VALÈRE Quoi ! Monsieur La Ressource est mort ? MADAME LA RESSOURCE Subitement. HECTOR pleurant Subitement, hélas ! J ’ en suis fâché vraiment. Au fait*. VALÈRE J ’ aurais besoin, madame La Ressource, De mille écus. MADAME LA RESSOURCE Monsieur, disposez de ma bourse. VALÈRE 730 Je fais, bien entendu, mon billet* au porteur. HECTOR Et je veux l ’ endosser. MADAME LA RESSOURCE Avec les gens d ’ honneur On ne perd jamais rien. VALÈRE Je veux que tu le prennes : Nous faisons ici bas des routes incertaines. Je pourrais bien mourir : ce maraud* m ’ avait dit 735 Que sur des gages* sûrs tu prêtais à crédit. MADAME LA RESSOURCE Sur des gages, monsieur ? C ’ est une médisance ! Je sais que ce serait blesser ma conscience. Acte II 59 <?page no="60"?> Pour des nantissements* qui valent bien leur prix : De la vieille vaisselle au poinçon* de Paris, 740 Des diamants usés 30 , & qu ’ on ne saurait vendre, Sans risquer mon honneur, je crois que j ’ en puis prendre. VALÈRE Je n ’ ai, pour te donner, vaisselle ni bijoux. HECTOR Oh parbleu ! nous marchons sans crainte des filoux*. MADAME LA RESSOURCE Hé bien, nous attendrons, monsieur, qu ’ il vous en vienne. VALÈRE 745 Compte, mon pauvre enfant, que ma mort est certaine, Si je n ’ ai dans ce jour mille écus 31 . MADAME LA RESSOURCE Ah ! Monsieur, Je voudrais les avoir, ce serait de grand c œ ur. VALÈRE Ma charmante, mon c œ ur, ma reine, mon aimable*, Ma belle, ma mignonne & ma toute adorable. HECTOR à genoux 750 Par pitié. MADAME LA RESSOURCE Je ne puis. HECTOR Ah ! que nous sommes fous ! Tous ces gens-là, monsieur, ont des c œ urs de cailloux : Sans des nantissements* il ne faut rien prétendre. VALÈRE Dis-moi donc, si tu veux, où je les pourrai prendre. HECTOR Attendez … Mais comment, avec un c œ ur d ’ airain*, 30 Faux diamants ? On sait bien que les diamants sont éternels. 31 C ’ est-à dire, 3000 livres. 60 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="61"?> 755 Refuser un billet endossé de ma main ? VALÈRE Mais vois donc. HECTOR Laissez-moi, je cherche en ma boutique 32 . VALÈRE Ecoute … nous avons le portrait d ’ Angélique. Dans le temps difficile il faut un peu s ’ aider. HECTOR Ah ! que dites-vous là ! vous devez le garder ! VALÈRE 760 D ’ accord, honnêtement je ne puis m ’ en défaire. MADAME LA RESSOURCE Adieu, quelque autre fois nous finirons l ’ affaire. VALÈRE Attendez donc. Tu sais jusqu ’ où vont mes besoins : N ’ ayant pas son portrait, l ’ en aimerais-je moins ? HECTOR Fort bien, mais voulez-vous que cette perfidie … VALÈRE 765 Il est vrai. J ’ ai tantôt cette grosse partie De ces joueurs en fonds* qui doivent s ’ assembler. MADAME LA RESSOURCE Adieu. VALÈRE Demeurez donc, où voulez-vous aller ? Je ferai de l ’ argent, ou celui de mon père, Quoi qu ’ il puisse arriver, nous tirera d ’ affaire. 32 En d ’ autres termes, dans son sac à malices. Le valet de comédie est prié d ’ être inventif et efficace dans ses stratagèmes au service de son maître. Acte II 61 <?page no="62"?> HECTOR 770 Que peut dire Angélique alors qu ’ elle apprendra Que de son cher portrait … VALÈRE Et qui le lui dira ? Dans une heure au plus tard nous irons le reprendre. HECTOR Dans une heure ? VALÈRE Oui vraiment. HECTOR Je commence à me rendre. VALÈRE Je me mettrais en gage en mon besoin urgent. HECTOR le considérant 775 Sur cette nippe-là vous auriez peu d ’ argent. VALÈRE On ne perd pas toujours, je gagnerai sans doute. HECTOR Votre raisonnement met le mien en déroute. Je sais que ce micmac* ne vaut rien dans le fond. VALÈRE Je m ’ en tirerai bien, Hector, je t ’ en réponds. 780 Peut-on sur ce bijou sans trop de complaisance* … MADAME LA RESSOURCE Oui, je puis maintenant prêter en conscience *, Je vois des diamants qui répondent du prêt, Et qui peuvent porter un modeste intérêt. Voilà les mille écus comptés dans cette bourse. VALÈRE 785 Je vous suis obligé, madame La Ressource, Au moins ne manquez pas de revenir tantôt, Je prétends retirer mon portrait au plus tôt. 62 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="63"?> MADAME LA RESSOURCE Volontiers : nous aimons à changer* de la sorte. Plus notre argent fatigue*, & plus il nous rapporte. 790 Adieu, messieurs, je suis toute à vous à ce prix. Elle sort HECTOR Adieu, juif,* le plus juif qui soit dans tout Paris. Vous faites-là, monsieur, une action inique*. VALÈRE Aux maux désespérés il faut de l ’ émétique*, Et cet argent offert par les mains de l ’ Amour, 795 Me dit que la Fortune est pour moi en ce jour. ACTE III SCÈNE I DORANTE, NÉRINE DORANTE Quel est donc le sujet pourquoi son c œ ur soupire ? NÉRINE Nous n ’ avons pas, monsieur, tous deux sujet de rire. DORANTE Dis-moi donc, si tu veux, le sujet de tes pleurs ? NÉRINE Il faut aller, monsieur, chercher fortune ailleurs. DORANTE 800 Chercher fortune ailleurs ? As-tu fait quelque pièce* Qui t ’ aurait fait si tôt chasser de ta maîtresse ? NÉRINE pleurant plus fort Non, c ’ est de votre sort dont j ’ ai compassion, Et c ’ est à vous d ’ aller chercher condition*. DORANTE Que dis-tu ? Acte III 63 <?page no="64"?> NÉRINE Qu ’ Angélique est une âme légère, 805 Et s ’ est mieux que jamais rengagée à Valère. DORANTE Quoique pour mon amour ce coup soit assommant, Je ne suis point surpris d ’ un pareil changement. Je sais que cet amant tout entière l ’ occupe. De ses ardeurs pour moi je ne suis point la dupe, 810 Et lorsque de ses feux* je sens quelque retour, Je dois tout au dépit, & rien à son amour. Je ne veux point, Nérine, éclater en injures, Ni rappeler ici ses serments, ses parjures, Ainsi que mon amour, je calme mon courroux. NÉRINE 815 Si vous saviez, monsieur, ce que j ’ ai fait pour vous 33 ! DORANTE Tiens, reçois cette bague, & dis à ta maîtresse, Que malgré ses dédains elle aura ma tendresse, Et que la voir heureuse est mon plus grand bonheur. NÉRINE prenant la bague en pleurant Ah ! ah ! je n ’ en puis plus, vous me fendez le c œ ur ! SCÈNE II GÉRONTE, HECTOR, DORANTE, NÉRINE HECTOR 820 Oui, monsieur, Angélique épousera Valère : Ils ont signé la paix. GÉRONTE Tant mieux. Bonjour, mon frère. Qu ’ est-ce ? hé bien ? Qu ’ avez-vous ? Vous êtes tout changé ! Allons gai* ! Vous a-t-on donné votre congé ? DORANTE Vous êtes bien instruit des chagrins qu ’ on me donne. 33 La plainte de Nérine n ’ est pas désintéressée, à laquelle Dorante réagit à propos. 64 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="65"?> 825 On ne me verra point violenter personne, Et quand je perds un c œ ur qui cherche à s ’ éloigner, Mon frère, je prétends moins perdre que gagner. GÉRONTE Voilà les sentiments d ’ un héros de Cassandre 34 . Entre nous, vous aviez fort grand tort de prétendre 830 Que sur votre neveu vous pussiez l ’ emporter. DORANTE Non, je ne sus jamais jusque là me flatter : La jeunesse sur nous eut des droits sur les belles, L ’ Amour est un enfant qui badine* avec elles, Et quand à certain âge on veut se faire aimer, 835 C ’ est un soin indiscret* qu ’ on devrait réprimer. GÉRONTE Je suis, en vérité, ravi de vous entendre, Et vous prenez la chose ainsi qu ’ il la faut prendre. NÉRINE Si l ’ on m ’ avait cru, tout n ’ en irait que mieux. DORANTE Ma présence est assez inutile en ces lieux, 840 Je vais de mon amour tâcher à me défaire 35 . Il sort GÉRONTE Allez, consolez-vous, c ’ est fort bien fait, mon frère, Adieu. Le pauvre enfant ! Son sort me fait pitié ! NÉRINE s ’ en allant J ’ en ai le c œ ur saisi. 34 Cassandre, roman de Gautier de Costes, sieur de La Calprenède : dix volumes in-8° parus de 1642 à 1645. Il en traîne encore, édition de 1656, dans une des bibliothèques de Saint- Simon un siècle plus tard, mais le lit-on encore en 1695 ? Le souvenir du titre en rappelait l ’ univers d ’ héroïsme, de vertu et de générosité sans pareil, quand les dames étaient respectées. Le nom d ’ un des personnages, Oroondate, avait, tout au plus, été attribué à Pierre marquis de Villars, père du futur maréchal, qui devait quitter ce bas-monde en 1698. 35 Aujourd ’ hui, nous dirions « tâcher de », ce que demandait de faire Thomas Corneille. Acte III 65 <?page no="66"?> HECTOR Moi, j ’ en pleure à moitié : Le pauvre homme ! SCÈNE III GÉRONTE, HECTOR HECTOR tirant un papier roulé avec plusieurs autres papiers Voilà, monsieur, un petit rôle* 845 Des dettes de mon maître. Il vous tient sa parole, Comme vous le voyez, & croit qu ’ en tout ceci, Vous voudrez bien, monsieur, tenir la vôtre aussi. GÉRONTE Çà voyons, expédie au plus tôt ton affaire. HECTOR J ’ aurai fait en deux mots. L ’ honnête homme de père ! 850 Ah ! qu ’ à notre secours à propos vous venez ! Encore un jour plus tard, nous étions ruinés. GÉRONTE Je le crois. HECTOR N ’ allez pas sur les points* vous débattre*, Foi d ’ honnête garçon, je n ’ en puis rien rabattre. Les choses sont, monsieur, tout au plus juste prix. 855 De plus, je vous promets que je n ’ ai rien omis. GÉRONTE Finis donc. HECTOR Il faut bien se mettre sur les gardes. Mémoire juste & bref de nos dettes criardes*, Que Mathurin Géronte aurait tantôt promis, Et promet maintenant de payer pour son fils. GÉRONTE 860 Que je les paye ou non, ce n ’ est pas ton affaire, Lis toujours. 66 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="67"?> HECTOR C ’ est, monsieur, ce que je vais faire. Item, doit à Richard cinq cents livres dix sous, Pour gages de cinq ans, frais, mises*, loyaux coûts* … GÉRONTE Quel est ce Richard ? HECTOR Moi, fort à votre service, 865 Ce nom n ’ étant point fait du tout à la propice* D ’ un valet de joueur, mon maître de nouveau, M ’ a mis celui d ’ Hector, du valet de carreau 36 GÉRONTE Le beau nom ! Il devait 37 appeler Angélique Pallas, du nom connu de la dame de pique. HECTOR 870 Secondement il doit à Jérémie Aaron, Usurier de métier, juif* de religion … GÉRONTE Tout beau* ! N ’ embrouillons point, s ’ il vous plaît, les affaires : Je ne veux point payer les dettes* usuraires. HECTOR Hé bien, soit. Plus il doit à maints particuliers 875 Ou quidam*, dont les noms, qualités & métiers Sont déduits plus au long avecque 38 les parties Et assignations * dont je tiens les copies, Dont tous lesdits quidams, ou du moins peu s ’ en faut, Ont obtenu déjà sentence par défaut* : 880 La somme de dix mille une livre une obole*, Pour l ’ avoir sans relâche un an sur sa parole, 36 Tout s ’ explique : les noms des quatre valets des cartes à jouer rappelaient tour à tour un héros de l ’ Iliade (Hector, valet de carreau), un guerrier compagnon de Jeanne d ’ Arc (La Hire, valet de c œ ur), et deux héros de chevalerie d ’ antan (Ogier, valet de pique, Lancelot, valet de trèfle). 37 Devait pour aurait dû, de l ’ irréel du passé. Quant au nom de Pallas de la dame de pique, il se référait à Minerve ou Athéna. 38 Licence poétique, déjà vue à la note 15. Vaugelas, qui n ’ appréciait guère ce procédé, l ’ admet aussi en prose, devant certaines consonnes, pour raison d ’ euphonie. Acte III 67 <?page no="68"?> Habillé, voituré, coiffé, chaussé, ganté, Alimenté, rasé, désaltéré, porté. GÉRONTE Désaltéré, porté ! Que le diable t ’ emporte, 885 Et ton maudit mémoire écrit de telle sorte ! HECTOR Si vous ne m ’ en croyez, demain pour vous trouver, J ’ enverrai les quidams* tous à votre lever. GÉRONTE La belle cour ! HECTOR De plus, à Margot de La Plante, Personne de ses droits usante & jouissante, 890 Est dû loyalement deux cent cinquante écus, Pour ses appointements* de deux quartiers échus*. GÉRONTE Quelle est cette Margot ? HECTOR Monsieur … C ’ est une fille … Chez laquelle mon maître … Elle est vraiment gentille*. GÉRONTE Deux cent cinquante écus ? HECTOR Ce n ’ est, ma foi, pas cher, 895 Demandez. C ’ est, monsieur, un prix fait en hiver 39 . GÉRONTE Et tu prétends, bourreau … HECTOR tournant le rôle Monsieur, point d ’ invectives : Voici le contenu de vos dettes* actives, Et vous allez bien voir que le compte suivant, Payé fidèlement, se monte à presque autant. 39 Prix bas, peut-être dû à la pénurie hivernale. 68 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="69"?> GÉRONTE 900 Voyons. HECTOR Premièrement Isaac de La Serre, Il est connu de vous. GÉRONTE Et de toute la terre : C ’ est ce négociant 40 , ce banquier si fameux. HECTOR Nous ne vous donnons pas de ses effets véreux* : Cela sent comme baume*. Or donc ce de La Serre, 905 Si bien connu de vous & de toute la terre, Ne vous doit rien. GÉRONTE Comment ? HECTOR Mais un de ses parents, Mort aux champs de Fleurus 41 , nous doit dix mille francs. GÉRONTE Voilà certainement un effet* fort bizarre. HECTOR Oh ! s ’ il n ’ était pas mort, c ’ était de l ’ or en barre*. 910 Plus, à mon maître est dû du chevalier Fijac 42 . Les droits hypothéqués sur un tour de trictrac. GÉRONTE Que dis-tu ? 40 Isaac de La Serre (de vautour ? ), au nom parlant, prête apparemment de l ’ argent et s ’ adonne au commerce, ce qui demandait des compétences, comme en témoigne Le Parfait Négociant, de Jacques Savary des Bruslons, qui se trouvait dans toutes les bonnes bibliothèques, y compris celle de Saint-Simon (1713, deuxième édition de 1675). 41 La bataille de Fleurus, du 1 er juillet 1690, avait été remportée par le maréchal de Luxembourg sur le prince de Waldeck. 42 Le nom de Fijac désigne une origine limousine ou périgourdine. Acte III 69 <?page no="70"?> HECTOR La partie est de deux cent pistoles* : C ’ est une dupe, il fait en un tour vingt écoles*, Il ne faut plus qu ’ un coup. GÉRONTE lui donnant un soufflet Tiens, maraud, le voilà, 915 Pour m ’ offrir un mémoire égal à celui-là ! Va porter cet argent à celui qui t ’ envoie. HECTOR Il ne voudra jamais prendre cette monnaie 43 . GÉRONTE Impertinent maraud, va, je t ’ apprendrai bien, Avecque ton trictrac … HECTOR Il a dix trous* à rien *. SCÈNE IV HECTOR seul 920 Sa main est à frapper, non à donner légère, Et mon maître a bien fait de faire ailleurs affaires. Mais le voici qui vient, poussé d ’ un heureux* vent : Il a les yeux sereins & l ’ accueil avenant*. SCÈNE V VALÈRE, HECTOR Valère entre en comptant beaucoup d ’ argent dans son chapeau. HECTOR Par votre ordre, monsieur, j ’ ai vu monsieur Géronte, 925 Qui de notre mémoire a fait fort peu de compte. Sa monnaie est frappée avec un vilain coin*, Et de pareil argent nous n ’ avons pas besoin. 43 Il s ’ agit, bien entendu, du soufflet reçu. L ’ orthographe ici a été modernisée aux dépens de la rime probable en we, concevable pour le public parisien de ce temps. 70 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="71"?> J ’ ai vu, chemin faisant, aussi monsieur Dorante, Morbleu, qu ’ il est fâché ! VALÈRE comptant toujours Mille deux cent cinquante. HECTOR 930 La flotte est arrivée avec les galions* : Cela va diablement hausser nos actions*. J ’ ai vu pareillement par votre ordre Angélique : Elle m ’ a dit … VALÈRE frappant du pied Morbleu ! ce dernier coup me pique ! Sans les cruels revers de deux coups inouïs, 935 J ’ aurais encor gagné plus de deux cents louis 44 . HECTOR Cette fille, monsieur, de votre amour est folle. VALÈRE à part Damon m ’ en doit encor deux cents sur sa parole 45 . HECTOR le tirant par la manche Monsieur, écoutez-moi, calmez un peu vos sens, Je parle d ’ Angélique, & depuis fort longtemps. VALÈRE 940 Ah ! d ’ Angélique ? eh bien ! comment suis-je avec elle ? HECTOR On n ’ y peut être mieux. Ah ! monsieur, qu ’ elle est belle, Et que j ’ ai de plaisir à vous voir raccroché ! VALÈRE A te dire le vrai, je n ’ en suis pas fâché. HECTOR Comment ? Quelle froideur s ’ empare de votre âme ? 945 Quelle glace ! Tantôt vous étiez tout de flamme. 44 200 louis dans les éditions de 1705, 1708, 1714, et 300 dans celles de 1697 et de 1700. On ne peut deviner l ’ unité de monnaie des 1250 invoqués plus haut, qui ont effectivement été gagnés. 45 C ’ est-à-dire, 4000 livres en espérance. Acte III 71 <?page no="72"?> Ai-je tort, quand je dis que l ’ argent de retour Vous fait faire toujours banqueroute à l ’ amour ? Vous vous sentez en fonds, ergo* plus de maîtresse. VALÈRE Ah ! juge mieux, Hector, de l ’ amour qui me presse. 950 J ’ aime autant que jamais, mais sur ma passion J ’ ai fait en te quittant quelque réflexion*. Je ne suis point du tout né pour le mariage : Des parents, des enfants, une femme, un ménage, Tout cela me fait peur, j ’ aime la liberté. HECTOR 955 Et le libertinage*. VALÈRE Hector, en vérité, Il n ’ est point dans le monde un état plus aimable*, Que celui d ’ un joueur : sa vie est agréable, Ses jours sont enchaînés par des plaisirs nouveaux, Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux*, 960 Il traîne en tous les lieux la joie & l ’ abondance. On voit régner sur lui l ’ air de magnificence, Tabatières, bijoux, sa poche est un trésor, Sous ses heureuses* mains le cuivre devient or. HECTOR Et l ’ or devient à rien. VALÈRE Chaque jour, mille belles 965 Lui font la cour par lettre, & l ’ invitent chez elles, La porte à son aspect s ’ ouvre à deux grands battants, Là, vous trouvez toujours des gens divertissants, Des femmes qui jamais n ’ ont pu fermer la bouche, Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche*, 970 Des oisifs de métier, & qui toujours sur eux Portent de tout Paris le lardon* scandaleux, Des Lucrèces 46 du temps, là, de ces filles veuves, 46 Voir dans Tite-Live, Ab Urbe condita, I, 57. Le nom de Lucrèce évoquait la vertu féminine et la grandeur des premiers temps de Rome, tragiquement souillée par Tarquin le 72 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="73"?> Qui veulent imposer & se donner pour neuves, De vieux seigneurs toujours prêts à vous cajoler, 975 Des plaisants qui font rire avant que de parler. Plus agréablement peut-on passer sa vie ? HECTOR D ’ accord, mais quand on perd, tout cela vous ennuie. VALÈRE Le jeu rassemble tout : il unit à la fois Le turbulent marquis, le paisible bourgeois, 980 La femme du banquier dorée et triomphante Coupe* orgueilleusement la duchesse indigente. Là, sans distinction on voit aller de pair Le laquais d ’ un commis * avec un duc et pair, Et quoiqu ’ un sort jaloux nous ait fait d ’ injustice, 985 De la naissance ainsi l ’ on venge les caprices. HECTOR A ce qu ’ on peut juger de ce discours charmant, Vous voilà donc en grâce avec l ’ argent comptant. Tant mieux : pour se conduire en bonne politique, Il faudrait retirer le portrait d ’ Angélique. VALÈRE 990 Nous verrons. HECTOR Vous savez … VALÈRE Je dois jouer tantôt. HECTOR Tirez-en mille écus. VALÈRE Oh ! non, c ’ est un dépôt. HECTOR Pour mettre quelque chose à l ’ abri des orages, S ’ il vous plaisait du moins de me payer mes gages. Superbe. Ici, le nom est utilisé dans une intention ironique et misogyne. Au reste, dans Tite-Live, Lucrèce est une femme mariée. Acte III 73 <?page no="74"?> VALÈRE Quoi ? je te dois … HECTOR Depuis que je suis avec vous, 995 Je n ’ ai pas en cinq ans encor reçu cinq sous. VALÈRE Mon père te paiera, l ’ article est au mémoire. HECTOR Votre père ? Ah ! monsieur, c ’ est une mer à boire* : Son argent n ’ a point cours, quoiqu ’ il soit bien de poids. VALÈRE Va, j ’ examinerai ton compte une autre fois. 1000 J ’ entends venir quelqu ’ un. HECTOR Je vois votre sellière, Elle a flairé l ’ argent. VALÈRE mettant promptement son argent dans sa poche Il faut nous en défaire. HECTOR Et monsieur Galonnier, votre honnête 47 tailleur. SCÈNE VI MADAME ADAM, MONSIEUR GALONNIER, VALÈRE, HECTOR VALÈRE Quel contretemps ! Je suis votre humble serviteur*. Bonjour, madame Adam, quelle joie est la mienne, 1005 Vous voir ! C ’ est du plus loin, parbleu, qu ’ il me souvienne ! MADAME ADAM Je viens pourtant ici souvent faire ma cour, Mais vous jouez la nuit & vous dormez le jour 48 47 Monsieur Galonnier ne serait pas honnête ? 48 Affirmation exacte, qui en dit long sur le décalage quotidien qui régnait entre la société oisive s ’ amusant la nuit, se levant tard, et la société active, lève-tôt et couche-tôt. 74 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="75"?> VALÈRE C ’ est pour cette calèche à velours à ramage* ? MADAME ADAM Oui, s ’ il vous plaît. VALÈRE Je suis fort content de l ’ ouvrage, 1010 Il faut vous la payer. Songe par quel moyen 49 . Tu pourras me tirer de ce triste entretien. Vous, monsieur Galonnier, quel sujet vous amène ? GALONNIER Je viens vous demander … HECTOR Vous prenez trop de peine. GALONNIER Vous … HECTOR Vous faites toujours mes habits trop étroits. GALONNIER 1015 Si … . HECTOR Ma culotte s ’ use en deux ou trois endroits. GALONNIER Je … . HECTOR Vous cousez si mal … MADAME ADAM Nous marions ma fille. VALÈRE Quoi ! vous la mariez ? Elle est vive & gentille*, Et son époux futur doit en être content. 49 Valère s ’ adresse à Hector en aparté. Il s ’ en remet à lui. Acte III 75 <?page no="76"?> MADAME ADAM Nous aurions grand besoin d ’ un peu d ’ argent comptant. VALÈRE 1020 Je veux, madame Adam, mourir à votre vue, Si j ’ ai … MADAME ADAM Depuis longtemps cette somme m ’ est due. VALÈRE Que je sois en maraud* déshonoré cent fois, Si l ’ on m ’ a vu toucher un sou depuis six mois. HECTOR Oui, nous avons tous deux par piété profonde 1025 Fait v œ u de pauvreté : nous renonçons au monde. GALONNIER Que votre c œ ur pour moi se laisse un peu toucher : Notre femme est, monsieur, sur le point d ’ accoucher. Donnez-moi cent écus sur & tant moins des dettes 50 . HECTOR Et de quoi, diable aussi, du métier dont vous êtes, 1030 Vous avisez vous-là de faire des enfants ! Faites-moi des habits. GALONNIER Seulement deux cents francs. VALÈRE Eh, mais … , si j ’ en avais … Comptez que dans la vie Personne de payer n ’ eut jamais tant d ’ envie. Demandez … HECTOR S ’ il avait quelques deniers* comptants, 1035 Ne me paierait-il pas mes gages de cinq ans ? Votre dette n ’ est pas meilleure que la mienne. MADAME ADAM Mais quand faudra-t-il donc, monsieur, que je revienne ? 50 Cent écus, c ’ est-à-dire, 300 livres à défalquer sur l ’ ensemble dû. 76 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="77"?> VALÈRE Mais quand il vous plaira. Dès demain, que sait-on ? HECTOR Je vous avertirai, quand il y fera bon. GALONNIER 1040 Pour moi, je ne sors point d ’ ici qu ’ on ne m ’ en chasse. HECTOR Non, je ne vis jamais d ’ animal si tenace. VALÈRE Ecoutez, je vous dis un secret qui, je crois, Vous plaira dans la suite autant & plus* qu ’ à moi : Je vais me marier tout à fait, & mon père 1045 Avec mes créanciers doit me tirer d ’ affaire. HECTOR Pour le coup … MADAME ADAM Il me faut de l ’ argent cependant. HECTOR Cette raison* vaut mieux que de l ’ argent comptant : Montrez-nous les talons 51 . GALONNIER Monsieur, ce mariage Se fera-t-il bientôt ? HECTOR Tout au plus tôt. J ’ enrage. MADAME ADAM 1050 Sera-ce dans ce jour ? HECTOR Nous l ’ espérons, adieu. Sortez, nous attendons la future en ce lieu. Si l ’ on vous trouve ici, vous gâterez l ’ affaire. 51 Manière brutale de dire « Allez-vous en ». Acte III 77 <?page no="78"?> MADAME ADAM Vous me promettez donc … HECTOR Allez, laissez-moi faire. MADAME ADAM & GALONNIER ensemble Mais monsieur … . HECTOR les mettant dehors Que de bruit ! Oh parbleu ! détalez ! SCÈNE VII VALÈRE, HECTOR HECTOR riant 1055 Voilà des créanciers assez bien régalés*. Vous devriez pourtant, en fonds* comme vous êtes … VALÈRE Rien ne porte malheur comme payer ses dettes 52 . HECTOR Ah ! je ne dois donc plus m ’ étonner désormais, Si tant d ’ honnêtes gens ne les payent jamais. 1060 Mais voici le marquis, ce héros de tendresse. VALÈRE C ’ est là le soupirant ? … HECTOR Oui, de notre comtesse. 52 Sentence dont le cynisme contredit celle qui prétend qu ’ on s ’ enrichit en payant ses dettes, et propre à une élite sociale qui, de toute façon, ne paie guère les artisans ou ses domestiques. 78 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="79"?> SCÈNE VIII LE MARQUIS, VALÈRE, HECTOR LE MARQUIS Que ma chaise* se tienne à deux cents pas d ’ ici, Et vous, mes trois laquais, éloignez-vous aussi : Je suis incognito*. HECTOR Que prétend-il donc faire ? LE MARQUIS 1065 N ’ est-ce pas vous, monsieur, qui vous nommez Valère ? VALÈRE Oui, monsieur, c ’ est ainsi qu ’ on m ’ a toujours nommé. LE MARQUIS Jusques au fond du c œ ur, j ’ en suis, parbleu, charmé ! Faites que ce valet à l ’ écart se retire. VALÈRE Va-t-en. HECTOR Monsieur … VALÈRE Va-t-en, Faut-il te le redire ? SCÈNE IX LE MARQUIS, VALÈRE LE MARQUIS 1070 Savez-vous qui je suis ? VALÈRE Je n ’ ai pas cet honneur. Acte III 79 <?page no="80"?> LE MARQUIS Courage, allons marquis 53 , montre de la vigueur ! Il craint. Je suis pourtant fort connu dans la ville, Et si vous l ’ ignorez, sachez que je faufile* Avec ducs, archiducs 54 , princes, seigneurs, marquis, 1075 Et tout ce que la cour offre de plus exquis : Petits maîtres de Robe à courte & longue queue*, J ’ évente* les beautés, & leur plais d ’ une lieue, Je m ’ érige aux repas en maître architriclin*, Je suis le chansonnier & l ’ âme du festin, 1080 Je suis parfait en tout, ma valeur* est connue, Je ne me bats jamais qu ’ aussitôt je ne tue, De cent jolis combats je me suis démêlé, J ’ ai la botte* trompeuse, & et le jeu très brouillé, Mes aïeux sont connus, ma race est ancienne, 1085 Mon trisaïeul était vice-bailli* du Maine, J ’ ai le vol* du chapon : ainsi, dès le berceau Vous voyez que je suis gentilhomme manceau 55 . VALÈRE On le voit, à votre air. LE MARQUIS J ’ ai, sur certaine femme, Jeté, sans y songer, quelque amoureuse flamme. 1090 J ’ ai trouvé la matière assez sèche* de soi, Mais la belle est tombée amoureuse de moi. Vous le croyez sans peine : on est fait d ’ un modèle A prétendre hypothèque*à fort bon droit sur elle, Et vouloir faire obstacle à de telles annonces, 1095 C ’ est vouloir arrêter un torrent dans son cours. VALÈRE Je ne crois pas, monsieur, qu ’ on fût si téméraire. 53 Aparté. L ’ amour-propre du Marquis le fait souvent parler à soi-même dans la comédie, et les Mémoires de Saint-Simon nous montrent de semblables scènes narcissiques. 54 La mention de ces personnages-là est ridicule, et dénote l ’ ignorance ou la désinvolture. Il n ’ y avait qu ’ à la cour impériale à Vienne, qu ’ on rencontrait des archiducs et des archiduchesses, du reste, membres de la dynastie des Habsbourg. 55 Au XVII e siècle, on faisait aux natifs du Maine et de la ville du Mans, une réputation de trompeurs, ou de gens ridicules et niais, personnages de farces et de romans comiques. 80 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="81"?> LE MARQUIS On m ’ assure pourtant que vous le voulez faire. VALÈRE Moi ? LE MARQUIS Que sans respecter ni rang ni qualité, Vous nourrissez dans l ’ âme une velléité* 1100 De me barrer* son c œ ur. VALÈRE C ’ est pure médisance, Je sais ce qu ’ entre nous le sort mit de distance. LE MARQUIS Il tremble. Savez-vous, monsieur du Lansquenet, Que j ’ ai de quoi rabattre* ici votre caquet * ? VALÈRE Je le sais. LE MARQUIS Vous croyez en votre humeur caustique, 1105 En agir avec moi comme avec l ’ as de pique* ? VALÈRE Moi, monsieur ? LE MARQUIS Il me craint. Vous faites le plongeon*, Petit noble à nasarde*, enté* sur sauvageon. Valère enfonce son chapeau Je crois qu ’ il a du c œ ur*, je retiens ma colère. Mais … VALÈRE mettant sa main sur son épée Vous le voulez donc, il faut vous satisfaire. LE MARQUIS 1110 Bon, bon ! Je ris. Acte III 81 <?page no="82"?> VALÈRE Vos ris 56 ne sont point de mon goût, Et vos airs insolents ne plaisent point du tout. Vous êtes un faquin* … LE MARQUIS Cela vous plaît à dire 57 . VALÈRE Un fat*, un malheureux. LE MARQUIS Monsieur, vous voulez rire. VALÈRE mettant l ’ épée à la main Il faut voir sur le champ si les vice-baillis* 1115 Sont si francs* du collier, que vous l ’ avez promis. LE MARQUIS Mais faut-il nous brouiller pour un sot point de gloire* ? VALÈRE Oh ! le vin est tiré, monsieur, il le faut boire. LE MARQUIS criant Ah ! ah ! je suis blessé ! SCÈNE X HECTOR, VALÈRE, LE MARQUIS HECTOR Quels desseins* emportés … LE MARQUIS mettant l ’ épée à la main Ah ! c ’ est trop endurer* ! HECTOR Ah ! monsieur, arrêtez ! 56 Selon le dictionnaire de Richelet, de 1680, cette autre forme du mot rire, ne s ’ utilisait qu ’ en vers et au pluriel. 57 Ici, le Marquis pris de court, ne sait que répondre et profère une banalité qui est aussi une façon de se protéger : comme la princesse belle et sotte répondant au spirituel Riquet à la Houppe dans le conte de Perrault. 82 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="83"?> LE MARQUIS 1120 Laissez-moi donc ! HECTOR Tout beau*. VALÈRE Cesse de le contraindre*, Va, c ’ est un malheureux qui n ’ est pas bien à craindre. HECTOR Quel sujet … LE MARQUIS fièrement Votre maître a certains petits airs, Doucement Et prend mal à propos les choses de travers. On vient civilement, pour s ’ éclaircir d ’ un doute, 1125 Et monsieur prend la chêvre*, il met tout en déroute, Fait le petit mutin* : oh ! cela n ’ est pas bien ! HECTOR Mais encor, quel sujet ? LE MARQUIS Quel sujet ! Moins que rien ! L ’ amour de la comtesse auprès de lui m ’ appelle. HECTOR Ah, diable ! c ’ est avoir une vieille querelle. 1130 Quoi ! vous osez, monsieur, d ’ un c œ ur ambitieux Sur notre patrimoine* ainsi jeter les yeux ? Attaquer la comtesse, & nous le dire encore ? LE MARQUIS Bon, je ne l ’ aime pas, c ’ est elle qui m ’ adore. VALÈRE Oh ! vous pouvez l ’ aimer autant qu ’ il vous plaira, 1135 C ’ est un bien que jamais on ne vous enviera : Vous êtes en effet un amant digne d ’ elle, Je vous cède les droits que j ’ ai sur cette belle. Acte III 83 <?page no="84"?> HECTOR Oui, les droits sur le c œ ur, mais sur la bourse, non 58 . LE MARQUIS Je le savais bien, moi, que j ’ en aurais raison : 1140 Et voilà comme il faut se tirer d ’ une affaire. HECTOR N ’ auriez-vous point besoin d ’ un peu d ’ eau vulnéraire* ? LE MARQUIS Je suis ravi de voir que vous ayez du c œ ur*, Et que le tout se soit passé dans la douceur. Serviteur*, vous & moi nous en valons deux autres, 1145 Je suis de vos amis. VALÈRE Je ne suis pas des vôtres. SCÈNE XI VALÈRE, HECTOR VALÈRE Voilà donc ce marquis, cet homme dangereux ? HECTOR Oui, monsieur, le voilà. VALÈRE C ’ est un grand malheureux. Je crains que mes joueurs ne soient sortis du gîte*, Ils ont trop attendu, j ’ y retourne au plus vite : 1150 J ’ ai dans le c œ ur, Hector, un bon pressentiment, Et je dois aujourd ’ hui gagner assurément. HECTOR Votre c œ ur est, monsieur, toujours insatiable : Ces inspirations viennent souvent du diable, Je vous en avertis, c ’ est un futé matois*. 58 Hector songe-t-il à un mariage purement contractuel entre Valère et la Comtesse ? 84 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="85"?> VALÈRE 1155 Elles m ’ ont réussi déjà plus d ’ une fois. HECTOR Tant va la cruche à l ’ eau 59 … VALÈRE Paix ! tu veux contredire*. A mon âge, crois-tu m ’ apprendre à me conduire ? HECTOR Vous ne me parlez point, monsieur, de votre amour. VALÈRE Non. HECTOR Il m ’ en parlera peut-être à son retour. ACTE IV SCÈNE I ANGÉLIQUE, NÉRINE NÉRINE 1160 En vain vous m ’ opposez une indigne tendresse, Je n ’ ai vu de mes jours avoir tant de mollesse. Je ne puis sur ce point m ’ accorder avec vous : Valère n ’ est point fait pour être votre époux, Il ressent pour le jeu des fureurs non pareilles*, 1165 Et cet homme perdra* quelque jour ses oreilles. ANGÉLIQUE Le temps le guérira de cet aveuglement. NÉRINE Le temps augmente encore un tel attachement. ANGÉLIQUE Ne combats plus, Nérine, une ardeur qui m ’ enchante*, Tu prendrais pour l ’ éteindre une peine impuissante. 59 … qu ’ à la fin elle se casse, proverbe que le public est capable de reconstituer d ’ emblée. Acte IV 85 <?page no="86"?> 1170 Il est des n œ uds formés sous des astres malins*, Qu ’ on chérit malgré soi : je cède à mes destins. La raison, les conseils ne peuvent m ’ en distraire, Je vois le bon parti, mais je prends le contraire. NÉRINE Hé bien, madame, soit, contentez votre ardeur, 1175 J ’ y consens : acceptez pour époux un joueur, Qui pour porter au jeu son tribut volontaire, Vous laissera manquer même du nécessaire. Toujours triste ou fougueux, pestant contre le jeu, Ou d ’ avoir perdu trop, ou bien gagné trop peu. 1180 Quel charme*, qu ’ un époux qui flattant sa manie*, Fait vingt mauvais marchés* tous les jours de sa vie, Prend pour argent comptant d ’ un usurier fripon Des singes, des pavés, un chantier, du charbon ! Qu ’ on voit à chaque instant prêt à faire querelle 1185 Aux bijoux de sa femme, ou bien à la vaisselle, Qui va, revient, retourne, & s ’ use à voyager Chez l ’ usurier, bien plus qu ’ à donner à manger. Quand après quelque temps, d ’ intérêt surchargée, Il la laisse où d ’ abord elle fut engagée, 1190 Et prend, pour remplacer ses meubles écartés*, Des diamants* du Temple, & des plats argentés, Tant que dans sa fureur, n ’ ayant plus rien à vendre, Empruntant tous les jours, & ne pouvant plus rendre, Sa femme signe enfin, & voit en moins d ’ un an 1195 Ses terres en décret*, & son lit à l ’ encan*. ANGÉLIQUE Je ne veux point ici m ’ affliger par avance, L ’ événement souvent confond la prévoyance : Il quittera le jeu. NÉRINE Quiconque aime, aimera, Et quiconque a joué, toujours joue & jouera. 1200 Quelque docteur 60 l ’ a dit, ce n ’ est point menterie*, Et si vous le voulez, contre vous je parie 60 Certain philosophe ou savant, on ne sait qui, peu importe ! 86 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="87"?> Tout ce que je possède, & mes gages d ’ un an, Qu ’ à l ’ heure que je parle il est dans un brelan*. Nous le saurons d ’ Hector qu ’ ici je vois paraître. SCÈNE II HECTOR, ANGÉLIQUE, NÉRINE ANGÉLIQUE 1205 Te voilà bien soufflant : en quels lieux est ton maître ? HECTOR embarrassé En quelque lieu qu ’ il soit, je réponds de son c œ ur : Il sent toujours pour vous la plus sincère ardeur. NÉRINE Ce n ’ est point là, maraud*, ce que l ’ on te demande. HECTOR voulant s ’ échapper Maraud ! Je vois qu ’ ici je suis de contrebande*. NÉRINE 1210 Non, demeure un moment. HECTOR Le temps me presse, adieu. NÉRINE Tout doux ! n ’ est-il pas vrai qu ’ il est en quelque lieu, Où courant le hasard … HECTOR Parlez mieux, je vous prie. Mon maître n ’ a hanté de tels lieux de sa vie. ANGÉLIQUE Tiens, voilà dix louis 61 ne me mens pas, dis-moi 1215 S ’ il n ’ est pas vrai qu ’ il joue à présent. 61 Angélique est riche et amoureuse : 10 louis équivalaient alors à 200 livres. Acte IV 87 <?page no="88"?> HECTOR Oh ! ma foi, Il est bien revenu de cette folle rage, Et n ’ aura pas de goût pour le jeu davantage ANGÉLIQUE Avec tes faux soupçons, Nérine, hé bien, tu vois ? HECTOR Il s ’ en donne aujourd ’ hui pour la dernière fois. ANGÉLIQUE 1220 Il jouerait donc ? HECTOR Il joue, à dire vrai, madame, Mais ce n ’ est proprement que par noblesse d ’ âme : On voit qu ’ il se défait de son argent exprès, Pour n ’ être plus touché que de vos seuls attraits. NÉRINE Hé bien, ai-je raison ? HECTOR Son mauvais sort, vous dis-je, 1225 Mieux que tous vos discours aujourd ’ hui se corrige. ANGÉLIQUE Quoi ? … HECTOR N ’ admirez-vous pas cette fidélité ? Perdre exprès son argent pour n ’ être plus tenté, Il sait que l ’ homme est faible, il se met en défense. Pour moi je suis charmé* de ce trait de prudence. ANGÉLIQUE 1230 Quoi ! ton maître jouerait au mépris d ’ un serment … HECTOR C ’ est la dernière fois, madame, absolument, On le peut voir encor sur le champ de bataille : Il frappe à droite, à gauche, & d ’ estoc & de taille*, Il se défend, madame, encor comme un lion. 1235 Je l ’ ai vu dans l ’ effort de la convulsion*, 88 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="89"?> Maudissant les hasards d ’ un combat trop funeste, De sa bourse expirante il ramassait le reste, Et paraissant encor plus grand dans son malheur, Il vendait cher son sang & sa vie au vainqueur. ANGÉLIQUE 1240 Pourquoi l ’ as-tu quitté dans cette décadence* ? HECTOR Comme un aide de camp je viens en diligence* Appeler du secours : il faut faire approcher Notre corps de réserve, & je m ’ en vais chercher Deux cents louis qu ’ il a laissés dans sa cassette 62 . NÉRINE 1245 Hé bien, madame, hé bien, êtes-vous satisfaite ? HECTOR Les partis* sont aux mains, à deux pas on se bat, Et les moments sont chers en ce jour de combat. Nous allons nous servir de nos armes dernières, Et des troupes qu ’ au jeu l ’ on nomme auxiliaires. Il sort SCÈNE III ANGÉLIQUE, NÉRINE NÉRINE 1250 Vous l ’ entendez, madame. Après cette action, Pour Valère, armez-vous de belle passion, Cédez à votre étoile, épousez-le, j ’ enrage Lorsque j ’ entends tenir ce discours à votre âge. Mais Dorante qui vient … ANGÉLIQUE Ah ! sortons de ces lieux, 1255 Je ne puis me résoudre à paraître à ses yeux ! Elle s ’ en va 62 C ’ est-à-dire, 4000 livres. Cette image guerrière et héroïque, grandiloquente à souhait, filée par Hector, peine à masquer l ’ irrépressible manie de Valère. Acte IV 89 <?page no="90"?> SCÈNE IV DORANTE, ANGÉLIQUE, NÉRINE DORANTE Hé quoi, vous me fuyez ? Daignez au moins m ’ apprendre … Et toi, Nérine, aussi tu ne veux pas m ’ entendre ? Veux-tu de ta maîtresse imiter la rigueur ? NÉRINE Non, monsieur, je vous sers toujours avec vigueur, 1260 Laissez-moi faire Elle sort DORANTE Ô ciel ! ce trait me désespère : Je veux approfondir un si cruel mystère. SCÈNE V LA COMTESSE, DORANTE LA COMTESSE Où courez-vous, Dorante ? DORANTE Ô contretemps fâcheux ! Cherchons à l ’ éviter. LA COMTESSE Demeurez en ces lieux, J ’ ai deux mots à vous dire, & votre âme contente … 1265 Mais non, retirez-vous : un homme m ’ épouvante, L ’ ombre d ’ un tête à tête, & dedans & dehors, Me fait même en été frissonner tout le corps. DORANTE J ’ obéis … LA COMTESSE Revenez. Quelque espoir qui vous guide, Le respect à l ’ amour saura servir de bride, 1270 N ’ est-il pas vrai ? 90 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="91"?> DORANTE Madame … LA COMTESSE En ce temps les amants Près du sexe* d ’ abord sont si gesticulants* … Quoiqu ’ on soit vertueuse, il faut telle paraître, Et cela quelquefois coûte bien plus qu ’ à l ’ être. DORANTE Madame … LA COMTESSE En vérité, j ’ ai le c œ ur douloureux, 1275 Qu ’ Angélique si mal reconnaisse vos feux*, Et si je n ’ avais pas une vertu sévère Qui me fait renfermer dans un veuvage austère, Je pourrais bien … Mais non, je ne puis vous ouïr. Si vous continuez, je vais m ’ évanouir. DORANTE 1280 Madame … LA COMTESSE Vos discours, votre air soumis & tendre Ne feront que m ’ aigrir* au lieu de me surprendre*, Bannissons la tendresse, il faut la supprimer, Je ne puis en un mot me résoudre d ’ aimer. DORANTE Madame, en vérité, je n ’ en ai nulle envie, 1285 Et veux bien avec vous n ’ en parler de ma vie. LA COMTESSE Voilà, je vous l ’ avoue, un fort sot compliment. Me trouvez-vous, monsieur, femme à manquer d ’ amant ? J ’ ai mille adorateurs, qui briguent ma conquête, Et leur encens trop fort me fait mal à la tête. 1290 Ah ! vous le prenez-là sur un fort joli ton, En vérité. DORANTE Madame … Acte IV 91 <?page no="92"?> LA COMTESSE Et je vous trouve bon … DORANTE Le respect … LA COMTESSE Le respect est là mal en sa place, Et l ’ on ne me dit point pareille chose en face. Si tous mes soupirants pouvaient me négliger, 1295 Je ne vous prendrais pas pour m ’ en dédommager. Du respect ! du respect ! Ah ! le plaisant visage* ! DORANTE J ’ ai cru que vous pouviez l ’ inspirer à votre âge, Mais monsieur le marquis qui paraît en ces lieux Ne sera pas peut-être aussi respectueux 63 . LA COMTESSE 1300 Je suis au désespoir : je n ’ ai vu de ma vie Tant de relâchement dans la galanterie*. Le marquis vient, il faut m ’ assurer un parti, Et je n ’ en prétends pas avoir le démenti. SCÈNE VI LE MARQUIS, LA COMTESSE LE MARQUIS A mon bonheur enfin, madame, tout conspire, 1305 Vous êtes toute à moi ! LA COMTESSE Que voulez-vous donc dire, Marquis ? LE MARQUIS Que mon amour n ’ a plus de concurrent, Que je suis et serai votre seul conquérant, Que si vous ne battez au plus tôt la chamade*, Il faudra vous résoudre à souffrir l ’ escalade. 63 Reprise ironique du respect dont il a souvent été question. 92 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="93"?> LA COMTESSE 1310 Moi, que l ’ on m ’ escalade ? LE MARQUIS Entre nous, sans façon, A Valère de près j ’ ai serré* le bouton, Il m ’ a cédé ses droits qu ’ il avait sur votre âme. LA COMTESSE Hé, le petit poltron ! LE MARQUIS Oh ! palsambleu*, madame, Il serait un Achille, un Pompée, un César 64 , 1315 Je vous le conduirais poings liés à mon char. Il ne faut point avoir de mollesse en la vie, Je suis vert*. LA COMTESSE Dans le fond, j ’ en ai l ’ âme ravie. Vous ne connaissez pas, marquis, tout votre mal, Vous avez à combattre encor plus d ’ un rival. LE MARQUIS 1320 Le don de votre c œ ur couvre un peu trop de gloire, Pour n ’ être que le prix d ’ une seule victoire, Vous n ’ avez qu ’ à nommer … LA COMTESSE Non, non, je ne veux pas Vous exposer sans cesse à de nouveaux combats. LE MARQUIS Est-ce ce financier de noblesse* mineure, 1325 Qui s ’ est fait depuis peu gentilhomme en une heure, Qui bâtit un palais sur lequel on a mis Dans un grand marbre noir, en or, l ’ hôtel Damis 65 , 64 Personnages venus d ’ horizons divers : Achille de l ’ Iliade, c ’ est-à-dire, de l ’ épopée mythique, Pompée et César, de l ’ histoire de Rome, images de triomphateurs avec leurs prisonniers vaincus attachés à leurs chars. 65 Cela passait pour vaniteux et de mauvais goût. Ainsi de l ’ hôtel de la présidente de Nesmond sur le Quai de la Tournelle à Paris, où le porche arbore l ’ inscription Hôtel de Nesmond : « On en rit, on s ’ en scandalisa, mais l ’ écriteau demeura, et est devenu Acte IV 93 <?page no="94"?> Lui qui voyait jadis imprimé sur sa porte Bureau du Pied fourché, Chair salée & Chair morte 66 , 1330 Qui dans mille portraits expose ses aïeux, Son père, son grand-père, & les place en tous lieux, En sa maison de ville, en celle de campagne, Les fait venir tous deux des comtes de Champagne Et de ceux de Poitou, d ’ autant que pour certains, 1335 L ’ un s ’ appelait Champagne, & l ’ autre Poitevin 67 ? LA COMTESSE A vos transports* jaloux un autre se dérobe. LE MARQUIS C ’ est donc ce sénateur*, cet Adonis 68 de Robe, Ce docteur en souper, qui se tait au Palais, Et sait sur des ragoûts prononcer des arrêts, 1340 Qui juge sans appel sur un vin de Champagne, S ’ il est de Reims, du Clos, ou bien de la Montagne 69 , Qui de livres de droit toujours débarrassé, Porte cuisine* en poche, & poivre*concassé. LA COMTESSE Non, marquis, c ’ est Dorante, & j ’ ai su m ’ en défaire. LE MARQUIS 1345 Quoi, Dorante ? Cet homme à maintien débonnaire, Ce croquant* qu ’ à l ’ instant je viens de voir sortir ? LA COMTESSE C ’ est lui-même. l ’ exemple et le père de ceux qui, de toute espèce, ont peu à peu inondé Paris », observe Saint-Simon (Mémoires, éd. Yves Coirault, I, p. 282). L ’ inscription est toujours en place. 66 Cela veut dire que Damis a d ’ abord été préposé à un bureau gérant les taxes imposés sur les bêtes « à pied fourché » amenées à l ’ intérieur de Paris pour l ’ alimentation générale. 67 Autres noms de laquais, désignant peut-être les pays d ’ origine. Il y avait beau temps que les lignées directes des comtes de Poitiers et de Champagne avaient disparu. 68 Adonis, chasseur aimé de Vénus, et parangon de la beauté masculine. 69 On distinguait à l ’ époque les différents crus des vins de Champagne, bien avant le temps de Dom Pérignon. 94 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="95"?> LE MARQUIS Eh, parbleu ! Vous deviez 70 m ’ avertir, Nous nous serions parlés sans sortir de la salle : Je ne suis pas méchant, mais sans bruit, sans scandale*, 1350 Sans lui donner le temps seulement de crier, Pour lui votre fenêtre eût servi d ’ escalier. LA COMTESSE Vous êtes turbulent*. Si vous étiez plus sage, On pourrait … LE MARQUIS La sagesse est tout mon apanage*. LA COMTESSE Quoiqu ’ un engagement m ’ ait toujours fait horreur, 1355 On aurait avec vous quelque affaire de c œ ur. LE MARQUIS Ah ! parbleu, volontiers ! Vous me chatouillez l ’ âme. Par affaire de c œ ur, qu ’ entendez-vous, madame ? LA COMTESSE Ce que vous entendez vous-même, assurément. LE MARQUIS Est-ce pour mariage, ou bien pour autrement ? LA COMTESSE 1360 Quoi ? vous prétendriez, si j ’ avais la faiblesse … LE MARQUIS Ah ! ma foi, l ’ on n ’ a plus tant de délicatesse : On s ’ aime pour s ’ aimer tout autant que l ’ on peut, Le mariage suit, & vient après s ’ il veut. LA COMTESSE Je prétends que l ’ hymen* soit le but de l ’ affaire, 1365 Et ne donne mon c œ ur que par devant notaire. Je veux un bon contrat sur de bon parchemin, Et non pas un hymen* qu ’ on rompt le lendemain. 70 Aujourd ’ hui, auriez dû, de l ’ irréel du passé. Voir la note 36. Acte IV 95 <?page no="96"?> LE MARQUIS Vous aimez chastement, je vous en félicite, Et je me donne à vous avec tout mon mérite*, 1370 Quoique cent fois le jour on me mettre à la main * Des partis* à fixer* un empereur romain. LA COMTESSE Je crois que nos deux c œ urs seront toujours fidèles. LE MARQUIS Oh parbleu* ! nous vivrons comme deux tourterelles 71 . Pour vous porter, madame, un c œ ur tout dégagé, 1375 Je vais dans ce moment signifier congé A des beautés sans nombre* à qui mon c œ ur renonce, Et vous aurez dans peu ma dernière réponse. LA COMTESSE Adieu, fasse le ciel, marquis, que dans ce jour Un hymen* soit le sceau d ’ un si parfait amour. SCÈNE VII LE MARQUIS SEUL 1380 Hé bien, marquis, tu vois, tout rit* à mon mérite* : Le rang, le c œ ur, le bien, tout pour toi sollicite*, Tu dois être content de toi par tout pays, On ne serait à moins : allons, saute, marquis, Quel bonheur est le tien ! Le ciel à ta naissance 1385 Répandit sur tes jours* sa plus douce influence*. Tu fus, je crois, pétri par les mains de l ’ Amour, N ’ es-tu pas fait à peindre* ? Est-il homme à la Cour Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine, Une jambe mieux faite, une taille plus fine ? 1390 Et pour l ’ esprit, parbleu* ! tu l ’ as des plus exquis*. Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, marquis. La Nature & le Ciel, l ’ Amour & la Fortune De tes prospérités font leur cause commune, Tu soutiens ta valeur* avec mille hauts faits, 1395 Tu chantes, danses, ris, mieux qu ’ on ne fît jamais, 71 Comme les deux pigeons de La Fontaine, qui s ’ aiment d ’ amour tendre, Fables, IX, 2. 96 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="97"?> Les yeux à fleur de tête & les dents assez belles, Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ? Près du sexe* tu vins, tu vis & tu vainquis 72 , Que ton sort est heureux : allons, saute, marquis ! SCÈNE VIII HECTOR, LE MARQUIS HECTOR 1400 Attendez un moment. Quelle ardeur vous transporte ? Hé quoi, monsieur, tout seul, vous dansez de la sorte ? LE MARQUIS C ’ est un pas* de ballet que je veux repasser*. HECTOR Mon maître qui me suit, vous le fera danser, Monsieur, si vous voulez. LE MARQUIS Que dis-tu là ? Ton maître … HECTOR 1405 Oui, monsieur, à l ’ instant vous l ’ allez voir paraître. LE MARQUIS En ces lieux je ne puis plus longtemps m ’ arrêter. Pour cause nous devons tous deux nous éviter : Quand ma verve me prend, je ne suis plus traitable*. Il est brutal, je suis emporté comme un diable, 1410 Il manque de respect pour les vice-baillis*, Et nous aurions du bruit. Allons, saute, marquis ! SCÈNE IX HECTOR SEUL Allons, saute, marquis ! Un tour de cette sorte Est volé d ’ un Gascon 73 , ou le diable m ’ emporte. 72 Veni, vidi, vici : on aura reconnu là la parole lapidaire attribuée à Jules César. 73 Dans les vantardises du Marquis et son intarissable bagout peut effectivement se reconnaître la figure du Gascon, telle qu ’ on se la représentait alors. Acte IV 97 <?page no="98"?> Il vient de la Garonne. Oh, parbleu ! dans ce temps 1415 Je n ’ aurais jamais cru les marquis si prudents, Je ris, & cependant mon maître à l ’ agonie Cède en un lansquenet à son mauvais génie*. Le voici : ses malheurs sur son front sont écrits, Il a tout le visage & l ’ air d ’ un premier pris*. SCÈNE X VALÈRE, HECTOR VALÈRE 1420 Non, l ’ Enfer 74 en courroux, & toutes ses Furies N ’ ont jamais exercé de telles barbaries. Je te loue, ô Destin, de tes coups redoublés Je n ’ ai plus rien à perdre, & tes v œ ux sont comblés ! Pour assouvir encor la fureur qui t ’ anime, 1425 Tu ne peux rien sur moi, cherche une autre victime. HECTOR Il est sec*. VALÈRE De serpents mon c œ ur est dévoré, Tout semble en un moment contre moi conjuré. Il prend Hector à la cravate Parle ! As-tu jamais vu le sort & son caprice Accabler un mortel avec plus d ’ injustice, 1430 Le mieux assassiner, perdre tous les partis*, Vingt fois le coupe-gorge* & toujours premier pris* ! Réponds-moi donc, bourreau ! HECTOR Mais ce n ’ est pas ma faute ! VALÈRE As-tu vu de tes jours* trahison aussi haute ! Sort cruel ! Ta malice a bien su triompher, 74 Ou plutôt les Enfers, le séjour des morts dans l ’ Antiquité gréco-romaine, où règnent les trois Furies aux cheveux mêlés de serpents sifflants, rappelés un peu plus loin. Sans forcément se référer à la scène de la folie d ’ Oreste (Andromaque, V, 5), la tirade de Valère pastiche ou parodie un épisode tragique lourd de réminiscences littéraires. 98 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="99"?> 1435 Et tu ne me flattais que pour mieux m ’ étouffer. Dans l ’ état où je suis, je puis tout entreprendre : Confus, désespéré, je suis prêt à me pendre. HECTOR Heureusement pour vous, vous n ’ avez pas un sou, Dont vous puissiez, monsieur, acheter un licou*. 1440 Voudriez-vous souper ? VALÈRE Que la foudre t ’ écrase ! Ah ! charmante Angélique, en l ’ ardeur qui m ’ embrase, A vos seules bontés je veux avoir recours. Je n ’ aimerai que vous, m ’ aimeriez-vous toujours ? Mon c œ ur dans les transports* de sa fureur extrême, 1445 N ’ est point si malheureux, puisqu ’ enfin il vous aime. HECTOR Notre bourse est à fond*, & par un sort nouveau, Notre amour recommence à revenir sur l ’ eau*. VALÈRE Calmons le désespoir où la fureur me livre, Approche ce fauteuil, va me chercher un livre 75 . HECTOR 1450 Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ? VALÈRE Celui qui te viendra le premier sous la main. Il m ’ importe peu, prends dans ma bibliothèque. HECTOR Voilà Sénèque 76 . VALÈRE Lis. 75 Une bibliothèque dans un hôtel garni, est-ce possible ? Et chez un jeune homme qui n ’ a rien d ’ un grand lecteur ? 76 Difficile d ’ identifier l ’ ouvrage. Il n ’ y a pas de chapitre VI Du mépris des richesses dans l ’œ uvre connue de Sénèque, le philosophe gouverneur du futur empereur Néron. Recueil de centons, où il faudra tenir compte de la mise en vers, propre à notre comédie. Mais ce tissu de poncifs passe-partout est peu convaincant. Acte IV 99 <?page no="100"?> HECTOR Que je lise Sénèque ? VALÈRE Oui, ne sais-tu pas lire ? HECTOR Hé ! vous n ’ y pensez pas ! 1455 Je n ’ ai lu de mes jours* que dans des almanachs*. VALÈRE Ouvre, & lis au hasard. HECTOR Je vais le 77 mettre en pièces. VALÈRE Lis donc. HECTOR lit CHAPITRE VI. DU MÉPRIS DES RICHESSES. La Fortune offre aux yeux des brillants* mensongers. Tous les biens d ’ ici-bas sont faux & passagers, 1460 Leur possession trouble, & leur perte est légère, Le sage gagne assez quand il peut s ’ en défaire. Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, Il avait, comme vous, perdu tout son argent. VALÈRE se levant Vingt fois le premier pris* ! Dans mon c œ ur il s ’ élève 1465 Des mouvements de rage (il s ’ assied.) Allons, poursuis, achève ! HECTOR L ’ or est comme une femme, on n ’ y saurait toucher, Que le c œ ur par amour ne s ’ y laisse attacher. L ’ un & l ’ autre en ce temps, sitôt qu ’ on les manie, Sont de grands remora* pour la Philosophie. 1470 N ’ ayant plus de maîtresse & n ’ ayant pas un sou*, Nous philosopherons maintenant tout le saoul*. 77 Sénèque. 100 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="101"?> VALÈRE De mon sort désormais vous serez seule arbitre, Adorable Angélique. Achève ton chapitre. HECTOR Que faut-il … VALÈRE Je bénis le sort & ses revers, 1475 Puisqu ’ un heureux malheur me rengage en vos fers*. Finis donc ! HECTOR Que faut-il à la nature humaine ? Moins on a de richesse, & moins on a de peine, C ’ est posséder les biens que savoir s ’ en passer. Que ce mot est bien dit, & que c ’ est bien pensé ! 1480 Ce Sénèque, monsieur, est un excellent homme, Etait-il de Paris ? VALÈRE Non, il était de Rome. Dix fois à carte triple* être pris le premier 78 ! HECTOR Ah ! monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier 79 . VALÈRE Il faut que de mes maux enfin je me délivre : 1485 J ’ ai cent moyens tout prêts pour m ’ empêcher de vivre, La rivière, le feu, le poison & le fer. HECTOR Si vous voulez, monsieur, chanter un petit air, Votre maître à chanter est ici : la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique*. VALÈRE 1490 Que je chante ? 78 Voir le vers 1463. Terme de trictrac. Voir le Glossaire. 79 Référence irrévérencieuse et comique à l ’ épisode du Livre de Job, parmi les livres sapientiaux dans l ’ Ancien Testament. Acte IV 101 <?page no="102"?> HECTOR Monsieur … VALÈRE Que je chante, bourreau ! Je veux me poignarder, la vie est un fardeau Qui pour moi désormais devient insupportable. HECTOR Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. Qu ’ un joueur est heureux ! Sa poche est un trésor, 1495 Sous les heureuses mains le cuivre devient or, Disiez-vous. VALÈRE Ah ! je sens redoubler ma colère ! HECTOR Monsieur, contraignez-vous, j ’ aperçois votre père. SCÈNE XI GÉRONTE, VALÈRE, HECTOR GÉRONTE Pour quel sujet, mon fils, criez-vous donc si fort ? Est-ce toi, malheureux, qui causes son transport* ? VALÈRE 1500 Non pas, monsieur. HECTOR Ce sont des vapeurs* de morale, Qui vous vont à la tête, & que Sénèque exhale. GÉRONTE Qu ’ est-ce à dire, Sénèque ? HECTOR Oui, monsieur, maintenant Que nous ne jouons plus, notre unique ascendant*, C ’ est la Philosophie, & voilà notre livre, 1505 C ’ est Sénèque. 102 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="103"?> GÉRONTE Tant mieux, il apprend à bien vivre. Son livre est admirable & plein d ’ instructions, Et rend l ’ homme brutal maître des passions. HECTOR Ah ! si vous aviez lu son traité des Richesses, Et le mépris qu ’ on doit faire de ses maîtresses, 1510 Comme la femme ici n ’ est qu ’ un vrai remora*, Et que lorsqu ’ on y touche … on en demeure là … Qu ’ on gagne quand on perd … . Que l ’ amour dans nos âmes … Ah ! que ce livre-là connaissait bien les femmes ! GÉRONTE Hector en peu de temps est devenu Docteur. HECTOR 1515 Oui, monsieur, je saurai tout Sénèque par c œ ur. GÉRONTE Je vous cherche en ces lieux avec impatience, Pour vous dire, mon fils, que votre hymen* s ’ avance : Je quitte 80 le notaire, & j ’ ai vu les parents, Qui d ’ une & d ’ autre part me paraissent contents. 1520 Vous avez vu, je crois, Angélique, & j ’ espère Que son consentement … VALÈRE Non pas encor, mon père, Certaine affaire m ’ a … GÉRONTE Vraiment, pour un amant Vous faites voir, mon fils, bien peu d ’ empressement. Courez-y, dites-lui que ma joie est extrême, 1525 Que charmé* de ce n œ ud*, dans peu j ’ irai moi-même Lui faire compliment, & l ’ embrasser … HECTOR Tout doux, Monsieur fera cela tout aussi bien que vous. 80 Je viens de quitter le notaire. Acte IV 103 <?page no="104"?> VALÈRE Pénétré des bontés de celui qui m ’ envoie, Je vais de cet emploi m ’ acquitter avec joie. 81 HECTOR 1530 Il vous plaira toujours d ’ être mémoratif* D ’ un papier que tantôt d ’ un air rébarbatif*, Et même avec scandale* … GÉRONTE Oui da*, laisse-moi faire : Le mariage fait, nous verrons cette affaire. HECTOR J ’ irai donc sur ce pied* vous visiter demain ? Il sort GÉRONTE 1535 Grâces au ciel, mon fils est dans le bon chemin. Par mes soins paternels il surmonte la pente Où l ’ entraînait du jeu la passion ardente. Ah ! qu ’ un père est heureux qui voit en un moment Un cher fils revenir de son égarement ! ACTE V SCÈNE PREMIÈRE DORANTE, ANGÉLIQUE, NÉRINE DORANTE 1540 Eh ! madame, cessez d ’ éviter ma présence, Je ne viens point, armé contre votre inconstance, Faire éclater ici mes sentiments jaloux, Ni par des mots piquants exhaler mon courroux : Plus que vous ne pensez, mon c œ ur vous justifie. 1545 Votre légèreté veut que je vous oublie, Mais loin de condamner votre c œ ur inconstant, Je suis assez vengé si j ’ en puis faire autant. 81 Valère sort, ce que n ’ annonce aucune didascalie. 104 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="105"?> ANGÉLIQUE Que votre emportement en reproches éclate, Je mérite les noms de volage, d ’ ingrate. 1550 Mais enfin de l ’ amour l ’ impérieuse loi A l ’ hymen* que je crains m ’ entraîne malgré moi. J ’ en prévois les dangers, mais un sort tyrannique … DORANTE Votre c œ ur est hardi, généreux, héroïque : Vous voyez devant vous un abîme 82 s ’ ouvrir, 1555 Et vous ne laissez pas, madame, d ’ y courir. NÉRINE Quand j ’ en devrais mourir, je ne puis plus me taire : Je vous empêcherai de terminer l ’ affaire, Ou si dans cet amour votre c œ ur engagé Persiste en ses desseins, donnez-moi mon congé : 1560 Je suis fille d ’ honneur, je ne veux point qu ’ on dise Que vous ayez sous moi fait pareille sottise. Valère est un indigne, & malgré son serment, Vous voyez tous les jours qu ’ il joue impunément. ANGÉLIQUE En faveur de mon faible* il faut lui faire grâce : 1565 De la fureur du jeu veux-tu qu ’ il se défasse, Hélas ! quand je ne puis me défaire aujourd ’ hui Du lâche attachement que mon c œ ur a pour lui ? DORANTE Ces feux* sont trop charmants pour vouloir les éteindre. Je ne suis point, madame, ici pour vous contraindre, 1570 Mon neveu vous épouse, & je viens seulement Donner à votre hymen* un plein consentement. 82 Curieusement au féminin dans l ’ édition de 1714 : une coquille ? Le mot « abîme », au sens de « dépenses excessives dont on ne peut juger avec certitude », métaphore de « gouffre profond » selon Furetière, relève d ’ un style hyperbolique qui n ’ est pas dans la manière du modéré Dorante. Acte V 105 <?page no="106"?> SCÈNE II MADAME LA RESSOURCE, ANGÉLIQUE, DORANTE, NÉRINE NÉRINE Madame La Ressource ici ! Qu ’ y viens-tu faire ? MADAME LA RESSOURCE Je cherche un cavalier* pour finir une affaire … On tâche autant qu ’ on peut dans son petit trafic 1575 A gagner ses dépens* en servant le public ANGÉLIQUE Cette Nérine-là connaît toute la France. NÉRINE Pour vivre il faut avoir plus d ’ une connaissance* : C ’ est une illustre* au moins, & qui sait en secret Couler adroitement un amoureux poulet*. 1580 Habile en tous métiers, intrigante parfaite, Qui prête, vend, revend, brocante, troque, achète, Met à perfection un hymen* ébauché, Vend son argent bien cher, marie à bon marché. MADAME LA RESSOURCE Votre bonté pour moi toujours se renouvelle, 1585 Vous avez si bon c œ ur … NÉRINE Il fait bon avec elle, Je vous en avertis. En bijoux & brillants, En poche elle a toujours plus de vingt mille francs. DORANTE Mais ne craignez-vous point qu ’ un soir dans le silence … NÉRINE Bon, bon ! tous les filoux sont de sa connaissance. MADAME LA RESSOURCE 1590 Nérine rit toujours. NÉRINE Montrez-nous votre écrin*. 106 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="107"?> MADAME LA RESSOURCE Volontiers. J ’ ai toujours quelques bijoux en main. Regardez ce rubis, je vais en faire affaire Avec & par devant un conseiller notaire : Pour certaine chanteuse on dit qu ’ il en tient-là*. NÉRINE 1595 Le drôle veut passer quelque acte à l ’ Opéra 83 . Mais voici la comtesse. MADAME LA RESSOURCE On m ’ attend, je vous quitte. NÉRINE Non, non, sur vos bijoux j ’ ai des droits de visite. SCÈNE III LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, DORANTE, NÉRINE, MADAME LA RESSOURCE LA COMTESSE Votre choix est-il fait ? Peut-on enfin savoir A qui vous prétendez vous marier ce soir ? ANGÉLIQUE 1600 Oui, ma s œ ur, il est fait, & ce choix doit vous plaire, Puisqu ’ avant moi pour vous, vous avez su le faire. LA COMTESSE Apparemment, monsieur est ce mortel heureux, Ce fidèle aspirant dont vous comblez les v œ ux. DORANTE A ce bonheur charmant je n ’ ose pas prétendre : 1605 Si madame eût gardé son c œ ur pour le plus tendre, Plus que tout autre amant j ’ aurais pu l ’ espérer. LA COMTESSE La perte n ’ est pas grande, & se peut réparer. 83 Le « drôle » en question, conseiller notaire de son état, aurait-il composé quelque acte d ’ opéra à faire représenter sur scène par l ’ entremise de sa chanteuse ? La phrase n ’ est pas très claire. Acte V 107 <?page no="108"?> SCÈNE IV LE MARQUIS, LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, DORANTE, MADAME LA RESSOURCE, NÉRINE LE MARQUIS Charmé de vos beautés, je viens enfin, madame, Ici mettre à vos pieds & mon corps & mon âme. 1610 Vous serez, par ma foi, marquise cette fois, Et j ’ ai sur vous enfin laissé tomber mon choix. MADAME LA RESSOURCE Cet homme m ’ est connu. LA COMTESSE Monsieur, je suis ravie De m ’ unir avec vous le reste de ma vie. Vous êtes gentilhomme, & cela me suffit. LE MARQUIS 1615 Je le suis, du Déluge 84 . MADAME LA RESSOURCE Oui, c ’ est lui qui le dit. LE MARQUIS En faisant avec moi cette heureuse alliance, Vous pourrez vous vanter que gentilhomme en France Ne tirera de vous, si vous me l ’ ordonnez, Des enfants de tout point mieux conditionnés*. 1620 Vous verrez si je mens. A madame La Ressource Ah ! vous voilà, madame ! Et que faites-vous donc ici de cette femme 85 ? NÉRINE Vous la connaissez ? 84 Inspiré des mythologies mésopotamiennes, le Déluge (avec l ’ arche de Noé, etc.) est raconté dans la partie II de la Genèse dans l ’ Ancien Testament, 7 à 9. A cette distance chronologique nébuleuse et invérifiable, l ’ ancienneté de la noblesse du Marquis touche à un paroxysme comique, aux dépens de la crédibilité. 85 Ici, le Marquis se tourne vers Angélique, en lui montrant Mme La Ressource. 108 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="109"?> LE MARQUIS Moi, je ne sais ce que c ’ est. MADAME LA RESSOURCE Ah ! je vous connais trop, moi, pour mon intérêt. Quand vous résoudrez-vous, monsieur le gentilhomme, 1625 Fait du temps du Déluge, à me payer ma somme, Mes quatre cents écus prêtés depuis cinq ans ? LE MARQUIS Pour me les demander, vous prenez bien le temps ! MADAME LA RESSOURCE Je veux aux yeux de tous vous en faire avanie*, A toute heure, en tous lieux. LE MARQUIS Eh, vous rêvez, ma mie ! MADAME LA RESSOURCE 1630 Voici le grand merci, d ’ obliger* des ingrats, Après l ’ avoir tiré d ’ un aussi mauvais pas … Baste* ! LA COMTESSE Parlez, parlez ! MADAME LA RESSOURCE Non, non, il est trop rude D ’ aller de ses parents montrer la turpitude. LA COMTESSE Comment donc ? LE MARQUIS Ah ! je grille. MADAME LA RESSOURCE Au Châtelet* sans moi, 1635 On le verrait encor vivre aux dépens du Roi. NÉRINE Quoi, monsieur le marquis ? MADAME LA RESSOURCE Lui, marquis ? C ’ est L ’ Epine. Acte V 109 <?page no="110"?> Je suis marquise donc, moi qui suis sa cousine : Son père était huissier à verge* dans Le Mans 86 . LE MARQUIS Vous en avez menti. Maugrebleu* des parents ! MADAME LA RESSOURCE 1640 Mon oncle n ’ était pas huissier, qu ’ il t ’ en souvienne ? LE MARQUIS Son nom était connu dans le haut & bas Maine. NÉRINE Votre père était donc un marquis exploitant* ? ANGÉLIQUE Vous aviez là, ma s œ ur, un fort illustre amant. MADAME LA RESSOURCE C ’ est moi qui l ’ ai nourri quatre mois sans reproche*, 1645 Quand il vint à Paris en guêtres* par le coche*. LE MARQUIS D ’ accord, puisqu ’ on le sait, mon père était huissier*, Mais huissier à cheval, c ’ est comme chevalier*. Cela n ’ empêche pas que dans ce jour, madame, Nous ne mettions à fin* une si belle flamme. 1650 Jamais ce feu* pour vous ne fut si violent, Et jamais tant d ’ appâts* … LA COMTESSE Taisez-vous, insolent ! LE MARQUIS Insolent ? Moi qui dois honorer votre couche, Et par qui vous devez quelque jour faire souche ? LA COMTESSE Sors d ’ ici, malheureux, porte ailleurs tes amours ! LE MARQUIS 1655 Oui, l ’ on agit de même avec les gens de cour ! On reconnaît si mal le rang & le mérite* ! 86 A propos du Mans et des Manceaux, voir III, 9, à la note 55. 110 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="111"?> J ’ en suis, parbleu*, ravi : pour le coup je vous quitte. J ’ ai pour briller ailleurs mille talents acquis. Le ciel vous tienne en joie. Allons, saute, marquis ! Il sort LA COMTESSE 1660 Je n ’ y puis plus tenir, ma s œ ur, & je vous laisse. Avec qui vous voudrez, finissez de tendresse, Coupez, taillez, rognez, je m ’ en lave les mains : Désormais pour toujours je renonce aux humains. Elle s ’ en va SCÈNE V DORANTE, ANGÉLIQUE, NÉRINE, MADAME LA RESSOURCE DORANTE Ils prennent leur parti. MADAME LA RESSOURCE La rencontre est plaisante : 1665 Je l ’ ai démarquisé* bien loin de son attente, J ’ en voudrais faire autant à tous les faux marquis. NÉRINE Vous auriez, par ma foi, bien à faire à Paris. Il est tant de traitants qu ’ on voit depuis la guerre 87 En modernes seigneurs, sortir de dessous terre, 1670 Qu ’ on ne s ’ étonne plus qu ’ un laquais, un pied-plat*, De sa vieille mandille* achète un marquisat. ANGÉLIQUE Vous avez découvert ici bien du mystère. MADAME LA RESSOURCE De quoi s ’ avise-t-il de me rompre* en visière ? Mais aux grands mouvements qu ’ en ce lieu je puis voir, 1675 Madame se marie ? 87 Depuis le début de la présente guerre, dite de la Ligue d ’ Augsbourg, débutée dès 1688. L ’ année 1695, celle du Joueur, on s ’ achemine lentement vers la fin. Il est connu que la guerre, sous l ’ Ancien Régime, offrait occasion aux traitants de se lancer dans des affaires juteuses, ordinaires ou extraordinaires. Acte V 111 <?page no="112"?> NÉRINE Oui, vraiment, dès ce soir. MADAME LA RESSOURCE fouillant dans sa poche J ’ en ai bien de la joie. Il faut que je lui montre Deux pendants* de brillants que j ’ ai là de rencontre*. J ’ en ferai bon marché. Je crois que les voilà : Ils sont des plus parfaits. Non, ce n ’ est pas cela : 1680 C ’ est un portrait de prix*, mais il n ’ est pas à vendre. NÉRINE Faites-le voir. MADAME LA RESSOURCE Non, non, on doit me le reprendre. NÉRINE lui arrachant Oh ! je suis curieuse, il faut me montrer tout. Que les brillants sont gros ! Ils sont fort de mon goût. Mais que vois-je, grands dieux ! Quelle surprise extrême ! 1685 Aurais-je la berlue* ? Hé, ma foi, c ’ est lui-même. Elle fait un grand cri Ah ! ANGÉLIQUE Qu ’ as-tu donc, Nérine ? & te trouves-tu mal ? NÉRINE Votre portrait, madame, en propre original. ANGÉLIQUE Mon portrait ? Es-tu folle ? NÉRINE pleurant Ah ! ma pauvre maîtresse, Faut-il vous voir ainsi durement mise en presse* ? MADAME LA RESSOURCE 1690 Que veut dire ceci ? ANGÉLIQUE Tu te trompes, vois mieux. NÉRINE Regardez donc vous-même, & voyez par vos yeux. 112 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="113"?> ANGÉLIQUE Tu ne te trompes point, Nérine, c ’ est lui-même, C ’ est mon portrait, hélas, qu ’ en mon ardeur extrême Je viens de lui donner pour prix de ses amours, 1695 Et qu ’ il m ’ avait juré de conserver toujours. MADAME LA RESSOURCE Votre portrait ! Il est à moi, sans vous déplaire, Et j ’ ai prêté dessus mille écus à Valère. ANGÉLIQUE Juste ciel ! NÉRINE Le fripon ! DORANTE prenant le portrait Je veux aussi le voir. MADAME LA RESSOURCE Ce portrait m ’ appartient, & je prétends l ’ avoir. DORANTE 1700 Laissez-moi le garder un moment, je vous prie, C ’ est la seule faveur qu ’ on m ’ a faite en ma vie. ANGÉLIQUE C ’ en est fait, pour jamais je le veux oublier. NÉRINE S ’ il met votre portrait ainsi chez l ’ usurier, Etant encore amant, il vous vendra, madame, 1705 A beaux deniers* comptants quand vous serez sa femme. Mais le voici qui vient. A madame la Ressource A trois ou quatre pas, De grâce, éloignez-vous, & ne vous montrez pas. MADAME LA RESSOURCE Mais pourquoi … ? DORANTE Du portrait ne soyez plus en peine. Acte V 113 <?page no="114"?> MADAME LA RESSOURCE se mettant derrière Lorsque je le verrai, j ’ en serai plus certaine. SCÈNE VI VALÈRE, ANGÉLIQUE, DORANTE, NÉRINE, MADAME LA RESSOURCE, HECTOR VALÈRE 1710 Quel bonheur est le mien ! Enfin voici le jour, Madame, où je dois voir triompher mon amour. Mon c œ ur tout pénétré … Mais ciel, quelle tristesse, Nérine, a pu saisir ta charmante maîtresse ? Est-ce ainsi que tantôt … NÉRINE Bon, ne savez-vous pas ? 1715 Les filles sont, monsieur, tantôt haut, tantôt bas. VALÈRE Hé quoi, changer si tôt ! ANGÉLIQUE Ne craignez point, Valère, Les funestes retours de mon humeur légère. Le portrait dont ma main vous a fait possesseur, Vous est un sûr garant que vous avez mon c œ ur. VALÈRE 1720 Que ce tendre discours me charme & me rassure ! NÉRINE Tu ne seras heureux, par ma foi, qu ’ en peinture*. ANGÉLIQUE Quiconque a mon portrait, sans crainte de rival, Doit avec la copie avoir l ’ original 88 . VALÈRE Madame, en ce moment que mon âme est contente ! ANGÉLIQUE 1725 Ne consentez-vous pas à ce parti, Dorante ? 88 L ’ édition de 1714 inverse avoir et avec. La disposition présente est plus satisfaisante. 114 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="115"?> DORANTE Je veux ce qui vous plaît 89 , vos ordres sont pour moi Les décrets respectés d ’ une suprême loi. Votre bouche, madame, a prononcé sans feindre, Et mon c œ ur subira votre arrêt sans se plaindre. HECTOR 1730 De l ’ arrêt tout du long il va payer les frais. ANGÉLIQUE Valère, vous voyez pour vous ce que je fais. VALÈRE Jamais tant de bontés … ANGÉLIQUE Montrez donc sans attendre Le portrait que de moi vous avez voulu prendre, Et que votre rival sache à quoi s ’ en tenir. VALÈRE fouillant dans sa poche 1735 Soit … mais permettez-moi de vous désobéir, C ’ est mon oncle : en voyant de mon amour ce gage, Il jouerait à vos yeux un mauvais personnage … Vous savez bien qui l ’ a. ANGÉLIQUE Vous pouvez le montrer, Il verra mon portrait sans se désespérer. DORANTE 1740 Madame au plus heureux accordant la victoire, Le triomphe est trop beau pour n ’ en pas faire gloire. VALÈRE fouillant toujours dans sa poche Puisque vous le voulez, il faut vous le chercher, Mais je n ’ aurai du moins rien à me reprocher. Vous voulez un témoin, il faut vous satisfaire. HECTOR apercevant madame La Ressource 1745 Ah ! nous sommes perdus, j ’ aperçois l ’ usurière. 89 Ce qui vous plaît, version de l ’ édition de 1714, au lieu de ce qu ’ il vous plaît dans les autres. Nous conservons, pour restituer le sens de Dorante. Acte V 115 <?page no="116"?> VALÈRE C ’ est votre faute, si … (à Hector) Qu ’ as-tu fait du portrait ? HECTOR Du portrait ? VALÈRE Oui maraud, parle ! Qu ’ en as-tu fait ? HECTOR tournant la main par derrière à madame La Ressource Madame La Ressource, un moment sans paraître*, Prêtez-nous notre gage. VALÈRE Ah chien* ! Ah double traître ! 1750 Tu l ’ as perdu ! HECTOR Monsieur … VALÈRE Il faut que ton trépas … HECTOR à genoux Ah ! monsieur, arrêtez, & ne me tuez pas ! Voyant dans ce portrait Madame si joli, Je l ’ ai mis chez un peintre, il m ’ en fait la copie. VALÈRE Tu l ’ as mis chez un peintre ? HECTOR Oui, monsieur. VALÈRE Ah, maraud ! 1755 Va, cours me le chercher, & reviens au plus tôt ! DORANTE montrant le portrait Epargnez-lui ces pas. Il n ’ est plus temps de feindre : Le voici. 116 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="117"?> HECTOR Nous voilà bien achevés de peindre*. Ah, carogne* 90 ! VALÈRE Le peintre … ANGÉLIQUE Avec de vains détours, Ingrat, ne croyez pas qu ’ on m ’ abuse toujours. VALÈRE 1760 Madame, en vérité, de telles épithètes Ne me vont point du tout. ANGÉLIQUE Perfide que vous êtes, Ce portrait que tantôt je vous avais donné Pour le gage d ’ un c œ ur le plus passionné, Malgré tous vos serments, parjure, à la même heure, 1765 Vous l ’ avez mis en gage. VALÈRE Ah ! qu ’ à vos yeux je meure … ANGÉLIQUE Ah, cessez de vouloir plus longtemps m ’ outrager, C œ ur lâche ! HECTOR Nous devions tantôt le dégager, Et contre mon avis, vous avez fait la chose. MADAME LA RESSOURCE De tous vos débats, moi, je ne suis point la cause, 1770 Et je prétends avoir mon portrait, s ’ il vous plaît. DORANTE Laissez-le moi garder, j ’ en paierai l ’ intérêt Si fort qu ’ il vous plaira. 90 L ’ injure (sanglante) s ’ adresse en aparté à Mme La Ressource. Acte V 117 <?page no="118"?> SCÈNE DERNIERE GÉRONTE, ANGÉLIQUE, VALÈRE, DORANTE, NÉRINE, MADAME LA RESSOURCE, HECTOR GÉRONTE Que mon âme est ravie De voir qu ’ avec mon fils un tendre hymen* vous lie ! J ’ attends depuis longtemps ce fortuné* moment. NÉRINE 1775 Son c œ ur ressent, je crois, le même empressement. GÉRONTE De vous trouver ici je suis ravi, mon frère, Vous prenez, croyez-moi, comme il faut cette affaire, Et l ’ hymen de Madame, à vous en parler net, N ’ était en vérité point du tout votre fait. DORANTE 1780 Il est vrai. GÉRONTE Le notaire en ce lieu va se rendre : Avec lui nous prendrons le parti qu ’ il faut prendre. NÉRINE Oh, par ma foi, monsieur, vous ne prendrez qu ’ un rat*, Et le notaire peut remporter son contrat. GÉRONTE Comment donc ? ANGÉLIQUE Autrefois, mon c œ ur eut la faiblesse 1785 De rendre à votre fils tendresse pour tendresse. Mais la fureur du jeu dont il est possédé*, Pour mon portrait enfin son lâche procédé*, Me font ouvrir les yeux, & contre mon attente, En ce moment, monsieur, je me donne à Dorante. 1790 Acceptez-vous ma main 91 ? 91 Ici, Angélique ne s ’ adresse plus à Géronte, mais à Dorante. 118 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="119"?> DORANTE Ah, je suis trop heureux Que vous vouliez encore … GÉRONTE à Hector Parle, toi, si tu veux, Explique ce mystère. HECTOR Oh, par ma foi, je n ’ ose ! Ce récit est trop triste en vers ainsi qu ’ en prose. GÉRONTE Parle donc. HECTOR Pour avoir mis sans réflexion 1795 Le portrait de Madame une heure en pension Chez cette chienne-là 92 , que Lucifer* confonde, On nous donne un congé le plus cruel du monde. GÉRONTE Sans vouloir davantage ici l ’ interroger, Sa folle passion m ’ en fait assez juger. 1800 J ’ ai peine à retenir le courroux qui m ’ agite. Fils indigne de moi, va, je te déshérite, Je ne veux plus te voir après cette action, Et te donne cent fois ma malédiction. 93 HECTOR Le beau présent de noce ! ANGÉLIQUE donnant la main à Dorante A jamais je vous laisse. 1805 Si vous êtes heureux au jeu comme en maîtresse, Et si vous conservez aussi mal ses présents, Vous ne ferez, je crois, fortune de longtemps. MADAME LA RESSOURCE Et mon portrait, monsieur, vous plaît-il me le rendre ? 92 Ici, Hector désigne Mme La Ressource, sorte de bouc émissaire bien commode. 93 Géronte sort. Acte V 119 <?page no="120"?> DORANTE Vous n ’ aurez rien perdu dans ces lieux pour attendre, 1810 Ni toi, Nérine, aussi. Suivez-moi toutes deux. A Valère Quelque autre fois, monsieur, vous serez plus heureux. Il sort 94 . MADAME LA RESSOURCE faisant la révérence à Valère En toute occasion, soyez sûr de mon zèle. Elle sort. HECTOR Adieu, tison d ’ Enfer*, fesse-Mathieu* femelle ! NÉRINE s ’ en allant, fait la révérence Grâce au ciel, ma maîtresse a tiré son enjeu*. 1815 Vous épouser, monsieur, c ’ était jouer gros jeu*. VALÈRE à Hector qui s ’ en va aussi Où vas-tu donc ? HECTOR Je vais à la bibliothèque Prendre un livre, & vous lire un traité de Sénèque. VALÈRE Va, va, consolons-nous, Hector, & quelque jour, Le jeu m ’ acquittera des pertes de l ’ amour. FIN 94 Didascalie absente dans l ’ édition de 1714, présente dans les autres, rétablie ici. 120 Jean-François Regnard. Le Joueur <?page no="121"?> Introduction à La Désolation des joueuses de Dancourt Un arrêt du conseil d ’ Etat, du 18 juillet 1687, avait rappelé aux Parisiens les lois précédentes faisant défense « à toutes personnes de quelque qualité et condition qu ’ elles soient, de donner à jouer dans leurs maisons ( … ) sous peine de trois mille livres d ’ amende, et de plus grande en cas de récidive ». Les jeux de hasard parmi lesquels la bassette, le hocca et le lansquenet étaient particulièrement visés. Acteur, ainsi que son épouse et ses filles, de la Comédie-Française encore récemment instituée par Louis XIV, plus encore, fournisseur fécond du répertoire, Florent Carton Dancourt (1661 - 1725) tira promptement parti de cette sorte de mise en lumière des pratiques du temps, et jeta sur le papier une piécette en un acte sous le titre accrocheur de La Désolation des joueuses. Ses camarades de scène durent l ’ accepter, puisqu ’ elle fut créée le 23 août, et fut représentée quatorze fois, jusqu ’ au voyage annuel de la Cour à Fontainebleau. La recette fut d ’ abord de 479 livres environ, puis par trois fois dépassa le chiffre de 1.000. Ces conditions n ’ étaient pas des plus favorables, et la pièce aurait pu se maintenir davantage, mais Dancourt reçut des Comédiens une somme de 15 louis d ’ or devant l ’ autoriser à jouer sa Désolation à loisir. Remonter le temps, de 1696 à 1687, de la comédie de Regnard à celle de Dancourt, n ’ est peut-être pas le moyen décisif de se rendre compte de l ’ évolution de ce genre théâtral, malgré les apparences. Ce qu ’ on peut d ’ emblée constater, c ’ est que des vers de l ’ un à la prose de l ’ autre, on est passé d ’ un petit monde scénique de personnages et de rôles paraissant assez littéraires ou tout au moins livresques à un autre, qui semble plus proche d ’ une réalité vécue, toutes proportions gardées. D ’ autant plus que Dancourt donne l ’ impression de moins se soucier de nouer savamment une intrigue, de simplement faire entrer et sortir ses acteurs avec plus de désinvolture, et de les accumuler sur scène au point d ’ en encombrer l ’ espace. Et chez lui, les références littéraires sont pratiquement absentes. A vrai dire, nous ne savons guère si les témoignages contemporains furent sensibles à ces différences. Le succès de chacune des deux comédies se nourrissait d ’ une actualité jugée scandaleuse que cependant l ’ auteur se promettait bien d ’ exploiter, et à chaque fois le public était associé à un spectacle de m œ urs observables autour de lui. Tandis que Regnard, plus « classique », plus sentencieux, s ’ attache plutôt à tel ou tel, Dancourt traite le sujet en faisant agir un groupe animé de la même passion, la « désolation » est <?page no="122"?> ici collective, ce qui donne plus de force à sa comédie, mais ne l ’ empêche pas de faire sentir la diversité des personnages, et particulièrement les différences de leurs réactions devant l ’ interdiction de leur jeu préféré. Question de nuances. Un couple, Angélique et Dorante, se confirme à la fin de La Désolation des joueuses comme à celle du Joueur : s ’ il échappe également à la folie ambiante, il est heureusement mieux assorti, sans avoir été plus approfondi au cours de la pièce. Les figures de Merlin, valet à tout faire, et du Chevalier n ’ intervenant qu ’ à la scène 13, sont mieux dessinées, mais comme tous les autres, elles sont de passage, et ce n ’ est pas au déploiement des caractères ni au déroulement de l ’ intrigue que les spectateurs doivent s ’ attendre, mais au défilé successif d ’ acteurs inquiets et agités. Le dessein du suspens se profile : comment réagir face à l ’ interdiction royale ? va-t-on l ’ enfreindre ? La tentation se fait sentir, mais la scène du jeu même n ’ aura pas lieu : comme chez Regnard, la comédie n ’ a nul intérêt, en ces temps de censure, d ’ exhiber une activité officiellement défendue, et par parenthèse peu représentable théâtralement parlant. Se pose tout de même la question de la moralité de ce théâtre. En s ’ efforçant de faire rire son public aux dépens d ’ une bande de fous et de grotesques, Dancourt ne fait pas autre chose que de joindre l ’ utile à l ’ agréable, comme Regnard. D ’ où viendrait donc cette impression de cynisme plus appuyé ? De fait, aucun repentir ne s ’ exprime dans La Désolation, et on y serait même enclin à s ’ affranchir des lois : Dorimène, qui accueille son petit cercle de jeux, va se trouver pressée de le rouvrir bon gré mal gré, les critiques pleuvent sur la décision royale selon les intérêts personnels, et sans beaucoup de hauteur d ’ esprit ni de raison. Le lansquenet étant considéré comme une activité naturelle comme le boire et le manger, tous les arguments sont bons pour en rétablir l ’ activité. La situation trouble les comportements : syncope de Madame l ’ Intendante, violence et grossièreté du Caissier à l ’ égard de Dorimène, querelle entre Merlin et le Chevalier, et la sociabilité convenable s ’ en trouve affectée. A méditer sur ce spectacle, le public contemporain pouvait se dire que décidément la société allait mal, sans toutefois s ’ en lamenter ni s ’ affliger. Méditation furtive, à laquelle on ne l ’ invitait pas. Plus que Regnard, Dancourt a eu l ’ air de jouer avec la censure, et sur scène des plus officielles, la Comédie-Française. La Désolation des joueuses fit l ’ objet d ’ une édition en 1688 chez Michel Guéroult, mais fut absente des grandes éditions collectives du siècle suivant. Bien plus tard, à la suite d ’ un nouvel arrêt contre les jeux de hasard, du 11 décembre 1717, Dancourt reprit sa pièce et l ’ amplifia, la faisant passer de 14 à 26 scènes, et la proposa à ses camarades acteurs sous le titre de La Déroute du pharaon, le nouveau jeu à la mode. Ses camarades refusèrent, qui le dédommagèrent. Il se contenta de la publier chez Pierre Ribou en 1718. Pour la 122 Introduction à La Désolation des joueuses de Dancourt <?page no="123"?> présente édition, celle de 1688, parue chez Michel Guérout, à qui Dancourt avait cédé son privilège, a été notamment utilisée, avec une orthographe et une ponctuation accessibles au lecteur d ’ aujourd ’ hui. Philippe Hourcade Introduction à La Désolation des joueuses de Dancourt 123 <?page no="124"?> Florent Carton Dancourt LA DÉSOLATION DES JOUEUSES Comédie Acteurs DORIMÈNE, Mère d ’ Angélique ANGÉLIQUE, Fille de Dorimène LA COMTESSE L ’ INTENDANTE ÉRASTE CLITANDRE LE CAISSIER MONSIEUR TOPAZE DORANTE, Amant d ’ Angélique MERLIN, Valet de Dorante LE CHEVALIER de Bellemonte LISETTE, fille de chambre de Dorimène UN MARQUIS Un laquais de Dorimène La scène est à Paris, chez Dorimène SCÈNE I ANGÉLIQUE, LISETTE LISETTE Quand Madame votre Mère en devrait enrager cent fois davantage, je ne saurais m ’ empêcher d ’ en être ravie, & je gage que vous en êtes pour le moins aussi contente que moi. <?page no="125"?> ANGÉLIQUE Je t ’ avoue, Lisette, que je voudrais de tout mon c œ ur que ce ne fût point une fausse nouvelle, & que ce qu ’ on nous en disait hier au soir, se confirmât aujourd ’ hui. LISETTE Cela est tout confirmé, il n ’ est encore venu ni joueur ni joueuse d ’ aujourd ’ hui. Voilà déjà la cohue écartée, Dieu merci, & je sais bien, pour moi, que si j ’ avais gouverné la Police 1 , il y a longtemps que l ’ affaire serait faite, & qu ’ on ne parlerait plus de ces maudits Jeux qui causent tant de désordre, & qui m ’ ont fait passer tant de nuits sans me coucher. ANGÉLIQUE Ce ne sont point les veilles qui me fatiguent, & le jeu même ne me déplairait peut-être point si fort, si l ’ on jouait ailleurs que chez ma mère. Mais que cette maison soit une académie* ouverte à toute sorte de gens, que tout ce qu ’ il y a de fainéants, de ridicules & d ’ extravagants, pour ne rien dire de plus fâcheux, soient les bienvenus dans ce logis, que dans mon cabinet*, à ma toilette* même, je sois éternellement obsédée* de quelque visage désagréable à qui je n ’ ose dire : Vous me fatiguez, parce qu ’ il perd quelquefois son argent avec ma mère, en vérité, c ’ est un supplice dont je serai bien aise d ’ être débarrassée. LISETTE A propos de cet argent qu ’ on perd quelquefois contre Madame votre Mère, je n ’ y faisais pas réflexion d ’ abord, & je ne sais si vous avez tout à fait raison d ’ être bien aise de ce nouveau règlement 2 . Le lansquenet* défendu va rogner ses rentes & son équipage*, & vous n ’ en serez peut-être pas mieux. Je commence à n ’ être plus si réjouie. ANGÉLIQUE Ah ! plût au Ciel, Lisette, être 3 la plus malheureuse demoiselle du royaume, & que ma mère ne fût jamais entrée dans ce commerce* ! 1 Police : « Ordre qu ’ on donne pour la netteté & sûreté d ’ une ville, pour la taxe des denrées, pour l ’ observation des statuts des marchands & des artisans » (Furetière). Depuis mars 1667, un Lieutenant général, Jean Nicolas de La Reynie, en avait été chargé pour Paris, qui était encore là en 1687 comme plus tard en 1696, à qui succéda Marc René d ’ Argenson. Un Traité de la Police traitant de « toutes les lois et de tous les règlements qui la concernent », de Nicolas Delamare et Le Clerc de Brillet, 1705 - 1738, devait paraître, qui se trouva dans toutes les bibliothèques, dont celle du duc de Saint-Simon. 2 Ce « règlement nouveau » est celui du Conseil d ’ Etat, du 18 juillet 1687, interdisant lansquenet, bassette et hocca. 3 L ’ infinitif être est utilisé à la place de que je fusse, ce qui rend asymétriques les deux propositions de l ’ irréel du passé : négligence ? Trait du langage parlé ? Scène I 125 <?page no="126"?> LISETTE Voilà des sentiments fort nobles assurément, & je ne doute point que Dorante n ’ ait beaucoup contribué à vous les inspirer. Franchement, Madame, c ’ est un fort honnête homme, & il faut qu ’ il vous aime bien tendrement pour ne s ’ être point rebuté des manières de Madame votre Mère, & du refus qu ’ elle fit à la Personne qui vous demanda pour lui il y a quelques mois. ANGÉLIQUE Je ne sais : il me semble que dans l ’ état où sont les choses, si la nouvelle est vraie, il devrait être ici. LISETTE Vous avez raison : Dorante devrait être ici. Je l ’ ai fait avertir dès le matin, comme vous me l ’ avez commandé, & il viendra bientôt, assurément. ANGÉLIQUE Le voici, Lisette. LISETTE Ne vous disais-je pas bien qu ’ il ne tarderait guère ? SCÈNE II DORANTE, ANGÉLIQUE, LISETTE DORANTE Hé bien, Madame, puis-je espérer que le changement dont on parle aujourd ’ hui dans tout Paris, fera changer les sentiments de Madame votre Mère, & croyezvous qu ’ elle me pardonne maintenant de n ’ être pas Joueur de profession 4 ? LISETTE Je le crois, pour moi, & il me semble qu ’ il n ’ y a pas lieu d ’ en douter, puisque voilà vos sentiments justifiés par Arrêt. ANGÉLIQUE Je vous réponds de mon c œ ur, Dorante, mais je ne puis vous répondre de ma mère. Je vous ai déjà dit les raisons qui jusqu ’ ici, je crois, l ’ ont rendue contraire à votre amour. Elle m ’ a parlé tant de fois, & en des termes si avantageux, du Chevalier de Bellemonte, que je la soupçonne de m ’ avoir destinée pour lui 5 4 Le « professionnel » est un joueur assidu et régulier devenu expert, tels à la Cour, Dangeau et Langlée. 5 destinée pour : nous dirions aujourd ’ hui destinée à. 126 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="127"?> dans l ’ espérance de quelque fortune considérable qu ’ il lui avait promis de faire au lansquenet*. LISETTE Oh bien, bien ! si votre mère n ’ a eu que cette visée, vos affaires vont le mieux du monde, & voilà les espérances & la fortune du Chevalier bien aventurées* ! DORANTE Le Chevalier est un aventurier tombé des nues*, qu ’ on ne connaît que par le jeu, & qui ne subsistait que par-là, comme mille autres de son caractère*. LISETTE Voilà bien des chevaliers à l ’ Hôpital*. Que de banqueroutes* ! DORANTE Le Chevalier de Bellemonte ! Si cela est, je suis bien vengé de Madame votre Mère par l ’ indignité du rival qu ’ elle me préférait ! LISETTE Ho çà, çà, laissons-là la bagatelle*, s ’ il vous plaît, & venons-en au fait. Comment nous y prendrons-nous ? Qui ferons-nous parler à Madame ? DORANTE Tu sais de quel air mon oncle fut refusé ! LISETTE D ’ accord, mais Monsieur votre Oncle se portait à merveille quand on le refusa, & il est fort mal à présent. DORANTE Il ne peut pas vivre longtemps encore. Je viens d ’ envoyer chez lui, & l ’ on m ’ en viendra dire ici des nouvelles. LISETTE Voilà des conjonctures* merveilleuses au moins. Le lansquenet *défendu, & un oncle presque à l ’ agonie ! Vos affaires ne sont pas désespérées, vous dis-je ! DORANTE Hé bien, crois-tu que je puisse hasarder une seconde demande ? LISETTE Oui, mais par qui la ferons-nous faire, cette demande ? DORANTE Je ne sais. Scène II 127 <?page no="128"?> LISETTE Si vous aviez quelque riche grand-mère sur le bord de la fosse 6 , cela serait d ’ un fort grand poids. DORANTE Je n ’ en ai point. LISETTE Faites parler par le médecin de votre oncle, & qu ’ il lui promette de le dépêcher* incessamment. ANGÉLIQUE Cela ne servirait de rien, tant que l ’ entêtement* de ma mère durerait pour le Chevalier. LISETTE Et comment faudrait-il faire pour la désentêter* ? DORANTE J ’ ai depuis quelques jours un maître fripon avec moi que je crois reconnaître, & qui ne s ’ est point fait mon valet sans quelque dessein. Il pourrait bien nous être utile dans cette affaire. LISETTE Le voici tout à propos, comme si vous l ’ aviez mandé*. SCÈNE III DORANTE, ANGÉLIQUE, LISETTE, MERLIN MERLIN Je viens de chez Monsieur votre Oncle, Monsieur, comme vous me l ’ aviez ordonné. DORANTE Hé bien ! en quel état est-il ? Comment va sa maladie ? MERLIN Le mieux du monde, il ne passera pas la journée. Il vous demande pour une affaire de conséquence*, & on est venu trois ou quatre fois vous chercher. 6 Cyniquement parlant : prête à décéder et à être inhumée. 128 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="129"?> ANGÉLIQUE Sachez ce qu ’ il vous veut, Dorante, & ne négligez point cette affaire. DORANTE Voyons donc auparavant, de grâce … MERLIN Madame a raison, Monsieur : les oncles ne sont point des gens à négliger, & surtout dans les occasions comme celle-ci. DORANTE Mais, belle Angélique, nous n ’ avons point examiné de quelle manière nous pourrions détromper Madame votre Mère du Chevalier de Bellemonte. LISETTE Dépêchez donc de l ’ examiner, & de conclure. DORANTE Oh çà ! Merlin, il faut me rendre un service, mon ami. MERLIN Vous savez, Monsieur, que depuis le peu de temps que j ’ ai l ’ honneur d ’ être à vous, je me suis toujours volontiers acquitté des commissions que vous m ’ avez données. Je vous ai pris en affection, & je suis content de vous, je vous assure. Expliquez-moi votre affaire, que je voie si elle n ’ est point trop difficile, & je me ferai prier ou non. ANGÉLIQUE, à Merlin Ah ! mon pauvre Enfant, tâche à faire ce qu ’ on te dira, & sois assuré d ’ une parfaite récompense. Je te donnerai … DORANTE Bon, Madame, c ’ est bien l ’ argent qui le gouverne ! Vous ne le connaissez pas, Madame : il ne tient qu ’ à lui d ’ en avoir autant qu ’ homme de France. MERLIN, (à part) Comment diantre* ! M ’ aurait-il reconnu ? DORANTE Demandez-lui si je me trompe. MERLIN Monsieur … Scène III 129 <?page no="130"?> DORANTE Eh, allons, allons ! Parlons franchement, mon ami. Je suis bon prince, comme tu vois. Je me connais en gens, & toute ta science ne se borne point à bien faire un message & à peigner une perruque. Plaît-il ? MERLIN Monsieur … DORANTE Qu ’ en penses-tu, Lisette ? Regarde-le un peu. Hem ? Qu ’ en dis-tu ? LISETTE Je lui trouve quelque chose de grand, quelque chose d ’ illustre dans sa physionomie. MERLIN Ma physionomie est assez heureuse. (A part). J ’ enrage, me voilà découvert. DORANTE Nous nous sommes vus quelque part, & tu ne te nommais pas Merlin en ce temps-là. Tu es un adroit*, mon ami. MERLIN, à part Tout est perdu ! (haut) Monsieur, je ne me remets pas. DORANTE Là, ne te trouble point. Mon dessein n ’ est pas de te nuire, mais puisque tu m ’ as fait l ’ honneur de me choisir pour ton maître 7 , il est juste que je profite de tes petits talents. MERLIN Monsieur … LISETTE Eh, mort de ma vie* ! tu fais bien des façons pour avouer la chose. Est-ce un si grand crime, & n ’ y a-t-il pas aujourd ’ hui mille honnêtes gens qui s ’ en mêlent ? 7 A noter ici ce rapport ambigu entre maître et valet dont le théâtre comique fit souvent sa matière, où le rapport de forces bouscule les usages et la bienséance : le valet devient factotum, prête-nom, conseiller occulte, et gagne en envergure et en hardiesse. Le 5 septembre 1720, Madame Palatine, mère du Régent, observe : « Les jeunes seigneurs du temps actuel se sont trop commis avec leurs laquais. Ils s ’ en servent pour accomplir toutes sortes d ’ infamies et n ’ osent plus leur dire quoi que ce soit : les laquais sont les maîtres ». 130 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="131"?> MERLIN Eh bien, monsieur, puisqu ’ il faut dire comme vont les choses, il est vrai que je me suis autrefois mêlé de quelques petites bagatelles*, mais je vous assure que j ’ ai tout oublié. Je ne vous conseille pas de jouer* de moitié avec moi, je vous ferais perdre infailliblement. DORANTE Non, non, garde tes trente pistoles : je ne te les ai pas données pour jouer* de moitié. C ’ est déjà quelque chose que de s ’ être mêlé autrefois de la bagatelle*, & il n ’ est 8 pas que tu n ’ en saches assez pour ce qu ’ il nous faut. MERLIN Mais au moins, Monsieur, je vous prie de ne me point engager dans quelque mauvaise affaire. Je ne suis pas encore trop bien raccommodé avec la Justice, & nous boudons ensemble depuis quelque temps. DORANTE Ce sont les petits différends* que tu as eus avec elle, qui t ’ ont fait mettre en condition*, n ’ est-ce pas ? MERLIN Mais Monsieur, puisque vous devinez si bien les choses, je ne vous nierai point que quelques unes de ces petites bagatelles*, quelques décrets* mal purgés* m ’ on fait résoudre à me mettre auprès de quelque honnête personne qui eût besoin de moi, & qui m ’ honorât de sa protection en cas de besoin. DORANTE Tu peux t ’ assurer de tout cela avec moi si tu me sers sans me trahir. Ne connaîtrais-tu point un certain Chevalier de Bellemonte, par hasard ? MERLIN Le Chevalier de Bellemonte ? LISETTE Rêve* un peu, tâche de rappeler ta mémoire. DORANTE Il est peut-être de tes amis. ANGÉLIQUE Vous rêvez , Dorante, de croire que le Chevalier soit ami de votre valet. 8 Il n ’ est pas que : ce n ’ est pas rien que tu en saches assez. Peu clair. Scène III 131 <?page no="132"?> DORANTE Non, non, Madame : cette pensée n ’ est pas sans fondement, & je vous réponds qu ’ il n ’ y a pas quatre ans que Merlin était chevalier d ’ aussi grande conséquence* que celui auquel nous avons affaire. MERLIN Ah ! C ’ est à Lyon que vous m ’ avez vu sans doute ! Je n ’ ai jamais été chevalier que dans cette ville-là. DORANTE Que vous disais-je, Madame ? Hé bien, crois-tu connaître celui que je t ’ ai nommé ? MERLIN Ce nom de Bellemonte a assez l ’ air de quelques unes de nos seigneuries, mais il me semble que je n ’ en ai pas encore ouï parler. LISETTE Il faut lui faire voir le Chevalier, il le connaîtra peut-être. MERLIN Je pourrais bien le voir sans le connaître, car on change de personnages dans le monde. Tantôt on est marquis, tantôt chevalier, puis marchand, quelquefois abbé, financier souvent. Que sais-je, moi ? Dans la dernière affaire qui m ’ est arrivée, je faisais le commissaire*. ANGÉLIQUE Il nous dit là des choses assez particulières*. DORANTE Il en sait beaucoup, Madame, je vous assure. LISETTE Le joli garçon ! DORANTE Comment ferons-nous ? MERLIN Si vous pouvez me faire jouer avec votre homme pour peu que nous travaillions ensemble tête à tête, je vous dirai bientôt ce qu ’ il sait, de quelle école* il est sorti, & quelque chose de plus peut-être. DORANTE Me réponds-tu de cela ? 132 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="133"?> MERLIN Oui, Monsieur, je vous en réponds. Nous nous connaissons en joueurs, nous autres, comme les peintres se connaissent en tableaux 9 . LISETTE Cela est admirable. DORANTE Viens, suis-moi, & pendant que j ’ irai chez mon oncle, va prendre un de mes habits. Je te mettrai aux prises* avec notre homme. ANGÉLIQUE Où croyez-vous le pouvoir joindre, Dorante, DORANTE Que Lisette se trouve dans votre chambre : je veux que la scène se passe dans votre cabinet*. Adieu, voilà Madame votre Mère. Je suis ici dans quelques moments 10 LISETTE Oh, parbleu* ! Monsieur le Chevalier, nous saurons ce que vous savez faire 11 ! SCÈNE IV DORIMÈNE, ANGÉLIQUE, LISETTE, TOPAZE 12 DORIMÈNE Oui, Monsieur, ma résolution est prise, & c ’ est à vous de voir si vous me pouvez faire toucher cet argent aussitôt que je serai arrivée. LISETTE, à Angélique Quel pèlerinage 13 va-t-elle faire ? ANGÉLIQUE Je ne sais. DORIMÈNE A quoi rêvez*-vous ? 9 Parallèle étrange esquissé entre le connaisseur de tableaux et le joueur professionnel. 10 Ici sortent Dorante et Merlin, ce que ne signale aucune didascalie. 11 Lisette s ’ adresse au Chevalier absent, qui n ’ apparaît qu ’ à la scène 13. 12 Topaze : ce nom de pierre précieuse ne fait pas deviner d ’ emblée un fabricant ou un marchand de bijoux. 13 pèlerinage : façon plutôt ironique de parler de voyage. Scène IV 133 <?page no="134"?> TOPAZE Ce n ’ est point la somme qui m ’ embarrasse, & Dieu merci, nous sommes en état, mes correspondants & moi, de faire tous les jours de plus grosses affaires. Mais les bijoux que vous avez envoyés ce matin chez moi, ne valent point à beaucoup près l ’ argent que vous en voulez avoir, & vous savez, Madame, que dans le temps où nous sommes, on ne se charge guère de bijoux qu ’ on ne les ait à grand marché*. DORIMÈNE Bons dieux ! Monsieur Topaze, que vous faites le difficile : comme si nous ne savions pas de quel profit vous sont les bijoux, & combien vous faites votre compte à les vendre trois fois plus qu ’ ils ne valent aux jeunes gens de famille qu ’ on vous adresse quand ils ont affaire* d ’ argent. TOPAZE Cela va bien changer, Madame. Le Lansquenet* défendu nous coupe la gorge*, & voilà le commerce ruiné en France. DORIMÈNE Cela est vrai : Paris va devenir désert assurément, si l ’ on ne réforme* cette défense. TOPAZE Paris ! Paris verra ce qu ’ il perd en nous perdant, surtout. ANGÉLIQUE, (bas, à Lisette) Ah, bons dieux ! Lisette, aurait-elle fait dessein d ’ aller demeurer à la campagne 14 ? LISETTE J ’ en meurs de peur aussi bien que vous. DORIMÈNE Mon pauvre Monsieur Topaze, mon départ ne peut être trop prompt à ma fantaisie*. Finissons notre affaire le plus tôt que nous pourrons. TOPAZE Relâchez-vous de quelque chose, Madame, & nous n ’ aurons pas de peine à conclure. Je vous fournirai les quinze mille livres en belles & bonnes lettres de change* payables à vue. 14 Cette campagne désigne l ’ Île de France autour de la capitale, toute parsemée de propriétés de villégiatures à l ’ usage des Parisiens aisés. 134 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="135"?> DORIMÈNE Je passerai chez vous cette après-dînée, & nous terminerons toutes choses. TOPAZE Je vous attendrai, Madame 15 . SCÈNE V DORIMÈNE, ANGÉLIQUE, LISETTE DORIMÈNE Hé bien, ma Fille, voilà un terrible coup à quoi je ne m ’ attendais guère. Tout est ruiné, ma fille, voilà ta fortune perdue, ma pauvre enfant. ANGÉLIQUE Comment donc, Madame ? DORIMÈNE Comment ? Le Chevalier de Bellemonte allait gagner tout l ’ argent de Paris, & j ’ avais parole qu ’ il t ’ épouserait. ANGÉLIQUE Je vous suis bien redevable, Madame, des vues que vous aviez pour ma fortune, mais le Chevalier … DORIMÈNE Ce ne sont point des chimères*. Il a des secrets admirables pour gagner à coup sûr au lansquenet.* LISETTE Et cela, sans qu ’ il y ait la moindre petite ombre de friponnerie. Il est adroit comme un singe, au moins. DORIMÈNE Oh ! pour cela, il joue le plus honnêtement du monde. N ’ est-il pas vrai, Lisette ? LISETTE Oui, Madame. ANGÉLIQUE Je le veux croire, Madame, pour lui faire honneur, & pour vous faire plaisir, mais en vérité … 15 Ici, sort Topaze. Scène V 135 <?page no="136"?> DORIMÈNE Il ne nous 16 reste qu ’ une petite ressource dans notre affliction, & je suis bien aise de vous informer du dessein où nous sommes, le Chevalier & moi. ANGÉLIQUE, bas, à Lisette Ah ! Lisette, voilà une ressource qui me fait trembler ! DORIMÈNE Qu ’ avez-vous ? ANGÉLIQUE Rien, madame. DORIMÈNE Je crois, ma fille, que vous serez ravie de ma résolution : les jeunes personnes sont ordinairement bien aises de voyager. LISETTE, (à part) En voici bien une autre. ANGÉLIQUE Comment donc, Madame, où voulez-vous aller ? DORIMÈNE En Angleterre, ma Fille. ANGÉLIQUE En Angleterre, Madame ? LISETTE Passer la mer comme des hirondelles 17 ). ANGÉLIQUE Avez-vous bien songé, Madame … DORIMÈNE J ’ ai fait toutes les réflexions qu ’ il a fallu faire. C ’ est un Pérou* que l ’ Angleterre pour un habile joueur comme le Chevalier, & la plupart de ces gros milords ne savent que faire de leur argent. 16 Nous préférons la leçon (plus cohérente ? ) nous, comme si Dorimène tenait à confondre les intérêts de sa fille avec les siens. 17 De fait, les hirondelles font dans l ’ année l ’ aller et retour migratoire entre Europe et Afrique, passant par la Méditerranée. Faut-il cependant invoquer ici ces poissons à amples nageoires, appelés hirondelles de mer ? Londres cependant était réputée pour attirer les joueurs d ’ habitude et de profession. 136 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="137"?> ANGÉLIQUE, à part Ah ! juste Ciel, que je suis malheureuse ! DORIMÈNE Quand nous aurons épuisé l ’ Angleterre, nous passerons en Hollande. Il y a de bonnes bourses 18 encore en ce pays-là. LISETTE Assurément, & si vous ruinez la Hollande, je vous conseille de ne pas aller plus loin, Madame, & de regagner Paris au plus vite. DORIMÈNE Moi ? je n ’ y remettrai les pieds de ma vie, que le Lansquenet* n ’ y soit rétabli. SCÈNE VI DORIMÈNE, LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, LISETTE LISETTE Voilà Madame la Comtesse qui fera le voyage 19 avec vous, si vous voulez. LA COMTESSE Bonjour, ma chère. Qu ’ est-ce c ’ est donc que ceci ? Où est tout notre monde aujourd ’ hui ? Quels paresseux ! Le Chevalier n ’ est point encore venu. Où est Monsieur l ’ abbé, ma mignonne ? Et le petit caissier ? Je ne le vois point. Il faut que la marquise soit malade, puisqu ’ elle n ’ est point arrivée la première. LISETTE, à part Diantre soit de l ’ extravagante* ! LA COMTESSE Allons donc, des tables, des cartes 20 ! Quel abandonnement* ! Il n ’ y a encore rien de préparé. DORIMÈNE Hé, Madame, quel contretemps* de plaisanterie ! 18 Allusion à l ’ opulence des bourgeois des Pays-Bas ? Il y avait aussi une Bourse dans les villes principales. 19 Lisette fait référence au projet de Dorimène d ’ aller s ’ établir en Angleterre. 20 L ’ exhortation de la Comtesse rappelle que les séances de jeux requéraient l ’ installation préalable de tables à jouer, de sièges nombreux, et d ’ accessoires indispensables : cartes, dés, cornet, etc. Scène VI 137 <?page no="138"?> LA COMTESSE Je ne vins point hier, mais vous n ’ avez point de reproche à me faire : je ne sortis pas de la journée. Je m ’ étais purgée 21 par précaution, & je ne voulais voir personne. LISETTE Ah, ah ! Vous ne savez donc point encore les nouvelles ? LA COMTESSE Pardonnez-moi, j ’ en sais quelqu ’ une. Notre jeune Allemand m ’ a conté ce matin à ma toilette* quelque chose de particulier. La petite procureuse, j ’ en suis fâchée vraiment, c ’ est une bonne petite femme. Elle emprunta il y a quelques jours sur un collier de mille écus six-vingts* pistoles qu ’ elle perdit ici le lendemain. DORIMÈNE Hé bien, Madame ? LA COMTESSE Hé bien, Madame, le collier faux qu ’ elle avait acheté pour remplacer le sien, n ’ était point tout à fait semblable. Monsieur le Procureur s ’ en est aperçu, & il l ’ a querellée d ’ une manière épouvantable. LISETTE Le ridicule ! LA COMTESSE N ’ a-t-elle pas fait un grand crime de perdre six vingts pistoles ? Mais ces bourgeois sont bien brutaux*, ma mignonne. DORIMÈNE Oh ! pour cela, leurs manières sont bien différentes de celles des gens de qualité*. ANGÉLIQUE, (à part) Je suis dans un étrange* accablement, Lisette. LISETTE, à part Allez vous reposer dans votre cabinet*. Je vous avertirai quand Dorante sera venu. 21 Précaution en effet : en termes plus choisis, la Comtesse a pris médecine. 138 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="139"?> SCÈNE VII DORIMÈNE, LA COMTESSE, CLITANDRE, LISETTE LA COMTESSE Ah ! ah ! le troupeau 22 se rassemble à la fin. Voilà Clitandre le bel esprit.* CLITANDRE Madame, je vous donne le bonjour. LA COMTESSE Qu ’ il est triste, ma bonne ! Bonjour, Clitandre. Allons, gai, gai* ! Il perdit son argent hier, je gage. CLITANDRE Hé ! Madame, plût au Ciel que j ’ eusse perdu mille pistoles 23 , & que ce malheurlà ne fût point arrivé ! DORIMÈNE Ah ! Clitandre, que je vous sais bon gré d ’ être sensible à cet accident* ! LA COMTESSE Comment donc ? Que voulez-vous dire ? Vous êtes, je crois, de concert pour me plaisanter l ’ un & l ’ autre. Plus je vous regarde, & moins je vous comprends tous deux. Quel malheur ? Quel accident* ? De quoi parlez-vous ? Il semble que vous prévoyiez la fin du monde, & qu ’ elle soit prête d ’ arriver. CLITANDRE Madame la Comtesse ignore apparemment que le lansquenet *est défendu. LA COMTESSE On a défendu le lansquenet ? CLITANDRE Eh oui, Madame, on a défendu le lansquenet. LA COMTESSE Vous vous moquez, Clitandre, cela ne se peut pas, & c ’ est comme si l ’ on défendait de dormir 24 . 22 Troupeau (bêlant ? ) : terme moqueur et condescendant. 23 Mille pistoles : deux mille livres, somme considérable. 24 L ’ exercice du jeu est ici assimilé à une fonction naturelle, tout comme le manger et le dormir. Scène VII 139 <?page no="140"?> CLITANDRE Pour moi, j ’ aimerais autant qu ’ on m ’ eût défendu le boire & le manger. DORIMÈNE Il est vrai qu ’ il vaut autant mourir. LA COMTESSE Mais cela ne se peut pas, vous dis-je encore une fois. CLITANDRE Eh, Madame la Comtesse, je vous dis ce que tout Paris sait, ce que tout Paris dit, & ce que j ’ ai entendu publier *ce matin sous mes fenêtres. LA COMTESSE Ah, publier ! Publier, c ’ est autre chose. Ces publications* sont pour le peuple, pour les laquais, pour la canaille* à qui l ’ on fait bien de défendre certains Jeux qui ne sont faits que pour les gens de qualité. CLITANDRE Oui, madame, vous avez raison : ce sont les laquais & la canaille* à qui l ’ on défend de jouer le lansquenet sous peine de payer mille écus d ’ amende. LA COMTESSE Mille écus, mille écus ! Mais vraiment vous n ’ y songez pas, vous avez mal entendu, Clitandre, & il me semble que si la défense était pour les personnes de condition*, elles 25 valent assez la peine qu ’ on leur signifie la chose chez elles, sans la leur publier au coin des rues. CLITANDRE Que voulez-vous que je vous dise, Madame ? Ce sont des affaires qui se font ordinairement ainsi. UN LAQUAIS 26 Voilà Madame l ’ Intendante 27 dans votre antichambre, qui se trouve mal, je crois. 25 Ils dans le texte, syllepse grammaticale, non-accord de genre signalé par André Blanc. Nous la corrigeons. 26 Ce Laquais est mentionné dans la liste initiale, mais apparaît ici sans être autrement signalé. 27 Cette Intendante est l ’ épouse d ’ un officier chargé de gérer les biens et les intérêts d ’ un seigneur, d ’ un haut magistrat ou d ’ un haut administrateur, etc. Cela n ’ en fait pas forcément une femme de qualité. 140 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="141"?> DORIMÈNE Voyez ce que c ’ est, Lisette. LA COMTESSE Est-ce cette Intendante qui perdit tant d ’ argent il y a huit jours ? DORIMÈNE Elle-même. CLITANDRE Oh, parbleu* ! elle a de quoi perdre. Son mari a ruiné le maître dont il gouverne les affaires, mais je crois qu ’ il sera bientôt ruiné lui-même par les dépenses de sa femme. SCÈNE VIII DORIMÈNE, LA COMTESSE, L ’ INTENDANTE, CLITANDRE, LISETTE L ’ INTENDANTE Un fauteuil, ma pauvre Lisette, un fauteuil. Ah ! je n ’ en puis plus ! DORIMÈNE Qu ’ est-ce que ceci ? Madame l ’ Intendante qui se meurt. L ’ INTENDANTE Ah ! Madame, le moyen de vivre après un coup comme celui-là. On ne jouera plus au lansquenet*. LISETTE Allons, allons, Madame, contre fortune bon c œ ur 28 : vous jouerez à quelque autre jeu où vous gagnerez davantage. CLITANDRE, à la Comtesse Vous le voyez, Madame, la publication est pour tout le monde, & vous ne pouvez pas dire qu ’ une Intendante ne soit une personne de fort grosse qualité. L ’ INTENDANTE Eh ! mon pauvre Clitandre, que me sert-il d ’ en avoir, de la qualité ? Ai-je plus de privilège* que les autres ? Et le lansquenet … Ah ! Lisette, je me meurs ! 28 Citation incomplète d ’ un fameux proverbe : faire contre mauvaise fortune bon c œ ur. Scène VIII 141 <?page no="142"?> LISETTE Madame a raison : quoiqu ’ elle soit femme de qualité, le lansquenet n ’ est-il pas aussi bien défendu pour elle que pour sa belle-s œ ur, qui n ’ est que la femme d ’ un apothicaire* ? CLITANDRE Elle me ferait rire, malgré mon chagrin … LISETTE, à l ’ Intendante Eh ! allons, allons, Madame ! Revenez à vous, s ’ il vous plaît. LA COMTESSE Mais vraiment, c ’ est tout de bon qu ’ elle est évanouie ? DORIMÈNE Evanouie ! CLITANDRE Parbleu*, il n ’ y a point à rire à cela, Mesdames. LA COMTESSE Hé ! tôt, tôt, de l ’ Eau de la Reine de Hongrie, du papier brûlé, du vinaigre : il faut commencer par la délacer 29 ! LISETTE Bon, bon, laissez-moi faire seulement, j ’ ai dans ma poche un remède bien meilleur que tous ceux-là. DORIMÈNE Un jeu de cartes ! Qu ’ en veux-tu faire ? LISETTE C ’ est un jeu de lansquenet, & il n ’ y a point de joueuse que cela ne ressuscite en moins de rien. Vous allez voir. CLITANDRE Elle est folle, Madame. Il faut songer sérieusement à cet évanouissement-là. 29 Délacer : défaire lacets et corps de baleine qui risque d ’ étouffer la dame évanouie. L ’ Eau de la reine de Hongrie, fabriquée à partir de fleurs de romarin émondées et trempées dans du vin « bien rectifié », liquide rouge clair servant de remontant, qui rendait euphorique Mme de Sévigné (lettre du 16 octobre 1675). Pour calmer les points à la tête de Louis XIV accablé par les parfums, on faisait brûler du papier. Lisette va se servir d ’ un jeu de cartes pour faire revenir à elle par sympathie la joueuse acharnée. 142 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="143"?> L ’ INTENDANTE Ah ! juste Ciel ! LISETTE Eh bien ! que vous ai-je dit ? LA COMTESSE Voilà qui est tout à fait extraordinaire. LISETTE C ’ est une belle chose que la sympathie*, n ’ est-il pas vrai ? DORIMÈNE Allons, Madame, quel accablement est-ce là ? L ’ INTENDANTE Je n ’ en reviendrai point, Madame, que vous ne m ’ ayez promis de m ’ accorder une grâce. DORIMÈNE Vous êtes en droit de me commander, madame, je fais gloire de vous obéir. L ’ INTENDANTE Je suis bien heureuse que Madame la Comtesse & Clitandre se rencontrent ici. CLITANDRE Puis-je vous être utile à quelque chose, Madame ? LA COMTESSE Je suis tout à votre service : ordonnez, me voilà prête. L ’ INTENDANTE Il viendra quelques personnes encore, que je prierai de la même chose, & je ne crois pas qu ’ elles 30 me refusent. DORIMÈNE Parlez, Madame, que souhaitez-vous ? L ’ INTENDANTE Je voudrais bien, Madame, que malgré la défense, nous jouassions encore quelques reprises* de lansquenet. 30 Même remarque qu ’ à la note 25. Scène VIII 143 <?page no="144"?> LA COMTESSE Madame l ’ Intendante a raison, Madame. Allons, allons, des cartes seulement, vite, dépêchons ! Nous ne manquerons pas de joueuses, sur ma parole. DORIMÈNE Mais vous n ’ y songez pas, Madame, et les mille écus que l ’ on court risque de payer ? les affronts* à quoi l ’ on s ’ expose … LA COMTESSE Bon, bon, voilà de belles bagatelles *! Qui est-ce qui saura que nous jouons ? Nous serons tous intéressés à ne le point dire, & quand nous serions surpris* une fois le mois, ce n ’ est pas une affaire. Il faut payer les mille écus comme l ’ on paie les cartes, il n ’ y a rien de plus facile. L ’ INTENDANTE Oui, Madame la Comtesse le prend bien. Allons, Madame, de grâce, commençons à jouer, je vous en conjure ! DORIMÈNE Mais, Madame, j ’ ai peut-être plus de passion pour le jeu que vous n ’ en témoignez vous-même, mais vous savez de quelle conséquence … L ’ INTENDANTE Eh ! Madame, nous ne jouerons que jusqu ’ à ce que j ’ aie regagné les mille pistoles que je perdis la semaine dernière. Après cela, je vous promets de renoncer au jeu pour toute ma vie. DORIMÈNE Mais, Madame, si vous continuez à perdre ? L ’ INTENDANTE Mais, Madame, je gagnerai indubitablement. Je n ’ ai engagé mes pierreries que sur ce pied-là*, & il faut que je les retire dans six semaines au plus tard, car Monsieur l ’ Intendant arrive. LA COMTESSE Ah ! voilà notre petit caissier qui sait la nouvelle, car il paraît bien en colère. 144 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="145"?> SCÈNE IX DORIMÈNE, LA COMTESSE, L ’ INTENDANTE, LE CAISSIER 31 (31), CLITANDRE LE CAISSIER Comment donc, Madame ! Est-ce que l ’ on ne joue pas aujourd ’ hui ? Je ne vois point de carrosses à votre porte, personne dans le logis. Qu ’ est-ce que cela veut dire ? LA COMTESSE Monsieur, faites-nous justice de cette défense-là. L ’ INTENDANTE Faites-moi raison, Monsieur, du procédé de Madame qui ne veut plus que l ’ on joue chez elle au lansquenet, de peur qu ’ il ne lui en coûte mille écus. Cela se doit-il faire, Monsieur, & n ’ est-ce pas une chose qui crie vengeance ? LE CAISSIER Il n ’ y aurait plus de lansquenet ici ! Oh ! parbleu* ! je prétends bien qu ’ on y joue, moi, & nous verrons si j ’ en aurai le démenti*. CLITANDRE Ah ! ah ! voici un homme d ’ un assez plaisant caractère* ! DORIMÈNE Monsieur, Monsieur Surat, vous vous oubliez, & vous devriez un peu songer qu ’ on ne parle point de la sorte dans une maison comme la mienne. LE CAISSIER Oh ! ventrebleu* ! Madame, on y jouera comme de coutume, ou je ferai beau bruit pour mon argent, je vous en réponds ! DORIMÈNE Que voulez-vous donc dire, pour votre argent ? LE CAISSIER Oui, Madame, pour mon argent, morbleu ! Je suis ruiné si l ’ on ne joue, mais ventrebleu* ! vous jouerez les uns & les autres jusqu ’ à ce que je sois payé de ce qui m ’ est dû. Je suis au désespoir, voyez-vous, & j ’ ai déjà voulu me pendre trois fois depuis ce matin. 31 Ce caissier doit être un trésorier, un chargé d ’ affaire, peut-être un banquier préposé aux jeux d ’ argent. Scène IX 145 <?page no="146"?> CLITANDRE Le pauvre diable ! Il me fait pitié ! LE CAISSIER Monsieur, Monsieur Clitandre, vous, Madame la Comtesse, et vous, Madame, je vous en fais les juges, s ’ il vous plaît. Vous êtes des personnes raisonnables, & vous savez avec quelle bonne foi j ’ ai prêté mon argent au tiers et quart* depuis près de deux ans. CLITANDRE Assurément, c ’ est un bon garçon qui ne cherchait qu ’ à faire plaisir. LE CAISSIER A l ’ un cinquante pistoles, à l ’ autre deux cents, mille écus à celui-ci, quatre cents écus à celui-là. Il m ’ est dû plus de vingt cinq mille francs à l ’ heure qu ’ il est, Monsieur, & je n ’ ai point d ’ autres sûretés* que de vieilles cartes à poste 32 . LA COMTESSE Voilà de l ’ argent perdu, si l ’ on ne joue plus. LE CAISSIER Oh ! Madame, on jouera, s ’ il vous plaît. Tête bleu* ! je n ’ en serai pas la dupe ! Où diantre pourrais-je rattraper tous ceux qui me doivent ? Pour deux ou trois personnes qui voudront bien payer, il y en aurait cinquante dont je ne tirerais jamais un sou. Voilà, Monsieur Clitandre qui me doit cent cinquante pistoles, par exemple, je sais bien pour lui qu ’ il ne se fera pas tirer l ’ oreille, mais … CLITANDRE Moi, parbleu* ! Je ne vous dois payer qu ’ à carte laissée 33 . Faites-moi jouer, si vous voulez que je m ’ acquitte ! LE CAISSIER Hé bien ! Madame 34 , que me feront les fripons, si les honnêtes gens agissent de cette manière ? Oh ! tête bleu* ! je vous fera jouer, je vous en réponds ! Allons, Madame, des cartes, je vous en prie, ou je vais tout tuer ! 32 Cartes à poste : Selon Furetière, « Se dit aussi dans les académies de jeu, où il y a des gens qui prêtent à poste, c ’ est-à dire qui prêtent tant d ’ intérêt de l ’ argent qu ’ ils prêtent aux joueurs dont ils se remboursent, lorsqu ’ ils leur voient arriver quelque coup favorable ». 33 Cartes laissées : Quand on quitte le jeu dans une conjoncture heureuse. Mais comment savoir, si le caissier ne prête plus rien à Clitandre qui est déjà son débiteur pour 250 pistoles ? 34 Ici, le caissier s ’ adresse à Dorimène, hôtesse en ces lieux où les jeux s ’ organisent. 146 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="147"?> DORIMÈNE Monsieur, Monsieur le caissier, si je fais monter quelques laquais … LE CAISSIER Ventrebleu* ! Madame, qu ’ on me donne des cartes ou je tuerai quelqu ’ un, vous dis-je encore une fois ! DORIMÈNE Vous êtes un fou, mon ami, & c ’ est en fou que je vais vous faire traiter. Holà, quelqu ’ un ! L ’ INTENDANTE Eh ! Madame ! LE CAISSIER Oui, Madame, je suis fou, & je suis en droit de l ’ être pour les vingt cinq mille francs qu ’ il m ’ en coûte. LA COMTESSE Le pauvre petit bonhomme ! Il a raison dans le fond, cet argent-là n ’ est peutêtre pas à lui, & je le trouve fort embarrassé. LE CAISSIER C ’ est justement cela, Madame. Il faut que je rende mes comptes au premier jour*, & il y aura plus de vingt cinq mille francs à dire*. L ’ INTENDANTE Il me fait songer à mes pierreries : il faut que nous jouions, Madame, absolument, vous avez beau faire. LE CAISSIER Eh ! morbleu, Madame, je vous en conjure ! LA COMTESSE Allons, ma mignonne, un peu de pitié pour ce pauvre petit bonhomme. DORIMÈNE Mais Madame, je ne veux point qu ’ il m ’ en coûte mille écus. LA COMTESSE Par charité, ma bonne ! DORIMÈNE Je ne suis point en état de faire des charités si considérables. Scène IX 147 <?page no="148"?> LE CAISSIER Tête bleu* ! Madame, cela n ’ est pas bien. Vous me mettez au désespoir, je me pendrai absolument, mais je tuerai quelqu ’ un avant que de me pendre. DORIMÈNE Vous êtes un extravagant.* Faites-vous payer comme il vous plaira, & prenezvous de vos chagrins à ceux qui vous doivent. LE CAISSIER Non, morbleu ! c ’ est à vous, c ’ est vous qui avez profité de mon argent. Vous ne m ’ engagiez à le prêter aux joueurs, qu ’ afin de le leur gagner dans la suite, mais par la morbleu* ! je passerai cet article-là dans mes comptes, & vous aurez à faire à forte partie 35 *. CLITANDRE Cette affaire-ci est plus fâcheuse pour lui que pour un autre, & je vous assure qu ’ il perd beaucoup. SCÈNE X DORIMÈNE, LA COMTESSE, L ’ INTENDANTE, ÉRASTE, CLITANDRE, LISETTE ÉRASTE Eh ! bons dieux ! Mesdames, qu ’ avez-vous fait à ce pauvre petit caissier ? Je viens de le rencontrer, il sort d ’ ici dans une rage épouvantable. LA COMTESSE Il prend les choses à c œ ur, le petit homme. L ’ INTENDANTE N ’ a-t-il pas raison de se désespérer ? Je ne sais qui me tient que je n ’ en fasse autant, & si trois ou quatre personnes de résolution voulaient se désespérer avec moi, cela ferait peut-être ouvrir les yeux sur les désordres que cette défense va causer. ÉRASTE Oh ! pour cela, Madame, il est sûr qu ’ on n ’ a point fait assez de réflexion sur les inconvénients qui en peuvent arriver. 35 Le caissier sort de scène. Entre Éraste. 148 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="149"?> DORIMÈNE Vous pensez vous moquer, Éraste, mais je vous assure qu ’ il y a bien des choses à dire là-dessus. ÉRASTE Moi, Madame ? je ne raille point, & il faut savoir à combien de choses & à combien de gens le lansquenet était utile. CLITANDRE Cela passe* l ’ imagination. ÉRASTE Une Dame recevait-elle un bijou considérable de quelque amant, le mari n ’ avait rien à dire, sa femme l ’ avait gagné au lansquenet. LA COMTESSE Il a raison, cela était fort commode. ÉRASTE Un fils de famille empruntait à grosses usures 36 , faisait une dépense enragée, le père ne s ’ embarrassait pas de cela. Il admirait le bonheur de son fils, & l ’ utilité du lansquenet. L ’ INTENDANTE Cela est vrai, Madame. Il y a mille gens intéressés dans cette affaire, & il faut représenter* toutes ces choses-là. ÉRASTE Moi, qui vous parle, moi, je suis à présent l ’ homme du monde le plus embarrassé. CLITANDRE Comment donc ? Que vous importe à vous que le lansquenet soit défendu. Vous ne jouiez quasi point, non plus que Dorante 37 . ÉRASTE Cela est vrai, mais on croyait que je jouais du moins, & le lansquenet me servait à ménager la réputation de vingt femmes que je considère, & quelque dépense que je fisse, j ’ en faisais honneur au lansquenet. 36 à grosses usures : à gros intérêts. On peut songer au Valère du Joueur de 1696. 37 Dorante, qui a été vu et entendu au début de la comédie, mais qu ’ on a peut-être un peu oublié. A noter cet imparfait de l ’ indicatif qui se réfère au temps (pas si lointain) précédant l ’ interdiction du 18 juillet. Scène X 149 <?page no="150"?> LA COMTESSE Hé bien ! voilà vingt femmes perdues de réputation. Madame, on n ’ a point pensé à tout cela, assurément. DORIMÈNE Bon, Madame, ce n ’ est rien encore que ce qu ’ il dit là. Mais tous les jeunes gens de Paris que voilà désoeuvrés à l ’ heure qu ’ il est, qui ne savent où donner de la tête ? LISETTE Pour moi, je tremble des occupations qu ’ ils se vont faire. SCÈNE XI DORIMÈNE, LA COMTESSE, L ’ INTENDANTE, ANGÉLIQUE, CLITANDRE, ÉRASTE, LISETTE DORIMÈNE Ah ! vous voilà ! D ’ où venez-vous, Angélique ? ANGÉLIQUE Je viens de votre chambre, où j ’ ai laissé Monsieur le chevalier qui joue au piquet 38 avec un jeune homme que je ne connais point. Dorante les regarde jouer. LISETTE Ma foi, je ne les ai regardés qu ’ un moment, & la tête m ’ en fait mal. Il n ’ y a rien de plus triste que ce piquet, & c ’ est ce jeu-là qu ’ il fallait défendre, & non pas le lansquenet, qui est le plus beau jeu du monde, le plus universel, & celui où l ’ on peut faire le moins de friponneries. CLITANDRE Cela me passe*, en effet. Attaquer directement ce pauvre lansquenet, & souffrir les autres jeux ! 38 Le piquet, jeu de cartes savant, où « deux joueurs s ’ affrontent pour marquer des points de combinaison et faire des levées sans atout » (Th. Depaulis). Mme de Maintenon et son cercle intime (Mmes de Dangeau, de Caylus, d ’ O, etc.) s ’ adonnaient volontiers au piquet qui ne nécessitait sans doute pas des mises énormes, et de toute façon, n ’ était pas touché par l ’ interdiction du 18 juillet. 150 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="151"?> LISETTE Oui, pourquoi ne pas défendre ces vilains jeux d ’ exercice 39 , où l ’ on gagne le plus souvent de bonnes pleurésies*, & où l ’ on court risque à tous moments d ’ être assommé de quelques coups de balle ? LA COMTESSE Oh ! pour moi, je vous réponds que si on ne rétablit le lansquenet, j ’ apprendrai à jouer à la paume, assurément. Car enfin il faut bien qu ’ une femme de qualité joue, & je ne comprends pas qu ’ il y ait d ’ autres jeux pour les gens de qualité, que la paume & le lansquenet 40 . N ’ est-il pas vrai, ma mignonne ? ANGÉLIQUE Vous avez raison, Madame. SCÈNE XII DORIMÈNE, LA COMTESSE, L ’ INTENDANTE, LE MARQUIS, ÉRASTE, CLITANDRE, ANGÉLIQUE, LISETTE LE MARQUIS Allégresse, Madame, allégresse* ! tout va le mieux du monde, nous jouerons malgré les jaloux, je cours pour vous en avertir. L ’ INTENDANTE Mon pauvre Marquis, que je vous embrasse pour une si bonne nouvelle ! LA COMTESSE Le Ciel en soit loué. Je savais bien, moi, que cette défense ne pouvait pas durer. Allons, recouvrons le temps perdu, s ’ il vous plaît, Messieurs. CLITANDRE Serait-il possible, Marquis, que ce n ’ eût été qu ’ une fausse alarme ? DORIMÈNE Tout Paris l ’ aurait prise bien mal à propos. LE MARQUIS Non, vraiment, ce n ’ est point une fausse alarme, & la défense est très expresse. 39 Jeux d ’ adresse : jeux physiques et d ’ adresse en salle ou plein air, mail, paume, volant, boules, etc. 40 Comment la Comtesse peut-elle passer indifféremment des sports à des jeux de cartes, de hasard ou non ? Scène XII 151 <?page no="152"?> ÉRASTE Que venez-vous donc nous dire ? LA COMTESSE Il ne fallait point tant accourir. L ’ INTENDANTE Vous moquez-vous, Monsieur le Marquis ? LE MARQUIS Non, Madame, & malgré la rigueur de la défense, il ne tiendra qu ’ à vous de jouer tant qu ’ il vous plaira, & sans craindre les commissaires. LA COMTESSE Si je joue tant qu ’ il me plaira, je jouerai le jour & la nuit, assurément. DORIMÈNE Proposez-nous donc votre expédient. ÉRASTE Il va vous proposer de jouer sur les tuiles entre deux gouttières 41 . LA COMTESSE J ’ y avais déjà songé, & je me souviens que j ’ y ai joué plus de vingt fois en ma vie à la bassette*. L ’ INTENDANTE Hé bien, Madame, puisque vous y avez joué à la bassette, nous pouvons bien y jouer au lansquenet sans difficulté. Il fait fort beau cette après-dînée, allons ! CLITANDRE Si quelqu ’ un vient pour nous surprendre*, il sera fort aisé de le faire sauter dans la rue. Assurément, & sans le jeter par les fenêtres. Même, on dira : qu ’ allait-il faire là 42 ? LISETTE Par ma foi, l ’ expédient des tuiles est bel & bon, mais vous seriez plus fraîchement dans la cave, à ce qu ’ il me semble, & on ne s ’ aviserait jamais d ’ aller vous chercher parmi des tonneaux 43 . 41 Entre deux gouttières : sur le toit, comme les chats ? Des terrasses conviendraient, sans doute. 42 Peu clair : sait-on au moins quelle pouvait bien être la hauteur de ces toits ou de ces terrasses ? 43 Le cynisme de la joueuse tourne ici à une manière de violence qui se veut ludique. 152 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="153"?> L ’ INTENDANTE Hé bien, soit ! Le grenier ou la cave, il ne m ’ importe, pourvu que je joue. LE MARQUIS Ce que j ’ ai à vous dire vaut mieux que tout ce que vous pouvez imaginer, & à l ’ heure que je vous parle, il y a déjà plus de huit personnes qui ont commencé à jouer. LA COMTESSE Hé ! dites-nous promptement où c ’ est ! LE MARQUIS Au Faubourg Saint-Antoine. Que ceci soit secret, au moins. DORIMÈNE Au Faubourg Saint-Antoine 44 ? LE MARQUIS Oui, Madame, dans une de ces vieilles masures* qui paraissent abandonnées. On se trouvera à une certaine heure, les carrosses demeureront à cent pas, l ’ un d ’ un côté, l ’ autre de l ’ autre, & l ’ on jouera aussi beau jeu que dans l ’ hôtel le mieux meublé, je vous en réponds. CLITANDRE On découvrira ce manège, à la fin. LE MARQUIS Point du tout : l ’ assemblée ne se tiendra pas toujours au même endroit, & l ’ on se promènera de faubourg en faubourg, & de masure en masure. ÉRASTE Voilà bien de la peine & bien de l ’ embarras. LISETTE Cette assemblée aura assez l ’ air d ’ un petit sabbat*, à ce qu ’ il me semble. L ’ INTENDANTE Eh ! sabbat tant qu ’ il vous plaira, il n ’ y a rien que je ne fasse pour regagner mes pierreries. 44 . En ce Faubourg Saint-Antoine encore campagnard et agricole, peu construit autour de l ’ abbaye de Saint-Antoine et des Enfants trouvés, à l ’ est de la Bastille, régnait une intense activité artisanale et maraîchère. Des maisons à l ’ abandon (masures), des guinguettes et des vide-bouteilles devaient y servir d ’ abri à des bamboches discrètes et à des parties fines se dérobant ( ? ) à la surveillance de la Police. Scène XII 153 <?page no="154"?> LISETTE Cela est bien louable, mais si je vous proposais un expédient cent fois meilleur que tous les vôtres ? LA COMTESSE Oh ! la masure est admirable, le Marquis nous conduira. LISETTE Un bateau serait bien meilleur. L ’ INTENDANTE Un bateau ? LISETTE Oui, madame, un bateau. On prend un bateau au Pont Rouge 45 , & l ’ on va jouant jusqu ’ à Saint-Cloud 46 , & si vous n ’ avez pas regagné votre argent, & que le c œ ur vous en dise, vous pouvez descendre jusqu ’ à Rouen, & Madame sera par ce moyen à demi chemin de l ’ Angleterre 47 . LA COMTESSE Quelqu ’ un y veut-il venir ? Pour moi, je suis toute prête. SCÈNE XIII DORIMÈNE, LA COMTESSE, LE MARQUIS, L ’ INTENDANTE, LE CHEVALIER, ANGÉLIQUE, CLITANDRE, DORANTE, ÉRASTE, LISETTE, MERLIN LE CHEVALIER Oh ! cadedis* ! vous êtes un fripon vous-même. DORIMÈNE Quel bruit entends-je ? LA COMTESSE C ’ est la voix du Chevalier. 45 Le Pont Rouge (à cause de la peinture au minium dont on l ’ avait recouvert) reliait obliquement les îles de la Cité et Saint-Louis depuis sa construction par Jean Christophe Marie en 1627 - 1634. Abîmé par les inondations, démoli en 1710, il devait être reconstruit, toujours en bois, en 1717. 46 Saint-Cloud, au bord de la Seine rive droite, à l ’ ouest de Paris et en aval, avec ses château et jardins, ses bois enfin, servait commodément aux Parisiens pour s ’ y ébattre à la belle saison. Le nom du lieu évoquera Cythère et ses plaisirs dépeints plus tard par Watteau. 47 Angleterre : venant de parler de la ville de Rouen, Lisette glisse malicieusement l ’ idée qu ’ en ce lieu, Dorimène est pratiquement à mi-chemin de la route de Londres. 154 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="155"?> ANGÉLIQUE Qu ’ est-ce donc, Monsieur ? Quel désordre est ceci ? MERLIN Un coquin qui file la carte*. LE CHEVALIER Un maraud* qui porte à l ’ écart*. ÉRASTE Qu ’ est-ce que ceci veut dire ? MERLIN Cela n ’ est pas bien, Madame, de souffrir des fripons dans votre maison. LE CHEVALIER Tais-toi, misérable ! Vous avez grand tort, Madame, de produire ici des gens de ce caractère*. DORANTE Je vous demande pardon, Monsieur le Chevalier, mais je vous crois aussi honnêtes gens l ’ un que l ’ autre. MERLIN Moi, Monsieur, je ne voudrais pas changer ma conscience contre la sienne. LE CHEVALIER Un gueux, qui a vingt fois mérité les galères 48 . Car, je te remets* à présent, je t ’ ai reconnu à ta manière. C ’ était toi qui faisais le marchand de vin dans le carrosse de Dijon. MERLIN Et toi, le marchand de b œ ufs, je m ’ en souviens. LE CHEVALIER Va, souviens-toi plutôt de la manière dont tu sortis de Rouen, où l ’ Intendant te voulait faire pendre. MERLIN Et toi, des coups de bâton qu ’ on te donna à Auxerre pour avoir filouté mille écus au fils de ce marchand de marée*. 48 La condamnation aux rames des galères promettait non seulement une existence très éprouvante, mais une réputation d ’ infamie. Scène XIII 155 <?page no="156"?> ÉRASTE Voilà des circonstances fâcheuses. LE CHEVALIER Eh ! messieurs, chassez cet insolent, je vous prie ! MERLIN Je ne me le suis pas remis d ’ abord, mais je le reconnais à sa rhingrave 49 . Voyezvous cette grande culotte, vous ne lui en avez jamais vu d ’ autre, je gage. L ’ INTENDANTE Je ne l ’ avais pas encore remarqué. LE CHEVALIER Nous sommes tous intéressés à ne pas souffrir ce maraud* davantage dans une si honnête compagnie. DORIMÈNE A quoi se terminera tous ceci ? MERLIN Voyez, voyez sous sa rhingrave, Madame. LA COMTESSE Vraiment, vous vous moquez, je n ’ y veut point regarder. LE CHEVALIER Ce malheureux m ’ impatiente. Faites-le sortir, Messieurs, je vous en conjure. MERLIN Regardez, regardez, Messieurs. Tout son bonheur est là-dessous dans un esquipot*. LE MARQUIS Dans un esquipot ! LE CHEVALIER Mais, Messieurs, cela ne se pratique point. DORANTE Ne vous fâchez pas, Monsieur le Chevalier. 49 Rhingrave : « Culotte ou haut de chausses fort ample, attachée aux bas avec plusieurs rubans » (F.). A la mode au temps des Précieuses ridicules de 1658, plus du tout en 1687. S ’ agirait-il simplement d ’ une ample (et peu élégante) culotte ? 156 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="157"?> MERLIN Voyez, voyez, il s ’ en servait tout à l ’ heure avec moi, & il n ’ a pas eu le temps de l ’ ôter. LE CHEVALIER Cela ne se fait point, cadedis* ! Madame, empêchez chez vous le désordre, c ’ est une pièce* qu ’ on me fait. ÉRASTE Oh, parbleu* ! l ’ esquipot* n ’ est pas un mensonge. LE CHEVALIER Monsieur, je me prends à vous de cette insulte. ÉRASTE Va, misérable, je t ’ en ferai raison à coups de canne ! LE CHEVALIER Madame, Madame, vous souffrez qu ’ on me traite de cette sorte dans votre logis ? LA COMTESSE Un esquipot à Monsieur le Chevalier de Bellemonte ! je le croyais le plus honnête homme de toute la Gascogne ! MERLIN Lui, Madame ? Il est Bas-Normand, je vous en réponds. LE CHEVALIER Par la Sandis*, je te mettrai les oreilles à l ’ écart* ! MERLIN Parce qu ’ il parle gascon, vous le croyez de Gascogne, mais c ’ est le fils d ’ un barbier de Falaise 50 , ou le diable m ’ emporte ! LE CHEVALIER Oh bien, continue ! Puisque l ’ on veut plaisanter, je plaisante mieux qu ’ homme du monde. DORIMÈNE Ôte-toi d ’ ici, misérable ; & ne parais jamais où je serai ! 50 Ville de (Basse) Normandie propre à inventer des personnages réputés ridicules : Le Bourgeois de Falaise ou le Bal, de Jean François Regnard, fut créée à la Comédie-Française le 14 juin 1696, et l ’ année suivante, Eustache Le Noble publia sa Nouvelle divertissante du Voyage de Falaise. Scène XIII 157 <?page no="158"?> LE CHEVALIER Ouais ! cela passe la raillerie*. Dorante, ne me poussez pas davantage. DORIMÈNE Sors d ’ ici, maroufle* ! ou je te donnerai mille soufflets* ! LE CHEVALIER, à Dorimène Par la Sandis*, Madame, vous n ’ en usez* pas bien. Je sors 51 . DORIMÈNE Je te reconduirai jusqu ’ à la porte. CLITANDRE Oui, oui, reconduisez celui-là, nous aurons soin de celui-ci. SCÈNE XIV DORIMÈNE, LA COMTESSE, L ’ INTENDANTE, LE MARQUIS, ANGÉLIQUE, CLITANDRE, ÉRASTE, DORANTE, LISETTE, MERLIN MERLIN Eh, messieurs ! ÉRASTE Iras-tu ? DORIMÈNE Eh ! de grâce, épargnez-le un peu, je vous prie. MERLIN Messieurs, ne nous mettez point dehors en même temps, il m ’ assommerait dans la rue. DORANTE Faites grâce à mon valet, je vous en conjure. Il est plus honnête homme que l ’ autre. C ’ est moi qui lui ai fait jouer ce personnage pour détromper Madame, & lui faire voir quel homme c ’ était que le Chevalier. DORIMÈNE Je suis ravie d ’ être désabusée, Dorante, & je vous donne ma fille, pourvu que vous appreniez à jouer,& que vous veniez avec moi en Angleterre. 51 Ici sort le Chevalier. 158 Florent Carton Dancourt. La Désolation des Joueuses <?page no="159"?> DORANTE Je vous suivrai partout, Madame. L ’ INTENDANTE Nous jouerons donc quelques reprises de lansquenet en faveur du mariage ? DORANTE Nous ferons tout ce qu ’ il vous plaira, Madame. MERLIN Et si l ’ on veut, je fournirai les cartes 52 ! FIN 52 Si c ’ est Merlin qui fournit les cartes, faut-il y craindre de la malice ? Nous ne le saurons pas. Scène XIV 159 <?page no="160"?> Glossaire A ABANDONNEMENT : Etat d ’ abandon, de laisser-aller, avec dégradation, Désolation, 6. ACADÉMIE : Mot provenant d ’ Italie, désignant un groupe d ’ affidés ou d ’ initiés, ou encore de confrères d ’ une même discipline (Académies royales de Peinture et de Sculpture, des Inscriptions et Belles-Lettres, des Sciences, etc.), mais aussi lieu public où l ’ on apprend équitation, escrime, danse, ou encore, plus discret, où on s ’ adonne aux jeux de hasard et d ’ argent, comme ici dans La Désolation, 1, chez Dorimène. ACCIDENT : Ce qui est arrivé par hasard, Désolation, 7. ACTIONS : « Part qu ’ on a dans les Sociétés des Compagnies des Indes, ou autres Commerces » (Furetière), III, 5 ADROIT : Rusé, malin, au sens péjoratif, Désolation, 3. AFFAIRE (D ’ ARGENT) : Besoin d ’ argent., Désolation, 4. AFFRONTS : Ici, le terme est d ’ ordre judiciaire, pour désigner les risques d ’ accusations humiliantes ou infamantes qui menacent Dorimène dans La Désolation des joueuses, 8. AGRANDIR (S ’ ) : Elargir le cercle de ses fréquentations, améliorer sa fortune et son train de vie, II, 3. AIGRIR : Irriter, IV, 5. AIMABLE : Qui, à la fois, attire naturellement à soi et mérite l ’ amour ou l ’ amitié d ’ autrui. Terme de qualité physique et morale du vocabulaire galant du temps, plutôt appliqué aux dames, et en voie de banalisation ; I, 6, II, 9 (ironique), III, 5. AIRAIN : Bronze, en langage noble ou littéraire, II, 9. AJUSTEREZ (VOUS VOUS) : Vous vous accommoderez ensemble, I, 6. ALLÉGRESSE : Cri de joie, Désolation, 12. ALLONS GAI : Formule exclamative pour susciter ou encourager l ’ entrain et la gaîté d ’ une fête, III, 2. ALMANACHS : Calendriers imagés, publiés en brochure ou en affiche murale, IV, 10. AMBIGU : Ici, un composé de qualités ou de défauts contraires, vertu farouche et penchant à la coquetterie, I, 6 et V, 4. ANIMÉ : emporté de colère, I, 8. APANAGE : Ici, tout ce que moi, Marquis, ai reçu naturellement en partage. Utilisé pour sa rime, le mot perd ici toute notation juridique ou politique. C ’ est un abus de langage, IV, 6. APOTHICAIRE : Fabricant et marchand de produits médicaux, qu ’ a remplacé notre moderne pharmacien, Désolation, 8. APPÂTS : Langage de la galanterie signalant, de façon générale, tous les éléments du corps féminin dont la beauté doit attirer les regards des hommes et les soumettre au charme amoureux. L ’ érotisme y est comme euphémisé, jusqu ’ à la banalisation. Terme toujours au pluriel, IV, 4. <?page no="161"?> APPOINTEMENTS (toujours au pluriel) : Somme d ’ argent régulièrement pour quelque emploi ou service constant. On utilisait aussi le mot gages. Le régime salarial universel a contribué à faire disparaître ces termes, III, 3. ARCHITRICLIN : Du latin Architriclinus, maître d ’ hôtel. Terme utilisé par le Marquis pour la rareté, le sens obscur, la sonorité incongrue, à l ’ intention d ’ un interlocuteur épaté, III, 9. ARDEUR : Fougue amoureuse. Terme galant en voie de banalisation, II, 5, III, 3, IV, 1 et 9. ARRÈRAGES : « Cours d ’ une rente annuelle et constituée, ou d ’ une pension des cens et droits seigneuriaux, ou des loyers de terres et de maisons », selon Furetière en 1690 (F.), qui précise aussi qu ’ « arrérages se dit quelquefois des vieilles dettes », ce qui correspond mieux à notre passage, I, 6. Le mot est bien évidemment du métier. ASCENDANT : Terme ici de l ’ astrologie désignant la cause qui pousse Valère dans la fureur de jouer, IV, 11. AS DE PIQUE : Terme de mépris insultant lancé à la tête de quelqu ’ un ou à son propos, III, 9. ASSIGNATION : « En termes de Finances, est une Ordonnance ou mandement pour faire payer une dette sur un certain fonds ». C ’ est ce sens professionnel qui convient ici, parmi d ’ autres mentionnés par Furetière. III, 3. AUTANT ET PLUS : Suffisamment, III, 6. AVANIE : Offense, insulte humiliante, V, 4. AVENANT : gracieux, aimable, III, 4. AVENTUREES (ESPERANCES) : hasardeuses, risquées, Désolation, 1. B BADIN (PETIT) : « Qui est folâtre, peu sérieux, qui fait des plaisanterie » (F.). Dans le propos de la Comtesse, II, 3, le terme est encore favorable, flatteur même, II, 3. BADINAGE : « Petite folâtrerie, divertissement peu sérieux, jeu d ’ enfants » (F.). BADINER : Plaisanter avec légèreté, avec grâce, II, 2. BAGATELLE : Détail futile, ne méritant pas d ’ être pris en compte, Désolation, 3. BAILLI : « En termes de Palais, est un officier de robe qui rend la justice dans certains ressorts, qui était autrefois rendue par le bailli noble, dont celui-ci n ’ est que le lieutenant, tel qu ’ est celui qui rend la justice au Bailliage du Palais » (F.). De sous-bailli ou vice-bailli, IV, 8, il n ’ est pas question. Charge anoblissante, III, 9. BANNI : Exilé du royaume de France, et clandestin quand on y séjourne II, 7, ou simplement chassé. BANQUEROUTE (FAIRE) : Manquer, faire échouer. « Se dit figurément en choses spirituelles. Il a fait banqueroute à l ’ honneur, au bon sens, à Dieu », précise Furetière. Expression devenue proverbiale, III, 5. Le mot désigne un échec dans La Désolation des joueuses, 2. BARRER : Fermer l ’ accès du c œ ur de la Comtesse au Marquis, III, 9. BASSETTE : L ’ un des jeux interdits le 18 juillet 1687, Désolation, 12. Glossaire 161 <?page no="162"?> BASTE : Interjection d ’ origine italienne, exprimant de l ’ impatience ou de la lassitude. Presque intraduisible, V, 4. BATTRE LA CHAMADE : Battre le tambour à la guerre ou jouer de la trompette pour signifier à l ’ adversaire une demande de trêve, de capitulation, de retrait des tués et des blessés. Capituler. IV, 6. BAUME : Huile ou crème d ’ agréable odeur, qui adoucit ou guérit. III, 3. BERLUE : Eblouissement mental qui perturbe ou paralyse momentanément. Terme familier et comique, V, 5. BILLET AU PORTEUR : « Toute écriture privée, par laquelle on s ’ oblige à quelque paiement, ou on fait la reconnaissance de quelque chose » (F.), II, 9. BON JOUR : Donner le bonjour, ce qui se disait jadis pour prendre congé. V, 5. BOTTE (TROMPEUSE) : Terme d ’ escrime pour désigner un coup ou une estocade (voir ESTOC), ici utilisé au figuré par le Marquis pour « des attaques qu ’ on fait à quelqu ’ un dans le discours familier, en lui faisant quelques reproches ou en lui disant quelque brocard (voir ce mot), ou en lui faisant quelque emprunt qui lui donne du chagrin » (F.), III, 9. BRELAN : « Le brelan, jeu de cartes par combinaison, se pratique avec un nombre varié de joueurs, entre deux et cinq, et repose sur des enchères successives, souvent excessives, le gagnant ayant la meilleure combinaison, soit trois cartes de même valeur » (Elisabeth Caude). Par extension, c ’ est le lieu public ou privé où l ’ on joue habituellement aux cartes. I, 2 et 8, IV, 1. BRELANDIER : « Joueur de profession qui fréquente les brelans » (F.). Terme peu flatteur, I, 2. BREVET D ’ ESPALIER : « En termes de Marine, est le rameur qui tient le bout de la rame, qui donne le mouvement aux autres » (F.). Terme injurieux, I, 8. BRIGUENT : Qui tâchent d ’ obtenir une faveur, une place, etc., II, 2. BRUNE (SUR LA) : A l ’ approche de la nuit, II, 4. BRILLANTS (OBSCURS) : Peut-être, par synecdoque, des bagues ornées de pierres prétendument précieuses, d ’ où l ’ oxymore désobligeant, qui ravive des moments d ’ éblouissement, I, 8 et IV, 10. BRUSQUER : « Faire une insulte de paroles à quelqu ’ un, lui répondre d ’ une manière brusque, offensante ou peu civile » (F.). Malmener, brutaliser quelqu ’ un, I, 1. BRUTAUX : Rustres, grossiers infréquentables, Désolation, 6. C CABINET : « Lieu le plus retiré dans le plus bel appartement des palais, des grandes maisons » (F.). Désolation, 1 et passim. CADEAU : « Repas qu ’ on donne hors de chez soi deçà delà, et particulièrement à la campagne » (F.). Terme à la mode aux débuts du règne personnel de Louis XIV, à l ’ âge galant, peut-être désuet en 1695, II, 5. CADEDIS : Juron qui révèle le Gascon qui le prononce. Désolation, 13. 162 Glossaire <?page no="163"?> CANAILLE : (mot qui vient de chien, injure habituelle) populace, masse de gens qui ne sont pas nobles ni riches ni honorables. Terme de mépris, Désolation, 7 CAQUET : Bavardage, bagout, III, 9. CARACTÈRE : Moralement désigne l ’ ensemble des traits psychologiques et comportementaux qui distinguent une personne d ’ une autre, selon une conception classée et figée de l ’ humanité, Désolation, 2, 9, 13. CAROGNE (prononciation picarde) : Ou charogne, « Terme injurieux, qui se dit contre les femmes de basse condition pour se reprocher leur mauvaise vie, leur ordure, leur puanteur ». Furetière précise doctement : « Le mot vient de caro, comme qui dirait chair pourrie ». V, 5. CARTE (FILER LA) : « On dit au jeu, qu ’ un homme file la carte, pour dire qu ’ il la tire doucement, et l ’ une après l ’ autre, pour profiter de l ’ avantage de la connaître par l ’ envers » (F.), Désolation, 13. CARTE TRIPLE : Les trois cartes gagnantes dans le jeu de brelan, IV, 10. CARTOUCHE (TIRER A) : désignant (brillamment) la médisance, III, 5. CASE : « Se dit aussi au jeu de Trictrac (voir ce mot) de deux dames qui sont posées sur une même ligne ou languette marquée sur le tablier où l ’ on joue le Trictrac, et qui empêchent les dames du parti contraire de passer outre » (F.), I, 8. CAVALIER : Homme de noble condition, V, 2. CHAISE : La boue des rues de Paris obligeant les dames et les gens distingués de s ’ en protéger, l ’ emploi onéreux de la chaise à porteurs ou la vinaigrette, plus large, à la mode, s ’ imposait, à défaut d ’ un fiacre ou d ’ un carrosse, V, 3. CHAMPS (AUX) : A la campagne ou plutôt dans les environs de Paris. Ou tout simplement, dehors, II, 4. CHANGER : Euphémisme ici pour désigner le prêt sur gages, argent comptant contre portrait endiamanté, en attendant le remboursement, II, 9. CHARME : sort ou sortilège, ici malfaisant, qui fait rechercher n ’ importe quoi, IV, 1, vers 1180 - 1183. CHARMÉ (JE SUIS) : absolument ravi, emballé. Hyperbole mondaine en usage à l ’ âge classique, et qui n ’ a plus rien à voir avec la magie, III, 9 et V, 6. CHÂTELÊT : Juridiction de la prévôté de Paris, distincte de celle du Roi et de celle du Parlement. La prison en était le Grand Châtelet rive droite et le Petit, rive gauche, jouxte l ’ île de la Cité. Là, les détenus n ’ étaient pas logés aux frais du Roi, V, 4. CHEVALIER : Titre de la hiérarchie nobiliaire, au-dessus de « Noble homme » et « Ecuyer », V, 4. CHEVALIERS SANS ORDRE : Chevaliers n ’ appartenant à aucun ordre hospitalier (du genre Ordre de Malte), ou non revêtus de la dignité royale : en France, Ordres du Saint- Esprit, de Saint-Michel ou de Saint-Louis, IV, 10. CHÊVRE (PRENDRE LA) : Se fâcher, prendre la mouche (pour parler proverbialement), III, 10. CHIEN, CHIENNE : Injure sérieuse s ’ adressant aussi bien à une femme qu ’ à un homme, V, 6. Voir CANAILLE. CHIMERE : Illusion, objet de rêve irréalisable, Désolation, 5. Glossaire 163 <?page no="164"?> CHOC : Confrontation, face à face qui s ’ annonce rude, II, 2. CHOSE : Manière langagière d ’ envelopper ou voilé l ’ expression de la vie amoureuse dans ce qu ’ elle a de plus osé ou choquant, II, 3. Au siècle suivant, des vers galants de l ’ abbé Attaignant broderont autour de ce mot. CITOYENNES : Dames de la ville, bourgeoises, II, 3. CLIQUE (VOTRE) : Les vôtres, votre groupe ou clan (famille, domestique, amis), le sens frise la raillerie, I, 2. COCHE : Transport en commun par terre ou par eau V, 5. C Œ UR (AVOIR) : Avoir du courage : « Rodrigue, as-tu du c œ ur ? », l ’ apostrophe de Don Gormas dans Le Cid, I, 5, est connue, et le sens ici relève du ton héroïque. Le terme est cependant utilisé dans la pièce comme le siège de l ’ amour ou du moins, de la tendresse, II, 7 et III, 9. COIFFÉE : engouée ou entichée, « Fille se coiffe volontiers/ D ’ amoureux à longue crinière » (La Fontaine, Le Lion amoureux, IV, 1). Ici, I, 2. COIN : « En termes de Monnaie, est le morceau de fer trempé et gravé qui sert à marquer, à frapper les monnaies, les médailles, les jetons » (F.). Un « vilain coin » indique que la monnaie est mauvaise, III, 5. COLIFICHET : Ici, « Petite pièce et de peu de valeur qu ’ on trouve dans des cabinets de parures curieuses » (F.). Ornement de peu de valeur, inutile, I, 2. COMMERCE : Relation suivie d ’ amitié, d ’ affaire ou de mondanité, I, 2 et Désolation, 1. COMMIS : « Celui qui est commis par un autre à quelque emploi dont il doit lui rendre compte. Il ne se dit guère que de ceux qui sont employés de cette sorte ou chez les Secrétaires d ’ Etat ou dans les finances ou dans quelque greffe (Académie, 1694). Furetière parle de terme honorable, utilisé à présent chez les marchands, I, 1. COMMISSAIRE : Officier de justice préposé aux enquêtes, examens, avec autorité pour arrêter et faire incarcérer, Désolation, 3. COMPLAISANCE : « Déférence aux sentiments et aux volontés d ’ autrui », selon Furetière, et cela peut conduire à la flagornerie. Thème de la première scène du Misanthrope entre Alceste et Philinte, et traité par Eustache Le Noble dans son Ecole du Monde, De la Complaisance et des Bienfaits, Entretien III, 1694. COMPTE (MON) : Dans mes papiers, dans mes projets, II, 2. CONDITION : Nous dirions aujourd ’ hui un emploi subalterne chez un particulier ou dans une maison, II, 1. CONDITION (DE) : Personne de qualité, de noble origine, Désolation, 3, 7. CONDITIONNES (MIEUX ou BIEN): Mieux ou bien éduqués, instruits, V, 4. CONFONDU : Pris sur le fait, et par conséquent, désappointé ou humilié, I, 7. CONJOINTEMENT : En même temps et en concurrence, II, 3. CONJONCTURES : Circonstances favorables ou défavorables Désolation, 2. CONNAISSANCE : Personne qu ’ on fréquente, avec qui on est lié, et avec qui on a affaire. V, 2. CONGRÛMENT : De manière correcte et à propos. S ’ emploie surtout concernant le langage ou la façon de parler, I, 2. CONSCIENCE (EN) : La conscience en paix, II, 9, sinon la morale sauve. 164 Glossaire <?page no="165"?> CONSEILLER DU ROI : Fonction ou titre particulièrement répandu (et anoblissant) d ’ officier dans le royaume, qui requérait préalablement l ’ achat (coûteux) d ’ une charge. CONSÉQUENCE (DE) : D ’ une importance certaine, non négligeable, Désolation, 3. CONSIGNER : « Assurer le paiement de quelque somme sur laquelle il y a quelque contestation, en le mettant en mains tierces jusqu ’ à la décision de la difficulté qui empêche qu ’ on ne la délivre sur le champ » (F). Ici, Dorante, puis Nérine, I, 2. CONTRAINDRE : Tenir serré, presser fortement, III, 10. CONTREBANDE (DE) : Indûment, importunément, IV, 2. CONTREDIRE : Dire le contraire de ce que dit Valère, III, 11. CONTRETEMPS DE PLAISANTERIE : Plaisanterie faite hors de propos, déplacée. Désolation, 6., CONVULSION : Ici, emportement, effort physique et mental extraordinaire, spectaculaire, II, 3 et IV, 2. CORNET : Gobelet en corne servant à lancer les dés sur le tapis ou sur le tablier. Ici, métaphore du jeu même, I, 2. CORPS DE RÉSERVE : En termes de guerre, groupe d ’ hommes armés et en garde, servant éventuellement de dernier recours. Ici, somme d ’ argent, IV, 2. COUP DE GRÂCE : Coup porté avec effet décisif ou définitif, I, 6. COUPE : Terme de jeu, « On le dit aussi, quand sur des cartes qu ’ on jette, on en met une plus haute pour gagner la main » (F.). Autrement dit, une carte abattue, supérieure à celle de l ’ adversaire, III, 5. COUPE GORGE : Pour coupe-cul ? Terme de jeu (ici, le trictrac) où un coup (une coupe? ) fait perdre de l ’ argent, I, 6 et IV, 10. Voir aussi La Désolation, 4. COURANTE : (I, 8). Danse à trois temps. « C ’ est la plus commune de toutes les danses qu ’ on pratique en France, qui se fait d ’ un temps, d ’ un pas, d ’ un balancement et d ’ un coupé ». Avec des variations que Furetière énumère longuement. Danse noble où excellait Louis XIV, I, 8. COÛTS (LOYAUX) : Tout ce que coûtent (légitimement) des frais de justice, d ’ héritage et de transactions diverses, III, 3. CROQUANT : « Gueux, misérable qui n ’ a aucun bien, qui en temps de guerre, n ’ a pour toute arme, qu ’ un croc » (F.). IV, 6. CRU (MOT DIT A) : Mot qui n ’ enveloppe pas la chose, susceptible de choquer, II, 3. CUISINE : L ’ ordinaire quotidien du ménage ou des repas, I, 8. Sens différent de l ’ expression qui suit, I, 8. CUISINE : Livre de cuisine ? La gastronomie va bientôt se développer en France, IV, 6. D DÉBATTRE : Ici, à la forme pronominale. Contester, plaider un des articles du mémoire, III, 3. DÉCADENCE : dégringolade, chute, IV, 2. DÉCRET (EN) : En instance d ’ adjudication par l ’ autorité d ’ un juge « pour purger les hypothèques qui sont sur un héritage vendu en justice », et Furetière de conclure : Glossaire 165 <?page no="166"?> « On ne peut maintenant acheter sûrement aucune Terre, qu ’ elle n ’ ait passé par décret, qu ’ à la charge du décret », IV, 1. DÉFAUT (par) : Manquement à comparaître en justice ou aux assignations, ou à tout ce qui doit être observé, III, 3. DÉMARQUISER : dépouiller de son faux titre de marquis, IV, 5. DÉMENTI (AVOIR LE) : Subir une contrariété, une contradiction, un désaveu, de façon généralement humiliante, 9. DENIER UN (AU) : Autrement dit, toute la somme empruntée, en un seul versement, I, 7, III, 6, V, 5. DENIERS COMPTANTS : argent immédiatement payé, III, 6 et V, 5. DÉPÊCHER : Ici, régler rapidement son compte à quelqu ’ un, voire, le faire mourir, Désolation, 2. DÉPENS : Dépense qu ’ il faut compenser par les gains. Pour rendre service aux honnêtes gens, bien entendu, V, 2. DÉROGER : Agir, se conduire au-dessous de sa condition, de sa dignité, de sa fonction, II, 3. DÉS CHARGÉS, DÉS PIPÉS : « Dés où l ’ on a mis du plomb ou du vif argent en un des côtés, pour les faire arrêter sur un point plutôt que sur l ’ autre. Dans les Académies de Jeu on les appelle des boutons » (F.), I, 8. DÉSENTÊTER : Débarrasser quelqu ’ un de son attachement, de sa fascination, de sa dépendance à l ’ égard de quelqu ’ un d ’ autre, Désolation, 2. DESSEIN(S) : Projet(s) ou intention (s) médité(es). I, 7. DÉTERRE : As-tu déniché quelque chose de caché, I, 6. DETTES : « Les dettes actives, ce sont celles dont on est créancier. Dettes passives, celles dont on est débiteur ». D ’ autre part, on appelle dettes criardes « les petites sommes qu ’ on doit aux Marchands et Artisans pour de menues fournitures de bouche et autres choses. Celles des créanciers qui font du bruit, et qui viennent importuner leur débiteur à force de cris et de plaintes. Les plus méchants payeurs ont soin d ’ acquitter les dettes criardes » (F.). Quant aux dettes usuraires, ce sont celles qui se règlent avec taux d ’ intérêt, I, 7 et III, 3. DIAMANTS DU TEMPLE : Faux diamants, pas rares du tout, fréquents dans un quartier de contrebande comme celui du Temple au nord de Paris, IV, 1. DIANTRE : Juron « dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. Allez au diantre » (F.). Désolation, 3. DIFFÉRENDS : Litiges, contestations, querelles, voire procès, Désolation, 3. DILIGENCE (EN) : Avec promptitude. DIRE (A) : Qui fait défaut, qui manque. Ici Désolation, 9, les 25.000 francs du Caissier. DISCRÈTION : Selon son bon plaisir, à volonté, II, 2 DOMESTIQUE : Qui est de la maison, de la famille, du personnel servant, I, 2. DRAP D ’ USSEAU : « C ’ est un drap manufacturé en un village du Languedoc, près de Carcassonne, d ’ où le nom qui lui est venu » (F.), I, 1. DROITS D ’ AUBAINE : Droits d ’ héritage sur des étrangers non naturalisés et morts sur place, II, 3. 166 Glossaire <?page no="167"?> DROITS DE BIENSEANCE : Droits accordés à des princes par pure commodité, II, 3. DROITS HYPOTHEQUES : Droits soumis à une obligation, mais qui ne seront probablement pas respectés (III, 3). E EAU VULNÉRAIRE : « Potion propre pour la guérison des plaies, ulcères et fistules désespérées. Elle est composée de plusieurs simples, dont on trouve le dénombrement dans les Œ uvres d ’ Ambroise Paré, de La Framboisière et autres. Elle sert à tenir les humeurs des maladies tempérées, et à empêcher l ’ inflammation et la fièvre » (F.). III, 10. ÉCART (PORTE A) : « Se dit aussi en plusieurs jeux de cartes, et surtout au piquet, des cartes qu ’ on rebute de son jeu et qu ’ on met à part pour en prendre d ’ autres. C ’ est tricher que de reprendre des cartes dans son écart » (F.), mais les oreilles? Désolation, 13. ÉCARTÉS (MEUBLES) : dispersés, IV, 1. ÉCOLE : « Se dit aussi au jeu du Trictrac, quand on oublie à marquer les points qu ’ on gagne. On m ’ a envoyé à l ’ école de quatre points » (F.), I, 4 et III, 3. ÉCOLE : Endroit ou milieu où on a été élevé, Désolation, 3. ÉCRIN : « Petit coffret où l ’ on met des pierreries » (F.), V, 2. EFFET : Au pluriel, « se dit des biens des personnes, et particulièrement des négociants, et de leurs meubles et actions » (F.). III, 3, ici, utilisé au singulier. EFFETS VEREUX : Des biens qui ne valent rien, III, 3. EMBARRAS : Nous dirions aujourd ’ hui embouteillage de rues, thème traité dans la sixième Satire de Boileau, publiée en 1666, II, 3. EMBRASSER : Prendre dans ses bras. I, 6 EMBRASSEMENTS : Gestes de bon accueil, d ’ amitié ou d ’ amour consistant à étreindre, légèrement ou non entre ses bras et contre soi, la personne accostée. II, 3. ÉMETIQUE : « Remède qui purge avec violence par haut et par bas, fait de la poudre et du beurre d ’ antimoine préparé dont on a séparé les sels corrosifs par plusieurs lotions » (F.), II, 9. ENCAGUE (J ’ ) : Terme bas, archaïque et burlesque, signifiant couvrir (mentalement) d ’ excréments la personne exécrée, I, 4. ENCHANTE : Séduit, ravit. Autre terme du langage mondain, IV, 1. Voir CHARME. ENDURER : Supporter, III, 10. ENCAN (A L ’ ) : Mise sous saisie de biens destinés par autorité de justice à la vente publique, IV, 1. Selon Furetière, c ’ était un Sergent qui les adjugeait au plus offrant et dernier enchérisseur. ENJEU : « L ’ argent que l ’ on met au jeu pour voir qui le gagnera » (F.), ici, Angélique met en jeu son existence future de femme mariée, V, 7. ENTÉ SUR SAUVAGEON : Au propre, greffé sur un « petit arbre qui est venu naturellement et sans culture, sur lequel on ente des fruits des autres arbres » (F.). III, 9. Glossaire 167 <?page no="168"?> ENTENDS (J ’ ) : Je comprends. I, 2. ENTÊTEMENT : Engouement insurmontable pour quelqu ’ un, qui tient de la dépendance. Désolation, 2. ÉPOQUE (FÂCHEUSE) : mauvaise passe, triste moment, dirait-on aujourd ’ hui, II, 8. ÉPOUVANTABLEMENT : Extrêmement. Cette forme d ’ adverbe au superlatif rappelle le temps des Précieuses (furieusement, etc.), où le sens d ’ origine se dissout dans une pure hyperbole. L ’ ironie de Nérine est perceptible, II, 5. ÉQUIPAGE : Ici, accoutrement qui en impose ou stupéfie, II, 9. Dans La Désolation, I, « Tout ce qui est nécessaire pour voyager ou s ’ entretenir honorablement, soit de valets, chevaux, carrosses, habits, armes, etc. » (F.). ERGO : Mot latin signifiant donc, par conséquent. Adverbe provenant de l ’ argumentation scolastique d ’ antan. Universitaire ou pédant, volontiers utilisé dans une intention de dérision, III, 5. ESCAMOTER : subtiliser par un tour de main, I, 8. ESPÈCE : « Se dit quelquefois des individus de chaque espèce à part. Voilà un homme singulier. C ’ est une pauvre espèce » (F.), I, 6. ESPRIT (BEL) : Ici, vivacité brillante ou piquante de la parole mondaine, prompte à la répartie, enjouée, qualité de sociabilité par excellence. Dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, l ’ esprit ne se confond en rien avec le bon sens. I, 2, II, 1 et II, 6. Dans La Désolation, 7, Clitandre a la réputation de bel esprit. ESQUIPOT : A l ’ origine, une sorte de petit tronc où les employés de boutique faisaient pot commun. Dans La Désolation, 13, petit récipient servant à dissimuler argent, cartes ou dés, enfoui par le Chevalier dans son ample culotte. ESTOC (d ’ ) ET DE TAILLE (FRAPPER) : Frapper de l ’ épée, soit par la pointe (estoc), soit par le tranchant (taille). IV, 2. ÉTOILE : Dans la pensée astrologique ou populaire, c ’ est l ’ astre qui est censé influencer en bien ou en mal la vie de telle ou telle personne. I, 4. ÉTONNER : Ici, ne pas trouver étrange et se choquer, III, 7. ÉTRANGE : (terme superlatif) énorme, sans mesure, extraordinaire, Désolation, 6. ÉVENTER : Flairer, deviner de très loin des belle à séduire et à conquérir, III, 9. EXPLIQUE (s ’ ) : Déclare bien haut et nettement sa préférence, son choix, I, 6. EXPLOITANT : Qui procède à des actes ou à des expéditions de police ou de justice appelés exploits, ainsi du Sergent des Huissiers du Conseil ou du Châtelet de Paris, ces roturiers. Fonction évidemment indigne d ’ une personne de qualité. V, 4. EXPRÈS : « Qui est précis, en termes formels pour une cause ou un dessein particulier » (F.), I, 2. EXQUIS : Choisi, précieux, et par conséquent, excellent. IV, 7. EXTRAVAGANT(E) : Qui agit contre toute raison, de manière incohérente ou contre la bienséance, tel Le Berger extravagant de Charles Sorel, personnage d ’ un roman de 1627, porté sur la scène par Thomas Corneille en 1653, II, 6. Voir aussi La Désolation, 6 et 9. 168 Glossaire <?page no="169"?> F FÂCHEUX : « Malaisé à contenter, peu traitable » (Académie, 1694), mais aussi fantasque, bourru, ombrageux, I, 6 et 7, II, 7. FAIBLE (MON) : Ma faiblesse, V, 1. FAIT (AU) : Venons-en au sujet qui nous importe avant tout, II, 9. FANTAISIE (A MA) : A mon gré, comme cela me plaît, Désolation, 4. FAQUIN : Ici, appellation injurieuse et méprisante, provenant de l ’ italien facchino (portefaix), III, 9. FAT : « Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises », non sans fatuité. Mot, précise Furetière, qui « n ’ a d ’ usage qu ’ au masculin ». II, 6 FATIGUE : Ce sont les mouvements, échanges, et les intérêts afférents, qui font fructifier l ’ argent, II, 9. FAUFILE AVEC (JE) : Je fréquente telle ou telle personne, je suis en relation avec elle. III, 9. FAVEURS (en général au pluriel) : terme de la vie galante sous l ’ Ancien régime, désignant un comportement, des paroles, des gestes que la dame autorise à un amant empressé. Cela peut aller jusqu ’ aux dernières, ce qui démontre la capacité de ce langage à masquer ou à escamoter des situations scabreuses, II, 8 et suivantes. FER : Métonymie pour l ’ armure, imaginaire de la Comtesse. II, 2. Métaphore pour le corps présumé endurci, du Marquis, II, 4. Le fer représente la force de résistance aux assauts du désir. Au pluriel, désigne métaphoriquement les liens amoureux, IV, 10. FERME (ALLONS) : tenez bon. II, 7 FEMME DE ROBE : épouse de magistrat, II, 4. FERMIER : Sous l ’ Ancien Régime, essentiellement depuis Colbert, détenteur d ’ une convention d ’ exploitation d ’ un droit financier (ferme), notamment la collecte d ’ impôts indirects. L ’ appellation de fermier général ne se revendiqua comme honorable qu ’ au XVIII e siècle (Daniel Dessert, Argent, pouvoir et société au Grand Siècle, Paris, Fayard, 1984, p. 106). Nulle part je n ’ ai vu passer de « sous-fermier », I, 1. FESSE-MATHIEU : « Homme qui prête à gros intérêt, et qu ’ on ne veut pas nommer ouvertement usurier » (F.). Terme peu flatteur utilisé par Maître Jacques dans L ’ Avare, III, 1 : « Jamais on ne parle de vous, que sous les noms d ’ avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu ». V, 7. Appliqué ici à une femme. FEU ou FEUX : Terme métaphorique du langage galant désignant les impressions censées être brûlantes de l ’ amour, II, 6 et V, 4. FIACRE : « C ’ est un nom qu ’ on a donné depuis peu aux carrosses de louage, du nom d ’ un fameux loueur de carrosses qui s ’ appelait ainsi. Et quand on parle d ’ un carrosse mal propre ou mal attelé, on l ’ appelle par mépris un fiacre », explique Furetière . I, 8. FIEVRES INTERMITTENTES : Accès périodiques de fièvres contractées en pays marécageux infesté de paludisme : quintes, quartes, tierces, doubles, etc. D ’ où, I, 2, la comparaison moqueuse avec l ’ amour inégal de Valère. FILOUX : gens malhonnêtes, malfaiteurs, V, 2. FIN (METTRE A FIN) : Achever, mener à bien. FIXER : Retenir définitivement l ’ attention, IV, 7. Glossaire 169 <?page no="170"?> FLEURETTE (POUSSER LA) : « Qui ne se dit qu ’ au figuré de certains petits ornements du langage et des termes doucereux, dont on se sert ordinairement pour cajoler les femmes » (F.), II, 3. En 1707, Mme du Noyer et Eustache Le Noble s ’ amusent à chercher l ’ étymologie de la formule (Lettres historiques et galantes de deux dames de condition dont l ’ une était à Paris et l ’ autre en province, ,LXII, éd. Nancy O ’ Connor, Presses universitaires de Rennes, « Mémoire commune », 2012, p. 296 - 297. FOND (A) : A sec, IV, 10. FONDS (EN) : Qui a des ressources financières à sa disposition, II, 9. FONDS (SANS) : Ici, ressources financières complètement taries, I, 6. FORTUNE (A BONNE) : Qui a du succès auprès des dames, et sait profiter de la moindre occasion de les séduire. La comédie de Michel Baron, L ’ Homme à bonne fortune était de 1686, II, 4. FORTUNÉ (MOMENT) : Heureux, V, 7. FRAIS (FAUX) : « … toutes les menues dépenses qu ’ on est obligé de faire, et qui n ’ entrent point en taxe » (F.), II, 2. FRANC DU COLLIER : « On dit d ’ un cheval qu ’ il est franc du collier, pour dire qu ’ il tire de lui-même sans qu ’ on le hâte, et figurément on le dit d ’ un homme qui sert promptement ses amis, qui se bat pour eux sans se faire tirer l ’ oreille » (F.). III, 9. FRÉNÉTIQUE : Qui est saisi de trouble et d ’ égarement d ’ esprit, appelé rêverie dans la langue du temps, attribué à la passion ou à la maladie, IV, 10. G GAGES SÛRS : Furetière rappelle que prêter sur gages veut dire prêter à usure, ce qui fait entendre que le prêteur y gagne à coup sûr. I, 6. GAI, GAI (ALLONS,) : La Comtesse s ’ adresse à Dorante pour conjurer son air triste, Désolation, 7. GÉNIE (MAUVAIS) : Ici, mauvais penchant, IV, 9. GALION : « Grand vaisseau de haut bord qui a trois ou quatre ponts, et qui ne va qu ’ à voiles. On ne se sert plus guère de ce mot qu ’ en parlant de la flotte des Indes qui va dans le Golfe du Mexique pour escorter les vaisseaux marchands » (F.). Dans l ’ opinion publique, exprimée ici par Hector, le mot n ’ évoque plus que les cargaisons d ’ or et la richesse qu ’ elles apportent, III, 5. GALOPE : « On dit aussi qu ’ on a bien galopé quelqu ’ un pour dire qu ’ on l ’ a bien tourmenté, gourmandé, persécuté, fatigué » (F.). Nous dirions aujourd ’ hui lui courir après, avec construction indirecte, I, 6. GENTILLE : On trouverait aujourd ’ hui Margot « gentille », avec un léger dédain misogyne, III, 3 et 6. GESTICULANTE : Remuante et embarrassante, IV, 5. GIBIER DE POTENCE : Injure signifiant vaurien méritant d ’ être pendu, I, 8. GÎTE : Lieu où l ’ on couche ou réside, mais, II, 1, il s ’ agit du c œ ur d ’ Angélique. GLOIRE (POINT DE) : autrement dit et plus couramment, point d ’ honneur, III, 9. 170 Glossaire <?page no="171"?> GRIMOIRE : Veut dire ici, que Nérine déchiffre facilement les protestations de sa maîtresse. Selon Furetière, il s ’ agit de « tout livre ou écrit obscur ou en galimatias, où on n ’ entend rien », II ; 1. GUÊTRES (EN) : « Bas de paysan fait de grosse toile, qui n ’ a point de semelle, mais qui couvre seulement la jambe et tombe sur le soulier » (F.). L ’ entrée du Marquis dans le monde fut donc minable, IV, 4. GUEUX : Pauvre réduit à la misère, méprisable aussi, II, 2. H HAGARD : l ’ air ou les yeux égarés, farouches, inquiétants, I, 7. HAUT DE CHAUSSES : « On appelle haut de chausses la partie de l ’ habillement de l ’ homme qui est depuis la ceinture jusqu ’ aux genoux » (F.). I, 2. A distinguer par conséquent du bas de chausses, HEUREUX (DÉS) : Chanceux, I, 8, vers 367. HÔPITAL : A Paris, il s ’ agissait de l ’ Hôpital général (la Pitié, Sainte Pélagie, Bicêtre) où on hébergeait les mendiants, et dont on menaçait aussi les fils prodigues et les débauchés qui se ruinent, I, 2, voir aussi La Désolation des joueuses, 2. HOQUETS (D ’ AMOUR) : Soupirs amoureux qui font rire une Nérine incrédule, II, 1. HÔTEL GARNI : A Paris, immeuble où se louaient des chambres ou des appartements à l ’ intention des passants, des provinciaux comme ici Angélique, des étrangers, I, 2. HUISSIERS À VERGE : Furetière explique que les huissiers sont des officiers de justice, qui gardent les portes des salles d ’ audiences, tiennent le banc du Parquet, font faire silence au public, exécutent les ordres des juges. La verge était une baguette au moyen de laquelle l ’ officier signifiait une arrestation à l ’ adresse du prévenu. Toujours selon Furetière, les Sergents à verge avaient alors usurpé le nom d ’ huissier, du fait qu ’ ils procédaient aussi aux ventes de meubles saisis, V, 4. HUISSIER À CHEVAL : Le Marquis compte ainsi anoblir son ancêtre, V, 4. HYMEN : Du nom du dieu qu ’ en Grèce antique « on invoquait dans les Epithalames » (F.). Signifie poétiquement : mariage, IV, 6 ; V, 1 et 7. HYPOTHÈQUE : Empruntant le langage des affaires, le Marquis proclame ici ses droits sur la Comtesse veuve, III, 9. I ILLUSTRE : Fameuse, ici, qui place parmi les grandes figures de l ’ Histoire. L ’ intention est évidemment ironique, V, 2. IMPÔTS : Taxe sur les jeux de cartes achetées par le joueur, selon Littré, cité dans l ’ édition Sabine Chaouche, I, 8, note 1 de la page 270. INCOGNITO : Sous un pseudonyme, III, 8. INDISCRET : Qui n ’ est pas à sa place, III, 2. INFLUENCE : Celle des astres sur la vie des hommes. L ’ astrologie sert souvent ici d ’ explication et d ’ excuse à ce qui leur arrive, IV, 7. INIQUE : Qui ne rend pas justice, ingrat et offensant, II, 9. Glossaire 171 <?page no="172"?> INITIER : Apprendre les premières leçons de l ’ art de tricher, qui n ’ est pas donné à tout le monde, I, 8. INTRIGUANT : « Qui a des connaissances, qui se fourre partout, et qui avec son adresse fait les affaires d ’ autrui et les siennes » (F.). Ce qui s ’ appelait un chevalier d ’ industrie, illustré par Le Chevalier à la mode de Dancourt (1687). Voir aussi du même auteur, La Femme d ’ intrigues, de 1692. I, 6 et V, 2. INVECTIVES : « Emportement de paroles, par lequel on blâme ou décrit quelque personne ou quelque chose » (F.). J JEU (JOUER GROS) : risquer gros, V, 7. JOUER DE MOITIE : S ’ associer à quelqu ’ un au jeu, et partager les gains et les pertes avec lui, Désolation, 3. JOUR (AU PREMIER) : Très prochainement, , 9. JOURNALIER : Métaphoriquement, cela signifie que Valère change chaque jour de sentiments, II, 1. JOURS : Jours de la vie, la vie même, I, 2 et IV, 10. JUIF : Par métaphore, « un Marchand qui trompe ou qui rançonne, un Juif parce que (explique Furetière) les Juifs sont de grands usuriers, fripiers et trompeurs ». Juif est utilisé en alternance avec Arabe par Cléante dans L ’ Avare, I, 2, « Quel Juif, quel Arabe est-cela ? », sans se douter qu ’ il s ’ agit d ’ Harpagon son père, II, 9. JUSTAUCORPS : « Espèce de veste qui va jusqu ’ aux genoux, qui serre le corps et montre la taille » (F.), I, 1 et 6. L LANSQUENET : De l ’ allemand landsknett : « Est aussi un jeu de cartes fort commun dans les Académies de jeu et parmi les Laquais. On y donne à chacun une carte, sur laquelle on couche ce qu ’ on veut, et si celui qui a la main en tirant les cartes amène la sienne, il perd, s ’ il amène quelqu ’ une des autres, il gagne » (F.). Selon Thierry Depaulis, il s ’ agissait d ’ un « jeu de cartes assez simple, mais à fortes mises d ’ argent ». Devenu à la mode dans la bonne (et mauvaise) société, il désignait aussi le lieu où l ’ on le jouait, I, 6. Voir aussi La Désolation, passim. LAQUAIS : Serviteur à pied et portant, dans les meilleures conditions, la livrée de son maître. Mais le Marquis a-t-il des couleurs à faire porter ? I, 1, III, 5 et suivantes. LARDON : Raillerie, brocard, et par extension, tout écrit satirique en vers ou en prose. III, 5. LÉNITIF : « Terme de médecine. C ’ est un remède qui est adoucissant et résolutif, qui humecte la partie malade, et fait dissiper l ’ humeur maligne qui s ’ y est amassée » (F.). Métaphoriquement parlant, désigne tout ce que l ’ emprunt à l ’ usurière a pu réparer le manque d ’ argent, II, 8. LETTRES DE CHANGE : « Rescription que donne un banquier ou un marchand pour faire payer à celui qui en sera le porteur en un lieu éloigné l ’ argent qu ’ on lui compte au 172 Glossaire <?page no="173"?> lieu de sa demeure » (F.). Un moyen de faire circuler un argent aux espèces trop lourdes à transporter, employé dans la banque et le commerce dès le Moyen Âge, et dont la procédure est différente de celle du chèque d ’ aujourd ’ hui. Désolation, 4. LIBERTINAGE : Mode de vie, de discours et de pensée, déréglé jusqu ’ à l ’ impiété, I, 7 et III, 9. LICOU : Furetière, très technique, décrit « Une têtière montée d ’ une longe de cuir pour attacher les chevaux, mulets et autres bêtes au râtelier, quand on les a débridés ». Par extension, tout ce qui peut servir à attacher ou à asservir, IV, 10. LUCIFER : Nom de diable de l ’ Enfer dans la tradition chrétienne et populaire, V, 7. LUNE : Ici, « mesure de temps dont se sont servi plusieurs peuples de l ’ Antiquité qui avaient des mois et des années lunaires. Les romanciers se servent de cette supputation. Il y a quelques lunes, c ’ est-à dire il y a quelque temps » (F.). Ajoutons-y les poètes et les dramaturges, I, 1. M MAIN (A LA) : Entre les mains, et sans tarder, IV, 7. MALINS (ASTRES) : malfaisants, méchants, IV, 1. MANDER : Ici, La Désolation, 2, faire venir, convoquer. MANDILLE : « Manteau que portèrent il n ’ y a pas longtemps les laquais, qui leur était particulier, et qui les faisait distinguer des autres valets. Il était fait de trois pièces, dont l ’ une leur pendait sur le dos et les deux autres sur les épaules. Quand on veut reprocher à quelqu ’ un sa basse naissance, on lui dit que son père a porté la mandille, qu ’ il a été laquais » (F.). V, 5. MANIE : Ici, « passion excessive qu ’ on a pour quelqu ’ un » (F.). Sans coloration médicale ou psychiatrique, II, 9 et IV, 1. MARAUD : « Terme injurieux qui se dit des gueux, de coquins qui n ’ ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés » (F.). I, 4. Voir aussi Désolation, 13. MARCHE (A GRAND) : De grand prix et qui coûte cher, Désolation, 4. MARCHÉS : Traités, affaires rentables, ou simplement, intrigues, IV, 1. MARÉE (MARCHAND DE) : Marchand de poissons frais pêchés en mer. Désolation, 13. MAROUFLE : « Terme injurieux qu ’ on donne aux gens gros de corps et grossiers d ’ esprit »(F.), Désolation, 13. MASURE : Maison de pauvre ou laissée à l ’ abandon, Désolation, 12. MATIN (SI) : De si bonne heure, aux aurores, comme on dit parfois. I, 1. MATOIS : « Rusé, difficile à être trompé, adroit à tromper les autres » (F.), II, 11. MAUGREBLEU : Juron adouci par une pronunciatio déformée ou détournée pour « maudit soit le gré de Dieu ». V, 4. MÊLÉE : « Bataille, querelle de plusieurs personnes, émotions publiques » (F.), II, 7. MÉMORATIF : « Qui peut se souvenir d ’ une chose. Il n ’ est plus guère en usage qu ’ au Palais » (F.), IV, 11. MENTERIE : « Allégation de quelque chose fausse que l ’ on veut faire passer pour vraie » (F.), IV, 1, terme familier. Glossaire 173 <?page no="174"?> MENUET : « Espèce de danse, dont les pas sont prompts et menus. Il est composé d ’ un coupé, d ’ un pas relevé et d ’ un balancement. Il commence en battant. Il est de mesure ou de mouvement ternaire » (F.). Vif et d ’ exécution peu facile, le menuet s ’ exécutait à deux, avec figures ou non, I, 8. MER A BOIRE : « C ’ est la mer à boire, c ’ est vouloir épuiser la mer, pour dire, c ’ est une chose impossible à faire, dont on ne peut jamais voir la fin » (F.), III, 5. MÉRITE : « Assemblage de plusieurs vertus ou bonnes qualités en quelque personne, qui lui donne de l ’ estime et de la considération ». Le mérite appartient à la personne, c ’ est pourquoi, précise Furetière, « la Fortune ne favorise pas toujours les gens de mérite, selon leur mérite ». Et l ’ on abusait du terme, d ’ ordinaire. MEUBLE : Ne se disait pas seulement du mobilier propre à l ’ usage et au confort d ’ un domicile, mais des garnitures de murailles, de lits, de sièges. On distinguait alors chez les gens fortunés, meuble d ’ hiver et meuble d ’ été, I, 1. MIC MAC : « Terme populaire. Intrigue, négociation secrète et embrouillée que font quelques petites gens, qui sont d ’ ordinaire à tromper quelqu ’ un, et qu ’ on a peiné à découvrir » (F.), II, 9. MINISTÈRE : Ici, petit service ou coup de main offert par M. Tout à Bas, I, 8. MISES : Gageures, paris, enchères, III, 3. MITOYENNES (BEAUTES) : Ici, dames de condition plus accessible que celles de la Cour, II, 3. MONTRENT : Ici, enseignent, apprennent à autrui, I, 8. MORBLEU : Juron adouci par la prononciation et couramment employé pour « Mort de Dieu », I, 2, et Désolation, 9. MORT DE MA VIE : Imprécation effrayée ou étonnée, qui évite de jurer le nom de Dieu, Désolation, 3. MUTIN : Remuant, querelleur, rebelle opiniâtre, III, 10. MUTINEE (MAIN) : main agressive et rebelle, II, 1. N NANTISSEMENT : Objet ou bien laissé en gage à son créancier ou à son prêteur, en attendant le remboursement ou la compensation, II, 9. NASARDE : « Chiquenaude que l ’ on donne sur le bout du nez. On dit d ’ un homme ridicule et timide, qu ’ il a un nez à camouflet et à nasarde » (F.). En III, 9, l ’ insulte est patente. NET (PARLER) : Parler en toute clarté et avec précision, I, 6 et V, 7. NIPPES : Tout objet laissé en gage : meuble, bijou, vêtement de valeur, I, 6. NOBLESSE MINEURE : Petite noblesse ou non titrée, IV, 6. NOEUDS : Terme métaphorique ici, banalisé par l ’ usage mondain ou galant, désignant les liens de l ’ amour ou du mariage, IV, 1. NOMBRE (SANS) : innombrables. Exagération du Marquis, IV, 7. NON PAREILLES : Sans comparaison, hors du commun, IV, 1. NUES (TOMBE DES) : Venu inopinément d ’ on ne sait où, Désolation, 2. 174 Glossaire <?page no="175"?> O OBJET : Au sens galant et amoureux, personne aimée, qui vous tient sous le charme et même sous sa coupe. Ici, le sens n ’ a rien de dévalorisant ni de misogyne comme dans l ’ expression moderne de femme-objet, II, 3 et 4. OBLIGER : Rendre service à quelqu ’ un, qui (en principe) vous en sera redevable, obligé, comme on le disait alors, V, 5. OBOLE : « Monnaie de cuivre valant une maille ou deux pites, la moitié d ’ un denier. Quelques uns veulent que ce soit seulement le quart d ’ un denier, la moitié d ’ une maille » (F.), III, 3. OBSÉDÉE : Angélique dans La Désolation, 1, se dit accablée, cernée par la cohue qui fréquente la maison de sa mère. OIE (JEU DE L ’ ) : « On appelle jeu de l ’ Oie, celui qu ’ on joue avec deux dés sur une carte où il y a 63 cases ou cellules diversement marquées, et qui vient de figures d ’ oies disposées de neuf en neuf. Le jeu de l ’ Oie est renouvelé des Grecs » (F). I, 6 : la dernière formule se conforme à une tradition universellement établie. OPTER (DES DEUX) : Choisir entre les deux. I, 7 OPTIME : Du latin signifiant « très bien, excellent » dans un langage qui épingle les « pédants ». Voir dans Le Malade imaginaire, II, 5. Ici, II, 7. OREILLES (PERDRE SES) : Nérine évoque la condamnation et le supplice qui menacent à l ’ avenir Valère. On coupait les oreilles aux coupeurs de bourses, nous apprend Furetière. IV, 1. OR EN BARRE : Or presque à l ’ état brut, précieux, III, 3. OUI DÀ : Oui vraiment, bien sûr, IV, 11. P PALSAMBLEU : Juron adouci de « Par le sang de Dieu », II, 4 et 6. PANIER PERCÉ : Qui dépense sans se retenir, I, 3. PARAÎTRE (SANS) : Sans vous montrer, recommande Hector à Mme La Ressource, V, 7. PARBLEU : Autre juron euphémisé de « Par Dieu », IV, 7 et Désolation, 3, 8, 9, 13. PARTICULIÈRES : Privées, et même secrètes que Lisette découvre ici, Désolation, 3. PARTIE (FORTE) : camp adverse en terme de justice. Ici, Désolation, 9, le caissier menace Dorimène. PARTIS : Troupes d ’ armées en langage militaire, IV, 2. Filles à marier avantageusement, IV, 6. Ou encore, coup de jeu, IV, 10. PAS DE BALLET : figure de ballet, IV, 8. PASSE (CELA ME) : Cela me dépasse et m ’ étourdit, Désolation, 10, 11, ou dépasse la simple raillerie, 13. PATRIMOINE : Ce qui nous appartient de droit ou de naissance (Valère et Hector), III, 10. PEINDRE (ACHEVES DE) : Être définitivement pris sur le fait ? Formule rappelant peutêtre qu ’ il vient d ’ être question de peinture et de portrait, V, 6 PEINDRE (A) : Digne du pinceau du peintre qui peut en fixer la beauté sur la toile, IV, 7. PEINTURE (EN) : Ici, en idée, en imagination, en apparence, et non en réalité, II, 6 et V, 6. Glossaire 175 <?page no="176"?> PENDANTS (D ’ OREILLES) : boucles ou anneaux pendants qui parent les oreilles des dames, V, 5. PÉROU : Trésor d ’ or et d ’ argent abondant, en souvenir des métaux précieux apportés de l ’ Amérique du sud, dont le Pérou, par les conquérants espagnols revenus chez eux, et qui se sont répandus en Europe. Désolation, 5. PETITES MAISONS : Maison de fous. Il y avait à Paris rue de Sèvres proche les Incurables, un hôpital des Petites Maisons destiné aux « insensés » et à des vieilles femmes démunies de tout, I, 8. PÉTULANTE : Vive et agitée, II, 8. PIÈCE (FAIRE QUELQUE) : Commettre une maladresse fâcheuse ou un mauvais tour, I, 1 et Désolation, 13. PIED DE (SUR CE) : En qualité de, avec la mission de ou dans cette situation, IV, 11 et Désolation, 8. PIED-PLAT : « On appelle pied-plat un rustre, un paysan qui a des souhaits tout unis » (F.). Roturier, homme de peu, V, 5. PÉTULANTE : Vive, agitée, II, 8. PILIER NE : Assidu depuis toujours, comme faisant partie du décor ou des meubles, I, 7. PILULE : Au figuré, déception, avanie, insulte qu ’ on vient de subir ou d ’ essuyer, II, 6. PLEIN FAIT : « Se dit aussi au Trictrac, quand on a fait son Grand Jean ou son Petit Jean », I, 8. PLEURÉSIE : « Est une maladie qui emporte le malade en peu de temps, qui est causée par l ’ inflammation de la plèvre avec une fièvre aiguë, difficulté de respirer et grande douleur de côté ( … ) » (F.), Désolation, 11. PLONGEON (FAIRE LE) : De l ’ oiseau aquatique, « On dit qu ’ un homme fait le plongeon, quand il se baisse et s ’ éclipse dans la foule, en sorte qu ’ il ne paraît plus » (F). III, 9. POINÇON DE PARIS : Marque faite au poinçon sur un ouvrage d ’ or, d ’ argent ou autre métal pour attester l ’ origine de fabrication et la valeur de l ’ objet. II, 9. POINTS : ici, article du mémoire, III, 3. POIVRE : Epice qui évoque la gastronomie, mais en même temps, le mode de paiement (abusif) des frais de justice, IV, 6. PORTE BÂTARDE : « Moyenne porte, entre la porte cochère et la bourgeoise » (F.). N ’ excluons pas ici, une connotation moralement ou socialement dévalorisante : inavouable, illicite, clandestine, I, 2. Difficilement définissable. POSSÈDÉ : Envoûté, V, 7. POULE MOUILLEE : « Un lâche, un sot qui se mêle du ménage des femmes » (F.). II, 7. POULET (AMOUREUX) : Billet doux, en langage galant du temps. Un peu désuet, tout de même, en 1695, V, 2. POUPÉE : Figure ou mannequin pommadé, costumé, apprêté. S ’ applique ici aux petitsmaîtres, du genre du Marquis ou de Valère, I, 2. PREMIER PRIS : Ici, synonyme de coupe-gorge (voir ce mot), IV, 9 et 10. PRESSES (MISE EN) : Angélique tout comme son précieux portrait, est prise littéralement en otage, V, 5. 176 Glossaire <?page no="177"?> PRÉVENUE (UN PEU MOINS) : l ’ amour d ’ Angélique pour Valère fait obstacle à tout intérêt porté à Dorante, II, 2. PRISES (AUX) avec: tête à tête violent, affrontement, Désolation, 3 PRIVILÈGE : passe-droit, avantage de rang, Désolation, 8. PRIX (DE) : Qui a de la valeur marchande, précieux, V, 5. PROCÉDÉ : Manière d ’ agir, de se conduire, bonne ou mauvaise, V, 7. PROPICE : Le nom de Richard n ’ étant pas du tout approprié à un pauvre valet de joueur, c ’ est celui d ’ Hector qui a été choisi, I, 3. PROTESTATIONS : Déclarations solennelles, ou qui s ’ affirment telles, III, 3. PUBLICATIONS, PUBLIER : S ’ agissant ici, Désolation, 7, de l ’ interdiction du 18 juillet 1687, proclamation orale à travers les rues de la ville, ou affichage. PURGES (DECRETS MAL) : Merlin, Désolation, 3, malgré les sentences prononcées contre lui, a échappé à l ’ exécution de ses peines. Q QUALITÉ (GENS, FEMME DE) : Personnes appartenant sans conteste à la Noblesse du royaume, ce à quoi aspiraient nombre de sujets de Louis XIV. Désolation, 6. QUARTIERS échus (DEUX) : échéances de deux quarts d ’ une somme due, III, 3. QUEUE (A COURTE OU LONGUE) : traîne du manteau ou de la robe du magistrat, proportionnellement à sa dignité, III, 9. QUIDAM : Du latin signifiant quelqu ’ un, un certain, employé en procédure et désignant une personne non précisée, parfois dans une intention de mise en exemple ou de généralisation. A noter que cela ne comporte pas de forme féminine correspondante. III, 3. QUI PRO QUO : Formule provenant droit du latin médiéval et scolastique (quid pro quo), employé d ’ abord en pharmacopée, puis pour désigner une méprise consistant à prendre une personne ou une chose pour quelqu ’ un d ’ autre ou quelque autre chose. Situation comique de théâtre par excellence, II, 6. R RABATTRE : se rabattre (sur la Comtesse veuve) I, 6 RABATTRE (LE CAQUET) : Forcer quelqu ’ un à se taire, à baisser d ’ un ton, partant, l ’ humilier, III, 9. RAISONS : arguments pour convaincre. S ’ employait généralement au pluriel, I, 8 et II, 3. RAMAGE : Métaphorique ici, désigne « les broderies et les représentations qui se faisaient de toutes sortes de figures avec l ’ aiguille » (F.). Travaux de passementerie de luxe, et donc coûteuse, pour les sièges et les parois intérieures de la calèche, I, 1 et III, 6. RACQUITTER : « Regagner ce qu ’ on a perdu » (F.). Au sens pronominal, se racheter, se réhabiliter, II, 2. RAT (NE PRENDRE QU ’ UN) : « On le dit aussi de celui qui a manqué son coup en quelque sorte d ’ affaire » (F.), le rat ne représentant quasiment rien. Expression proverbiale aujourd ’ hui disparue, V, 7. Glossaire 177 <?page no="178"?> RAT DE CAVE : « On appelle ironiquement rat de cave, un Commis des Aides qui va visiter et marquer les tonneaux des Cabaretiers, pour en faire payer le Gros et Huitième » (F.). I, 1. Les Aides étaient des contributions indirectes. RÉBARBATIF : « Qui a l ’ humeur bourrue, fantasque et rebutante » (F.) ; Métaphoriquement, aride et ennuyeux, IV, 11. RÉDUIRE : Dompter, vaincre, II, 2. RÉFLEXION : « Se dit aussi au figuré des méditations qu ’ on fait sur quelque chose » (F.), III, 5. RÉFORMER LA DEFENSE : supprimer l ’ arrêt défendant l ’ exercice de certains jeux de hasard en ce mois de juillet 1687, Désolation, 4. RÉGALER : Contenter, payer, et donc satisfaire, non sans ironie dans le ton, I, 7 et III, 7. RÉJOUISSANCE : « Est aussi une nouvelle carte qu ’ on donne au jeu de Lansquenet à celui qui a perdu sa première couche, pour lui donner lieu de réparer sa perte » (F.). I, 6. REMETTRE (SE) quelqu ’ un : Reconnaître la physionomie de quelqu ’ un, s ’ en souvenir en l ’ identifiant correctement. Désolation, 13. REMORA : Du latin remora (retard, obstacle) désignant, selon Furetière, un « petit poisson en forme de hareng, avec une crête et des écailles ». Et de préciser que Pline l ’ Ancien, 32, ainsi que tous les Anciens, croyait « qu ’ il avait la force d ’ arrêter en sa course un vaisseau qui naviguait à pleines voiles. Mais les Modernes tiennent que c ’ est une fable, n ’ en ayant rencontré aucun, quoiqu ’ ils avaient fait des navigations bien plus fréquentes que toutes les mers ». Vulgarisé ici, désigne toute personne ou objet susceptible d ’ alourdir, d ’ empêcher ou retarder, IV, 11. RENCONTRE (DE) : C ’ est le hasard qui a été cause d ’ une présence ou de l ’ arrivée de deux personnes en même lieu et se joignant, V, 5. REPASSER (UN PAS DE BALLET) : Répéter pour améliorer et se remémorer une chorégraphie, IV, 8. REPRÉSENTER : introduire dans le débat à titre d ’ objection, Désolation, 10. REPRISES (DE LANSQUENET) : Reprises du jeu après pause ou interruption, Désolation, 8. REPROCHE (SANS) : Irréprochablement, V, 4. RESSORTS : aujourd ’ hui, amortisseurs. La suspension des carrosses fabriqués en France passait alors comme la meilleure d ’ Europe : Madame Palatine, belle-s œ ur du Roi, s ’ y sentait comme dans une barque sur l ’ eau (lettre du 4 juin 1719), I, 1. RÊVER : Méditer, songer, mais ici divaguer, II, 1. Voir également La Désolation, 3, dans le sens de réfléchir. RIEN (A) : à néant. Fijac a fait dix trous au trictrac pour rien, III, 4 et 5. RIRE DE (se) : Se moquer de quelqu ’ un, railler. RIS : Rire (forme ancienne et poétique du terme), III, 9. RIT (TOUT ME) : Tout m ’ est favorable, IV, 8. RÔLE : Liste rédigée sur un « papier roulé », ainsi que le précise la didascalie de la scène 3 de l ’ acte III. Cela désigne également une feuille de compte. 178 Glossaire <?page no="179"?> S SABBAT (PETIT) : Désolation, 12, séance échevelée et bruyante. SANDIS (LA) : Par le sang de Dieu ! Juron réputé pour faire reconnaître un Gascon. Désolation, 13. SAOUL (TOUT LE) : Jusqu ’ à rassasiement, jusqu ’ à plus soif, comme on dit familièrement de nos jours, I, 1, et IV, 10. SAUVAGEON (ENTÉ SUR) : D ’ abord terme de botanique désignant un petit arbre sur lequel on greffe (ente, voir ce mot) des fruits ou des fleurs provenant d ’ ailleurs. La métaphore est ici reprise pour parler d ’ une personne farouche, pas du tout civilisée ni fréquentable, III, 9. SCANDALE (SANS) : Sans causer d ’ éclat public et voyant, qui choquerait dangereusement, IV, 6. SEC : Qui a perdu tout son argent, ruiné, IV, 10. SÈCHE (MATIERE) : Matière de conversation trop peu substantielle, III, 9. SELLIÈRE : D ’ après la distinction professionnelle développée par Furetière, madame Adam fait partie des selliers cormiers, spécialisés dans la fabrique de carrosses, calèches et autres voitures, III, 5. SÉNATEUR : Ici, homme de Robe. C ’ est dans la république de Venise que siégeait alors un Sénat, IV, 6. SERRER LE BOUTON : Presser quelqu ’ un de très près en le menaçant, l ’ acculer à faire quelque chose ou à reculer, à céder : « Je suis homme pour serrer le bouton à qui ce puisse être » (George Dandin, I, 4). IV, 6. SERVITEUR : Abréviation cavalière de la formule de salut : je suis votre serviteur. Sans équivalence au féminin, I, 8. SEXE : Le beau sexe, c ’ est-à dire, les dames en général, II, 3 et IV, 6. SIX-VINGT (PISTOLES) : Cent-vingt pistoles, soit, 1200 francs, Désolation, 6. Encore référencé au XVIII e siècle dans le Dictionnaire de Trévoux, au même titre que quatrevingt. SOIN : Valère suggère que la Comtesse ne mériterait pas qu ’ on lui fît la cour, qu ’ on l ’ entourât d ’ égards et de compliments, I, 6 SOLLICITER : Suivre activement une action en justice, en favoriser le déroulement par ses démarches, ses visites et son soutien, IV, 7. SONNEZ : « On dit au Trictrac, sonnez pour dire, avoir deux six en dés » (F.). Tout à Bas se fait fort d ’ apprendre à ses élèves comment l ’ obtenir, I, 8. SOU (PAS UN) : IV, 10. Rime avec « tout le saoul ». SOUFFLET : Gifle portée au visage, III, 3. Voir aussi Désolation, 13 SOUFFLETER : Gifler quelqu ’ un, II, 1. SOUFFRIR : Supporter, endurer, I, 7, IV, 6. STÉRILE : Qui ne rapporte rien, ne fait bénéficier en rien, II, 2. SUFFIT (IL ou çà) : C ’ est assez ! II, 3 et 4. SUPERFICIE (EN) : En surface, superficiellement, II, 2. SÛRETÉS : Nous dirions aujourd ’ hui garanties de sécurité, Désolation, 9. Glossaire 179 <?page no="180"?> SURPRENDRE, SURPRIS : Prendre ou s ’ emparer par surprise. De même, tromper, I, 6 et 7, IV, 5, ainsi que La Désolation, 8 et 12 SYMPATHIE : « Vertu naturelle par laquelle deux corps agissent l ’ un sur l ’ autre, comme l ’ ambre sur la paille et l ’ aimant sur le fer », Académie, 1694. Désolation, 8 . La définition ici marque bien l ’ empreinte de « l ’ universelle analogie » (Baudelaire) qui fondait la pensée préscientifique d ’ antan. SYNCOPE : Défaillance physique et mentale, qui paralyse momentanément et fait perdre connaissance, II, 3. T TARARE : Onomatopée provenant d ’ une chanson railleuse. En 1674, le poète Boileau avait adressé à Louis XIV ce vers dithyrambique : « Je t ’ attends dans deux ans aux bords de l ’ Hellespont » (Epitre IV), et Bussy-Rabutin (si c ’ est bien lui) y ajoute : « tarare pon pon ». Cela ne voulait rien dire, mais épinglait et dégonflait le pompeux du vers de Boileau. Ici, l ’ interjection est simplement moqueuse, I, 2. TAUX : Prix coûtant, injuste, excessif, dénotant la vénalité des dames de la cour, II, 3. TENDRE : Penchant amoureux : le terme fut sans doute à la mode à l ’ époque de la fameuse Carte du Tendre de la Clélie de Madeleine de Scudéry en 1654, et il est employé ici parce qu ’ il tient moins de place que « tendresse », bien autrement utilisé dans la pièce, II, 7. TÊTE BLEU : Par la tête de Dieu ! Juron propre ici, Désolation, 9, au Caissier de la comédie. TIENT LA (IL LUI EN) : L ’ amour l ’ a subjugué, V, 2. TIERS ET QUART (AU) : Indifféremment, sans distinction, Désolation, 9. TISON D ’ ENFER : Méchant homme. Source de malheur et de désordre. L ’ Enfer chrétien est le séjour des damnés, dont les flammes sont entretenues par des tisons ardents, V, 7. TOILETTE : Moment de la journée et aussi endroit d ’ une chambre où se déroulent les derniers soins du corps et l ’ habillage. Rite matinal de la vie de cour ou du beau monde, où la dame occupe toutes les attentions, Désolation, 1, 6. TOISE : mesure convenable, ici, II, 9. TONDU : En terme de justice, condamné, désavoué. Ici, vaincu, I, 7. TOUPET (DE CHEVEUX) : « Petit bouquet de cheveux ou de barbe » (F.). Cela signifie-t-il que Valère porte ses cheveux naturels, alors que la perruque s ’ est imposée partout ? Mais Nérine nous avertit II, 1, que ces cheveux « ne sont pas à lui ». On s ’ en doutait. TOUT A BAS (MONSIEUR) : Ce nom désigne un tour de cartes, ce qui caractérise le personnage, I, 8. TOUT BEAU : Du calme ! Interjection par laquelle on s ’ efforce de freiner, voire stopper des impétuosités risquant de mal tourner, III, 3 et10. TRAITABLE : Accomodant, I, 2 et IV, 8. TRAITANT : « C ’ est un nom qu ’ on donne maintenant aux gens d ’ affaires qui prennent les Fermes du Roi, et se chargent du recouvrement des deniers et impositions. C ’ est au lieu de celui de Partisan, qui est devenu odieux » (F.), IV, 5. Voir FERMIERS. 180 Glossaire <?page no="181"?> TRANSPORTS : manifestations physiques violentes d ’ un trouble ou d ’ une passion, II, 6, IV, 6, IV, 10 et 11. TRÉBUCHET : « Se dit figurément en Morale, de tout piège ou embûche où les imprudents se trouvent pris » (F.). Ici, les brelans et autres lansquenets, I, 7. TRIBUTAIRES DE : Dépendants de quelqu ’ un ou de quelque chose, ou qui leur sont redevables, I, 6. TRICTRAC : Selon Thierry Depaulis, « le grand jeu ‘ noble ’ , c ’ est le trictrac. Cousin du backgammon anglais (connu en France sous le nom de toutes-tables), le trictrac emploie le même matériel : tablier à vingt-quatre flèches, quinze pions par camp, deux dés, mais oblige les deux joueurs à compter des points en progressant. Le premier qui a atteint douze points a gagné. Ce jeu très spécial et complexe, au point que sa pratique nécessite un professeur pour l ’ apprendre et des livres pour l ’ expliquer, est sans doute celui qui incarne le mieux les habitudes ludiques de la Cour, influençant ensuite la noblesse sensible aux jeux intellectuels ». Ancêtre aussi du moderne jacquet, ce jeu apparut dès 1500. TROU : Désigne une partie au jeu de trictrac. Ici, dix parties pour rien, III, 3. TUF : Ici, le soc de base, avec ce qu ’ il comporte de sec et de stérile, et qui n ’ en impose plus, I, 3. Le Marquis pastiche La Bruyère, Les Caractères, De la Cour, 83, qui parachève son texte (inséré en 1691, à la sixième édition) par : « Si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf ». TURBULENT : « Qui est violent, qui aime à brouiller, à apporter du désordre » (F.), IV, 6. De la part de la Comtesse, l ’ appellation est euphémique, presque bienveillante, IV, 6. TURPITUDE : « Qualité de ce qui est fait contre l ’ honneur, la pudeur, la justice, la générosité » (F.), V, 6. U USER (en) : Se comporter, se conduire avec quelqu ’ un. Ici, Désolation, 13, désagréablement. USURE (triple) : Intérêt en faveur d ’ un prêt, non seulement illicite, mais exorbitant, I, 4. La formule est au superlatif. V VALEUR : Courage physique et moral, dans le langage héroïque, III, 9, IV, 7. VAPEURS : Terme médical IV, 11. VAUDEVILLE : « Chanson que le peuple chante. Les chansons qu ’ on chante sur le Pont Neuf, dans les rues, sont de vrais Vaudevilles. Cette femme est fort décriée, on l ’ a mise dans les Vaudevilles » (F.), genre qui passait pour encanailler la bonne société, I, 8. VELLÈITÉ : Volonté hésitante et faible, qui ne se décide pas et n ’ aboutit à rien, III, 9. VENTREBLEU : Injure propre au Caissier, 9. VERT : Jeune et vigoureux, qui s ’ oppose ici à « mûr », Valère à Dorante, I, 2, et le Marquis, IV, 6. VISAGE (GROS) : Quelqu ’ un de marque ou d ’ importance, ce qui saute aux yeux, I, 6. Glossaire 181 <?page no="182"?> VISAGE (PLAISANT) : Moquerie ou insulte adressée à une personne effectivement laide, ou métaphoriquement, sans allusion à son physique, IV 5. VISIÈRE (ROMPRE EN) : Adresser des injures à quelqu ’ un, lui faire querelle, V, 5. VOL DU CHAPON : « On appelle en pays Coutumier, le vol du chapon, une étendue de terre, telle que celle où pourrait parvenir le vol d ’ un chapon, laquelle est due à un aîné partageant noblement avec son frère, lorsqu ’ il n ’ y a point de principal manoir en une Seigneurie. On estime cela à un trait d ’ arc, ou à un arpent ou septercé de terre » (F.), III, 9. 182 Glossaire <?page no="183"?> Dossier Chronologie historique de la vie de Regnard 1655, février : naissance de Jean François Regnard. Majorité de Louis XIV, sacré roi depuis 1654. 1661 Mort du cardinal Mazarin. Louis prend en mains le gouvernement. Chute du surintendant Foucquet. La troupe de Molière au Palais-Royal. 1668 Fin de la guerre de Dévolution : traité d ’ Aix la Chapelle. Paix de l ’ Eglise. Grand Divertissement Royal à Versailles. La Fontaine, Fables I-VI. Naissances de Lesage et de Couperin. 1672 - 1678 Guerre de Hollande. 1675, Voyage en Italie et à Constantinople. Mort de Turenne à Salzbach. Soulèvement des Bonnets rouges en Bretagne. Naissance du futur duc de Saint-Simon. 1678, Capture et captivité à Alger. Paix de Nimègue. La Fontaine, Fables, VII-IX. Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves. Le R. P. Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament, censurée. 1679, mai : Vente comme esclave, racheté pour une rançon de 12.000 livres. Edits contre les protestants. Affaire des poisons. Politique des Réunions. Morts du cardinal de Retz et de Th. Hobbes. 1681, Voyages en Flandre, Hollande, Danemark, Suède et Laponie. Retour par la Pologne, Vienne et Munich. Annexion de Strasbourg à la France. Bossuet, Discours sur l ’ Histoire universelle. <?page no="184"?> 1682, à Paris : Regnard, Trésorier de France. Installation de Louis XIV et de la Cour à Versailles. Déclaration des 4 articles. Machine de Marly. Comète de Halley. 1685 Révocation de l ’ Edit de Nantes. 1688, 17 mars, Le Divorce à la Comédie-Italienne. Guillaume d ’ Orange débarque en Angleterre. Jacques II s ’ enfuit en France, accueilli par Louis XIV. Prise de Philipsbourg par le Dauphin. La Bruyère, Les Caractères. Naissance d ’ A. Pope, Morts de Cl. Perrault, Ph. Quinault et A. Furetière. 1689, 5 mars, La Descente de Mezzetin aux Enfers Couronnement de Guillaume III et de Marie II d ’ Angleterre dans l ’ abbaye de Westminster. Débuts de la Guerre de la Ligue d ’ Augsbourg. Mort du pape Innocent XI. Election d ’ Alexandre VIII. Esther de J. Racine à Saint-Cyr. 1690, 10 janvier, Arlequin homme à bonne fortune 1er mars, La Critique de l ’ Homme à bonne fortune 24 août, Les Filles errantes Victoires françaises à Fleurus et à Staffarde. Défaite des Irlandais catholiques à La Boyne. Morts de la Dauphine née Bavière, de Seignelay fils de feu Colbert. Salon de Mme de Lambert. Dictionnaire Universel (posthume) de Furetière. 1691, 17 janvier, La Coquette ou l ’ Académie des dames Prise de Mons. Campagnes maritimes de Tourville. Fontenelle à l ’ Académie Française. Athalie de Racine à Saint-Cyr. Morts de Louvois et de Benserade. 1692, 13 décembre, Les Chinois, avec Dufresny Prise de Namur, victoire de Steinkerque. Echec à La Hougue. 184 Dossier <?page no="185"?> 1693, 10 janvier, La Baguette de Vulcain, avec Dufresny Ravage de Heidelberg et du Palatinat. Victoires de Neerwinden et de La Marsaille. Ordre de St. Louis pour les militaires. Morts de la Grande Mademoiselle cousine du Roi et de Mme de La Fayette. La Fontaine, Fables X-XII. F. Couperin organiste du Roi. 1694, 10 février, La Naissance d ’ Amadis 19 mai, Attendez-moi sous l ’ orme : Comédie-Française 3 juillet, La Sérénade : Comédie- Française Satire contre les maris (réponse à la Satire X de Boileau contre les femmes) Victoire de J. Bart au Texel. Dictionnaire de l ’ Académie Française. Morts du grand Arnaud et de Pufendorf. Naissance de Voltaire. 1695, 26 décembre, La Foire Saint-Germain, avec Dufresny Namur rendue aux alliés. Impôt de Capitation. Fénelon archevêque de Cambrai et Noailles archevêque de Paris. Morts de Luxembourg, La Fontaine, Nicole, Huyghens, Purcell. Mariage du duc de Saint-Simon et de Mlle de Lorges. 1696, 9 mars, La Suite de la Foire St. Germain, C.-I. 14 juin, Le Bal ou le Bourgeois de Falaise, C.-F. 19 décembre, Le Joueur, C.-F. J. Bart vainqueur au Dogger Bank. Négociations avec la Savoie. Morts de Colbert de Croissy, de Mme de Sévigné et de La Bruyère. Congreve, Amour pour amour 1697, 17 mai, fermeture du Théâtre Italien à Paris. 2 décembre, Le Distrait : C.-F. Paix de Ryswick. Mariage du duc de Bourgogne avec Marie Adélaïde de Savoie. Avènement de Charles XII en Suède. P. Bayle, Dictionnaire historique et critique. Campra et Houdar de la Motte, L ’ Europe galante. Contes de Perrault et de Mme d ’ Aulnoy. 1699, 20 janvier, Le Carnaval de Venise, Académie Royale de Musique, avec Campra. Vente de la charge de Trésorier de France. Affaire du Quiétisme : Bossuet contre Fénelon. Aventures de Télémaque par Fénelon. Détail de la France par Boisguilbert. Nouveau Testament par Quesnel. Amusements sérieux et comiques par Dufresny. Morts du ministre Pomponne et de Racine. Chronologie historique de la vie de Regnard 185 <?page no="186"?> 1700, 12 janvier, Démocrite : C.-F. 11 février, Le Retour imprévu : C.-F. 3 avril, Achat de la lieutenance de maîtrise des Eaux et Forêts de Dourdan. Achat du château de Grillon. Mort du roi Charles II d ’ Espagne, acceptation de son testament par Louis XIV : le duc d ’ Anjou, roi d ’ Espagne sous le nom de Philippe V. Courtilz de Sandras, Mémoires de M. d ’ Artagnan. 1701 - 1714 Guerre de la Succession d ’ Espagne 1701, 15 février, Les Folies amoureuses : C.-F. Mariage de Philippe V. Morts de Monsieur frère de Louis XIV, de Jacques II exilé, de Mlle de Scudéry. 1705, 4 décembre, Les Ménechmes d ’ après Plaute : C.-F. Mort de l ’ empereur Léopold 1er à qui succède Joseph 1er. L ’ archiduc Charles débarque à Barcelone. Bulle Vineam Domini. Victoire de Cassano du duc de Vendôme sur le prince Eugène. 1708, 9 février, Le Légataire universel : C.-F. 19 février, La Critique du Légataire universel : C.-F. Défaite d ’ Audenarde. Prises de Lille, de Gand par les alliés, de Minorque par les Anglais. Mort de Mansart. Turcaret de Lesage refusé par les Comédiens Français. 1709, 4 septembre, mort au château de Grillon. Vague de froid. Chute du ministre Chamillart. Prise de Tournai. Appel de Louis XIV aux Français. Bataille de Malplaquet. Soulèvement dans le Vivarais. Destruction de Port-Royal. Pierre le Grand bat Charles XII à Poltava. Morts du P. de la Chaise et de Th. Corneille. Succès de Turcaret. 186 Dossier <?page no="187"?> Regnard et la vie théâtrale de son temps Considérée en sa période de jeune homme, entre 1675 et 1682, la vie de Jean François Regnard, voyageant en Italie, en Orient, puis dans le nord de l ’ Europe jusqu ’ en Laponie, tiendrait du roman. Mais les écrits qu ’ il en a tirés peuvent fournir à matière biographique, même si de nécessaires précautions critiques doivent être prises. En revanche, tout se passe comme si au-delà de 1682, cette même vie tendait à se confondre avec sa production littéraire, dramaturgique avant tout, et même s ’ estomper. Ce sont en effet de trop rares témoignages extérieurs qui nous renseignent là-dessus, ne laissant deviner qu ’ un aimable bambocheur chez qui, rue de Richelieu ou en son manoir de Grillon en forêt de Dourdan, sont invités ou simplement reçus amis et parasites en tous genres. C ’ est que le bonhomme était à l ’ aise financièrement parlant et ne devait rien se refuser, nonobstant ses devoirs de Trésorier de France, puis de lieutenant maître des Eaux et Forêts. Certes, comme déjà dit, il avait déjà exercé sa plume : prose racontant ses voyages et ses aventures, épîtres, stances, épigrammes griffonnées au gré de l ’ occasion, pour soi ou pour quelques intimes. Lorsque en 1688 il aborde pour de bon l ’ écriture théâtrale avec Le Divorce pour le compte des Comédiens italiens, son amour-propre ne prend-il pas quelques risques ? Le cadre de la réception a, en quelque sorte, explosé : c ’ est tout un public, volontiers critique, tantôt goguenard, tantôt indifférent, toujours bruyant, qu ’ il importe de séduire. Mais à cette date-là, on peut penser que Regnard rejoignait simplement « plusieurs personnes d ’ esprit et de mérite », composant durant « leurs heures de récréation », et sans intention bien arrêtée d ’ en tirer subsistance ou argent, ainsi que les décrit Evariste Gherardi, l ’ Arlequin de la troupe depuis 1688. Ces Mauduit de Fatouville, Delosme de Montchesnay, Brugière de Barante, Boisfranc avaient ailleurs d ’ autres occupations, sérieuses, qui les faisaient vivre et prospérer, et ils ne marquèrent pas l ’ histoire des Lettres françaises : des dilettanti, aurait-on dit, des amateurs éclairés pour nous. Cette Comédie Italienne, de longtemps devenue parisienne, qui chemina un temps avec le grand Molière, installée depuis 1680 à l ’ Hôtel de Bourgogne rue Mauconseil au nord des Halles, sut tirer parti de cette masse spontanée de talents dramaturgiques, et il n ’ est pas surprenant que notre homme ait d ’ abord produit pour elle. Comme il fallait bien capter l ’ entendement d ’ un public ignorant la langue de leur pays, les comédiens s ’ étaient décidés dans les années 1687 - 1688 à faire composer des scènes en français à leurs auteurs, mêlées lors de la représentation aux scènes all ’ improvviso et aux lazzi de leur cru. Le répertoire s ’ en trouva Regnard et la vie théâtrale de son temps 187 <?page no="188"?> rendu plus compréhensible et plus consistant, qui s ’ enrichit au fur et à mesure, et que Gherardi prit soin de conserver et de publier à partir de 1694. En 1700, l ’ édition comportait six volumes. C ’ est donc à l ’ Arlequin de la troupe que nous devons de connaître un tant soit peu la production littéraire de ce théâtre en grande partie fondé sur le fugitif et l ’ éphémère, mais qui fonctionna à Paris comme les autres, d ’ abord sous la haute surveillance de la dauphine née Bavière et belle-fille du Roi, laquelle fit rédiger en 1684 un règlement fixant à douze le nombre des acteurs de la troupe, établissant les tipi fissi : couples et emplois. Après la mort de cette princesse en 1690, ce fut au tour de son époux devenu veuf, Grand Dauphin selon les historiens, Monseigneur ainsi qu ’ on le nommait alors, féru de spectacles, plutôt bienveillant, dont les interventions sont mal connues. Sous leurs ordres et peut-être plus proche de la vie des comédiens et plus à même de se pencher sur les minuties, le Premier gentilhomme de la Chambre du Roi, se montrait plutôt favorable, au gré de la personnalité des quatre titulaires successifs. C ’ est que chaque semaine, les troupes de Paris allaient jouer à la cour en ses châteaux divers, Versailles et Fontainebleau en tête. Le jour des Italiens était alors le samedi, où ils amenaient leurs décors, costumes et accessoires. Les premières pièces de Jean François Regnard leur furent donc destinées. Pièces composées seul, dans un premier temps : Le Divorce, créée le 17 mars 1688, La Descente de Mezzetin aux Enfers 5 mars 1689, Arlequin homme à bonne fortune et sa Critique 10 janvier et 1er mars 1690, Les Filles errantes 24 mars de la même année, La Coquette ou l ’ Académie des dames 17 janvier 1691. Commence ensuite la collaboration avec Charles Rivière Dufresny, talentueux entrepreneur en tout genre, et toujours pour la Comédie Italienne : Les Chinois 13 décembre 1692, La Baguette de Vulcain 10 janvier 1693, La Naissance d ’ Amadis 10 février 1694, La Foire Saint Germain 26 décembre 1695 et la Suite de la Foire Saint Germain ou les Momies d ’ Egypte 9 mars 1696. Mais les rapports entre les deux associés littéraires vont se dégrader. D ’ abord à cause d ’ une obscure histoire de pièce en un acte de Dufresny, Attendez-moi sous l ’ orme, cédée à Regnard pour régler ses dettes, à ce qu ’ on prétendit. L ’ ami Regnard s ’ attacha à cette piécette, d ’ ailleurs charmante, qu ’ apparemment il fit jouer sur la scène de la Comédie-Française précédée de la tragédie de Campistron, Tiridate, le 19 mai 1694, et (réflexion faite ? ) l ’ inséra dans l ’ édition de ses œ uvres. Deuxième occasion de fâcherie et d ’ empoignade : la comédie du Joueur, qui est bien de notre homme, créée le mercredi 19 décembre 1696 sur la même scène, tint bon pendant dix-huit représentations avec d ’ honorables recettes oscillant entre 900 et 1.300 livres pour être inexplicablement retirée après le 27 janvier 1697, malgré une bonne recette de 1321 livres. Un mois plus tard, le 27 février, les Comédiens français interprétèrent devant la cour un 188 Dossier <?page no="189"?> Chevalier joueur de Dufresny même, qu ’ ils reprirent à Paris le 17 mars suivant pour une inexplicablement seule représentation que d ’ aucuns comme François Gacon, ami de Regnard mais peu fiable, prétendirent avoir été interrompue après le deuxième acte. Les critiques d ’ aujourd ’ hui : François Moureau, André Blanc, Sabine Chaouche parmi d ’ autres, avancèrent des explications intéressantes que les trop rares témoignages à l ’ époque furent insuffisants à confirmer ou à contredire. Ce qui ne fait pas de doute, c ’ est que les incontestables points de ressemblance entre les deux pièces rendent exceptionnelle et stupéfiante leur affrontement sur la même scène de Paris, alors que sur deux scènes rivales, cela s ’ était vu depuis des décennies. Ici, l ’ hostilité réciproque de Regnard et de Dufresny dut s ’ exaspérer, affrontées sur la même œ uvre. Dufresny composa une autre Attendez-moi sous l ’ orme qu ’ il fit représenter le 30 février 1695 chez les Italiens. Il la publia en sa version française dès 1700. Tous ces faits ont certes été mal éclaircis. Ils autorisent presque à se convaincre que peut-être Regnard avait bien changé. Fini l ’ insouciance de l ’ épicurien dilettante ? Etait-il donc devenu auteur avec ce que cela suppose d ’ amour-propre irritable, de besoin d ’ être applaudi et de faire taire les rivaux et les mécontents ? Cette Préface insérée en tête de l ’ édition originale du Joueur imprimée en février 1697, sonne désagréablement : Cette Comédie a eu beaucoup plus de succès que l ’ Auteur et les Acteurs n ’ avaient osé l ’ espérer. Il y avait contre elle une cabale très forte, et d ’ autant plus qu ’ elle était composée des plus séditieux frondeurs des Spectacles, et suscitée par les injustes plaintes d ’ un Plagiaire qui produisit une autre Pièce en Prose sous le même titre, et qui la lisait tous les jours dans les Cafés de Paris. Les Personnes qui s ’ intéressent à la réussite de cette seconde Comédie du Joueur ont publié d ’ abord que la première était très mauvaise, la Cour et la Ville en ont jugé plus favorablement, et il serait à souhaiter pour eux que l ’ Ouvrage qu ’ ils protègent eût une destinée plus heureuse. En lisant ce texte, qui disparut dans les autres éditions, songeons au contexte de plus en plus hostile et menaçant que connaissait alors la vie théâtrale. L ’ année 1694 avait vu la polémique soulevée par le P. Caffaro, préfacier du dramaturge Edme Boursault, où Bossuet l ’ évêque de Meaux et ancien précepteur du Dauphin avait été au premier rang des dévots détracteurs. Le 23 décembre de cette année, Madame Palatine, belle-s œ ur de Louis XIV, s ’ adressant à sa tante l ’ Electrice de Hanovre, confia sa peur d ’ une interdiction du théâtre dont le confesseur du Roi, le P. de La Chaise et l ’ archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, surent le préserver. L ’ alerte apparemment fut chaude. Fin 1696-début 1697, au moment où la carrière du Joueur se déroule sur la scène de la Comédie-Française, les Italiens sont de plus en plus considérés d ’ un mauvais œ il par les censeurs. Le 14 mai suivant, pour une cause que la Critique moderne n ’ a pas tout à fait élucidée, la salle de la rue Mauconseil est fermée par Regnard et la vie théâtrale de son temps 189 <?page no="190"?> ordre royal, la troupe dissoute en conséquence, et les comédiens incités à quitter le pays, ce qu ’ ils ne firent pas tous, Gherardi notamment. Dans l ’ esprit de gens comme lui, il y avait une lueur d ’ espoir d ’ un retour en faveur. Ce ne fut qu ’ en 1716 que le théâtre rouvrit ses portes, à la même adresse. Jean François Regnard compta désormais parmi les nombreux fournisseurs de pièces pour le compte des Comédiens français : au-delà du Joueur et successivement, Le Distrait 2 décembre 1697, Démocrite et Le Retour imprévu 12 janvier et 11 février 1700, Les Folies amoureuses 15 février 1701, Les Ménechmes 4 décembre 1705, Le Légataire universel et sa Critique 9 et 15 février 1708. La production s ’ espaça, se diversifia aussi, à quoi il convient d ’ ajouter et de mettre à part le poème dramatique composé pour cette sorte de comédieballet au titre à la mode, Le Carnaval de Venise sur une musique d ’ André Campra, créée à l ’ Académie royale de Musique, le 20 janvier 1699 : c ’ est qu ’ il y avait de la musique dans la petite bibliothèque de Regnard. Aurait-il produit des comédies encore longtemps ? Sa mort subite en 1709 nous a empêché de le savoir. La fureur du jeu au temps de Regnard La richesse sémantique du mot jeu oblige, pour mieux concentrer notre propos, à effectuer un tri préalable. Mettons donc de côté les jeux sportifs, de plein air ou de salle, tels que mail, paume, volant, boules, colin-maillard, etc. De même, pour les jeux dits d ’ esprit, dont en 1644 et en 1657, Charles Sorel avait établi la longue liste et qu ’ il avait minutieusement décrit, célébré même : proverbes, blanque, mourre, gage touché, conversation, roman, etc. Ne parlons pas des loteries, ces jeux de hasard, lourds et coûteux pour des organisateurs exceptionnellement à l ’ aise dans leurs finances. Ecartons enfin le billard grâce auquel on faisait avantageusement sa cour auprès de Louis XIV. Il est essentiellement question ici des jeux de cartes avec mises d ’ argent plus ou moins importantes. Madame Palatine, bon témoin des m œ urs de la Cour qui valent bien celles de la Ville, fournit une liste : « On conçoit à peine à combien de jeux divers on y joue : lansquenet, trictrac, piquet, reversis, hombre, petite prime, échecs, rafle, trois dés, trou madame, brelan, en un mot, tous les jeux imaginables », à quoi on ajoutera la bassette, le trente et quarante, le papillon, le biribi, le pharaon, survenus plus tard, et le hoca importé d ’ Italie et ancêtre de l ’ actuel baccara. Or, offrir à ses amis une partie, ou, à une plus grande échelle, installer n ’ importe quelle pièce d ’ une maison pour en organiser à l ’ intention du tout-venant, ne posait pas d ’ insurmontables problèmes. En dehors du lieu obtenu et ouvert, le matériel suffisait : cartes, dés, cornets, petites tables à tablier, et autres 190 Dossier <?page no="191"?> accessoires plus spécialisés. La Ville comme la Cour fourmillaient de sortes de tripots éphémères ou permanents, plus ou moins huppés, plus ou moins canailles et discrets, sur lesquels la police ne fermait qu ’ un œ il. Cela faisait beau temps que le jeu de cartes et ses affidés inspiraient les peintres, tels Valentin de Boulogne en 1616 et Georges de La Tour en 1632, aussi bien que les dramaturges, romanciers, poètes et moralistes. Pour la scène, au plus loin dans le temps, notons seulement Jean de La Forge, auteur d ’ une Joueuse dupée ou l ’ Intrigue des Académies, de 1664. Y eut-il une période de jeu plus intense que les autres ? Voilà qui est peu facile à préciser et à dater. Les modes successives du siècle se trouvent souvent suggérées, telle celle de la plaidoirie enragée qu ’ épingla Racine en 1669, celle de la fréquentation des devineresses, pourvoyeuses de potions magiques en tous genres, faiseuses d ’ anges, qui conduisit à la sombre Affaire des poisons des années 1670 - 1680 : une mode, si on en croit le duc de Saint-Simon. Pour ce qui est du jeu, année 1675, le Piémontais Primi Visconti constate déjà les effets du jeu de la bassette chez la comtesse de Soissons née Mancini, Hauteroche et Champmeslé les mettent sur scène en 1680, et Jean de Préchac en tire une nouvelle en 1682. Il faut que de temps à autre, le gouvernement mette fin à ces débordements ruineux : c ’ est le cas pour la bassette par un arrêt du 18 juillet 1687. Dancourt à la Comédie-Française, saisit l ’ occasion de mettre les rieurs du côté du théâtre, et fait jouer La Désolation des joueuses à partir du 23 août suivant. Pour Madame Palatine, 14 mai 1695 et 10 novembre 1696, la danse (de bal) a été supplantée par le lansquenet, ce qui explique à ses yeux pourquoi les jeunes gens du temps ne savent plus se tenir correctement et avec grâce, qu ’ ils marchent de travers et ne savent plus faire la révérence. Elle constate, 11 mai 1698, que cela tourne à l ’ obligation universelle difficilement évitable : « Les dames françaises gardent leur argent afin d ’ en avoir pour jouer. Le jeu est actuellement si fort à la mode, que les maisons où l ’ on ne joue pas, restent vides, et qu ’ on joue gros jeu ou non, il faut qu ’ on joue, et l ’ on dit de ceux qui ne jouent pas qu ’ ils ‘ ne sont bons à rien ’ . Sans me vanter, j ’ en suis ». Dès lors le respect se perd, même avec Monseigneur le Dauphin fils du Roi. Seul domine le désir de gagner de l ’ argent : « On veut avoir du monde pouvant jouer gros jeu, or les gens de haute lignée ne sont pas les plus riches. On joue donc avec toute sorte de racaille » (11 février 1700). On aura reconnu ici un écho de la tirade où Valère fait l ’ éloge de l ’ effet niveleur de la société du jeu à la scène 5 de l ’ acte III du Joueur. Dufresny, que l ’ on devine pourtant avoir été de ces parties-là, ne dira pas autre chose dans ses Amusements sérieux et comiques, de 1699. L ’ attrait d ’ enjeux parfois exorbitants, le recours à la tricherie que cela entraînait parfois, le choc ressenti devant les pertes ou les gains perturbaient les consciences, et s ’ ensuivait une violence unanimement remarquée : « On La fureur du jeu au temps de Regnard 191 <?page no="192"?> joue fort un gros jeu, rapporte Madame Palatine le 14 mai 1695, les gens sont comme fous : l ’ un pleure, l ’ autre frappe du poing sur la table, que toute la chambre en tremble, un troisième blasphème, que les cheveux s ’ en dressent sur votre tête ». Voilà une scène captée sur le vif, qui vous a un air de déjà vu. On glisse là vers le topos dramatique dont les peintres comme les essayistes (La Bruyère, Dufresny) peuvent s ’ emparer et faire leur miel. Mais on peut opposer à ces joueurs enragés, quelques autres, silencieux, concentrés ou contractés dans une profonde méditation. Rappelons que le jeu était, et est encore, affaire de compétences, et en un mot, plus cérébral qu ’ on ne saurait croire. Sans doute a-t-on peine à entrevoir dans les exclamations grandiloquentes de Valère à la scène de l ’ acte IV (« Vingt fois le coupe gorge, & toujours premier pris … Vingt fois le premier pris ! »), la reconstitution balbutiante d ’ une procédure qui n ’ aurait pas dû être manquée. Ce trictrac auquel semble s ’ adonner exclusivement Valère au cours de la comédie, était complexe et savant, pas à la portée de n ’ importe qui. A la Cour, Claude de Langlée (mort en 1708) et Philippe de Courcillon marquis de Dangeau étaient fameux précisément pour avoir possédé le talent de s ’ enrichir immensément par la pratique régulière et intensive du jeu. Madame de Sévigné, un 25 juillet 1676 à Versailles, installée auprès du marquis jouant au reversi, a eu tout loisir d ’ observer son calme réfléchi, sa promptitude à profiter de la moindre occasion. Plus tard, le duc de Saint-Simon et Fontenelle n ’ auront évidemment pas été les seuls à deviner ces talents chez ces êtres qui par ailleurs n ’ étaient pas si remarquables que cela. Le premier détecte chez le marquis la capacité rare d ’ « approfondir toutes les combinaisons des jeux et celles des cartes, (de) posséder jusqu ’ à s ’ y tromper rarement, même au lansquenet et à la bassette, (de) les juger et (de) les charger celles qu ’ il trouvait devoir gagner », quand le second, plus technique, envisageant d ’ abord la masse des joueurs ordinaires qui se conduisent « par des vues très confuses et à l ’ aventure », place très haut le cas de Dangeau, à la « tête naturellement algébrique et pleine de l ’ art des combinaisons puisé dans ses réflexions seules », qui applique des théories qui ne sont connues que de lui et résout des problèmes qu ’ il est seul à se proposer. C ’ est que le bonhomme a lu Pascal, Fermat, Huyghens, Sauveur qui lui ont appris le calcul des probabilités. Et voilà comment on devient membre de l ’ Académie royale des Sciences, qualifié d ’ « Algébriste naturel » dans le discours nécrologique prononcé en 1720 par le Secrétaire perpétuel. Cette sorte de digression qui vient d ’ être développée, renvoie bien évidemment à un contexte historique incontestable, et marque une notable distance avec le monde de la comédie. L ’ absence d ’ une séance de jeu dans Le Joueur de Regnard (comme dans La Désolation des joueuses de Dancourt) a été remarquée en passant. Elle devrait se vérifier aussi sur la scène française, après enquête, la 192 Dossier <?page no="193"?> question se posant de savoir si ce genre de scène aurait pu agréer aux comédiens et à leur public, ainsi qu ’ un personnage de joueur expert et chanceux dont Langlée et Dangeau auraient été les modèles. Si cette thèse est bien vérifiée, on se souviendra qu ’ à l ’ âge classique, la comédie puisait dans un répertoire de scénarios, de tableaux et de personnages conformes aux canons de ce qu ’ on appelait les bienséances et la vraisemblance, disons abruptement, aux préjugés d ’ une opinion générale, aux attentes (routinières ? ) du public, sans oublier la censure officielle, civile et religieuse. Carrière du Joueur jusqu ’ à aujourd ’ hui Ces 19 représentations du Joueur à la Comédie-Française, du mercredi 19 décembre 1696 au 17 mars 1697 connurent des hauts et des bas de fréquentation et de recette, sans toutefois tomber à des niveaux inquiétants. Sabine Chaouche en a étudié le détail, que nous suivons ici. De la recette de 1386 livres à la création, on passa à 508 à la septième séance le 1er janvier 1697. Au-delà, il y eut une remontée à 905 livres le 7 janvier, puis, à nouveau, une baisse. Les comédiens adjoignirent à notre pièce et certainement en fin de spectacle selon les habitudes du temps, Renaud et Armide en un acte, parodie de l ’ opéra d ’ Armide de Lully et Quinault, créée le 31 juillet 1686, ce qui dut faire rebondir la recette des 12 et 13 janvier, et n ’ enraya pas une retombée les séances suivantes jusqu ’ au 25 janvier : 376 livres. Une autre comédie fut utilisée le 27 : Le Grondeur, en 3 actes, de Brueys et Palaprat, créée le 3 février 1691. Pour le coup, la recette bondit à 1321 et donna 819 à la dernière, du dimanche 17 mars. Toujours selon l ’ enquête de Sabine Chaouche, au XVIII e siècle Le Joueur fut représenté en moyenne 6 fois par an, avec des pics en 1735, 1737, 1745 : Regnard était entré dans le répertoire ordinaire des Comédiens-Français. Pour le XIXe siècle, a été un total de 625 représentations dépassant celui même du Légataire universel, pièce la plus populaire du théâtre de Regnard : une remarquable concentration des reprises est à noter entre 1804 et 1829, suivi d ’ espacements sensibles, avec un pic vertigineux l ’ année 1856. Ce siècle vit de nombreuses éditions du Joueur. Quant au XX e siècle, sans parler de quelques éditions, notamment scolaires, on se contentera de noter les 3 reprises de 1968 : 20 février, 18 septembre, 20 décembre, dans une mise en scène de Jean Piat, puis une production radiophonique de France-Culture, le 4 juin 1978. Carrière du Joueur jusqu ’ à aujourd ’ hui 193 <?page no="194"?> Bibliographie sommaire 1) Editions imprimées du Joueur Les Œ uvres de M. Regnard, Paris, Pierre Ribou, 1714, I, p. 81 - 186 Jean François Regnard, Le Joueur, éd. John Dunkley, Genève, Librairie Droz, « Textes littéraires français 431 », 1986 Jean François Regnard, Le Joueur, in Théâtre du XVII e siècle, éd. André Blanc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, III, p. 709 - 811 Jean François Regnard, Le Joueur, in Théâtre français, éd. Sabine Chaouche, Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque du théâtre français 25 », I, 2015, p. 241 - 373 2) Etudes particulières sur Le Joueur Bénac Giroux, Karine, « Le Joueur de Regnard et La Joie imprévue de Marivaux : la construction de l ’ identité personnelle et ses apories », Littératures, 2007, p. 207 - 220. Dunkley, John, « Les avatars d ’ un chef d ’œ uvre : Le Joueur de Regnard et la critique du XVIII e siècle », Revue de la Société d ’ Histoire du Théâtre, 60, p. 374 - 383. Frèches, Claude Henri, « Le Joueur de Regnard », in Le Jeu au XVIII e siècle, Aix en Provence, EDISUD, 1976, p. 259 - 276. Jamati, Georges, La Querelle du Joueur : Regnard et Dufresny, préface d ’ Edmond Pilon, Paris, A. Messein, 1936. Mazouer, Charles, « La vie mondaine selon Regnard », Littératures classiques, 58, 2006, p. 33 - 44 Perlmutter, Jennifer R., « A seductress construction : the female jewish moneylender of Regnard ’ s Le Joueur », The French Review, 90, 1, 2016, p. 136 - 145. 3) Edition de La Désolation des joueuses La Désolation des joueuses, Comédie de Mr. Dancourt, Paris, Michel Guérout, Cour Neuve du Palais, MDCLXXXVIII, avec privilège du Roi. 4) Etudes sur le théâtre français des XVII e et XVIII e siècles Blanc, André, F. C. Dancourt (1661 - 1725). La Comédie française à l ’ heure du Soleil couchant, Tübingen-Paris, Gunter Narr, Jean Michel Place, « coll. Etudes littéraires françaises »,1984. Calame, Alexandre, Regnard, sa vie et son œ uvre, Paris, Presses universitaires de France, 1960. 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Lesage, (Alain René), Turcaret, chronologie, présentation, notes, dossier, bibliographie, lexique, par Philippe Hourcade, Paris, GF Flammarion, « GF 982 », 1998 Mazouer, Charles, Le Théâtre français de l ’ âge classique, III : L ’ arrière-saison, Paris, Honoré Champion, « Dictionnaires et Références 27 », 2014. Moureau, François, Dufresny, auteur dramatique (1657 - 1724), Paris, Editions Klincksieck, « Bibliothèque de l ’ Université de Haute Alsace », 1979. Spielmann, Guy, Le Jeu de l ’ ordre et du chaos. Comédie et pouvoirs à la fin du règne, 1670 - 1715, Paris, Honoré Champion, « Lumière classique 36 », 2002. Bibliographie sommaire 195 <?page no="196"?> Biblio 17 Suppléments aux Papers on French Seventeenth Century Literature herausgegeben von Rainer Zaiser Aktuelle Bände: www.narr-shop.de/ reihen/ b/ biblio-17.html Band 203 J.H. Mazaheri Lecture socio-politique de l’épicurisme chez Molière et La Fontaine 2012, 178 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-6766-6 Band 204 Stephanie Bung Spiele und Ziele Französische Salonkulturen des 17. Jahrhunderts zwischen Elitendistinktion und belles lettres 2013, 419 Seiten €[D] 88,- ISBN 978-3-8233-6723-9 Band 205 Florence Boulerie (éd.) La médiatisation du littéraire dans l’Europe des XVII e et XVIII e siècles 2013, 305 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-6794-9 Band 206 Eric Turcat La Rochefoucauld par quatre chemins Les Maximes et leurs ambivalences 2013, 221 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-6803-8 Band 207 Raymond Baustert (éd.) Un Roi à Luxembourg Édition commentée du Journal du Voyage de sa Majesté à Luxembourg, Mercure Galant , Juin 1687, II (Seconde partie) 2015, 522 Seiten €[D] 98,- ISBN 978-3-8233-6874-8 Band 208 Bernard J. Bourque (éd.) Jean Donneau de Visé et la querelle de Sophonisbe . Écrits contre l’abbé d’Aubignac Édition critique 2014, 188 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-6894-6 Band 209 Bernard J. Bourque All the Abbé’s Women Power and Misogyny in Seventeenth-Century France, through the Writings of Abbé d’Aubignac 2015, 224 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-6974-5 Band 210 Ellen R. Welch / Michèle Longino (eds.) Networks, Interconnection, Connectivity Selected Essays from the 44th North American Society for Seventeenth-Century French Literature Conference University of North Carolina at Chapel Hill & Duke University, May 15-17, 2014 2015, 214 Seiten €[D] 64,- ISBN 978-3-8233-6970-7 Band 211 Sylvie Requemora-Gros Voyages, rencontres, échanges au XVII e siècle Marseille carrefour 2017, 578 Seiten €[D] 98,- ISBN 978-3-8233-6966-0 <?page no="197"?> Band 212 Marie-Christine Pioffet / Anne-Élisabeth Spica (éds.) S’exprimer autrement : poétique et enjeux de l’allégorie à l’âge classique 2016, XIX, 301 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-6935-6 Band 213 Stephen Fleck L‘ultime Molière Vers un théâtre éclaté 2016, 141 Seiten €[D] 48,- ISBN 978-3-8233-8006-1 Band 214 Richard Maber (éd.) La France et l’Europe du Nord au XVII e siècle Actes du 12e colloque du CIR 17 (Durham Castle, Université de Durham, 27 - 29 mars 2012) 2017, 242 Seiten €[D] 64,- ISBN 978-3-8233-8054-2 Band 215 Stefan Wasserbäch Machtästhetik in Molières Ballettkomödien 2017, 332 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-8115-0 Band 216 Lucie Desjardins, Professor Marie-Christine Pioffet, Roxanne Roy (éds.) L’errance au XVIIe siècle 45e Congrès de la North American Society for Seventeenth-Century French Literature, Québec, 4 au 6 juin 2015 2017, 472 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8044-3 Band 217 Francis B. Assaf Quand les rois meurent Les journaux de Jacques Antoine et de Jean et François Antoine et autres documents sur la maladie et la mort de Louis XIII et de Louis XIV 2018, XII, 310 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-8253-9 Band 218 Ioana Manea Politics and Scepticism in La Mothe Le Vayer The Two-Faced Philosopher? 2019, 203 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-8283-6 Band 219 Benjamin Balak / Charlotte Trinquet du Lys (eds.) Creation, Re-creation, and Entertainment: Early Modernity and Postmodernity Selected Essays from the 46th Annual Conference of the North American Society for Seventeenth-Century French Literature, Rollins College & The University of Central Florida, June 1-3, 2016 2019, 401 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8297-3 Band 220 Bernard J. Bourque Jean Chapelain et la querelle de La Pucelle Textes choisis et édités par Bernard J. Bourque 2019, 296 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-8370-3 Band 221 Marcella Leopizzi (éd.) L’ honnêteté au Grand Siècle : belles manières et Belles Lettres Articles sélectionnés du 48e Congrès de la North American Society for Seventeenth Century French Literature . Università del Salento, Lecce, du 27 au 30 juin 2018. Études éditées et présentées par Marcella Leopizzi, en collaboration avec Giovanni Dotoli, Christine McCall Probes, Rainer Zaiser 2020, 476 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8380-2 Band 222 Mathilde Bombart / Sylvain Cornic / Edwige Keller-Rahbé / Michèle Rosellini (éds.) « A qui lira »: Littérature, livre et librairie en France au XVII e siècle Actes du 47e congrès de la NASSCFL (Lyon, 21-24 juin 2017) 2020, 749 Seiten €[D] 98,- ISBN 978-3-8233-8423-6 <?page no="198"?> Band 223 Bernard J. Bourque Jean Magnon. Théâtre complet 2020, 644 Seiten €[D] 128,- ISBN 978-3-8233-8463-2 Band 224 Michael Taormina Amphion Orator How the Royal Odes of François de Malherbe Reimagine the French Nation 2021, 315 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8464-9 Band 225 David D. Reitsam La Querelle d’Homère dans la presse des Lumières L’exemple du Nouveau Mercure galant 2021, 472 Seiten €[D] 88,- ISBN 978-3-8233-8479-3 Band 226 Michael Call (éd.) Enchantement et désillusion en France au XVII e siècle Articles sélectionnés du 49 e Colloque de la North American Society for Seventeenth- Century French Literature . Salt Lake City, 16-18 mai 2019 2021, 175 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-8520-2 Band 227 Claudine Nédelec / Marine Roussillon (éds.) Frontières Expériences et représentations dans la France du XVII e siècle Articles issus de communications présentées lors du 16 ème colloque international du Centre International de Rencontres sur le XVII e siècle (CIR 17). Université d’Artois, 19-22 mai 2021 2023, 507 Seiten €[D] 88,- ISBN 978-3-381-10141-2 Band 228 Bernard J. Bourque Guillaume Colletet. Cyminde ou les deux victimes (1642) Seule pièce de théâtre à auteur unique du poète. Éditée et commentée par Bernard J. Bourque 2022, 154 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-8559-2 Band 229 Christopher Gossip Claude Boyer: Le Comte d‘Essex. Tragédie édité par Christopher Gossip 2024, 113 Seiten €[D] 49,- ISBN 978-3-381-11371-2 Band 230 Guillaume Peureux / Delphine Reguig (éds.) La langue à l’épreuve La poésie française entre Malherbe et Boileau. Études réunies et éditées par Delphine Reguig et Guillaume Peureux 2024, 324 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-381-11711-6 Band 231 Bernard J. Bourque (éd.) Isaac de Benserade. Théâtre complet 2024, 532 Seiten €[D] 128,- ISBN 978-3-381-13261-4 Band 232 Philippe Hourcade (éd.) Jean-François Regnard, Le Joueur, Comédie suivi de La Désolation des joueuses, Comédie de Florent Carton Dancourt Édition présentée et commentée par Philippe Hourcade 2025, 194 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-381-14331-3 <?page no="199"?> www.narr.de ISBN 978-3-381-14331-3 Lecture d’un classique du théâtre de l’âge classique, faisant connaître la vision sociale et morale d’une société d’autrefois: aspirations, ambitions, rivalités, intrigues personnelles et publiques autour d’un sujet qui demeure d’actualité: la fureur du jeu, ses séductions et ses désordres. Un autre texte de théâtre est ici ajouté, qui touche au même sujet, mais à partir de circonstances différentes, et qui avant tout offre un autre exemple dramaturgique, beaucoup moins classique, et qui nous approche davantage de ce que demandait le public en ce temps-là. La société française de l’âge classique n’étant pas homogène, la production dramaturgique ne l’était pas non plus. BIBLIO 17 Suppléments aux Papers on French Seventeenth Century Literature Directeur de la publication: Rainer Zaiser
