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Textes et corps sous le scalpel

Pratiques de la mutilation dans la première modernité (1500-1800)

1208
2025
978-3-381-14852-3
978-3-381-14851-6
Gunter Narr Verlag 
Sofina Dembruk
Daniele Maira
Ioana Manea
10.24053/9783381148523

Ce volume collectif propose une analyse de la mutilation comme pratique à la fois corporelle et textuelle à l'aube de l'époque moderne. En croisant les approches des disability studies, des gender studies et des medical humanities, il offre une contribution majeure à l'histoire culturelle du corps mutilé, envisagé comme un objet discursif, politique et sémiotique. La mutilation - qu'elle soit physique, symbolique ou scripturale - structure les rapports de pouvoir, redéfinit les normes corporelles et reconfigure les pratiques d'écriture et de censure. En pensant les corps et les textes comme des entités à la fois vulnérables et productives, les 14 contributions interdisciplinaires de ce livre ouvrent des perspectives nouvelles pour une histoire culturelle attentive aux marginalités, aux traces de la violence faite aux femmes et aux stratégies de réécriture et de défiguration des textes

9783381148523/9783381148523.pdf
<?page no="0"?> www.narr.de ISBN 978-3-381-14851-6 Ce volume collectif propose une analyse de la mutilation comme pratique à la fois corporelle et textuelle à l’aube de l’époque moderne. En croisant les approches des disability studies, des gender studies et des medical humanities, il offre une contribution majeure à l’histoire culturelle du corps mutilé, envisagé comme un objet discursif, politique et sémiotique. La mutilation - qu’elle soit physique, symbolique ou scripturale - structure les rapports de pouvoir, redéfinit les normes corporelles et reconfigure les pratiques d’écriture et de censure. En pensant les corps et les textes comme des entités à la fois vulnérables et productives, les 14 contributions interdisciplinaires de ce livre ouvrent des perspectives nouvelles pour une histoire culturelle attentive aux marginalités, aux traces de la violence faite aux femmes et aux stratégies de réécriture et de défiguration des textes. BIBLIO 17 Suppléments aux Papers on French Seventeenth Century Literature Directeur de la publication: Rainer Zaiser 233 Dembruk / Maira / Manea (éds.) Textes et corps sous le scalpel BIBLIO 17 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea (éds.) Textes et corps sous le scalpel Pratiques de la mutilation dans la première modernité (1500-1800) <?page no="1"?> Textes et corps sous le scalpel <?page no="2"?> BIBLIO 17 Volume 233 ∙ 2025 Suppléments aux Papers on French Seventeenth Century Literature Collection fondée par Wolfgang Leiner Directeur: Rainer Zaiser Biblio 17 est une série évaluée par un comité de lecture. Biblio 17 is a peer-reviewed series. <?page no="3"?> Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea (éds.) Textes et corps sous le scalpel Pratiques de la mutilation dans la première modernité (1500 - 1800) <?page no="4"?> Image de couverture: Filippo Lauri (1623 - 1694) : Apollon écorchant Marsyas, huile sur cuivre, Paris, musée du Louvre, Inv337, 23-565317, © GrandPalaisRmn / Mathieu Rabeau Bibliografische Information der Deutschen Nationalbibliothek Die Deutsche Nationalbibliothek verzeichnet diese Publikation in der Deutschen Nationalbibliografie; detaillierte bibliografische Daten sind im Internet über http: / / dnb.dnb.de abrufbar. DOI: https: / / doi.org/ 10.24053/ 9783381148523 © 2025 · Narr Francke Attempto Verlag GmbH + Co. KG Dischingerweg 5 · D-72070 Tübingen Das Werk einschließlich aller seiner Teile ist urheberrechtlich geschützt. Jede Verwertung außerhalb der engen Grenzen des Urheberrechtsgesetzes ist ohne Zustimmung des Verlages unzulässig und strafbar. Das gilt insbesondere für Vervielfältigungen, Übersetzungen, Mikroverfilmungen und die Einspeicherung und Verarbeitung in elektronischen Systemen. Alle Informationen in diesem Buch wurden mit großer Sorgfalt erstellt. Fehler können dennoch nicht völlig ausgeschlossen werden. Weder Verlag noch Autor: innen oder Herausgeber: innen übernehmen deshalb eine Gewährleistung für die Korrektheit des Inhaltes und haften nicht für fehlerhafte Angaben und deren Folgen. Diese Publikation enthält gegebenenfalls Links zu externen Inhalten Dritter, auf die weder Verlag noch Autor: innen oder Herausgeber: innen Einfluss haben. Für die Inhalte der verlinkten Seiten sind stets die jeweiligen Anbieter oder Betreibenden der Seiten verantwortlich. Internet: www.narr.de eMail: info@narr.de Druck: Elanders Waiblingen GmbH ISSN 1434-6397 ISBN 978-3-381-14851-6 (Print) ISBN 978-3-381-14852-3 (ePDF) ISBN 978-3-381-14853-0 (ePub) <?page no="5"?> Table des matières Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Sous le scalpel d ’ une introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7 I. Mutilations créatives Dominique Brancher De l ’ éloquence de la bouche « élanguée ». Mutilation buccale et puissance vocale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29 Folke Gernert « Et luy fit arracher les mamelles à tenailles ardantes ». Martyre et corps ravagés chez quelques poètes-médecins du XVI e siècle . . . . . . . . . . . . . . . . . 51 Ursula Hennigfeld « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 Hugues Marchal Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83 II. Mutilations (re)moralisées Sofina Dembruk / Björn Reich Mutilations exemplaires. La morale par l ’ image dans le Liber de moribus de Jacques de Cessoles (et ses traductions françaises) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 Marie Guthmüller Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie : l ’ automutilation chez Jeanne des Anges et Louise du Néant . . . . . . . . . . . . 123 Daniel Fliege « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible ». À propos des blessures démoniaques et divines dans les écrits autobiographiques de Jeanne des Anges (1644) et Jean-Joseph Surin (vers 1663) . . . . . . . . . . . . . . 141 <?page no="6"?> III. Mutilations sexuelles et cutanées Nathalie Grande Violence sexuelle et mutilation dans la narration brève aux XVI e - XVII e siècles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 Jérôme Laubner Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux (XVI e - XVII e siècle) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175 Katherine Dauge-Roth Un corps « sans histoire ». Imagination maternelle, marques cutanées et corrections médicales à l ’ époque moderne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191 IV. Mutiler, censurer et transformer le corps des œ uvres Rainer Zaiser Aristote sous le scalpel : la mutilation de la Poétique dans le débat au sujet des règles au XVII e siècle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213 Ioana Manea La mutilation textuelle dans l ’ édition du traité De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé d ’ Antoine Arnauld par Louis Ellies Du Pin (1701) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 227 Lisa Kemper « L ’ un mutile l ’ Histoire générale, l ’ autre estropie Pandore ». Voltaire face à la censure et à la contrefaçon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241 Laurence Macé De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 253 6 Table des matières <?page no="7"?> Sous le scalpel d ’ une introduction S OFINA D EMBRUK (Universität Stuttgart) D ANIELE M AIRA (Georg-August-Universität Göttingen) I OANA M ANEA (Universitatea Ovidius din Constan ț a) Les mots et les maux de la mutilation Dans la préface à son édition des Œ uvres de François Villon, le poète Clément Marot constate que les écrits de son devancier n ’ ont pas reçu l ’ attention philologique et éditoriale qu ’ ils auraient méritée. La confusion de l ’ ordre des vers et des rimes est si éclatante, que le sens même en est troublé. Marot regrette que l ’œ uvre de Villon ait été si maltraitée et déformée, au point que le livre résulte « incorrect » et « lourdement corrompu » 1 . La nature de son travail d ’ éditeur doit ressembler par conséquent à celle du travail d ’ un bon chirurgien qui intervient pour réparer et soigner les erreurs des autres : « j ’ ay trouvé Villon blessé en ses œ uvres, il n ’ y a si expert chirurgien qui le sceust penser sans apparence de cicatrice 2 ». La cicatrice textuelle est le graphème que portent à la fois cette œ uvre mutilée et estropiée et Villon lui-même, qui fait corps avec son œ uvre. Les considérations de Marot montrent que s ’ installe, dans les pratiques éditoriales et philologiques humanistes, l ’ idée que les œ uvres sont usurpées, et qu ’ il est nécessaire, par conséquent, d ’ intervenir pour les réparer et leur restituer l ’ état dans lequel elles étaient avant d ’ avoir été corrompues et déformées. Ces modifications deviennent l ’ enjeu d ’ une poétique de la mutilation, qui sollicite en même temps une poétique thérapeutique ; elle est le signe des entrelacements consubstantiels entre corps et texte, le corps de l ’ auteur se confondant avec le corps de l ’ ensemble d ’ une production textuelle. Plusieurs études ont abordé les convergences entre l ’œ uvre comme corps et le corps de l ’œ uvre. Marie-Anne Paveau et Pierre Zoberman parlent ainsi de « corpographèses » à propos de l ’ inscription du sens sur le corps autant que de 1 François Villon, Les œ uvres de Françoys Villon, de Paris, reveues et remises en leur entier, par Clément Marot, valet de chambre du Roy, Paris, Galiot du Pré, 1533, f. a iii r°. 2 Villon, Les œ uvres, f. [a vi]r°. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="8"?> l ’ inscription du corps comme sens 3 . Un texte corrompu et altéré est ainsi inséparable de l ’ image d ’ un corps mutilé et de celle d ’ un auteur estropié ; toutes ces corporalités mettent en jeu le graphème comme altération qui défigure l ’ état initial. La conception d ’ une pratique de la mutilation à la fois corporelle et textuelle transparaît également dans l ’ évolution lexicographique du terme. Le verbe mutiler est attesté à partir du XIV e siècle. Dans le Dictionnaire François-latin (1549), l ’ humaniste Robert Estienne retient la nature destructrice, voire fatale, de cet acte : « Mutiler, Mutilare, Admutilare, ad mortem usque mutilare, Mutiler les corps et en couper quelque partie, corpora detruncare. / Mutilé, mutilus, mutilatus, dumutilatus, truncatus 4 ». Différents degrés méritent d ’ être distingués : il est possible de blesser ou de déformer le corps, d ’ enlever uniquement une petite partie, mais la mutilation coïncide en règle générale avec la privation d ’ une partie essentielle de celui-ci, au point d ’ en modifier l ’ état original. Il n ’ est pas surprenant que l ’ acte de la mutilation, réservé a priori au paradigme corporel, intègre les significations médicales. Pour le chirurgien Ambroise Paré, le qualificatif « mutilé » prend le sens d ’ infirmité dans le livre Des monstres et prodiges (1579) : « aveugles, borgnes, bossus, boiteux, ou ayant six doigts à la main, ou aux pieds, ou moins de cinq, ou joints ensemble, ou les bras trop courts 5 ». Mutilation induite et déformation naturelle se rejoignent pour dire un corps qui n ’ est ni valide ni validé par les attentes des modèles référentiels. La mutilation devient parfois nécessaire, tant pour corriger des corps irréguliers que pour empêcher certaines maladies - comme la vérole - de s ’ étendre sur l ’ ensemble du corps. Jérôme Laubner montre comment la verge retranchée de l ’ homme vérolé redéfinit le corps masculin ainsi que ses fonctions génératives : s ’ il est désormais éviré et donc stérile, les récits de cet acte mutilateur génèrent en revanche des narrations facétieuses ou polémiques 6 . Le sens médical du geste mutilateur, qui perdure au XVII ème siècle, est toujours dominant dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière. Celui-ci précise que la mutilation est le « retranchement de quelque membre » et que 3 Marie-Anne Paveau et Pierre Zoberman, « Corpographèses ou comment on/ s ’ écrit le corps », dans Corpographèses : corps écrits, corps inscrits, éd. M.-A. Paveau et P. Zoberman, Paris, L ’ Harmattan, 2019, p. 7 - 19. 4 Dictionnaire Françoislatin, autrement dict les mots François avec les manieres d ’ user d ’ iceulx, tournez en Latin, Paris, Robert Estienne, 1549, p. 398 ; repris par Jean Nicot, Thresor de la langue françoyse, Paris, D. Douceur, 1606, p. 424. 5 Ambroise Paré, Les Œ uvres, vol. 3, éd. Evelyne Berriot-Salvadore, Jean Céard et Guylaine Pineau, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 2705 ; addition de 1579 à la préface du livre XXV des Œ uvres. 6 Pour mieux illustrer la nature transversale du phénomène, les 14 contributions de ce volume sont présentées de manière éparse à l ’ intérieur de cette introduction. 8 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="9"?> dès « que les Medecins voyent la cangrène, ils ordonnent la mutilation, le retranchement du membre cangréné 7 ». En soulignant la brutalité d ’ une pratique chirurgicale, Furetière attire l ’ attention sur un geste exécuté avec laxisme : « coupper, retrancher quelque membre, estropier. Les Chirurgiens ont cruellement mutilé ce corps malade. On dit aussi quelquefois mutiler, pour dire, Chastrer : mais ce mot est vieux 8 ». Furetière élargit toutefois ce sens médical, car le champ de la mutilation peut être appliqué, par un glissement sémantique, aux corps inanimés, par exemple « des statuës, des bastiments qui ont quelque imperfection, quelque membre qui leur manque, qui est estropié ou couppé, comme lors que la frise, corniche, ou architrave est interrompuë 9 ». Le geste mutilateur met en relief les difformités et les irrégularités, et raconte l ’ absence d ’ entièreté de la matière. Diderot et d ’ Alembert réservent une entrée à la « mutilation » dans leur Encyclopédie méthodique (1765). La dimension curative du terme est confirmée et s ’ accompagne désormais d ’ une dimension judiciaire. La mutilation est « le retranchement d ’ un membre ou d ’ une partie extérieure du corps, comme le nez, les oreilles, ou autre. En matière criminelle, on n ’ inflige guère de peine afflictive qu ’ il n ’ y ait au moins mutilation des membres 10 ». Le champ sémantique de la mutilation est mobilisé par la nomenclature judiciaire également dans les contextes de la chirurgie pénale ou de la torture légale, par exemple là propos des sévices et des décapitations publiques, des traîtres marqués de la fleur de lys ou encore des corps mutilés des esclaves 11 . Aux mutilations thérapeutiques s ’ ajoutent ainsi les mutilations punitives. Cette définition corporelle est cependant dépassée dès lors que l ’ acte mutilateur devient métaphorique et moralisé : MUTILATION, s. f. (Gramm.) il se dit du retranchement de quelque partie essentielle à un tout. On mutile un animal en le privant d ’ un de ses membres ; un ouvrage, en en supprimant différents endroits. On a mutilé tous les anciens auteurs à l ’ usage de la jeunesse qu ’ on élève dans les collèges, de peur qu ’ en leur apprenant une langue ancienne dont la connaissance ne leur est pas essentielle, on ne flétrît l ’ innocence de leurs m œ urs. On mutile un tableau, une machine, etc. 12 7 Antoine Furetière, Dictionnaire universel … , La Haye et Rotterdam, Arnout et Reinier Leers, 1690, s. v. « mutilation ». 8 Furetière, Dictionnaire, s. v. « mutiler ». 9 Ibid., s. v. « mutilation ». 10 Denis Diderot et Jean Le Rond d ’ Alembert, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Neuchâtel, S. Faulche, 1765, vol. 10, p. 910. 11 Voir, pour toutes ces questions, Katherine Dauge-Roth, Signing the Body : Marks on Skin in Early Modern France, London, Routledge, 2020. 12 Diderot et d ’ Alembert, Encyclopédie, p. 910. Sous le scalpel d ’ une introduction 9 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="10"?> En tant qu ’ atteinte à l ’ intégralité d ’ un ensemble, que l ’ on prive d ’ une part décisive, la mutilation concerne d ’ abord le corps animé, ensuite le corps inanimé des choses, et enfin les corps figurés, comme les ouvrages ou les œ uvres d ’ art. La pratique de la lecture ou de l ’ édition pourrait être entendue comme un acte mutilateur : nous lisons ou interprétons quelques bouts d ’ une œ uvre, nous citons des passages qui correspondent aux parties retranchées 13 , nous altérons le texte en modernisant l ’ orthographe. La question est alors de savoir, d ’ une part, comment définir une partie essentielle par rapport à ce qui serait superflu, négligeable, et, d ’ autre part, si une œ uvre altérée conserve malgré tout un sens global, comme ces œ uvres pour la jeunesse qui sont censurées et assagies à des fins morales. C ’ est peut-être ce geste mutilateur, qui est un geste altérant et défigurant, qui contribue à la prolifération herméneutique d ’ une œ uvre, démultipliant le sens, et qui donne une signification nouvelle aux parties retranchées. L ’ acte de lecture est déjà l ’ expression d ’ une interprétation, et l ’ interprétation d ’ une œ uvre, qui se focalise forcément sur un aspect en négligeant relativement les autres, est par essence déformante et mutilatrice. Serait-il dès lors possible de parler d ’ une bonne ou d ’ une mauvaise censure, voire d ’ une censure créative, comme on parle d ’ un bon ou d ’ un mauvais chirurgien ? Les lecteurs et les lectrices sont amené·e·s à réparer ces œ uvres mutilées, ce qui est comparable au travail reconstructeur ou thérapeutique du chirurgien, qui vise à rétablir une nouvelle proportion suite à quelque chose qui a été coupé ou abîmé. Selon les circonstances sociales, culturelles et temporelles, les mutilations peuvent donc avoir une fonction thérapeutique, punitive, religieuse, morale, économique et/ ou esthétique. Et les intentions esthétiques, morales ou herméneutiques du geste mutilateur posent ainsi, en amont, la question des motivations personnelles qui soutiennent l ’ initiative des automutilations ou, dans les cas d ’ hétéromutilations, la question des instances de pouvoir qui autorisent ou qui décident quels corps et quelles œ uvres peuvent et doivent être mutilées. Des textes et des corps sous le scalpel La période médiévale connaît plusieurs cas saillants d ’ (auto)mutilation, par exemple la castration d ’ Abélard et les corps torturés dans les martyrologes. Le 13 Pour Antoine Compagnon, l ’ ablation est l ’ une des figures de la lecture, voir La seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 2016, notamment p. 20 : « Lorsque je cite, j ’ excise, je mutile, je prélève ». 10 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="11"?> thème acquiert toutefois une importance accrue à partir du XVI e siècle grâce au nouvel intérêt pour le corps humain dont témoigne, par exemple, la pratique de la dissection anatomique, effectuée par Vésale et illustrée dans son célèbre De humani corporis fabrica (1538 - 1542), et pour laquelle il fut poursuivi par l ’ Inquisition. Au terme de l ’ Ancien Régime, la mutilation atteint son apogée sous la Terreur où elle prend la dimension d ’ une punition collective avec la politique de la guillotine. Que ce soit le retranchement des organes génitaux, l ’ endommagement des parties faciales, les stigmates cutanés comme les cicatrices ou bien les membres tronqués et déformés, le geste de la mutilation (mutilatio) constitue toujours une atteinte à l ’ intégrité physique, à la forme initiale d ’ origine divine, et produit par conséquent un état d ’ imperfection et d ’ irrégularité humaines ainsi que de manque par rapport à une anatomie entière (mutilitas). Les séquelles en sont, elles aussi, diverses, de la claudication à la cécité, de l ’ infirmité à la stérilité. Malgré un remarquable corpus, textuel et iconographique, la signification de cette agression du corps pour la première modernité demeure peu étudiée. Les discours, les pratiques et les représentations de la mutilation au cours de cette période font l ’ objet des études réunies dans ce volume. L ’ importance conceptuelle de la mutilation se manifeste à deux égards : d ’ abord, l ’ être humain mutilé, homo mutilus, ensuite, la pratique de la mutilation qui, dans un sens figuré, concerne également les lettres, les mutilae litterae 14 . Ces deux axes se croisent là où se rencontrent le texte comme corps et le corps comme texte. Ou, autrement dit, là où par la mutilation le texte fait corps. Ce double usage se déploie dans des domaines bien distincts, mais complémentaires, que les axes des quatre parties de ce volume souhaitent problématiser. Les gestes mutilateurs génèrent parfois contre-intuitivement de nouvelles agentivités et des langages nouveaux (partie I : Mutilations créatives, avec les contributions de Dominique Brancher, Folke Gernert, Ursula Hennigfeld, Hugues Marchal). La mutilation devient parfois le vecteur incontournable d ’ un discours moral, ou en tout cas censé avoir un impact sur l ’ ordre moral (partie II : Mutilations (re)moralisées, avec les articles de Sofina Dembruk et Björn Reich, Marie Guthmüller, Daniel Fliege). Lorsque la mutilation est physique, comment faire passer textuellement, à l ’ aide des mots, l ’ impact corporel qui touche des organes estropiés ou transformés pour des raisons diverses (partie III : Mutilations sexuelles et cutanées, avec les études de Nathalie Grande, Jérôme Laubner, Katherine Dauge-Roth) ? Enfin, le geste mutilateur et son champ sémantique sont appliqués aux œ uvres, pour les censurer mais aussi pour les réinventer et les transformer (partie IV : Mutiler, censurer et transformer le 14 Michel Erlich, La Mutilation, Paris, PUF, 1990, p. 19. Sous le scalpel d ’ une introduction 11 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="12"?> corps des œ uvres, avec les textes de Rainer Zaiser, Ioana Manea, Lisa Kemper, Laurence Macé). Puissance narrative du récit sur la mutilation La plurivocité de ce phénomène transculturel trouve son origine anthropologique dans les mythes fondateurs de l ’ humanité. Pour ce qui est de la tradition occidentale, il suffit de penser à la castration d ’ Ouranos par son fils Cronos, relatée dans la cosmogonie hésiodique. Les exemples d ’ une telle coupure à valeur étiologique se multiplient avec le mythe de l ’ androgyne platonicien ou encore avec la scission originelle subie par Adam dans l ’ anthropogonie biblique. À ces formes sacrées et mythologiques de la mutilation, s ’ ajoutent les manifestations religieuses, par exemple les castrations des ministres de Cybèle et des pères de l ’ Église, comme Origène et Léonce, ou les corps torturés et violés des martyrs chrétiens. Dans la tradition hagiographique, la dénaturation devient signe d ’ élection et de rédemption du péché charnel. À cet égard, les exemples chrétiens imitent le corps crucifié du Christ, qui porte les Cinq- Plaies ; la blessure du flanc est symboliquement puissante car elle mine l ’ incrédulité de saint Thomas (Jean 20, 27 - 29). Pour décrire les corps outragés des saints et des saintes, plusieurs écrivainsmédecins du XVI ème siècle, comme Rabelais, Jacques Grévin ou Charles Estienne, ont recours au langage récent de la dissection anatomique, ainsi que le montre Folke Gernert. Cette praxis devient courante en France dans la seconde moitié du XV e siècle et est exercée en public par le médecin André Vésale en 1543 ; l ’ usage des mots issus de l ’ anatomie renouvelle ainsi le récit des maux féroces que subissent les corps des martyrs. Les causes surnaturelles des marques cutanées sont ambivalentes : elles sont attribuées tantôt à la puissance divine, par exemple les stigmates, tantôt à la force diabolique, comme les traces sur la peau des sorciers. La mutilation est suspecte dès qu ’ elle s ’ apparente à une marque d ’ abjection et de honte, voire à un stigmate punitif. C ’ est notamment lors de l ’ Affaire des possédées de Loudon (1634), chasse aux sorcières lancée par Richelieu, que les blessures semblables à des stigmates apparus sur le corps des religieuses durant des séances d ’ exorcisme atteignent une acception démonologique. L ’ idée que les discours autour de la pratique religieuse de l ’ automutilation glissent - déjà à partir du XVII ème siècle mais surtout au cours du XIX e siècle - du côté du psychopathologique est exposée par Marie Guthmüller : les autopunitions, telles que flagellations, brûlures, coups de couteau, que s ’ infligent les mystiques Jeanne des Anges et Louise du Néant ont été réinterprétées comme un symptôme de folie, et non comme possession maligne ou technique ascétique d ’ humiliation de soi pour expulser 12 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="13"?> les démons. L ’ exorciste de Jeanne des Anges, le père jésuite Jean-Joseph Surin, relate dans Triomphe de l ’ amour (1653 - 1660) ainsi que dans l ’ autobiographie spirituelle Science expérimentale des choses de l ’ autre vie (1663) ses propres expériences mystiques et exorcistes ; Daniel Fliege montre que Surin attire l ’ attention sur les stigmates intérieurs, invisibles mais ressentis véritablement, se détachant des marques démoniaques cutanées de Jeanne des Anges. Alors que Surin explique qu ’ en tant qu ’ exorciste, il a eu une influence sur la forme des plaies et qu ’ il a interagi avec Dieu et les démons, Jeanne souligne que les stigmates sont un don de la grâce divine. Force est de parler d ’ une division sexuelle des stigmates : les inscriptions visibles sur le corps de la religieuse contribuent à la mise en spectacle du corps féminin, alors que celles sur le corps de l ’ exorciste, qui sont invisibles, sont le signe d ’ une intériorisation et d ’ une connaissance de soi. L ’ imaginaire culturel couvre, on vient de le voir, une vaste typologie de mutilations et de déformations. En dépit ou en raison de leur nature ostentatoire, les corps mutilés informent des mythes, des légendes et des fables. Ils sont munis d ’ une véritable efficacité narrative ainsi que d ’ une valeur métaphorique, jetant les bases d ’ un mode d ’ expression alternatif. Dominique Brancher relit le mythe ovidien de Philomèle, violentée par Térée et amputée de la langue pour lui empêcher de raconter le viol qu ’ elle a subi, à partir du traité Aglossotomographie, description d ’ une bouche sans langue (1630) du chirurgien Jacques Roland de Belebat ; or, tout comme Philomèle a réussi à communiquer ses sévices à sa s œ ur Procné par le biais de lettres tissées, le cas stupéfiant étudié par Roland attire l ’ attention sur un jeune garçon sans langue, qui a conservé toutefois le don de la parole. La mutilation aboutit à un mutisme qui crée les conditions créatives d ’ un langage alternatif ; la langue (système de signes) survit à la langue (organe). Le récit troublant des corps mutilés se veut sciemment atroce et effrayant. C ’ est ce que montrent Sofina Dembruk et Björn Reich à propos des traductions françaises du célèbre Liber de moribus (autour de 1300) de Jacques de Cessoles : sous forme d ’ un jeu d ’ échecs moralisé, le dominicain compile plus d ’ une centaine d ’ exempla qui regorgent de cruautés à l ’ égard du corps, constituant un répertoire fécond de imagines agentes dont l ’ objectif est d ’ imprégner la mémoire des lecteurs et des lectrices. Le fait que les corps, malgré leurs mutilations cruelles, racontent des histoires, à l ’ instar de celui de Philomèle, est également étudié par Katherine Dauge-Roth, qui se penche sur les marques de naissance du nouveau-né, qui sont autant d ’ inscriptions cutanées infligées à une peau f œ tale fraîche, mais déjà prétendument corrompue par la force d ’ imagination des mères durant leur grossesse. Dans les discours médicaux et philosophiques du XVI e siècle, elles sont tenues responsables de ces déformations ou pertes des membres, et malgré l ’ avènement de la Sous le scalpel d ’ une introduction 13 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="14"?> dermatologie naissante au début XVIII e siècle, la force narrative de ces idées reçues persiste, et s ’ impose encore sur les traitements récents mais inefficaces, et qui ajoutent parfois des tâches nouvelles à celles qu ’ on essaie en vain d ’ exciser avec des scalpels. Tant le corps mutilé que les erreurs populaires sur la mutilation témoignent d ’ une fascination narrative que l ’ on a du mal à amputer, ou qui échoue malgré un geste mutilateur. On retrouve cette fascination dans les récits de guerre : les blessures et les membres abîmés suscitent tantôt l ’ admiration pour la bravoure militaire, tantôt l ’ aversion pour des corps déformés et dévastés. Dans la prolongation de ces images belliqueuses, la fragmentation poétique des corps humains, par exemple dans le genre du blason et dans le pétrarquisme, ainsi que la pratique récente de la vivisection sont lues, par Ursula Hennigfeld, comme le reflet métaphorique d ’ un État conçu comme un corps social dont l ’ intégrité est menacée par les guerres civiles françaises. Fascination et répulsion Quand bien même la mutilation serait une constante anthropologique et narrative, sa signification culturelle est loin d ’ être figée. Le rapport au corps demeure ambigu dans la pré-modernité, ainsi que l ’ a étudié Georges Didi- Huberman dans Ouvrir Vénus 15 : dédié à la promotion d ’ un idéal classique de beauté corporelle, à savoir un corps régulier et sans taches, l ’ imaginaire renaissant produit en même temps les ressorts de sa mise à mal. La suite de panneaux intitulée Histoire de Nastagio degli Onesti (1482 - 1483) par Sandro Botticelli en est un exemple saillant. Inspiré de l ’ histoire de Nasatagio d ’ Onesti que Boccace relate dans la cinquième journée du Décameron, Botticelli peint dans le deuxième panneau de la série l ’ éviscération d ’ un beau corps féminin, rappelant celui de Vénus. Rejeté par la femme qu ’ il aime, Guido - un mort revenant - est condamné à persécuter sa bien-aimée tous les vendredis, à lui ouvrir le dos et lui arracher le c œ ur, qu ’ il donnera aux chiens 16 . Dans l ’ essai « Mutilation and Meaning », Stephen Greenblatt étudie la manière dont la pensée humaniste déstabilise la recherche de ce qu ’ il appelle « a universal grammar of sacred wounds 17 » [« une grammaire universelle des plaies sacrées »]. Plus précisément, la Renaissance connaît un véritable tournant du système interprétatif quant aux pratiques de la mutilation, jusque-là 15 Georges Didi-Huberman, Ouvrir Vénus. Nudité, rêve, cruauté, Paris, Gallimard, 1999. 16 Didi-Huberman, Ouvrir Vénus, p. 73 ss. 17 Stephen Greenblatt, « Meaning and Mutilation », dans The Body in Parts. Fantasies of Corporeality in Early Modern Europe, éd. David Hillmann et Carla Mazzio, New York/ London, Routlegde, 1997, p. 221 - 241, ici p. 224. 14 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="15"?> considérées sous l ’ angle d ’ une signification universelle et sacrée 18 . La mutilation est désormais dépréciée comme un geste superstitieux, voire hérétique, et l ’ on tente de la conjurer en la stigmatisant comme si elle était un rituel barbare de civilisations lointaines. Ces discours antinomiques nous invitent à une réinterprétation de fond des pratiques et des discours de la mutilation, jusqu ’ ici négligée. De la même manière, la polysémie dans laquelle est prise la symbolique de la mutilation donne lieu, à partir du XVI e siècle, à des voix critiques vis-à-vis d ’ actes aussi perturbateurs. L ’ automutilation faciale de Floride dans la dixième nouvelle de L ’ Heptaméron (1559) de Marguerite de Navarre en est un exemple précoce. La protagoniste du récit se défigure volontairement le visage pour contrecarrer les harcèlements persistants de son prétendant Amadour. Elle sacrifie sa beauté, qu ’ elle juge être à l ’ origine de la concupiscence effrénée et implacable d ’ Amadour : Parquoy, aymant mieulx faire tort à sa beaulté en la diminuant, que de souffrir par elle le cueur d ’ un sy honneste homme brusler d ’ un si meschant feu, prit une pierre qui estoit en la chappelle, et s ’ en donna par le visaige sy grand coup que la bouche, le nez et les yeulx en estoient tous difformés 19 . C ’ est l ’ une des scènes les plus commentées de L ’ Heptaméron. On s ’ en doute, une telle défiguration impressionne : elle est troublante, et en même temps elle fascine en dépit ou en raison de la cruauté qu ’ elle implique. Or l ’ exemple de Floride est teinté d ’ ambiguïté herméneutique : faut-il louer la protagoniste qui défend sa chasteté et son honneur par un geste autodestructeur ? Ou, à l ’ inverse, ne commet-elle pas un péché contre l ’ intégrité de son propre corps ? Les interrogations autour de ce corps mutilé se multiplient si l ’ on considère que le visage estropié de Floride n ’ aura aucun effet répulsif sur son soupirant. Les devisants ne célèbrent pas non plus la cruauté d ’ un tel geste. Mutilation futile et inefficace ? La critique n ’ a pas de réponse univoque à cette question 20 . Quoi qu ’ il en soit, Floride trouve une complice environ un siècle plus tard dans 18 Voir Mariacarla Gadebusch-Bondio et Marc Föcking, éds., Die « ewige Wunde ». Beiträge zu einer Kulturgeschichte unheilbarer Wunden in der Vormoderne, Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, 2023. 19 Marguerite de Navarre, L ’ Heptaméron, éd. Renja Salminen, Genève, Droz, 1999, p. 95. 20 Mary J. Baker, « Didacticism and the Heptaméron : The Misinterpretation of the Tenth Tale as an Exemplum », The French Review, vol. 45, n o 3, 1971, p. 84 - 90 ; Carla Freccero, « Rape ’ s Disfiguring Figures : Marguerite de Navarre ’ s Heptaméron, Day 1 : 10 », dans Rape and Representation, éd. Lynn A. Higgins et Brenda R. Silver, New York, Columbia University Press, 1991, p. 227 - 247 ; Laurence Mall, « Pierres ou bestes : le corps dans la dixième nouvelle de l ’ Heptaméron de Marguerite de Navarre », French Forum, vol. 17, n o 2, 1992, p. 169 - 190 ; David LaGuardia, « The Voice of the Patriarch in the Heptaméron I : 10 », Neuphilologus, n o 81, 1997, p. 501 - 513 ; Scott M. Francis, « Scandalous Women or Sous le scalpel d ’ une introduction 15 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="16"?> L ’ Astrée (1607) d ’ Honoré d ’ Urfé : Célidée, considérant que sa beauté physique est à l ’ origine des souffrances amoureuses de ses deux prétendants, Calidon et Thamire, « met la pointe du Diamant à son front, et d ’ une main genereuse se l ’ enfonça dans la peau, & quoy que la douleur fut extreme, si se le coupe-t ’ elle d ’ un costé à l ’ autre, & grinçant les dents du mal que la blesseure luy faisoit, elle en fait de mesme à ses jouës : & se faict de chasque costé trois ou quatre profondes cicatrice si longues & si enfoncees, que veritablement il ne luy restoit plus rien de la beauté qu ’ elle souloit avoir 21 . » Le prix de la beauté est son effacement charitable. Les scénarios qui rattachent la violence et le harcèlement sexuel à la mutilation sont étudiés par Nathalie Grande : à partir du mythe de Philomèle et Procné, relaté par Ovide dans les Métamorphoses, elle interroge les logiques symboliques, les rapports d ’ analogie et de vengeance féminine qui relient viol et mutilation dans la narration brève française du XVI e et du XVII e siècle. Les mutilations volontaires sont regardées avec suspicion. Ronsard juge extrême le geste castrateur d ’ Attis à des fins ascétiques et mystiques. Pour éviter toute concupiscence et pour consacrer sa vie à la méditation et à la spéculation philosophique, la maîtrise de soi devrait suffire, ainsi que le prône la doctrine stoïcienne. Au lieu d ’ arracher les « deux tesmoings », qui symbolisent les « folles affections, / mondains plaisirs, humaines passions », il aurait fallu faire « obeïr les sens à la raison » 22 . Montaigne ne partage pas non plus l ’ automutilation du bel étrusque Spurina qui détruit « à force de playes qu ’ il se fit à escient et de cicatrices, la parfaicte proportion et ordonnance que nature avoit si curieusement observée en son visage », jugeant « ces excez [ … ] ennemi de [s]es regles 23 ». L ’ auteur des Essais interroge également les pratiques sacrificielles de mutilation, telles qu ’ elles sont appliquées par les cultures lointaines : « à quel usage les deschirements et desmembrements des Corybantes, et, en noz temps, des Mahometans qui se balaffrent les visages, l ’ estomach, les membres 24 ». Les récits de voyage témoignent en effet que les individus des civilisations lointaines portent atteinte à l ’ intégrité de leurs corps, sous forme d ’ incisions, de brûlures et de tatouages, en signe d ’ apparte- Scandalous Judgment ? The Social Perception of Women and the Theology of Scandal in the Heptaméron », L ’ Esprit Créateur, vol. 57, n o 3, 2017, p. 33 - 45. 21 Honoré d ’ Urfé, L ’ Astrée, Deuxième partie, éd. Delphine Denis, Paris, Honoré Champion, 2016, p. 553 - 554. 22 Pierre de Ronsard, « Le Pin », Œ uvres complètes, t. 15, éd. Paul Laumonier, Paris, STFM, 1957, p. 184 - 185, v. 146 - 156. 23 Michel de Montaigne, Les Essais, éd. Pierre Villey et Verdun-Louis Saulnier, Paris, PUF, 2004, « L ’ Histoire de Spurina » (II, 33), p. 724. 24 Montaigne, Les Essais, « Apologie de Raymond Sebond » (II, 12), p. 522. 16 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="17"?> nance identitaire ou de dévotion 25 . Montaigne est sceptique par rapport à des pratiques mutilatrices qu ’ il trouve obsolètes, et l ’ est davantage encore quand celles-ci concernent sa propre culture. Mutilation et censure À partir du XVI e siècle se met en place une véritable censure de la césure. Pour autant que les pratiques mutilatrices soient porteuses d ’ ambiguïté, la censure intervient soit pour retrancher toute équivoque possible, soit pour complexifier davantage la lecture. La mutilation peut pleinement renvoyer à l ’ idée de la dénaturation d ’ une idée, d ’ une manipulation non-autorisée d ’ une œ uvre d ’ art, d ’ un texte littéraire ou d ’ un livre entier 26 , et par là même générer de nouvelles interprétations. Les liens sémantiques entre la censure et la mutilation peuvent être illustrés à partir de deux cas saillants : L ’ Éloge de Folie d ’ Érasme et le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle. Texte qui touche aux questions des plus épineuses, L ’ Éloge de Folie a été victime des amputations qui lui ont été infligées par les traductions françaises effectuées au cours des XVI e - XVIII e siècles. Celle d ’ un certain « Monsieur Petit », publiée à Paris en 1670, impose des changements importants au texte érasmien, poursuivant les expériences traductives du siècle précédent : elle élimine les références à la folie paulinienne, à la Folie de la Croix ainsi qu ’ à l ’ Église et à ses représentants, qu ’ elle remplace par des références aux folies de la société parisienne contemporaine. Cette traduction est susceptible de mettre en lumière deux des tendances communes aux traductions françaises de l ’ ouvrage érasmien à l ’ époque prémoderne : premièrement, l ’ omission et l ’ ajout, justifiés par des motivations participant de la pensée dominante de l ’ époque en matière de religion, d ’ éthique et d ’ esthétique ; deuxièmement, la division de l ’ ouvrage en vingt-deux chapitres pour rendre plus lisible un texte qui, dans sa version initiale, en était complètement dépourvu 27 . Malgré l ’ étonnement que peuvent susciter aujourd ’ hui les interventions de Petit, pour les contemporains, la déformation originale ainsi que l ’ amputation n ’ étaient pas toujours synonymes d ’ appauvrissement du texte. En étudiant deux poèmes de Jacques Delille, Hugues Marchal montre comment des morceaux retranchés de L ’ Homme des champs ont engendré Le Malheur et la pitié : le « livre- 25 Voir, par exemple, Dauge-Roth, Signing the Body. 26 Voir Leah Whittington, « The Mutilated Text », dans The Unfinished Book, éd. Alexandra Gillespie et Deidre Lynch, Oxford, Oxford University Press, p. 429 - 443. 27 Voir Paul Smith, « Les traductions françaises de l ’ Éloge de la Folie du XVI e au XVIII e siècle », dans Érasme et la France, éd. Blandine Perona et Tristan Vigliano, Paris, Classiques Garnier, 2017, p. 201 - 223. Sous le scalpel d ’ une introduction 17 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="18"?> polype », qui fait revivre des fragments récupérés dans des textes censurés, s ’ impose sur le « livre-martyr », qui est victime de l ’ amputation. Les parties mutilées sont recyclées à des fins créatives, comme une prothèse réparatrice rétablissant la réconciliation du peuple français après les fractures des guerres intestines révolutionnaires. Les pratiques de censure et de déformation textuelle trouvent sans doute leur apogée avec les Lumières. Voltaire ou Rousseau emploient la métaphore de ces mutilations textuelles pour insister sur la défiguration irrespectueuse de leur auctoritas et de leurs œ uvres, qui sont attribuées à des éditeurs malhonnêtes ou à des comédiens particulièrement interventionnistes. Dans une Lettre à Richelieu (22 juillet 1767), Voltaire réclame : « Je vous demanderai qu ’ il ne soit pas permis aux comédiens de mutiler mes pièces ; vous savez qu ’ il y a des gens qui croient en savoir beaucoup plus que moi et qui substituent leurs vers aux miens 28 ». Et Rousseau, dans les Confessions, se plaint également de la déformation de son écriture : « J ’ eus le désagrément dont M. de Malesherbes ne m ’ avait pas prévenu, de voir horriblement mutiler mon ouvrage, et empêcher le débit de la bonne édition, jusqu ’ à ce que la mauvaise fît écoulée 29 ». À partir d ’ exemples tirés de la correspondance de Voltaire, Lisa Kemper fait ressortir comment une terminologie propre au corps mutilé et estropié est conviée régulièrement par l ’ auteur pour dénoncer la censure et la contrefaçon de ses œ uvres. L ’ usurpation de ses œ uvres insupporte Voltaire, qui toutefois sait également comment en tirer des avantages. À partir de l ’ opération réparatrice au genou malade de Jacques le Fataliste, envisagée comme une métaphore des dégâts que la censure fait subir aux textes, Laurence Macé s ’ intéresse à la bibliothèque numérique ÉCuMe (Édition Censure Manuscrit) pour étudier les manuscrits qui portent les traces des processus de censure sous l ’ Ancien Régime ; dans ce cas, la métaphore de la mutilation évoque celle de la censure préalable, à la fois institutionnelle et informelle. Si les traductions françaises de l ’ Éloge de la Folie constituent un exemple concret de mutilation, certains articles du Dictionnaire historique et critique de Bayle dévoilent en revanche des enjeux intrinsèques à la déformation du texte. L ’ un des exemples est fourni par l ’ article « Luther » qui, entre autres, porte sur les extraits qui ont été tirés de l ’œ uvre du théologien protestant pour être utilisés contre lui par des polémistes catholiques comme le Père Garasse. Un fragment des Propos de table aurait été mis à profit par le père jésuite pour 28 Voltaire, Correspondence and related documents, éd. Theodore Besterman, vol. 32 (April- December 1767), Oxford, The Voltaire Foundation, 1974, p. 224, lettre de Voltaire à Louis François Armand Du Plessis, duc de Richelieu (D14300). 29 Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, éd. Jacques Voisine, Paris, Classiques Garnier, 2011, livre 10, p. 603. 18 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="19"?> accuser le fondateur du luthéranisme de ne pas croire à l ’ immortalité de l ’ âme. Or, selon Bayle, « Le prémier [sic ! ] de ces deux passages [de Luther] est tellement mutilé, qu ’ on n ’ y peut asseoir aucun jugement 30 ». La mutilation du passage attribué à Luther est synonyme d ’ une altération basée sur une lecture de mauvaise foi, qui peut passer sous silence le fait que le propos luthérien ne portait pas sur l ’ immortalité de l ’ âme, mais sur la théorie développée à son égard par le pape Léon X. La révélation de la distorsion dont l ’œ uvre du réformateur de Wittenberg a pâti permet à Bayle de viser un double enjeu : il restaure la vérité historique, et bat également en brèche la calomnie informant la polémique catholique. Contrairement à la dénonciation effectuée par l ’ auteur du Dictionnaire historique et critique, la déformation d ’ un texte n ’ a pas toujours été nocive sous l ’ Ancien Régime. Ainsi, Rainer Zaiser montre comment les différentes traductions et interprétations de la Poétique d ’ Aristote par rapport aux principes de la catharsis et de l ’ unité de temps et de lieu ont nourri la réflexion propre à la théorie dramatique et, plus généralement, à l ’ esthétique du classicisme. Loin d ’ être réductrices, les modifications imposées au texte aristotélicien ont contribué à le rendre convenable au goût du public de l ’ époque. Ioana Manea, quant à elle, analyse la manière dont l ’ éditeur Ellies Du Pin applique quelques modifications dans le traité De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé d ’ Antoine Arnauld afin de nuancer certaines de ses positions initiales qui risquaient de rappeler l ’ intransigeance de Port-Royal et, ce faisant, de le rendre acceptable dans le contexte de la querelle des rites chinois. La mutilation, loin d ’ être un geste uniquement punitif ou douloureux, bien que parfois nécessaire, peut avoir également des effets heureux, comme dans le cas de ces mutilations proliférantes qui multiplient le sens d ’ une œ uvre. En matière de causes qui provoquent la mutilation des textes, le Dictionnaire historique et critique (1697) de Pierre Bayle ajoute aux conflits confessionnels les grands acteurs de l ’ histoire. Ainsi, dans l ’ article « Camden », l ’ auteur fait ressortir la possible implication du roi Jacques I er dans la refonte du récit sur la vie de sa mère, Marie Stuart : « Voilà ce qu ’ on peut dire pour affaiblir le témoignage de Camden, et voilà ce qu ’ on dit actuellement. On dit que son ouvrage fut mutilé par les ordres du roi Jacques, et que les vides que cela fit servirent de fond à d ’ autres morceaux plus conformes aux volontés de ce 30 Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, cinquième édition, revue, corrigée et augmentée avec la vie de l ’ auteur par M. des Maizeaux, t. 3, article « Luther », rem. (E), Amsterdam, Leyden, La Haye, Utrecht, P. Brunel, S. Luchtmans, P. Gosse, E. Neaulme, 1740 [1697], p. 223 ; nous soulignons et modernisons l ’ orthographe. Nos analyses s ’ appuient sur Pierre-Olivier Léchot, « Entre désintérêt et prétexte : Pierre Bayle et Luther », Revue d ’ histoire du protestantisme, vol. 2, n o 1/ 2 : Le Luther des Français, 2017, p. 57 - 81, surtout p. 61 et 59. Sous le scalpel d ’ une introduction 19 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="20"?> prince 31 ». Soupçonnée et non pas avérée, la mutilation mine la crédibilité du texte et augmente les incertitudes autour de la relation historique qu ’ il contient. De manière globale, ces incertitudes nourrissent le « pyrrhonisme historique » qui résulte des versions contradictoires sur l ’ histoire de la souveraine écossaise, par ailleurs inséparable des controverses confessionnelles 32 . En somme, les articles du dictionnaire de Bayle permettent de comprendre que la mutilation des textes était, à l ’ époque prémoderne, bien plus qu ’ une simple pratique textuelle, car elle pouvait constituer la manifestation livresque des polémiques religieuses et politiques qui déchiraient le monde à cette l ’ époque. De la plurivocité des mutilations Avant de conclure, revenons sur l ’ image en tête de ce volume, qui reproduit le détail d ’ un tableau représentant une célèbre scène de mutilation : Apollon écorchant Marsyas. Réalisé par le peintre Filippo Lauri et exposé au Musée du Louvre, ce tableau met en scène les sévices atroces que le dieu Apollon inflige au satyre Marsyas pour punition de son orgueil. Le mythe d ’ Apollon et Marsyas est connu surtout à partir des Métamorphoses d ’ Ovide 33 . Marsyas excelle dans l ’ art de l ’ aulos, une double flûte inventée par la déesse Athéna. Le satyre pêche d ’ hybris en provoquant Apollon à un duel musical. Arbitré, selon la plupart des versions du mythe, par des Muses, l ’ affrontement entre Apollon (à la cithare) et Marsyas (à l ’ aulos) est remporté par le dieu. La victoire d ’ Apollon n ’ aurait pas été de plus honnêtes : le dieu a demandé de changer les règles du concours, imposant ainsi que l ’ on chante et joue en même temps, ce qui est impossible pour son adversaire. Vaincu, Marsyas est écorché vif par le dieu ou, selon d ’ autres versions, par un esclave scythe, et sa peau accrochée dans l ’ un des sanctuaires voués au culte d ’ Apollon. Pour des raisons avant tout morales, religieuses et esthétiques, la peinture italienne des XVI e - XVII e siècles privilégie la représentation de l ’ un des épisodes du mythe, le plus cruel et le 31 Bayle, Dictionnaire historique et critique, t. 2, article « Camden », rem. (G), p. 29. 32 Voir, à propos du « pyrrhonisme historique » de Bayle, par exemple, Anton Matytsin, « Historical Pyrrhonism and Historical Certainty in the Early Enlightenment », dans Pour et contre le scepticisme. Théories et pratiques de l ’ Antiquité aux Lumières, éd. Élodie Argaud, Nawalle El Yadari, Sébastien Charles et Gianni Paganini, Paris, Champion, 2015, p. 243 - 259 ; Éva Rothenberger, Scepticisme moderne et historiographie polémique dans le Dictionnaire historique et polémique de Pierre Bayle. Une question de forme, Tübingen, Narr, 2022 ; Élisabeth Labrousse, Pierre Bayle. Hétérodoxie et rigorisme, Paris, Albin Michel, 1996 [1964], p. 3 - 38. 33 Ovide, Métamorphoses, livre VI, éd. Olivier Sers, Paris, Belles Lettres, 2019, p. 266 - 269, v. 382 - 400. 20 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="21"?> plus troublant, celui du terrible supplice infligé à Marsyas par Apollon 34 . Dans le détail du tableau de Filippo Lauri, les différentes nuances de la carnation des deux personnages reflètent le contraste entre leurs attitudes : la sérénité du dieu, qui poursuit imperturbablement son action, s ’ oppose aux tourments qui distordent le corps du satyre. Instrument de l ’ affreux supplice, le scalpel est au centre de l ’ image. Au coin gauche du tableau, l ’ aulos, double et auxiliaire du scalpel, qui après avoir provoqué le châtiment divin, sert à immobiliser la partie soumise à la torture. Auteur de la mutilation exemplaire, Apollon est d ’ une part le dieu de la poésie ainsi que le dieu du chant et de la divination et, d ’ autre part, le dieu de la guérison, qui touche implicitement au corps. L ’ acte qu ’ il accomplit se rapporte ainsi à la fois au corps supplicié, et à l ’ expression mutilée d ’ un art terrestre, dépourvu d ’ inspiration, qui prétend défier le divin. Dans l ’ art contemporain de la performance, l ’ acte mutilateur devient un geste politique, de dénonciation et de revendication. Le corps mutilé est investi par plusieurs gestes qui incitent à la réflexion, comme si l ’ orgueil de Marsyas se transformait en un geste de révolte politique et sociale. Les artistes s ’ automutilent et se blessent, comme Gina Pane, qui utilise son corps comme un moyen d ’ expression, un outil de revendication sociale et féministe pour dénoncer les agressions auxquelles sont confrontés les corps humains. Les corps s ’ offrent désormais à un public qui a la liberté d ’ en disposer comme il veut, comme dans la célèbre performance Rythm O (1974) de Marina Abramovic ; cette performance a mis à nu les pulsions violentes et déshumanisantes des spectateurs et des spectatrices, qui auraient pu conduire jusqu ’ à la mutilation d ’ un corps vulnérable qui s ’ exposait comme un objet inoffensif. Dans le film Spaccaossa de Vincenzo Perrotta (2022) la violence sordide de la mutilation est racontée à travers l ’ histoire des misères humaines d ’ un groupe de personnes issues de milieux sociaux défavorisés qui acceptent volontairement mais par nécessité, pour faire face à leur pauvreté, qu ’ on leur brise les os pour simuler des accidents et escroquer les assurances. La mutilation n ’ est pas appelée à être interprétée de façon univoque. Les contributions de ce volume montrent qu ’ aux mutilations douloureuses et punitives se juxtaposent les mutilations correctrices et thérapeutiques, qui sont utiles et nécessaires. Bien d ’ autres expressions sont possibles, par exemple des mutilations mystiques qui deviennent démodées ou pathologisées alors que d ’ autres aboutissent à un degré de normalisation et d ’ acceptation sociale et culturelle, comme le tatouage et le perçage. Une fois dépassé le stade de la 34 Olivier Chiquet, « Le mythe d ’ Apollon et Marsyas dans la peinture italienne (XVI e - début XVII e siècles) : la focalisation sur l ’ épisode de l ’ écorchement du satyre », Interfaces. Image - Texte - Langage, vol. 37, 2016, p. 7 - 30. Sous le scalpel d ’ une introduction 21 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="22"?> déformation et de la souffrance, on assiste à l ’ apparition de mutilations créatives, heureuses et proliférantes. La personne mutilée peut se munir d ’ une agentivité qui lui permet d ’ explorer les nouvelles possibilités que lui offre sa transformation corporelle, subie ou recherchée. Dans une scène célèbre du film Hustler White (1995) de Bruce Labruce, (1995), un homme perd un pied suite à un accident ; sa nouvelle corporéité devient l ’ objet du désir fétichiste d ’ un homme qui fantasme sur les moignons. Certaines mutilations volontaires sont l ’ expression d ’ une exigence méliorative, comme celles des « transcapacitaires » : « la transcapacité se caractérise par le besoin, pour une personne en situation de non-handicap, de transformer ses capacités ou ses sens en vue d ’ acquérir un déficit physique (amputation, paralysie, cécité, surdité, etc.), ce qui la place ainsi en situation de handicap. » 35 La communauté transcapacitaire parle de Body Integrity Identity Disorder (BIID), et emploie également le terme transabled, qui reprend la terminologie utilisée dans les communautés trans. On peut juger ces mutilations extrêmes, si ce n ’ est que pour une personne transcapacitaire, ce qui est extrême est de « vivre dans un corps qui leur semble étranger, aliénant et inconfortable tel qu ’ il est avant la transformation 36 ». La mutilation peut donc être conçue comme un acte libérateur, le scalpel un outil à vocation identitaire. Les deux peuvent également nourrir des formes artistiques. Dans l ’ exposition L ’ Art au scalpel, l ’ artiste écossaise Georgia Russell fait du scalpel son pinceau 37 . La coupure est chez elle un principe de création : « Cutting out is a sort of freedom of expression. When you cut something out, you free it. [Le découpage est une sorte de liberté d ’ expression. En (dé)coupant quelque chose, on le libère.] 38 » Le plus souvent, Russell fait subir ses incisions créatrices aux livres, transformant ces corps de papier compactés en sculptures pulpeuses, frisées, débordantes, libérant par la lame de 35 Alexandre Baril et Kathryn Threvenen, « Des transformations ‘ extrêmes ’ : le cas de l ’ acquisition volontaire de handicaps pour (re)penser les solidarités entre les mouvements sociaux », Recherches féministes, vol. 27, n o 1, 2014, p. 49 - 67, ici p. 50. 36 Ibid., p. 51. 37 Camille Morineau, Georgia Russel, Gilles Muzzufferi, Maureen Trappeniers, Georgia Russell. Kunst met een scalpel/ Art with a scalpel/ L ’ art au scalpel, Eindhoven, Lecturis/ ’ s- Hertogenbosch (Het Noordbrabants Museum), 2015. 38 Faustine Hourdequin, Julie Eugene, Astrid de Cazalet, « Georgia Russell » pour Art for Breakfast à l ’ occasion de l ’ exposition Difference & repetition (Karsten Greve Gallery), Paris, 15 October - 12 November 2011 ; voir http: / / www.dailymotion.com/ video/ xmm03n_georgia-russell-difference-repetition-a-la-galerie-karsten-greve_creation, consulté le 1 er novembre 2023. 22 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="23"?> son bistouri agile une nouvelle matérialité, un nouveau sens 39 . Des livres qui subissent des mutilations aux livres mutilés qui sont transformées en œ uvre d ’ art, les textes et les corps n ’ arrêtent pas de se soumettre, hier comme aujourd ’ hui, au travail littéraire du scalpel 40 . Bibliographie Sources Bayle, Pierre. 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Image - Texte - Language, vol. 43, 2020, p. 113 - 121. 40 Cet ouvrage collectif réunit les communications du colloque international Textes et corps sous le scalpel : pratiques de la mutilation en France (1500 - 1800), qui s ’ est tenu à la Georg- August-Universität de Göttingen, du 9 au 11 juin 2022. Nous remercions les intervenant·e·s pour avoir accepté l ’ invitation à réfléchir sur ces problématiques tranchantes. Qu ’ Andrea Knauff et Marta Ricci soient également remerciées pour la réussite de ces journées. Pour leur soutien, nous remercions également la Georg-August-Universität de Göttingen, la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) et l ’ Unibund de Göttingen. Sous le scalpel d ’ une introduction 23 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-001 <?page no="24"?> Études Baker, Mary J. « Didacticism and the Heptaméron : The Misinterpretation of the Tenth Tale as an Exemplum », The French Review, vol. 45, n o 3, 1971, p. 84 - 90. Baril, Alexandre et Kathryn Threvenen. « Des transformations ‘ extrêmes ’ : le cas de l ’ acquisition volontaire de handicaps pour (re)penser les solidarités entre les mouvements sociaux », Recherches féministes, vol. 27, n o 1, 2014, p. 49 - 67. Béchard-Léauté, Anne. « Georgias Russell ’ s Scalpelled Books as Visual Metaphors », Interfaces. Image - Texte - Language, vol. 43, 2020, p. 113 - 121. Chiquet, Olivier. « Le mythe d ’ Apollon et Marsyas dans la peinture italienne (XVI e - début XVII e siècles) : la focalisation sur l ’ épisode de l ’ écorchement du satyre », Interfaces. Image - Texte - Language, vol. 37, 2016, p. 7 - 30. Compagnon, Antoine. La seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 2016. Dauge-Roth, Katherine. Signing the body : marks on skin in early modern France, London, Routledge, 2020. Didi-Huberman, Georges. Ouvrir Vénus. Nudité, rêve, cruauté, Paris, Gallimard, 1999. Erlich, Michel. La Mutilation, Paris, PUF, 1990. 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Mutilations créatives <?page no="29"?> De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » Mutilation buccale et puissance vocale Dominique Brancher (Yale University) En 1630 paraît à Saumur un intrigant traité, l ’ Aglossostomographie, description d ’ une bouche sans langue, mis en langue par un chirurgien avide de reconnaissance, Jacques Roland de Belebat 1 . Son objet ? Le cas merveilleux d ’ un jeune garçon de huit ou neuf ans, Pierre Durand, fils d ’ un laboureur du bas Poitou, dont la bouche « élanguée » par la petite vérole - aboli bibelot buccal d ’ inanité sonore - a pourtant conservé la faculté de parler. Affranchie de son propriétaire, elle s ’ affiche, anonyme, en page de titre, à la manière d ’ un blason anatomique dont le chirurgien se revendique l ’ interprète et l ’ éminent publiciste. Car c ’ est sa « description » que la typographie en capitales surexpose, après un néologisme ronflant qui dit l ’ érudition grecque d ’ un simple opérateur manuel. Le jeune garçon doit beaucoup à Nature mais encore plus à la geste de ce Roland lettré, capable d ’ immortaliser l ’ éphémère - comme le célèbre un des poèmes d ’ escorte : « Tes escrits pour jamais lui vont sa voix donner » 2 . Seul le livre, face au Temps qui plus que la vérole gangrène tout, saura faire survivre la voix rescapée, et avec elle le nom de son auteur. N ’ a-t-il su briser le silence stupéfait des médecins devant la parole improbable de l ’ enfant, voyant « tremblotter à ses pieds sa langue d ’ estachée [sic] 3 » ? L ’ image fait écho à la version ovidienne du mythe de Philomèle (Mét., VI, 412 - 674), où la langue tranchée de la jeune fille violée se tord sur le sol comme un serpent - d ’ où le 1 Jacques Roland, Sieur de Belebat, Aglossostomographie ou description d ’ une bouche sans langue, laquelle parle et faict naturellement toutes ses autres fonctions, Saumur, Claude Girard et Daniel de l ’ Erpinière, 1630. On trouve parfois jointe à ce même volume une plaquette, Défense du livre que le Sr Belebat a nouvellement mis en lumière sur le subject d ’ un enfant qui parle sans langue. 2 Les rognures de l ’ édition numérisée sur google que nous avons consultée ne nous permettent pas d ’ identifier le folio. 3 Sonnet de « Marcus Duncanus Marci Filius ». Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="30"?> « membre volant » à queue ophidienne que figurent certains traités d ’ emblèmes pour dénoncer les dangers d ’ une langue irréfrénée 4 . La tradition médicale exploite elle aussi le mythe, mais dans un autre dessein, prouver la fonction articulatoire de la langue, dont l ’ une des principales actions consiste à « former [à partir] d ’ une voix confuse une parole distinctement prononcee 5 ». Si Térée « couppa la langue 6 » de sa belle-s œ ur Philomèle qu ’ il venait de violer, c ’ est « pour la rendre muette 7 », comme le rapporte l ’ anatomiste Riolan dans le sillage de Galien. Or l ’ auteur de l ’ Aglossostomographie révoque aussi bien l ’ expertise de Riolan, qui juge le cas Durand impossible, que la leçon du mythe qui scelle une élocution impossible. À ses yeux, nul besoin d ’ une langue pour parler, ni même pour cracher, fonction inédite dont le chirurgien s ’ attribue la découverte et qui assurerait la supériorité de l ’ homme raisonnable sur les animaux réduits à écumer et les enfants baveurs 8 . Or il est encore d ’ autres inventions que stimule une langue mutilée pour suppléer aux manques d ’ une parole empêchée : lettres tissées avec art par Philomèle pour raconter les sévices subis à sa s œ ur Procné, moyen expressif qu ’ Aristote, dans la Poétique, appelle la « voix de la navette » ou du « tissu », tou kerkidos phonè 9 ; prothèse en bois découverte accidentellement par un paysan à la langue coupée que décrit le chirurgien Ambroise Paré 10 ; et travail même du texte, puisqu ’ au défi physiologique de s ’ exprimer sans langue, répond celui de capturer une oralité infigurable ou contrariée, de partir à la recherche du son ou de la parole perdue que le livre imprimé, comme la langue 4 Voir Gabriel Rollenhagen, Nucleus emblematum selectissimorum, Cologne, Crispin de Passe pour Jan Jansson, [1611], p. 250 et f. B 4v°. Sur cette tradition, voir Barbara C. Bowen, « ‘ Lingua quo tendis ? ’ Speech and Silence in French Renaissance Emblems », French Forum, vol. 4, n o 3, 1979, p. 249 - 260. 5 Jean Riolan, Les Œ uvres Anatomiques, Paris, Denys Moreau, 1629, « Livre quatriesme de l ’ Anthropographie », chap. IX « La Langue », p. 662. 6 Ibid. 7 Roland, Aglossostomographie, p. 30. 8 Ibid., p. 72. 9 Aristote, Poétique, 16, 1454b 36, où cette voix constitue l ’ un des modes de reconnaissance artificiels qu ’ invente le poète. Aristote renvoie au Térée de Sophocle, une pièce désormais perdue mais dont le fragment délivre l ’ hypothesis. La fameuse expression n ’ est pas sans problématiser la scène de reconnaissance et la nature de la broderie : lettres (sachant que Térée, barbare et illettré, ne saura les déchiffrer) ou image ? Apollodore privilégie l ’ hypothèse du texte, la plus en faveur (Bibliothèque, livre III, chap. XIII) mais Achille Tatius évoque une peinture brodée. Cette version de l ’ histoire est celle sur laquelle se fondera Rabelais, voir infra. 10 Ambroise Paré, Les Œ uvres, Paris, Gabriel Buon, 1585, livre 23, chap. V, « Le Moyen de secourir ceux qui auroyent la langue coupee, & les faire parler », p. IX. cX. 30 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="31"?> elle-même, fondée sur l ’ arbitraire du signe et la non motivation du signifiant, a bien du mal à transmettre. Aussi s ’ agira-t-il ici de problématiser la coïncidence factice de la langue (comme organe) et de la langue (comme système de signes), de défaire l ’ intimité sémantique entre mutilation et mutisme. La mutilation ne pousse-telle pas le corps à se dépasser, à redéfinir l ’ usage de ses parties, pour jouer avec le titre fameux de Galien (De usu partium), en conférant une agentivité locutoire à des organes inédits ? N ’ incite-t-elle pas l ’ écriture à se découvrir de nouvelles capacités expressives pour transmettre des expériences-limites ? Significativement, le mythe de Philomèle constitue l ’ histoire d ’ une perte aussi bien que d ’ un gain. Dépossédée de sa voix, la jeune fille se réapproprie la lettre (en tissant des caractères illisibles pour le barbare Térée) et même la voix (par sa transformation finale en hirondelle dans les versions grecques, en rossignol dans les versions latines 11 ). C ’ est pourquoi le mythe engage chacune de ses réécritures à questionner le rapport complexe entre communication orale et textuelle, corporelle et artificielle, dans leur capacité à éterniser les mutilations, réelles ou imaginaires, du passé. Mais pour cela, il lui faut survivre matériellement, et accepter de prendre en charge la représentation de l ’ horreur. Ironiquement, la transmission même du mythe de Philomèle n ’ a cessé de répéter la mutilation originelle, en raison des vicissitudes de la tradition manuscrite (de la tragédie de Sophocle, Tereus, il ne reste que des fragments 12 ) et du fait de l ’ effacement de la violence dans les représentations 13 . Sur les vases attiques, le crime initial de Térée envers Philomèle n ’ est jamais mis en image (au contraire de la vengeance des deux s œ urs) 14 et la Philomena de Chrétien de Troyes évoque pudiquement l ’ infamie « de ce et de l ’ autre chose » (vers 856) 15 - indicible d ’ une double mutilation 11 Sur ces variations, voir Michèle Biraud et Evrard Delbey, « Philomèle : Du mythe aitiologique au début du mythe littéraire », Rursus, n o 1, 2006, consulté le 17 décembre 2022, https: / / journals.openedition.org/ rursus/ 45#quotation. 12 Dont celui évoquant la « voix de la navette », fragment 595. Un fragment du papyrus d ’ Oxyrhynchus (P. Oxy, 3013) résume l ’ intrigue (hypothesis). Sur cette transmission lacunaire, voir David Fitzpatrick, « Sophocles ’ “ Tereus ” », The Classical Quarterly, vol. 51, n o 1, 2001, p. 90 - 101. 13 Selon Anne Tomiche, l ’ histoire de la littérature européenne est l ’ histoire de l ’ effacement de la violence et du viol de Philomèle, voir « Philomèle dans le discours de la critique littéraire contemporaine », dans Philomèle. Figures du rossignol dans la tradition littéraire et artistique, éds. Véronique Gély, Jean-Louis Haquette et Anne Tomiche, Clermont- Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2006, p. 305 - 324, ici p. 324. 14 Voir Ludi Chazalon, « Le mythe de Térée, Procnè et Philomèle dans les images attiques », Mètis, n. s. 1, 2003, p. 119 - 148. 15 Sur cette réécriture euphémisante, voir Danielle Quéruel, « Silence et mort du rossignol : les réécritures médiévales de l ’ histoire de Philomèle », dans Philomèle. Figures du De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » 31 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="32"?> (forcement 16 et dépeçage), que reconduit l ’ euphémisme, là où Ovide n ’ hésitait pas à décrire la langue murmurant et cherchant « en mourant à rejoindre son corps 17 ». La tragédie de Philomèle s ’ est donc jouée sur le double plan du mythe et de sa transmission, et nous servira de fil rouge pour penser les liens entre langue physique et langue au sens sémiotique 18 . De l ’ Aglossostomographie du chirurgien Roland au Quart Livre du médecin Rabelais, véritable « intempérie omniphone 19 » tonnant sur fond de langues de b œ ufs à déguster, de têtes orphiques et de langues humaines coupées, c ’ est du pouvoir de la littérature à conserver vivante la mémoire des blessures, sans les cicatriser ni les congeler, dont il sera question 20 . Mutilation et Mutisme « Mutilare est, aliquid detrahere, sine quo res esse non possit 21 » - « mutiler signifie enlever une partie de la chose sans laquelle elle ne peut pas exister », du moins sur le plan de sa définition logique, qu ’ Henri Estienne emprunte, en bon humaniste, au commentaire de Donat à un vers d ’ une pièce de Terence (L ’ Hécyre) 22 . À la lumière de cette conception, comment la mutilation de la langue fait-elle travailler le langage, et que dit le langage de la mutilation ? rossignol dans la tradition littéraire et artistique, éds. Véronique Gély, Jean-Louis Haquette et Anne Tomiche, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2006, p. 73 - 88. 16 Sur le viol considéré comme mutilation, voir dans le même volume Nathalie Grande. 17 Ovide, Métamorphoses, liv. VI, v. 412 - 674, trad. M. G. T. Villenave, t. 2, Paris, P. Didot l ’ Aîné, 1806, p. 516. 18 Sur la manière dont Philomèle devient un « instrument interprétatif » voire un « paradigme critique » dans les études modernes qui dès les années 80 vont l ’ associer au féminisme, voir Tomiche, « Philomèle dans le discours ». Voir par exemple, Geoffrey Hartman, « La voix de la navette ou le langage considéré du point de vue de la littérature », dans Sémantique de la poésie, sous la dir. de T. Todorov et G. Genette, Paris, Seuil, 1979, p. 128 - 151. 19 Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p. 282, cité par Jean- Charles Monferran, « Des bruits du Quart Livre », dans Langue et sens du Quart Livre, éd. Franco Giacone, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 295 - 307. 20 Terence Cave, Live Artefacts. Literature in a Cognitive Environment, Oxford, Oxford University Press, 2022, p. 31 - 32. 21 Robert Estienne, Dictionarium seu Latinae linguae thesaurus, Paris, Robert (I) Estienne, 1536, entrée « mutilo ». 22 P. Terentii Carthaginiensis Afri Comoediae Sex, t. II, Londres, J. F. Dove, 1820, Acte I, scène 1, p. 217. Donat souligne la différence entre le verbe spoliare (enlever une partie mais pas entièrement), lacerare (blesser sans enlever) et mutilare, altérer l ’ identité par la privation d ’ une partie essentielle au tout (repris dans Ausonius van Pompa, De differentiis 32 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="33"?> Au sens premier, l ’ adjectif mutilus signifie « écorné », en parlant de chèvres et de b œ ufs, mais s ’ emploie aussi au sens figuré 23 : Pline, dans l ’ Histoire naturelle (7, 15), décrit la manière dont les dents, indispensables à l ’ articulation, adoucissent ou « estropient les mots » (mutilantes) lorsque le choc de la langue vient y résonner, tandis que Cicéron, dans De l ’ orateur (IX), dénonce les mutilations infligées au discours, phrases tronquées ou rythme mutilé. Entre la mutilation qui creuse une béance dans le corps et le mutisme qui dérobe la voix, altère l ’ expression, existent des affinités dont témoigne la parenté sémantique en allemand entre stumm, « muet », et verstümmeln, « mutiler » 24 . Les lexicographes du XVI e siècle (Henri Estienne, à la suite de Niccolò Perotti 25 ) s ’ appuient pour le démontrer sur l ’ étymologie, faisant dériver mutilus, « amputé », de mutus, « muet » : car celui qui se tait s ’ ampute d ’ une chose essentielle, le langage, en raison d ’ un défaut de l ’ ouïe, ou de la langue. Le muet, s ’ il peut éventuellement produire des sons, semble alors mugir plutôt que tenir une conversation (sermo), d ’ où le rapprochement que font certains, selon Perroti, entre mutus et mugiendo, « mugir, meugler ». Nous voici ramenés aux bovins écornés, dits mutili : le muet se fait b œ uf en ne pouvant dire que mu, onomatopée qui se trouve également à l ’ origine de « mouche », à cause de son bourdonnement, et de « mot » qui, avant de prendre le sens de « parole », « discours », au XI e siècle, désigne ce qui se dérobe au logos, un son échappant à la signification 26 . Autrement dit, la mutilation flirte avec le mutisme, soit parce qu ’ elle entraîne le retranchement de toute parole, soit parce qu ’ elle renvoie à cette part d ’ insignifiance qui hante la langue et qui ressort à l ’ animalité. Un homme muet peut être un animal parlant et seul celui qui « n ’ ose même pas dire Mu », titre d ’ un adage d ’ Erasme 27 , se tait totalement. Ces préliminaires étymologiques invitent à considérer la langue, organe à blesser ou système de signes à tronquer, comme objet privilégié pour penser la verborum, cum additamentis Ionnis Friderici Hekelii, [et al.], Turin, Ex officina regia, 1852, p. 422). 23 Voir Alfred Ernout et Antoine Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine. Histoire des mots, Paris, C. 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Parce que « langue » (comme le latin lingua et le grec glossa) signifie également « langage », elle implique une coïncidence idéale entre le mot et la chair, le sens et la matière. Saint Antoine considérait langue et parole aussi inséparables que la Trinité, et Dieu semble lui avoir donné raison en préservant son organe de la corruption : surgissant miraculeusement « rouge » et « fraîche » lors de l ’ exhumation du saint en 1263 28 , son imputrescible langue demeure une des reliques les plus précieuses de la Basilique de Padoue, sans que son apparence actuelle de vieux caoutchouc racorni et bruni ne décourage les fidèles. En 1525, Érasme allait consacrer à cette même syllepse salivante un traité tout entier, le De Lingua, où ce « plectre unique 29 », interprète du c œ ur et de l ’ esprit, réserve à l ’ homme le privilège d ’ imiter les sons de toutes les autres créatures. Peut-on dès lors demeurer humain et conserver ce statut d ’ exception si l ’ on est privé de cet instrument ? Est-il vraiment besoin d ’ une langue pour parler ou d ’ autres organes sont-ils susceptibles de la concurrencer, à l ’ instar de l ’ anus, ce « bavard sans langue » que décrit une énigme facétieuse rapportée par Athénée 30 ? Inversement, une langue arrachée peut-elle parler sans locuteur, et déjouer la violence juridique qui, en mutilant, cherchait à condamner au silence, à l ’ infamie ? Dès l ’ Antiquité, couper la langue, glossokopein, punit le faux serment judicaire 31 , et le supplice infligé en 1619 au philosophe athée Vanini visa à le faire agoniser comme une bête par « l ’ amputation de l ’ organe même de la parole 32 ». Or plutôt qu ’ une privation, cette même mutilation ne sauraitelle se faire promesse d ’ une augmentation de soi, possibilité de reconquérir une force, de convertir le dommage en force, le déficit en grand récit ? Érasme cite 28 Lors de l ’ exhumation de son corps le 8 avril 1263, « la langue, bien que conservée pendant trente-deux ans sous terre, était si fraîche, si rouge et si belle que l ’ on aurait dit que le très saint père venait juste de mourir », rapporte une dizaine d ’ années plus tard la Benignitas, la première biographie du saint (https: / / www.santodeimiracoli.org/ fr/ saint-antoine-depadoue/ la-langue-benie-du-saint). 29 Érasme, La Langue, introduction, traduction et notes de Jean-Paul Gillet, Genève, Labor et Fides, 2002, p. 85. 30 Érasme, Adages, vol. I, « Avant-propos », p. 44, cite Athénée qui liste au livre X des Deipnosophistes ce genre de griphes ou énigmes, celle-ci étant empruntée au Sphingokarion d ’ Eubule. 31 Voir Annalisa Paradiso, « Mutilations par voie de justice à Byzance : L ’ ablation du nez dans l ’ Eklogê de Léon III l ’ Isaurien », dans La Violence dans les mondes grec et romain, éd. Jean-Marie Bertrand, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2005, p. 307 - 320, ici p. 307 ; 312 ; 313. 32 Jean-Pierre Cavaillé, « Le Corps de l ’ ennemi de Dieu et des hommes : le supplice de Jules- César Vanini, condamné au bûcher pour blasphème et athéisme (1619) », dans Entre traces mémorielles et marques corporelles. Regards sur l ’ ennemi de l ’ Antiquité à nos jours, éds. Jean-Claude Caron, Laurent Lamoine, Natividad Planas, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2014, p. 323 - 336, ici p. 336. 34 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="35"?> une kyrielle héroïque de stoïciens auto-glossotomes, Hyperides, Anaxarche, Zénon, qui « cracha sa propre langue », après l ’ avoir sectionnée de ses dents, « à la figure du tyran 33 ». Plus encore, la mutilation n ’ oblige-t-elle le corps à refaire ses comptes avec le langage, à se créer de nouvelles manières d ’ exister et de communiquer, par tissages, bruitages, grommellements, mugissements ? Rappelons-nous la définition d ’ Estienne : la mutilation suppose l ’ arrachage d ’ une partie sans laquelle la chose, le tout, ne peut exister ; mais elle aussi vectrice de réinventions dont la littérature s ’ empare en mettant en scène le joyeux carnage de langues mutilées, de voix rescapées, de personnages démantibulés qui osent pourtant dire Mu. Extension du domaine de la mutilation : la multiplication des langues Pour mieux faire l ’ archéologie de ces tronçons bavards, revenons en premier lieu à l ’ Aglossostomographie, où Roland corrige la leçon traditionnelle du mythe de Philomèle en donnant en spectacle cette « nouvelle façon de parler » qui exige l ’ éloquence d ’ un Jean Chrysostome : « il faudroit qu ’ une bouche d ’ or me donnast des paroles d ’ ange, et qu ’ un burin d ’ acier gravast dans des tables d ’ airain, cette merveille incroyable [ … ] 34 ». Le caractère exceptionnel du cas se mesure d ’ abord par rapport aux miracles religieux, l ’ histoire ecclésiastique regorgeant de « c œ urs qui ont discouru par une bouche sans langue et [de] langues qui ont parlé sans c œ ur 35 ». Sans qu ’ il le précise, Roland pouvait avoir à l ’ esprit le martyr de Saint Romain, diacre d ’ Antioche, qui continua miraculeusement à discourir après l ’ amputation ordonnée par Dioclétien - comme l ’ écrit Flodoard, historien de Reims du X e siècle : « Dieu lui donne une voix sans langue [vocem sine lingua] / [ … ] des paroles sans blessure [sine verbere verba] 36 ». Roland au contraire naturalise le phénomène de cette enfant élangué et pourtant étonnamment éloquent, au défi de l ’ étymologie (infans, celui qui ne parle pas). Il en établit même l ’ indiscutable supériorité par rapport à une curiosité ethnologique, celle de ces peuples exotiques possédant « deux langues si bien distinguées qu ’ ils peuvent exprimer deux diverses pensées à la fois, et 33 Érasme, La Langue, p. 152. 34 Roland, Aglossostomographie, « Le subject et l ’ ordre de ce discours », f. ẽ r° et v°. 35 Ibid., chap. VI, p. 57. 36 Flodoard réécrit en le condensant le Peristephanon 10 de Prudence au chapitre 14 du livre 1 de son De Triumphis Christi Antiochiae gestis, ici vers 832 - 833, édités et commentés par Julie Leyronas, « La retractatio du Peristephanon 10 de Prudence par Flodoard à travers l ’ intertextualité épique », Interférences, n o 9, 2016, http: / / journals.openedition.org/ interferences/ 5677, consulté le 17 décembre 2022. De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » 35 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="36"?> en un mesme temps à deux hommes differens 37 ». Diodore de Sicile avait assuré le succès de cette bizarrerie des Éthiopiens, une langue « scindée en deux jusqu ’ à la base » par un destin « en partie naturel et congénital, en partie provoqué et artificiel », qui leur permet non seulement d ’ imiter « tout langage articulé, mais encore le gazouillis des différents oiseaux », et même, embrassant tous les possibles acoustiques, de reproduire « toute qualité spécifique d ’ un son 38 ». Mutilés polyglottes, les Païens surmonteraient-ils plus efficacement Babel que les chrétiens Pentecôtistes ? Dans son Anthropometamorphosis, publiée pour la première fois en 1650 et considérée comme le premier traité consacré aux tatouages et aux mutilations corporelles, John Bulwer voit plutôt dans cette singularité exotique un attentat à la perfection naturelle du corps, une dépravation de sa composition. Plus tranché que Diodore de Sicile, il conclut non pas à un lusus naturae, un jeu de nature, mais à une invention pragmatique humaine, une stratégie d ’ amélioration (stratagem of improvement) qui élargit le spectre de la mutilation, cette dernière procédant aussi bien par majoration que par minoration 39 . À travers cette multiplication hérétique des langues, c ’ est donc l ’ idée d ’ une mutilation proliférante, infligée par ajout de particule surnuméraire plutôt que par soustraction, qui se dessine. De cette mutilation paradoxale, amplifiant le corps pour mieux entamer l ’œ uvre de Nature, Rabelais fait son profit au Cinquiesme Livre avec le monstre choral de Ouy dire, manifestement inspiré de Diodore, qui doué de sept langues, fendues en sept parties, « de toutes sept ensemblement parloit divers propos et langages divers 40 ». À l ’ instar de ce monstre stéréophonique, Rabelais expérimente ses langues dans une écriture polyglotte, polymorphe et polychrone, qui démultiplie les possibles sonores et sémantiques et propose maintes occurrences de mutilations mélioratives. 37 Roland, Aglossostomographie, p. 29, d ’ après l ’ Hexaméron d ’ Antonio de Torquemada, qui cite « Jean Boheme Teutonie, au livre des m œ urs et coustumes de tous peuples », vraisemblablement d ’ après la traduction de Gabriel Chappuys (voir par exemple Histoires en forme de dialogues serieux … le tout reduit en six journées, Rouen, Jean Roger, 1625, Journée 1, p. 60). 38 Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, livre II, éd. et trad. Bernard Eck, Paris, Les Belles Lettres, 2003, LVI. 5 - 6, p. 97. 39 John Bulwer, Anthropometamorphosis : man transform ’ d; or, the artificial changeling, Londres, William Hunt, 1653, p. 232 - 234, scene XIV, « Devices of certaine Nations practiced upon their Tongues ». 40 François Rabelais, Cinquiesme Livre, dans Œ uvres Complètes, éd. Mireille Huchon, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1994, p. 804. Nous nous référons à cette édition pour tous les romans rabelaisiens cités. 36 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="37"?> Philomèle l ’ hirondelle : l ’ ekphrasis muette Le Quart Livre, selon Jean-Charles Monferran, est sans doute le plus sonore des romans rabelaisiens, par l ’ intensité des paysages sonores qu ’ il intègre 41 , mais il reste à souligner que ce tintamarre naît de la disjonction même des instruments de la parole, fracassés ou exilés, comme si l ’ événement inouï de la langue rabelaisienne faisait de ces mutilations sa puissance même d ’ engendrement, et de la soustraction organique la condition de son expansion. Le roman n ’ est-il pas placé sous l ’ égide de Philomèle, seule occurrence dans toute l ’œ uvre, dès la première escale des pérégrinations aventureuses de Pantagruel et ses compagnons à la recherche de la dive bouteille ? En accostant sur l ’ île de Medamothi, l ’ île de nulle part, la joyeuse troupe s ’ empresse d ’ acquérir des peintures dans un marché aux puces exotique. Panurge achapta un grand tableau painct & transsumpt de l ’ ouvrage iadis faict à l ’ aiguille par Philomela exposante & representante à sa s œ ur Progné, comment son beaufrère Tereux l ’ avoit depucellée : & sa langue couppée, affin que tel crime ne decelast. le vous iure par le manche de ce fallot, que c ’ estoit une paincture gualante & mirifique. Ne pensez, ie vous prie, que feust le portraict d ’ un homme couplé sur une fille. Cela est trop sot, & trop lourd. La paincture estoit bien aultre, & plus intelligible. Vous la pourrez veoir en Thelème à main guausche entrans en la haulte guallerie 42 . La critique a reconnu dans ce passage une réécriture du roman d ’ amour d ’ Achille Tatius, Leucipée et Clitophon, datant du II e siècle, qui connut un vif succès, édité en latin en 1544, puis en français en 1545 43 . Du mythe bien connu de Philomèle au XVI e siècle, grâce notamment à Apollodore, Ovide et Hygin, seule la version de Tatius propose une ekphrasis : Je vey illec un tableau fiché, contenant le malheur de Progné, la violence de Tereus, la langue couppée, et finablement l ’ entiere explication de toute la fable. Vous y eussiez veu le carreau, Tereus, la table, la servante tenant le carreau desployé, et Philomela monstrant au doigt ce qu ’ y estoi peinct 44 . 41 Monferran, « Des bruits du Quart Livre ». 42 Rabelais, Quart Livre, chap. II « Comment Pantagruel en l ’ isle de Medamothi achapta plusieurs belles choses », p. 540. 43 Antoinette Huon la première (« Alexandrie et l ’ alexandrinisme dans le Quart Livre : l ’ escale à Medamothi », Études rabelaisiennes, tome 1, 1957, p. 98 - 111), et plus récemment Raphaël Cappellen, « Présence et absence de l ’ ancien roman chez Rabelais (Héliodore, Achille Tatius, Apulée, Pétrone) », dans La Réception de l ’ ancien roman de la fin du Moyen Âge au début de l ’ époque classique, Lyon, Maison de l ’ Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 2015, p. 111 - 131. 44 Achille Tatius, Les devis amoureux, traduictz nagueres de Grec en Latin, et depuis de Latin en Francois, par l ’ Amoureux de vertu, Paris, Gilles Corrozet, 1545, V, 3, fol. 5 v° - 6 r° (= Leucippé et Clitophon, V, 3,), cité par Cappellen, « Présence et absence », p. 124. De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » 37 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="38"?> Chez Tatius, par une vertigineuse mise en abyme, le tableau met en scène Philomèle montrant à sa s œ ur son ouvrage tissé ; en revanche chez Rabelais, la carte est le territoire, puisque le tableau propose une copie directe (« peint et transsumpt ») de la tapisserie originale, en somme une représentation seconde que représente à son tour le texte. Cette complexe médiation ne compense pas la mutilation originelle, mais la répercute dans les non-dits d ’ une ekphrasis qui n ’ en est pas tout à fait une, puisque le narrateur précise ce que le tableau ne montre pas et que serait tenté d ’ imaginer le lecteur (« un homme couplé sur une fille ») mais garde le silence sur ce qu ’ il dépeint réellement, « bien aultre et plus intelligible », invitant à le constater par soi-même à Thélème. L ’ ut pictura poesis se renverse en prose muette. Quant à cette pseudo-intelligibilité à coloration néo-platonicienne, elle se traduit ironiquement par un effet érotique sur le narrateur qui jure par « [s]on manche de falot », en équivoquant avec phallus. Le message de Philomèle se voit travesti en viagra esthétique par le biais d ’ une mutilation herméneutique qui en change la nature essentielle. Cette transformation est d ’ emblée annoncée par l ’ ambiguïté du terme « transsumpt », désignant une copie fidèle ou une figure de rhétorique susceptible de déporter le sens (de transumere, transférer, transporter). Au royaume de la copie, la falsification menace, et l ’ épisode alerte, au seuil du roman, sur le mensonge mimétique qui coupe du réel. Le mot « trannsumpt », hapax dans le Quart Livre, surgit une unique autre fois dans l ’ épisode du Pays de satin au Cinquiesme Livre, constitué de brouillons antérieurs et publié de manière posthume. Ce « pays de tapisserie » propose une recomposition artificielle du monde par l ’ art du tissage et expose des êtres non pas réels mais brodés, « bestes et oiseaux [ … ] de tapisserie 45 ». En abandonnant ce brouillon dont il retient un bestiaire fragmenté (le caméléon, l ’ unicorne, l ’ oiseau) pour le transporter au marché de Medamothi où il prend littéralement vie, Rabelais a quitté le pays décevant et factice de tapisserie. Libérée de son carcan pictural, la Philomèle du Quart Livre va elle aussi se transformer en oiseau, non pas ouvragé, mais bien réel, au chapitre qui suit l ’ escale au marché aux puces exotiques et qui fait partie de l ’ unité (chapitres II à IV) ajoutée en 1552 à la première version du roman de 1548. Puissamment articulée autour du motif aviaire, cette greffe textuelle semble opposer sa cohérence au démembrement mythologique qui l ’ inaugure. Le navire envoyé par Gargantua à son fils Pantagruel s ’ appelle en effet la Chelidoine (hirondelle de mer en grec, aujourd ’ hui appelée poisson volant), unique occurrence du terme dans l ’œ uvre rabelaisienne qui modifie le canevas grec de la fable, où l ’ héroïne est méta- 45 Rabelais, Cinquiesme Livre, chap. XXIX « Comment nous visitasmes le pays de Satin », p. 799. 38 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="39"?> morphosée en hirondelle plutôt qu ’ en rossignol, en troquant l ’ oison contre le poisson : pource que sus la pouppe estoit en sculpture de aerain Corinthien une Hirondelle de mer elevée … [ … ] Ainsi estoit ce vaisseau legier comme une Hirondelle, de sorte que plus toust sembloit sur mer voler que voguer 46 . La Chelidoine s ’ entrelace d ’ autant mieux à l ’ évocation du drame de Philomèle que ce double ichtyologique de la mythique hirondelle, hybride entre mer et ciel jouant de la rocade consonantique (voler/ voguer), est étroitement lié au débat, remontant à Aristote, sur la mobilité de la langue des poissons. Les naturalistes du XVI e siècle interrogent ses rapports à une créature voisine nommée Lanterne (lucerna), réputée tirer sa langue phosphorescente à la face des nuits tranquilles (Pline, X, XLIII). Rondelet récuse cette fable - « quoi que Pline escrive ne l ’ Arondele, ne Lucerna ne tirent point la langue hors la bouche », comme avant lui Pierre Gylles, dont Rabelais put goûter la compilation Ex aeliani historia dès 1534, ainsi que le souligne Romain Menini dans sa belle étude sur ce « drôle d ’ oiseau lexical » 47 . Or, plus radicale que Gylles, la courte description zoologique accompagnant l ’ irruption de la Chelidoine dans le Quart Livre mouche la Lanterne en passant le rapprochement zoologique entre les deux espèces sous silence. Rabelais n ’ en esquisse pas moins en sousmain tout un réseau de références qui, du mythe au catalogue plinien de mirabilia, font un sort à la langue des hirondelles volatiles et marines, qu ’ on la fantasme coupée ou exhibée, lumineuse ou rendue à l ’ obscurité de la fable mensongère, indigne d ’ être citée. La Chelidoine sculptée à la proue du navire s ’ incarne ensuite, puisqu ’ il est question, sous le nom hébreu de Gozal (qui signifie colombe, pigeon), des oiseaux voyageurs dont Gargantua et Pantagruel font usage comme courriers aériens, une pratique que Pline rattachait aux hirondelles messagères (X, XXXIV). Le choix de l ’ hébreu, langue originelle en mesure de réconcilier les mots et les choses et d ’ initier à des mystères ésotériques par le biais de la Kabbale, est significatif. Le roman s ’ ouvre sur un moment de communication 46 Rabelais, Quart Livre, chap. III, p. 543. 47 Romain Menini, « Hirondelles de Rabelais », dans Figurations animalières à travers les textes et l ’ image en Europe. Du Moyen Âge à nos jours. Essais en hommage à Paul J. Smith, éds. Alisa van de Haar et Annelies Schulte Nordholt, Leiden/ Boston, Brill, 2022, p. 164 - 178, ici p. 175. Nous empruntons à cette étude rondement menée les références à Guillaume Rondelet, L ’ Histoire entiere des poissons, Lyon, M. Bonhomme, 1558, 1 ère partie, X, 1, p. 226 ; ainsi qu ’ au traité de Pierre Gylles, De Gallicis et Latinis nominibus piscium, compris dans Ex Aeliani historia … , Lyon, S. Gryphe, 1535 [1533], chap. LXIII, « De Lucerna », p. 566. De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » 39 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="40"?> idéale entre générations, espaces et corps distants 48 , grâce à une poste aérienne qui métaphorise l ’ heureuse synthèse des paroles qui volent et des mots qui demeurent. Tout se passe cependant comme si l ’ hirondelle allait continuer à tournoyer autour du roman avec ses cris stridents qui rappellent la mutilation. Selon Aristote, au livre I de l ’ Histoire des animaux, l ’ émission de sons inarticulés (agrammata) et non mélodieux (anôda), caractérise le bredouillis de l ’ hirondelle (à la différence des sons mélodieux du rossignol) 49 . Son chant, quand il n ’ a pas été rapproché de la parole du bègue, est devenu, pour les Grecs, l ’ image parfaite de la langue barbare, assimilée à une suite de borborygmes informes et disharmonieux : le verbe chelidonizein (Chelidoine, on s ’ en rappelle, est le nom du navire de Gargantua), « littéralement ‘ faire l ’ hirondelle ’ , signifie ‘ être barbare ’ 50 ». Qui fait donc l ’ hirondelle dans le Quart Livre ? Et comment le récit traduit-il ces irruptions de langues bégayantes, sauvages et insignifiantes, qui heurtaient les oreilles grecques ? Massacre au gantelet : le « bastonné » bégayant Panurge le paillard, qui achetait la toile de Philomèle violentée, est aussi celui qui se délecte à conter la farce des Chiquanous, peuple étrange de collecteurs d ’ impôts qui gagne sa vie en recevant des bastonnades de ses débiteurs. L ’ épisode, conduit sur trois chapitres, est l ’ occasion d ’ une formidable productivité lexicale pour décrire les coups donnés et reçus qui déchiquètent diverses parties du corps, particulièrement la mâchoire : le « viel, gros et rouge Chiquanous » qui visite le seigneur de Basché se retrouve la « maschouere inferieure en trois loppins : le tout en riant 51 » ; le « Records » ou témoin, d ’ un autre Chiquanou, se voit « demanchée la mandibule superieure, de mode qu ’ elle lui couvroit le menton à demy, avecques denudation de la luette, et perte insigne des dents molares, masticatoires, et canines 52 ». L ’ art de la répétition ne va pas sans une stratégie des variantes, par laquelle le texte se renouvelle en poussant le néologisme aux limites du prononçable : c ’ est lorsque 48 Rabelais, Quart Livre, chap. III, p. 544 : « Ilz prenoient le Gozal, et par les postes le faisoient de main en main jusques sus les lieux porter, dont ilz affectoient les nouvelles. » 49 Aristote, Histoire des Animaux, I, 1, 488a, 30 - 34. Cité par Laurent Gourmelen, « Bestiaires et mythologie en Grèce ancienne : l ’ hirondelle, images, métaphores et métamorphoses », dans Bestiaires : Mélanges en l ’ honneur d ’ Arlette Bouloumié, éds. Frédérique Le Nan et Isabelle Trivisani-Moreau, Angers, Presses Universitaires de Rennes, 2014, p. 9. 50 Ibid., p. 10. 51 Rabelais, Quart Livre, chap. XII, p. 566 - 567. 52 Ibid., chap. XV, p. 573. 40 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="41"?> le témoin « demandibulé » joint les mains pour s ’ excuser, car « parler ne povoit il 53 », que pris de frénésie agglutinante, les mots s ’ accolent en une joyeuse famille de termes « à la fois de plus en plus longs, de plus en plus sonores et de moins en moins aisément décomposables 54 » : [ … ] il en estoit devenu tout esperruquancluzelubelouzerirelu du talon. [ … ] Il ne leurs a suffi m ’ avoir ainsi lourdement morrambouzevezengouzequoquemorguatasacbacguevezinemaffressé mon paouvre œ il. [ … ] Ne vous suffisoit nous avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé tous les membres superieurs à grands coups de bobelins, sans nous donner telz morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanemens sus les gresves à belles poinctes de houzeaulx. [ … ] Le Records ioignant les mains sembloit luy en requerir pardon, marmonnant de la langue, mon, mon, mon, vrelon, von, von : comme un Marmot 55 . Défiant jusqu ’ à l ’ asphyxie les capacités pulmonaires, le fracas des consonnes mime le passage à tabac, et ne convoie du sens qu ’ à travers cette matérialité sonore et cet embouteillage typographique. En un rapport inversé, plus les corps des Chicanous sont disloqués, plus la langue rabelaisienne articule des néologismes monstrueux, eux aussi inassignables à une totalité signifiante. À la mutilation amoindrissante des personnages répond la mutilation exponentielle d ’ un énonciateur qui pousse la densification sémantique jusqu ’ à l ’ illisible et qui transforme les borborygmes du témoin - « marmonnant de la langue, mon, mon, mon, vrelon, von, von : comme un Marmot » - en une musicale paronomase et un savoir étymologisant (le verbe « marmonner », première attestation en français, est rapporté à son étymon simiesque). Autre procédé de répétition, le complexe enchâssement de récits en miroir (Panurge raconte l ’ histoire du seigneur de Basché qui raconte l ’ histoire de Villon) participe de la même surenchère formelle pour contenir le débordement informe des organes saccagés. Le corps n ’ est que déchirure appelant une impossible réparation. Que Panurge soit ici maître d ’ éloquence n ’ a rien pour surprendre, car « il s ’ impose comme le héros ‘ bruitif ’ par excellence 56 », qui sort sa langue de sa poche pour expérimenter les marges du langage : dans l ’ épisode du calme plat, c ’ est lui qui fait « avecques la langue parmy un tuyau de Pantagruelion [ … ] des bulles et guargoulles 57 ». Or cette conversion d ’ un tabassage en facétie, d ’ une curée en carnaval linguistique, est-elle bien légitime, comme le suggère la réaction critique de 53 Ibid., p. 574. 54 Monferran, « Des bruits du Quart Livre », p. 4. 55 Rabelais, Quart Livre, chap. XV, p. 574. 56 Monferran, « Des bruits du Quart Livre », p. 4. 57 Quart Livre, chap. LXIII, p. 687. De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » 41 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="42"?> Pantagruel qui ouvre le chapitre XVI (« Cette narration sembleroit joyeuse 58 » si ce n ’ est qu ’ il faut respecter son prochain) ? Peut-on rire de tout et la fiction comique prendre en charge l ’ horreur religieuse qui lui est contemporaine ? Car la « terrible allégorie » de Panurge renvoie à des violences religieuses bien réelles : l ’ acharnement des réformés contre les prêtres catholiques, tabassés, éventrés, et plus particulièrement visés au visage selon les analyses de l ’ historien Denis Crouzet, pour détruire ce qui fait le propre de l ’ homme, la parole, le logos. Cette fonction joyeusement désacralisée par Panurge suscite la perplexité de Pantagruel et, à travers lui, de Rabelais, devant l ’ ambiguïté de son art dès lors qu ’ il fait de la mutilation son objet. Transfigurer l ’ horreur des langues amputées en plaisir érotique ou comique, est-ce les déshumaniser ou rendre possible leur mémoire ? Paroles en goguette : comment dire l ’ aphasie ? À cet égard, la part importante donnée aux onomatopées dans le Quart Livre, tel le mon mon du marmot, est sans doute la manière la plus puissante de faire éprouver au lecteur la terreur comique de l ’ aphasie, en mimant les sons inarticulés grâce à l ’ expérimentation linguistique. Selon le commentaire d ’ Ammonius à Aristote, les bruits illettrés, voces illitteratae ou soni, comme ceux que produisent les animaux ou les êtres humains sous le coup de l ’ émotion, ont une signification naturelle, par opposition aux sons lettrés et convenus du langage humain (voces litteratae) 59 . Mais comment les capturer dans l ’ écriture sans les dénaturer en les forçant dans des catégories sémantiques préexistantes ? Tel serait le privilège du poétique selon Rabelais, dire ce qui ne peut se dire, en construisant une fiction de l ’ indicible, le simulacre d ’ une élaboration hors langue. Ainsi le phénomène monstrueux des paroles en train de dégeler, que perçoivent en pleine mer Pantagruel et ses compagnons, sans voir d ’ émetteur, marque une nouvelle étape dans le roman. Philomèle, privée de langue, parlait en peinture ; le Chiquanou démantibulé marmonnait ; leur fait écho la célèbre Jacobe Rodogine au chapitre LVIII, consacré aux « Engastrimythes » palabrant du ventre pour abuser le peuple. De ses entrailles elle fait jaillir « la voix de l ’ esprit immonde » tantôt « distincte et intelligible », comme la toile de Philomèle, tantôt « marmonnant quelques motz non intelligibles 60 », à la manière du Chiquanou. Or à la différence de l ’ intelligibilité muette du tableau 58 Rabelais, Ibid., chap. XVI, p. 576. 59 Voir Michael Screech, Rabelais, trad. Marie-Anne de Kisch, Paris, Gallimard, 1992, p. 490 - 493. 60 Rabelais, Quart Livre, chap. LVIII, p. 674 - 675. 42 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="43"?> et de l ’ inintelligibilité audible du bastonné, les paroles en dégel sont pour la première fois affranchies du corps, dotées d ’ une vie organique autonome qui en fait de quasi animaux, quasi quoddam animal, comme l ’ écrit Marsile Ficin du son 61 . Pour expliquer cette énigme, Pantagruel formule quatre hypothèses dont les deux dernières associent les voix orphelines aux deux poètes inspirés par excellence, Homère aux paroles voltigeantes, et Orphée, le chantre démembré : car après que les Ménades « eurent Orpheus mis en pieces, elles jecterent sa teste et sa lyre dedans le fleuve Hebrus », qui dérivèrent jusqu ’ à l ’ île de Lesbos, tous jours ensemble sus mer naigeantes. Et de la teste continuellement sortoyt un chant lugubre, comme lamentant la mort de Orpheus : la lyre à l ’ impulsion des vens mouvens les chordes accordoit harmonieusement avecques le chant. Reguardons si les voirons cy autour 62 . La tête chantante est ici métonymie de la langue, organe qui apparaît plus nettement dans les sources latines : lebile lingua, murmurat exanimis, « sa langue sans vie murmure, plaintive », écrit Ovide au livre 11 des Métamorphoses, tandis qu ’ on lit dans les Géorgiques de Virgile : « ‘ Eurydice ! ’ criaient encore sa voix et sa langue glacée », vox ipsa et frigida lingua (4, 520). Rabelais préfère « Teste », sans doute par fidélité à sa source, un texte satirique de Lucien, Contre un ignorant bibliomane, qui évoque la tête et non la langue d ’ Orphée en se départant du sérieux élégiaque d ’ Ovide et Virgile. « Teste » évoque aussi testis, « témoin », au sens où le chant témoigne du pouvoir indestructible de la poésie au-delà de la mort. Selon Terence Cave, le motif récurrent de la « tête parlante » dans les cultures pré-lettrées pourrait endosser le même rôle que celui que nous assignons au livre - celui de durer en se prêtant à d ’ infinies transformations 63 . Or, comme avec la figure de Philomèle, le roman propose un dépassement de l ’ hypothèse mythologique et de la lecture transcendante proposée par Pantagruel. L ’ explication du pilote, au chapitre suivant, ramène l ’ envol immatériel de la parole poétique à une explication naturelle : aux confins de la mer glaciale s ’ est figé le vacarme d ’ une « grosse et felonne bataille » entre les Arismapiens et les Nephelibates, que la fonte des glaces maintenant réveille. Traditionnellement reconnu comme le véritable début de l ’ an, ce printemps carnavalesque 61 Marsile Ficin, Théologie platonicienne de l ’ immortalité des âmes, éd. Raymond Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1964 - 1970, éd. bilingue en trois volumes, livre X, chap. VII, t. II, 1964, p. 82, cité par Carlo Ossola, « Littératures modernes de l ’ Europe néolatine », L ’ Annuaire du Collège de France, n o 116, 2018, p. 431 - 451, note 66. 62 Rabelais, Quart Livre, chap. LV, p. 669. 63 Cave, Live Artefacts, p. 31 - 32. De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » 43 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="44"?> rappelle à double titre Philomèle l ’ hirondelle : d ’ une part car cet oiseau migrateur arrive chaque année brusquement au printemps (par deux fois dans l ’œ uvre rabelaisienne, la « venue » des hirondelles désigne l ’ arrivée de la verte saison) 64 , d ’ autre part, parce que son cri inintelligible symbolise la langue barbare. De fait, en faisant exploser sur le tillac une poignée de paroles encore gelées, Pantagruel libère non pas un chant orphique mais une véritable « barbarie onomatopéique 65 » : lesquelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, , brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrr. On, on, on, on, ououououon : goth, magoth, et ne sçay quelz aultres motz barbares, et disoyt que c ’ estoient vocables du hourt, [heurt] et hanissement des chevaulx à l ’ heure qu ’ on chocque, puys en ouysmes d ’ aultres grosses et rendoient son en degelent, les unes comme des tabours, et fifres, les aultres comme de clerons et trompettes 66 . Le lecteur fait l ’ expérience d ’ un chaos syllabique, pur bruitage, où le signifiant s ’ opacifie et se dénonce comme tel, mêlé à des mots arrachés à toute syntaxe signifiante. L ’ onomatopée est ici soit indéchiffrable, soit impossible, dès lors que le vocable barbare, dans sa radicale altérité, s ’ avère non mémorisable et intranscriptible (« et ne sçay quelz aultres motz barbares »). D ’ où le paradoxe d ’ une écoute purement physique de la part des compagnons de Pantagruel, où le sens échappe : « les oyons realement. Mais ne les entendions [ … ] 67 ». Dans cette cacophonie « sanglante » et « horrificque », les paroles, sauvagement corporalisées, n ’ émanent plus de bouches mais de lieux impossibles, de ces « guorge[s] couppée[s] 68 » qui ont perdu la possibilité d ’ articuler. Résonant avec l ’ épisode des Chiquanous et le drame de Philomèle, les bruits perçus évoquent à nouveau la violence infligée aux corps, et un « désastre » plus meurtrier encore, celui du sens. Étrangement, ce dégel d ’ un carnage constitue un agréable « passe-temps » pour les navigateurs du Quart Livre, comme s ’ il fallait, encore une fois, déglacer le trauma par le rire pour le rendre audible, et en assurer le vivant témoignage. De fait, cette mêlée sonore d ’ un drame collectif marque l ’ abandon du mythe d ’ Orphée, dont la langue ne pleurait que lui, et la restitution à Philomèle de son 64 Voir Menini, « Hirondelles de Rabelais » p. 168, qui commente ces deux occurrences, l ’ une dans le Tiers Livre, l ’ autre dans le prologue du Cinquiesme Livre, p. 728. 65 Marie-Luce Demonet, Les Voix du signe. Nature et origine du langage à la Renaissance (1480 - 1580), Paris, Honoré Champion, 1992, « Barbarie, onomatopée et ‘ paroles gelées ’ », p. 376 - 384, ici p. 382. 66 Rabelais, Quart Livre, chap. LVII, p. 670. 67 Ibid. 68 Ibid. 44 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="45"?> pouvoir vocal d ’ hirondelle sous la forme barbare d ’ un vacarme innommable, qu ’ on ne saurait convertir en valeur marchande. Significativement, Panurge, qui s ’ était fait acquéreur du tableau de Philomèle à Medamothi, croit pouvoir acheter ces paroles comme des babioles exotiques : « Vendez-m ’ en doncques 69 ». Mais ces mots tranchés ne sont désormais plus à vendre ni à posséder, ni encore à mettre en réserve dedans de l ’ huille, comme le voudrait le narrateur, menaçant d ’ anéantir la vitalité des signes. Car, rappelle Pantagruel, condamnant le désir de capitalisation du langage, « les mots de gueule », entendez la parole vivante, ne font jamais défaut « entre tous bons et joyeulx Pantagruelistes 70 ». Cependant, pour qu ’ elle vive, il est besoin du texte, étrange oiseau messager, qui porte des voix et des bribes onomatopéiques à sa patte attachées. En somme, dans sa capacité étonnante à écrire la voix, même dans sa part infigurable ou insoutenable, Rabelais donne tort à Pierre Giffard qui, dans un éloge du phonographe publié en 1878, récuse l ’ erreur de ceux qui penseraient que l ’ engin se contenterait d ’ emmagasiner la voix, « ce qui rappellerait étonnamment l ’ aventure de Pantagruel 71 ». Or « quand bien même on parviendrait à solidifier la parole et à la faire sortir dégelée du cylindre, le phénomène ne pourrait que se produire une seule fois. Dès que la phrase sortirait de sa prison de métal, elle se répandrait dans l ’ air 72 » et se dissiperait. D ’ où le triomphe du phonographe : ce n ’ est pas une seule fois que la phrase peut être répétée, mais cent fois, mille fois, car ce ne sont pas les voix qui sont emmagasinées, mais leurs vibrations 73 . N ’ est-ce pourtant le propre de l ’ activité de lecture que de pouvoir se répéter, et par là de dégeler indéfiniment ces voix blessées, manière d ’ infliger une bonne dégelée à Giffard ? *** Pour défaire la coalescence sémantique entre la langue comme organe et la langue comme expression, le mythe polymorphe de Philomèle nous aura servi de puissante cognée interprétative, maniée à travers un corpus hétérogène : un récit de cas par un chirurgien en mal de reconnaissance, et une chronique gargantuine qui ne porte pas encore le nom de roman. Dans un texte comme dans l ’ autre, l ’ auteur installe sa voix d ’ auteur au lieu même où celle de ses 69 Ibid. 70 Ibid. 71 Pierre Giffard, Le Phonographe expliqué à tout le monde, huitième édition, Paris, Maurice Dreyfous, 1848, p. 31. 72 Ibid., p. 32. 73 Ibid., p. 33. De l ’ éloquence de la bouche « élanguée » 45 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="46"?> personnages est vulnérable, menacée, mais finalement retrouvée, comme pour y reconquérir une force, s ’ y forger une langue, et y lire une mise en abyme de sa propre situation énonciative, précaire et menacée. Roland outrepasse ses compétences de chirurgien pour défier la médecine officielle, tandis que Rabelais, au moment d ’ écrire le Quart Livre, avait connu maintes persécutions pour ses positions hétérodoxes. Nous ne savons rien de ce que peut un corps, écrit Spinoza dans l ’ Ethique ; la mutilation est une manière d ’ explorer ce possible, de pousser l ’ organisme à se dépasser, mais aussi l ’ écriture à se découvrir de nouvelles capacités expressives, en pratiquant au besoin sur la langue ce que John Bulwer appelait une mutilation majorative, par ajout surnuméraire au donné naturel. Apostille paradoxale, la mutilation ne retranche pas alors un élément qui empêche la chose d ’ être comme le suggérait Estienne ; elle décuple au contraire ses moyens, sonores, visuels, d ’ exister, de faire mu avec la langue d ’ hirondelle d ’ une jeune fille mutilée, lorsqu ’ est atteinte la souffrance absolue qu ’ aucun mot ne peut plus dire. Durant les années de composition du Quart Livre, le succès de l ’ emblème de l ’ Hercule gaulois, inspiré par Lucien, offre sans doute l ’ allégorie la plus efficace de cette mutilation méliorative, en représentant un vieillard qui « entraîne » par une chaîne perçant le bout de sa langue une « foule nombreuse d ’ hommes, tous attachés par les oreilles 74 ». François I er lui-même fut célébré en Hercule gaulois lors des fêtes organisées pour l ’ entrée de son fils Henri II à Paris, le 16 juillet 1549 75 . Autant dire qu ’ un piercing au bout de la langue confère à tout auteur une force d ’ éloquence qui peut rivaliser avec la toute-puissance royale et revêtir la même ambivalence dans son exploration de la violence 76 . L ’ ambivalence du traitement que Rabelais réserve à la mutilation féminine est d ’ un autre ordre que celui qu ’ incarne cette figure de la virilité : car on pourrait considérer qu ’ il la répare et l ’ aggrave en même temps, restitue une parole pour mieux la dévaluer ou se l ’ approprier. Rappelons-nous, dans le Tiers 74 Voir Lucien, Hercule Gaulois, trad. de J. Bompaire tirée du tome 1 des Œ uvres, Opuscules 1 - 10, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 59 - 62. 75 Voir la gravure de l ’ arc de triomphe éphémère élevé à l ’ occasion de la cérémonie, in Jean Martin, C ’ est l ’ ordre qui a este tenu a la nouvelle et ioyeuse entrée, que treshault, tresexcellent, et trespuissant Prince, le Roy treschrestien Henry deuzieme de ce nom a faicte en sa bonne ville et cite de Paris, … le sezieme iour de Iuing M. D. XLIX, Paris, J. Dallier, 1549, f o 4, cité par Isaure Boitel et Yann Lignereux, « Introduction », dans Convaincre, persuader, manipuler : Rhétoriques partisanes à l ’ épreuve de la propagande (xve-xviiie siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, p. 5. 76 Sur cette ambivalence, voir Francis Goyet, « D ’ Hercule à Gargantua : l ’ ambivalence des géants », La Réserve, Livraison du 17 novembre 2015, http: / / ouvroir-litt-arts.univgrenoble-alpes.fr/ revues/ reserve/ 234-d-hercule-a-gargantua-l-ambivalence-des-geants. 46 Dominique Brancher Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-002 <?page no="47"?> Livre, la farce de la « femme mute », que joua à Montpellier François Rabelais avec ses comparses. La fécondité d ’ une amputation y prend cette fois un tour satirique en moquant ses effets logorrhéiques. En coupant l ’ « encyliglotte » qu ’ une muette avait sous la langue, médecin et chirurgien libèrent en effet une parole trop débridée, dont pour se protéger le mari ne recevra d ’ autre remède que la surdité 77 . La parole féminine est donc rendue pour mieux être la cible d ’ une satire misogyne. Le Quart Livre propose en revanche le retour exaltant des hirondelles, mais Philomèle n ’ acquiert jamais l ’ agentivité et le pouvoir d ’ élocution d ’ un personnage de l ’ histoire, et ne se trouve jamais filée que par la quenouille rabelaisienne, qui la cantonne au statut de pure représentation et de signe culturel : motif d ’ un tableau, proue sculptée d ’ un navire. Philomèle n ’ est plus celle qui tient la navette et tisse la trame. Bibliographie Sources Achille Tatius. Les devis amoureux, traduictz nagueres de Grec en Latin, et depuis de Latin en Francois, par l ’ Amoureux de vertu, Paris, Gilles Corrozet, 1545. Ausonius van Pompa. 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Son histoire, rapportée dans des versions, publiées plus tardivement, de la Légende dorée de Jacques de Voragine, était souvent mise en scène dans la France du XV e siècle. Symphorien Champier la raconte dans sa Nef des dames vertueuses (1503), un plaidoyer pour le beau sexe, paru après les accents misogynes de sa Nef des princes (1502). L ’ auteur, l ’ un des premiers médecins français de formation humaniste s ’ étant également fait un nom en tant qu ’ écrivain, met l ’ accent sur la mutilation de la vierge : Laquelle il fit batre toute nue de verges et pendre par les piedz et de mailletz luy casser la teste jusques le sang sortoit par le nez et la bouche et les yeulx. Puis la fit tormenter de lampes ardantes et tenailles. Et luy fit arracher les mamelles à tenailles ardantes 1 . Parmi les récits de femmes célèbres du premier livre de la Nef des dames vertueuses, les martyres chrétiennes occupent une place importante. Un intérêt particulier est porté aux souffrances physiques et mutilations qu ’ elles subissent : sur la roue comme sainte Catherine ou dans un bain brûlant comme sainte Cécile. De même que sainte Justine et sainte Barbe, sainte Agathe a subi, entre autres tortures, une ablation des seins 2 . Cette mutilation brutale de la 1 Symphorien Champier, La Nef des dames vertueuses, éd. Judy Kem, Paris, Garnier, 2007, p. 101. 2 Ibid., p. 102 : « il s ’ efforça de la tormenter par divers martyres. Comme luy arracher les mamelles et la mettre sus de test bruslés ». Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="52"?> vierge sicilienne à l ’ aide de tenailles imposantes a été très souvent représentée dans les arts visuels du Moyen Âge et du début des temps modernes. Parfois, on voit la martyre avec les seins coupés, posés sur une assiette. Champier, quant à lui, décrit de manière particulièrement détaillée les différents supplices subis par sainte Christine, l ’ amputation du sein n ’ étant qu ’ une des nombreuses tortures : [ … ] son pere la fit durement batre à .xii. tirans et mettre en chartre puis luy fit arracher la chair aux ongles. [ … ] Après le resuscita et furent ses mamelles couppées dont issit lait au lieu de sang et sa langue dont elle ne perdit point la parolle mais print le troux et luy en creva ung oeil. De laquelle chose fut courroucé Julien et luy tira deux fleches environ le cueur et une à ung des costés ainsi expira la bonne et saincte vierge 3 . La même année que la Nef des dames, en 1503, Champier publie chez Jean de Vingles à Lyon une traduction française commentée de la Magna Chirurgia de Guy de Chauliac (1298 - 1368), dont le premier livre est consacré à l ’ anatomie 4 . Le traducteur du chirurgien du XIV e siècle fait précéder l ’œ uvre d ’ une longue introduction dont je retiens la définition suivante de l ’ anatomie : « Anathomie n ’ est aultre chose selon Galien que incision directe et division des membres. Tu doitz premier mettre le pourceau à l ’ envers et commancer à coupper par la gorge et trouveras premièrement la langue [ … ] 5 ». Il est à noter qu'avec l'utilisation du pronom « tu », le lecteur est directement interpellé, comme un disciple par son maître qui le guide pour manier le scalpel. Dans un autre passage, il est précisé de manière très plastique comment la tête du cadavre doit être disséquée : « Quant a l ’ anathomie du cerveau tu doitz coupper a la summité de la teste et quant auras osté sa peau trouveras aucunes pellicules qui s ’ appellent muscles sus lesquelles trouveras le craneum 6 . » Bien que l ’ auteur semble partager une expérience pratique de l ’ autopsie, rien dans son texte n ’ évoque encore les débats suscités par la pratique anatomique au cours du XVI e siècle. D ’ une part, le traducteur termine son paratexte par une profession de foi galénique 7 . D ’ autre part, Champier traduit sans commentaire une 3 Ibid., p. 106. 4 Guy de Chauliac, Le Guidon en francoys, trad. Symphorien Champier, Lyon, Jean de Vingle, 1503. Comme le suggère Édouard Nicaise, La grande chirurgie de Guy de Chauliac, Paris, Alcan, 1890, p. CXXVIII, Champier a utilisé le texte de la traduction française de Panis, rééditée par Vingle en 1498, en utilisant la même gravure sur bois de la leçon d ’ anatomie. 5 Chauliac, Le Guidon en francoys, f. [8v]. 6 Ibid., f. [10v]. 7 Ibid., f. [11r]. 52 Folke Gernert Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="53"?> remarque sur le vocabulaire anatomique laquelle, dans le contexte des débats ultérieurs, semble naïve : Une partie du grant pied ou de la grande iambe est dicte « coxa », l ’ autre est dicte « parva tibia ». L ’ autre est dicte « pes parvus ». Mais la grecque translacion appelle « crus » ce que l ’ arabicque appelle « cuisse ». Mais des noms ne peut chaloir mais que la chose soit veue digeste per totum 8 . La nomenclature anatomique et les concordances des termes dans les différentes langues deviennent par la suite un problème central de la discussion scientifique. Même si Champier travaillait sans doute simultanément sur des représentations littéraires de martyres et sur la publication d ’ un ouvrage chirurgical, l ’ interpénétration de la représentation du corps souffrant et du savoir médical est beaucoup moins marquée chez lui que, par exemple, chez François Rabelais, qui, en outre, était pleinement conscient du problème terminologique. La question de départ qui se pose est le degré d ’ implication du savoir médical et de la pratique professionnelle curative dans la représentation littéraire des formes de mutilation, à la fois concrètes et métaphoriques, dans l ’œ uvre des écrivains-médecins. À ce sujet, je voudrais d ’ abord analyser quelques passages de la pentalogie de Rabelais et ensuite regarder les œ uvres de Charles Estienne et Jacques Grévin qui, contrairement à l ’ auteur de Gargantua et Pantagruel, ont publié des études anatomiques. Nous savons cependant grâce à Étienne Dolet que Rabelais pratiquait à Lyon, dans les années 1530, des dissections publiques, auxquelles son ami participait. Cela lui a inspiré un curieux poème dans lequel il met dans la bouche du cadavre disséqué d ’ un pendu un éloge des talents de dissection du médecin de Chinon 9 . À la différence de Champier, les trois médecins choisis se distinguent d ’ abord par le fait qu ’ ils étaient tous les trois hellénistes. Ensuite, comme certains médecins humanistes en Italie et en Espagne, ils ont en commun de s ’ être éloignés de l ’ orthodoxie catholique. Cette tendance à la dissidence peut s ’ expliquer par le fait qu ’ ils ont été très tôt en contact avec les écrits satiriques de Lucien de Samosate lors de leurs études de grec. De plus, en tant que médecins, ils ont été confrontés notamment à des innovations dans le domaine de l ’ anatomie et dans celui de la botanique, qui les ont amenés à remettre en 8 Ibid., f. [48r]. Voir Marie Madeleine Fontaine, « Quaresmeprenant : L ’ image littéraire et la contestation de l ’ analogie médicale », dans Rabelais in Glasgow, éd. James A. Coleman, Glasgow, Glasgow UP, 1984, p. 87 - 112, ici p. 93. 9 Étienne Dolet, Carmina, éd. Catherine Langlois-Pézeret, Genève, Droz, 2009, IV, xviii, p. 592 - 595. Voir Fontaine, « Quaresmeprenant », p. 92. « Et luy fit arracher les mamelles à tenailles ardantes » 53 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="54"?> question le principe de l ’ autorité. Ce contexte est d ’ importance pour saisir le lien entre les mutilations littéraires et les martyrs chrétiens. François Rabelais, disséqueur « Par sainct Guodegrin, qui fut martyrisé de pommes cuites 10 . » Ce n ’ est qu ’ un des nombreux jurons des Parisiens qui se sont mis à l ’ abri du « compissage » gargantuesque. Le traitement déjà manifestement burlesque de la sphère du sacré devient encore plus clair si l ’ on considère que ce martyr facétieux est le patron des ivrognes 11 . Cette association du corps grotesque et de la religion est une forme d ’ irrévérence goliardesque qui va au-delà du rire monacal. Pour l ’ édition expurgée de 1542, Rabelais avait supprimé ce juron et bien d ’ autres. Les autorités catholiques prirent des mesures véhémentes contre le blasphème, comme l ’ illustre une ordonnance de septembre 1523 « contre les blasphémateurs qui auront la gorge ouverte avec un fer chaud, la langue coupée, après quoi ils seront pendus et étranglés 12 ». Dans le sixième chapitre de Pantagruel, nous trouvons une allusion extrêmement complexe à un martyre particulièrement cruel. Le géant insulte violemment « un Limosin, qui contrefaisoit le langaige Françoys 13 ». Rabelais utilise ici pour la première fois le verbe « écorcher » au sens de « dénaturer la langue française » : Tu es Lymosin, pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisian. Or viens çza, que je te donne un tour de pigne. Lors le print a la gorge, luy disant. « Tu escorches le latin, par sainct Jan je te feray escorcher le renard, car je te escorcheray tout vif 14 ». Si l ’ on prend l ’ expression « écorcher le latin » au pied de la lettre, on imagine une langue dépouillée de sa peau. Pour punir ce crime contre la langue, Pantagruel menace le Limousin en jouant sur le mot « écorcher » : il le fera vomir (« escorcher le renard ») et le dépouillera de sa peau tout vif. Après cela, Pantagruel invoque saint Alipentin, un saint comique, personnage de La Vie de sainct Christofle (1530) de Maistre Chevalet : 10 François Rabelais, Gargantua XVI, dans Les Cinq livres, éd. Jean Céard, Gérard Défaux et Michel Simonin, Paris, Librairie Générale Française, 1994, p. 91. Le passage ne se trouve pas dans l ’ édition Œ uvres complètes, éd. Mireille Huchon, Paris, Gallimard, 1994, voir commentaire, p. 1107. 11 Voir Lazar Sainéan, La Langue de Rabelais, Paris, de Boccard, 1922 - 1923, 2 vols, vol. I, p. 359. 12 Apud Rabelais, Œ uvres, p. 1107. 13 Ibid., p. 234. 14 Ibid., p. 234. 54 Folke Gernert Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="55"?> Seigneurs, voici la portraicture Du glorieux sainct Alpantin, Qui fut escorché d ’ un patin, Le jour de Quaresme prenant 15 . Alipentin est donc une déformation carnavalesque de saint Barthélémy et une allusion, certainement évidente à l ’ époque de Rabelais, au martyre du dépeçage. Il n ’ est pas étonnant que le médecin de Chinon, dans sa parodie de la littérature chevaleresque, se moque également des scènes de combat en les exagérant par la violence hyperbolique. Prenons l ’ exemple du chapitre 27 du Gargantua, dans lequel frère Jean massacre avec un bâton de la croix les troupes de Picrochole qui dévastent les vignes du monastère : Es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras et jambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfoncoyt les dens en la gueule, descroulloyt les omoplates, sphaceloyt les greves, desgondoit les ischies : debezilloit les fauciles. [ … ] Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant a icelluy faisoyt voler la teste en pieces par la commissure labdoide. [ … ] Et si personne tant feust esprins de temerité qu ’ il luy voulust resister en face, là monstroyt il la force de ses muscles. Car il leurs transperçoyt la poictrine par le mediastine et par le cueur : à d ’ aultres donnant suz la faulte des coustes, leurs subvertissoyt l ’ estomach, et mouroient soubdainement, es aultres tant fierement frappoyt par le nombril, qu ’ il leurs faisoyt sortir les tripes, es aultres parmy les couillons persoyt le boiau cullier. Croiez que c ’ estoyt le plus horrible spectacle qu ’ on veit oncques 16 . Comme la dissection publique, le massacre perpétré par Frère Jean est un « spectacle ». Outre la précision anatomique insolite dans la narration chevaleresque 17 , la description de l ’ éviscération des ennemis est frappante : « il leurs faisoyt sortir les tripes ». Faut-il y voir une allusion au martyre de saint Érasme ? Le fait que Rabelais ajoute immédiatement une liste de différents saints et martyrs invoqués par les mutilés plaide en faveur de cette idée 18 . Le martyre de saint Érasme, qui a été éventré vivant, est l ’ un des plus cruels. Un détail macabre est l ’ image récurrente du treuil sur lequel ses boyaux 15 Maistre Chevalet, La Vie de sainct Christofle, éd. Pierre Servet, Genève, Droz, 2006, p. 363. 16 Rabelais, Œ uvres, p. 79 - 80. 17 Dans son étude importante sur la mise en fiction du savoir médical chez Rabelais, Roland Antonioli, Rabelais et la médecine, Genève, Droz, 1976, p. 283 - 287 avait déjà souligné l ’ utilisation du vocabulaire anatomique dans ce passage et avait mis en évidence des parallèles avec Guy de Chauliac. 18 La liste commence avec sainte Barbe et saint Georges par deux des 14 saints auxiliateurs dont fait partie saint Érasme et qui, à une exception près (saint Gilles), furent tous martyrs, cf. Rabelais, Œ uvres, p. 80. « Et luy fit arracher les mamelles à tenailles ardantes » 55 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="56"?> sont enroulés. Sur d ’ autres représentations, la manivelle est reléguée à l ’ arrière-plan et on voit au premier plan un tortionnaire qui fouille les entrailles de sa main ensanglantée. La composition de l ’ image rappelle de loin les représentations de leçons d ’ anatomie 19 . Les publications du Pantagruel en 1532 et du Gargantua en 1534 précèdent les études anatomiques pionnières de Vésale et d ’ autres. Le Quart livre (1552), pour sa part, est paru quelques années après La Fabrique du corps humain (1543). C ’ est dans ce contexte que les références anatomiques de cette œ uvre doivent être lues. Je voudrais juste mentionner Quaresmeprenant, car la description de cet être monstrueux a déjà été étudiée de manière pertinente dans le cadre de questionnements en histoire de la médecine 20 . Je tiens à souligner que la cruauté des mutilations dans Gargantua est ici remplacée par un démembrement du corps sur le plan textuel. Comme Fontaine le souligne à juste titre, cette liste montre « à quel point il [i. e. Rabelais] s ’ intéresse au fonctionnement de l ’ image dans le langage, et notamment dans la médecine 21 ». Brancher appelle Quaresmeprenant de manière très éloquente « un être de pur langage, le produit d ’ une autopsie imaginaire » et conclut : Ce dépeçage du monde en fragments privilégiés, à quoi correspond celui du texte, transpose au niveau du discours la violence contrôlée d ’ une anatomie (ana-tome). En ce sens, le débitage de Quaresmeprenant crée un effet de mise en abyme du procédé dissecteur de la liste 22 . La segmentation du monde en ses différentes parties sous forme de listes n ’ est pas seulement un procédé des œ uvres encyclopédiques, mais aussi de l ’ Index rerum, devenu populaire grâce à l ’ imprimerie. Il n ’ est pas étonnant que, dans le domaine des publications anatomiques, le descendant d ’ une famille d ’ imprimeurs, Charles Estienne, soit le premier à faire précéder son ouvrage La Dissection des parties du corps humain d ’ une liste systématique des noms utilisés. Comme Fontaine le suggère à juste titre, « surtout, Rabelais a dû prendre beaucoup de plaisir aux listes d ’ index de Charles Estienne 23 ». 19 Voir Paola Pacifici, « Chairs mortifiées. Connaissance anatomique et esthétique de la souffrance dans la représentation des martyrs au XVI e et au XVII e siècle », dans Corps sanglants, souffrants et macabres : XVI e - XVII e siècle, éd. Charlotte Bouteille-Meister et Kjerstin Aukrust, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, p. 19 - 30, ici p. 28 - 29. 20 Voir Fontaine, « Quaresmeprenant » et Dominique Brancher, « Un monstre de langage : L ’ anatomie de Quaresmeprenant », Versants, vol. LVI, 2009, p. 115 - 137. 21 Voir Fontaine, « Quaresmeprenant », p. 194. 22 Brancher, « Un monstre de langage », p. 121 et p. 126. 23 Voir Fontaine, « Quaresmeprenant », p. 191. 56 Folke Gernert Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="57"?> Les mutilations paradoxales de Charles Estienne Le médecin Charles Estienne, fils du célèbre imprimeur parisien Henri Estienne, s ’ était fait un nom comme traducteur d ’œ uvres médicales et littéraires en latin et en italien. Boudou le décrit avec justesse comme un « passeur de connaissances 24 », un intermédiaire entre les grands auteurs et les moins instruits. Il est également l ’ auteur d ’ un ouvrage anatomique qu ’ il avait déjà achevé en 1539, mais qui, en raison d ’ un différend avec le chirurgien responsable des illustrations, ne fut publié qu ’ en 1545, soit deux ans après l ’œ uvre phare de Vésale. Une version française suivit un an plus tard. C ’ est dans le contexte de ces études anatomiques que j ’ aimerais lire sa traduction des Paradossi (1543) d ’ Ortensio Lando, qui a également été médecin. Le paradoxe n ’ est pas seulement une plaisanterie humaniste autotélique, mais vise souvent aussi une mise à nu satirique des malaises de la société. Dans ses paradoxes, Lando fait l ’ éloge - comme Lucien l ’ avait fait auparavant avec la mouche - de choses indignes de louange : la pauvreté (I), la laideur (II) ou l ’ ignorance (III). En parlant de cette dernière, Lando énumère des savants et des hommes de lettres qui ont connu une fin atroce en raison de leur savoir, notamment Cicéron : « a M. Tullio fu mozzo il capo, tagliate le mani, tratta la lingua 25 » [M. Tullius eut la tête tranchée, les mains coupées et la langue retirée]. Le médecin italien va au-delà de ses sources et invente le détail de la langue coupée. Dans ce contexte, Lando rappelle Jean Scot Érigène qui fut poignardé avec des plumes par ses étudiants, sans doute parce qu ’ ils ne le comprenaient pas. Dans les deux cas, il s ’ agit donc en quelque sorte de martyrs profanes du savoir. Certains paradoxes sont axés sur des sujets médicaux - ils traitent de la cécité (IV), de la stérilité, de l ’ être blessé ou de la maladie. La version française de 1553, qui a connu un succès extraordinaire, est très libre, et ce sont justement les écarts par rapport à l ’ original qui présentent un intérêt particulier. Il est frappant qu ’ Estienne ajoute précisément des détails lorsqu ’ il s ’ agit des mutilations physiques. Dans le Paradosso XXII sur les serviteurs, Lando parle d ’ une révolte d ’ esclaves romains à laquelle Cinna ne peut mettre fin qu ’ en les faisant exécuter. L ’ Italien choisit le terme « uccisi », ‘ assassinés ’ , alors qu ’ Estienne écrit de manière plus expressive « les tailler tous en pièces ». Dans un autre passage, le discours de Lando sur les mutilations est en contrepartie 24 Bénédicte Boudou, « Charles Estienne, un médecin pédagogue ou un courtisan masqué ? », dans Passeurs de textes. Imprimeurs et libraires à l ’ âge de l ’ humanisme, éd. Christine Bénévent, Annie Charon, Isabelle Diu et Magali Vène, Paris, Publications de l ’ École nationale des chartes, 2012, p. 185 - 198. 25 Ortensio Lando, Paradossi, éd. Antonio Corsaro, Roma, Edizioni di storia e letteratura, 2000, p. 27. « Et luy fit arracher les mamelles à tenailles ardantes » 57 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="58"?> raccourci. C ’ est le cas de la déclamation XVI sur les blessures. Tout d ’ abord, dans le texte italien comme dans le texte français, une série de mutilations sont énumérées - « quelqu ’ un qui a esté taillé le nez, fendu le frond, avallé la jouë 26 » - , l ’ attention étant portée non pas sur la plaie, mais sur sa cause. Si les lésions ont pour origine une action vertueuse, elles sont des signes corporels qui embellissent leur porteur. Et inversement, les actes vicieux s ’ inscrivent sur le corps du malfaiteur : Car comme l ’ on voit et prise es visages des vaillans soldatz et capitaines de guerre plusieurs taillades et ballafres, qui leur sont autant de beaulx diamans ou rubiz, aussi contraire à ceulx qui sont blessez pour quelques meschantes querelles et combats deshonnestes, ce leur est autant d ’ ordure et corruption en leur faces 27 . Pour illustrer cette corruption, Lando cite le cas d ’ un prélat dont la joue présente une grande cicatrice, qui, comme le narrateur le découvre, rappelle que l ’ homme d ’ Église, avare, a escroqué un serviteur de sa récompense et a été puni pour cela. L ’ anecdote donne lieu à une critique sévère de l ’ Église : « io giudicai quella ferita brutta, e ebbi della santa Chiesa gran pietà che introdotti fossero nel seno di quella uomini di tal condizione 28 » [ J ’ ai jugé cette blessure laide, et j ’ ai eu beaucoup de pitié pour la sainte Église qui a accueilli en son sein des hommes de cette condition]. Dans sa traduction, Estienne censure cet épisode et poursuit directement avec le récit de Marcus Sergius, ce dernier figurant comme exemple de la vertu 29 . Le chapitre se termine par une réflexion moralisante sur les meurtrissures comme signes extérieurs de blessures intérieures : Confessons donc que mal ne soit d ’ estre blessé ou battu, et prenons plustost garde à ses playes et blesseures qui viennent de nous mesmes, et à ces malheureux coups qui procedent de noz meschantes operations, qu ’ aux navreures exterieures qui viennent de force de coeur et vaillance de corps, car les playes interieures qui procedent de noz faultes sont veritablement celles ausquelles ne servent les emplastres ne medicamens que le meilleur chirurgien de ce monde y sçauroit appliquer 30 . Là encore, Estienne a sensiblement modifié le texte de Lando, en ajoutant à la fin une référence au métier de chirurgien. Jusqu ’ à présent, nous nous sommes uniquement intéressée aux ‘ hétéromutilations ’ , qui doivent être clairement distinguées des automutilations 31 . 26 Charles Estienne, Paradoxes, éd. Trevor Peach, Genève, Droz, 1998, p. 172. 27 Estienne, Paradoxes, p. 172. 28 Lando, Paradossi, p. 98. 29 Estienne, Paradoxes, p. 172. 30 Ibid., p. 172 - 173. 31 Voir Michel Erlich, La Mutilation, Paris, PUF, 1990, p. 9. 58 Folke Gernert Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="59"?> Comme le fait remarquer Erlich, il est en outre essentiel de différencier si ces mutilations sont infligées dans un contexte profane ou sacré. Dans la déclamation II « Pour la laideur de visage », Estienne raconte l ’ histoire d ’ une jeune fille qui se défigure elle-même le visage pour que sa beauté ne porte pas atteinte à son honneur. Chez Lando, il était question d ’ un jeune homme, identifié à l ’ Étrusque Spurina, dont parlent Valère Maxime, Pétrarque et Boccace : J ’ ay souvenance d ’ une jeune fille de Perigord, qui pour avoir apperceu se beauté estre bien fort suspecte et ennemie capitale de sa bonne renommée, et qui pour ce regard en esloit journellement de plusieurs jeunes gens requise et solicitée, elle mesme avec un rasouer ou quelque piece d ’ argent bien affilée se deffigura le visage, de sorte que ses deux joues qui au paravant sembloyent deux roses ou escarboucles, ne retenoyent plus rien de leur façon premiere et naturelle 32 . La déformation volontaire et le renoncement à la beauté sont associés dans les deux textes au martyre chrétien et à la sainteté : « Ce mesme acte feirent plusieurs sages et bien endoctrinées pucelles et sainctes vierges de la primitive Eglise, desquelles l ’ on fait aujourdhuy grande memoire entre les Chrestiens 33 ». Nous avons donc affaire à une allusion aux vierges consacrées du début de l ’ ère chrétienne, qui se mutilaient pour éviter d ’ être violées comme l ’ a fait Æbbe, une religieuse anglo-saxonne du IX e siècle : « the abbess [ … ] took a razor, and with it cut off her nose together with her upper lip unto the teeth, presenting herself a horrible spectacle to those who stood by 34 ». Baker a suggéré d ’ interpréter l ’ automutilation des femmes, dans certains cas, comme un signe d ’ autodétermination féminine 35 . Marshall va même plus loin en suggérant que les femmes saintes ont été inspirées par le corps meurtri du Christ « to break, wound and mutilate their own flesh in an imitatio Christi which gave them authority to speak from the body 36 ». Il ne faut cependant pas perdre de vue que les automutilations chez Lando et Estienne ont lieu dans l ’ espace lucianesque du paradoxe. L ’ éloge de la défiguration volontaire est ambivalent, ce qui s ’ explique non seulement par 32 Estienne, Paradoxes, p. 81. Voir à ce propos Sofina Dembruk, « Les paradoxes de la mollesse et le cas de Spurina : pour une laideur virile », dans Mollesses renaissantes, éd. Daniele Maira, Genève, Droz, 2021, p. 93 - 112. 33 Estienne, Paradoxes, p. 81. 34 Voir la citation de Roger of Wendover ’ s flowers of history dans Jane Tibbets Schulenburg, « The Heroics of Virginity. Brides of Christ and Sacrificial Mutilation », dans Women in the Middle Ages and the Renaissance, éd. Mary Beth Rose, Syracuse, Syracuse UP, 1986, p. 29 - 72, ici p. 48. 35 Naomi Baker, Plain ugly, Manchester, Manchester UP, 2010, p. 160. 36 Claire Marshall, « The Politics of Self-Mutilation. Forms of Female Devotion in the Late Middle Ages », dans The Body in Late Medieval and Early Modern Culture, éd. Darryll Grantley, Aldershot, Ashgate, 2008, p. 11 - 22, ici p. 12 - 13. « Et luy fit arracher les mamelles à tenailles ardantes » 59 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="60"?> l ’ influence structurelle de Lucien sur la constitution du texte, mais aussi par les affinités des deux écrivains-médecins avec l ’ hétérodoxie religieuse. Le milanais a penché un temps vers l ’ érasmisme, pour se tourner ensuite vers les anabaptistes. En ce qui concerne Charles Estienne, les chercheurs considèrent qu ’ il est resté fidèle à l ’ orthodoxie catholique, bien que son frère Robert ait manifestement suivi des idées protestantes 37 . Même si Estienne élimine certains passages problématiques de Lando, la décision de traduire l ’œ uvre d ’ un auteur si controversé doit être motivée par une certaine sympathie vis-à-vis de ses idées religieuses. Jacques Grévin et le martyre des mots Outre Rabelais, l ’ un des écrivains-médecins parmi les plus intéressants est peut-être le poète et dramaturge Jacques Grévin qui s ’ est notoirement éloigné de l ’ orthodoxie catholique. On situe sa conversion au calvinisme en 1558. Comme Rabelais, il est imprégné d ’ esprit lucianesque. Dans « Le médecin courtizan » (1559), une réécriture du Rhétoron Didaskalos du Grec, il constate de manière ludique que l ’ anatomie est surestimée : Pour plus heureusement entrelarder tes mots, Et parler à demi, de la teste et du dos. Il n ’ est icy mestier sçavoir l ’ Anathomie 38 . L ’ allusion ironique à l ’ inutilité du vocabulaire anatomique doit être lue à la lumière des œ uvres scientifiques de l ’ auteur. La première publication médicale à laquelle Grévin a collaboré est un ouvrage anatomique paru en 1564 chez l ’ imprimeur parisien André Wechel. Il s ’ agit d ’ une édition corrigée et commentée de l ’ épitomé de la Fabrica de Vésale présentée par Thomas Gemini en 1545 39 . Quatre ans plus tard, une traduction française a été proposée. Comme dans le domaine de la botanique, l ’ anatomie représentait un défi lexical 40 . Montagne reconnaît à Grévin, à juste titre, une « volonté d ’ élaborer une langue scientifique vernaculaire, c ’ est-à-dire une langue qui dispose d ’ un appareillage 37 Voir Bénédicte Boudou et Judit Kecskeméti, La France des humanistes. Robert et Charles Estienne. Des imprimeurs pédagogues, Turnhout, Brepols, 2010. 38 Jacques Grévin, « Le Médecin Courtizan », dans Recueil de poésies françoises des XV e et XVI e siècles, t. X, éd. Anatole de Montaiglon, Paris, Jannet, 1875, p. 96 - 109, ici p. 103. 39 Voir Jacqueline Vons, « Jacques Grévin (1538 - 1570) et la nomenclature anatomique française », dans Lire, choisir, écrire. La vulgarisation des savoirs du Moyen Âge à la Renaissance, éd. Violaine Giacomotto-Charra et François Laurent, Paris, École des Chartes, 2014, p. 133 - 147, ici p. 138 - 139. 40 Voir Fontaine, « Quaresmeprenant », p. 93 et Vons, « Jacques Grévin (1538 - 1570) », p. 134. 60 Folke Gernert Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="61"?> lexical suffisant pour dénommer les objets anatomiques 41 ». Dans la préface de son ouvrage Les Portraicts anatomiques, Grévin aborde cette problématique par rapport à la langue française et il décrit sa façon de procéder face à la confusion des langues : Je ferai donques une brefve collation de noz mots françois, accommodez par nous avec les grecs et latins, lesquels on escorche ordinairement, à celle fin que ceux qui se sont accoutumez aux uns, puissent faire leur profit des autres, et qu ’ ils voient quelle raison nous avons eu d ’ ainsi les tourne 42 . Comme le relève Edmond Huguet, « escorché » signifie au XVI e siècle « emprunté » 43 . On peut néanmoins supposer que le sens littéral du verbe « écorcher » était important pour l ’ anatomiste Grévin et qu ’ il a sciemment choisi une métaphore tirée du champ sémantique de la dissection. Dans la préface au lecteur de ses comédies La Trésorière et Les Esbahis (1561) on lit : Seulement le Comique se propose de représenter la vérité et naïveté de sa langue, comme les m œ urs, les conditions et les estats de ceux qu ’ il met en jeu : sans toutesfois faire tort à sa pureté, laquelle est plustost entre le vulgaire (je dy si lon change quelques mots qui resentent leur terroir) qu ’ entre ces Courtizans, qui pensent avoir faict un beau coup, quand ils ont arraché la peau de quelque mot Latin, pour déguiser le François, qui n ’ ha aucune grâce (disent-ils), s ’ il ne donne à songer aux femmes, comme s ’ ils prenoyent plaisir de n ’ estre point entendus 44 . Dans ce paratexte, l ’ auteur fait clairement référence à un dépouillement dans le contexte de l ’ utilisation de la langue. Il peut sembler audacieux de rapprocher le dépeçage de la pratique contemporaine de la dissection au martyre de saint Barthélemy, patron des bouchers et des tanneurs 45 . 41 Véronique Montagne, « Définir, diviser et énumérer : l ’ exemple des anatomies de la Renaissance », Réforme, humanisme, renaissance, vol. XCII, 2021, p. 155 - 170, ici p. 159. 42 Jacques Grévin, Les Portraicts anatomiques, Paris, André Wechel, 1569, sans p. 43 Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française du seizième siècle, Paris, Champion, 1928, s. v. « Escorché ». 44 Jacques Grévin, Théâtre complet et poésies choisies, éd. Lucien Pinvert, Paris, Garnier, 1922, p. 49. Élisabeth Lapeyre, dans son édition critique (Jacques Grévin, La Trésorière. Les Esbahis : comédies, Paris, Champion, 1980), ne reproduit pas cette préface. 45 Le même martyre est infligé au satyre Marsyas qu ’ Apollon écorche vif et dont il cloue la peau à un arbre. La scène est souvent représentée dans les arts visuels : voir Itay Sapir, « Pain and Paint. Titian, Ribera, and the Flaying of Marsyas », dans Visualizing Sensuous Suffering and Affective Pain in Early Modern Europe and the Spanish Americas, éd. Heather Graham et Lauren G. Kilroy-Ewbank, Leiden, Brill, 2018, p. 35 - 52. « Et luy fit arracher les mamelles à tenailles ardantes » 61 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="62"?> Conclusion Dans une fameuse illustration de son Historia de la composición del cuerpo humano de 1556, qui connut un succès extraordinaire, l ’ anatomiste espagnol Juan Valverde de Amusco a clairement établi un lien entre la pratique anatomique et le martyre de saint Barthélemy : Associant dans une même illustration l ’ allusion à un martyr et une table anatomique, l ’ image instaure une relation réciproque et symbolique entre saint Barthélemy écorché et la structure musculaire du corps humain. Le récit biblique et la planche anatomique renforcent mutuellement leur efficacité communicationnelle : deux jeux référentiels s ’ instaurent dans la représentation, sacrée et profane en même temps, de ce corps 46 . Ces interrelations complexes, étudiées par Pacifici pour le domaine de l ’ art iconographique, s ’ appliquent également à la langue et à la littérature comme l ’ a montré l ’ analyse des œ uvres de Champier, Rabelais, Estienne et Grévin. On les trouve même chez les non-médecins comme Henri II Estienne (1531 - 1598). L ’ imprimeur protestant établit ce lien dans son « L ’ epistre de Monsieur Celtophile » qui précède son célèbre dialogue Du nouveau langage françois italianizé de 1578 : Ce sont vos mots qu ’ on escorche, on deschire. Ce sont vos mots ausquels nouveau martyre Par maints François est faict nouvellement, Voulants piafer par tel escorchement 47 . Le mot « écorcher » est un terme central qui symbolise l ’ imbrication du discours médical et du discours hagiographique. Le vocable ne renvoie pas seulement à une pratique corporelle (l ’ ablation de la peau du cadavre à disséquer) et à un martyre concret (le dépouillement de saint Barthélemy), mais aussi à la dimension métaphorique de cette forme de mutilation. Les différentes significations et utilisations du terme témoignent de la productivité particulière du dialogue entre science et religion, arts visuels et littérature à la Renaissance. 46 Pacifici, « Chairs mortifiées », p. 24. 47 Henri Estienne, Deux dialogues du nouveau langage françois italianizé, éd. Paul Ristelhuber, Genève, Slatkine, 1970, 2 vols, vol. I, p. 31. 62 Folke Gernert Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-003 <?page no="63"?> Bibliographie Sources Champier, Symphorien. La Nef des dames vertueuses, éd. Judy Kem, Paris, Garnier, 2007. Chauliac, Guy de. Le Guidon en francoys, trad. 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En contribution à cette hypothèse, la première partie de cet article résumera brièvement quelques approches de recherche qui ont tenté de définir le rapport entre le texte et le corps d ’ une part, et entre la littérature et la vivisection d ’ autre part (1). La deuxième partie décrit - en quelque sorte comme prémisse de mes réflexions - à quelles stratégies littéraires de la fragmentation des beaux corps féminins les poètes du XVI e siècle sont déjà habitués (2). Partant de là, l ’ exemple de Pierre de Ronsard (1524 - 1585) illustre l ’ importance que jouent le sang et le mythe de Hyacinthe (3) ainsi que la vivisection et le mythe de Marsyas dans la poésie de la Renaissance (4). L ’ imitation de Ronsard par Théodore Agrippa d ’ Aubigné, Béroalde de Verville et Jean-Baptiste Chassignet montre que le poète vendômois est l ’ un des précurseurs les plus importants pour illustrer la relation étroite entre vivisection, littérature et politique, et témoigne enfin de la façon dont l ’ anatomie humaine fait de plus en plus son entrée dans la poésie française (5). La maladie du corps humain et la vivisection deviennent ainsi une métaphore de l ’ État conçu comme corps social, menacé en permanence dans son intégrité par des conflits religieux et politiques. Littérature et vivisection au XVI e siècle La recherche s ’ accorde largement sur le fait que, au XVI e siècle, la relation entre texte et corps, ou entre littérature et anatomie du corps humain, est particulièrement étroite et complexe partout en Europe : Jonathan Sawday qualifie la culture de la Renaissance de « culture de la dissection 1 », dans 1 Jonathan Sawday, The Body Emblazoned. Dissection and the Human Body in Renaissance Culture, London, Routledge, 1995, p. viii. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="66"?> laquelle le corps deviendrait le lieu du doute (locus of all doubt), le territoire de l ’ autre à proprement parler (alien territory) 2 . A l ’ époque où d ’ autres continents sont conquis, explorés et cartographiés, le corps lui aussi est conquis et disséqué 3 . La date clé de l ’ anatomie humaine en est la preuve : en 1543, André Vésale publie De humani corporis fabrica, une publication incisive au sens littéral du terme 4 . L ’ ouvrage rédigé en latin et accompagné d ’ environ 250 illustrations démontre et explique la dissection de cadavres. Ce qui est nouveau, c ’ est que Vésale figure à la fois comme professeur, démonstrateur et dissecteur, alors que jusque-là ’ , le professeur lisait dans son livre, tandis qu ’ un démonstrateur montrait les parties du corps mentionnées et qu ’ un dissecteur effectuait les incisions nécessaires 5 . Pour la première fois, dans la Humanis corporis fabrica, les illustrations ne servent plus de simple décor, mais le texte explique ce que l ’ on voit sur les images 6 . Les illustrations documentent successivement la dissection du corps humain, chaque image pénétrant un peu plus à l ’ intérieur du corps humain. Avec Vésale, le regard porté sur le corps 2 Ibid., p. 88 : « It was as if the body had been rendered, in philosophical terms, alien territory. » Sur la relation entre anatomie et littérature à l ’ époque de la Renaissance, voir pour plus de détails Ursula Hennigfeld, Der ruinierte Körper. Petrarkistische Sonette in transkultureller Perspektive, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2008, p. 25 - 43. 3 Schlaeger émet l ’ hypothèse selon laquelle les discours de l ’ exploration et du voyage vers l ’ intérieur sont interdépendants et s ’ interpénètrent au début de l ’ époque moderne. Jürgen Schlaeger, « Der Diskurs der Exploration und die Reise nach Innen », dans Weltbildwandel. Selbstdeutung und Fremderfahrung im Epochenübergang vom Spätmittelalter zur Frühen Neuzeit, textes réunis par Hans-Jürgen Bachorski et Werner Röcke, Trier, WVT, 1995, p. 135 - 145, ici p. 144. 4 Sonntag partage le point de vue selon lequel on assiste, avec Vésale, à un changement de l ’ artiste divin vers l ’ artiste humain. Michael Sonntag, « Die Zerlegung des Mikrokosmos. Der Körper in der Anatomie des 16. Jahrhunderts », dans Transfigurationen des Körpers. Spuren der Gewalt in der Geschichte, textes réunis par Dietmar Kamper et Christian Wulf, Berlin, Reimer, 1989, p. 59 - 96, ici p. 84 et suiv. 5 C ’ est pourquoi Carlino considère De humani corporis fabrica comme un tournant dans l ’ histoire de l ’ anatomie humaine. Andrea Carlino, Books of the Body : Anatomical Ritual and Renaissance Learning, Chicago, University of Chicago Press, 1999, p. 3. Cf. aussi Rolf Winau, « Die Entdeckung des menschlichen Körpers in der neuzeitlichen Medizin », dans Der Mensch und sein Körper. Von der Antike bis heute, textes réunis par Arthur E. Imhof, München, Beck, 1983, p. 209 - 225 ainsi que Lutz Danneberg, Die Anatomie des Text- Körpers und des Natur-Körpers. Das Lesen im “ liber naturalis ” und “ supernaturalis ” , Berlin/ New York, de Gruyter, 2003. 6 Voir à ce sujet la valorisation de Hettche : « Und so verwandelt Vesal den chaotischen Leichnam in seinen Bildern in einen so idealen wie konkreten und läßt ihn zu einem Text werden, organisiert, strukturiert, klassifiziert, anatomisch und physiologisch korrekt. » Thomas Hettche, Animationen, Köln, Dumont, 1999, p. 89. 66 Ursula Hennigfeld Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="67"?> commence à changer. Contrairement à ce qui ‘ était le cas au Moyen Âge, la fragmentation du corps humain est désormais considérée comme irréversible 7 . Clément Marot marque un tournant aussi important pour la littérature que Vésale pour l ’ anatomie humaine. Dans les blasons du corps féminin, le lien avec l ’ anatomie médicale est évident. Les deux procédés de fragmentation littéraire et de dissection de cadavres ont en commun de fasciner et d ’ indigner à la fois les contemporains. Chez Marot, le corps fragmenté de la belle femme ne sert pas à représenter une beauté féminine individuelle, mais avant tout à faire ressortir la compétence rhétorique de son auteur 8 . Le corps féminin fragmenté dans les blasons anatomiques est en quelque sorte le lieu d ’ un combat poétique, dans lequel chaque poète tente de surpasser ses prédécesseurs en termes d ’ ingéniosité 9 . Selon Foucault, le fait de fragmenter le corps et de le transférer dans un nouveau corps textuel est directement lié au biopouvoir qui vise à maîtriser le corps 10 . Selon Hartmut Böhme, la dissection 7 Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, éds., Histoire du corps, t. I, De la Renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 2005, p. 344. 8 Sawday, The Body Emblazoned, p. 195 - 199 : « The “ Blasons Anatomiques ” operated within a very similar sexual economy : female body parts were held aloft as tokens of intellectual mastery. Male opponents [ … ] could (it was hoped) be silenced by the badge of mastery which the female body in the hands of the male betokened. [ … ] The free-flow of language within the blazon form over the female body was not a celebration of “ beauty ” (the ostensible subject), but of male competition. » Cf. aussi les analyses des Blasons anatomiques proposées par Hartmut Böhme, « Erotische Anatomie. Körperfragmentierung als ästhetisches Verfahren in Renaissance und Barock », dans Körperteile. Eine kulturelle Anatomie, textes réunis par Claudia Benthien et Christoph Wulf, Hamburg, Rowohlt, 2001, p. 228 - 253 ainsi que Alison Saunders, « “ La Beaulté que femme doibt avoir ” : La vision du corps dans les Blasons Anatomiques », dans Le Corps à la Renaissance, textes réunis par Jean Céard, Marie Madeleine Fontaine et Jean-Claude Margolin, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1990, p. 39 - 59. 9 Böhme, « Erotische Anatomie », p. 233 : « Es entsteht eine Anatomie des Frauenkörpers [ … ], die weder mit erlebter Leiblichkeit noch mit der Ästhetik antiker Statuen oder der Preziösität der reichen Kleider der Zeit zu tun hat - aber ganz gewiß auch nicht mit Ficinos Traktat “ De amore ” , mit neoplatonischer Liebesspiritualität oder mittelalterlicher Minne-Idealität. Vielmehr ist der Körper die bedeutungslose Schreibunterlage, auf der sich die Orgie der Apostrophen erhebt und ein neuer, fetischisierter Körper, ein Sprachkörper, kreiert wird. » 10 Michel Foucault, Histoire de la sexualité, t. I, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 25 : « Comme si, pour le maîtriser dans le réel, il avait fallu d ’ abord le réduire au niveau du langage, contrôler sa libre circulation dans le libre discours, le chasser des choses dites et éteindre les mots qui le rendent trop sensiblement présent. » Au sujet de l ’ anatomie humaine chez Foucault, cf. David Armstrong, « Bodies of knowledge : Foucault and the problem of human anatomy », dans Sociological Theory and Medical Sociology, textes réunis par Graham Scambler, New York, Tavistock, 1987, p. 59 - 76. « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection 67 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="68"?> littéraire de la belle femme ne serait qu ’ un effet miroir de la domination masculine exercée dans la vie extralittéraire sur les femmes et leurs corps au XVI e siècle. Böhme émet donc l ’ hypothèse selon laquelle les Blasons anatomiques manqueraient de femmes 11 . Mais le corps masculin n ’ est pas complètement exclu de la mutilation non plus : dans son étude sur les représentations d ’ écorchures aux XVI e et XVII e siècles, Claudia Benthien a montré que, à partir de la Renaissance, le corps masculin lui aussi devenait un lieu de négociation entre mythe, médecine et production artistique 12 . C ’ est dans ce contexte que s ’ inscrivent les trois motifs les plus répandus des représentations de l ’ écorchage : le martyre de l ’ apôtre Bartholomée, la légende perse de l ’ écorchage de Sisamne et le mythe du satyre Marsyas, qui est puni et écorché vif après avoir perdu son pari avec Apollon 13 . En analysant l ’ exemple d ’ une gravure de Melchior Meier intitulée Apollon décorche Marsyas (Die Häutung des Marsyas, 1581), Benthien montre clairement que le corps de Marsyas, lui aussi, est musclé, sans identité et interchangeable. Marsyas, qui, en tant que satyre, occupe une position intermédiaire entre l ’ homme et l ’ animal, est « désanimalisé » par Apollon : c ’ est son autre côté, le non civilisé, qui doit être éliminé 14 . Par ailleurs, il existe de nombreuses représentations dans lesquelles les corps participent à leur propre dissection. L ’ auto-écorchage devient au XVI e siècle une métaphore de l ’ introspection, nous allons y revenir avec Ronsard 15 . 11 Böhme, « Erotische Anatomie », p. 236 : « Die “ Blasons anatomiques ” sind frauenlos. » 12 Claudia Benthien, « Anatomie im mythologischen Gewand. Kunst und Medizin in Schindungsdarstellungen des 16. und 17. Jahrhunderts », dans Kunst und Natur in Diskursen der Frühen Neuzeit, textes réunis par Helmut Laufhütte, Wiesbaden, Harrassowitz, 2000, p. 334 - 353. 13 Benthien énumère par exemple l ’ Écorché de Gaspar Becerra, Apollon écorchant Marsyas de Jan van der Straat et L ’ écorchement de Marsyas de Dirck van Baburen ; Benthien, « Anatomie im mythologischen Gewand ». Cf. aussi Daniela Bohde, « Skin and the Search for the Interior : The Representations of Flaying in the Art and Anatomy of the Cinquecento », dans Bodily Extremities. Preoccupations with the Human Body in Early Modern European Culture, textes réunis par Florike Egmond et Robert Zwijnenberg, Aldershot, Ashgate, 2003, p. 10 - 47. 14 Benthien, « Anatomie im mythologischen Gewand », p. 349. 15 Benthien, « Anatomie im mythologischen Gewand », p. 353 : « Der Mythos von Apoll und Marsyas ist schließlich auch als Verbildlichung intrapsychischer Kämpfe im Werdeprozeß des autonomen Künstlers zu deuten. Dieser versteht sich entweder als leidender Marsyas, der sich sogar bis unter die Haut entblößt, oder (was in den vorgestellten Werken dominant war) als Apoll, welcher die dionysisch-marsyasschen Anteile in sich besiegt, um zum “ reinen ” Wissen vorzudringen. » 68 Ursula Hennigfeld Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="69"?> Contrairement à Claudia Benthien et Christoph Wulf, qui sont convaincus que les productions artistiques qui visualisent des corps fragmentés et désintégrés provoquent des bouleversements culturels, car ils détruisent les ordres culturels établis 16 , je dirais qu ’ il est plus probable que les corps fragmentés témoignent de bouleversements culturels au lieu de les provoquer eux-mêmes (ou du moins qu ’ il existe une relation de réciprocité). Ce qui est évident, c ’ est qu ’ à la Renaissance, médecine, art et humanisme sont étroitement liés dans la mesure où le corps humain devient le sujet central de plusieurs disciplines qui coopèrent de manière transversale 17 . La fragmentation du beau corps féminin Dans le cadre des discours sur le corps humain, le sonnet pétrarquiste joue un rôle primordial. Bien avant le début de la vivisection, un modèle littéraire s ’ est développé qui permet de déconstruire, d ’ alphabétiser et de reconstruire le corps féminin sur la base de métaphores codées 18 . Dans ce contexte, la fragmentation du corps devient un procédé esthétique. En guise d ’ exemple, je présenterai le sonnet XVII des Amours (1552) de Ronsard. Je ne le commenterai pas en détail, mais j ’ en montrerai seulement la structure sous-jacente, tripartite, qui renforce formellement le thème de la mutilation : Le destin veut qu ’ en mon ame demeure L ’œ il, et la main, et le poil delié, Qui m ’ ont si fort brulé, serré, lié, Qu ’ ars, prins, lasse, par eux faut que je meure. Le feu, la prise, et le ret à toute heure, Ardant, pressant, nouant mon amitié, En m ’ immolant aux pieds de ma moitié, Font par la mort, ma vie estre meilleure. Œ il, main et poil, qui bruslez et gennez, Et enlacez mon c œ ur que vous tenez Au labyrint de vostre crespe voye, 16 Benthien et Wulf, Körperteile, p. 9 - 26. 17 Sonntag défend la thèse selon laquelle, dans le corps humain, les effets du pouvoir, les effets du savoir, les modes de production et les fonctions corporelles sont imbriqués les uns dans les autres, ce qui fait du corps un lieu de bouleversements culturels ; Sonntag, « Die Zerlegung des Mikrokosmos », p. 90. 18 Voir par exemple à ce sujet Vittoria Borsò, « Zwischen Carpe diem und vanitas - Überlegungen zum spanischen Sonett in der Renaissance und dem Siglo de Oro », dans Erscheinungsformen des Sonetts, textes réunis par Theo Stemmler et Stefan Horlacher, Tübingen, Narr, 1999, p. 79 - 106. « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection 69 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="70"?> Que ne puis-je estre Ovide bien disant ? Œ il tu serois un bel Astre luisant, Main un beau lis, poil un beau ret de soye 19 . Dans ce sonnet rapporté, qui constitue déjà une émulation complexifiée du modèle typique pétrarquiste, trois métaphores et trois champs lexicaux correspondants sont présentés de manière tripartite : 1 2 3 oeil main poil brûlé serré lié ars prins lasse feu prise ret ardant pressant nouant Oeil main poil bruslez gennez enlacez Astre lis ret de soye 20 L ’œ il, la main et les cheveux de la bien-aimée sont les parties fascinantes de son beau corps qui font que l ’ amant s ’ enflamme, se sent étranglé par la belle main et s ’ empêtre dans le filet des longs cheveux. Les antidotes ou les actes de libération sont élidés ici (contrairement à d ’ autres sonnets rapportés 21 ). Les parties du corps de celui qui parle ne sont pas mentionnées ; on apprend seulement que son âme et son c œ ur sont affectés. Le chagrin d ’ amour est fatal et finalement mortel. Marquée par la mort, la vie devient cependant meilleure. En fin de compte, le poète se compare ici à Ovide - rien de moins. Ces vers ne laissent aucun doute : Ronsard prétend égaler Ovide, célèbre pour ses Métamorphoses et ses écrits sur l ’ amour (Amores, Ars amatoria). Ronsard exprime cette revendication ne serait-ce qu ’ en intitulant son cycle de sonnets Amours. Faut-il donc - avec Böhme - voir de la misogynie dans ces procédés littéraires 19 Pierre de Ronsard, Œ uvres complètes, t. I, éd. Gustave Cohen, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1950a, p. 9. 20 Cf. déjà précédemment Hennigfeld, Der ruinierte Körper, p. 68 et suiv. 21 Voir p. e. Erano i capei d ’ oro a l ’ aura sparsi (Francesco Petrarca), Du triste c œ ur vouldrois la flamme estaindre (Mellin de Saint-Gelais), Ces cheveux d ’ or sont les liens, Madame (Joachim Du Bellay), Those snary locks, are those same nets (my Deere) (Samuel Daniel). Francesco Petrarca, Canzoniere, éd. Marco Santagata, Milano, Mondadori, 1996, p. 441 ; Mellin de Saint-Gelais, Sonnets, éd. Luigia Zilli, Paris, Genève, Droz, 1990, p. 25 ; Joachim Du Bellay, L ’ Olive, éd. Ernesta Caldarini, Genève, Droz, 1974, p. 64 ; Samuel Daniel, The Complete Works in Verse and Prose of Samuel Daniel, éd. Alexander B. Grosart, New York, Russell & Russell, 1963, p. 45 et suiv. 70 Ursula Hennigfeld Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="71"?> qui fragmentent le beau corps féminin ? Marc Carnel émet une autre hypothèse : À une époque où le fonctionnement du corps humain est loin d ’ être complètement décrit et où le chirurgien discerne malaisément les choses dans le magma des viscères, la littérature devient donc un instrument d ’ optique chargé d ’ examiner le monde du dedans pour suivre les traces fulgurantes de la passion 22 . C ’ est pourquoi j ’ aimerais aborder mon troisième point, central dans l ’œ uvre de Ronsard et souligné par Marc Carnel, à savoir le lien complexe entre sang et écriture. Sang et écriture (le mythe de Hyacinthe) D ’ après Carnel, Ronsard se considère dans un certain sens comme un médecinécrivain et croit en la « vertu thérapeutique de l ’ écriture 23 ». Ronsard considère le roi comme un médecin qui traite le corps social : « Ronsard perçoit la politique comme une entreprise dans laquelle le roi devenu médecin de son royaume doit chercher à rétablir les bonnes crases grâce à un protocole thérapeutique fondé sur la conciliation 24 ». Les sonnets ronsardiens qui traitent du sang et corps mutilé pourraient donc, selon moi, aussi être lus comme commentaires politiques. Le motif du sang est plus complexe chez Ronsard qu ’ il n ’ y paraît à première vue, du fait de l ’ imbrication de la théorie médicale des humeurs et de topoï littéraires comme par exemple le mythe d ’ Hyacinthe 25 . Ce lien entre le sang et l ’ écriture, Ronsard le trouve préformé dans les Métamorphoses d ’ Ovide : selon Ovide, beaucoup d ’ hommes tombent amoureux du jeune et beau Hyacinthe, et 22 Marc Carnel, Le Sang embaumé des roses. Sang et passion dans la poésie amoureuse de Pierre de Ronsard, Genève, Droz, 2004, p. 118. - Albert-Marie Schmidt qualifie même Ronsard de « poète scientifique ». Albert-Marie Schmidt, La Poésie scientifique en France au XVI e siècle, Lausanne, Rencontre, 1970, p. 457. 23 Carnel, Le Sang embaumé des roses, p. 67. 24 Ibid., p. 61 ; voir aussi p. 62 : « La diplomatie, l ’ ordre de l ’ univers, les liens entre les hommes sont traversés par une métaphore médicale qui rejoint l ’ équilibre fondamental des éléments et le monde physiologique des humeurs. Le fonctionnement du microcosme corporel explique le macrocosme universel, l ’ un et l ’ autre traduisent une physiologie du monde toujours menacée par un destin qui adopte souvent la figure maléfique du chaos. » L ’ écriture de la fragmentation et de la mutilation du corps va donc à l ’ encontre d ’ une politique intérieure du roi qui doit faire face aux dangers de dissolution de son royaume. 25 Pour plus de détails, voir Ursula Hennigfeld, « Mit Herzblut geschrieben : Europäische Liebeslyrik in Renaissance und Barock », dans Die Kraft des ganz besonderen Saftes in Medizin, Literatur, Geschichte und Kultur, textes réunis par Christine Knust et Dominik Groß, Kassel, Kassel University Press, 2010, p. 67 - 78. « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection 71 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="72"?> c ’ est aussi le cas du dieu Apollon. Mais un regrettable accident sportif se produit : Apollon tue accidentellement Hyacinthe en lui lançant un disque à la tête. Il est possible que le vent d ’ ouest, jaloux car lui-même amoureux de Hyacinthe, en soit responsable. Du sang du jeune homme mourant naît une jolie fleur, la jacinthe. Celle-ci porte sur ses pétales la plainte « aiai 26 ». Cet épisode fonde aussi la fonction mémorielle de l ’ écriture, qui a pour fonction de garder la mémoire des morts et de l ’ amour qu ’ on leur a porté. La lyre devient poésie, Apollon devient le dieu protecteur des poètes. Seule l ’ histoire écrite avec du sang peut donner sens et rendre pérenne une histoire digne d ’ être préservée pour les générations futures. Ce mythe fait donc partie du selffashioning du poète vu comme capable d ’ immortaliser professionnellement et qui recommande ses services aux mécènes nobles et royaux. Ronsard, poète à la cour royale de France, décrit dans son cycle des Sonnets pour Hélène (1578), l ’ amour d ’ un homme déjà grisonnant pour une jeune et belle dame de la cour, amour toujours transposé dans le contexte mythologique de la guerre de Troie et de la constellation tripartite chargée de forte tension que représentent Paris - Hélène - Ménélas 27 . L ’ ardeur amoureuse de l ’ homme âgé est provoquée par le sang, qui est hors d ’ équilibre et bouillonnant. Le sang en déséquilibre infecte l ’ organisme entier (d ’ ailleurs c ’ est une conviction générale depuis les écrits de Marsilio Ficino sur l ’ amour vu comme une maladie du sang 28 ), déclenche de dangereuses poussées de fièvre, envahit le cerveau et conduit à l ’ obsession et au délire : « Je n ’ ai ni sang, ni esprit, ni 26 Publius Ovidius Naso, Metamorphosen. Lateinisch/ Deutsch, éd. Michael von Albrecht, Stuttgart, Reclam, 1994, p. 561. 27 Pour une analyse détaillée de la structure, du contenu et des références intertextuelles des Sonnets pour Hélène cf. Véronique Denizot, Les Amours de Ronsard, Paris, Gallimard, 2002 ; Jean M. Fallon, Voice and Vision in Ronsard ’ s “ Les Sonnets pour Hélène ” , New York, Peter Lang, 1993 ; Anne-Marie Lebersorger-Gauthier, Les Voix du mythe dans les Sonnets pour Hélène de Pierre de Ronsard, Essen, Die Blaue Eule, 1995 ; Gisèle Mathieu-Castellani, Les Amours (1552 - 1553) de Ronsard, Paris, Cahiers Textuels, 1998 ; Marius Piéri, Le Pétrarquisme au XVI e siècle. Pétrarque et Ronsard ou de l ’ influence de Pétrarque sur la Pléiade française, Genève, Slatkine, 1970 ; Sara Sturm-Maddox, Ronsard, Petrarch, and the Amours. Gainesville, University Press of Florida, 1999 ; Yvonne Bellenger, « Pétrarquisme et contr ’ amours chez quelques poètes français du XVI e siècle », dans Der petrarkistische Diskurs. 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Le je lyrique doit être guéri par une saignée : « J ’ avais été saigné, ma Dame me vint voir/ Lorsque je languissais d ’ une humeur froide et lente,/ Se tournant vers mon sang, comme toute riante,/ Me disant en se jouant : “ Que votre sang est noir ! ” 30 » Le sang du je lyrique est noir, le diagnostic est donc clair : il est victime de la maladie d ’ amour et souffre de mélancolie. Je pourrais m ’ étendre encore davantage sur le motif du sang, la Renaissance anglaise ayant également produit des textes très révélateurs à ce sujet (notamment Philipp Sidney et Edmund Spenser), dans lesquels la femme aimée se livre à de véritables massacres sanglants et où le lien avec la politique contemporaine est au moins suggéré 31 . Mais tandis que le motif du sang chez Ronsard est suffisamment traité, par exemple dans l ’ étude de M. Carnel, les liens entre la vivisection et la poésie ont été beaucoup moins sondés et méritent une attention particulière. Vivisection et écriture (le mythe de Marsyas) Ronsard introduit dans le sonnet pétrarquiste une innovation remarquable : en règle générale, la belle femme à laquelle s ’ adresse le sonnet est la seule à vieillir, le moi lyrique reste forever young 32 . Chez Ronsard, en revanche, le processus de vieillissement de l ’ homme est traité de manière explicite et avec un brin d ’ ironie, par exemple dans les Amours de Marie : 29 Ronsard, Œ uvres complètes, t. I, p. 217. 30 Ibid., p. 255. 31 Voir par exemple le sonnet Not at the first sight, nor with a dribbed shot de Philipp Sidney (de son cycle Astrophel and Stella) ou Ah why hath nature to so hard a hart de Edmund Spenser (de son cycle Amoretti). Philipp Sidney, « Astrophel and Stella », dans Elizabethan Sonnets, éd. Maurice Evans et Roy J. Booth, London, Phoenix, 2003, p. 4 - 57, ici p. 4 ; Edmund Spenser, « Amoretti », dans Elizabethan Sonnets, p. 106 - 153, ici p. 118. 32 Carnel émet l ’ hypothèse selon laquelle même l ’ âge déjà avancé du moi lyrique renvoie paradoxalement à une jeunesse éternelle et à une force créatrice intacte : « Cependant pour Ronsard, l ’ âge ne représente pas ici un obstacle, au contraire, il autorise l ’ inscription durable de la passion dans le sang froid et sec de l ’ amoureux vieillissant. En quelque sorte, la théorie ficinienne explique l ’ ardeur véhémente de cet amour d ’ automne dont se glorifie le poète. Le sang mélancolique devient alors l ’ ultime preuve d ’ une passion violente, il est le signe paradoxal de la jeunesse éternelle. [ … ] Son sang noir qui s ’ embrase ne constitue pas seulement le symptôme négatif d ’ une pathologie, il devient la preuve paradoxale d ’ une vigueur toujours renouvelée ; c ’ est un miroir qui lui renvoie une image glorieuse. » Carnel, Le Sang embaumé des roses, p. 340 et suiv. « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection 73 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="74"?> Hé ! n ’ est-ce, mon Pasquier, hé ! n ’ est-ce pas grand cas ? Bien que le corps parti de tant de membres j ’ aye, De muscles, nerf, tendons, poumons, artères, faye, De mains, de pieds, de flancs, de jambes, et de bras Qu ’ Amour les laisse en paix, et ne les navre pas, Et que lui pour son but opiniâtre essaie De faire dans mon c œ ur une éternelle plaie Sans que jamais il vise ou plus haut ou plus bas ? [ … ] 33 Il est particulièrement intéressant que l ’ un des derniers sonnets de Ronsard, classé par Françoise Joukovsky parmi les « derniers vers », traite le sujet du corps morcelé : Je n ’ ai plus que les os, un squelette je semble, Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé, Que le trait de la mort sans pardon a frappé. Je n ’ ose voir mes bras que de peur je ne tremble. Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble, Ne me sauraient guérir, leur métier m ’ a trompé, Adieu, plaisant Soleil, mon œ il est étoupé, Mon corps s ’ en va descendre où tout se désassemble. Quel ami me voyant en ce point dépouillé Ne remporte au logis un œ il triste et mouillé, Me consolant au lit et me baisant la face, En essuyant mes yeux par la mort endormis ? Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis, Je m ’ en vais le premier vous préparer la place 34 . Le champ lexical de la vivisection saute aux yeux : le moi lyrique se présente comme le pauvre reste d ’ une dissection auquel on aurait successivement enlevé la chair, les nerfs, les muscles et la moelle, jusqu ’ à ce que les os soient dégagés (« os », « squelette »). Sur le plan formel, la construction paratactique des phrases correspond à la destruction de l ’ intégrité corporelle sur le plan du contenu. La flèche (« trait ») renvoie de loin à une tradition de la poésie amoureuse, mais ce n ’ est donc plus la flèche de Cupidon, sinon la flèche 33 Ronsard, Œ uvres complètes, t. I, p. 123. 34 Pierre de Ronsard, Œ uvres complètes, t. II, éd. Gustave Cohen, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 634 et suiv. - Leiner date ce sonnet de l ’ année 1585. Wolfgang Leiner, « Ronsard et Chassignet devant le spectacle de la mort : étude comparative des deux sonnets », dans Études sur la littérature française du XVII e siècle, Paris, PFSCL, 1996, p. 167 - 189, ici p. 167. 74 Ursula Hennigfeld Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="75"?> personnifiée de la mort (« le trait de la mort »). La peur de voir sa propre image reflétée (« je n ’ ose voir mes bras ») indique qu ’ il ne s ’ agit pas seulement de décrire le processus de la déchéance physique, mais que la vivisection est utilisée comme métaphore de l ’ introspection et de la connaissance de soi. Apollon, mentionné au début du deuxième quatrain, n ’ est pas seulement le dieu protecteur des poètes, ce qui fait ainsi référence à la profession de Ronsard, mais il est également l ’ écorcheur de Marsyas, ce qui constitue ainsi un lien avec la procédure de la vivisection. Le lien avec son surnom « Phoebus Apollon » est établi par le « plaisant Soleil ». Le fils d ’ Apollon pourrait être ou Asclépios, ou Esculape, le dieu de l ’ art de guérir, ou encore Orphée. Mais que signifie l ’œ il étoupé dont l ’ horrible spectacle fait pleurer les amis (« œ il triste et mouillé ») ? Si l ’ on sait que dans la tradition pétrarquiste, l ’ amour passe par les yeux pour arriver au c œ ur, cet œ il scellé n ’ est plus réceptif à la flèche de l ’ amour, elle-même condition préalable à la production de sonnets amoureux. Une guérison semble impossible (« Ne me sauraient guérir »). Le je lyrique se met en scène comme une victime passive qui endure tout cela (« m ’ a trompé », « que le trait … a frappé », « mon œ il est étoupé », « mon corps s ’ en va »). Le corps et l ’ esprit semblent se diviser lorsque le corps se dirige de manière autonome vers les bas-fonds de l ’ Hadès ou de la salle de dissection où tout est démonté et démantelé. Mais il ne faut pas avoir pitié de ce pauvre sujet qui parle : les deux tercets révèlent la nature de la pose dans laquelle on parle ici : le « dépouillé » le suggère, il parle sous le masque de Marsyas, écorché par Apollon. Pourquoi Apollon avait-il écorché Marsyas ? Parce qu ’ il était plus doué en musique qu ’ Apollon lui-même. Le sujet principal du sonnet qui se révèle à la fin est donc l ’ émulation (aemulatio). Et c ’ est ainsi que le sonnet se termine de manière bien assurée : « Je m ’ en vais le premier vous préparer la place ». Ce n ’ est donc plus la souffrance passive traitée dans des deux quatrains. Au contraire, le je lyrique finit en toute confiance de lui-même, prend l ’ initiative et agit en maître. C ’ est un précurseur (littéraire) qui prépare la voie aux autres 35 . 35 Leiner considère, à juste titre, le dernier vers comme une allusion à Jn 14,2 (« Quia vado parare vobis locum. Et si abiero, et praeparavero vobis locum. », cf. Wolfgang Leiner, « Das Schauspiel des Todes. Versuch einer literarhistorischen Einordnung zweier Sonette des späten 16. Jahrhunderts (Ronsard - Chassignet) », Zeitschrift für französische Sprache und Literatur, vol. 84, n o 3, 1974, p. 210 - 235, ici p. 218. « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection 75 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="76"?> Postérité de Ronsard (d ’ Aubigné, de Verville, Chassignet) La grande influence du modèle ronsardien de la vivisection littéraire du corps sur les générations futures apparaît notamment chez Agrippa d ’ Aubigné (1552 - 1630), par exemple dans les Stances VI : J ’ ouvre mon estommac, une tumbe sanglante De maux enseveliz : pour Dieu, tourne tes yeux, Diane, et voy au fond de mon cueur party en deux Et mes poumons gravez d ’ une ardeur viollente, Voy mon sang escumeux tout noircy par la flamme, Mes os secz de langeurs en pitoiable point Mais considere aussi ce que tu ne vois point, Le reste des malheurs qui saccagent mon ame 36 . Aukrust interprète ces vers comme un « dévoilement radical » et souligne notamment leur caractère appellatif (« tourne tes jeux », « vois », « considère ») 37 . Agrippa d ’ Aubigné insiste surtout sur l ’ intérieur du corps, à savoir les organes déchirés (« estommac », « cueur », « poumons »), le sang et les os. Les images de corps déchiquetés, qu ’ Agrippa d ’ Aubigné met également en scène dans son épopée Les Tragiques et dans son cycle de poèmes Le Printemps, seraient donc un commentaire littéraire sur la violence omniprésente des guerres civiles de l ’ époque 38 . Le sonnet Voulez-vous voir mon c œ ur, ouvrez-moi la poitrine de Béroalde de Verville (1556 - 1626) démontre clairement l ’ influence de l ’ anatomie humaine sur la poésie, car le je lyrique invite la bien-aimée à le disséquer afin de s ’ assurer des sentiments amoureux authentiques de son amant : Voulez-vous voir mon c œ ur, ouvrez-moi la poitrine, Vous y verrez les traits de vos rares beautés, Vous verrez en mon sang mille diversités Émues par l ’ amour qui par vous y domine. Vous y verrez l ’ ardeur de ma flamme divine, Vous verrez tout auprès mes poumons agités, Qui soupirent pour vous, et mille cruautés Exciter la rigueur qui ma vie termine. 36 Cité d ’ après Kjerstin Aukrust, « “ J ’ ouvre mon estomac ” . Agrippa d ’ Aubigné et le corps macabre », dans Corps sanglants, souffrants et macabres. XVI e - XVII e siècle, textes réunis par Charlotte Bouteille-Meister et Kjerstin Aukrust, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, p. 101 - 113, ici p. 107. 37 Ibid., p. 108. 38 Ibid., p. 113 : « Ces corps mutilés, divisés, estropiés, démembrés, découpés, évoquent eux aussi l ’ horreur de la guerre. » 76 Ursula Hennigfeld Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="77"?> Mais las ! arrêtez-vous, vous n ’ y pourriez rien voir, Car la mort aussitôt ayant sur moi pouvoir Effacerait l ’ effet du désir qui m ’ enflamme. Regardez mes soupirs, vous y verrez mon c œ ur, Vos beautés mon amour, vos rigueurs ma douleur, Et soyez humble aux pleurs que vous offre mon âme 39 . Comme dans l ’ exemple précédent, le caractère appellatif est présent (« ouvrezmoi la poitrine »), mais en insistant davantage sur le sens visuel (« Voulez-vous voir », « Vous y verrez », « Regardez mes soupirs », « vous y verrez mon c œ ur »). Le champ lexical des parties du corps humain et de la vivisection (poitrine, sang, poumons, c œ ur) est utilisé pour mettre en évidence la nature véritable de l ’ amour du moi lyrique. Des métaphores comme le feu de l ’ amour (« ma flamme divine », « du désir qui m ’ enflamme ») renvoient aux conventions pétrarquistes. Dans cet exemple, il est intéressant de constater le lien établi entre vivisection et tradition amoureuse pétrarquiste : en ouvrant le corps, la bien-aimée pourra voir sa propre image reflétée dans le c œ ur du moi lyrique, une image qui s ’ écoule par le sang dans le corps entier. Même dans les soupirs de son amant, elle pourra voir le c œ ur aimant et dans ses pleurs l ’ âme impliquée elle aussi dans l ’ amour non réciproque (« vos rigueurs »). Le sonnet suivant de Jean-Baptiste Chassignet (1571 - 1635) s ’ inscrit également dans la tradition ronsardienne, comme l ’ a montré Wolfgang Leiner 40 . Le texte apparaît dans une œ uvre intitulée Le Mépris de la vie et consolation contre la mort (1594) et démontre clairement que Chassignet connaissait le sonnet ronsardien analysé ci-dessus : M ORTEL pense quel est dessous la couverture D ’ un charnier mortuaire un cors mangé de vers, Descharné, desnervé, où les os descouvers, Depoulpez, desnouez delaissent leur jointure : Icy l ’ une des mains tombe de pourriture, Les yeux d ’ autre costé destournez à l ’ envers Se distillent en glaire, et les muscles divers Servent aux vers goulus d ’ ordinaire pasture : Le ventre déchiré cornant de puanteur Infecte l ’ air voisin de mauvaise senteur, Et le né my-rongé difforme le visage ; 39 Cité d ’ après Jean Céard et Louis-Georges Tin, éds., Anthologie de la poésie française du XVI e siècle, Paris, Gallimard, 2005, p. 509. Il est cependant évident que le poème de Béroalde de Verville s ’ inscrit encore bien plus dans la tradition pétrarquiste de la poésie amoureuse que le sonnet ronsardien traité plus haut. 40 Leiner, « Das Schauspiel des Todes » ainsi que Leiner, « Ronsard et Chassignet ». « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection 77 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="78"?> Puis connoissant l ’ estat de ta fragilité, Fonde en D IEU seulement, estimant vanité Tout ce qui te ne rend plus scavant et plus sage 41 . Leiner souligne à juste titre que Chassignet met un fort accent sur l ’ odorat (« cornant de puanteur », « mauvaise senteur »), ce qui renforce encore plus l ’ impression de dégoût par rapport au modèle ronsardien 42 . Tandis que, chez Ronsard, la mort vient de l ’ extérieur (« le trait de la mort »), chez Chassignet, l ’ homme est rongé de l ’ intérieur 43 . Leiner conclut « que le sonnet de Ronsard est beaucoup plus subtil et nuancé que celui de Chassignet 44 ». À une époque où les oppositions binaires entre le sacré et le profane, le beau et le laid, l ’ âge et la jeunesse, entre homme et femme, Antiquité et christianisme sont étroitement liées aux systèmes normatifs de savoirs concurrents, les changements dans les discours sur le corps méritent une attention particulière. Le corps et le texte ainsi que l ’ homme et l ’ univers entretiennent une relation d ’ analogie. Toute intervention sur le corps est également une intervention sur la vision du monde. La mutilation du corps réel correspond à la mutilation de textes par différentes formes de censure. Si l ’ on ajoute à cela le fait que l ’ État est conçu par Ronsard et autres comme un « corps social » avec le roi comme médecin de son royaume et que l ’ Église est métaphorisée comme « corpus Christi », les discours sur le corps dans des sonnets pétrarquisants acquièrent des significations supplémentaires. Une fois de plus, il s ’ avère que la littérature est un interdiscours réintégrant (au sens de Jürgen Link), dans lequel les connaissances sur le corps - disponibles dans les mythes, la médecine, l ’ art, la politique et la religion - sont mises en relation, en cause et en concurrence. 45 Le corps devient le lieu de négociation de différents conflits et de croisement de 41 Cité d ’ après Albert-Marie Schmidt, Poètes du XVI e siècle, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1969, p. 941. 42 Leiner, « Das Schauspiel des Todes », p. 214. La dimension sonore du sonnet y contribue également : « Rhetorische und klangliche Mittel werden bewußt und massiv eingesetzt, um eindringlich die ekelerregende Wirklichkeit eines verwesenden Körpers, in dem der Wurm steckt, zu evozieren. » ibid., p. 215. 43 Ibid., p. 219. 44 Leiner, « Ronsard et Chassignet », p. 175. Selon Leiner, c ’ est dû à l ’ influence de la littérature de prédication et d ’ édification, par exemple de Luis de Granada ou de Saint François de Sales. Cf. Leiner, « Das Schauspiel des Todes », p. 230 et suiv. ainsi que Leiner, « Ronsard et Chassignet », p. 185. 45 Selon Jürgen Link, on peut trouver dans les textes littéraires des éléments qui reconnectent les discours spécialisés (politique, religion, etc.) entre eux. C ’ est ce qu ’ il appelle la réintégration. Par le biais des métaphores, symboles collectifs, analogies et mythes en particulier, la littérature assume donc la fonction d ’ une réintégration interdiscursive de ces discours spéciaux normalement séparés. Voir Jürgen Link, « Literaturanalyse als Interdiskursanalyse », dans Diskurstheorien und Literatur- 78 Ursula Hennigfeld Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="79"?> différents discours. En ce qui concerne Ronsard, il ne faut pas oublier qu ’ il a vécu de nombreuses guerres et crises (les guerres d ’ Italie, les guerres de religion etc.) 46 . Et il a également pris une part active à ces débats politiques de son temps, si l ’ on pense notamment à son Discours des misères de ce temps ou à sa Rémontrance au peuple de France. L ’ unité de la France, à laquelle il voulait contribuer en écrivant une épopée (la Franciade), s ’ est révélée illusoire, déjà de son vivant. Dans cette mesure, la vivisection telle qu ’ elle apparaît dans ce sonnet peut également être transposée au corps politique de la France, empêtrée dans différentes crises religieuses et politiques. Ronsard réussit de manière ingénue à établir un lien entre la politique, la vivisection, les littératures de l ’ Antiquité et de l ’ humanisme. Ce serait commettre une grossière erreur que de considérer sa poésie amoureuse comme détachée du reste de son œ uvre et de la lire comme un genre a-politique. Cela signifierait ignorer la complexité et le caractère provocateur et innovateur de son œ uvre 47 . Bibliographie Sources Daniel, Samuel. The Complete Works in Verse and Prose, éd. Alexander B. Grosart, New York, Russell & Russell, 1963. Du Bellay, Joachim. L ’ Olive, éd. Ernesta Caldarini, Genève, Droz, 1974. Ficino, Marsilio. Über die Liebe oder Platons Gastmahl. Lateinisch-Deutsch, édition et introduction de Paul Richard Blum, Hamburg, Meiner, 2004. Ovidius Naso, Publius. Metamorphosen. 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Barbezat et Scott qui expliquent l ’ importance du corps et de ses liquides comme métaphore de bouleversements et changements sociaux : « Rethinking the human body was one way to approach redefining the social, political, and religious realities of the world. [ … ] The unique contribution of this volume to ongoing scholarship is that it focuses on the body and its fluids as tools for signifying and understanding processes of change. » Michael David Barbezat et Anne M. Scott, éds., Fluid Bodies and Bodily Fluids in Premodern Europe. Bodies, Blood, and Tears in Literature, Theology, and Art, Leeds, Arc Humanities Press, 2019, p. 1 et suiv. « Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé » : la poésie de la Renaissance et la vivisection 79 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-004 <?page no="80"?> Ronsard, Pierre de. Œ uvres complètes, t. II, texte établi et annoté par Gustave Cohen, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1950b. Saint-Gelais, Mellin de. 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Il n ’ est donc guère surprenant que l ’ une de ses premières œ uvres rende compte d ’ un geste de bienfaisance lié au progrès technique : il publie en 1761 une épître à la gloire de l ’ ingénieur Laurent, qui venait de doter d ’ un bras prosthétique un soldat amputé au combat. Progrès et mutilations Faisant mine de s ’ adresser directement au militaire secouru par Laurent, Delille relate ainsi l ’ épisode : Tu sentis le pouvoir de ses mains bienfaisantes, Tu les mouilles encor de tes larmes touchantes [ … ]. Je crois voir le moment où des traits de la foudre Tes bras au champ de Mars furent réduits en poudre. Je crois te voir encor meurtri, défiguré, Traînant le reste affreux de ton corps déchiré, Te montrer tout sanglant à sa vûe attendrie : La pitié qui lui parle enflamme son génie. 1 Voir Nicolas Leblanc, Timothée Léchot et Hugues Marchal, éds., « Delille hors de France », Cahiers Roucher-André Chénier. Études sur la poésie du XVIII e siècle, n o 38, 2019 - 2020. 2 Voir Édouard Guitton, Jacques Delille (1738 - 1813) et le poème de la nature en France de 1750 à 1820, Paris, Klincksieck, 1974, et Joanna Stalnaker, The Unfinished Enlightenment: Description in the Age of the Encyclopedia, Ithaca, Cornell University Press, 2010. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="84"?> O prodige ! Ton bras reparoît sous sa main : Ses nerfs sont remplacés par des fibres d ’ airain. De ses muscles nouveaux, essaïant la souplesse, Il s ’ étend & se plie, il s ’ éleve & s ’ abaisse. Tes doigts tracent déja ce nom que tu chéris : La Nature est vaincue, & l ’ Art même est surpris 3 . Exemple de la manière dont les Lumières substituent au héros guerrier une figure de grand homme conjuguant avancées intellectuelles et philanthropie, le passage est précédé par une évocation des autres actions bénéfiques de Laurent (l ’ assèchement de marais et la création de canaux, opérations prônées au même moment par les physiocrates et les économistes) et il est suivi par une longue liste de conquêtes techniques ou savantes dues à d ’ autres figures, tel Newton. La conclusion, qui incite pouvoir royal et grands nobles à soutenir de pareils efforts, pour « l ’ amour du bien public 4 », illustre la fonction que la culture contemporaine reconnaît aux poètes. Arbitres des renommées, ces derniers sont supposés particulièrement aptes à stimuler l ’ intérêt des puissants pour des matières en apparence aussi arides et étrangères au champ esthétique que le génie civil ou la fabrication d ’ un bras artificiel 5 . En outre, Delille s ’ inscrit dans le versant des Lumières confiant dans le progrès et le bien-fondé d ’ une intervention correctrice sur la nature. En faisant de la prothèse réparatrice l ’ emblème de ces améliorations, il se démarque notamment de Rousseau, qui écrira un an plus tard au seuil d ’ Émile : Tout est bien sortant des mains de l ’ Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l ’ homme [ … ] ; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons ; il mutile son chien, son cheval, son esclave ; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité, les monstres ; il ne veut rien tel que l ’ a fait la nature, pas même l ’ homme [ … ] ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin 6 . 3 Jacques Delille, Épitre à M. Laurent, chevalier de l ’ ordre de S. Michel, à l ’ occasion d ’ un bras artificiel qu ’ il a fait pour un soldat invalide [ … ]. Seconde édition, Londres [Paris, Lottin], 1761, p. 8. 4 Ibid., p. 15. 5 L ’ ouverture de l ’ épître y insistait déjà : « Pourquoi faut-il, hélas ! que notre esprit volage / N ’ aime que le brillant dont nos m œ urs sont l ’ image ? / Oui, j ’ aime à voir Pigall, par sa savante main, / Donner des sens au Marbre, & la vie à l ’ Airain. [ … ] / Mais serai-je insensible à ces talens utiles, / Qui portent l ’ abondance à nos Cités tranquilles, / Qui pour nous en tous lieux, multipliant leurs soins, / Consacrent le Génie à servir nos besoins ? / Non ; ces Arts bienfaicteurs sont respectés des Sages ; / Et moins ils sont brillans, plus on leur doit d ’ hommages » (ibid., p. 5 - 6). 6 Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l ’ éducation [1762], éd. Michel Launay, Paris, GF- Flammarion, 1966, p. 35, je souligne. 84 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="85"?> Si l ’ Épître à Laurent est une œ uvre de jeunesse, Delille devint un auteur de premier plan grâce à une traduction des Géorgiques de Virgile (1769) et à un poème sur Les Jardins (1782) qui comptèrent parmi les grands succès éditoriaux du temps. Or Les Jardins proposent un modus videndi dans le débat qui oppose Rousseau aux défenseurs du progrès. Tout en louant les améliorations de la greffe et l ’ acclimatation botanique, Delille y donne une large place aux jardins venus d ’ Angleterre, plus respectueux de la nature, et dans des vers très admirés il incite à abandonner la taille décorative des végétaux : Ces souples arbrisseaux, et ces arbres mouvants Dont la tête obéit à l ’ haleine des vents ; Quels qu ’ ils soient, respectez leur flottante verdure, Et défendez au fer d ’ outrager la nature 7 . Autour du motif de l ’ amputation et grâce à l ’ alliance de la raison et de la sensibilité se construit ainsi une conception du progrès alliant un processus actif de restauration des intégrités perdues par les errements humains (une reconquête dont Voltaire a donné la formule condensée dans le vers final du Mondain, « Le paradis est où je suis 8 »), et un geste passif d ’ abstention, dès que l ’ intervention est reconnue comme la lésion d ’ un élan naturel (attitude cette fois rousseauiste). Mais la Révolution ébranle profondément cet équilibre. Delille, ancien proche de Turgot et partisan initial des réformes, vécut de près la Terreur qu ’ il traversa « assassiné de massacres 9 », puisqu ’ il ne quitta Paris qu ’ en 1795. Quel crédit accorder à cette date au programme de progrès qu ’ il avait symbolisé par le motif d ’ une mutilation réparée ou suspendue, quand l ’ actualité rattachait l ’ image au souvenir récent des corps démembrés et aux guerres ? Déchirements Les premières œ uvres de Delille parues après les Jardins archivent une perte difficilement réparable. L ’ Homme des champs (1800) et Le Malheur et la Pitié (1803) sont à la fois des créations hantées par les morts de la Révolution et les combats en cours, et des textes qui ne furent diffusés qu ’ au prix de lourdes coupes, imposées par la censure. La mutilation constitue donc un thème abordé 7 Jacques Delille, Les Jardins, ou l ’ art d ’ embellir les paysages, Paris, Didot, 1782, p. 19. 8 Voltaire, Le Mondain [1736], dans Martine Bercot, Michel Collot et Catriona Seth, Anthologie de la poésie française, t. II (XVIII - XX e siècle), Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 2000, p. 75 - 78, ici p. 78. 9 Propos de 1793 rapporté dans les « Souvenirs de Mme Delille », Papiers de l ’ abbé Delille, Bibliothèque nationale de France, ms. NAF-10704, f°170r. Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille 85 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="86"?> avec douleur dans les deux œ uvres et une opération qui les a affectées, dérangeant leur économie, telle du moins que Delille l ’ avait conçue. Comme l ’ indique son titre complet, L ’ Homme des champs ou les Géorgiques françaises entend proposer une nouvelle version du poème didactique de Virgile. Delille y invite les citoyens les plus aisés à regagner leurs propriétés rurales et à y investir leurs moyens et leurs connaissances, pour œ uvrer au développement de tous. Ainsi présentée, et malgré la modernité des éléments agronomiques, techniques et scientifiques qu ’ elle aborde, l ’œ uvre peut sembler en parfait décalage avec la société révolutionnée. Mis en chantier à la même époque que Les Jardins, L ’ Homme des champs constitue l ’ avatar tardif des multiples poèmes qui, à partir des années 1760 environ, avaient déjà entrepris de relayer en vers les aspirations des physiocrates, en décrivant de semblables utopies heureuses et champêtres, plaçant richesse et bonheur au sein des campagnes 10 . Aussi certains recenseurs accusent-ils son auteur d ’ avoir peint une société révolue de châtelains paternalistes, voire d ’ en revenir au féodalisme : « Delille, qui écrit sous le règne des idées libérales, semble étranger aux lumières même du siècle qui a précédé la révolution 11 . » Le reproche est fondé car, en dehors d ’ une note de Delille précisant que le marquis d ’ Albertas, philanthrope cité en exemple dans le poème, a été « égorgé dans son jardin au milieu d ’ une fête qu ’ il donnoit aux villages voisins 12 », le 14 juillet 1790, les allusions à la Révolution sont rares. Mais les jugements sont aussi faussés par la censure que l ’ un des imprimeurs-libraires du texte, le Strasbourgeois Levrault, a opérée avant de l ’ éditer, en liaison avec le Directoire 13 . La version publiée en 1800 omet à la fin du poème un long tableau des circonstances récentes, marquées par la fuite de nombreux propriétaires terriens, par « la guerre étrangère, et la guerre intestine 14 ». Or ce tableau, partiellement divulgué dès l ’ automne 1800, puis réintégré, en 1805, dans la seconde édition de l ’œ uvre, relate la mise à mort d ’ autres figures emblématiques de la physiocratie, tel Malesherbes exécuté sur l ’ échafaud, et surtout, il évoque la participation des 10 Voir Georges Weulersse, Le Mouvement physiocratique en France de 1756 à 1770 [1910], Genève, Slatkine reprints, 2003, t. II, p. 153 - 158, et John Shovlin, The Political Economy of virtue. Luxury, Patriotism, and the Origins of the French Revolution, Ithaca, Cornell University Press, 2006, p. 74 - 79. 11 Bulletin universel des sciences, des lettres et des arts, 30 brumaire an IX (21 novembre 1800), p. 19. 12 Jacques Delille, L ’ Homme des champs, ou les Géorgiques françaises [1800]. Édition augmentée avec figures, Paris, Levrault, Schoell et cie, 1805, p. 174. 13 Levrault consulta officieusement Nicolas François de Neufchâteau, poète et ministre de l ’ intérieur. 14 Delille, L ’ Homme des champs, p. 149. 86 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="87"?> paysans aux massacres et pillages, de sorte que la prémisse du propos, « Qui fait aimer les champs fait aimer la vertu 15 », se heurte dans le texte complet à une interrogation finale adressée au peuple rural et laissée ouverte : « qu ’ avezvous fait de vos vertus antiques 16 » ? Dans sa version intégrale, L ’ Homme des champs pose donc explicitement la question de l ’ intempestivité du projet physiocratique ou de sa possible reprise, et plus largement, il tente de rendre compte de l ’ échec sanglant des rêves de bienfaisance des Lumières. Si Albertas ou Malesherbes furent des équivalents de Laurent, comment expliquer leur sort tragique ? Et comment restaurer les vertus dont l ’ histoire récente aurait privé le peuple ? Le Malheur et la Pitié, publié en 1803, s ’ affronte à cet enjeu en s ’ inscrivant dans le prolongement direct de L ’ Homme des champs, car Delille a entrepris cette composition en réaction à la censure subie par le poème précédent : la nouvelle œ uvre est l ’ expansion du segment proscrit trois ans plus tôt. Après avoir consacré un chant à la pitié en tant que vertu naturelle, Delille gagne le terrain de l ’ histoire récente et se fait autrement polémique. Son second chant, consacré aux guerres, peut se lire comme un effort pour renverser la propagande belliciste et l ’ héroïsme martial mobilisés par les soutiens de la Révolution. Rouget de Lisle écrit, dans La Marseillaise, Entendez-vous, dans les campagnes, Mugir ces féroces soldats ? [ … ] Formez vos bataillons : Marchez … qu ’ un sang impur abreuve nos sillons 17 ! Pour sa part Delille annonce entraîner ses lecteurs vers [ … ] ces champs où la guerre cruelle Dans un ordre effrayant range ses bataillons, Qui de torrens de sang vont noyer les sillons 18 . Comme le soulignent le passage de l ’ organisation (« Formez ») à la menace (« ordre effrayant ») et le remplacement du verbe « Abreuve », qui connote la fertilité, par le verbe « noyer », les tableaux de batailles proposés par Delille vont s ’ attacher à en faire des objets de remords, le démembrement des corps jouant un rôle important dans cette fabrique du pathétique, à la façon d ’ un punctum, au sens barthésien du terme. Il sert d ’ abord à interpeller l ’ ensemble 15 Ibid., p. 26. 16 Ibid., p. 153. 17 Claude-Joseph Rouget de Lisle, « Hymne des Marseillois », Almanach des Muses pour l ’ année 1793 [1792], p. 2 - 3. 18 Jacques Delille, Le Malheur et la Pitié, Londres, Dulau, 1803, p. 39. Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille 87 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="88"?> des « peuples » belligérants, pour leur reprocher d ’ outrer la barbarie des cannibales : O peuples, vantez-nous et vos arts et vos m œ urs ! Mars jamais n ’ a coûté tant de sang et de pleurs. Ah ! que l ’ affreux Huron, en mugissant de joie, Prêt à la dévorer, danse autour de sa proie, Se repaisse en fureur de ses membres tremblans, Et boive avec plaisir dans des crânes sanglans ! Mais quel génie affreux, quel démon du carnage Aux modernes héros souffle toute sa rage 19 ? Puis Delille incrimine les forces révolutionnaires, en évoquant l ’ invasion de la Suisse et la guerre vendéenne, et le chant se clôt sur une apostrophe qu ’ on pourrait cette fois traiter comme une réminiscence du septième couplet de La Marseillaise, dit « des enfants ». L ’ hymne propose à ces derniers de chanter : Nous entrerons dans la carrière, Quand nos aînés n ’ y seront plus ; [ … ] Nous aurons le sublime orgueil De les venger, ou de les suivre 20 . Chez Delille, la pitié personnifiée demande au contraire aux Français de désarmer leurs « bras dénaturés » : Ah ! revenez à vous, voyez la France en deuil Pleurer de vos lauriers le parricide orgueil ! Le chemin qui conduit ses enfans aux conquêtes Est teint de notre sang et pavé de nos têtes ; [ … ] Abjurez, il est temps, vos palmes funéraires 21 . L ’ usage de la quatrième personne (« notre sang », « nos têtes ») instaure une énonciation impossible : la voix poétique se fait voix des morts, parole issue de têtes transformées en pavés auquel le locuteur s ’ assimile pour implorer l ’ État de chercher la paix. Sans surprise, cette apparition du motif de la décapitation sert de transition vers un troisième chant, consacré aux victimes de la Terreur et à l ’ exécution de la famille royale (que Delille traite déjà ici, dans une logique monarchiste, comme un « parricide »). Mais l ’ allusion aux têtes jonchant le sol établit aussi une continuité entre les souvenirs du Comité de salut public et 19 Ibid., p. 41. 20 [Anonyme], « Couplet des enfans, ajouté à la pièce précédente, dans la fête civique du 14 octobre », Almanach des Muses pour l ’ année 1793, p. 4. 21 Delille, Le Malheur et la Pitié (1803), p. 50 - 51. 88 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="89"?> l ’ actualité des guerres continentales : la synecdoque qui fait des soldats morts ou appelés à mourir l ’ équivalent des guillotinés mine les aspirations du Consulat à s ’ établir en un régime distinct de la séquence révolutionnaire, qu ’ aurait close le Directoire 22 . Dans le troisième chant, le motif du corps morcelé précède encore une fois celui de la décapitation. Delille prête aux responsables des massacres commis en province le mot d ’ ordre : Maison, ville, habitans, que tout soit mis en poudre ! Qu ’ enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards, Jonchent le sol natal de leurs membres épars 23 ! Delille entame ensuite une série de tableaux des supplices de grands nobles. Il peint sous forme d ’ hypotyposes la mort de figures qu ’ il avait fréquentées sous l ’ Ancien Régime. C ’ est d ’ abord la princesse de Lamballe, déchirée le 3 septembre 1792 par une foule qui promena sa tête sur une pique et l ’ agita devant la fenêtre de la reine, détail que rappelle le distique : « Et ces cheveux si beaux, ce front si gracieux, / Dans quel état, ô ciel, on le montre à ses yeux 24 ! ». Puis Delille pleure le duc de Brissac, mis en pièces le 9 septembre suivant, alors qu ’ il faisait partie d ’ un convoi de prisonniers : Le char est entouré, les sabres étincellent ; Sur des monceaux de morts les mourans s ’ amoncellent ; Et, de son sang glacé souillant ses cheveux blancs, La tête d ’ un héros roule aux pieds des brigands 25 . Delille efface les détails les plus horrifiques : il ne précise pas que le c œ ur du vieux militaire fut arraché, ni sa tête jetée dans le salon de sa maîtresse, Mme du Barry. En revanche les têtes séparées de leurs corps envahissent l ’ évocation du transfert de la famille royale à Paris. Louis XVI et les siens sont conduits par des émeutiers aux « dards chargés de têtes », qui « lèvent aux cieux » De leurs affreux exploits le trophée odieux, Ces fronts défigurés, ses têtes pâlissantes, Des flots d ’ un sang fidèle encore toutes fumantes 26 . 22 Sur cet enjeu, voir Marc Belissa et Yannick Bosc, Le Directoire : la république sans la démocratie, Paris, La Fabrique, 2018. 23 Delille, Le Malheur et la Pitié (1803), p. 59. 24 Ibid., p. 61. 25 Ibid., p. 62 - 63. 26 Ibid., p. 65 - 66. Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille 89 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="90"?> La peinture de l ’ exécution du roi introduit la première véritable mention de la guillotine. Delille se récrie : L ’ échafaud régicide et la hache fumante ; Cette tête sacrée et de sang dégouttante, Dans les mains du bourreau de son crime effrayé ; Ces tableaux font horreur : et je peins la Pitié 27 ! Tout en continuant à mobiliser les adjectifs verbaux qui donnent à chaque vignette un aspect non révolu, ce passage opère un refus du récit qui s ’ accentue au moment d ’ aborder la mort de Marie-Antoinette. Comme travaillé par le remords de n ’ avoir pu la sauver, le locuteur cherche à transformer le passé : « par un procédé de métalepse, le poète s ’ immisce dans l ’ Histoire et se rêve avocat de Marie-Antoinette 28 », l ’ accompagnant devant ses juges pour plaider en sa faveur. Puis Delille se livre à une seconde prétérition : Non, je n ’ attendrai point qu ’ une exécrable loi Envoye à l ’ échafaud l ’ épouse de mon roi. Non, je ne verrai point le tombereau du crime, Ces licteurs, ce vil peuple, outrageant leur victime, Tant de rois, d ’ empereurs dans elle humiliés, Ses beaux bras, ô douleurs ! indignement liés, Le ciseau dépouillant cette tête charmante, La hache, ah ! tout mon sang se glace d ’ épouvante ! Non : je vais aux déserts enfermer mes douleurs 29 [ … ]. La mort des époux royaux s ’ inscrit donc dans le poème comme l ’ image d ’ une décollation dont le narrateur ne peut pourtant soutenir la vue, ce qui ruine la rhétorique de l ’ hypotypose comme la possibilité de produire un récit complet des événements. Mais cette désagrégation de la narration historique, déjà annoncée par le choix d ’ un registre contrefactuel lorsque le locuteur prétend intervenir dans le procès de Marie-Antoinette, a été redoublée par une circonstance externe : le texte du Malheur et la Pitié, que j ’ ai cité jusqu ’ ici dans son édition anglaise de 1803, n ’ a paru à Paris, quelques mois plus tôt, qu ’ au prix de lourdes censures et avec un titre tronqué, réduit à La Pitié. Aussi nombre de commentateurs installés à l ’ étranger firent-ils de l ’œ uvre diffusée en France un corps de texte à son tour martyrisé et démembré, sur lequel le nouveau pouvoir parisien venait de répéter les sévices de la Terreur. Dès 1801, le public anglais est prévenu que l ’ édition de Londres (où Delille est alors 27 Ibid., p. 71. 28 Nicolas Leblanc, La Poétique des émotions dans l ’œ uvre de Jacques Delille, Paris, Classiques Garnier, 2022, p. 216. 29 Delille, Le Malheur et la Pitié (1803), p. 75. 90 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="91"?> réfugié) sera la « seule avouée » de l ’ auteur, tandis que « celle qui paraîtra certainement à Paris [sera] mutilée et défigurée par ordre du gouvernement 30 ». En janvier 1803, un journal londonien avertit : Le poème [à paraître en France] a été complètement mutilé, défiguré, privé de ses grâces, et ce squelette est maintenant offert au public. [ … ] Quand on les comparera un jour futur, les deux éditions éclaireront avec force l ’ histoire secrète du gouvernement français de 1803 31 . La décision d ’ imposer des coupes est d ’ autant plus lourde de sens que, dans sa préface et au fil du poème, Delille affirme ne pas vouloir alimenter le ressentiment des royalistes et des émigrés, mais chercher à restaurer l ’ intégrité du peuple français. Cette intégrité est d ’ abord celle d ’ une nation désunie. Pour Delille, on ne peut inviter à « l ’ oubli de nos calamités 32 » sans reconnaître que les partisans de la monarchie ont aussi essuyé des malheurs : accepter de « mettre en commun [ … ] ses larmes et ses peines 33 » est la condition sine qua non d ’ une clôture des haines intestines. Mais c ’ est aussi le moyen de rendre aux citoyens satisfaits par l ’ ordre nouveau une intégrité morale qu ’ ils n ’ ont pas conscience d ’ avoir perdue. Car, bien que Le Malheur et la Pitié s ’ élève contre les spoliations subies par les émigrés, l ’œ uvre désigne le peuple révolutionné comme la victime d ’ une perte autrement importante : la Terreur l ’ aurait privé de sa capacité naturelle à la pitié, une faculté que Delille, héritier sur ce point de Rousseau, estime essentielle à l ’ humanité et à tout ordre social. Aussi le poème vise-t-il à dédommager vainqueurs et vaincus. Il s ’ agit autant de rendre « au malheureux ses droits » que de « rendre à l ’ heureux des pleurs 34 », et l ’ apparition du nous problématique signalé dans la prosopopée de la pitié participe en réalité de cette volonté de refaire communauté. Dès lors, pour les commentateurs qui stigmatisent à l ’ étranger les coupes faites au poème diffusé en France, le corps violenté du livre ne devient pas seulement l ’ équivalent de celui des victimes de la Terreur, voire des bâtiments dégradés par une même « espèce de vandalisme 35 ». Dans la mesure où les coupes ont miné l ’ intel- 30 Jean-Gabriel Peltier, « Variétés », Paris pendant l ’ année 1801, n o CCXLI, 30 novembre 1801, p. 43. 31 « The poem has been completely mutilated, disfigured and disgraced, and this skeleton is now offered to the public. [ … ] The two editions will, on comparison at a future day, give considerable insight into the secret history of the French government in 1803 ; » (« View of French literature », The Pic Nic, 29 janvier 1803, p. 129 - 130, ma traduction). 32 Delille, Le Malheur et la Pitié (1803), p. X . 33 Ibid., p. 95. 34 Ibid., p. 1. 35 Avertissement anonyme, dans Jacques Delille, Le Malheur et la Pitié [ … ] Sur l ’ édition de Londres, Brunswick, Vieweg, 1804, p. III . Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille 91 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="92"?> ligibilité de la version présentée aux Français (« édition affoiblie et dégradée », où le lecteur est arrêté par « des lacunes, des incohérences ou des sens suspendus 36 »), c ’ est ce projet de réunion politique et éthique que la censure consulaire est accusée d ’ avoir refusé. Mutilations de l ’œ uvre, des hommes, de la société et des affects semblent donc entrer dans un rapport d ’ exacte homologie, tandis que les troncations subies par le poème deviennent la preuve que le nouveau pouvoir ne diffère guère de celui qui orchestra la Terreur. Delille stimule au reste la confusion entre livres et individus, car dans Le Malheur et la Pitié la dispersion des bibliothèques nobles détruit des familles de papier : « En pile sont vendus les Buffons, les Voltaires, / Leurs tomes isolés redemandent leurs frères 37 ». Cependant, un texte n ’ est pas un corps humain et leur rapprochement ne doit pas estomper une nette différence. Polypes textuels Repartons d ’ un épisode a priori secondaire. Lors de la difficile préparation de l ’ édition française du Malheur et la Pitié, Delille et ses éditeurs londoniens eurent recours à une curieuse man œ uvre pour transmettre le texte original à leurs partenaires parisiens, Giguet et Michaud. Ils leur adressèrent un manuscrit réduit à la préface et aux premiers hémistiches des vers, espérant ainsi déjouer la surveillance consulaire - stratégie vaine, puisque c ’ est précisément dans les archives de la police qu ’ apparaît la trace de ce dispositif. Daté du 21 août 1802, un rapport indique : De Lille vient de composer un Poëme sur les troubles de la révolution, intitulé le Malheur. Il a voulu le faire imprimer en France et en Angleterre. Pour assurer l ’ envoi du Manuscrit en France, il l ’ a divisé en deux parties, dont la première renferme les premiers hémistiches de chaque vers, et la seconde contiendra les derniers. La première seulement est parvenue, et a été interceptée. Probablement la seconde ne paraîtra pas, l ’ envoi étant subordonné à l ’ avis du reçu de la première. Une Préface, composée par l ’ auteur, accompagnait ce premier envoi. On y trouve l ’ explication de l ’ objet du poëme, et des matières qui y sont traitées 38 . Tronquer le poème en deux segments encore moins intelligibles que les tomes dont l ’œ uvre déplore la division aura donc été, pour Delille et ses éditeurs, un moyen d ’ en préserver l ’ unité. Plus paradoxalement encore au regard des logiques de la censure, la police a trouvé dans ce texte pourtant intensément 36 Ibid., p. IV . 37 Delille, Le Malheur et la Pitié (1803), p. 91. 38 Rapport du 3 fructidor an IX (21 août 1801), Archives nationales, F/ 7/ 3702. 92 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="93"?> coupé assez de matière pour juger nécessaire de maintenir sa surveillance. Or, si on le rapproche de la genèse du Malheur et la Pitié, poème né, on l ’ a vu, de la censure d ’ une partie de L ’ Homme des champs, cet épisode invite à penser un régime heureux de la mutilation, tel que le morcellement du texte n ’ en compromettrait ni l ’ intégrité, ni la croissance, et ce mode de résistance inattendu au ciseau, Delille en a trouvé et célébré quelques années plus tard le modèle vivant dans l ’ hydre d ’ eau douce. L ’ observation de cette créature, parente des anémones et des coraux dont elle partage l ’ apparence végétale, avait permis à Tremblay d ’ établir, en 1744, la première description d ’ une complète régénération animale. Le polype peut en effet se reconstituer à partir du moindre de ses fragments et admettre tous les réagencements. Dans Les Trois Règnes de la nature (1808), Delille expose ainsi les deux derniers phénomènes (que l ’ on explique aujourd ’ hui par la présence de cellules souches totipotentes dans le corps de l ’ animal) : Ma main tourne en tout sens et retourne sa peau ; Je la coupe : il repousse un nouvel arbrisseau ; Je redouble, il renaît ; je le mutile encore, Un troisième arbrisseau tout à coup vient éclore. Lui-même il donne l ’ être à de nouveaux enfants, Du fer mutilateur comme lui triomphants, Dont la race à son tour, de vingt races suivie, Semble de chaque point reproduire la vie. Je fais plus : sur son corps ma main greffe un tronçon, Du fertile animal fertile nourrisson : Tous pullulent sans fin ; de cette hydre innocente Je vois se propager la tige renaissante, Et renaître, en dépit des ciseaux destructeurs, Des bouquets d ’ animaux et des peuples de fleurs 39 . Le chiasme final est la transposition textuelle de la transplantation des tronçons du polype : les expressions attendues, bouquets de fleurs et peuples d ’ animaux, ont pu échanger leurs segments sans cesser de former des unités lexicales viables. Mais la remarque ne vaut pas pour cette seule ligne : les opérations qui enchantent ici Delille trouvent une correspondance dans sa composition jusqu ’ au niveau de la macrostructure de ses poèmes. Ainsi, le fait que Le Malheur et la Pitié soit né d ’ une censure de L ’ Homme des champs se reflète dans la coprésence, au sein des deux textes, de passages extrêmement proches. En 1803, la préface de l ’ édition anglaise du Malheur et la Pitié se termine par le 39 Jacques Delille, Les Trois Règnes de la nature, Paris, Nicolle, Giguet et Michaud, 1808, t. II, p. 85 - 86. Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille 93 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="94"?> commentaire pessimiste d ’ une formule de Virgile que Delille applique à l ’ incertitude de sa propre époque, caractérisée selon lui par une profonde confusion des valeurs morales 40 . Or ce texte, édulcoré dans l ’ édition parisienne de l ’œ uvre, réapparaît, à peine modifié, dans la note d ’ auteur placée, en 1805, à la fin de l ’ édition restaurée de L ’ Homme des champs 41 . Dans le contexte du Malheur et la Pitié, on peut donc estimer avoir affaire à un fragment de l ’œ uvre censurée en 1800 - un fragment que Delille y aurait reporté faute d ’ avoir pu le conserver dans son site initial et qui possèderait donc, au sein du texte de 1803, le statut d ’ un vestige de l ’ amputation subie par L ’ Homme des champs, vestige cependant redevenu viable grâce à sa transplantation dans le nouveau poème. Mais on peut aussi traiter la note ajoutée en 1805 à L ’ Homme des champs comme le moyen de restituer un fragment du Malheur et la Pitié resté inédit en France - un fragment que Delille serait parvenu à y faire imprimer en le greffant a posteriori au poème précédent. Ou encore, on peut juger que le passage, s ’ il fut bien arraché à L ’ Homme des champs en 1800, reparaît à la fois sous forme de tronçon régénérateur, en 1803, dans Le Malheur et la Pitié et sous forme de tronçon régénéré, en 1805, dans la seconde édition (ou si l ’ on préfère, lors de la seconde observation) de L ’ Homme des champs. Cependant, ce phénomène de transfert d ’ un fragment textuel d ’ une œ uvre à l ’ autre intervient ailleurs indépendamment de toute censure. C ’ est ainsi que dans une épître parue en 1761, Delille se livre à un éloge des plaisirs offerts par les arts que L ’ Homme des champs reprend de manière ostentatoire. Le texte de 1761 contient les alexandrins : Beaux Arts ! oui, je vous dois mes momens les plus doux : Je m ’ endors dans vos bras ; je m ’ éveille pour vous. Que dis-je ? autour de moi, tandis que tout sommeille, Aux clartés d ’ un flambeau je prolonge ma veille 42 [ … ]. Dans L ’ Homme des champs, ces vers deviennent : Beaux arts ! eh ! dans quel lieu n ’ avez-vous droit de plaire ? Est-il à votre joie une joie étrangère ? Non ; le sage vous doit ses moments les plus doux : Il s ’ endort dans vos bras ; il s ’ éveille pour vous. Que dis-je ? autour de lui tandis que tout sommeille, La lampe inspiratrice éclaire encor sa veille 43 . 40 Voir Delille, Le Malheur et la Pitié (1803), p. XII - XIV . 41 Voir Delille, L ’ Homme des champs, p. 224 - 225. 42 Jacques Delille, Épître sur les ressources qu ’ offre la culture des arts et des lettres, [Paris, Lottin] 1761, p. 7. 43 Delille, L ’ Homme des champs, p. 42. 94 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="95"?> Quant à la description du polype dans Les Trois règnes de la nature, elle constitue elle-même l ’ expansion d ’ un distique de L ’ Homme des champs, où Delille avait déjà évoqué « ces rameaux vivants, ces plantes populeuses, / De deux règnes rivaux races miraculeuses 44 ». L ’ écrivain procède donc régulièrement à des coupes dans le corps de ses compositions, pour déplacer le segment ou motif prélevé vers une œ uvre où il connaît de nouveaux développements. Esthétique du portefeuille Est-ce à dire que ces textes, mimant les qualités du polype, n ’ ont ni unité organique, ni réelle individualité ? Une telle hypothèse doit être rejetée, non seulement parce que ce type de remplois s ’ observe en poésie également chez Voltaire ou Virgile 45 , mais parce qu ’ il participe de l ’ esthétique des poèmes dits descriptifs où s ’ inscrit l ’œ uvre de Delille. Le phénomène auquel on a ici affaire est banal dans les arts visuels. Louis- Léopold Boilly, contemporain de Delille, a ainsi peint vers 1812 La représentation de marionnettes, qui montre une jeune femme entourée d ’ enfants, regardant un Arlequin mu sur une planche par un petit forain, dans un intérieur bourgeois 46 . À la même date, le même groupe s ’ insère dans une composition beaucoup plus ample, L ’ entrée du Jardin turc (Getty Museum) ; puis, vers 1828, le jeune forain et sa marionnette gagnent L ’ intérieur d ’ un cabaret (Musée du Louvre). Le même motif existe donc dans les deux scènes collectives et, isolément, dans La représentation de marionnettes, qui peut certes être vue comme un travail préparant L ’ entrée du Jardin turc, mais que son décor achevé empêche de traiter comme une pure esquisse. Dans chaque cas, la scène se (re) produit et comme fragment et comme partie intégrante d ’œ uvres dont aucune ne peut être considérée comme le résultat d ’ une mutilation. Si je prends en exemple Boilly, c ’ est que ce dernier est aussi l ’ auteur de trompe-l ’œ il qui représentent et recyclent ses compositions sous forme de portefeuilles, c ’ est-à-dire de dossiers rassemblant des feuilles au statut divers, pouvant valoir brouillons ou esquisses, œ uvres achevées ou encore copies partielles de telles pièces. C ’ est le cas d ’ une huile sur toile peinte entre 1800 et 44 Ibid., p. 116. 45 Voir Nicholas Cronk, « Voltaire autoplagiaire », dans Olivier Ferret, Gianluigi Goggi et Catherine Volpilhac-Auger, éds., Copier/ coller : écriture et réécriture chez Voltaire, Pise, Pisa University Press, 2007, p. 9 - 28, et Ward W. Briggs, Narrative and simile from the Georgics in the Aeneid, Leiden, Brill, 1980. 46 Collection particulière, reproduction dans Annick Lemoine, éd., Boilly. Chroniques parisiennes, Paris, Paris Musées-Musée Cognac Jay, 2022, p. 91. Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille 95 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="96"?> 1805 47 , où voisinent pêle-mêle, sous une vitre brisée, deux compositions caricaturales dotées d ’ un filet d ’ encadrement, trois dessins (une sanguine dont seul un pan est visible et deux mine de plomb figurant une vache et un enfant), une lettre, et enfin une huile ou gouache représentant un cheval - cheval fort proche à celui qui apparaît dans une toile de Boilly datant de 1796, La Queue au lait, sans qu ’ il soit possible de savoir si l ’ on a affaire dans l ’ animal du trompel ’œ il à une esquisse préparatoire pour ce tableau ou à la reprise d ’ un de ses détails. La question est indécidable, puisque le trompe-l ’œ il ne réunit pas des pièces réelles mais des images d ’ images, potentiellement fictives. Ce qui importe, c ’ est qu ’ en composant une peinture dont le sujet serait son portefeuille, Boilly met en question la distinction entre fragments et œ uvre complète. Le trompe-l ’œ il est une toile en soi, bien qu ’ il se présente comme l ’ agencement désordonné de pièces au statut génétique et à l ’ achèvement incertains, que leur superposition, voire leur pliure, empêchent le spectateur de la toile de voir en entier, et qui cependant offrent autant de sous-unités bien repérables. Ce faisant, le trompe-l ’œ il représente le portefeuille pour ce qu ’ il est : un objet disséminé, soit un « ensemble » ou une « population » composé d ’ éléments discrets, potentiellement mobiles, diversement agençables et non forcément essentiels à la cohérence de l ’ objet total, « chacun ayant sa propre histoire » à la manière des pièces d ’ un service de table 48 . Or, pour les contemporains de Delille, le poème descriptif est justement perçu comme l ’ équivalent d ’ un portefeuille, d ’ une galerie de peintures ou encore d ’ une séance de lanterne magique. Pris en bonne part, ce champ métaphorique, qui souligne combien cette poésie entend rivaliser avec les arts visuels, permet de vanter la diversité des scènes qui s ’ y succèdent sans trame narrative continue : l ’ Anglais Darwin présente ainsi ses Amours des plantes comme une suite de « peintures arabesques [ … ] dont les figures diverses ne sont réunies que par une guirlande de rubans 49 ». Polémiques, les comparaisons sont mobilisées pour critiquer ces transitions lâches et l ’ impression qu ’ une séquence pourrait sans difficulté être déplacée, sinon ôtée. L ’ auteur d ’ un compte rendu de L ’ Homme des champs regrette ainsi : « Il y a beaucoup de morceaux agréables ; il y en a trop ; [cela] passe devant les yeux comme les objets d ’ une lanterne magique [ … ] parce qu ’ ils n ’ ont que peu de rapports entr ’ eux 50 ». Enfin, sur un 47 Un trompe-l ’œ il (c. 1800 - 1805), collection particulière, ibid., p. 122. 48 Alfred Gell, L ’ Art et ses agents, une théorie anthropologique [1998], trad. Sophie et Olivier Renaut, Dijon, Les Presses du réel, 2009, p. 265. 49 Erasmus Darwin, Les Amours des plantes [1791], trad. J. P. F. Deleuze, Paris, impr. de Digeon, 1799, p. 60. 50 Julien-Louis Geoffroy, « L ’ Homme des champs », L ’ Année littéraire, 10 brumaire an IX (1 er novembre 1800), p. 13. 96 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="97"?> plan cette fois pragmatique, ces analogies renvoient au mode de diffusion fragmentaire des poèmes longs, que de multiples témoignages ont archivé. Les œ uvres de Delille sont conçues pour pouvoir être lues par morceaux. L ’ atteste la pratique de l ’ écrivain, qui se livra sa vie durant à des lectures publiques limitées à un chant, voire à la déclamation de séquences éparses tirées d ’œ uvres tantôt déjà connues et tantôt encore inédites 51 . L ’ atteste aussi la manière dont les lectures en société sont évoquées dans L ’ Homme des champs : « on choisit dans Voltaire 52 », souligne un Delille qui, loin d ’ y voir une atomisation préjudiciable aux œ uvres, ne déplore alors en rien ces ponctions. En un mot, les poèmes longs que pratique Delille, parce qu ’ ils assument comme les portefeuilles peints par Boilly leur statut de montages de séquences isolables et recomposables, constituent des textes sécables. Fig. 1 : Exemplaire du Courier de Londres, 28 juin 1803, p. 8, consultable sur Google Livres (https: / / books.google.ch/ books? id=M8IbAAAAIBAJ) : l ’ article restitue, à partir de l ’ édition anglaise du Malheur et la Pitié, un « morceau » faisant « partie de ceux dont le Despote Corse a exigé le sacrifice », vers qu ’ un censeur a couverts d ’ encre. 51 Voir Hugues Marchal, « “ On récite déjà les vers qu ’ il fait encore ” : Delille victime du teasing ? », Nineteenth-Century French Studies, vol. 49, n o 1, 2020, p. 77 - 95. 52 Delille, L ’ Homme des champs, p. 36. Triompher du fer mutilateur : corps et textes lésés chez Jacques Delille 97 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="98"?> Au terme de ce parcours, on mesure que les mutilations subies par L ’ Homme des champs et par Le Malheur et la Pitié sont mal assimilables à celles subies par les victimes de la Révolution. Le modèle du livre-martyr est trop concurrencé par celui du livre-polype, dans lequel tout texte morcelé conserve un potentiel de réparation semblable aux fragments de l ’ animal 53 . Ce modèle est illustré et par le fait que les coupes imposées à L ’ Homme des champs ont donné vie au Malheur et la Pitié, et par l ’ aptitude de ce second texte à exister sous une forme supposée intègre, à l ’ étranger, et dans une version mutilée en France. Car dans cette logique le poème tronqué ne cessait pas d ’ être viable. Sa désorganisation, en tant qu ’ elle rendait soupçonnables les coupes opérées, en gardait assez trace pour que Delille et ses éditeurs fissent un double pari. D ’ une part, ils ont sans doute estimé que les segments non censurés conserveraient une capacité à suggérer plus qu ’ ils ne semblaient dire, comme le manuscrit drastiquement réduit avait convaincu la police du potentiel subversif de l ’œ uvre. D ’ autre part, ils ont dû penser que l ’ édition parisienne parviendrait à donner à ses manques le mode d ’ existence des membres fantômes des amputés, une manifestation sensorielle de l ’ absence qui s ’ observe au reste dans certains exemplaires caviardés des journaux émigrés diffusés en France, où la censure préalable imposée au poème fut condamnée à se répéter, mais en se matérialisant (fig. 1). Enfin, les parties absentes ne peuvent être réduites à des énoncés nostalgiques. L ’ Homme des champs et Le Malheur et la Pitié interrogent, quoi qu ’ en eussent les critiques qui accusèrent Delille de marcher à rebours de l ’ histoire, la possibilité de renouer avec un projet de bonheur collectif qui, pour le poète, avait été interrompu par la Terreur. En ce sens encore, les deux textes et leurs aléas d ’ édition font moins signe vers les mutilations des corps meurtris que vers les moyens de relancer ce programme, que Delille avait peint dès l ’ épître à Laurent comme un triomphe sur l ’ amputation. 53 C ’ est encore cette logique qu ’ applique à Delille un quatrain anonyme publié outre- Manche : « Des détracteurs jaloux, dans un pénible essor, / D ’ attenter à ta gloire en vain auront l ’ audace ; / La palme est dans tes mains semblable au rameau d ’ or ; / Si l ’ on vient la ravir, une autre la remplace. » (« À M. l ’ abbé Delille, sur les attaques de ses ennemis », Paris pendant l ’ année 1801, n o CCXLI, 30 novembre 1801, p. 44). 98 Hugues Marchal Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-005 <?page no="99"?> Bibliographie Sources manuscrites Rapport du 3 fructidor an IX (21 août 1801), Archives nationales, F/ 7/ 3702. Papiers de l ’ abbé Delille, Bibliothèque nationale de France, ms. NAF-10704. 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Édition augmentée avec figures, Paris, Levrault, Schoell et cie, 1805. - Le Malheur et la Pitié, Londres, Dulau, 1803. - La Pitié, Paris, Giguet et Michaud, 1803. - Le Malheur et la Pitié [ … ] Sur l ’ édition de Londres, Brunswick, Vieweg, 1804. - Les Trois Règnes de la nature, Paris, Nicolle, Giguet et Michaud, 1808. Geoffroy, Julien-Louis. « L ’ Homme des champs … », L ’ Année littéraire, 10 brumaire an IX (1 er novembre 1800), p. 3 - 31. [Peltier, Jean-Gabriel]. « Variétés », Paris pendant l ’ année 1801, n o CCXLI, 30 novembre 1801, p. 43. Rouget de Lisle, Claude-Joseph. « Hymne des Marseillois » ; suivi de [Anonyme], « Couplet des enfans, ajouté à la pièce précédente, dans la fête civique du 14 octobre », Almanach des Muses pour l ’ année 1793, p. 1 - 4. Rousseau, Jean-Jacques. Émile ou de l ’ éducation [1762], éd. Michel Launay, Paris, GF- Flammarion, 1966. Voltaire. Le Mondain [1736], dans Martine Bercot, Michel Collot et Catriona Seth, Anthologie de la poésie française, t. 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Jacques de Cessoles, Liber de moribus, III, 8 Dans sa traduction du Liber de moribus, le normand Jean de Vignay (*1283 - *1340) ajoute, au début du premier chapitre, une anecdote sanglante à l ’ original latin : il relate que lorsque la mère de Néron blâma son fils pour avoir forcé le suicide de son maître Sénèque, « il la fist ouvrir toute vive pour veoir, si comme il disoit, comment elle l ’ avoit conceu en son corps. Et quant il eut veu les membres de sa mere, il les loa moult et demanda a boire » (f. [i] r o ) 1 . Le récit de cette vivisection vise à dénoncer les excentricités dépravées du tyran romain, qui en plus de sa détermination étrange à vouloir inspecter son origine prénatale, paraît obsédé par l ’ expérience de la maternité : suite à l ’ ouverture du ventre maternel, Néron souhaite vivre lui-même les douleurs d ’ une grossesse. Sous la menace de la peine de mort, il ordonne à ses sages de réaliser cette gestation contre nature. Désemparés, les conseillers lui font 1 Pour toute référence à la traduction du Liber par Jean de Vignay, nous renvoyons désormais à la foliotation de : Le Jeu des echez, nouvellement imprimé à Paris, Paris, Antoine Vérard, 1504. En attendant la publication de l ’ édition critique par Antoine Ghislain, nous lisons en parallèle de l ’ imprimé renaissant le texte établi dans sa thèse : Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisé traduit par Jean de Vignay, édition critique d ’ un texte représentatif de la culture du XIV e siècle, éd. Antoine Ghislain, thèse soumise à la Faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain, sous la direction de Mattia Cavagna, 2021. Ghislain base son édition sur un manuscrit daté de 1372 (Besançon, Bibliothèque municipale, 434). Afin de montrer la virulence du texte pour la Renaissance, il nous a paru plus à propos de citer l ’ édition du XVI e siècle. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="104"?> avaler, à son insu, une grenouille qui grandit pendant quatre mois et demi dans son estomac 2 . Cette légende insolite n ’ est en effet qu ’ un avant-goût des scènes pareillement macabres qui jalonnent le Liber de moribus. À ce titre, l ’ addition de Vignay est programmatique de ce qui suit. C ’ est que les corps mutilés y deviennent un leitmotiv à part entière investissant, par leur degré d ’ atrocité, des ‘ images fortes ’ , choquantes au point de s ’ ancrer facilement dans la mémoire du lecteur. En termes de rhétorique, il s ’ agit d ’ imagines agentes, des images munies d ’ une certaine dynamis ou energeia, une vivacité efficace qui non seulement sert un but mnémotechnique, mais permet aussi d ’ animer une réflexion sur le for intérieur à partir du corps 3 . Le Liber de moribus du dominicain Jacques de Cessoles (1250 - 1333), membre de l ’ ordre des Frères Prêcheurs à Gênes où l ’ ouvrage fut probablement conçu autour de 1300 4 , est à cet égard un exemple saillant. Son titre intégral - Liber de moribus hominum et de officiis nobilium ac popularium super ludo scacorum 5 - annonce une double ambition : enseigner les bonnes m œ urs, aux nobles et au peuple, tout en enseignant le jeu d ’ échecs. Or, comment les scènes atroces de corps ouverts peuvent-elles se prêter à la transmission d ’ une morale ? Nous émettons l ’ hypothèse que c ’ est la fonction imaginative de ces corps mutilés qui concourt à la portée didactique du Liber, dont la virulence perdure jusqu ’ à la première modernité. S ’ il s ’ agit avant tout d ’ instruire les rois - à la manière des miroirs des princes, notamment en leur apprenant la maîtrise de soi - , la spécificité de ce livre d ’ échecs est que la morale passe par le jeu 6 . Annoncé comme une accroche à un cycle de sermons, le Liber n ’ est pourtant au fond qu ’ une compilation d ’ une centaine d ’ exempla 7 - majoritairement recueillies 2 Cessoles, Le Jeu des echez, trad. Vignay, f. [i] v o . 3 Sur le concept rhétorique des imagines agentes, voir Ralf Simon, « Imagines agentes. Metapherntheorie aus dem Blickwinkel der memoria », Rhetorik Jahrbuch, vol. 20, 2002, p. 18 - 39. 4 Agnès Payen et Sylvie Lefèvre, « Jacques de Cessoles », dans Dictionnaire des lettres françaises : le Moyen Âge, éd. Geneviève Hasenohr et Michel Zink, Paris, Fayard, 1992, p. 728 - 731. 5 Plusieurs titres de l ’ ouvrage sont retenus, par exemple Liber super ludo scacorum ; Moralisatio super ludum scacorum, etc. Voir Gerard F. Schmidt, « Einleitung », dans Das Schachzabelbuch des Jacobus de Cessolis, O. P. in mittelhochdeutscher Prosa-Übersetzung, éd. Gerard F. Schmidt, Berlin, Schmidt, 1961, p. 7 - 24, ici p. 7. 6 Voir Björn Reich, Spiel und Moral. Zur Nutzung von Schach-, Würfel- und Kartenspielen in der moralischen Erziehung im Mittelalter und der Frühen Neuzeit. Habilitationsschrift zur Erlangung der Lehrbefähigung für das Fach Germanistik, présentée le 30 novembre 2018 auprès de la Philosophische Fakultät II der Humboldt Universität zu Berlin, à paraître dans un supplément de la revue Zeitschrift für deutsches Altertum und deutsche Literatur. 7 Jean-Michel Mehl, « L ’ exemplum chez Jacques de Cessoles », Moyen Age, vol. 84, 1978, p. 227 - 236. Pour le rapport entre exempla et image, voir Julie Jourdan, « Les exempla en 104 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="105"?> chez Valère Maxime et Tertullien - où les figures échiquéennes sont allégorisées selon les ordres de la noblesse et du peuple, puis interprétées à des fins pédagogiques. En tant que compilation d ’ anecdotes exemplaires, l ’ ouvrage est un des plus populaires du Moyen Âge et de la première modernité après la Bible. La version latine à elle seule se transmet par plus de 250 manuscrits. Sa fortune dans la quasi-totalité des langues vernaculaires européennes demeure hors pair : on peut recenser des traductions et adaptations en néerlandais, catalan, italien, allemand, ainsi qu ’ en français. À l ’ encontre des adaptations allemandes, les traductions romanes demeurent remarquablement fidèles à la source latine, comme le montre Björn Reich pour deux adaptations italiennes 8 . En ce qui concerne les traductions françaises 9 , deux se sont imposées. La première est celle de Jean de Vignay 10 , conçue autour de 1340 11 et qui sera copiée et imprimée jusqu ’ au début du XVI e siècle où elle connaît deux éditions parisiennes : celle d ’ Antoine Vérard en 1504 et celle de Michel Le Noir en 1505 12 . La deuxième traduction importante est fournie, autour de 1347, par le frère dominicain Jean Ferron (actif au XIV e siècle) 13 . Elle représente une traduction très concise, quasi littérale du Liber. Or ce sera l ’ adaptation de Vignay, plus libre, qui fera florès en dépit des interventions mutilatrices de son traducteur 14 . En sont conservés environ cinquante manuscrits attribués à Vignay seul, puis une autre vingtaine qui contiennent des interpolations avec image : du Jeu des échecs moralisés au Ci nous dit », dans Quand l ’ image relit le texte. Regards croisés sur les manuscrits médiévaux, éd. Sandrine Hériché-Pradeau et Maud Pérez-Simon, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2013, p. 233 - 246. 8 Björn Reich, « Blindheit und Verstümmelung in Jakobus ’ de Cessolis Liber de moribus und seinen italienischen Bearbeitungen », dans La Renaissance « trop en corps », éd. Sofina Dembruk, Olivier Chiquet, Claudia Jacobi et Ioana Manea, Heidelberg, Winter, « Studia Romanica », 2023, p. 185 - 199. 9 En ce qui concerne les traductions et adaptations françaises en dehors de celle de Vignay et de Ferron, voir la fiche sur arlima : https: / / arlima.net/ no/ 1386 (consulté le 18 août, 2023). 10 Sur Jean de Vignay comme traducteur, voir Antoine Ghislain, « Évolution d ’ un traducteur : Jean de Vignay entre le Miroir historial et le Jeu des échecs moralisé », TranScript, vol. 1, n o 1, 2022, p. 79 - 104 ; Ludmilla Evdokimova, « Deux types de traduction au milieu du XVI e siècle : Jean de Vignay et Jean Ferron, traducteurs du Libellus de ludo scachorum de Jacques de Cessoles », dans In Principio fuit Interpres, éd. Alessandra Petrina et Monica Santini, Turnhout, Brepols, 2013, p. 49 - 61. 11 Pour la datation ante quem et post quem voir Cessoles, Le Jeu des échecs, éd. Antoine Ghislain, p. 2. 12 Une version digitalisée de l ’ édition de 1505 n ’ étant pas disponible, nous choisissons, par facilité, de recourir à celle de 1504. 13 Il n ’ y a pas d ’ information certaine sur les dates de naissance et de mort de Ferron. Voir Payen et Lefèvre, « Jacques de Cessoles », p. 730. 14 Ibid. Mutilations exemplaires 105 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="106"?> la version de Ferron 15 . Le succès de Vignay est certainement attribuable à son activité de traducteur, qui lui permet d ’ accumuler de vastes connaissances dans le domaine de la littérature d ’ exempla : il traduit en français le Speculum historiale de Vincent de Beauvais, ainsi que la Legenda aurea de Jacques de Voragine. Sa traduction du Liber a également servi de source d ’ exempla à maints textes des XIV e et XV e siècles, notamment les célèbres Gesta Romanorum qui connaissent un succès jusqu ’ à l ’ aube du XVII e siècle 16 . Enfin, un manuscrit composite, combinant les versions de Ferron et de Vignay, fournit la base à la traduction anglaise Game and Play of the Chesse (1474) de William Caxton, qui édita le Jeu directement après les Saintes Écritures. Pour nos analyses, nous allons solliciter a priori le texte de Vignay, en le faisant dialoguer avec sa source latine 17 ainsi qu ’ avec la traduction de Ferron là où une lecture parallèle corrobore notre propos 18 . Au total, le livre se divise en quatre parties : la première explique l ’ origine du jeu d ’ échecs, la deuxième assimile les pièces « nobles » du jeu à différents représentants de classes aristocratiques (le roi, la reine, les alphins, les chevaliers, les rochs, etc.) et décrit leurs vertus, la troisième associe de la même manière les pièces « inférieures » à des métiers « bourgeois » (le paysan, l ’ artisan, le notaire et le tisserand, le marchand et le changeur, etc.) et la quatrième expose les particularités de jeu de chaque pièce. Le traité est constitué majoritairement de récits d ’ exemples moraux attachés aux personnages de l ’ échiquier. Alors que Ferron conserve la répartition en quatre livres, Jean de Vignay regroupe les exemples en vingt-six chapitres, faisant l ’ économie de l ’ intégralité du quatrième livre consacré aux règles du jeu. Les interconne- 15 Payen et Lefèvre interprètent ces ajouts et omissions comme faiblesse, voir « Jacques de Cessoles », p. 730 : « La négligence, doublée d ’ une incapacité de comprendre le texte latin ou, s ’ il le comprend, de le rendre en français, caractérise la traduction de Vignay. [ … ] Jean de Vignay a ajouté au texte de Cessoles des exempla et des digressions empruntées à la Légende dorée, aux Otia imperialia de Gervais de Tilbury, aux Grandes Chroniques de France, au Décret de Gratien. Il émaille son texte de proverbes, de citations diverses, de considérations et de digressions personnelles. » 16 Pour les traces de productivité, c ’ est-à-dire les emprunts directs à Vignay, voir Cessoles, Le Jeu des échecs, éd. Antoine Ghislain, p. 5 - 6. 17 Le texte latin ne jouit pas d ’ une édition indépendante, certainement en raison de l ’ immense nombre de manuscrits qui circulent. L ’ original est communément cité à partir de l ’ édition de Ferdinand Vetter, Das Schachzabelbuch Kunrats von Ammenhausen, Mönchs und Leutpriesters zu Stein am Rhein. Nebst den Schachbüchern des Jakob von Cessole und des Jakob Mennel, mit einem Exkurs über das mittelalterliche Schachspiel von v. Heydebrand und der Lasa, éd. Ferdinand Vetter, Frauenfeld, Huber, 1892. 18 Dans les cas où nous mettrons en parallèle les trois textes, ce sera dans l ’ ordre suivant : Cessoles, Vignay, Ferron. 106 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="107"?> xions des exemples ne sont pas systématiques, mais des groupes d ’ exemples se dessinent néanmoins au fil des chapitres. Le premier livre raconte l ’ origine du jeu d ’ échecs, destiné à l ’ éducation des rois, notamment ceux qui sont rentrés dans les annales en raison de leur gouvernement impitoyable. Chez Cessoles, le contre-exemple de l ’ empereur Néron est mentionné brièvement en premier pour céder aussitôt le pas au roi babylonien Evilmerodes. Ce fils de Nabuchodonosor, insensible à toute forme de critique, laisse exécuter sans scrupules ceux qui s ’ opposent à ses décisions. Immodéré, il ne recule même pas devant l ’ exécution de son propre père, qu ’ il laisse découper en trois cents morceaux distribués ensuite à trois cents vautours. Sa cruauté et son incapacité politique trouvent leur comble dans ce déchiquetage du cadavre paternel : Tempore igitur Evilmerodach regis Babilonie, hominis lascivi iniusti crudelis, qui patris corpus in trecentas partes divisit et ccc vulturibus dedit commendum, hic ludus inventus est (37/ 38 f.) En ce temps estoit ung autre tyran qui avoit nom Evilmerodés : et estoit roy de Babiloine : qui estoit homme cruel, desloyal et luxurieux en tout estat : et cestuy roy par la tresgrande mauvestie de luy fist detrancher son père en trois cens pieces et le fist donner a menger a trois cens vautours. (f. [i] v o ) Jadis fu .I. roy en Babiloyne qui avoit nom Elmoradach, .I. homs joliz, sans justice, si cruel que le corps son père meïse fist il depecier en .III.c pieces et le douna a mangier a .III.c oiseaux que on appelloit voultres. (129) Le corps démembré de l ’ ancien roi - qui n ’ était pas moins insensé que son fils - représente non seulement une rupture avec la continuité généalogique du pouvoir, mais devient aussi le symbole visible de l ’ État qui se désagrège. Dans cette situation de détresse, le peuple demande l ’ aide du sage Xerxès. Celui-ci, surnommé Philomètre, l ’ amoureux de la mesure, s ’ oppose aux affects excessifs du souverain. Il invente le jeu d ’ échecs pour lui transmettre la vertu de la modération. Aussi s ’ agira-t-il d ’ apprendre au roi que toutes les couches de la société sont interdépendantes et que même un souverain ne peut pas agir avec succès s ’ il n ’ a pas une vue d ’ ensemble de la société et de son fonctionnement. En ce sens, le récit-cadre introduit le jeu d ’ échecs comme une allégorie de la société 19 . Sa référence ludique est portée par un sens moral profond où la mutilation du corps devient le symbole d ’ un dérèglement sociétal et d ’ un malaise moral plus structurel. La dimension métaphorique du corps qui fut « detrancher » (chez Vignay) et « depecier » (chez Ferron) - traduction du latin 19 Oliver Plessow, « Die Schachbildlichkeit als Gesellschaftsmetapher », dans Mittelalterliche Schachzabelbücher zwischen Spielsymbolik und Wertevermittlung. Der Schachtraktat des Jacobus de Cessolis im Kontext seiner spätmittelalterlichen Rezeption, Münster, Rhema, 2007, p. 18 - 45. Mutilations exemplaires 107 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="108"?> « divisit », terme moins corporel signifiant davantage la division de l ’ état qui est en jeu - , revêt une valeur d ’ exemplarité programmatique qui vise un enseignement précis. Cet enseignement tient dans l ’ idée que, tout comme le corps humain a besoin de toutes ses parties pour bien fonctionner, la société a besoin de chacun de ses membres pour former un organisme sain, suivant l ’ analogie biblique du corps avec l ’ Église du Christ 20 . Nous l ’ avons vu en ouverture de notre article : Jean de Vignay fait précéder la mutilation du corps paternel (Nabuchodonosor) de celle de la mère (Agrippine), redoublant ainsi l ’ effet de gravité des actes commis par les tyrans tels que Néron et ses semblables. Antoine Ghislain reconnaît dans cet ajout une « addition significative » qui témoigne d ’ un travail de compilateur original plus que de celui d ’ un traducteur rigide 21 . En effet, le récit de la vivisection de la mère de Néron trouve son pendant dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, dont la traduction par Vignay fut l ’ une des plus largement diffusées au XIV e siècle 22 et dont le normand s ’ inspire très probablement pour son adaptation du Liber. Or, l ’ exemple ajouté n ’ est pas anodin dans une perspective plus globale encore : il révèle que Vignay est sensible à la portée symbolique que Cessoles réserve à toute forme de mutilation corporelle. Nous verrons que son recueil regorge d ’ exempla relatant des punitions atroces, des épidermes écorchés et des amputations curieuses. Dans le jeu d ’ échecs, le corps divisé est à son tour reconstitué en une unité. La métaphore échiquéenne remplace délibérément la métaphore du corps qui se complexifie et s ’ étend au corps étatique, selon laquelle le roi, représentant du « corps officiel », est la tête du royaume, et les différents états sont les différentes parties du corps et les organes. En réalité, le jeu simule un renversement du pouvoir effectif : le roi est la tête d ’ où tout part, qui dirige tout selon sa volonté, alors que dans les échecs, il ne représente qu ’ une faible pièce qui dépend de la cohésion des autres figures. 20 L ’ analogie biblique est évidente, voir 1. Cor. 12, 12 - 31 : « Car, comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu ’ un seul corps, ainsi en est-il de Christ. [ … ] » 21 Cessoles, Le Jeu des échecs, éd. Antoine Ghislain, p. 137. 22 Quant aux passages ajoutés relatifs à la figure de Néron dans Le Jeu, Vignay a très probablement puisé dans La Légende dorée (voir Cessoles, Le Jeu des échecs, éd. Antoine Ghislain, p. 144). Voir aussi Silvère Menegaldo, « Les faiz Neron le cruel homme. La figure de Néron dans quelques textes français du Moyen Âge », dans Figures du tyran antique au Moyen Âge et à la Renaissance. Caligula, Néron et les autres, éd. Denis Bjaï et Silvère Menegaldo, Paris, Klincksieck, 2009, p. 33 - 56, ici p. 34. 108 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="109"?> Les yeux mutilés : cécité et connaissance Le tissage métaphorique qui relie le jeu d ’ échecs au corps a comme finalité l ’ inscription des vertus (enseignées) à même le corps. Or, avant que le destinataire ne puisse intégrer la morale transmise, il s ’ agit de lui faire comprendre en quoi consiste le bon entendement. Pour amener le lecteur à la ‘ bonne vue ’ , Jacques de Cessoles évoque l ’ exemple de Démocrite 23 : « Legimus Deometrium philosophum sibu oculos eruisse, ne videret bene esse malis et iniustis » (47/ 48). Vignay suit l ’ original quasi littéralement : « Et aussi lisons nous de Demetrius philosophe qui se fist crever les deux yeulx. Affin qu ’ il ne vist le bien que les mauvais avoient : et les maleureté ; et les peines des bons lesquelles ils souffroient chacun jour. (f. [ii] v o ) », ainsi que Ferron : « Aussi lisons nous que Democrite, le philosophe, se creva les yeulx si que il ne veïst que nul bien venist aus mauvaises genz et sans droiture (130) 24 . » Chez le philosophe présocratique, l ’ automutilation oculaire est motivée par le mépris des injustices du monde, dont il ne supporte plus la vue. Après quelques digressions, le cas de Démocrite est évoqué de nouveau, cette fois-ci pour expliquer que la crevaison des yeux sert à augmenter la capacité de la vue intérieure : Deometrium philosophum legimus sibi oculos eruisse, ut vegetatiores et acutiores cogitationes haberet. Multi enim debiles visu corporis vel carentes visione corporea in inventionibus accutiores fuerunt (71/ 72 f.) Et pource que la veue corporelle empeche aucunesfois a penser aux choses prouffitables lisons nous que Demetrien le philosophe se fist crever les yeulx ainsi qu ’ il eust plus agüe pensee et plus esmeue en la philosophie (f. [iii] v o f. [iiii]r o ) Et pour ce que la veüe corporelle empesche aucune foiz a avoir cougnoissance des choses soustilles, nous lisons que Democrite, le philosophe, se creva les yeulx a fin qu ’ il eüst meilleur entendement. (132) Les traductions de Vignay et de Ferron sont sensibles à l ’ original latin en ce qu ’ elles retiennent le lien entre la « déficience visuelle » et l ’ entendement élevé. Cessoles mobilise à cet égard la catégorie de l ’ inventio : or, celle-ci désigne moins ici la recherche proprement rhétorique ou oratoire d ’ un sujet discursif que la faculté de composer de manière ingénieuse ses images intérieures. Tout comme le jeu d ’ échecs entraîne particulièrement bien la 23 De manière générale, les noms des personnages mentionnés dans les exempla diffèrent souvent d ’ un manuscrit à l ’ autre. Certains traducteurs choisissent l ’ anonymat pour les personnages. 24 Pour toute référence à la traduction de Jean Ferron, nous renvoyons à : Jacques de Cessoles, Le Jeu des eschaz moralisé, trad. Jean Ferron (1347), éd. Alain Collet, Paris, Honoré Champion, « Les Classiques français du Moyen Âge », 1999. Mutilations exemplaires 109 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="110"?> faculté combinatoire, le but du Liber de moribus est de susciter chez son lecteur la capacité à mieux piloter son flux de pensées. Le choix des termes qui soulignent l ’ acuité (« plus aiguë pensee ») et la subtilité de la pensée (« cougnoissance des choses soustilles ») laisse supposer que nos deux traducteurs étaient familiers avec le concept d ’ imagines agentes. Surtout la notion de subtilité (subtilitas) utilisée pour caractériser l ’ energeia de ces images réapparaît dans les théories de la perception selon lesquelles les images extérieures sont transportées par le biais du pneuma (lat. spiritus) à l ’ intérieur du corps 25 . L ’ idée que la perte de la vision externe augmenterait les capacités intellectuelles internes trouve finalement ses racines dans la phantasmatologie prémoderne, selon laquelle les imagines venant de l ’ extérieur (transmises par les organes sensoriels) sont en concurrence avec les images qui se forment à l ’ intérieur du cerveau. Comme Vignay l ’ évoque lui-même, le lien entre cécité et entendement supérieur est un topos bien ancien : « Et sont moult de gent qui ont foible veue, ou perdue du tout, qui sont plus aguz a trouver et a penser aucunes nouvelletez. » (f. [iiii] r o ) La propension à l ’ inventio semble être propre aux non-voyants. Il n ’ est donc pas surprenant que l ’ exemple de Démocrite soit suivi de celui de Didimus, l ’ évêque aveugle d ’ Alexandre le Grand : Propter cuius intellectus et ingenii subtilitatem legimus magnum Anthonium heremitam ipsum Didimum episcopum visitasse et inter verba consolatoria dixisse: si dolebat Didimus oculorum lumen perdidisse. Cui com respondisset Didimus: miror, sy non credis me dolere, respondisse fertur Anthonius: Ymmo, pater, mirror te hoc dolere perdidisse, quod in corpore habeas commune cum bestiis, cum recolis te habere in mente, quod habes commune cum angelis. (73/ 74 s.) Aussi comme estoit Didimus philosophe qui fu evesque d ’ Alixandre qui, puisque il ne vit goute, fu il de noble entendement que Gregoire Nazantenien et Jeroisme, prestre de l ’ Eglise de Romme et cardinal, furent puis ses desciples en celui temps [ … ]. Et Didimus meismes, puiqu ’ il ot la veue perdue, fu de si noble entendement que il fist en ses escoles moult nobles desciples souz li, et que Anthoine le Grant qui estoit hermite ou desert le vint veoir, et entre les autres paroles, quant il l ’ ot reconforté, li demanda il se il se doloit moult de ce que il avoit la veue perdue. Et Didimus li respondi: “ Je me merveille que tu, qui es sage homme, ne cuides que je m ’ en deuille moult. ” Et Anthoine li dist: “ Cerstes, biau pere, mais je me merveille moult que tu te dois doloir d ’ avoir perdu ce que tu avoies commun avec les bestes quant il te demeure en ta pensée ce que tu as commun avec les anges ” . (f. [iiii] r o ) L ’ observation de saint Antoine suggère une distinction entre les sens externes - que Démocrite aurait en commun avec les bêtes - et les « yeux intérieurs » qu ’ il partagerait avec les anges. Muni d ’ un intellectus, l ’ homme possède en effet 25 Reich, « Blindheit und Verstümmelung », p. 190. 110 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="111"?> une autre capacité à recevoir et accueillir des imagines en lui. Le texte latin, qui souligne également la subtilité des pensées intérieures (« ingenii subitilitatem »), renvoie à l ’ intellectus qui, au sein de la physiologie cérébrale prémoderne, représente précisément la zone du ventricule moyen du cerveau qui est responsable de la communication avec le transcendant. Dans le modèle cérébral physiologique à trois ventricules - dont la représentation la plus connue est celle de Robert Fludd (fig. 1) - , le ventricule moyen est en effet partiellement subdivisé en deux parties : la ratio - faculté de raisonnement responsable de l ’ évaluation et du traitement des images intérieures - et l ’ intellectus, qui constitue en quelque sorte la porte d ’ entrée des imagines transcendantes. Figure 1 : Robert Fludd, Utrisque cosmi maioris scilicet et minoris metaphysica (1619), t. II (I,i,x), dans De triplici anima in corpore visione (© wikimedia commons) Les sens internes bien développés de Dydimus lui permettent d ’ établir cette sorte de communication transcendantale, le faisant entrer en communion avec les anges (« commune cum angelis »). La cécité n ’ est donc pas seulement préférable à la vue, elle permet à l ’ homme de surmonter plus facilement sa nature animale. Or, le but didactique du Liber de moribus ne consiste pas à donner une leçon en physiologie cérébrale, ni à encourager le lecteur à se crever les yeux. La correspondance entre cécité et connaissance, incarnée par la figure de l ’ aveugle voyant, permet d ’ enseigner au lecteur l ’ importance de savoir maîtriser et guider le flux de ses pensées. Par analogie, les processus intérieurs deviennent Mutilations exemplaires 111 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="112"?> lisibles en se traduisant sur le corps. C ’ est pour cette raison que le démembrement de Nabuchodonosor et l ’ aveuglement de Démocrite occupent une place programmatique au tout début du texte. Or, il faut lire ces corps mutilés dans une perspective d ’ intériorisation, de transmission d ’ une morale qui se manifeste par et dans le corps selon le principe grec de la kaloskagathia, promulguant l ’ idéal d ’ une correspondance entre l ’ apparence physique et la beauté de l ’ âme. Mutilations moralisées : du corps à la vertu Björn Reich décrit à juste titre le Liber de moribus comme un véritable « panoptique de cruautés 26 ». Certes, tous les exempla qui le composent ne racontent pas des mutilations corporelles, mais les brutalités et punitions touchant au corps demeurent néanmoins omniprésentes au fil des chapitres. Ainsi nous lisons, dans le chapitre consacré aux vicaires, qu ’ Anaxarche, menacé de se faire couper la langue, se la tranche et la crache au visage de son bourreau, voulant éviter que quiconque ait le pouvoir sur cette partie de son corps 27 . L ’ odieuse avarice de Septimuleius le pousse à décapiter son ancien ami Gracchus, et il empale la tête sur une lance qu ’ il porte à travers les rues de Rome, afin d ’ obtenir l ’ équivalent de son poids en or 28 . Pour avertir des effets d ’ amollissement par la volupté, Cessoles évoque la fable de la fontaine des Sirènes qui « enlevait le sexe aux hommes » qui s ’ en approchaient 29 . Et ce ne sont que quelques exemples parmi tant d ’ autres. Le fait que ces récits soient souvent inspirés des exempla courants montre que la portée symbolique du corps ne constitue pas un trait spécifique du Liber et de ses traductions, mais que la culture prémoderne en général attribue une valeur déictique aux représentations visuelles du corps 30 . Dans les chapitres du roi et de la reine, huit exempla sur onze mettent en scène le corps, qui, menacé, torturé, violé, 26 Reich, « Blindheit und Verstümmelung », p. 192. 27 Sur la bouche élanguée, voir la contribution de Dominique Brancher dans ce volume. Pour retrouver plus facilement les exempla en question, nous renvoyons à la traduction française du Liber par Jean-Michel Mehl : Jacques de Cessoles, Le Livre du jeu d ’ échecs, ou la société idéale au Moyen Age, XIII e siècle, trad. et présenté par Jean-Michel Mehl, Paris, Stock, « Moyen Âge », 1995, ici p. 95. 28 Cessoles, Le Livre du jeu d ’ échecs, trad. Mehl, p. 130 - 131. 29 Ibid., p. 138. 30 Voir Ludwig Jäger et Horst Wenzel, éds., Deixis und Evidenz, Freiburg, Rombach, 2008 ; Horst Wenzel, « Wahrnehmung und Deixis. Zur Poetik der Sichtbarkeit in der höfischen Literatur », dans Visualisierungsstrategien in mittelalterlichen Bildern und Texten, éd. Horst Wenzel et Stephen Jaeger, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 2006, p. 139 - 166, ici p. 164. 112 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="113"?> empalé, est toujours sujet à moralisation. Nous en retenons deux, qui mettent au centre la mutilation. Un jeune homme tombe éperdument amoureux de la fille de Pisistrate au point de l ’ embrasser alors qu ’ elle passe avec sa mère ; une audace pour laquelle la mère réclame immédiatement la peine de mort (« requireret supplicium capitale », 89/ 90), ce que le père de la jeune fille empêche. Même si l ’ on n ’ en arrive pas ici à cette extrémité, l ’ ablation de cette partie « malade » du corps (la tête) est au centre de la réflexion : Et de ce nous dit Valerien un exemple piteux en son temps il fut un noble jouvencel qui estoit espris tres ardemment de la fille du Pusatique, duc d ’ Athenes, qui estoit belle et vierge. Si que ce jouvencel se mist tant en aguait que il trouva la pucelle seule, fors de sa mere, et la baisa. Pour laquele chose la mere fut moult doulente et courroucee, et tant quelle requist au duc que le jouvencel fust puniz par la teste couper. Et le duc respondy : « Dame, si nous occions ainsi ceulx qui nous ayment, comment et de quelle mort ferons nous mourir nos ennemis ? ». Et ceste parolle dite de la parole du prince vint de la racine de debonnaireté et de humilité, et ainsi le duc souffri paisiblement le duc l ’ injure de sa fille et de sa femme. (f. [v] v o ) La traduction de Ferron n ’ est guère différente 31 . Dans les deux variantes, la décapitation du jouvenceau passe pour une mesure disproportionnée. La réponse du duc atténue la gravité de l ’ infraction et sert d ’ exemple de mansuétude. L ’ histoire de la traîtresse Resmonde - selon la traduction de Ferron, anonyme chez Vignay - clôt le livre de la reine. Elle est censée apprendre au lecteur que « les filles doivent estre gardee en toute chasteté et en toute continence dont nous lisons que « aucune vierges et plusieurs par leur honneste continence sont venues a la haultesse de dignité royal. » (f. [xiii] v o ) Lorsque le roi hongrois Catanus se rend en Lombardie et assiège la ville sur laquelle règne la duchesse en question, celle-ci s ’ enflamme d ’ amour pour lui en raison de la beauté de son corps et lui remet le château. Le roi passe la nuit avec elle, mais le lendemain, il la fait violer par douze de ses hommes et finit par l ’ exécuter de la manière la plus cruelle : Et quand cestuy roy de Hongie ot prise celle cité ainsi comme j ’ ai dit devant. Il print la duchesse par mariaige et fut avecques elle une seule nuyt pour acomplir son serment. Et lendemain au matin il la livra a douze ribaus pour le despire [la violer]. Et au tiers jour, il fist chauffer une broche de fer tant qu ’ il le fut toute rouge par la force du feu, et luy fust bouter par la nature jusques à la gorge : et dist tel la femme qui est luxurieuse et pour acomplir la luxure a trahy la cité doit avoir tel mary. (f. [xiii] v o ) 31 Cf. Cessoles, Le Jeu des eschaz, trad. Ferron, p. 133 - 134. Mutilations exemplaires 113 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="114"?> Le châtiment est mis en scène comme une punition transversale puisque le pieu est enfoncé dans « la nature », la « claustra pudoris » (155/ 156), c ’ est-à-dire le sexe de la duchesse, et ressort par la bouche 32 . Cet empalement symbolise une culpabilité double : à la fois son impudicité et sa trahison. En même temps, le corps transpercé devient un signe visible et une image frappante de la leçon transmise : dans ce cas, qu ’ une reine doit avoir de la discipline et de la pudeur. L ’ exemple négatif de Resmonde montre au destinataire, de manière drastique, à quoi peut mener un manquement à ces vertus. L ’ image tire son caractère impressionnant, ou son energeia, du corps cruellement violé de la duchesse. La Rhetorica ad Herennium souligne que de telles images ont un impact particulièrement fort sur l ’ appareil visuel interne du lecteur : Il nous faudra donc former des images du genre de celles qui peuvent être conservées très longtemps en mémoire [in memoria diutissime potest haber]. Ce sera le cas si nous établissons des similitudes aussi frappantes que possible ; si nous employons des images qui ne soient ni muettes ni floues mais qui soient en action [agentes imagines] ; si nous leur conférons une beauté exceptionnelle ou une laideur singulière [unicam turpitudinem] ; [ … ] si nous enlaidissons un objet que nous présenterons par exemple souillé de sang [cruentam] ou de boue ou barbouillé de rouge pour que l ’ aspect soit plus caractéristique ; [ … ]. Car ce sont les mêmes choses que nous nous rappelons aisément dans la réalité et que nous retenons facilement quand nous les imaginons et que nous les caractérisons bien. Mais il faudra faire ceci : repasser souvent rapidement dans l ’ esprit les premiers emplacements de chaque série pour rafraîchir le souvenir des images 33 . Selon la Rhétorique ad Herennium, les images frappantes (« agentes imagines ») ont un effet spécialement évocateur, car le grotesque, la laideur et le sanglant s ’ impriment particulièrement bien dans l ’ esprit. Il s ’ agit sans doute là d ’ un autre objectif essentiel des nombreuses mutilations auxquelles le lecteur est confronté, car c ’ est ainsi que les histoires (et l ’ enseignement qu ’ elles véhiculent) restent particulièrement bien en mémoire. À partir du corps empalé de Resmonde, toute son histoire (et la morale qui y est associée) peut être déployée. Son comportement est mis en contraste avec celui de ses filles. En effet, pour ne pas être abusées par les conquérants hongrois, celles-ci imaginent un stratagème singulier : elles s ’ attachent de la viande de poulet crue sous les seins et les aisselles, de sorte que la sueur la rende putride et que l ’ odeur désagréable repousse les hommes 34 . Le rapport entre intérieur et extérieur 32 Le lien entre mutilation et violation est étudié par Natalie Grande dans ce présent volume. 33 Rhétorique à Herennius, III, 37, éd. par Guy Achard, Paris, Les Belles Lettres, 2022, p. 122 - 123. Pour l ’ original latin, voir Rhetorica ad Herennium, éd. et trad. par Theordor Nüßlein, Zürich, Artemis & Winkler, 1994, Ch. 3, XXII, p. 37. 34 Cessoles, Le Jeu des echez, trad. Vignay, f. [xiii] r o . 114 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="115"?> s ’ entrecroise de manière chiasmatique chez la mère et ses filles : la mère est belle à l ’ extérieur mais corrompue à l ’ intérieur, tandis que ses filles ont une odeur fétide mais se distinguent en réalité par la pureté de leur intention. Mutilations en série Si l ’ agencement des récits peut paraître peu systématique, il n ’ est pourtant pas aléatoire. Certains exempla forment même des groupes narratifs sur un thème précis, de même que certains personnages réapparaissent dans des chapitres distincts. Il en est ainsi de Démocrite. On l ’ a déjà rencontré au premier livre où il revêtait la figure paradoxale de l ’ aveugle voyant. Le philosophe ressurgit dans la troisième partie, celle adressée au peuple, dans le chapitre sur les notaires (les clercs) et les tisserands. Étant donné que ces artisans sont souvent sollicités par des femmes, lors des achats de tissus par exemple, il est particulièrement important qu ’ ils soient honnêtes et pudiques. Soit par prévention, soit en conséquence, la crevaison des yeux est donc recommandée comme garante de continence et de chasteté. La série d ’ exemples qui en parlent, quatre au total, a pour thème le visage : si ce dernier est non seulement porteur des yeux - les organes sensoriels qui sont le plus immédiatement confrontés à la tentation - , il est aussi siège de la beauté, susceptible de séduire des tiers. Nous avons constaté que cette série a connu, à son tour, une mutilation par omission. L ’ édition de 1505, celle sur laquelle nous nous basons pour nos analyses, fait l ’ économie d ’ un exemplum assez long. Une lecture comparée, accompagnant Vignay de Cessoles et de Ferron, nous paraît donc indispensable : Getulianus [Tertullianus] refert, Demetrium philosophum excecasse se ipsum, eo quod mulieres aspicere sine carnis concupiscentia non valebat. Valerianus recitavit quod quidam excellentis pulchritudinis adolescens, Spuria nomine, licet esset castissimus, quia sua pulchritudine plurimum feminarum solicitabat oculos et ex hoc viris et parentibus earum se suspectum sentiens, oris decorem vulneribus confodit faciem totam lanceolis ferreis aravit, deformitatem faciei sanctitatis sue fidem magis quam pulchritudinem irritamentum aliene libidinis esse maluit. Legimus sanctimonialem virginem, eo quod oculorum pulchritudine regem quendam absque tamen sua culpa solicitaverat, sibi oculos eruisse regique solicitato eos misisse pro munere. Platonem philosophum legimus ditissimum patriam et patrimonium reliquisse et achademiam elegisse, villam ab urbe procul non solum desertam, sed etiam pestilentem, ut curs et assiduitati morborum libidinis inpetum frangeret, unde et plures eius discipuli sibi ipsis oculus effoderunt. (492/ 498) Titulien nous raconte que le philosophe Démocrite se fist crever les yeux pour qu ’ il ne pouvoit regarder les femmes sans convoitise de chair. Et si lisons aussi que une nonnain vierge se fist crever les deux yeux pource que pour la tresgrant beauté elle avoit esmeu ung roy a luy aymer, auquel elle envoya les yeulx en present. Et lisons Mutilations exemplaires 115 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="116"?> aussi que Platon philosophe tres riche avoit laissié la terre et son païs et avoit esleu sa maison en Achadenne une ville qui n ’ estoit tant seullement desert mais estoit pleine de pestilence. Affin que par la paour de la cure et la contenance qu ’ il pourvoit ilec souffrir il peust eschever les chaleurs de luxure. Et plusieurs de ses disciples mesmes firent ainsi. (f. [xxxiiii] r o ) Terculian dit que Demecre .I. philosophe se creva les yeulx pour ce qu ’ il ne pouoit veoir feme qu ’ il ne fust esmeü. Valere raconte qu ’ il fu .I. trop beaux jennes homs qui avoit nom Spuiria. Si n ’ estoit feme qu ’ il n ’ atrahist a lui par son beau regart et pour ce le heoient forment les amis aus femes et le senti bien. Si detrancha et defist tout son visage poru ce qu ’ il otast aus femes toute leur mauvaise volenté et qu ’ il ne fust occasion de leur mal. Il fu aussi une nounain virge qui par son regart avoit si attrait . I. roy qu ’ il la vouloit a force avoit. Si sot que c ’ estoit pour cela. Elle creva ses yeulx et le envoya au roy en present. Platon le maistre des philosophes laissa son païs et son patremoine et ala demourer en Echadeine loing de la cité, et estoit .I. païs desert et tempesteux pour ce que par ces tempestes les mouvements de con corps fussent restrains et anneantez, et pluseurs de ses disciples se crevent les yeux pour ceste cause. (175/ 176) En chef de file, on retrouve Démocrite (1), dont la crevaison des yeux vise cette fois-ci une pulsion moins noble, puisqu ’ elle sert à ne plus voir la source du désir : les femmes. L ’ histoire du jeune Spurina (2) - qui est omise dans l ’ imprimé de 1504, mais présente dans la traduction de 1347 où Vignay reprend de très près les Dicta et Facta de Valère Maxime 35 - traite de la question de la chasteté en inversant les perspectives, ainsi que les genres. Cet adolescent étrusque, doté d ’ une beauté exquise, se juge lui-même obstacle à la chasteté des femmes, qui avalent de leurs regards le beau jouvenceau. Ce dernier, en revanche, ne subit aucune tentation et s ’ automutile pour la cause publique 36 . Dans le cas de la nonne (3), qu ’ un des éditeurs de Cessoles identifie à sainte Amale, ce sont ses yeux qui deviennent le locus peccati puisqu ’ ils attirent l ’ attention d ’ un roi. Dans un geste sordide, la vierge lui envoie ses globes oculaires en cadeau, éliminant par cet acte la source même du péché. Faut-il comprendre ce curieux présent comme un aveu ou comme une accusation de complicité ? Enfin, les disciples de Platon (4), retirés avec leur maître dans une 35 La raison de cette omission demeure obscure sachant que Vignay maniait assez librement les exempla, mobilisant des sources bien diverses. 36 Pour la fortune de l ’ exemplum de Spurina à la Renaissance, voir Bénédicte Boudou, « La mutilation de Spurina sous le scalpel de Montaigne (Essais, II, 33) », dans Métamorphoses de la laideur, études réunies par Liliane Picciola, Nanterre, « Littérales » n o 36, 2005, p. 89 - 104 ; Sofina Dembruk, « Les paradoxes de la mollesse et le cas de Spurina : pour une laideur virile ? », dans Mollesses renaissantes : défaillances et assouplissement du masculin, éd. Daniel Maira, avec la collaboration de Freya Baur et Teodoro Patera, Genève, Droz, 2021, p. 93 - 112. 116 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="117"?> villa déserte afin de fuir les assauts urbains du désir, s ’ arrachent les yeux. Les exemples oculaires suivent ici le principe biblique des membres pêcheurs dont le croyant doit se débarrasser en cas de tentation : « Et si ton œ il est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi ; mieux vaut pour toi entrer dans la vie n ’ ayant qu ’ un œ il, que d ’ avoir deux yeux et d ’ être jeté dans le feu de la géhenne. » (Mathieu 18, 9) C ’ est dans le livre des alphins que l ’ on trouve une deuxième série d ’ exempla autour de la mutilation. Sur l ’ échiquier de Cessoles, les pions des alphins - pièces qui n ’ existent plus dans les échecs modernes - sont les figurines représentant le pouvoir judiciaire. Dans ce chapitre sont alors relatés des exemples qui servent à transmettre aux juges les valeurs nécessaires à l ’ exercice vertueux de leur fonction. Que les corps écorchés intègrent cet enseignement paraît moins habituel : (H)elimant raconte que Cambyse de Perse fut si esmeuz cruellement contre un juge que par envie et par hayne [avoit condamné] ung homme [qu ’ il haissait] et sans cause il fist ecorché le juge vif. Et fist étendre le cuir du juge sur le siège ou il l ’ avoit jugé. Et fist juge le fils de celluy et le fist veoir au siège son père sur la peau assis qu ’ il bougast à iuger faulcement. Et doutant la peine de son père il fist justice et droicture sans chanceller. (f. [xv] r o ) Une fois de plus, les excès contre le corps dépassent l ’ imaginable. Cambyse laisse écorcher vif un de ces juges en raison de sa corruptibilité. Punition grave mais juste, l ’ écorchement est censé servir d ’ avertissement au fils qui succède à son père vénal. À l ’ encontre de l ’ exemple sur Evilmerodes, qui inaugurait le premier livre, l ’ écorchage ne crée pas de disjonction, mais une forme de continuité transgénérationnelle, aussi grotesque soit-elle : la peau paternelle sert à revêtir le siège du futur juge, créant une sorte de memoria cutanée pour le fils. Cet exemple, loin de demeurer isolé, déclenche une série narrative traitant de la bonne jurisprudence. Il est notamment question d ’ un magistrat - anonyme chez Vignay, nommé Zaleugus chez Cessoles et Ferron - qui retient comme loi la crevaison des yeux pour punir l ’ adultère. Peu après, ce sera ironiquement son propre fils qui sera attrapé en flagrant délit : Valère raconte en son livre que comme le fils d ’ un des consuls de Rome eust este prins en adultère et pour ce cas il [devait] perdre les deux yeulx selon les loix. Mais pour l ’ amour du père tous ceux de la cité de Rome contredisoient ce jugement. Et en attendant un peu les consuls furent enclins aux prières du peuple mais cestuy consul [punit] le malfaicteur pource que il ne vouloit pas que la loy qu ’ il avoit ordonnée fust corrompue en nulle manière et que son fils avoit [ … ] aperder les deux yeulx il requist que l ’ en crevast a son filz ung œ il et a luy l ’ autre. Si que la saige de veoir demourast a tous deux. (f. [xv] r o ) Mutilations exemplaires 117 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="118"?> Nonobstant la remise de peine que le conseil est prêt à accorder au coupable, le père insiste sur une exécution conforme à la législation, à une exception près : il laisse découper un œ il chez son fils, et l ’ autre chez lui-même. Cette peine partagée découle de l ’ idée d ’ un « corps officiel » transgénérationnel. C ’ est que la fonction du juge se transmet de père en fils, comme on l ’ a vu dans l ’ exemple précédent. Or, un futur magistrat aveugle mettrait en péril le ministère entier. Pour éviter d ’ endommager le corps officiel, la ruse du vieux juge consiste à interpréter la notion de corps au sens large de « corps de famille » : dans une telle optique, la peine serait applicable au fils et au père qui forment l ’ ensemble d ’ un même corps (officiel et familial). La sagesse et le bon entendement du père permettent l ’ application de la loi, tout en faisant en sorte que le père et le fils conservent la vue. Conclusion : la morale par la mutilation Les corps occupent une place centrale dans le Liber de moribus. C ’ est à partir d ’ eux que toute la dynamique des exempla se déploie : ils sont tués, estropiés, amputés, battus et presque décapités, écorchés, violés et mordus. L ’ effet produit par ces mutilations exemplaires ne se limite pas aux tableaux mémoriels visant la transmission d ’ une vertu spécifique. Comme le suggère Björn Reich 37 , la fonction potentielle des exempla peut être décrite par trois termes fondamentaux : premièrement, ils servent à illustrer des vertus ou des vices et remplissent donc une fonction descriptive et explicative (illustratio). Deuxièmement, ils contribuent à ce que le destinataire non seulement perçoive l ’ enseignement transmis, mais qu ’ il l ’ intériorise également. Pour ce faire, sont utilisées des stratégies rhétoriques qui stimulent l ’ imagination du récepteur de telle sorte que les exempla s ’ inscrivent à leur tour dans le corps ou la memoria du récepteur (imaginatio). Cela entraîne un double effet : d ’ une part, le récepteur peut mieux se souvenir des histoires grâce à l ’ impression produite sur sa mémoire (memoratio) et, d ’ autre part, il peut être incité à réfléchir sur l ’ ensemble du corpus (reflexio rationale). Ainsi, l ’ intégralité de l ’ appareil perceptif est affectée et le récepteur est poussé vers la vertu aussi bien inconsciemment (par la création rhétorique d ’ affects) que consciemment (par la réflexion). C ’ est précisément pour stimuler l ’ imaginatio que les mutilations corporelles sont d ’ une efficacité redoutable. Troisièmement, les exempla 37 Björn Reich, « Die “ Geschichte zweier Kaufleute ” . Zur Polysemie von Exempelerzählungen anhand eines Beispiels aus dem Schachbuch Heinrichs von Beringen », dans narratio und moralisatio, éd. Björn Reich et Christoph Schanze, BmE Themenhefte, vol. 1, Oldenburg, 2018, p. 101 - 122. 118 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="119"?> peuvent être importants pour une autre fonction encore, celle d ’ ostentio. Les exemples les plus longs présentent souvent une plus-value narrative non négligeable, que les auteurs utilisent pour stimuler une réflexion plus approfondie, qui va au-delà des vertus concrètement transmises et qui permet au destinataire d ’ entrevoir l ’ ordre divin ou une autre vérité supérieure (ostentio). Cependant, tous les exempla ne possèdent pas un niveau d ’ ostentio. Beaucoup d ’ entre eux ne remplissent que les deux premières fonctions, celle d ’ illustratio et d ’ imaginatio, les plus courts et les plus concis se limitant même à l ’ acte illustratif. Mais les exemples individuels s ’ inscrivent de toute façon dans le contexte global du texte et forment un horizon fermé d ’ instructions morales. À première vue, les versions françaises du Liber de moribus ne présentent que peu de modifications significatives par rapport au modèle latin, contrairement aux adaptations en vers allemandes, beaucoup plus originales, autonomes et qui montrent même parfois une certaine envie d ’ amplifier les déformations corporelles décrites et de les rendre encore plus saillantes. Mais cela ne change rien à la tendance de fond : le rapport entre l ’ intérieur et l ’ extérieur, entre l ’ être et le paraître, est constamment mis au centre de l ’ enseignement moral, ainsi que l ’ injonction à la vision juste qui va de pair avec une maîtrise des sens internes et une régulation des imagines. Il ne s ’ agit pas ici d ’ une interprétation cohérente de tous les motifs du corps mutilé et de leur disposition. Ce n ’ est généralement pas le but des textes euxmêmes - ils fonctionnent comme des formes ouvertes qui travaillent avec toutes sortes d ’ associations d ’ idées afin de susciter la réflexion et la discussion. Et pourtant, les images ne sont pas choisies au hasard. Le fait que les corps déformés ou mutilés interviennent dans la formation d ’ « images fortes » est devenu, nous l ’ espérons, une évidence. Il n ’ est donc pas surprenant que ces mutilations médiévales gardent toute leur virulence jusqu ’ à la première modernité. Bibliographie Sources Jacques de Cessoles. Le Jeu des echez, nouvellement imprimé à Paris, trad. Jean de Vignay, Paris, Antoine Vérard, 1504. Jacques de Cessoles. Le Livre du jeu d ’ échecs, ou la société idéale au Moyen Age, XIII e siècle, trad. et présenté par Jean-Michel Mehl, Paris, Stock, « Moyen Âge », 1995. Jacques de Cessoles. Le Jeu des eschaz moralisé, trad. Jean Ferron (1347), éd. Alain Collet, Paris, Honoré Champion, « Les Classiques français du Moyen Âge », 1999. Jacques de Cessoles. Le Jeu des échecs moralisé traduit par Jean de Vignay, édition critique d ’ un texte représentatif de la culture du XIV e siècle, éd. Antoine Ghislain, thèse soumise Mutilations exemplaires 119 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="120"?> à la Faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain, sous la direction de Mattia Cavagna, 2021. Das Schachzabelbuch Kunrats von Ammenhausen, Mönchs und Leutpriesters zu Stein am Rhein. Nebst den Schachbüchern des Jakob von Cessole und des Jakob Mennel, mit einem Exkurs über das mittelalterliche Schachspiel von v. Heydebrand und der Lasa, éd. Ferdinand Vetter, Frauenfeld, Huber, 1892. Rhetorica ad Herennium, éd. et trad. Theordor Nüßlein, Zürich, Artemis & Winkler, 1994. Rhétorique à Herennius, éd. Guy Achard, Paris, Les Belles Lettres, 2022. Études Boudou, Bénédicte. « La mutilation de Spurina sous le scalpel de Montaigne (Essais, II, 33) », dans Métamorphoses de la laideur, éd. Liliane Picciola, Nanterre, « Littérales » n o 36, 2005, p. 89 - 104. Dembruk, Sofina. « Les paradoxes de la mollesse et le cas de Spurina : pour une laideur virile ? », dans Mollesses renaissantes : défaillances et assouplissement du masculin, éd. Daniel Maira, avec la collaboration de Freya Baur et Teodoro Patera, Genève, Droz, 2021, p. 93 - 112. Evdokimova, Ludmilla. « Deux types de traduction au milieu du XVI e siècle : Jean de Vignay et Jean Ferron, traducteurs du Libellus de ludo scachorum de Jacques de Cessoles », dans In Principio fuit Interpres, éd. Alessandra Petrina et Monica Santini, Turnhout, Brepols, 2013, p. 49 - 61. Ghislain, Antoine. « Évolution d ’ un traducteur : Jean de Vignay entre le Miroir historial et le Jeu des échecs moralisé », TranScript, vol. 1, n o 1, 2022, p. 79 - 104. Jäger, Ludwig et Horst Wenzel, éds. Deixis und Evidenz, Freiburg, Rombach, 2008. Jourdan, Julie. « Les exempla en image : du Jeu des échecs moralisés au Ci nous dit », dans Quand l ’ image relit le texte. Regards croisés sur les manuscrits médiévaux, éd. Sandrine Hériché-Pradeau et Maud Pérez-Simon, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2013, p. 233 - 246. Mehl, Jean-Michel. « L ’ exemplum chez Jacques de Cessoles », Moyen Age, vol. 84, 1978, p. 227 - 236. Menegaldo, Silvère. « Les faiz Neron le cruel homme. La figure de Néron dans quelques textes français du Moyen Âge », dans Figures du tyran antique au Moyen Âge et à la Renaissance. Caligula, Néron et les autres, éd. Denis Bjaï et Silvère Menegaldo, Paris, Klincksieck, 2009, p. 33 - 56. Payen, Agnès et Sylvie Lefèvre. « Jacques de Cessoles », dans Dictionnaire des lettres françaises : le Moyen Âge, éd. Geneviève Hasenohr et Michel Zink, Paris, Fayard, 1992, p. 728 - 731. Plessow, Oliver. « Die Schachbildlichkeit als Gesellschaftsmetapher », dans Mittelalterliche Schachzabelbücher zwischen Spielsymbolik und Wertevermittlung. Der Schachtraktat des Jacobus de Cessolis im Kontext seiner spätmittelalterlichen Rezeption, Münster, Rhema, 2007, p. 18 - 45. Reich, Björn. « Die “ Geschichte zweier Kaufleute ” . Zur Polysemie von Exempelerzählungen anhand eines Beispiels aus dem Schachbuch Heinrichs von Beringen », dans 120 Sofina Dembruk / Björn Reich Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="121"?> narratio und moralisatio, éd. Björn Reich et Christoph Schanze, BmE Themenhefte, vol. 1, Oldenburg, 2018, p. 101 - 122. Reich, Björn. « Blindheit und Verstümmelung in Jakobus ’ de Cessolis Liber de moribus und seinen italienischen Bearbeitungen », dans La Renaissance « trop en corps », éd. Sofina Dembruk, Olivier Chiquet, Claudia Jacobi et Ioana Manea, Heidelberg, Winter, « Studia Romanica », 2023, p. 185 - 199. Reich, Björn. Spiel und Moral. Zur Nutzung von Schach-, Würfel- und Kartenspielen in der moralischen Erziehung im Mittelalter und der Frühen Neuzeit. Habilitationsschrift zur Erlangung der Lehrbefähigung für das Fach Germanistik, présentée le 30 novembre 2018 auprès de la Philosophische Fakultät II der Humboldt Universität zu Berlin, à paraître dans un supplément de la revue Zeitschrift für deutsches Altertum und deutsche Literatur. Schmidt, Gerard F. « Einleitung », dans Das Schachzabelbuch des Jacobus de Cessolis, O. P. in mittelhochdeutscher Prosa-Übersetzung, éd. Gerard F. Schmidt, Berlin, Schmidt, 1961, p. 7 - 24. Simon, Ralf. « Imagines agentes. Metapherntheorie aus dem Blickwinkel der memoria », Rhetorik Jahrbuch, vol. 20, 2002, p. 18 - 39. Wenzel, Horst. « Wahrnehmung und Deixis. Zur Poetik der Sichtbarkeit in der höfischen Literatur », dans Visualisierungsstrategien in mittelalterlichen Bildern und Texten, éd. Horst Wenzel et Stephen Jaeger, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 2006, p. 139 - 166. Mutilations exemplaires 121 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-006 <?page no="123"?> Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie : l ’ automutilation chez Jeanne des Anges et Louise du Néant Marie Guthmüller (Humboldt-Universität zu Berlin) Glissements discursifs de l ’ automutilation entre le milieu du XVII e et le dernier tiers du XIX e Dans son étude Psyche on the Skin. A History of Self-Harm de 2017, l ’ historienne Sarah Chaney démontre comment l ’ automutilation devient, en Angleterre, un symptôme psychopathologique à part entière à la fin du XIX e siècle. Chaney retrace la façon dont l ’ automutilation passe, dans le contexte d ’ une science psychiatrique en pleine expansion, du statut de pratique à motivation religieuse, située entre autopunition et dépassement du moi, à celui de symptôme psychopathologique. Et elle nuance davantage cette évolution : après avoir été située d ’ abord longtemps dans le contexte de tendances suicidaires, l ’ automutilation aurait commencé, dans l ’ Angleterre victorienne, à être traitée indépendamment de celles-ci à la fin du siècle. L ’ accent aurait désormais été mis sur une dimension relationnelle : on en venait à penser que les malades ne se faisaient pas seulement du mal à eux-mêmes pour se punir ou se détruire, mais que cela pouvait aussi être une motivation pour susciter la pitié et demander de l ’ aide aux autres 1 . Il pourrait donc être intéressant de se demander comment le statut de l ’ automutilation a évolué ailleurs, en France par exemple - et à cette fin remonter encore plus loin dans le temps en ciblant une constellation discursive dans laquelle les deux formes de lectures, religieuses et psychopathologiques, étaient encore simultanément possibles. Dans les pages suivantes, j ’ aborderai la question de l ’ automutilation et de son codage culturel changeant entre le milieu du XVII e et le dernier tiers du XIX e siècle. Je présenterai quelques réflexions sur la mise en discours et la représentation de l ’ automu- 1 Sarah Chaney, Psyche on the Skin. A History of Self-Harm, London, Reaktion Books, 2017. Sur ce thème, voir également Chris Millard, A History of Self-Harm in Britain. A Genealogy of Cutting and Overdosing, London, Palgrave Macmillan, 2015 qui se limite à une étude de l ’ approche psychiatrique de l ’ automutilation depuis le milieu du XX e siècle. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="124"?> tilation en me penchant sur des textes religieux, à tendance hagiographique, écrits par des femmes « en odeur de sainteté » au XVII e siècle, à savoir Jeanne des Anges et Louise du Néant, et sur les différentes lectures dont ils ont fait l ’ objet au cours des siècles. Comment les pratiques d ’ automutilation décrites dans ces textes étaient-elles codées et comment ce codage a-t-il évolué ? L ’ Histoire de la possession de la mère Jeanne des Anges de la maison de Cozes, un récit à tendance autohagiographique qui raconte la possession de Jeanne des Anges par des démons, leur exorcisme réussi et le pèlerinage triomphal de la libérée à travers toute la France, a été rédigé vers 1644 par l ’ abbesse ursuline Jeanne de Belcier - c ’ est du moins ce que suggèrent les paratextes 2 . Le texte luimême, qui a déjà fait l ’ objet de nombreuses recherches et a été rendu célèbre notamment par les travaux de Michel de Certeau 3 , a circulé au XVII e siècle sous forme de manuscrit, mais n ’ a été publié en tant qu ’ édition imprimée que presque deux siècles et demi plus tard, en 1886, sous forme d ’ une monographie psychopathologique 4 . Les éditeurs Gabriel Légué et Gilles de la Tourette, deux jeunes disciples de Jean-Martin Charcot, considéraient les expressions de la possession démoniaque de Jeanne comme des symptômes hystériques. Dans de longues notes de bas de page, les deux médecins commentent le récit autobiographique de Jeanne en tant qu ’ autodescription des symptômes d ’ une hystérique et procèdent ainsi à un diagnostic rétrospectif. Leur édition permet donc de confronter directement deux « lectures » divergentes des pratiques d ’ automutilation auxquelles Jeanne des Anges a recours ou autrement dit qu ’ elle affiche : une lecture religieuse qui décrit la douleur auto-infligée comme une forme d ’ humiliation du moi en chemin vers Dieu, et une lecture psychiatrique, qui semblent concevoir l ’ automutilation comme un symptôme psychopathologique. Cette édition nous renseigne-t-elle donc sur le glissement discursif au sein duquel l ’ automutilation est située ? Pour examiner de plus près le moment de ce glissement et comprendre comment il s ’ est produit, je vais présenter brièvement un deuxième corpus de textes qui traitent de l ’ automutilation et qui semble se situer à mi-chemin entre l ’ autohagiographie de Jeanne et son commentaire par les deux aliénistes : les 2 Marie Guthmüller, « Entre humilitas et superbia : potentiel et problèmes de l ’ écriture ‘ autohagiographique ’ au XVII e siècle à l ’ exemple de l ’ Histoire de la possession de la mère Jeanne des Anges », Papers on French Seventeenth Century Literature, vol. XLIX, nº 96, 2022, p. 195 - 212. 3 Michel de Certeau, La Possession de Loudun, Paris, Folio, [1970] 2005. 4 Jeanne des Anges, Autobiographie d ’ une hystérique possédée, éd. Gabriel Lègue et Gilles de la Tourette, Paris, G. Charpentier, 1885, p. 74 - 75. Le titre de l ’ ouvrage fut ajouté par les éditeurs qui ont utilisé un manuscrit de la Bibliothèque municipale de Tours (ms. 1197) qui porte le titre Histoire d. d. d. Loudun, c ’ est-à-dire Histoire des diables de Loudun. 124 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="125"?> écrits de et sur Louise de Bellère du Tronchay, dite Louise du Néant. C ’ est Henri Bremond qui a consacré à cette mystique un chapitre dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France et qui a ainsi fait connaître ses écrits et établi sa notoriété. Louise du Néant est désormais connue pour les lettres qu ’ elle a écrites entre 1679 et 1694 à son confesseur, Jean Maillard, depuis l ’ asile de la Salpêtrière, où elle était internée depuis 1677. C ’ est alors que sa réputation de mystique et de future sainte s ’ était transformée en celle de folle. De ce rapport de direction est également né un récit de vie écrit par Maillard, intitulé Le Triomphe de la pauvreté et des humiliations ou la vie de Mademoiselle de Bellère du Tronchay, paru en 1732. Les automutilations de Louise consistaient, en plus de l ’ utilisation de la discipline et de la haire que nous rencontrons aussi chez Jeanne, à avaler des objets dégoûtants et blessants tels que des déchets et des tessons tranchants. Contrairement au cas de Jeanne, ces pratiques étaient déjà soumises à des interprétations divergentes du vivant de Louise. À la différence de ce qui s ’ était passé un demi-siècle plus tôt, l ’ atteinte à son propre corps ne semble désormais plus osciller entre, d ’ un côté, une pratique ascétique ou la suite d ’ une possession démoniaque et, de l ’ autre côté, une tentative de tromperie humaine, mais, déjà autour de 1700, entre une pratique ascétique et une expression de la folie. Les discussions sur les automutilations de Louise du Néant que nous ne pouvons qu ’ esquisser dans ce chapitre se situent donc effectivement quelque part à mi-chemin entre d ’ un côté les lectures religieuses et de l ’ autre les lectures psychopathologiques des automutilations de Jeanne des Anges, séparées entre elles de plus de 200 ans. La description des blessures que Louise s ’ inflige, tout comme leur discussion critique par ses contemporains, marque, à la fin du XVII e siècle, le début du glissement discursif en question. Ces textes mériteraient donc une étude détaillée, dont je ne peux ici que tracer le cadre. L ’ automutilation dans L ’ Histoire de la possession de Jeanne des Anges Mon intérêt initial pour L ’ Histoire de la possession de Jeanne des Anges est né d ’ un projet sur l ’ hagiographie post-tridentine au XVII e siècle 5 : L ’ Histoire de Jeanne serait donc une auto-hagiographie, c ’ est-à-dire une hagiographie écrite par sa protagoniste, la - future - sainte elle-même. À l ’ instar de nombreuses 5 Les premiers résultats de ce projet viennent de paraître dans les Papers on French Seventeenth Century Literature qui intègrent les actes du colloque « Preuve et introspection dans l ’ hagiographie après le Concile de Trente » organisé à Berlin les 1 er et 2 septembre 2021. Daniel Fliege, Marie Guthmüller, Philipp Stenzig, « Preuve et introspection dans l ’ hagiographie après le Concile de Trente », Papers on French Seventeenth Century Literature, vol. XLIX, nº 96, 2022, p. 11 - 40. Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie 125 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="126"?> biographies spirituelles de l ’ époque, le texte s ’ inspirerait des topoï et des structures narratives des hagiographies contemporaines, même si la protagoniste n ’ est pas encore morte et n ’ a donc pas encore pu être canonisée. L ’ une des fonctions de ce texte serait justement de faire entrer sa protagoniste en jeu pour une canonisation 6 . La description détaillée des blessures et des douleurs est un topos courant des textes hagiographiques du XVII e siècle. En effet, la représentation des douleurs subies, particulièrement centrale dans les hagiographies de femmes, place la vie des protagonistes dans le sillage de l ’ imitation de la Passio Christi et est ainsi censé remplacer le martyre. Au milieu du XVII e siècle, le dolorisme est devenu, comme l ’ ont montré notamment Jacques Le Brun et Sophie Houdard à la suite d ’ Henri Bremond, une caractéristique incontournable de la sainteté féminine 7 . En témoigne particulièrement un texte comme la Vie de la vénérable mère Agnez, biographie spirituelle au caractère hagiographique rédigée par son confesseur Charles-Louis de Lantages et parue en 1666 : le corps souffrant d ’ Agnez qui s ’ autoflagelle en permanence et qui est atteinte d ’ innombrables maladies est placé au centre du texte 8 . C ’ est aussi le cas dans L ’ Histoire de Jeanne, rédigée vingt ans auparavant. Pourtant, la mutilation de son propre corps prend chez Jeanne non seulement la forme d ’ autoflagellations, du port de 6 L ’ auto-hagiographie est un genre paradoxal : d ’ une part, il y est question d ’ un protagoniste qui n ’ est pas encore décédé. Sa tombe et ses reliques n ’ ont donc pas encore pu faire l ’ objet de miracles dont l ’ énumération constitue un élément incontournable des textes hagiographiques. D ’ autre part, il s ’ agit d ’ une personne en odeur de sainteté qui parle de sa propre vertu exemplaire, ce qui est en contradiction avec l ’ exigence d ’ humilité chrétienne. Comme d ’ autres textes auto-hagiographiques, L ’ Histoire de Jeanne fait face à ces difficultés par l ’ utilisation de procédés narratifs spécifiques : non seulement d ’ autres saints « officiels », leurs reliques et leurs tombes sont mentionnés sans cesse, de sorte que Jeanne doit se rapprocher d ’ eux, mais la narratrice recourt aussi au récit augustinien de la conversion, ce qui lui permet, dans la première partie du texte, d ’ exposer, conformément à l ’ exigence d ’ humilité, sa nature pécheresse. Dans la deuxième partie, en revanche, partie dans laquelle la narratrice raconte ce qui se passe après sa conversion et qui coïncide avec l ’ expulsion des démons, elle utilise des citations d ’ autres personnes auxquelles elle laisse le soin de témoigner de sa vertu exemplaire. Dans cette partie, Jeanne parcourt la France pour présenter ses plaies saignantes, laissées par les démons expulsés, à des personnalités de haut rang comme le cardinal Richelieu et le couple royal, alors que le peuple qui afflue la vénère déjà comme une sainte. 7 Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux, t. V, La conquête mystique, Paris, Blond et Gay éditeurs, 1920 - 1921. Jacques Le Brun, S œ ur et amante : Les biographies spirituelles féminines du XVII e siècle, Genève, Droz, 2013. Sophie Houdard, « Henri Bremond et la psychologie du sentiment religieux : l ’ impossible histoire d ’ un “ vide mystérieux ” », dans Littérature et spiritualité au miroir de Henri Bremond, réunis par Agnès Guiderdoni-Bruslé et François Trémolières, Grenoble, Millon, 2011, p. 123 - 142. 8 Sophie Houdard, « Agnès de Langeac : une sainte en attente … », Papers on French Seventeenth Century Literature, vol. XLIX, nº 96, 2022, p. 253 - 267. 126 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="127"?> la chemise de pénitent et de l ’ exposition à une chaleur ou à un froid intense, comme elles sont courantes dans le milieu monastique réformé du milieu du XVII e siècle adhérant au dolorisme et favorisant les pratiques ascétiques. Elle prend aussi d ’ autres formes plus extrêmes encore et en même temps moins conventionnelles : Jeanne s ’ inflige de profonds coups de couteau qui manquent de la tuer et présente, après l ’ expulsion des démons, de nombreuses plaies saignantes sur sa peau, qui se renouvellent sans cesse. Alors que Jeanne décrit les premières formes d ’ automutilation, c ’ est-à-dire ses flagellations, comme étant des pratiques ascétiques par lesquelles elle lutte contre la possession par les démons, elle présente les secondes comme si elles avaient eu lieu indépendamment de sa volonté et étaient dues à la possession elle-même. Jeanne écrit alors que les démons lui auraient suggéré de se donner des coups de couteau afin d ’ attenter à sa propre vie et que les plaies saignantes sur ses mains et sur le côté lui auraient été infligées par les démons en sortant finalement de son corps. C ’ est ainsi que la plupart des lecteurs contemporains de Jeanne auront compris ces mutilations décrites dans le texte, puisque l ’ argumentation s ’ inscrit dans le cadre des pratiques de piété et de la démonologie de la Contre- Réforme. Avec toutefois une exception : ceux qui étaient généralement sceptiques à l ’ égard de la possession de Loudun - en particulier les huguenots - n ’ ont cessé d ’ évoquer une possible tentative de tromperie. Mais ce que l ’ on ne trouve pas chez les contemporains de Jeanne, c ’ est une lecture pathologisant ses automutilations. Il est donc intéressant de constater qu ’ au milieu du XVII e siècle, l ’ automutilation elle-même n ’ était apparemment pas encore considérée comme un possible symptôme de la folie. Du moins, dans les textes relatifs au cas de Loudun et à l ’ histoire de Jeanne, ne trouve-t-on rien qui aille dans ce sens 9 . Il en va tout autrement dans le dernier tiers du XIX e siècle : lorsque les médecins Légué et La Tourette publient le texte de Jeanne en l ’ accompagnant de leurs commentaires, les automutilations de Jeanne se placent au centre de leur argumentation, considérées désormais, sous une forme ou une autre, comme des expressions d ’ une maladie hystérique. L ’ au- 9 Pourtant d ’ autres manifestations de la possession démoniaque, par exemple les cris, les convulsions et les visions voire hallucinations des religieuses, pouvaient tout à fait être comprises comme les expressions de la folie. C ’ est ce que montrent les écrits du philosophe et médecin huguenot Marc Duncan qui s ’ était rendu sur place pour voir de ses propres yeux Jeanne et ses cons œ urs et avait conclu qu ’ il s ’ agissait là non d ’ une possession mais d ’ une mélancolie collective. Mais les automutilations des possédées ne l ’ intéressaient manifestement pas. Marc Duncan, Discours de la possession des religieuses ursulines de Loudun, Paris, Saumur, 1634. Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie 127 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="128"?> tomutilation semble donc être devenue, en 1886 en France, un symptôme psychopathologique décisif. Nous allons maintenant examiner de plus près les trois formes d ’ automutilation que Jeanne évoque dans son récit : premièrement, les pratiques d ’ autoflagellation auxquelles elle se soumet sur les conseils de ses confesseurs, deuxièmement, les automutilations que Jeanne s ’ inflige ou veut s ’ infliger lorsqu ’ elle se croit, à tort, être tombée enceinte par un démon, troisièmement, les plaies saignantes qui apparaissent et persistent sur sa poitrine, sur ses mains et sur son front, évoquant la Crucifixion 10 . Même si elles s ’ inscrivent toutes les trois dans le contexte du dolorisme, ces formes diverses d ’ atteinte à son propre corps présupposent chacune un degré différent de responsabilité personnelle, ce qui amène la protagoniste à réfléchir sur les actions qui lui sont imputables et celles qui relèvent d ’ une intervention divine ou démoniaque. Par conséquent, ces différentes formes d ’ atteinte devraient plus ou moins bien se prêter, à la fin du XIX e siècle, à une lecture psychopathologique. Au milieu du XVII e siècle, les autoflagellations de Jeanne ne pouvaient être comprises que comme des formes d ’ ascèse assumée par une religieuse qui suit les conseils de son confesseur, voire les dépasse dans le zèle de son humilité devant Dieu. Quant à son automutilation au couteau, dont Jeanne a failli mourir, elle devait cependant être attribuée à une manipulation de sa volonté par les démons, les tentatives de suicide ne pouvant être comprises que comme des péchés mortels ; une responsabilité de la future sainte Jeanne ne pouvait donc être supposée. Ses plaies sanglantes attribués à la sortie des démons finalement ne pouvaient être considérées comme une forme d ’ automutilation que si l ’ on supposait que Jeanne trompait délibérément ses contemporains, une vue réservée aux ‘ hérétiques ’ , c ’ est-à-dire aux huguenots. Si on considérait les plaies comme authentiques, il devait nécessairement s ’ agir de marques provoquées par Dieu de façon complètement indépendante de toute intervention de Jeanne. Nous confronterons maintenant ses conceptions du XVII e siècle à celles des psychiatres du XIX e siècle. 10 Sans faire pourtant apparaître explicitement Jeanne comme une stigmatisée, ce qui n ’ est pas admissible dans l ’ hagiographie post-tridentine qui raconte la vie des admirables contemporains. Les stigmates étaient un sujet délicat depuis que Sixte IV avait interdit de montrer des images de saints portant des stigmates : seuls le Christ et François d ’ Assise pouvaient être représentés avec eux. Cf. Jacques Le Brun, « Les discours de la stigmatisation », dans Stigmates sous la direction de Dominique de Courcelles, Paris, Cahiers de l ’ Herne, 2001, p. 103 - 118, ici p. 104. 128 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="129"?> Les pratiques d ’ autoflagellation L ’ Histoire de la possession de Jeanne des Anges consacre beaucoup d ’ espace à la description des pratiques d ’ automutilation auxquelles la protagoniste se soumet sur les conseils de ses confesseurs. Voici un exemple dans lequel plusieurs types d ’ automutilation sont réunis : Pour me deffendre de ces opérations [du démon Isacaaron] j ’ avois presque toujours ma discipline en la main ; je la prenois souvent sept ou huit foys par jour, et fort longtemps à chaque foys. Pendant cette année-là, je ne l ’ ay point prise moins que trois foys par jour, mais avec une telle violence que j ’ estois pour l ’ ordinaire toute en sang, et, si Dieu ne m ’ eût très particulièrement aydée de sa grâce, je n ’ eusse pu subsister un mois dans ce combat. [ … ]* La violence que m ’ a faite ce maudit esprit par ces impuretez et par le feu de la concupiscence qu ’ il me faisoit ressentir au-delà de ce que je puis dire, m ’ a obligé de me jeter sept ou huit foys dans des brasiers de feu où je demeurois des demi-heures tout entières, afin d ’ éteindre cet autre feu, de sorte que j ’ avois la moitié du corps tout grillé. D ’ autres foys, dans les grandes froideurs de l ’ hiver, j ’ ay passé une partie des nuits toute deshabillée dans les neiges, ou dans les cuves d ’ eau glacée. Il faut que j ’ avoue que ma nature souffroit beaucoup dans ces combats, et que souvent il me sembloit que j ’ allois mourir : mais, d ’ un autre costé, Dieu me donnait une telle force intérieure et un si grand courage, que je ne pouvois douter de sa volonté en cela. En outre, je me suis souvent mise en les espines, en sorte que j ’ en estois toute déchirée ; d ’ autres foys, je me roulois en des orties et j ’ y passois des nuits entières déliant mes ennemys de m ’ attaquer, et les asseurant que j ’ estois bien résolue de me destendre avec la grâce de Dieu 11 . C ’ est pour résister aux tentations des démons, les tenir à distance et finalement les expulser que Jeanne doit flageller et mortifier son corps de différentes manières particulièrement douloureuses. Elle le fait à chaque fois d ’ une façon si extrême qu ’ elle frôle plusieurs fois la mort. Ces automutilations sont présentées par Jeanne non seulement comme une pratique entre l ’ autopunition et la mortification de sa propre sensualité, attisée par les démons, mais aussi, au-delà, comme une pratique de dépassement de son propre corps, une voie d ’ humiliation extrême, d ’ abjection et d ’ avilissement de son moi. Jeanne part du principe que Dieu la récompense directement en permettant aux blessures de guérir rapidement et en rendant ainsi le corps disponible pour d ’ autres flagellations. Les psychiatres Légué et La Tourette, en revanche, se contentent de reconnaitre dans la capacité de Jeanne à résister à ces fléaux un symptôme typique de l ’ hystérie. Sans l ’ insensibilité à la douleur, Jeanne n ’ aurait jamais pu s ’ exposer à cette pratique : 11 Jeanne des Anges, Autobiographie, p. 138 - 139. Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie 129 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="130"?> L ’ anesthésie à la douleur (analgésie) est le phénomène somatique le plus fréquent chez les hystéro-épileptiques. Elle est partielle ou totale, superficielle ou profonde. Le plus souvent, elle occupe une moitié du corps (hémianesthésie). Il est difficile d ’ être exactement fixé sur la répartition de l ’ anesthésie qui existait chez s œ ur Jeanne et qui se révèle clairement ici par toutes les pratiques douloureuses auxquelles elle se livrait et qu ’ elle n ’ aurait pu supporter s ’ il en eût été autrement. Toutefois, Mme de Belcier paraît avoir été, par moments tout au moins, anesthésique totale, si nous en jugeons par les violents coups de discipline qu ’ elle s ’ administrait elle-même sur tout le corps et par ce qu ’ elle va nous apprendre de la ceinture à pointes de fer qu ’ elle garda autour d ’ elle, nuit et jour, sans la quitter, pendant plus de six mois. L ’ anesthésie est, du reste, variable, comme tous les phénomènes hystériques, tant dans sa durée, que dans sa distribution qu ’ on pourrait dire journalière 12 . Ainsi, tandis que Jeanne insiste particulièrement sur le pouvoir purificateur et la force auto-transcendante des pratiques d ’ autoflagellation, les psychiatres se contentent de mettre en évidence une insensibilité physiologique à la douleur en se référant à Pierre Briquet et à Jean-Martin Charcot, alors coryphées dans le domaine de l ’ hystérie 13 . Légue et La Tourette ne cherchent pas à savoir pourquoi Jeanne, en tant qu ’ hystérique, se soumet à ces pratiques, ils ne semblent pas s ’ intéresser ici à de possibles motivations psychologiques, mais uniquement à l ’ anesthésie comme symptôme. Considéraient-ils également le besoin de s ’ automutiler comme un symptôme de l ’ hystérie ? En ce qui concerne les autoflagellations de Jeanne, on ne trouve aucune indication à ce sujet. Il semble en aller autrement des coups de couteau que Jeanne s ’ inflige lorsqu ’ elle se croit, à tort, enceinte. Venons-en donc à cette deuxième forme d ’ automutilation dont il est question dans L ’ Histoire de Jeanne des Anges. Les automutilations suicidaires que Jeanne s ’ inflige lorsqu ’ elle se croit enceinte Au point culminant du suspense de la première partie du texte, Jeanne raconte comment les démons lui font miroiter une grossesse, dont elle perçoit les signes physiques, c ’ est-à-dire le gonflement du ventre et l ’ écoulement de lait par les 12 Ibid., p. 139. Légué et La Tourette font référence ici à Pierre Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l ’ hystérie, Paris, J.-B. Baillière, 1859, 2 e partie, chap. III et IV et à Jean- Martin Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, t. 1, Paris, A. Delahaye, 1875, p. 285, 300, 330. 13 Au sein de la psychiatrie allemande, chez des médecins comme Wilhelm Griesinger ou Richard von Krafft-Ebing, prévalait également (contrairement à la Grande-Bretagne) l ’ approche consistant à considérer l ’ insensibilité à la douleur comme le véritable symptôme hystérique, qui devait lui-même être considéré comme la cause des automutilations, voir à ce sujet Chaney, Psyche, p. 66 - 74. 130 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="131"?> seins. Les psychopathologues font d ’ ailleurs immédiatement remarquer dans leur commentaire des notes de bas de page que les fausses grossesses ne sont pas rares chez les hystériques en raison de leur grande suggestibilité 14 . Jeanne poursuit son récit en racontant comment les démons évoquent maintenant l ’ inéluctable condamnation qui suit le grand péché d ’ être tombée enceinte et lui soufflent avec insistance de mettre fin à sa vie. Jeanne décrit comment elle hésite face à ces tentations et comment elle décide finalement d ’ extraire d ’ abord l ’ enfant de son ventre. Elle compte baptiser l ’ enfant à naître avant sa mort, afin qu ’ il n ’ y ait pas une autre âme perdue à déplorer après la condamnation inévitable de la mère : Mon aveuglement fut si grand et la tentation si forte que je me mis en estat d ’ accomplir mon malheureux dessein. A cet effect, je fis une grande ouverture à ma chemise avec des ciseaux, après quoy je pris le couteau que j ’ avois apporté avec moy, et je commençay de me le fourrer entre les deux costes proches de l ’ estomac, avec une forte résolution de poursuivre jusqu ’ au bout. Mais, voicy le coup de la miséricorde qui m ’ en empescha. Je fus en un instant terrassée par terre avec une violence que je ne puis exprimer ; l ’ on m ’ arracha le couteau de la main, et il fut mis devant moy au pied du crucifix qui estoit dans ce cabinet 15 . Jeanne raconte donc ici qu ’ au moment où elle s ’ apprête à se donner le coup de couteau décisif, après s ’ être déjà blessée, une force inconnue la projette à terre. Elle souligne en outre qu ’ elle n ’ a pas voulu se suicider en se poignardant, mais qu ’ elle a plutôt voulu sauver le prétendu enfant à naître dans son ventre d ’ une condamnation en le baptisant. Elle fait clairement converger le récit vers le point culminant d ’ une intervention divine et ne laisse aucun doute sur le fait que Dieu, qui l ’ a protégée contre les murmures des démons, l ’ a finalement activement empêchée de se suicider en lui enlevant le couteau des mains. Dans leur commentaire, Légué et La Tourette se focalisent pourtant sur la tendance au suicide qu ’ ils considèrent comme un symptôme de l ’ hystérie. En même temps, ils insistent sur le caractère raté de cette tentative en soulignant son caractère théâtral. Dans les notes de bas de page, ils font référence à une étude récente de leur collègue Legrand du Saulle parue en 1883 sous le titre Les Hystériques : état physique et mental, actes insolites, délictueux et criminels : Chez les hystériques, la tendance au suicide est assez commune. Toutefois, le plus souvent, l ’ hystérique s ’ arrête en route et le suicide est rarement consommé. On retrouve habituellement, dans les préparatifs qui précèdent la mise à exécution de l ’ acte, ce continuel besoin qui obsède l ’ hystérique d ’ occuper de sa personne le monde qui l ’ entoure. Quand elle tente de se suicider, elle ne procède pas comme 14 Jeanne des Anges, Autobiographie, p. 82. 15 Ibid., p. 90 - 91. Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie 131 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="132"?> les autres : celle-ci cherche à se pendre avec les faveurs roses d ’ une boîte à bonbons ; celle-là essaiera de s ’ empoisonner publiquement, ostensiblement. La mise en scène ne fait généralement pas défaut. » (Legrand du Saulle, op. cit., p. 303.) Chez s œ ur Jeanne, cette mise en scène est particulièrement remarquable 16 . Legrand Du Saulle souligne que la tendance suicidaire serait très répandue chez les hystériques, mais relativise aussitôt cette affirmation en mettant en évidence que les tentatives de suicide des hystériques ne réussiraient que très rarement et qu ’ il faudrait partir du principe qu ’ il s ’ agissait là de tentatives fictives. Ce n ’ est pas l ’ intention de se tuer ou le besoin de se faire mal qui serait au centre de la démarche, mais plutôt le besoin de l ’ hystérique d ’ attirer l ’ attention de son entourage et de se mettre elle-même en scène. Le thème de l ’ automutilation commise pour des raisons interrelationnelles fait-il donc ici, dans les notes de bas de page de L ’ Histoire de Jeanne des Anges, son entrée dans le discours psychiatrique du dernier tiers du XIX e siècle 17 ? Force est de constater que l ’ accent mis sur le caractère théâtral de l ’ automutilation renvoie en premier lieu à la tendance à la simulation attribuée aux hystériques depuis des siècles et considérée désormais par la psychopathologie contemporaine, notamment par Jean-Martin Charcot, comme un symptôme conçu de manière physiologique, qui ne fait pas de détour par le psychisme. Ainsi, cette tendance à la simulation et le besoin de se mettre en scène seraient comparables à l ’ insensibilité à la douleur ou à la fameuse prédisposition particulière à l ’ hypnotisabilité qui caractériseraient les hystériques, hypothèse qui déclenchera le conflit entre l ’ école de la Salpêtrière et l ’ école de Nancy 18 . L ’ automutilation est donc bien considérée ici comme symptomatique, non pas pourtant dans sa spécificité de s ’ infliger de la douleur ou d ’ attenter à ses jours, mais comme l ’ expression d ’ une pulsion symptomatique de simuler et de se mettre en scène de manière théâtrale. 16 Ibid., p. 88. 17 Ce thème revient en tout cas régulièrement dans les études psychiatriques sur l ’ hystérie, par exemple dans Marie-Michel-Edmond-Joseph Lorthiois, De l ’ Automutilation : mutilations et suicides étranges, Paris, Vigot, 1909, p. 134 qui cite Legrand : « L ’ hystérique de LEGRAND DU SAULLE plonge sa main dans un réchaud ardent ». 18 L ’ hypnotisabilité des hystériques est pensée par l ’ école de Nancy en même temps que leur suggestibilité et est attribuée, contrairement aux hypothèses de l ’ école de Charcot, à des causes psychiques. Henri Ellenberger, The Discovery of the Unconscious: The History and Evolution, New York, Basic Books, 1981, p. 87. 132 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="133"?> Les plaies saignantes qui apparaissent et persistent sur le corps de Jeanne Comme la question des plaies saignantes ou des stigmates de Jeanne, dont il est surtout question dans la deuxième moitié de L ’ Histoire de Jeanne des Anges qui parle du pèlerinage de la protagoniste à travers la France, a déjà beaucoup été abordée par la recherche 19 , je n ’ en parlerai que brièvement ici. Nous avons déjà vu que les plaies sanglantes apparaissant sur les mains et sur la poitrine de Jeanne ne pouvaient être considérés comme une forme d ’ automutilation par ses contemporains que si l ’ on supposait qu ’ elle trompait délibérément son entourage, une vue réservée aux huguenots. Si l ’ on les considérait comme authentiques, il devait s ’ agir des marques de Dieu qui distinguaient sa pieuse servante et pouvaient ultérieurement servir de preuve de l ’ existence des démons et du pouvoir de l ’ Église catholique de les vaincre. Il fallait que ce soit Dieu qui garde ces plaies sanglantes fraîches en les renouvelant sans cesse, afin que Jeanne puisse les présenter lors de son pèlerinage. L ’ idée que Jeanne ait pu s ’ infliger ces blessures elle-même s ’ interdisait à tout croyant de bonne foi. En revanche, du point de vue des psychiatres du XIX e siècle, l ’ intention de tromper n ’ est pas exclusive du fait que les blessures se renouvellent d ’ ellesmêmes. Les psychiatres ne s ’ engagent pas sur la question de savoir s ’ il y avait ou non une intention de tromper, ils considèrent que les deux sont possibles et avancent des raisons apparemment contradictoires pour l ’ existence des plaies saignantes. Quels sont leurs arguments ? Le texte évoque les plaies pour la première fois de la manière suivante : Pour marque de leur sortie, ils [les démons] me firent trois playes au-dessous du c œ ur à la veüe de tous les assistants. Ce fut par l ’ intercession de la sainte Vierge et des bons anges que cette merveille s ’ opéra. Dieu s ’ en servit pour encourager les religieux, lesquels pour la plupart craignoient de s ’ engager dans cet employ où il y avoit tant de difficultez 20 . Jeanne-narratrice fait donc ici remonter l ’ apparition des blessures au moment où les trois premiers démons, Asmodée, Aman et Grésil, sont sortis d ’ elle. C ’ est ici que le commentaire des psychiatres Légué et La Tourette propose deux lectures différentes : d ’ une part, ils qualifient l ’ apparition et la persistance des 19 Katherine Dauge-Roth, Signing the Body. Marks on Skin in Early Modern France, Londres, Routledge, 2020. Voir également, ici-même, la contribution de Daniel Fliege « ‘ Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible ’ À propos des blessures démoniaques et divines dans les écrits autobiographiques de Jeanne des Anges (1644) et Jean-Joseph Surin (vers 1663) ». 20 Jeanne des Anges, Autobiographie, p. 75. Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie 133 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="134"?> plaies sanglantes d ’ office de symptôme psychopathologique, sur lequel ils promettent revenir plus en détail par la suite. D ’ autre part, ils soulignent que certains contemporains de Jeanne auraient déjà mis en doute l ’ authenticité de ces stigmates et donnent comme un exemple la déclaration d ’ un témoin oculaire : Nous donnerons ultérieurement l ’ explication des stigmates dont fut affectée s œ ur Jeanne à différentes reprises et en diverses parties du corps. Nous verrons alors qu ’ il ne s ’ agit véritablement là que d ’ un phénomène pathologique. Néanmoins, nous ne pouvons passer sous silence ce fait que les marques dont parle ici la supérieure furent, dans cette circonstance, considérées comme ayant été faites artificiellement par elle, dans un but évident de tromperie. En effet, outre la présence des trois plaies annoncées, on constata autant de trous à la chemise, au corps de jupe et à la robe, ce qui explique qu ’ il put se trouver dans l ’ assistance « un gentilhomme assez hardy de dire qu ’ il voudroit n ’ avoir point esté là et n ’ avoir point eu d ’ yeux pour ne point voir ce qu ’ il avoit veü, disant tout hault qu ’ il avoit veü l ’ instrument de fer dont elle s ’ estoit blessée » 21 . Les deux psychiatres s ’ efforcent donc ici de souligner que les stigmates étaient déjà considérés du vivant de Jeanne comme une possible automutilation, commise à des fins de tromperie. L ’ explication médicale acceptée en même temps comme valable, c ’ est-à-dire l ’ explication des stigmates comme « véritable phénomène pathologique » dû à la grande suggestibilité de l ’ hystérique, n ’ est fournie que de nombreuses pages plus loin. Elle devrait d ’ office entrer en contradiction avec une intention de tromperie, mais les éditeurs et commentateurs se contentent d ’ ajouter que : « Chez les hystériques, la réalité des symptômes n ’ exclut pas leur simulation, et celle-ci était évidente dans le cas actuel » 22 . C ’ est donc en recourant de nouveau à la très vieille définition de l ’ hystérique comme simulatrice obsessionnelle condamnée à jouer la comédie, développée systématiquement par Jean-Martin Charcot et reprise, comme nous l ’ avons vu, par Legrand le Saulle, que la tromperie elle-même peut devenir un symptôme. Mais comme nous l ’ avons vu aussi, Légué et La Tourette ne partent pas du principe que les stigmates de Jeanne soient exclusivement dus à une automutilation sur fond d ’ intention de tromper. Selon eux comme selon d ’ autres médecins de leur temps, la suggestibilité et l ’ auto-suggestibilité particulière, considérées comme des propriétés physiologiques spécifiques des hystériques, 21 Ibid., p. 75. Légué renvoie ici à une autre publication qu ’ il a consacrée au cas de Loudun : Urbain Grandier et les Possédées de Loudun, p. 236. 22 Ibid., p. 75. 134 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="135"?> font que les corps réagissent directement à l ’ imagination 23 . Sur ce point aussi, Légué et La Tourette ont recours à Charcot : Chez la s œ ur Jeanne, la suggestion des stigmates existe à un haut degré, soit de sa part à l ’ état de veille (auto-suggestion), étant donné le vif désir qu ’ elle a de les voir apparaître, soit de la part du confesseur ou de l ’ exorciste qui ordonne aux démons, pendant le somnambulisme hystérique, de laisser une trace de leur sortie. Cette auto-suggestion est tellement évidente que, non seulement c ’ est elle qui, à certains moments, fait apparaître les stigmates, mais que c ’ est encore elle qui les fait disparaître définitivement 24 . En d ’ autres termes, si Jeanne, influencée par son propre désir obsessionnel de simuler et de se mettre en scène ou bien par les commandes de ses confesseurs, croit être possédée par des démons et être sérieusement blessée en les expulsant, ces blessures peuvent effectivement survenir et persister. Et de la même manière, elles peuvent aussi disparaître, car l ’ influence de l ’ imagination sur les processus physiologiques est justement particulièrement marquée chez les hystériques. Tandis que l ’ apparition et la persistance des plaies saignantes est présentée par Jeanne elle-même comme conséquence de l ’ expulsion de ses démons et donc comme témoignage et de ses souffrances subies (ce qui lui permet de se placer à la suite du Christ) et du pouvoir de l ’ Église de vaincre les démons avec l ’ aide de Dieu, l ’ apparition et la persistance des plaies cutanées est attribuée par les psychopathologues et au désir obsessionnel de l ’ hystérique de simuler et se mettre en scène et à son extrême suggestibilité. Ce qu ’ il faut retenir ici, c ’ est donc que les éventuelles motivations psychologiques qui peuvent pousser une personne à s ’ infliger de la douleur, à mutiler son corps ou à essayer de se suicider ne jouent aucun rôle dans le commentaire de Gabriel Légué et Gilles La Tourette - ne concernant ni les pratiques d ’ autoflagellation auxquelles Jeanne se soumet, ni les mutilations suicidaires qu ’ elle s ’ inflige, ni les plaies saignantes qui apparaissent sur son corps et ne cicatrisent miraculeusement jamais. Selon les deux psychiatres, qui se réfèrent largement à la littérature de recherche médicale de leur époque, l ’ automutilation n ’ est finalement symptomatique que dans la mesure où elle est l ’ expression ou la conséquence d ’ autres symptômes physiologiquement déterminés des hystériques, tels que l ’ insensibilité à la douleur, le besoin de simulation, l ’ extrême suggestibilité et la prédisposition particulière à l ’ hypnotisabilité. Le cadre de référence complexe du mysticisme et de la théologie morale convoqué par Jeanne et sur l ’ arrière-plan duquel elle représente et négocie ses actes 23 Voir p. ex. Ellenberger, The Discovery of the Unconscious, p. 87. 24 Jeanne des Anges, Autobiographie, p. 167. Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie 135 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="136"?> d ’ automutilation entre motivation personnelle, intervention démoniaque et divine, est annulé au profit d ’ une lecture positiviste extrêmement simpliste, réduite à une symptomatologie physiologiquement déterminée. La confrontation de L ’ Histoire de Jeanne des Anges et de son commentaire médical par les deux aliénistes ne permet donc finalement pas d ’ apprendre grand-chose sur le glissement discursif progressif concernant le traitement de l ’ automutilation entre le XVII e et le XIX e siècle. Au lieu de cela, cette confrontation a permis de s ’ intéresser à deux univers d ’ interprétation strictement distincts s ’ excluant l ’ un l ’ autre. Qu ’ en est-il maintenant des automutilations de Louise du Néant et de leurs différentes lectures vers 1700 ? Comme annoncé au début, je ne pourrai pas, dans le cadre de ce chapitre, traiter cette question de manière exhaustive. Mais quelques pistes de lecture possibles peuvent maintenant être évoquées en guise de conclusion, avant d ’ être poursuivies dans des travaux ultérieurs. Les lettres de Louise du Néant et son biographie spirituelle Le Triomphe de la pauvreté Louise du Néant, qui vit un demi-siècle après Jeanne des Anges, est donc, grâce à Henri Bremond, connue pour une cinquantaine de lettres qu ’ elle a écrites entre 1679 et 1694 à son confesseur, le jésuite Jean Maillard, entre autres depuis l ’ asile de la Salpêtrière, où elle a été internée depuis 1677. Du rapport de direction avec Maillard est également née une biographie spirituelle au caractère fortement hagiographique rédigée par son confesseur, intitulée Le Triomphe de la pauvreté et des humiliations ou la vie de Mademoiselle de Bellère du Tronchay, appelé communément S œ ur Louise, parue encore un demi-siècle plus tard, en 1732. Cette édition contient les lettres de Louise du Néant à Maillard, afin de témoigner du cheminement intérieur de la servante de Dieu. Louise de Bellère du Tronchay qui appartenait à la noblesse de l ’ Anjou, avait fait dans sa trentaine de nombreuses expériences spirituelles et commençait à acquérir une réputation de mystique. Peu avant d ’ être internée à la Salpêtrière, elle était entrée dans une communauté religieuse, l ’ Union chrétienne de Charonne, où ses comportements dérangeants, surtout ses cris de douleur perçants, avait rendu inacceptable sa présence. Exclue de la communauté et désormais enfermée à l ’ Hôpital général de la Salpêtrière avec les mendiantes, les malades et les folles, son expérience mystique chavire, dans la perception des autres, vers l ’ état pathologique. Ce sont entre autres ses pratiques d ’ automutilation extrêmes qui, aux yeux des prêtres et des médecins qui y sont confrontés, oscillent entre les pratiques d ’ ascèse exemplaires d ’ une possible sainte et les symptômes pathologiques d ’ une folle. Louise aura 136 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="137"?> toutefois une seconde chance et, après une amélioration de son état, ne sera plus détenue à la Salpêtrière, mais y travaillera en tant que soignante charitable avant de quitter l ’ institution et de continuer son œ uvre miséricordieuse à l ’ extérieur 25 . Comme Jeanne, Louise renoue avec la tradition doloriste, à l ’ époque une forme de spiritualité et de sainteté typiquement féminine. L ’ extrait d ’ une lettre que Louise a écrite à Jean Maillard en 1684 laisse supposer que les pratiques d ’ automutilation auxquelles la pénitente demande à se soumettre quotidiennement pour se rapprocher de Dieu ressemblent à celles auxquelles se soumet Jeanne, mais sont encore plus brutales et impitoyables : Je vous prie de me permettre [ … ] de faire tous les jours la discipline ; de prendre le lundi mon cilice, ma corde et ma mentonnière pour les âmes du Purgatoire ; le mardi la ceinture d ’ acier ; le mercredi la haire ; le jeudi la corde et la mentonnière, pour faire amende honorable à Notre-Seigneur, des irrévérences qu ’ on fait au S. Sacrement ; le vendredi, une couronne de fer ; manger de l ’ ordure ou de la vermine, sucer des ulcères, ou avaler des choses aussi rebutantes ; mâcher de l ’ absinthe ; prendre la discipline avec des orties, si j ’ en puis trouver ; me brûler les bras avec de la cire d ’ Espagne 26 . Louise reprend donc, comme Jeanne, la tradition doloriste, mais la pousse à l ’ extrême. En particulier, les pratiques auxquelles elle veut se soumettre le vendredi, jour de souffrance du Seigneur (porter « une couronne de fer ; manger de l ’ ordure ou de la vermine, sucer des ulcères, [ … ] ; me brûler les bras avec de la cire d ’ Espagne ») dépassent, dans la forme et dans la mesure, le cadre de ce qui est habituel dans le milieu monastique réformé. Mais ce ne sont pas seulement les pratiques utilisées qui sont devenues plus extrêmes : le contexte discursif a également évolué. Comme le montre très justement Antoinette Gimaret dans son article de 2009 « Louise du Néant, une sainteté problématique », cette imitation de la passion du Christ semble désormais, aux yeux de beaucoup de gens influents, soit aux autorités publiques, aux médecins ou même aux prêtres, avoir perdu en bienséance 27 . 25 Pour la vie de Louise du Néant, voir, outre Maillard, Bremond et de Certeau (La Fable mystique), Hélène Trépanier, « Qui ‘ est ’ Louis du Néant ? : réflexion sur la représentation du sujet dans les lettres de Louise du Néant (1679 - 1693) », Versants : revue suisse des littératures romanes, vol. 35, 1999, p. 45 - 62. 26 Louise du Néant, « Lettres XXXI, en l ’ année 1684, » dans Jean Maillard, Louise du Néant. Le triomphe de la pauvreté et des humiliations, Grenoble, Jerôme Millon 2006 [1987], p. 248 - 249. 27 Antoinette Gimaret Maillard, Louise du Néant, et « Louise du Néant, une sainteté problématique », L ’ Atelier du Centre de recherches historiques [En ligne], vol. 4, 2009, consulté le 24 mai 2022. Il faut toutefois déjà noter ici que Gimaret ne tire cette conclusion que des textes de Maillard et Louise, qui décrivent de manière exhaustive les réactions de Entre pratique ascétique, œ uvre démoniaque et symptôme de folie 137 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="138"?> Pour son confesseur Maillard cependant, les automutilations auxquelles se soumet Louise, « cette folle prétendue 28 », continuent à être des indices de son humilité particulière et de son admirabilité. Dans Le Triomphe de la pauvreté et des humiliations, il les évoque encore et encore : Et, descendant dans le détail des souffrances de Notre Seigneur, elle se les représentait si vivement qu ’ elle ne pouvait s ’ empêcher de jeter des cris lamentables. Elle se haïssait et se punissait impitoyablement, car elle se déchirait le corps avec une discipline de fer, elle s ’ enfonçait dans la tête une couronne d ’ épines, elle se couchait sur une croix armée de clous 29 . Mais son texte peut être lu comme une défense, car Louise, qui se croit possédée par des démons et réagit à son tour par des autopunitions de plus en plus brutales, est désormais considérée comme folle par la plupart des gens qui les entourent. C ’ est du moins ce que suggèrent ses lettres de la Salpêtrière qui laissent supposer les réactions de son entourage tout comme la biographie de Maillard, dans laquelle le confesseur décrit les ‘ insinuations ’ auxquelles Louise doit faire face et qui l ’ obligent désormais à pratiquer ses autoflagellations en secret : « Elle ne perdait aucune occasion de mortifier ses sens et sa propre volonté mais elle le faisait si secrètement que personne ne s ’ en apercevait 30 . » Et les lettres de Louise montrent aussi qu ’ elle ne se défend aucunement contre ces attributions : le traitement de folle lui semble approprié dans sa quête d ’ humiliation de son moi, estimant que c ’ est la juste réaction de ses semblables à son indignité absolue : « je ne trouve aucun endroit où me mettre, tant je me trouve indigne d ’ être parmi les créatures 31 . » Gimaret a ainsi avancé la thèse convaincante selon laquelle le modèle de sainteté mystique auquel correspondait Louise du Néant ne pouvait que difficilement être compris comme tel à la fin du XVII e siècle, contrairement à ce qui s ’ était passé quelques décennies plus tôt. Le dolorisme comme modèle de sainteté féminine dérangerait le modèle d ’ une religiosité qui, vers 1700, déplaçait les formes extrêmes d ’ expression de l ’ humilité du domaine de l ’ exemplarité à celui de la marginalité 32 . La voie de l ’ abnégation et d ’ abjection qui fonde la sainteté non pas sur une « vaine gloire » mais sur un « excès leur entourage, aucune autre source, médicale, religieuse ou administrative n ’ étant disponible à ce jour. 28 Jean Maillard, Louise du Néant. Le triomphe de la pauvreté et des humiliations, Grenoble, Jerôme Millon 2006 [1987], p. 75. 29 Maillard, Louise du Néant, p. 148. 30 Ibid., p. 108 - 109. 31 Louise du Néant, « Lettre XIII », dans Maillard, Louise du Néant, p. 192. 32 Le Brun a émis l ’ hypothèse que le corps comme lieu de manifestation du surnaturel est de moins en moins accepté vers la fin du XVII e siècle, ce qui a des répercussions sur le 138 Marie Guthmüller Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-007 <?page no="139"?> d ’ humilité 33 » et qui se reflète encore dans le titre de la biographie spirituelle de Maillard : Triomphe de la pauvreté et des humiliations, est désormais devenue douteuse. C ’ est précisément pour cette raison que Louise s ’ est retrouvée à la Salpêtrière de son vivant et non pas devant le Saint-Siège après sa mort. Ce contexte semble donc spécialement approprié pour s ’ interroger à nouveau sur le glissement discursif de l ’ automutilation de pratique religieuse à symptôme psychopathologique et de poser la question des étapes de cette transition. Comme nous l ’ avons vu, la recherche sur l ’ hystérie à orientation physiologique de la Salpêtrière, avec son penchant pour les diagnostics rétrospectifs, n ’ est pas d ’ une grande aide dans ce domaine. Comment la perception et la codification de l ’ automutilation, qui ont longtemps évolué dans un contexte d ’ ascèse et d ’ autoflagellation, commencent-elles à changer ? En d ’ autres termes, comment des catégories de piété et de dévotion comme ‘ l ’ humilité suprême ’ , ‘ le néantisme ’ , ‘ le rejet du propre moi ’ , ‘ la haine de soi ’ , ‘ le mépris du corps ’ ou ‘ la perte de la volonté ’ se transforment-elles peu à peu en catégories (psycho)pathologiques permettant de considérer quelqu ’ un comme fou, voire malade ? Quand, comment et par qui une déclaration comme « je ne trouve aucun endroit où me mettre, tant je me trouve indigne d ’ être parmi les créatures 34 » n ’ est-elle plus considérée comme l ’ expression d ’ une humilité pieuse, mais comme l ’ indice d ’ une grave perturbation mentale ? Comment et à quel moment les caractéristiques d ’ une catégorie morale et religieuse se fondent-elles dans les caractéristiques d ’ une catégorie médicale, pour finalement apparaître ou réapparaître de nos jours dans l ’ International Classification of Diseases ? Pourraient se prêter à une telle étude le cas de Louise du Néant, pour lequel aucune source médicale n ’ a pourtant pu être identifiée jusqu ’ à présent, ou d ’ autres cas similaires situés autour de 1700 ou après ? Bibliographie Sources Briquet, Pierre. Traité clinique et thérapeutique de l ’ hystérie, Paris, J. B. Baillière, 1859. Charcot, Jean-Martin. Leçons sur les maladies du système nerveux, t. 1, Paris, A. Delahaye, 1875. Duncan, Marc. 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L ’ intérêt de ces textes pour le sujet des mutilations, que nous définissons comme des atteintes délibérément infligées et perceptibles à l ’ intégrité physique d ’ une personne, tient au fait que, dans le cas de l ’ exorcisme de Jeanne, les démons, en quittant le corps de la religieuse, auraient laissé des traces sur sa peau, signes visibles que Surin considère comme des preuves de l ’ existence divine. Dans le cas de sa propre possession, le père réfléchit à la question de savoir si et comment les démons peuvent agir sur le corps humain. Enfin, le jésuite décrit des expériences mystiques pendant lesquelles Dieu habitait en lui et imprimait les plaies du Christ en son for intérieur : selon Surin, ces stigmates 1 ne sont pas visibles de l ’ extérieur, mais il les ressentait en lui- 1 Saint Paul utilise le terme stigmata pour désigner les marques du service apostolique qu ’ il porte sur son corps (Gal 6,17). « C ’ est à partir de là que, dans le cadre de la mystique de la Passion, on a désigné, depuis le Moyen Âge, les stigmates sur les mains, les pieds et le côté du c œ ur qui apparaissent involontairement chez les personnes ayant une intense piété envers la Passion et de grandes capacités (auto)suggestives, soit de manière visible (stigmates proprement dits), soit de manière seulement sensible (stigmates impropres), souvent accompagnés d ’ abstinence de nourriture ou de sommeil. Les stigmates peuvent prendre différentes formes : entièrement ou partiellement semblables aux plaies du Christ, figuratifs (en forme de croix ou de c œ ur), rarement épigraphiques (signes d ’ écriture) ou annulaires (anneau en signe de mariage mystique). Les stigmates sont Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="142"?> même, comme s ’ il les portait réellement sur son corps. Les écrits autobiographiques de Jeanne et de son exorciste présentent donc, à plusieurs niveaux, différentes facettes du thème des mutilations corporelles dans le cadre d ’ expériences surnaturelles, démoniaques et divines. Dans ce qui suit, nous nous focaliserons sur la signification que Surin et Jeanne attribuent à ces signes du corps : que représentent les marques corporelles selon le père et la s œ ur et que peuvent-elles prouver, d ’ un point de vue théologique, en ce qui concerne l ’ existence de démons et de Dieu ? Pour ce faire, nous nous concentrerons dans un premier temps sur la description de l ’ exorcisme de Jeanne des Anges, qui met l ’ accent sur les marques laissées par les démons sur la peau, en confrontant le rapport qu ’ en donne Surin avec ce que Jeanne des Anges écrit elle-même dans son autobiographie. Dans un deuxième temps, nous aborderons le cas de Surin luimême en nous focalisant sur ses stigmates intérieurs. Après un bref résumé de l ’ histoire de ces deux cas et après avoir discuté le sens de l ’ adjectif « expérimentale » qui figure dans le titre de l ’ autobiographie de Surin, nous procéderons à des lectures rapprochées de quelques passages de texte, où la question de la force probante des marques corporelles constitue un des soucis principaux de Surin et de Jeanne. Résumé de l ’ affaire de Loudun L ’ exorcisme de Jeanne des Anges (Jeanne de Belcier, Mademoiselle de Cozes, 1602 - 1665) eut lieu dans le contexte de l ’ Affaire des démons de Loudun : le couvent des Ursulines de la petite ville de Loudun, dont Jeanne était la prieure, était hanté par des démons dans les années 1630. En 1634, le confesseur des Ursulines, Urbain Grandier, fut tenu pour responsable de la possession résistants aux traitements, aseptiques, saignent périodiquement, le plus souvent en relation avec les périodes liturgiques de la Passion » (Ludwig Mödl, « Stigma », dans Religion in Geschichte und Gegenwart, en ligne (consulté le 25 mai 2022), nous traduisons). Les stigmates de Paul sont à comprendre « comme des stigmates qui lui ont été infligés au service de Jésus [ … ] D ’ un point de vue typologique, tous les stigmatisés ont en commun une certaine pathologie : leurs stigmates (plaies ouvertes produisant des sécrétions ou des zones de peau sanguinolentes) apparaissent périodiquement (semaine de la Passion, Vendredi saint ou chaque vendredi), ne présentent aucune tendance à la suppuration ou à l ’ inflammation et ne peuvent pas être traités médicalement. [ … ] Les mêmes caractéristiques se retrouvent dans les stigmates dits invisibilia ou imitativa, où des douleurs apparaissent certes au niveau des stigmates, mains, pieds, côte, mais où aucune plaie extérieure n ’ est visible » (Peter Gerlitz, « Stigmatisierung », dans Theologische Realenzyklopädie, dir. Horst Balz et al., Berlin, Walter de Gruyter, 2001, vol. 32, p. 174 - 178, nous traduisons). 142 Daniel Fliege Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="143"?> démoniaque : on l ’ accusa d ’ avoir conclu un pacte avec le diable et d ’ avoir ordonné aux démons de pénétrer dans les religieuses - en conséquence, il fut exécuté. Jeanne des Anges décrit en détail sa possession dans son autobiographie écrite vers 1644 2 . Elle y raconte comment, après que plusieurs exorcistes ont tenté en vain de chasser les démons par les méthodes classiques, le jésuite Jean- Joseph Surin (1600 - 1665) est chargé de l ’ affaire : Surin se tourne vers la possédée en l ’ encourageant à observer et à contrôler elle-même ses démons et à devenir ainsi leur maîtresse. Les démons sont chassés avec succès, laissant des marques sur le corps de Jeanne : trois piqûres sur sa poitrine, une croix sur son front et les noms de Marie, Joseph, Jésus et François de Sale sur sa main gauche. Pendant des voyages en France, elle présente ses blessures aux foules et accomplit de nombreux miracles grâce à une relique de saint Joseph. Environ vingt ans plus tard, Jean-Joseph Surin rédigea lui aussi son autobiographie sous le titre Science expérimentale des choses de l ’ autre vie, dans laquelle il raconte comment, après l ’ exorcisme de Jeanne, il fut lui-même possédé par des démons et ne put en être libéré qu ’ après de nombreuses et douloureuses années grâce au soutien de Dieu. Surin se voit temporairement interdire de prêcher, il est enfermé dans un hôpital de jésuites près de Bordeaux, tente de se suicider et ne vit finalement des expériences mystiques qu ’ à la fin de son existence. Outre la Science expérimentale, Surin décrit le cas de Loudun dans le traité intitulé Triomphe de l ’ amour divin sur les puissances de l ’ Enfer, dans lequel il aborde le cas de Jeanne des Anges de manière plus détaillée 3 . Les marques sur la peau de Jeanne des Anges selon le récit de son exorciste En lisant le titre Science expérimentale, on pourrait s ’ attendre à lire un traité « scientifique » fondé sur des expérimentations. Pourtant, au XVII e siècle, le mot science signifie « savoir » et n ’ a pas encore la signification moderne d ’ une étude systématique d ’ un domaine de recherche déterminé, comme l ’ implique le terme aujourd ’ hui. Le mot science désignait une « [c]onnoissance qu ’ on a de 2 Jeanne des Anges, Autobiographie d ’ une hystérique possédée, éd. Gabriel Lègue et Gilles de la Tourette, Paris, G. Charpentier, 1885, p. 74 - 75. Le titre de l ’ ouvrage fut ajouté par les éditeurs qui ont utilisé un manuscrit de la Bibliothèque municipale de Tours (ms. 1197) qui porte le titre Histoire d. d. d. Loudun, c ’ est-à-dire Histoire des diables de Loudun. 3 Jean-Joseph Surin, Écrits autobiographiques. Triomphe de l ’ amour divin sur les puissances de l ’ Enfer (1654 - 1660). Science expérimentale des choses de l ’ autre vie (1663), éd. Adrien Pachoud, Grenoble, Éditions Jérôme Million, 2016. « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible » 143 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="144"?> quelque chose 4 », comme le définit le Dictionnaire de l ’ Académie française de 1694, et, dans ce cas, une connaissance très particulière : elle est en effet expérimentale, c ’ est-à-dire, selon la définition de ce même dictionnaire, « fondé [e] sur les expériences 5 », sur l ’ « [e]spreuve qu ’ on fait de quelque chose 6 ». Le titre traduit une forme de connaissance de Dieu acquise par l ’ expérience mystique, que Thomas d ’ Aquin appelle cognitio Dei experimentalis, « connaissance expérimentale de Dieu ». Comme nous l ’ avons déjà montré ailleurs 7 , Surin s ’ oppose fortement dans son texte au savoir transmis par les livres et par la théologie spéculative en plaidant pour que le savoir empirique acquis par l ’ expérience soit admis comme une possibilité de gagner en connaissance théologique. En effet, l ’ expérience comprend chez Surin deux aspects : d ’ un côté, l ’ expérience de la théologie mystique et, de l ’ autre, l ’ empirisme précoce de la philosophie naturelle. Les extraits de texte suivants sont tirés du Triomphe de l ’ amour et de la Science expérimentale et se concentrent sur les passages où Surin décrit comment les marques se sont formées sur le corps de Jeanne 8 . Dans ces passages, le père souligne qu ’ il tire ses conclusions de l ’ observation : Or, pour venir à bout de donner à cette preuve toute sa force, je veux apporter les argumens de ce que j ’ ai vu, comme une des plus grandes preuves contre lesquelles il 4 Dictionnaire de l ’ Académie, Paris, J.-B. Coignard, 1694, en ligne : https: / / www.dictionnaire-academie.fr/ article/ A1S0081-11 (consulté le 23 mai 2022). 5 Ibid., https: / / www.dictionnaire-academie.fr/ article/ A1E0396-01 (consulté le 23 mai 2022). 6 Ibid., https: / / www.dictionnaire-academie.fr/ article/ A1E0396 (consulté le 23 mai 2022). Le mot espreuve est défini comme « [e]ssay, experience qu ’ on fait de quelque chose » (ibid.). Sur la notion d ’ expérience, voir Friedrich Kambartel, « Erfahrung », dans Historisches Wörterbuch der Philosophie, dir. Joachim Ritter et al., Basel, Schwabe, 1971 - 2007, sub voce, § 1 - 6 ; Peter Dear, « The Meanings of Experience », dans The Cambridge History of Science, vol. 3 Early Modern Science, dir. Katharine Park et Lorraine Daston, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, p. 106 - 131. 7 Daniel Fliege et Marie Guthmüller, « La Science de l ’ âme, une science expérimentale ? Seelenwissen und Erfahrung bei Jeannes des Anges und Jean-Joseph Surin », dans Facetten der Experientia. Zum Rekurs auf Erfahrungswissen in der frühneuzeitlichen Romania, dir. Isabelle Fellner et Christina Schäfer, Wiesbaden, Harrassowitz, 2022, p. 161 - 190. Voir aussi Sophie Houdard, « Expérience et écriture des “ choses de l ’ autre vie ” chez Jean-Joseph Surin », dans Littératures classiques, n o 39, 2000, p. 331 - 347. 8 Pour une description détaillée des marques corporelles dans le cas de Loudun et d ’ autres cas de possession en France au début de l ’ époque moderne, nous renvoyons à l ’ étude exhaustive de Katherine Dauge-Roth, Signing the Body. Marks on Skin in Early Modern France, Londres, Routledge, 2020 ; pour une analyse approfondie de l ’ autobiographie de Jeanne des Ange à l ’ article de Marie Guthmüller, « Entre humilitas et superbia : potentiel et problèmes de l ’ écriture autohagiographique au XVII e siècle à l ’ exemple de l ’ Histoire de la possession de la mère Jeanne des Anges », dans Papers on French Seventeenth Century Literature, n o 96, 2022, p. 195 - 212. 144 Daniel Fliege Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="145"?> y a moins à objecter, et dont l ’ intelligence doit rendre les esprits soumis à la croyance qu ’ il y a un Juge des hommes et des anges [ … ] 9 . [ … ] je vis, non par des raisonnements et des conséquences tirées, comme quelquesuns disent qu ’ il faut faire, mais au simple aspect, que c ’ étaient véritablement des Diables qui possédaient ces Religieuses, et en particulier celle-là [id est Jeanne] 10 . Surin utilise ici le verbe voir pour désigner une observation dont il déduit des « argumens » et des « preuves » 11 . Il oppose ce « simple aspect » de l ’ observation empirique aux « raisonnements » guidés par la raison, c ’ est-àdire à la considération spéculative. Ces preuves servent à éliminer les « object [ions] » à la possession, à dissiper les doutes et à renforcer ainsi la foi en Dieu et aux anges comme aux démons (ange désignant à la fois les « bons » que les « mauvais » anges). Parmi ces choses, que Surin compte comme des preuves de possession perceptibles par les sens et qui peuvent donc être vues par d ’ autres, il mentionne en particulier les plaies de Jeanne : « et la preuve je la prends des signes qu ’ ils [id est les démons] ont laissés sur son corps lorsqu ’ ils sont sortis. [ … ] ce sont [des] signes solides, qui sont hors de toute contestation [ … ] 12 ». Selon le jésuite, ces signes ne peuvent pas être mis en doute en tant que preuves, car ils résultent de l ’ observation partagée par plusieurs témoins. Les trois premiers démons qui ont quitté Jeanne l ’ ont marquée de trois piqûres à la hauteur du c œ ur : [ … ] le démon Asmodée, qui possédait la Mère prieure dès le commencement avec six autres, promit de sortir publiquement le lendemain, et de donner pour marque de sa sortie et de celle de deux autres démons [Aman et Grésil], trois ouvertures qu ’ il ferait dans la poitrine sous la mamelle, et il prit heure pour cela. Cela s ’ exécuta comme il l ’ avait promis, et les trois démons laissèrent trois ouvertures en la peau et percèrent le corset de la Mère qui était garni de côtes de baleine 13 . L ’ emplacement et le nombre de ces marques ne sont certainement pas dus au hasard, mais rappellent la plaie latérale du Christ et la Trinité. Cependant se pose la question de savoir comment et pourquoi les marques se sont formées sur le corps de Jeanne. L ’ exorciste avoue d ’ abord que l ’ on peut douter de leur nature : En examinant cette action, il apparaît qu ’ elle n ’ a pu être faite par l ’ imagination, n ’ y ayant personne qui juge que l ’ imagination ait la force de produire un tel effet ; [ … ] 9 Surin, Écrits autobiographiques, p. 157 - 158. 10 Ibid., p. 159 - 160. 11 Sur la notion d ’ observation, voir Gianna Pomata, « Observation Rising : Birth of an Epistemic Genre, 1500 - 1650 », dans Histories of Scientific Observation, dir. Lorraine Daston et Elizabeth Lunbeck, Londres, The University of Chicago Press, 2011, p. 45 - 80. 12 Surin, Écrits autobiographiques, p. 158. 13 Ibid., p. 16. « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible » 145 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="146"?> D ’ ailleurs, la Mère prieure eut non seulement cette marque sur le front lors de la sortie de Léviathan, mais elle a eu ensuite d ’ autres marques sur la main lors de la sortie des autres démons, marques dont il est impossible d ’ assigner autre cause que celle d ’ un esprit qui use de son pouvoir. Partant il faut demeurer d ’ accord que c ’ est le diable qui exécuta ce qu ’ il avait promis, selon la puissance qu ’ il en a, lorsqu ’ il plaît à Dieu qu ’ elle soit employée 14 . Surin est donc conscient que l ’ on peut douter de la véracité des marques corporelles, et donc penser qu ’ on les a purement imaginées. Il précise pourtant que seule la force du démon peut les avoir provoquées, même si le démon ne peut avoir que la force que Dieu lui permet d ’ exercer sur le corps de la possédée : le pouvoir des démons est donc toujours limité et subordonné à la toute-puissance de Dieu. En outre, le démon promet de laisser un signe, sans que Surin n ’ explique ici pour quelle raison un démon devrait faire une telle promesse. En effet, dans un autre passage du texte, Surin ajoute que l ’ exorciste ordonne au démon de laisser une marque lorsque celui-ci quittera le corps, suggérant donc que l ’ exorciste a une certaine influence sur lui : Il faut savoir que dans la pratique de l ’ Église, en l ’ exorcisme [ … ] des possédés du démon, c ’ est la coutume de commander aux diables de sortir en quittant le corps de la personne possédée, et non seulement de sortir mais de faire un signe de la sortie ; [ … ] Entre les choses qui furent faites pour les fâcher, ont été les signes de leur sortie, qui n ’ ont point été équivoques mais réels. Le conseil de Monseigneur [l ’ évêque] de Poitiers [Henri-Louis de Chasteigner de la Rocheposay], qui avait exorcisé et fait exorciser la Mère avec moi, fut de proposer pour signe de leur sortie des effets qui subsistassent et ne pussent pas passer en un moment ; ainsi il arrêta que Léviathan, qui était le premier démon et le chef de la bande, en sortant ferait une croix sur le front qui entamerait la peau [ … ]. Ce signe fut exécuté selon la promesse, la croix était gravée sur la peau comme avec un fer pointu, et y resta douze ou quinze jours pendant lesquels tout le monde la venait voir 15 . Ce qui est intéressant dans cette citation, c ’ est tout d ’ abord que Surin parle explicitement de « preuves » qu ’ il déduit des marques corporelles : celles-ci sont pour lui des « signes » lisibles en tant que témoignage de l ’ existence du démon, et Surin souligne que ces signes ne sont pas « équivoques mais réels » : ils ne laissent aucun doute. Deuxièmement, Surin explique que l ’ exorciste ne doit pas seulement ordonner au démon de quitter le corps possédé, mais que ce faisant, le démon doit laisser une marque. Troisièmement, les exorcistes 14 Ibid., p. 136. 15 Ibid., p. 135 - 136. 146 Daniel Fliege Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="147"?> semblent avoir une certaine influence sur le type de traces corporelles qui se forment sur le corps des possédés. Cela correspond par exemple aux prescriptions du Manuale exorcismorum de Maximilian van Eynatten de 1635, dans lequel l ’ auteur explique : Quando Exorcista advertet daemonem esse devictum, et iam eiiciendum Dei potentia et iussu e corpore obsesso, praecipiet eidem ne egrediendo laedat corpus creatum a Deo, sed illud sanum, liberum, ac expeditum ad serviendum et glorificandum Deo relinquat. Coget daemonem dare aliquod signum recessus sui cum tota sua damnata societate. Lorsque l ’ exorciste se rendra compte que le démon est vaincu et qu ’ il doit déjà être expulsé du corps possédé par la force et l ’ ordre de Dieu, il ordonnera à ce même démon de ne pas blesser, en le quittant, le corps créé par Dieu, mais de le laisser indemne, libre et sans attache pour le service et la gloire de Dieu. Il oblige le démon à donner un signe de sa retraite avec toute sa compagnie maudite 16 . L ’ exorciste sert donc d ’ instrument de la volonté divine : c ’ est le pouvoir de Dieu qui ordonne au démon de quitter la personne possédée, mais c ’ est l ’ exorciste qui prononce cet ordre ; c ’ est lui qui, d ’ une part, impose au démon de ne pas blesser le corps des possédés et qui, d ’ autre part, lui ordonne de donner un signe de sa délivrance. Dans le Manuale, il s ’ agit pourtant plutôt de signes comme la fumée ou les langues de feu. Contrairement à ce que propose donc ce manuel, les exorcistes de Loudun admettent que le corps de la possédée soit blessé et inscrit par des marques sur la peau. Ainsi, l ’ évêque de Poitiers conseille que les marques corporelles soient permanentes et détermine même concrètement quel signe le démon Léviathan doit laisser sur la peau de Jeanne : une croix sur le front. Ce choix s ’ explique probablement par sa force symbolique puisqu ’ en représentant la victoire du Christ sur les forces du mal, la croix sert à « fâcher » les démons. Grâce à la permanence du signe, d ’ autres personnes peuvent venir et devenir des témoins oculaires : « tout le monde la venait voir ». Néanmoins, la croix disparaît après deux semaines. L ’ apparition du signe est donc un jeu complexe entre l ’ exorciste qui ordonne, la force de Dieu qui réalise le miracle et le démon vaincu qui consent. Les marques de la sortie du démon sont à cet égard, comme l ’ a formulé Katherine Dauge-Roth, des signes « hybrides 17 », combinant le sceau de possession du diable sur la peau des sorciers et les stigmates des saints ; ou comme l ’ a expliqué Marianne Closson : « Le corps écrit est donc signe d ’ une présence surnaturelle, ambiguë et ambivalente, qui vient semer le trouble dans 16 Maximilian van Eynatten, Manuale exorcismorum, Anvers, Moreti, 1635, p. 38 - 39 (nous traduisons). 17 Dauge-Roth, Signing the Body, p. 81. « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible » 147 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="148"?> l ’ herméneutique des XVI e et XVII e siècles 18 ». De plus, les exorcistes humilient les démons aux yeux de tous en les forçant à faire la promesse de laisser un symbole chrétien sur le corps des possédés libérés en signe de leur défaite et du triomphe de l ’ Église catholique. Après la croix, Jeanne reçoit quatre autres marques corporelles : les noms de Joseph, Marie, Jésus et François de Sale sur sa main gauche. De nouveau, ce sont les exorcistes qui en ont choisi la forme, comme le suggère Surin dans le passage suivant : [ … ] il [id est Surin] 19 se mit à le presser fortement de quitter la Mère et d ’ écrire le nom de JOSEPH sur sa main. Le démon [ … ] abattit de la main droite la manche de la Mère sur la main gauche ; cela fit croire au Père qu ’ il voulait cacher son action ; c ’ est pourquoi [ … ] il releva la manche sur le bras, et avertit de prendre garde à ce qui se ferait. Soudain le seigneur anglais prit la main gauche de la Mère, et la saisit par le bout des doigts ; les deux autres gentilshommes et quelques religieux s ’ approchèrent, et virent clairement et distinctement le saint nom de JOSEPH paraître formé en caractères sanglants sur la main qu ’ ils avaient vue blanche auparavant et qui n ’ avait été aucunement approchée de l ’ autre main ; si bien que cette marque ne pouvait être appliquée à aucune cause visible. Tous ceux qui étaient présents en donnèrent par écrit témoignage qui fut déposé au greffe [ … ] 20 . De nouveau, le corps possédé est identifié ici au démon, qui tombe à genoux et tente de recouvrir ses mains avec l ’ ourlet du vêtement de Jeanne pour cacher la marque qui se forme sur sa peau. Surin souligne que Jeanne n ’ a pas pu dessiner cette marque de sa propre main, mais qu ’ elle doit être d ’ origine surnaturelle. Surin cite à nouveau d ’ autres témoins oculaires qui, dans ce cas, sont également d ’ origine noble et peuvent en outre faire connaître l ’ histoire de Jeanne au-delà des frontières de la France : un noble veut même rapporter l ’ histoire au roi d ’ Angleterre. Dans ce passage, Surin met l ’ accent sur le pouvoir de l ’ exorciste : c ’ est lui qui est capable de « presser [le démon] fortement de quitter » la s œ ur, il contrôle la scène en « averti[ssant les autres témoins] de prendre garde à ce qui se ferait ». En tant qu ’ exorciste, le père jésuite souligne apparemment le pouvoir que l ’ Église catholique a sur les forces 18 Marianne Closson, « L ’ Écritoire surnaturel ou le corps du démoniaque », dans Corps et interprétation (XVI e - XVIII e siècles), Amsterdam, Rodopi, 2012, p. 33 - 46, ici p. 33. 19 Parfois Jean-Joseph Surin parle de lui-même en troisième personne, voir là-dessus Hélène Trépanier, « Je ou il : le problème de l ’ identité narrative chez Jean-Joseph Surin », dans Poétique, n o 108, 1996, p. 495 - 510 ; Michel de Certeau, « Le “ je ” , préface de “ La Science expérimentale ” (J.-J. Surin) », dans id., La Fable mystique I. XVI e - XVII e siècle, Paris, Gallimard, 1982, p. 245 - 256. 20 Surin, Écrits autobiographiques, p. 101. 148 Daniel Fliege Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="149"?> du mal : sans surprise, « le seigneur anglais », un protestant, se convertira au catholicisme après la scène citée ci-dessus. Les marques sur la peau de Jeanne des Anges selon le récit de la possédée Dans sa propre autobiographie, Jeanne des Anges évoque, elle aussi, les deux scènes où les démons Asmodée, Aman, Grésil et Léviathan la quittent. Elle propose une autre interprétation en expliquant qu ’ il s ’ agissait d ’ une intervention de la Vierge Marie et de Dieu : Je fus mise sous la conduite d ’ un père Récollet nommé Gabriel Lactance, homme fort savant et de grande piété. Ce bon père avoit un grand empire sur les diables, il les faisoit obéir comme des esclaves, il m ’ exorcisoit avec grande ferveur d ’ Esprit et beaucoup de foy ; en moins de six ou sept semaines il chassa trois démons de mon corps, sçavoir : Asmodée, Aman et Grésil, et ce, en la présence de Monseigneur [l ’ évêque] de Poitiers, et de plus de six mille personnes. Pour marque de leur sortie, ils me firent trois playes au-dessous du c œ ur à la veüe de tous les assistants. Ce fut par l ’ intercession de la sainte Vierge et des bons anges que cette merveille s ’ opéra. Dieu s ’ en servit pour encourager les religieux, lesquels pour la plus part craignoient de s ’ engager dans cet employ où il y avoit tant de difficultez 21 . Le Père [Surin], entendant cela, s ’ adressa à Nostre-Seigneur, le pria d ’ humilier cet esprit hautain [Léviathan] et de le contraindre de satisfaire à l ’ Église par une profonde adoration au très Saint Sacrement, comme aussi de demander pardon comme un criminel de ses mauvoises entreprises. Il reçut ce commandement avec beaucoup de résistance. Dieu, par sa divine bonté, le contraignit d ’ obéir, et il nous donna, par sa miséricorde, plus que nous n ’ eussions osé espéré [sic]. Car, après que cet esprit eût fait tout ce que le père Surin luy avoit commandé, il se prosterna à ses pieds, luy demanda pardon des mauvoises entreprises qu ’ il avoit faittes contre luy, et, en mesme tems, il fit le signe de sa sortie qui luy avoit esté ordonné de faire [une grande croix sanglante sur le front] et me laissa en pleine liberté 22 . Jeanne des Anges suit dans ses explications tout d ’ abord ce que Surin expliquerait lui aussi : les exorcistes ont un pouvoir particulier sur les démons (« un grand empire »). Elle ajoute que l ’ exorcisme s ’ est déroulé en public et en présence d ’ une autorité ecclésiastique (« [de l ’ évêque] de Poitiers, et de plus de six mille personnes »). Il y a donc d ’ autres témoins oculaires (« à la veüe de tous les assistants ») qui pourraient confirmer ce qu ’ elle décrit. Cependant, elle relativise le pouvoir des exorcistes en expliquant qu ’ ils doivent d ’ abord s ’ adresser à Dieu pour lui demander que le démon leur obéisse (« [le père] pria [Nostre-Seigneur] d ’ humilier cet esprit hautain »). De plus, le 21 Jeanne des Anges, Autobiographie, p. 74 - 75. 22 Ibid., p. 163. « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible » 149 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="150"?> démon réagit avec « beaucoup de résistance » et seul Dieu peut « le contrai[ndre à] obéir ». Ce n ’ est donc qu ’ avec l ’ aide de l ’ intervention divine que le démon obéit aux ordres de Surin. Dans le cas de Léviathan, le démon cède à un commandement, mais Jeanne formule cet ordre avec un verbe passif (« le signe de sa sortie qui luy avoit esté ordonné de faire »), laissant une incertitude quant à l ’ auteur : est-ce que ce fut l ’ exorciste qui choisit ce signe, ou Dieu ? En revanche, dans le cas des trois démons, Jeanne souligne que l ’ apparition des marques s ’ est faite par l ’ intercession de la Vierge Marie et de ses anges. Elle nomme explicitement les signes comme une « merveille », ajoutant qu ’ à travers eux, Dieu crée un signe de la foi : « Dieu s ’ en sert pour encourager les religieux ». Contrairement à Surin, Jeanne souligne donc que les signes sont moins le résultat de l ’ influence des exorcistes et des démons eux-mêmes, que de celui de l ’ action de la Vierge, de Dieu et de ses bons anges sur laquelle elle met l ’ accent en soulignant le caractère miraculeux des signes. Dans d ’ autres passages, l ’ influence des exorcistes est davantage dévalorisée : On demanda à ce démon, pour signe de sa sortie, l ’ élévation de mon corps en l ’ air ; mais, il avoit protesté depuis longtems que, puisque on lui avoit donné un autre signe qui estoit d ’ écrire sur ma main le nom de Jésus et celuy de François de Sales, il ne se tenoit point obligé de faire le premier signe de l ’ élévation de mon corps 23 . Selon cet extrait, les signes réclamés doivent être demandés de manière cohérente et identique par les exorcistes, sans quoi le démon ne se sentirait pas obligé de les respecter. Le démon peut donc contredire les ordres si les exorcistes ne les expriment pas avec suffisamment d ’ insistance, ou en se contredisant. Ces passages mettent en évidence que les mêmes événements sont présentés par les deux auteurs comme des faits grâce au recours à des témoins oculaires, mais que l ’ un et l ’ autre interprètent leur origine de manière légèrement différente : alors que l ’ exorciste Surin souligne le pouvoir de l ’ institution ecclésiastique qu ’ il représente en interaction avec Dieu, Jeanne présente davantage les signes comme des miracles dont Dieu lui-même ou la Vierge Marie seraient responsables, assimilant ainsi les marques corporelles à des stigmates. Comme l ’ a souligné Isabelle Poutrin, « [l]a stigmatisation était au XVII e siècle l ’ un des signes visibles de la sainteté, de pair avec les extases et l ’ impossibilité temporaire de s ’ alimenter 24 ». Pourtant, les stigmates étaient un sujet 23 Ibid., p. 203. 24 Isabelle Poutrin, « Les stigmatisées et les clercs : interprétation et répression d ’ un signe - Espagne, XVII e siècle », dans Les Signes de Dieu au XVI e et XVII e siècle, Clermont-Ferrand, Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Clermont- 150 Daniel Fliege Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="151"?> délicat depuis que le pape Sixte IV interdit de montrer des images de saints portant des stigmates : seuls le Christ et François d ’ Assise pouvaient être représentés avec eux 25 . Comme l ’ a montré Isabelle Poutrin, l ’ Inquisition se méfiait de la stigmatisation, de sorte que de nombreuses religieuses, notamment en Espagne, devaient abjurer d ’ être stigmatisées 26 . Toutefois, les plaies sur le corps de Jeanne ne sont pas des stigmates au sens propre du terme, elles ne représentent pas les plaies du Christ, mais elles ont Ferrand, 1993, p. 189 - 199, ici p. 191. Elle ajoute : « Cet ensemble de phénomènes était désigné par le terme d ’ “ extériorités ” , par opposition aux expériences spirituelles intérieures comme les visions ou les divers modes d ’ oraison » (ibid.), et « Les stigmates témoignent chez ces femmes d ’ un double mouvement d ’ identification, au Christ et aux stigmatisés de l ’ hagiographie. Les plaies et les visions de la Passion renvoyaient aux représentations du Sauveur, tandis que la stigmatisation en tant que manifestation de la faveur divine, ressortissait à un rapport imaginaire avec des modèles de sainteté. [ … ] Leur environnement et leur éducation religieuse les avaient encouragées à prétendre au statut fortement valorisé de “ sainte vivante ” , de personnage charismatique jouissant d ’ une reconnaissance sociale appelée réputation de sainteté » (ibid., p. 193). 25 Le pape Sixte IV, par la bulle Spectat ad Romani Pontificis providentiam du 6 septembre 1472, a établi que seul François d ’ Assise pouvait être représenté avec des stigmates (la bulle visait surtout les représentations de Catherine de Sienne). Cf. Jacques Le Brun, « Les discours de la stigmatisation au XVII e siècle », dans Stigmates, dir. Dominique de Courcelles, Paris, l ’ Herne, 2001, p. 103 - 118, ici p. 104. André Du Val rappelle les bulles de Sixte IV dans son hagiographie de Marie de l ’ Incarnation, expliquant qu ’ « [ … ] écrivant ceci je ne crains point de tomber dans l ’ excommunication portée par la bulle de Sixte IV qui défend par exprès de dire ou écrire qu ’ aucun autre saint ou sainte ait eu en son corps les stigmates de la Passion, comme aussi de représenter avec iceux les images et les peintures des autres saints » (cité d ’ après ibid., p. 110 ; André Du Val, La Vie admirable de s œ ur Marie de l ’ Incarnation, Douai, Baltazar Beliere, 1621, p. 134). 26 Poutrin, « Les stigmatisées et les clercs », p. 195 : « [ … ] en 1544 elle [sor Magdalena de la Cruz] fut emprisonnée par l ’ Inquisition, convaincue d ’ imposture et condamnée deux ans plus tard à l ’ abjuration de vehementi et à la réclusion perpétuelle. Plus de quarante ans plus tard, le scandale de la dominicaine de Lisbonne sor María de la Visitación vint ancrer dans les esprits des clercs une méfiance tenace envers les phénomènes de stigmatisation. Visionnaire et extatique depuis son enfance, sor María de la Visitación montrait depuis 1575 les plaies de la Couronne d ’ épines, que des stigmates vinrent compléter neuf ans plus tard. Les miracles attribués à la dominicaine furent d ’ abord approuvés par l ’ Inquisition et sa réputation de sainteté parvint jusqu ’ à Rome. C ’ est néanmoins sur la demande de Philippe II que fut ouvert en 1588 le procès inquisitorial qui aboutit aux aveux de la religieuse et à sa condamnation. Ces affaires suscitèrent une attitude de rejet en donnant l ’ impression, sans commune mesure avec le nombre réel des supercheries, que l ’ imposture devenait monnaie courante ». Cf. Closson, « L ’ écritoire surnaturel ou le corps du démoniaque », p. 41 : « l ’ histoire de Madeleine de la Croix, de Cordoue est connue de tous les démonologues : née en 1487, extatique éprouvant dans sa chair les cinq plaies du Christ, douée d ’ un don prophétique, cette abbesse avouera lors de son procès en 1544 s ’ être donnée au diable. Cette affaire célèbre a jeté un soupçon durable sur un phénomène déjà difficilement accepté par l ’ Église catholique : avant de reconnaître l ’ authenticité des stigmates, il devient nécessaire d ’ exclure une ruse du diable ». « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible » 151 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="152"?> néanmoins des similitudes avec elles 27 : par exemple, la blessure sur le front représente symboliquement la mort sacrificielle du Christ sur la Croix. Comme l ’ a déjà souligné Katherine Dauge-Roth, les trois piqûres sur la poitrine rappellent la plaie au flanc droit du Christ faite par Longin avec son javelot et symbolisent la Trinité 28 . De plus, les inscriptions des noms sur la main ne semblent pas se trouver à un endroit aléatoire, mais rappellent également les plaies du Christ. La croix sur le front évoque la Crucifixion, mais aussi le baptême et les plaies de la couronne d ’ épines. Comme les stigmates, les inscriptions sur la main de Jeanne ne guérissent pas, mais se renouvellent et saignent. Elles sont le signe de l ’ existence du surnaturel, des forces du mal, mais aussi du pouvoir et du triomphe de l ’ Église catholique, dont les exorcistes pouvaient commander aux démons de quitter le corps et les humilier en leur ordonnant de laisser des signes de leur sortie lorsqu ’ ils quittaient le corps de la religieuse 29 . La possédée libérée devient, comme l ’ exprime Katherine Dauge- Roth, un « palimpseste de Dieu 30 » : la possession par les démons est remplacée par les marques sur la peau, qui signifient l ’ appartenance de Jeanne à Dieu. Les marques servent à être lues par les croyants comme un signe de la grâce de Dieu et de la toute-puissance de son Église, c ’ est-à-dire l ’ Église catholique. Cependant, comme l ’ ont montré Jacques Le Brun et Sophie Houdard, le discours sur la stigmatisation évolue au cours du XVII e siècle : la montrer publiquement aux autres devient un motif de méfiance par rapport aux personnes prétendument stigmatisées elles-mêmes ou à ceux qui la défendent comme étant vraie, finalement elle « devient [, selon Marianne Closson,] un tel objet de scandales et de débats - Jeanne des Anges y a probablement largement contribué - qu ’ une remise en ordre se fait discrètement dans les couvents. [ … ] Se développent alors les stigmates dits ‘ invisibles ’ ou ‘ intérieurs ’ (et par là même non spectaculaires) par lesquels le mystique partage les terribles douleurs du Christ sans aucune inscription dans sa chair 31 ». À cet égard, il est intéressant de prendre en considération l ’ autobiographie de Surin luimême, écrite presque vingt ans plus tard, et dans laquelle les stigmates ne sont en effet pas visibles. 27 En revanche, Marianne Closson considère les marques laissées par les démons comme des « stigmates » (« L ’ Écritoire surnaturel ou le corps du démoniaque », p. 41). 28 Dauge-Roth, Signing the Body, p. 81. 29 Ibid., p. 8 : « Mais en même temps, plutôt que de marquer la femme désormais délivrée comme appartenant au diable, les marques qui apparaissaient sur sa peau comme des plaies saignantes signifiaient l ’ intervention divine qui l ’ avait libérée, ressemblant beaucoup aux stigmates des saints » (nous traduisons). 30 Ibid., p. 82 : « God ’ s palimpsests ». 31 Closson, « L ’ Écritoire surnaturel ou le corps du démoniaque », p. 44. 152 Daniel Fliege Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="153"?> La possession de Jean-Joseph Surin Dans la Science expérimentale, Surin décrit surtout des expériences mystiques 32 qu ’ il a faites lui-même, qu ’ il perçoit avec ses sens intérieurs et pendant lesquelles il ressent l ’ influence soit de Dieu, soit des mauvaises forces du diable et de ses démons. Au cours de ces expériences, il acquiert « une notion expérimentale de Dieu et de son éternité » par laquelle il est capable de témoigner de l ’ existence de Dieu et de sa toute-puissance. Le résultat en est un renforcement de la foi, culminant dans l ’ union mystique avec le Christ : [ … ] il est question d ’ une véritable expression surnaturelle des choses divines, laquelle fait qu ’ un homme goûte en soi-même, c ’ est-à-dire expérimente Dieu ou Jésus-Christ, ou les divines opérations. [ … ] plusieurs hommes spéculatifs et savants font mépris de cela, et le comparent aux larmes et tendresses qu ’ ont certaines femmes. C ’ est tout autre chose, car ce sont des expériences spirituelles, réelles et efficaces, qui assurent l ’ âme, et lui donnent démonstration de Dieu et des choses divines, et cela est bien plus que certains goûts 33 . Surin peut percevoir Dieu dans son âme à l ’ aide des facultés sensorielles internes et en tire une connaissance de Dieu : « expérimente[r] Dieu [ … ] [et ses] opérations » signifie les « goûter en soi-même » ; la « notion expérimentale » concerne donc Dieu et l ’ action de Dieu elle-même, dont Surin témoigne. Il s ’ efforce de mettre en évidence la véracité de ses expériences en les qualifiant de « véritables » et de « réelles et efficaces ». Elles sont en outre explicitement opposées au savoir de la théologie spéculative, « car ils [les savants] n ’ ont que leur science, leurs arguments, et leur scolastique dont ils font cas, mais ceci de quoi je parle, sont des expériences 34 ». Contrairement au concept d ’ expérience en philosophie naturelle, cette expérience mystique est cependant singulière, indicible (« une douceur ineffable ») et non partageable, elle ne peut pas être prouvée avec les critères de la philosophie naturelle, mais seulement témoignée. Surin ne reçoit pas de stigmates visibles sur son corps, comme Jeanne, mais Dieu lui promet d ’ inscrire des stigmates invisibles en lui. Le jésuite peut pourtant les ressentir comme s ’ ils étaient réellement imprimés sur son corps : [ … ] Notre-Seigneur me donna une parole, me promettant qu ’ il écrirait intérieurement en mon âme ses cinq plaies, et lors effectivement Notre-Seigneur me promit que ses plaies demeureraient gravées en moi, et seraient en mes membres intérieurs ; 32 Sur la mystique dans la Science expérimentale, voir Michel de Certeau, « La Science expérimentale de la folie », dans id., La Fable mystique II. XVI e - XVII e siècle, Paris, Gallimard, 2013, p. 231 - 255. 33 Surin, Écrits autobiographiques, p. 340 - 341. 34 Ibid. « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible » 153 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="154"?> de sorte que depuis je n ’ ai jamais manqué d ’ avoir une facilité de me les représenter à mon imagination, comme si je les avais effectivement. [ … ] Et surtout la plaie du côté y a demeuré spirituellement imprimée, en sorte qu ’ elle me donne une très sensible consolation et tendresse d ’ amour, me trouvant comme si elle était marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible. Et en effet je puis dire que je n ’ ai jamais reçu de grâces qui aient eu un effet plus grand, si consolant et si fort que celui-là, et c ’ est en mon imagination comme si je les avais en effet [ … ] 35 . Dans cet extrait, Surin dit que Dieu lui a seulement promis de graver les stigmates du Christ dans son âme et qu ’ ils y resteraient à jamais : il n ’ affirme pas que Dieu a effectivement accompli cette promesse. Néanmoins, il ajoute qu ’ il a pu facilement imaginer ces plaies, comme s ’ il les portait réellement sur lui. Il a l ’ envie d ’ embrasser ses propres mains parce qu ’ il a l ’ impression qu ’ elles portent les stigmates du Christ, bien qu ’ il ne sente rien et qu ’ « il n ’ y a[it] rien de sensible ». Au lieu de ressentir les stigmates, c ’ est le réconfort et l ’ amour de Dieu que Surin éprouve en lui-même. Il souligne que tout cela n ’ a lieu que dans « [s]on imagination 36 ». Surin fait preuve ici d ’ une certaine retenue et utilise des termes prudents (« me donna une parole, me promettant [ … ] me promit », les formes conditionnelles « écrirait, demeureraient, seraient »). Il ne veut probablement pas se mettre en position d ’ être prétentieux et affirmer être stigmatisé en son for intérieur, car personne d ’ autre que lui-même ne peut le vérifier : personne ne peut regarder à l ’ intérieur de lui. Il en va de même pour une deuxième forme de stigmate que Surin reçoit au cours de ses expériences mystiques et qui s ’ inspire de la transverbération de Thérèse d ’ Ávila : C ’ est une certaine blessure d ’ amour, qui, sans aucun effet extérieur qui paraisse, transperce l ’ âme et tient le c œ ur incessamment languissant après Dieu et soupirant pour lui. C ’ est une blessure car l ’ âme est frappée comme d ’ un mal qui la met dans l ’ angoisse d ’ amour, et le sang qui vient de cette blessure, sont les larmes qui découlent des yeux par les atteintes de ce même amour. [ … ] Je prie Notre-Seigneur que ceux qui l ’ expérimentent et qui sont ainsi blessés, le puissent faire comprendre aux autres, afin qu ’ ils [ … ] s ’ attachent premièrement à Dieu qui, comme un franc archer, par l ’ adresse de son amour, et prenant une de ses flèches trempées dans le sang de Jésus-Christ Notre-Seigneur les attendra au passage et, lorsqu ’ ils y pense- 35 Ibid., p. 289. 36 Cf. Le Brun, « Les Discours de la stigmatisation », p. 107 : « [ … ] c ’ était déjà à la “ considération intime ” et à l ’“ imagination ” des blessures du Christ que, dans l ’ Ornement des noces spirituelles, Ruysbroeck attribuait l ’ obtention par certains des “ Christi stigmata ” ». Sur l ’ évolution du sens des stigmates intérieurs en France au XVII e siècle, voir Xenia von Tippelskirch, « “ Ma fille, je te la donne pour modèle ” . Sainte Catherine de Sienne et les stigmatisées du XVII e siècle », dans Archivio italiano per la storia della pietà, n o 26, 2013, p. 259 - 279. 154 Daniel Fliege Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="155"?> ront le moins, les percera de cette flèche, et leur entamera le c œ ur, [ … ] portant la flèche qui le transperce [ … ] 37 . Dans ce passage également, Surin n ’ affirme pas à proprement parler avoir fait lui-même cette expérience, mais il parle de manière générale d ’ une expérience mystique. Au cours de celle-ci, le c œ ur du croyant est transpercé par une flèche de Dieu, comme c ’ est le cas dans la transverbération de Thérèse d ’ Ávila, et subit une blessure dans son c œ ur qui n ’ est pas visible de l ’ extérieur. La douleur réellement ressentie à l ’ intérieur se manifeste cependant à l ’ extérieur par le fait que le croyant se met à pleurer : des larmes s ’ écoulent de ses yeux et remplacent le sang visible des stigmates extérieurs. Il s ’ agit d ’ une expérience que peu de fidèles ont la chance de vivre et qui ne peut pas être dite, c ’ est pourquoi Surin demande à Dieu de lui donner la force de partager son expérience avec d ’ autres : cette expérience est donc différente de celle de l ’ observation des signes extérieurs sur la peau de Jeanne. Surin veut devenir un témoin de la présence de Dieu, pour renforcer la foi des autres, suivant ainsi l ’ exemple des apôtres. Conclusion Les marques sur le corps de Jeanne ne sont pas des stigmates à proprement parler, mais elles présentent néanmoins des similitudes avec ceux-ci. Elles se trouvent sur les mêmes parties du corps que les stigmates : sur le front, sur le côté et sur la main gauche. De plus, au moins les noms sur la main se renouvellent-ils à intervalles réguliers. Ce qui est le plus important c ’ est qu ’ ils sont le résultat de l ’ intervention de Dieu ou bien de la Vierge, mais leur influence varie selon les récits de Jeanne des Anges et de Jean-Joseph Surin. En effet, les marques corporelles sont, pour reprendre l ’ expression de Dauge-Roth, des signes « hybrides », car ils résultent de l ’ interaction entre la bienveillance toute-puissante de Dieu, les autorités de l ’ Église et de ses exorcistes qui donnent des ordres, et un démon vaincu et consentant. Pour Surin, ils servent de preuves de l ’ existence des forces surnaturelles, tant des démons eux-mêmes que de Dieu, et de la toute-puissance de l ’ Église catholique que les exorcistes représentent. Pour Jeanne des Anges, en revanche, les marques corporelles sont dues plutôt à un miracle réalisé par l ’ intervention divine, ce qui rapproche ces blessures des stigmates, assimilant la blessée à une sainte. La force probante des marques corporelles vient du fait qu ’ elles peuvent être observées par des témoins oculaires, ce que Surin et Jeanne répètent à plusieurs endroits du texte. Les marques sont visibles et lisibles par tous. 37 Surin, Écrits autobiographiques, p. 339 - 340. « Marquée en ma chair, quoiqu ’ il n ’ y ait rien de sensible » 155 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-008 <?page no="156"?> Dans son propre cas, en revanche, des stigmates intérieurs viennent s ’ ajouter, mais Surin fait preuve de prudence quant à leur nature exacte : ils n ’ existent que dans son imagination, mais produisent l ’ effet de stigmates réels sur sa peau. Surin fait ici état d ’ une autre forme d ’ expérience que la grâce de Dieu lui fait vivre en son for intérieur. Mais ces stigmates ne sont plus transmissibles aux autres, comme dans le cas de Jeanne, parce qu ’ ils ne sont pas visibles de l ’ extérieur. Bibliographie Sources Dictionnaire de l ’ Académie, Paris, J.-B. 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Comme elle lui reproche avec véhémence son crime, non content de l ’ avoir violée, il lui coupe alors la langue pour qu ’ elle ne puisse le dénoncer : Philomèle tendait la gorge ; à la vue de l ’ épée, elle avait espéré la mort ; mais tandis que sa langue indignée évoque sans cesse son père et s ’ efforce de parler, Térée la lui saisit avec des pinces et la coupe avec son épée barbare ; la racine de la langue s ’ agite au fond de la bouche ; la langue elle-même tombe et, toute frémissante, murmure encore sur la terre noire de sang ; comme frétille la queue d ’ un serpent mutilé, elle palpite, et en mourant, elle cherche à rejoindre le reste de la personne à laquelle elle appartient. L ’ hypotypose de cette langue coupée qui s ’ agite n ’ est pas faite pour épargner la sensibilité du lecteur. Si Ovide s ’ y attarde 1 , c ’ est évidemment pour insister sur la violence du crime, violence qui peut recevoir plusieurs interprétations à notre sens, qui peuvent aider à modéliser le lien entre violence sexuelle et mutilation. D ’ abord il s ’ agit d ’ un double crime, puisque la mutilation succède au viol, et l ’ organe mutilé dit sans doute quelque chose du crime commis : la « queue de serpent qui frétille [ … ] sur la terre noire de sang » évoque l ’ agitation d ’ un sexe obscène, capable de continuer à s ’ agiter au milieu du sang de la blessure qu ’ il inflige à la vierge. Parce que le viol est un crime qui blesse et marque le corps, la bouche amputée de Philomèle dit comment le viol peut s ’ apparenter à une mutilation, symboliquement en général, mais à coup 1 Un tiers environ du livre VI (vers 412 - 674) est consacré à l ’ histoire de Philomèle et Procné. Ovide, Les Métamorphoses, trad. G. Lafaye, Paris, Gallimard, « Folio », 1992, p. 206 - 211. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="162"?> sûr pour une victime vierge, privée de son intégrité physique par la pénétration et la rupture de l ’ hymen. Mais aussi parce que la violence du viol appelle une réponse de même nature que l ’ acte initial. Ovide raconte la suite, comment la s œ ur meurtrie parvient à prévenir sa s œ ur, qui vient à son secours et l ’ invite à la vengeance : Quant à moi, ma s œ ur, je suis prête à tous les crimes ; ou bien, la torche à la main, je mettrai le feu à la demeure royale et je précipiterai au milieu des flammes Térée, l ’ artisan de tes maux, ou bien je lui arracherai avec le fer la langue, les yeux et les membres qui t ’ ont ravi l ’ honneur, ou bien par mille blessures je chasserai son âme criminelle. La vengeance annoncée confirme cette intention de déchirer la chair en morceaux : l ’ épouse s ’ en prendra au fils qu ’ elle a eu avec Térée. On retrouve alors chez Ovide la même image de membres dépecés et encore palpitants de vie : « le souffle de la vie animait encore ses membres que déjà toutes les deux les mettaient en pièces ; elles en font bouillir une partie dans des vases de bronze ; les autres, percés avec des broches, pétillent sur le feu ; la chambre ruisselle de sang ». La cuisine cannibale sert à apprêter un festin sacrilège au violeur à qui, quand il s ’ étonne de ne pas voir paraître son fils, Philomèle revient pour lui jeter sa tête à la figure, dernière apparition d ’ un bout de chair séparé de son tout dans le mythe, un moment qu ’ illustre un tableau de Rubens (1637) qu ’ on peut voir au musée du Prado. À partir de ce récit prototypique, les liens que la littérature française des XVI e et XVII e siècles tisse entre viol et mutilation peuvent être explorés selon trois directions : 1. quand le viol s ’ apparente à une mutilation ; 2. quand le viol appelle une vengeance mutilante ; 3. quand le viol entraîne une automutilation, modalité qui n ’ est pas évoquée par Ovide, sauf sous la forme symbolique de la mère qui tue la chair de sa chair. Les histoires tragiques, parce qu ’ elles sont des récits prétendant « conter le crime », selon l ’ heureuse formule de Thierry Pech 2 , offrent quelques textes exemplaires pour notre propos. Quand le viol s ’ apparente à une mutilation Le viol n ’ est pas en soi une mutilation : défini comme une pénétration sexuelle non-consentie, il ne retranche rien, alors que la mutilation implique l ’ idée d ’ amputer, de couper, de « tailler » comme on disait plus couramment au XVII e siècle. Cependant, les sens extensifs des deux termes les rapprochent : la mutilation, dans la mesure où elle porte atteinte à l ’ intégrité d ’ un être par son 2 Voir Thierry Pech, Conter le crime. Droit et littérature sous la contre-réforme. Les Histoires tragiques 1559 - 1644, Paris, Honoré Champion, 2000. 162 Nathalie Grande Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="163"?> corps et dans son corps ; le viol, dans la mesure où il marque l ’ individu, le blesse dans sa chair, le prive, au moins temporairement, de son intégrité. Cette assimilation est particulièrement évidente quand le récit fait suivre le viol du meurtre de la victime, pour la faire taire, comme dans le cas de la langue coupée de Philomèle. Cependant, ce cas est rare : la plupart des violeurs ne prennent pas la peine, si on ose dire, de tuer leur victime, sans doute car ils savent qu ’ ils n ’ ont guère à craindre une plainte pour viol, tandis que l ’ assassinat est à coup sûr judiciairement poursuivi 3 . En revanche, on trouve plusieurs histoires tragiques qui soulignent la parenté entre viol et mutilation. La vierge Parthénice, héroïne éponyme d ’ un roman dévot de Jean-Pierre Camus, après avoir subi une tentative de viol de la part d ’ un valet, a une sorte de songe prophétique : elle se voit, gravissant une montagne aux pentes escarpées, entourée de nombreux animaux sauvages et menaçants. Parvenue au sommet, un essaim d ’ abeilles vient l ’ accompagner et la protéger, et Camus interprète le prodige : Ces petites lancières ennemies de[s] serpents, étaient sur vous pour vous préserver des bêtes venimeuses et de la morsure des tarentules ; d ’ avantage ; comme elles haïssent les charognes et les personnes impudiques, aussi ont-elles aussi bien que la Licorne une affection particulière envers les corps chastes, surtout s ’ ils sont vierges 4 . Les piqûres et morsures des bêtes répugnantes qui menacent Parthénice, de la même manière que le valet l ’ a menacée, évoquent le viol comme une série de lacérations et de plaies. Le corps violé est un corps supplicié, et les conteurs d ’ histoires tragiques, qui prétendent écrire leurs récits de crimes abominables pour édifier le public, adoptent un point de vue moralisant qui souligne pathétiquement la violence subie par la victime, la mutilation physique apparaissant dans ce cadre comme une manifestation visible et même spectaculaire d ’ une agression qui ne laisse, à terme, aucune trace physique. Cependant, il faut arrêter là de développer une idée dont on sent bien qu ’ elle n ’ est qu ’ acceptable que sur un plan symbolique, quand on voudrait trouver des exemples où des viols s ’ accompagnent de vraies mutilations, à la manière du mythe de Philomèle et Procné. Or, les textes où on pourrait en trouver ne font 3 Un canard le montre a contrario : des soldats, après avoir violé une jeune demoiselle noble, l ’ étranglent ; ils seront reconnus et châtiés. Voir « Cruauté plus que barbare et inhumaine de trois soldats espagnols contre une jeune demoiselle flamande, lesquels après lui avoir ravi par force le trésor de sa virginité, lui firent violemment sentir la mort. Ensemble la juste punition de ces ravisseurs meurtriers en face de l ’ armée, le 6 avril 1606 » [Lyon, Jonas Gautherin, s. d.] dans Maurice Lever, Canards sanglants. Naissance du fait divers, Paris, Fayard, 1993, p. 119 - 124. 4 Jean-Pierre Camus, Parthénice ou peinture d ’ une invincible chasteté. Histoire napolitaine, Paris, Claude Chappelet, 1624, p. 402. Violence sexuelle et mutilation dans la narration brève aux XVI e - XVII e siècles 163 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="164"?> que reprendre le mythe. Ainsi Marc-Antoine Charpentier a écrit une tragédie en musique intitulée « Philomèle », hélas, perdue 5 . Autre signe de la persistance du mythe, La Fontaine, dans le troisième livre de ses Fables, raconte l ’ histoire de « Philomèle et Progné 6 ». Mais il s ’ agit d ’ un dialogue où l ’ hirondelle Progné vient appeler sa s œ ur rossignol à quitter sa solitude rustique pour venir faire valoir ses talents lyriques en ville. Le souvenir du mythe est certes évoqué, mais pour servir d ’ argument à Philomèle, qui préfère rester à la campagne pour continuer à fuir les hommes. En quelque sorte « Le rat des villes et le rat des champs » en version ornithologique, bien loin de notre propos. Ainsi, on reste bredouille dans la recherche de textes où un viol s ’ accompagnerait d ’ une ou plusieurs mutilations. En fait, il en existe, pas dans la littérature française, mais chez Shakespeare. La Très Lamentable Tragédie romaine de Titus Andronicus, en anglais The Most Lamentable Romaine Tragedy of Titus Andronicus, vraisemblablement la première tragédie de William Shakespeare, certainement la plus sanglante, et son plus grand succès de son vivant avant qu ’ un goût plus classique ne la fasse tomber dans l ’ oubli au point d ’ en faire une œ uvre apocryphe. Elle décrit un cycle de vengeances, très compliqué, au sein de la famille romaine impériale, plein de rebondissements tous plus morbides les uns que les autres. À la scène 3 de l ’ acte II, Lavinia, fille du général Titus Andronicus, choisi comme empereur par le peuple romain, est violée par Chiron et Démétrius, les fils de son ennemie politique Tamora ; ils lui coupent ensuite la langue et les mains, pour « prendre leur précaution », car comme le souligne son oncle quand il la revoit, elle n ’ a même plus la capacité qui avait été laissée à Philomèle de broder un message de ses mains 7 . Shakespeare va donc plus loin que la mythologie et pousse à son terme la logique d ’ une mutilation faite pour garantir l ’ impunité du violeur. La mutilation n ’ est donc pas prioritairement présentée comme un acte de sadisme, qui viendrait redoubler le viol : elle est en quelque sorte justifiée rationnellement. Cependant son caractère spectaculaire, forcément majeur sur scène, manifeste aussi la blessure intime du viol, incarne son obscénité en rendant en quelque sorte visible aux yeux des spectateurs les dégâts physiques qui lui sont corrélés. De plus, ces membres tranchés, mains et langue, qui sont les organes qui nous mettent en relation d ’ échange avec autrui, disent plus symboliquement l ’ enfermement dans la solitude traumatique et une forme d ’ incapacité à renouer les 5 On a conservé en revanche une autre tragédie en musique sur le même thème, écrite par Louis de Lacoste sur un livret de Pierre-Charles Roy, qui fut représentée par l ’ Académie royale de musique en 1705. 6 Jean de La Fontaine, Fables, Paris, Imprimerie nationale, 1985, livre III, fable XV, p. 185. 7 William Shakespeare, Titus Andronicus [1594], Paris, Flammarion, « GF », 1965, p. 62. 164 Nathalie Grande Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="165"?> mêmes relations qu ’ avant le trauma. L ’ image de Lavinia, muette et démembrée, dit la détresse de la victime, définitivement marquée dans sa chair, quand bien même son apparence ne le manifesterait pas 8 . Venger le viol : la mutilation pour rédimer le crime Si la mutilation n ’ accompagne pas le viol, pourrait-elle le racheter ? Que la mutilation entretienne un lien particulier avec la sexualité, l ’ analyse du vocabulaire le dit déjà. Quand Antoine Furetière définit le verbe « mutiler » dans son Dictionnaire (1690), voici ce qu ’ il écrit : « Couper, retrancher quelque membre, estropier. Les chirurgiens ont cruellement mutilé ce corps malade. On dit aussi quelquefois mutiler, pour dire, châtrer : mais ce mot est vieux 9 . » Malgré cette acception spécifique, il semble que les conteurs des XVI e et XVII e siècles hésitent à décrire précisément des vengeances par castration commises par des victimes de viol. Peut-être par pudeur morale, ou par un effet de cette « angoisse de castration » (Kastrationangst) à laquelle Freud a été si sensible ? Mais il faut aussi rappeler que la castration a fait l ’ objet dans l ’ Église chrétienne d ’ une condamnation quasiment depuis les origines (dès le concile de Nicée en 325 10 ). La mutilation apparaît alors comme un moyen de biaiser avec la castration, de castrer sans le dire. Ainsi chez François de Belleforest, un continuateur direct des Histoires tragiques (1559) de Pierre Boaistuau, on trouve dans son deuxième volume une nouvelle intitulée « Acte méchant d ’ un abbé à Naples, voulant ravir une fille, et le moyen comme elle se dépêtra des mains du paillard 11 ». Un jeune abbé paillard, Gensualdo, ne pouvant corrompre la chasteté de la fille d ’ un orfèvre, lui tend un guet-apens avec ses valets. Mais dans la bagarre, la fille s ’ empare par la ruse de l ’ épée de 8 Pour finir, Lavinia va pouvoir s ’ exprimer : avec un bâton tenu dans sa bouche et mu par ses moignons, elle écrira le nom de ses agresseurs sur le sol. Elle sera donc vengée, par son père, qui égorgera ses violeurs en sa présence, avant de la tuer à son tour. Cette pièce a inspiré plusieurs œ uvres importantes dans la littérature allemande contemporaine, alors qu ’ elle n ’ a pas rencontré un tel succès en France : je pense à Friedrich Dürrenmatt, Titus Andronicus, 1970, Heiner Müller, Anatomie Titus Fall of Rome, 1985 et Botho Strauss, Schändung, 2006. 9 Ce sens spécifique faisant de mutilation un euphémisme pour castration est d ’ ailleurs toujours présent comme une acception particulière dans le dictionnaire en ligne du CNRTL : https: / / www.cnrtl.fr/ definition/ mutilation (consulté le 22 mai 2022). 10 Condamnation rendue nécessaire par la fréquence de cette pratique dans l ’ Église primitive. Voir Gary Taylor, Castration : An Abbreviated History of Western Manhood, New York-London, Routledge, 2002, ainsi que l ’ introduction de Constant Venesoen au « Stratagème du retranchement », dans Jean-Pierre Camus, Divertissement historique [1632], Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2002, p. 44. 11 François de Belleforest, Second tome des Histoires tragiques, Paris, s. n., 1566, p. 267 - 286. Violence sexuelle et mutilation dans la narration brève aux XVI e - XVII e siècles 165 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="166"?> son agresseur et se bat si bien qu ’ elle « lui donna un grand coup d ’ épée sur la face, lui faisant un abreuvoir à mouches au beau nez de Monsieur le moine 12 ». On peut penser que c ’ est un coup mal porté qui occasionne cette blessure inhabituelle ; mais en fait, il ne s ’ agit vraisemblablement pas d ’ un hasard tant le coup est signifiant. En effet, le nez évoque un autre organe protubérant que le coup d ’ épée vient mutiler symboliquement en l ’ empêchant d ’ exercer son intention agressive. Le nez coupé figure comme un sexe mutilé, et cette mutilation nasale semble donc déplacer l ’ image de la castration 13 . De plus, l ’ image dégradante de « l ’ abreuvoir à mouches », évoquant le mucus désormais purulent, affiche aux yeux de tous l ’ échec de la puissance sexuelle dévoyée et l ’ infamie du moine camard. La preuve en est donnée par l ’ épilogue du récit, qui insiste sur la stigmatisation sociale de l ’ abbé « lequel blessé et moqué, s ’ enfuit en son abbaye, sans oser désormais se montrer à Naples ». La cicatrice de la mutilation affiche à jamais sa déchéance à la vue de tou-te-s. Par ailleurs, il semble que la balafre infligée à l ’ arme blanche retourne contre le violeur l ’ intention agressive en une sorte de viol du visage : le nez éventé renvoie à la fille menacée d ’ être éventrée par son violeur ; ce nez ouvert et saignant semble une image de la vulve menacée et le mucus coulant de l ’ « abreuvoir à mouches » un sperme putride (le nez est un des orifices du corps, et tapissé de muqueuses, comme les organes génitaux) : le coup qu ’ elle donne fait en quelque sorte subir à son agresseur ce qu ’ il s ’ apprêtait à lui faire. À la limite, on pourrait avancer qu ’ en privant son agresseur de nez, elle transforme le sexe masculin (marqué par la protubérance nasale) en sexe féminin (figuré par le creux de la blessure). La mutilation n ’ est donc pas seulement vengeance : selon la loi du talion, elle entretient un rapport symbolique fort avec le crime qu ’ elle est censée réparer. Œ il pour œ il, dent pour dent, sexe pour sexe. On trouve un autre exemple de ces blessures symboliques dans une nouvelle de Jean-Pierre Camus. Dans Les Entretiens historiques (1639), et précisément dans la nouvelle intitulée « La vengeance féminine », Camus raconte comment un ami du mari profite de sa fréquentation intime du couple pour se glisser dans le lit conjugal en se faisant passer pour l ’ époux. Mais la dame déjoue le piège et ameute la maison pour dénoncer l ’ attentat, réclamant vengeance à son mari. Or ce dernier, loin de lui donner satisfaction, argumente et pardonne au violeur potentiel « puisque son impudent attentat n ’ avait servi que pour rendre illustre la pudicité de sa femme. La parole qu ’ il donna, il la tint ; et Tammar [le 12 Ibid., p. 284. 13 Sur le symbolisme sexuel du nez, voir Kay Himberg, « Phantasmen der Nase. Literarische Anthropologie eines hervorstechenden Organs », dans Claudia Benthien et Christoph Wulf, éds., Körperteile. Eine kulturelle Anatomie, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Taschenbuch Verlag, 2001, p. 84 - 103. 166 Nathalie Grande Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="167"?> violeur] s ’ étant rendu à sa discrétion n ’ en reçut aucun mauvais traitement 14 ». C ’ est alors l ’ épouse qui, n ’ ayant pas trouvé réparation à l ’ attentat subi, se fait elle-même justice : Mais Juliane [l ’ épouse], irritée outre mesure, ne le [Tammar] quitta pas à si bon marché : car ayant dit à son mari qu ’ il pouvait pardonner le tort qu ’ il lui avait voulu faire, mais que pour cela elle n ’ en était pas satisfaite, elle fit donc saisir ce misérable par des valets ; et après lui avoir fait lier les pieds et les mains, elle se met avec ses femmes et filles à le fouetter si démesurément qu ’ il n ’ y avait partie sur son corps dont le sang ne sortît. Après cela, elles lui crevèrent les yeux avec leurs aiguilles et, avec leurs ciseaux et autres ferrements de leurs étuis, lui firent tant d ’ incisions et de balafres au visage et par tout le corps qu ’ il n ’ était plus reconnaissable. Après cela, elles versèrent dans ses plaies du sel et du vinaigre, ne pouvant s ’ assouvir de ses douleurs. Certes, il n ’ y avait pas une de ces plaies qui d ’ elle-même ne fût mortelle, mais toutes ensemble le versèrent au tombeau [ … ] 15 . La vengeance féminine, collective et sadique, peut sembler disproportionnée à l ’ attentat, d ’ autant que celui-ci n ’ est pas allé jusqu ’ à la réalisation du crime. L ’ évêque de Belley y lit le sentiment d ’ honneur d ’ une femme contre un homme qui « violant les droits d ’ hospitalité et les lois d ’ un sacrement honorable et sans tache, ne méritait pas un moindre châtiment » ; mais on peut aussi y lire la justice d ’ une femme menacée, qui entend faire subir à son agresseur l ’ équivalent du crime qu ’ il allait commettre en vertu de la loi du talion. En effet, on observe d ’ une part que la vengeance est exercée par un groupe de femmes, « femelles irritées » selon une expression de Camus, ce qui donne à l ’ acte une dimension communautaire, ressortissant à une communauté de genre, comme si toutes les femmes de la maison, et non une seule, étaient concernées par l ’ attentat, comme si cette vengeance disait quelque chose d ’ un sentiment partagé entre les femmes de la nécessité d ’ une justice féminine là où la justice masculine se montre défaillante car encline à minimiser et à pardonner 16 . 14 Jean-Pierre Camus, Les Entretiens historiques [1639], dans Christian Biet (dir.), Théâtre de la cruauté et récits sanglants en France (XVI e - XVII e siècle), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2006, « La vengeance féminine », p. 300. 15 Ibid., p. 300. 16 Pour rappel, comme les travaux de l ’ historien Georges Vigarello l ’ ont montré, le viol n ’ était vraiment pris en compte par l ’ institution judiciaire que s ’ il suscitait un préjudice collectif et un désordre social, d ’ où la rareté des cas figurant dans les annales judiciaires. Selon les archives du Parlement de Paris, ce ne sont que 49 viols qui auraient été commis dans sa juridiction entre 1540 et 1692 (Georges Vigarello, Histoire du viol, XVI e - XX e siècle, Paris, Seuil, « Points Histoire », 1998, p. 37). Différentes contraintes décourageaient les victimes de porter plainte : « Insensibilité relative à la violence, honte de la plaignante, soupçon sur son consentement, indifférenciation régulière du violeur et de la femme dans une identique faute morale, les obstacles à la plainte sont massifs, les raisons pour euphémiser la brutalité de l ’ acte le sont » (ibid., p. 69). Violence sexuelle et mutilation dans la narration brève aux XVI e - XVII e siècles 167 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="168"?> D ’ autre part, la modalité de la vengeance semble symbolique d ’ un retournement du crime contre celui qui s ’ apprêtait à le commettre : les femmes font saigner le corps de l ’ homme, saignement qui évoque le sang versé par un sexe féminin violenté ; elles lui infligent des plaies avec leurs instruments de couture sortis de leurs étuis, ouvrent des blessures, fendent la peau, percent les orifices (oculaires) : tous ces coups, donnés par des instruments spécifiquement féminins, évoquent des micro-pénétrations ; enfin dans ces blessures ouvertes par leur violence, elles viennent verser un liquide (le vinaigre), sperme acide et corrosif. Tout le corps mutilé de l ’ agresseur devient une image du crime qu ’ il envisageait de commettre. De ces mutilations vengeresses, on peut donc retenir trois points majeurs. D ’ abord on peut noter que ces mutilations agressives répondent à un acte qui n ’ a pas été commis : la jeune fille chez Belleforest comme l ’ épouse chez Camus se vengent d ’ un attentat qu ’ elles déjouent : la mutilation masculine apparaît de ce fait comme une transposition du viol féminin évité. Cela confirme et explique pourquoi le type de mutilation infligée entretient un rapport symbolique avec l ’ acte de viol : la mutilation apparaît factuellement comme narrativement un substitut au viol. D ’ autre part, quand les femmes se vengent, elles n ’ hésitent pas à s ’ en prendre au corps qui les a meurtries dans une loi du talion sans appel : si aucune ne va factuellement jusqu ’ à la castration du violeur, elles en proposent des formes indirectes très claires. Enfin, troisième remarque, et étroitement liée aux précédentes, ce sont les femmes qui mutilent leurs agresseurs : la mutilation apparaît comme une justice sauvage, exercée par une victime qui ne trouve d ’ autre secours et d ’ autre échappatoire que dans cette violence extrême, qui en marquant le corps de l ’ agresseur, entend non seulement le faire souffrir mais aussi le dégrader, l ’ humilier 17 . Viol et automutilation Troisième modalité des liens entre viol et mutilation, l ’ automutilation de la victime est parfois présentée comme un moyen de prévenir le viol : la victime pense, par la dégradation de son propre corps, échapper au sort qui lui est 17 Pour la cohérence du propos, j ’ omets ici un cas raconté par un canard. Renouvelant la vieille thématique médiévale du « c œ ur mangé », le canard raconte comment une femme séduite sous ombre de mariage, se venge de son amant en lui faisant manger le foie de leur enfant, avant de le poignarder et de lui « arrache[r] le c œ ur, les yeux et la langue comme les principaux instruments de son malheur ». Dans Lever, Canards sanglants, « Histoire prodigieuse d ’ une jeune demoiselle de Dôle … » [Troyes, Nicolas Dureau, 1608], p. 141 - 151. Là encore, le lien est établi entre la mutilation vengeresse et l ’ outrage subi. 168 Nathalie Grande Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="169"?> promis, soit qu ’ elle perde toute attractivité, soit qu ’ elle pousse les automutilations si loin qu ’ elles amènent sa mort. L ’ Heptaméron (1559) pourrait, comme on sait, être lu comme un répertoire des modalités du viol au XVI e siècle 18 . C ’ est plus de vingt nouvelles sur soixante-douze qui évoque la question du viol, et au moins quinze d ’ entre elles, soit 21 %, en font leur sujet central. La récurrence du motif du viol parcourt donc tout le recueil mais éclate dans la première journée, où la moitié des nouvelles mettent en scène des viols 19 . Or la dixième nouvelle, qui vient donc conclure la première journée et qui se distingue des précédentes (par sa longueur ‒ près de vingt pages quand les autres en font cinq ou six ‒ et parce que racontée par Parlamente, figure de Marguerite de Navarre), rapporte comment une jeune veuve, Floride, se trouve longtemps pressée par Amadour, un ami qu ’ elle estime, mais qu ’ elle refuse aussi poliment que systématiquement. Elle finit alors par s ’ automutiler en espérant décourager ainsi ses assiduités de plus en plus pressantes, qu ’ on peut nommer clairement du harcèlement : Floride, qui n ’ était pas encore assurée de sa première peur, n ’ en fit semblant à sa mère, mais s ’ en alla en un oratoire se recommander à Notre Seigneur, et lui priant de vouloir conserver son c œ ur de toute méchante affection, pensa que souvent Amadour l ’ avait louée de sa beauté, laquelle n ’ était point diminuée, nonobstant qu ’ elle eût été longuement malade ; par quoi, aimant mieux faire tort à son visage, en le diminuant, que de souffrir par elle le c œ ur d ’ un si honnête homme brûler d ’ un si méchant feu, prit une pierre qui était en la chapelle, et s ’ en donna par le visage un si grand coup, que la bouche, le nez et les yeux en étaient tout déformés 20 . Floride se défigure pour devenir laide, espérant par-là perdre son attractivité : la mutilation apparaît donc comme un moyen de prévenir le viol. Cependant, on remarque que dans cette automutilation, la victime prend sur elle la culpabilité morale de l ’ agression dont elle est menacée : c ’ est parce qu ’ elle a allumé « un si méchant feu » dans le c œ ur d ’ un « si honnête homme » que Floride en arrive à cette décision extrême. L ’ automutilation est donc implici- 18 Voir Patricia Francis Cholakian, Rape and Writing in the Heptaméron of Marguerite de Navarre, Southern Illinois University Press, 1991. Patricia Cholakian a avancé en particulier l ’ idée que la tentative de viol subie par la s œ ur de François I er , agressée vers 1520 par l ’ amiral de Bonnivet (tentative dont rend compte de manière anonyme la nouvelle 4) serait le catalyseur qui a poussé Marguerite de Navarre vers l ’ écriture de ses nouvelles. 19 Ce thème presque obsessionnel distingue clairement L ’ Heptaméron de son modèle narratif, le Décaméron, où le traitement grivois des matières scabreuses minore systématiquement cette question. 20 Marguerite de Navarre, L ’ Heptaméron [1559], éd. Michel François, Paris, Classiques Garnier, 1967, p. 77. Nous modernisons l ’ orthographe. Violence sexuelle et mutilation dans la narration brève aux XVI e - XVII e siècles 169 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="170"?> tement présentée comme un sacrifice fait pour racheter une faute, faute non pas du violeur en puissance, mais faute de la victime, qui a le tort d ’ avoir suscité le désir non maîtrisé de son agresseur. En ce cas, elle se comprend comme la manifestation d ’ une culpabilité morale, voire religieuse : il n ’ est pas indifférent que ce soit dans une chapelle que Floride ait l ’ idée de cet acte, et clairement dans un contexte de prière. L ’ idée qui lui vient à l ’ esprit est ainsi quasiment présentée comme une inspiration divine, qui transforme l ’ automutilation en geste de macération, en acte de foi : par son automutilation, la victime rachète la faute que sa chair a commise en étant trop séduisante. On est tenté de rapprocher un tel geste de certaines pratiques de piété exacerbée vues dans la mystique médiévale et toujours présente à l ’ époque tridentine 21 . Le pire étant, si on ose dire, que cela ne sert à rien : quand Amadour la revoit, le visage bandé, il devine que ce n ’ est par accident, comme elle l ’ a raconté à tous, qu ’ elle est ainsi défigurée : « [ … ] la difformité de votre visage, que je pense être faite de votre volonté, ne m ’ empêchera point de faire la mienne ; car quand je ne pourrais avoir de vous que les os, si les voudrais-je tenir auprès de moi 22 ». Marguerite de Navarre ne semble donc pas souscrire au geste de désespoir de la victime, puisqu ’ elle prête à l ’ agresseur un discours qui montre que son désir déréglé l ’ amène au sacrilège d ’ un fantasme nécrophile : de son texte, on doit déduire que l ’ automutilation préventive ne sert visiblement à rien 23 . Il en va autrement dans la vision d ’ un Jean-Pierre Camus. Chez l ’ évêque tridentin, on trouve à la fois la confirmation de la dimension religieuse de l ’ automutilation en contexte de viol, mais aussi une forme de sacralisation du geste. Il s ’ agit d ’ une nouvelle intitulée « La sanglante chasteté » parue en 1630 dans L ’ Amphithéâtre sanglant, où Camus semble reprendre l ’ histoire de Spurina 24 . Cadrat, fils pieux d ’ un père débauché, désire entrer en religion chez les Camaldules ; le père ne supporte pas cette vocation et tente d ’ en détourner son fils en l ’ enfermant, à son insu, pour la nuit avec une prostituée chargée de le corrompre. Mais il s ’ arrache à son étreinte et, poursuivi par elle, se saisit d ’ un canif qui était sur son bureau pour tailler ses plumes : 21 Voir Henri Brémond, « L ’ invasion mystique » et « La conquête mystique » dans Histoire littéraire du sentiment religieux en France : depuis la fin des guerres de religion jusqu ’ à nos jours [1916 - 1933], Grenoble, Jérôme Millon, 2006, passim. 22 Navarre, L ’ Heptaméron, p. 79. 23 Ce qui ne veut pas dire, à notre sens, qu ’ elle condamne ce geste inutile. Si elle déplore l ’ automutilation, c ’ est selon nous parce qu ’ elle déplore que la femme doive se soumettre au désir masculin, une contrainte invisible aux yeux de ses répondants masculins, Hircan et Saffredent. 24 Voir Bénédicte Boudou, « La mutilation de Spurina sous le scalpel de Montaigne (Essais, II, 33) », dans Métamorphoses de la laideur, études réunies par Liliane Picciola, Nanterre, « Littérales », n o 36, 2005, p. 89 - 104. 170 Nathalie Grande Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="171"?> « Ne crains point, dit-il, méchante furie, que je te blesse : la charité me le défend, encore que la Justice me permît de te châtier d ’ un traitement bien rude. Mais la chasteté que je désire conserver inviolable et que tu as pensé perdre en moi me commande d ’ être impitoyable à moi-même, et de maltraiter avec ce fer ce corps qui a pu plaire à tes yeux ». Cela dit, plein d ’ un zèle extraordinaire, il commence à se faire des incisions sur les bras, les cuisses, les jambes et l ’ estomac de telle sorte que vous eussiez dit qu ’ il découpait du taffetas ou du satin, et qu ’ il était insensible à la cruelle douleur que lui devaient causer les taillades qu ’ il se faisait. Le sang commença à en ruisseler avec une telle abondance que le plancher de la chambre en fut tout arrosé, et lui aussitôt, se sentant faible de cette perte, tomba évanoui et nagea dans son sang 25 . À la différence de Floride, qui se mutile en se cachant et qui, prétendant être tombée par mégarde, ne tient aucun discours sur un geste qu ’ elle nie, le héros de Camus s ’ adresse au style direct à celle qui en veut à sa vertu et explique son geste comme un acte qui lui permet de concilier chasteté et charité : l ’ automutilation, les scarifications et les entailles que le jeune homme s ’ inflige, sont le moyen qu ’ il trouve pour échapper aux assauts sexuels sans attenter aux jours de son agresseuse. La violence qu ’ il tourne contre lui-même est le substitut de la violence qu ’ il devrait exercer contre elle : elle fonctionne comme une remédiation symbolique, par la souffrance, au péché dans lequel on cherche à le faire tomber. Le « champion de la chasteté », comme l ’ appelle Camus, n ’ est pas tant une victime qu ’ un martyr, dont la mort rend témoignage à la foi chrétienne dans laquelle il entendait vivre. Car la mort suit ces « découpures » : même pansé, le jeune homme ne guérit pas de ses blessures. « Dieu qui le voulait en sa part abrégea ses jours, et la gangrène s ’ étant mise à un de ses bras, il le fallut trancher », amputation dont il ne se remet pas. Pour un évêque comme Jean-Pierre Camus, l ’ automutilation jusqu ’ à la mort consentie, prend sens comme manière de re-sacraliser le corps souillé. « La sanglante chasteté » donne ainsi un sens pieux à l ’ automutilation comme moyen de salut. L ’ épilogue de la nouvelle, où l ’ évêque s ’ interroge pour savoir s ’ il faut blâmer ou louer le geste du jeune homme, l ’ amène à considérer que sa mort, par la grâce de la communion des saints, a sauvé deux vies au Ciel : la sienne, comme martyr de la sainte chasteté, mais aussi celle de son père, qui se convertit à la suite de la mort de son fils et entre en religion : Ainsi le sang du père ayant fait naître le fils en la terre, celui du fils a fait renaître le père à la Grâce et l ’ a peut-être élevé dans le Ciel. Ô Dieu, il n ’ appartient qu ’ à votre puissance adorable de faire sortir la lumière du milieu des ténèbres, et de tirer le bien du mal ! 25 Jean-Pierre Camus, L ’ Amphithéâtre sanglant [1630], éd. Stéphan Ferrari, Paris, Honoré Champion, 2001, p. 197 - 198. Violence sexuelle et mutilation dans la narration brève aux XVI e - XVII e siècles 171 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="172"?> Dans une pieuse et éloquente rhétorique, digne de la patristique, l ’ automutilation semble prendre une connotation christique. Jean-Pierre Camus, comme dévot évêque de la Réforme tridentine, est ainsi particulièrement sensible au thème de la chasteté, vertu chrétienne éminente : le viol, et spécifiquement le viol d ’ un-e vierge mène la victime à sa mort des suites de l ’ outrage subi. Les cas de viol qu ’ il retient dans ses recueils s ’ accompagnent souvent du spectaculaire suicide de la victime, incapable de supporter le préjudice qui la menace ou qui l ’ a atteinte. Par exemple, dans « La Brillante chasteté 26 », une nouvelle des Spectacles d ’ horreur, un autre de ses recueils d ’ histoires tragiques, une jeune paysanne poursuivie par une troupe de soldats s ’ enferme dans une grange et s ’ immole par le feu pour éviter de devenir leur proie. Dans une boucle tragique, la réponse à la mutilation par le viol est l ’ automutilation, la destruction du corps violenté pour lui redonner sa pureté originelle par l ’ immolation dans un feu purificateur. Ces deux exemples tendent à donner à l ’ automutilation en réponse à une agression sexuelle un sens assez surprenant pour nos mentalités contemporaines. Aujourd ’ hui, les pratiques d ’ automutilation des victimes sont comprises comme syndrome post-traumatique, mécanisme de défense, signe visible d ’ une souffrance vécue qui ne laisse, sauf circonstances aggravantes, pas de signe durable sur le corps. Loin de là, les automutilations dont rendent compte ces nouvelles sont préventives et s ’ imposent dans un cadre religieux, le corps volontairement meurtri étant chargé d ’ éviter ou de racheter un péché dont le poids est porté conjointement par la victime et son bourreau. On comprend peut-être ainsi pourquoi dans le mythe originel de Philomèle et Procné n ’ apparaissait pas ce type de mutilation : il faut la conscience chrétienne du péché, et particulièrement du caractère peccamineux de la chair, pour établir un rapport entre le péché de chair et le désir de mutiler la chair. Que conclure de ce bref parcours ? Loin de figurer comme un accompagnement sadique, la mutilation en contexte de viol se présente plutôt comme une forme possible de vengeance, sinon de rédemption. Si la mutilation n ’ est pas un viol, je crois qu ’ on a pu observer que ces deux formes d ’ atteinte à l ’ intégrité du corps entretiennent des liens forts dans la mesure où le viol s ’ apparente symboliquement à une mutilation. Parce qu ’ elle propose une forme de justice par un geste destructeur et conjointement rédempteur pour cette violence si particulière, parce qu ’ elle offre à la victime une forme d ’ ascèse qui peut la sauver du péché, la mutilation en contexte de viol ne semble pas faire l ’ objet de 26 Jean-Pierre Camus, Les Spectacles d ’ horreur [1630], éd. Nicolas Cremona, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 95 - 97. 172 Nathalie Grande Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="173"?> réprobation de la part des conteurs étudiés : ils constatent et déplorent, mais ne condamnent pas. Bibliographie Sources Belleforest, François de. Second tome des Histoires tragiques, Paris, s. n., 1566. Camus, Jean-Pierre. Les Entretiens historiques [1639], dans Christian Biet, dir., Théâtre de la cruauté et récits sanglants en France (XVI e - XVII e siècle), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2006, p. 298 - 300. Camus, Jean-Pierre. Divertissement historique [1632], Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2002. Camus, Jean-Pierre. L ’ Amphithéâtre sanglant [1630], éd. Stéphan Ferrari, Paris, Honoré Champion, 2001. Camus, Jean-Pierre. Les Spectacles d ’ horreur [1630], éd. Nicolas Cremona, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010. Camus, Jean-Pierre. Parthénice ou peinture d ’ une invincible chasteté. Histoire napolitaine, Paris, Claude Chappelet, 1624. La Fontaine, Jean de. Fables, livre III, fable XV, Paris, Imprimerie nationale, 1985. Navarre, Marguerite de. L ’ Heptaméron [1559], éd. Michel François, Paris, Classiques Garnier, 1967. Ovide. Les Métamorphoses, trad. G. Lafaye, Paris, Gallimard, « Folio », 1992. Shakespeare, William. Titus Andronicus [1594], Paris, Flammarion, « GF », 1965. Études Boudou, Bénédicte. « La mutilation de Spurina sous le scalpel de Montaigne (Essais, II, 33) », dans Métamorphoses de la laideur, études réunies par Liliane Picciola, Paris, Nanterre, « Littérales », n o 36, 2005, p. 89 - 104. Brémond, Henri. Histoire littéraire du sentiment religieux en France : depuis la fin des guerres de religion jusqu ’ à nos jours [1916 - 1933], Grenoble, Jérôme Millon, 2006. Cholakian, Patricia Francis. Rape and Writing in the Heptaméron of Marguerite de Navarre, Carbondale, Southern Illinois University Press, 1991. Himberg, Kay. « Phantasmen der Nase. Literarische Anthropologie eines hervorstechenden Organs », dans Claudia Benthien et Christoph Wulf, éds., Körperteile. Eine kulturelle Anatomie, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Taschenbuch Verlag, 2001, p. 84 - 103. Lever, Maurice. Canards sanglants. Naissance du fait divers, Paris, Fayard, 1993. Pech, Thierry. Conter le crime. Droit et littérature sous la contre-réforme. Les Histoires tragiques 1559 - 1644, Paris, Honoré Champion, 2000. Taylor, Gary. Castration : An Abbreviated History of Western Manhood, New York- London, Routledge, 2002. Vigarello, Georges. Histoire du viol, XVI e - XX e siècle, Paris, Seuil, « Points Histoire », 1998. Violence sexuelle et mutilation dans la narration brève aux XVI e - XVII e siècles 173 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-009 <?page no="175"?> Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux (XVI e - XVII e siècle) Jérôme Laubner (Université Paul-Valéry de Montpellier) À la fin du XV e siècle, à la faveur des premières guerres d ’ Italie, l ’ Europe voit se répandre une nouvelle maladie contagieuse, qui a pour particularité d ’ être sexuellement transmise : la grosse vérole, que le poète et médecin italien Jérôme Fracastor appelle « syphilis 1 » dans son célèbre poème publié à Vérone en 1530. Méconnue des Anciens qui ne la mentionnent pas dans leurs textes médicaux, la vérole est source de nombreux défis, tant sur le plan linguistique qu ’ épistémologique 2 . Mais la gageure que constitue le développement effrayant d ’ une pandémie vénérienne ne se joue pas seulement au niveau des rapports que la Renaissance entretient avec les savoirs hérités de l ’ Antiquité et du Moyen-Âge. Pour les hommes et les femmes qui voient déferler la vérole en Europe, ce mal inédit façonne également de nouvelles corporéités. Retorse par les multiples infirmités qu ’ elle provoque, la vérole se donne avant tout à voir comme une maladie de la perte, susceptible de faire tomber le nez, les cheveux, les poils, les dents, voire le membre viril. Elle ne semble jamais laisser le corps en repos et le menace de toutes parts : des articulations profondes à la surface de la peau, toute la densité corporelle est mise à l ’ épreuve par l ’ escadron des symptômes vénériens. Le corps temporairement ou définitivement déformé des vérolés s ’ inscrit dès lors dans le champ des intégrités physiques menacées. Partant, pour les 1 Jérôme Fracastor, La Syphilis ou le mal français / Syphilis sive morbus gallicus, éd. et trad. Jacqueline Vons, Paris, Les Belles Lettres, « Les Classiques de l ’ Humanisme », 2011 [1530]. 2 Pour un tour d ’ horizon des problèmes épistémologiques soulevés par le surgissement de la vérole en Europe, voir l ’ ouvrage de Jon Arrizabalaga, John Henderson et Roger French, The Great Pox. The French Disease in Renaissance Europe, New Haven, Yale University Press, 1997. Sur la situation en France, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage : Vénus malade. Représentations de la vérole et des vérolés dans les discours littéraires et médicaux en France (1495 - 1633), Genève, Droz, « Travaux d ’ Humanisme et Renaissance », 2023, chap. 1 et 2. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="176"?> contemporains de l ’ épidémie, les atteintes liées à la maladie honteuse peuvent être appréhendées par le prisme de la mutilation. Plus encore, en centrant le propos sur des cas particuliers où la verge vérolée se trouve retranchée, on voudrait articuler les études sur les masculinités aux disability studies pour questionner les représentations, les affects et les enjeux propres aux discours où des hommes malades se retrouvent dépourvus de leur organe reproducteur. L ’ acte mutilateur infligé au sexe vérolé apparaît tantôt comme un extrême recours thérapeutique qui menace les capacités génératives tantôt comme un besoin de la narration, facétieuse ou polémique, cherchant à exclure les vérolés évirés de la sphère de la virilité générative et saine. Ce faisant, on entend souligner la labilité affective qui entoure la vérole autant que la mutilation à laquelle elle peut aboutir. La vérole : une maladie invalidante propice aux aberrations corporelles Une première définition de la mutilation permet de cerner les spécificités des infirmités liées à la vérole. Dans le livre qu ’ il consacre aux monstres et aux prodiges, le chirurgien français Ambroise Paré réserve une place discrète aux mutilés et précise que ce sont les « aveugles, borgnes, bossus, boiteux, ou ayant six doigts à la main, ou aux pieds, [ … ] ou les bras trop courts, ou le nez trop enfoncé [ … ] ou ayant quelques taches ou verrues, [ … ] ou autre chose contre Nature 3 ». La réflexion du chirurgien français s ’ inscrit dans la lignée de Jérôme Cardan qui, dans son traité de 1550 intitulé De Subtilitate, s ’ intéresse aux « choses defaillantes à nature » et cite parmi les mutilés ceux « qui sont aveugles, sourds, borgnes, ayans six doigts, et telz monstres de nature ». S ’ il hiérarchise le danger que représentent les mutilés et considère qu ’ il faut se méfier avant tout des « bossus », jugés « les pires de tous », Cardan mentionne également des mutilés moins inquiétants comme ceux qui ont des « verrues et vestiges qui ensuyvent cicatrices 4 ». À une première échelle, les mutilés semblent donc, aux yeux des savants de la Renaissance, des infirmes en tout genre, dont l ’ une des fonctions corporelles est atteinte ou empêchée de manière congénitale ou par accident. À cet égard, 3 Ambroise Paré, Le Vingtcinquiesme Livre, traitant des Monstres et Prodiges, dans Les Œ uvres, éd. Evelyne Berriot-Salvadore, Jean Céard et Guylaine Pineau, Paris, Classiques Garnier, « Textes de la Renaissance », 2019 [1585], vol. 3, p. 2705. Il s ’ agit là d ’ un ajout de 1579. 4 Jérôme Cardan, Les Livres de Hierome Cardanus medecin milannois, intitulez de la Subtilité, et subtiles inventions, ensemble les causes occultes et raisons d ’ icelles, trad. Richard Le Blanc, Paris, Gilles Beys, 1578 [1550], livre XII, f. 324v. 176 Jérôme Laubner Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="177"?> une maladie aussi incapacitante que la vérole crée aisément des corps « défaillants à nature », c ’ est-à-dire éloignés de la nature et de la norme qui en découle. Les vérolés rejoignent les mutilés en ce qu ’ ils affichent une corporéité atypique due aux ravages somatiques qu ’ ils subissent. Les divers accidents qu ’ elle provoque font de la vérole une grande mutilatrice capable de créer de multiples aberrations corporelles. Dans le livre qu ’ il consacre à la maladie vénérienne, Ambroise Paré indique ainsi que certains malades « perdent un œ il, et souvent les deux », d ’ autres « perdent l ’ ouye : autres le nez » tandis que d ’ autres « perdent le cultiveur du champ de nature humaine [le sexe] ». Certains « demeurent impotens des bras ou jambes 5 ». Les symptômes de la vérole se présentent sous une diversité effrayante à tel point que les malades courent le risque de devenir mutilés à plusieurs titres, en perdant conjointement l ’ usage de plusieurs organes sensitifs ou moteurs 6 . La destruction - qui est aussi une déstructuration - du corps par la maladie s ’ observe jusque dans la culture joyeuse du temps. Si l ’ on considère les personnages qui composent le défilé carnavalesque de l ’ anonyme et facétieux Triumphe de treshaulte et puissante dame Verole paru en 1539, on s ’ aperçoit combien les vérolés sont des invalides. Vaincus par « Verolle la belliqueuse emperiere 7 », ces « corps humains deffigurez 8 » sont couverts de bandages. Perdant l ’ équilibre et faisant l ’ expérience d ’ une mobilité particulière, les troupes de soldats avancent en rang « en portant potence [béquille], ou emplastre 9 ». Le personnage du Porte-enseigne résume bien la situation des malades lorsqu ’ il fait d ’ eux une « esclopée cohorte », un rassemblement de patients souffrant d ’ un mal qui s ’ en prend aux os et aux articulations. Dans l ’ épilogue au lecteur, le narrateur propose une lecture morale de ces atypies motrices et précise que le goût excessif pour les plaisirs vénériens a abouti à la mise à mal, par les malades, du « corps tant parfaict [ … ] receu du Créateur 10 ». 5 Paré, Le Dixneufiesme Livre, traictant de la grosse Verolle, dans Les Œ uvres, vol. 3, p. 1951. 6 Dans son traité sur la vérole, l ’ italien Giovanni da Vigo confirme l ’ idée que la vérole atteint plusieurs articulations à la fois. Il écrit ainsi que « le plus souvent pourrissoient les os et les nerfz et muscles et beaucoup eurent les jambes retirées et les bras à cause que ladite maladie corrompoit les nerfz ». Giovanni da Vigo, De Vigo en françoys. S ’ ensuit la practique et c[h]irurgie de tres excellent docteur en medecine Maistre Jehan de Vigo, nouvellement translatée de latin en françoys à l ’ utilité publique et principalement des c[h]irurgiens, trad. N. Godin, Lyon, Benoît Bonyn, 1525, livre V, f. 132r. 7 Le Triumphe de treshaulte et puissante Dame Verolle, Royne du Puy d ’ Amours : nouvellement composé par L ’ inventeur de menus plaisirs honnestes, Lyon, François Juste, 1539, [f. A2v]. 8 Ibid., [f. A4v]. 9 Ibid., [f. D2r]. 10 Ibid., [f. E7v]. Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux 177 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="178"?> Ayant offensé le présent divin, les vérolés arborent un corps dont les limitations sensorielles ou motrices sont perçues comme le reflet d ’ une âme pêcheresse 11 . Si le paradigme de la perte de la motricité ou du fonctionnement naturel s ’ impose ici, loin des découpes que l ’ on associe aujourd ’ hui à la mutilation, le mutilé demeure une figure de référence pour penser l ’ expérience de la vérole. Le médecin espagnol et professeur de chirurgie Juan Calvo compare les vénériens au héros troyen Déiphobe, présent au chant VI de l ’ Énéide : [I]ls sont couverts d ’ ulcères, de pustules, souffrent, boitent, ont mauvaise mine, le nez camus, surtout quand l ’ os du nez se désagrège, ont en tout point l ’ allure de Déiphobe et les vers que voici leur conviennent parfaitement : Ora, manusque ambas, populataque tempora raptis Auribus, et truncas inhonesto vulnere nares 12 . Défiguré par Ménélas et Ulysse, le Troyen résume les atteintes à l ’ intégrité du corps que subissent les vérolés. La comparaison établie entre les réalités médicales renaissantes et le monde martial de l ’ épopée ne doit pas nous surprendre : dans l ’ Europe de la première modernité, le guerrier blessé et le vérolé mutilé ont pu être une seule et même personne si l ’ on se souvient que l ’ épidémie vénérienne s ’ est répandue dans un contexte belliqueux, lors des guerres d ’ Italie, rendant ainsi possible de voir se superposer sur un même corps les blessures de Mars et de Vénus. En somme, à partir de la compréhension qu ’ ont certains praticiens de la Renaissance des mutilés, on peut dire que la vérole crée une large gamme de limitations physiques. Si le propre de la mutilation est de générer une corporéité atypique, alors la vérole produit des mutilés avec une facilité déconcertante. 11 La description des vérolés en éclopés doit beaucoup aux représentations des lépreux au Moyen-Âge puisque ces derniers souffrent aussi de douleurs articulatoires. Chez Béroul, lorsque Tristan se déguise en lépreux pour retrouver Iseut, on apprend de la bouche d ’ un malade qu ’ il a « les nerfs et les articulations engourdies, les mains paralysées [ … ], les pieds enflés à cause de la goutte ». Voir Béroul, Le Roman de Tristan, dans Tristan et Iseut. Les poèmes français. La saga norroise, éd. Daniel Lacroix et Philippe Walter, Paris, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche », 1989, p. 199. 12 Juan Calvo, Libro de medicina y cirurgía que trata de las llagas en general y particular, y assí mesmo del morbo gallico, de la curación de él y de cada uno de sus accidentes, Barcelone, Jayme Cendrat, 1592, cité dans Le Siècle des vérolés, dir. Ariane Bayle, Grenoble, Jérôme Millon, « Mémoires du corps », 2019, p. 75 - 77, ici p. 76. Pour la traduction, Virgile, Énéide, éd. et trad. Jacques Perret, Paris, Gallimard, « Folio », 1991, chant VI, p. 201 : « Le visage et les deux mains, les tempes ravagées, les oreilles arrachées, les narines coupées laissant une horrible plaie ». 178 Jérôme Laubner Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="179"?> La mutilation : de l ’ extrême recours thérapeutique au portrait-charge du praticien Lorsqu ’ on considère la mutilation comme le retranchement d ’ une partie du corps, on s ’ aperçoit qu ’ elle est moins fréquemment représentée dans les textes sur la vérole que les nombreuses difformités analysées plus tôt. La mutilation en général et le retranchement du sexe malade en particulier apparaissent comme une extrémité thérapeutique à laquelle les praticiens ne veulent surtout pas aboutir. On le conçoit aisément. Puisque leurs traités servent à mettre en évidence une expertise curative, la découpe du membre viril ne peut pas constituer une solution viable. Toutefois, certains cas extrêmes justifient que l ’ amputation virile advienne. Ainsi, selon Ambroise Paré, lorsque les ulcères génitaux prolifèrent, « les malades ne peuvent uriner, puis la gangrene et mortification surviennent : qui faict, que pour leur sauver la vie, leur convient entierement couper la verge si on n ’ y remedie 13 ». L ’ éviration ne va pas de soi : elle n ’ advient qu ’ en ultime recours et se voit justifiée par une précaution que prenait déjà Thomas d ’ Aquin dans sa Somme théologique : la mutilation peut s ’ avérer légitime lorsque « la corruption d ’ un membre infecté menace tout le corps 14 ». C ’ est bien parce que la vie du patient est en jeu que Paré se résout à amputer la verge et à entamer par là même la virilité du vérolé. Que les praticiens rechignent à en arriver à la mutilation se perçoit de façon éloquente dans le discours culpabilisant que font circuler certains soignants. Ainsi, en 1614, le chirurgien paracelsien Tannequin Guillaumet raconte comment il s ’ est vu contraint de pratiquer l ’ éviration chez un patient tardant à se faire soigner : En aucuns les pustules de la verge, tiendront presque tout le membre, et la cause de tel accroissement, est que le malade le tenant caché, et se pensant luy mesme, bien souvent cela est cause de la perte du prepuce, et de tout le membre, comme nous avons veu par la cruauté du mal avoir esté constraints à couper toute la verge, ne pouvans par aucuns remedes arrester cette cruelle contagion 15 . Si Paré mentionne la coupure de la verge comme la conséquence d ’ ulcères persistants, le chirurgien de Nîmes le rejoint mais critique l ’ excès de pudeur et l ’ automédication du vérolé, échappant à l ’ expertise du chirurgien. Guillaumet sous-entend ainsi qu ’ une prompte consultation médicale aurait sans doute permis d ’ éviter l ’ amputation du membre viril. 13 Paré, Le Dixneufiesme Livre, traictant de la grosse Verolle, dans Les Œ uvres, vol. 3, p. 1952. 14 Thomas d ’ Aquin, Somme théologique. Second volume de la deuxième partie, dir. Albert Raulin, Paris, Les Éditions du Cerf, 1985, tome 3, question 65, article premier, p. 433. 15 Tannequin Guillaumet, Traicté second de la maladie appellée Cristaline. Autrement maladie Indienne, ou rongne Espagnole, Nîmes, Jean Vaguenar, 1614, p. 24 - 25. Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux 179 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="180"?> Mais une pudeur excessive suffit-elle à justifier les réticences du malade ? Ne peut-on pas, au contraire, envisager que le vérolé ait tenté de préserver sa virilité en dépit des accidents de sa verge ? Si l ’ automédication fait malheureusement advenir ce que le patient voulait éviter, l ’ ablation de la verge apparaît comme une expérience-limite à laquelle les vérolés entendent se soustraire. La récalcitrance qui permet, pour un temps, de sauvegarder la virilité, trouve peut-être aussi son origine dans les représentations que les malades se font des praticiens eux-mêmes. Car la mutilation est un acte suffisamment peu anodin pour servir la critique du monde médical. L ’ atteinte portée à l ’ intégrité génitale masculine crée alors des situations catastrophiques, propices à la dénonciation d ’ une impéritie dangereuse. En 1612, le docteur et médecin Jacques Duval narre l ’ histoire peu reluisante d ’ un chirurgien excessivement zélé. Ignorant que l ’ intérieur de la verge a une texture « spongieuse 16 », ce dernier est appelé pour « l ’ amputation ou coupement de l ’ extremité d ’ un membre viril, dont le balanus [le gland] avoit encouru gangrene, à cause d ’ un chancre [ … ] verolique 17 ». Après la « premier abscision », constatant la dimension « noirastre et spongieuse » de la chair à l ’ intérieur de la verge et convaincu « que la gangrene avoit jà gaigné et ambulé plus avant que le medecin n ’ avoit estimé, lorsqu ’ il avoit baillé son ordonnance de faire ladite amputation », le chirurgien coupe « encor une rouelle » du membre viril, « au grand detriment du pauvre patient ». Disposé à poursuivre la découpe, l ’ indocte est arrêté in extremis par l ’ arrivée du médecin, véritable deus ex machina apprenant au téméraire que la texture et la couleur de la verge n ’ ont rien d ’ inquiétant 18 . Si le découpage du sexe en rondelles peut faire sourire, la scène de mutilation doit convaincre le lecteur que l ’ ignorance d ’ un praticien peut s ’ avérer périlleuse pour la virilité et les capacités génératives du malade. Bien que Duval n ’ indique pas la source de son histoire, il est intéressant de noter que les représentations du barbier en trancheur de vits se trouve déjà dans la littérature facétieuse du second XVI e siècle. Sans prétendre que ce corpus ait pu influencer Duval, on peut noter la persistance d ’ un même geste critique à l ’ égard des chirurgiens chargés de prendre en charge les vérolés. Dans les Contes et discours d ’ Eutrapel (1585) du breton Noël du Fail, le personnage éponyme tombe malade lorsque, soldat à Turin, il couche avec une prostituée « belle au possible, mais [ … ] infectée de verole 19 ». Cette 16 Jacques Duval, Des hermaphrodits, accouchemens de femmes, et traitement qui est requis pour les relever en santé, et bien élever leurs enfans, Rouen, David Geoffroy, 1612, p. 40. 17 Ibid., p. 41. 18 Ibid. 19 Noël Du Fail, Les Contes et discours d ’ Eutrapel, éd. Marie-Claire Thomine, Paris, Classiques Garnier, « Textes de la Renaissance », 2019 [1585], p. 491. 180 Jérôme Laubner Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="181"?> dernière est en fait « louée par deux ou trois coquins [ … ] Barbiers », soucieux de s ’ enrichir en soignant les clients de la prostituée. Or leurs préconisations thérapeutiques sont particulièrement sévères : [N]e se trouvoit autre et plus pront remede, que se faire vistement couper le bout du laboureur de nature [sexe masculin] : autrement en douze heures le reste du membre estoit estiomené [ulcéré] et perdu : et au rapport de Pacuvin Medecin, et du Capitaine Launay Perraud, fut seu que plus de deux cens y avoient laissé part, la teste de l ’ instrument, le tout, ou la moytié, ainsi qu ’ ils avoient prins la succession et à mesure de leur argent : s ’ en voyoient les huis aux Chirurgiens cousus et parementez, comme les portes des chasseurs des pieds de Cerf ou de Sanglier 20 . Si Eutrapel s ’ en sort au dernier moment en trouvant un « pendart de Valet barbier » pour lui appliquer du mercure sur le membre, la mutilation express fait des deux barbiers des chasseurs d ’ un nouveau genre, affichant leurs trophées phalliques et parodiques à la porte de leur boutique. Le nombre élevé de victimes des abus mutilants ainsi que l ’ usage ornemental de la guirlande de glands et de verges font osciller le texte entre un comique d ’ exagération, une satire convenue de l ’ avidité médicale et une forme d ’ incrédulité. Soigner le mal par le mal revient ici à châtrer mâle sur mâle. Si la mutilation a pu apparaître comme une nécessité thérapeutique afin d ’ éviter la gangrène généralisée, le discours facétieux en fait la pratique de prédilection de bourreaux des verges. La facilité avec laquelle ils recourent à la mutilation remet leur expertise professionnelle en question : sans jamais adapter le traitement à la singularité du malade, ils répètent mécaniquement le même geste tranchant. Ce faisant, les deux barbiers se rapprochent de la figure honnie du charlatan, dont il est souvent dit, dans les traités sur la vérole, qu ’ ils n ’ utilisent qu ’ « une recette » pour soigner « toutes personnes sans methode 21 ». Dans la culture visuelle du premier XVII e siècle, l ’ association entre mutilation génitale et charlatanerie se trouve confirmée. Au sein d ’ un recueil anonyme de trente-neuf gravures qui se donne d ’ abord à lire comme un vade-mecum de la sexualité libre et de ses risques, on trouve notamment une estampe représentant un charlatan coupant la verge d ’ un gentilhomme vérolé. Le quatrain qui sert de légende à l ’ image amorce un portrait-charge de l ’ indocte : 20 Ibid. 21 Thierry de Héry, La Méthode curatoire de la maladie Venerienne, vulgairement appellée grosse vairolle, et de la diversité de ses symptomes, Paris, Arnoul L ’ Angelier et Matthieu David, 1552, p. 113. Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux 181 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="182"?> Fig 1 : L ’ Amour au XVII e siècle, [s. l. n. d.], Paris, BnF, planche 34. Charlatan, de qui la science La piece du milieu ravit ; Voudrois tu bien en conscience Que l ’ on traittat ainsi ton vit 22 [? ] Dépourvu de science et de conscience, le mutilateur pèche surtout par manque d ’ égard à l ’ encontre des autres hommes. Le ravisseur de vits apparaît en effet comme un traître à ses congénères, sa main armée générant sans remords des masculinités défaillantes. Insupportable à voir pour celui qui la subit, l ’ émasculation est pourtant mise en lumière par un contraste saisissant avec les zones ombragées de la gravure. Devenue le point irrésistible vers lequel l ’œ il du 22 L ’ Amour au XVIIe siècle, [s. l. n. d.], Paris, Bibliothèque nationale de France, département des estampes, Réserve Ae-10 - 4, planche 34. Cette gravure se trouve également dans l ’ article de Russell Ganim, « The Destruction and Re-Creation of Obscenity in Seventeenth-Century Pornographic Prints », dans Obscénités renaissantes, éd. Hugh Roberts, Guillaume Peureux et Lise Wajeman, Genève, Droz, « Travaux d ’ Humanisme et Renaissance », 2011, p. 423 - 438, ici p. 434 - 435. 182 Jérôme Laubner Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="183"?> spectateur est attiré alors même que ce dernier aspire sans doute, à l ’ image du patient, à s ’ en détourner, la mutilation sidère autant qu ’ elle fascine tandis qu ’ elle discrédite celui qui ose la pratiquer. Au sein d ’ un monde médical mis à mal par le surgissement d ’ une maladie aussi nouvelle qu ’ insaisissable, l ’ éviration peut donc tantôt apparaître comme un mal nécessaire au nom de la préservation du reste du corps tantôt discréditer les barbiers ou les charlatans, notamment lorsque le texte facétieux ou l ’ image interroge les intentions qui animent les bourreaux des verges. Rires tranchants pour vits tranchés Compte tenu des multiples fonctions conférées à la mutilation dans le corpus sur la vérole, il n ’ est pas étonnant de voir que le retranchement du sexe peut devenir une matière comique. La vérole elle-même, parce qu ’ elle appartient au champ impudique du bas corporel, ne laisse pas de faire rire dans les textes renaissants. C ’ est à un type particulier d ’ humour que nous voudrions nous intéresser à présent, en explorant des textes polémiques qui articulent la vérole et l ’ éviration. Ces derniers présentent encore le retranchement de la verge comme solution thérapeutique mais sélectionnent avec soin les personnes qui la subissent. On s ’ aperçoit alors que dans les textes agonistiques, les narrateurs se rangent souvent du côté des mutilateurs et que le rire tranchant se fait au détriment des vits tranchés. L ’ ablation du membre viril est évoquée, dans toute son épaisseur historique, dans le traité De la vraie et fausse religion composé en 1560 par le réformateur vaudois Pierre Viret. Dénonçant l ’ hypocrisie catholique et l ’ inanité de certains dogmes comme le célibat des prêtres, l ’ auteur se saisit des figures châtrées léguées par l ’ histoire et la mythologie pour comparer les prêtres catholiques voués à la chasteté à Attis, qui s ’ est châtré pour la déesse Cibèle. Censé s ’ être châtré après avoir « violé sa virginité et son v œ u de chasteté 23 », Attis est un modèle volontiers convoqué par Viret pour inviter les clercs catholiques à se châtrer eux aussi dès qu ’ ils « ont paillardé 24 ». Comme la religion des ennemis est proche du paganisme, Viret suggère aux prêtres de renouer avec les gestes du passé. La castration pourrait être un ancien et heureux recours pour réfréner l ’ actuelle paillardise catholique. Dans un tour d ’ esprit final particu- 23 Pierre Viret, De la vraye et fausse religion, touchant les voeus et les sermens licites et illicites : et notamment touchant les voeus de perpetuelle continence, et les voeus d ’ anatheme et d ’ excecration, et les sacrifices d ’ hosties humaines, et de l ’ excommunication en toutes religions, Genève, Jean Rivery, 1560, p. 440. 24 Ibid., p. 441. Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux 183 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="184"?> lièrement acerbe, Viret clôt son chapitre sur la chasteté et la castration en disant : [I]ls [les catholiques] ne sont pas si fort affectionnez à leur chasteté, ny à leurs dieus et déesses, ausquels ils l ’ ont vouée, qu ’ ils vueillent punir en eus si griefvement la violation d ’ icelle, et qu ’ ils vueillent prendre à la lettre ce que nostre Seigneur dit, de ceus qui se sont chastrez pour le royaume des cieus, en la manière qu ’ on dit qu ’ Origene l ’ a prins : si d ’ aventure cela ne leur advient à la poursuite de madame la verole, laquelle souventesfois les fait de l ’ ordre d ’ Atys, maugré qu ’ ils en ayent 25 . Si la chasteté ne rime plus avec une castration littérale pour les catholiques qui sont les contemporains de l ’ auteur et que le geste d ’ Origène a été critiqué dès le concile de Nicée en 325 26 , l ’ automutilation de ce dernier est un geste que Viret convoque de manière moqueuse, parce qu ’ elle porte précisément atteinte au corps et à la masculinité des adversaires. Alors même que les catholiques ont cessé de prendre à la lettre les préceptes de l ’ Évangile selon Matthieu, le polémiste peut compter sur la vérole pour faire advenir une castration-punition apte à rappeler les corps catholiques luxurieux à la chasteté qu ’ ils ont promise. La destruction génitale permet également d ’ assimiler une bonne fois pour toutes les papistes aux païens, le clergé devenant un pays de vérolés châtrés, une horde d ’ Attis soumis à la castration par une puissante allégorie féminine. Nouvelle faucheuse de sexes, la vérole devient l ’ alliée des huguenots. L ’ articulation entre la vérole et la mutilation génère un rire partisan qui rend les ennemis de l ’ autre confession rebutants physiquement (ils sont vérolés), moralement (ils sont hypocrites), théologiquement (ils sont inaptes à leur fonction 27 ) et sur le plan du genre (ils ont perdu un attribut essentiel de leur virilité). Si les clercs catholiques ont une position singulière par rapport aux normes masculines renaissantes 28 , l ’ émasculation que leur prédit Viret les constitue résolument en outsiders au détriment desquels il est aisé de rire : les défauts du corps et de l ’ âme se complètent et font d ’ eux une cible parfaite de la raillerie. 25 Ibid. 26 Sur ce point, voir Larissa Tracy, « Introduction. A History of Calamities: The Culture of Castration », dans Castration and Culture in the Middle Ages, éd. Larissa Tracy, Cambridge, D. S. Brewer, 2013, p. 1 - 28, ici p. 10. 27 Ne peuvent être prêtres que des hommes complets si l ’ on en croit le théologien franciscain Jean Benedicti. Voir Jean Benedicti, La Somme des pechez et le remède d ’ iceux, Lyon, Charles Pesnot, 1584, IV, p. 878 : « Ne doit estre promeu aux ordres » quelqu ’ un qui serait « vitié en son corps, comme ayant le nez couppé, ou les oreilles, ou le poulce, ou macule notable en l ’œ il, ou s ’ il s ’ est chastré, mutilé, ou rendu difforme ». 28 Jean-Marie Le Gall, « La virilité des clercs », dans Histoire de la virilité 1. De l ’ Antiquité aux Lumières : l ’ invention de la virilité, dir. Georges Vigarello, Paris, Seuil, « L ’ Univers Historique », 2011, p. 213 - 230. 184 Jérôme Laubner Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="185"?> Le jeu de Viret avec les références anciennes fait surgir un rire complice entre réformés au milieu d ’ un traité théologico-polémique qui précède de deux ans le début des guerres de religion. Or l ’ usage anticatholique de la mutilation se donne encore à lire après les conflits religieux dans la production facétieuse d ’ un auteur comme Agrippa d ’ Aubigné. Dans le dernier livre des Avantures du Baron de Fæneste (1630), le Genevois reprend et condense une anecdote tirée du Moyen de parvenir (1616) de Béroalde de Verville afin de rire de la catholicité. L ’ anecdote est la suivante chez Verville : une prostituée nommée Michelle contamine plusieurs hommes d ’ une même compagnie. Le premier d ’ entre eux à souffrir de la vérole se fait soigner auprès d ’ un barbier qui le guérit rapidement. Ayant recouvré la santé, l ’ ancien malade recommande à un « triste ecclésiastique » qui a, lui aussi, « la pine offensée », de se rendre auprès du même barbier. Constatant que le sexe du prêtre est « copieusement gangréné », le praticien coupe tout « sans rien épargner 29 » et ponctue l ’ éviration d ’ un propos ravageur : « Là, là, c ’ est tout un : aussi bien n ’ en avez-vous que faire 30 ». Aubigné reprend cette anecdote en 1630 lorsqu ’ il ajoute aux trois premiers tomes du Fæneste un quatrième livre dont la parution fait scandale 31 . Dans un chapitre consacré aux « actions estranges des gens d ’ Église 32 », le huguenot place l ’ historiette dans la bouche de Beaujeu, personnage persifleur, relais des idées d ’ Aubigné. Il s ’ adresse à Fæneste, catholique gascon et notoirement ridicule : Fæneste. [S]i bous otres huguenaux ne bouliez courriger l ’ Eglise, que de faire chastrer les prestres je serois de vostre costai. Beaujeu. Mais voudriez-vous que ce fut à bon escient [ … ] comme maistre Pierre le Barbier du Roi qui se trouva en nostre batteau auprès d ’ un prestre qui lui contoit comment ses chancres se mettoyent en gangreine, il falut faire exhibition à l ’ abri du manteau ; comme maistre Pierre eut sondé par tout, pour ne couper que ce qui estoit gasté, et en trouvoit trop, il demande à son homme s ’ il n ’ estoit pas prestre, et n ’ eust pas si tost receu un ouy pour response, qu ’ il couppast tout : « aussi bien n ’ en as-tu que faire », dit-il 33 . 29 Béroalde de Verville, Le Moyen de parvenir, éd. Michel Renaud, Paris, Gallimard, « Folio classique », 2006 [1616], p. 362. 30 Ibid. 31 L ’ ouvrage provoque le scandale à Genève car il contient bien des « choses impies et blasphématoires ». Voir Agrippa d ’ Aubigné, Œ uvres. Tome VII : Les Avantures du baron de Fæneste, éd. Jean-Raymond Fanlo, Marie-Madeleine Fragonard, Gilbert Schrenck et Marie-Hélène Servet, Paris, Classiques Garnier, « Textes de la Renaissance », 2020 [1616 - 1630], p. 11. 32 Ibid., IV, 11, p. 341. 33 Ibid., p. 345. Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux 185 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="186"?> Alors que chez Verville, plusieurs membres de l ’ équipage étaient vérolés afin de montrer que seul le prêtre se retrouvait avec un « courtaud de légère taille 34 », Agrippa fait de l ’ ecclésiastique l ’ unique vérolé de la compagnie. Il raccourcit ce faisant l ’ anecdote mais n ’ altère pas sa verdeur critique. L ’ anecdote nourrit la satire anticatholique de topoi plus ou moins anciens : si l ’ éviration des prêtres paillards vient des fabliaux médiévaux 35 , la description d ’ un clergé vérolé doit beaucoup aux textes polémiques de la seconde moitié du XVI e siècle 36 . Ces héritages combinés permettent à Aubigné de rendre la consultation médicale scabreuse : elle repose sur un dévoiement des rapports de cause à effet. Le statut du religieux justifie ironiquement un retranchement rapide et complet de l ’ appareil génital. Bien après la fin des guerres de religion, Aubigné entretient le rire moqueur et fédérateur des réformés tournant en ridicule les vits vérolés puis tranchés de la catholicité. Pour autant, rire des sexes amputés n ’ a sans doute pas la même valeur en 1560 avec Viret et en 1630 chez Aubigné. Les guerres civiles ont fait rage et le sort réservé au cadavre éviré de Gaspard de Coligny lors de la saint Barthélemy hante les réformés. Sans faire d ’ Aubigné un fauteur de troubles aspirant à renouer avec une telle violence à la fin de sa vie et sans faire de l ’ éviration l ’ apanage du camp catholique lors des conflits 37 , il reste que le rire que l ’ auteur programme demeure tributaire d ’ un contexte qui a vu les mutilations des cadavres se multiplier dans l ’ espace public. Traitée sur un mode grotesque, l ’ anecdote du prêtre catholique mutilé est peut-être aussi une réponse vengeresse aux sévices perpétrés sur les cadavres huguenots. Le rire mis en jeu par les récits d ’ émasculation obéit en somme à une logique partisane. Il relève de ce que Michael Screech nomme le « diasyrme 38 », un rire mordant et cruel opposé aux méchants. Circulant entre coreligionnaires et consolidant le sentiment d ’ appartenance à une masculinité violente et entière, un tel rire déjoue les réflexions théoriques du siècle. En effet, dans son Traité du Ris, le médecin montpelliérain Laurent Joubert estime que la vue des parties 34 Verville, Le Moyen de parvenir, p. 362. 35 Sur le sujet, voir Daron Burrows, The Stereotype of the Priest in the Old French Fabliaux. Anticlerical satire and lay identity, Oxford, Peter Lang, 2005, p. 166 - 190. 36 Pour une analyse de l ’ usage polémique de la vérole dans la production réformée, voir Laubner, Vénus malade, chap. 5. 37 Sur la mutilation, notamment génitale, comme geste fréquent durant les guerres de religion, voir Denis Crouzet, Dieu en ses royaumes. Une histoire des guerres de religion, Seyssel, Champ Vallon, « Époques », 2008, p. 192. 38 Michael Screech, Le Rire au pied de la Croix. De la Bible à Rabelais, trad. P.-E. Dauzat, Paris, Bayard, 2002 [1997], p. 79. Comme le précise l ’ auteur, « le diasyrme n ’ est pas inique quand il prend pour cibles les véritables ennemis de la piété ou les corrupteurs du peuple ». 186 Jérôme Laubner Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="187"?> honteuses fait rire mais ajoute que lorsqu ’ on « veut oter le mambre viril à un homme, ou maugré luy, ou de son consantemant, pour eviter un plus grand mal », le rire ne peut surgir car la mutilation est « suivie de commiseration 39 ». Absente ou feinte dans les écrits de Viret, Verville et Aubigné, la compassion cède la place à un rire agressif qui se fait au détriment d ’ un tiers catholique exclu. La masculinité de ce dernier est mise à mal tout au long d ’ un processus passant d ’ un extrême (l ’ hypersexualité lubrique, source de la vérole) à l ’ autre (l ’ absence d ’ organes génitaux), sans jamais atteindre aucune forme de modération pourtant jugée essentielle à la performance masculine renaissante 40 . La violence d ’ un tel rire se perçoit aussi au silence dans lequel retombent immédiatement les personnages vérolés et évirés : aucun texte n ’ offre une quelconque agentivité au mutilé. Les textes polémiques ne mentionnent pas l ’ existence de canule ou de prothèse pour remplacer la verge, attestée chez Paré notamment 41 . Aussitôt la coupure advenue, le malade disparaît, manière cruelle de laisser entendre que, dépourvu de verge, le personnage n ’ a plus sa place dans l ’ économie narrative. Si le XVI e siècle se caractérise par une condamnation de la mutilation d ’ après Stephen Greenblatt 42 , il n ’ est pas certain que les textes sur la vérole y aient pleinement participé. Certes la mutilation apparaît comme une solution thérapeutique extrême dont les auteurs médicaux ne parlent qu ’ avec parcimonie, mais la maladie nouvelle génère plusieurs représentations du démembrement. La littérature facétieuse la met en scène pour faire advenir un rire critique à l ’ égard du monde médical tandis que se dessine aussi un usage polémique de la mutilation, l ’ éviration suscitant le rire d ’ hommes intacts au détriment des corps ennemis violentés. Si la critique a largement souligné la dette des discours polémiques à l ’ égard des facéties, il semble essentiel de mesurer les déplacements qui s ’ opèrent d ’ un corpus à l ’ autre : si Du Fail fait 39 Laurent Joubert, Traité du Ris contenant son essance, ses causes et mervelheus effais curieusement recerchés, raisonnés et observés, Paris, Nicolas Chesneau, 1579 [1560], p. 17. 40 Sur la modération comme élément constituant de la masculinité, voir Todd Reeser, Moderating Masculinity in Early Modern Culture, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2006, p. 11 - 48. 41 Paré, Le Vingttroisiesme Livre, traictant des moyesn et artifices d ’ adjouster ce qui defaut naturellement ou par accident, dans Les Œ uvres, vol. 3, p. 2456 - 2457, où l ’ auteur mentionne qu ’ il a inventé une canule afin que « ceux qui ont entierement perdu la verge virile » n ’ aient pas à « s ’ accroupir comme les femmes » pour uriner. L ’ articulation entre la position du corps et la performance liée au genre est frappante ici. 42 Stephen Greenblatt, « Mutilation and Meaning », dans The Body in Parts. Fantasies of Corporeality in Early Modern Europe, New York ; Londres, Routledge, 1997, p. 221 - 241, plus précisément p. 230. Vérolés mutilés, vérolés évirés dans les discours littéraires et médicaux 187 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-010 <?page no="188"?> rire en se moquant de praticiens cupides, Aubigné et Viret se rangent du côté des trancheurs et articulent, dans leurs textes, une « nudité coupable » à une « nudité coupée 43 ». Dans un cas, métaphores et hyperboles sont autant d ’ outils aptes à programmer un rire masculin apotropaïque. Dans l ’ autre, le rire tranchant soutient l ’ amputation génitale : la neutralisation de l ’ ennemi, bien après les massacres, peut se jouer dans les textes et viser, littéralement et dans tous les sens, sa virilité. Bibliographie Sources [Anonyme]. 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Toutes ces violences à la fois corporelles et symboliques font partie intégrante du fonctionnement judiciaire et économique de cette période. Parallèlement, certaines marques sont aussi attribuées à des instances surnaturelles - Dieu, le diable, les planètes - signant à leur tour la surface des corps, que ce soient ceux des saints imprimés de stigmates ou ceux des sorciers marqués par le démon, ou encore ceux des personnes de tout rang social exhibant des particularités cutanées synonymes d ’ une vie dépravée ou bénie. À une époque où les ravages de la lèpre, de la peste, de la rougeole, et surtout ceux de la petite et de la grande véroles se manifestent à la vue de tous et de toutes, mutilant la surface de la peau et menaçant l ’ intégrité des membres, les blessures cutanées provoquées par ces maladies laissaient des traces on ne peut plus stigmatisantes. À cette liste s ’ ajoutent les mutilations dues à la guerre et ses profondes cicatrices et amputations multiples, et autres signes qui fonctionnent aussi comme des preuves de bravoure militaire. Enfin, pour compléter ce tour d ’ horizon, on n ’ oubliera pas les automutilations volontaires, en forme d ’ incisions, brûlures ou tatouages, voulues par les individus qui les subissent, et déployées comme formes d ’ abnégation, d ’ affirmation de soi ou d ’ appartenance. Les récits européens de voyage en Afrique, en Asie, en Polynésie et aux Amériques témoignent de la diversité extraordinaire des Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="192"?> mutilations corporelles observées dans de multiples peuples du globe. Parallèlement, les tatouages, les coupures et autres marques volontaires revendiquées ou critiquées par des Européens occupent une place importante dans l ’ imaginaire visuel et textuel de la période. De telles mutilations cutanées, bien que nombreuses à cette époque et présentes sur la peau de personnes de toute origine sociale, vont à l ’ encontre d ’ une vision sociale du corps lisse, sans trace ni tâche, qui constitue l ’ idéal dans le discours normatif classique de la beauté à l ’ ère de la première modernité. Une marque faite sur la peau qui ne figure pas souvent dans notre définition contemporaine de la mutilation - et qui pourtant demeure encore bien répandue de nos jours - ne cessa du XVI e au XVIII e siècle d ’ attirer l ’ attention anxieuse des philosophes, écrivains, médecins et chirurgiens, ainsi que des gens ordinaires. Cette marque n ’ est autre que la marque de naissance sur le corps du nouveau-né. Perçue comme une mutilation sur une peau immaculée et hautement vulnérable - une peau « sans histoire » par excellence car renvoyant à avant même l ’ avènement du sujet social - , la marque de naissance fait des histoires. Contrastant avec les autres marques infligées sur la peau par les aléas et les vicissitudes de la vie en société - maladies, batailles, disciplines, accidents, inscriptions sur soi - , les marques apparues sur l ’ enfant durant la grossesse s ’ affichent d ’ emblée sur sa peau dès la naissance, inspirant un florilège de récits qui renvoient non pas à la vie ou à la moralité de l ’ enfant, mais à celles de sa mère. Prenant diverses formes, tailles et couleurs, ces tâches, coupures, angiomes ou hématomes - parfois se limitant à la surface de la peau, parfois bien plus pénétrantes - troublent l ’ idéal de la pureté du corps du nouveau-né et exigent une explication urgente de la part du corps médical 1 . Médecins, chirurgiens, philosophes, ainsi que le grand public s ’ accordent largement à tenir pour responsable de cette mutilation enfantine la force de l ’ imagination des femmes enceintes : voilà que le cerveau de la mère devient l ’ une des plus redoutables puissances mutilatrices de l ’ époque. Cette idée que l ’ imagination féminine fortement frappée puisse laisser des impressions meurtrières sur le corps f œ tal - conception héritée des sources classiques et propagée par des histoires populaires qui circulent de bouche en bouche et d ’ auteur en auteur - s ’ impose rapidement comme un lieu commun 1 Sur diverses interprétations et résonances de la marque de naissance à l ’ époque moderne, y compris les lectures surnaturelles et physiognomoniques de celle-ci, voir François Delpech, « Les marques de naissance : physiognomie, signature magique et charisme souverain », dans Le Corps dans la société espagnole des XVI e et XVII e siècles, éd. Augustin Redondo, Paris, Publications de la Sorbonne, 1990, p. 27 - 49 et Karl Jaberg, « The Birthmark in Folk-Belief, Language, Literature and Fashion », Romance Philology, vol. 10, nº 4, 1957, p. 307 - 342. 192 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="193"?> dès le XVI e siècle. Selon cette théorie, les marques apparaissant sur la peau du nouveau-né seraient tout d ’ abord le produit d ’ un désir frustré chez la future mère, comme le souligne en 1741 le médecin et doyen de la Faculté de médecine de Paris, Nicolas Andry de Boisregard (1658 - 1742) : « Les envies, ainsi appelées, parce qu ’ on les attribuë à diverses envies que les meres ont euës pendant leurs grossesses, sont des marques bizarres que l ’ on apporte en naissant, & qui se trouvent les unes sur le visage, les autres sur d ’ autres parties du corps indifféremment 2 ». En plus du désir féminin excessif, l ’ imagination des femmes enceintes pourrait également être ébranlée par toute émotion forte ou vision frappante vécues pendant sa grossesse. Selon cette théorie, la faculté imaginative communiquerait ensuite cette forte « impression » sur le corps encore mou et informe de l ’ enfant qu ’ elle porte. Ce violent processus d ’ inscription cutanée in utero, abimant la surface de la peau, voire le corps entier, produirait non seulement des taches de couleur qu ’ on appelle communément aujourd ’ hui marques de naissance, mais aussi des mutilations en tous genres : incisions sur la peau, blessures ouvertes, déformations, pertes de membres. Assujetti à la puissance démesurée de son imagination, le corps maternel devint alors une sorte de machine à mutiler, incisive et blessante dans son emprise sur le corps f œ tal par les empreintes qu ’ elle y crée, mettant ainsi au monde des enfants déjà mutilés, marqués par les visions, craintes et désirs de la femme qui les a portés. Une femme enceinte désire-t-elle ardemment manger du porc ? Voilà qu ’ une grande marque noire s ’ imprime sur la peau de son futur enfant. Une envie de fraise ou de framboise ? Une marque rouge s ’ y manifeste. Un grand effroi ressenti face à une violence vue ou vécue par la future mère ? Voilà que les blessures dont elle a été témoin se matérialisent sur le corps du f œ tus. À ces cas de figure s ’ ajoutent des exemples de naissances dites « monstrueuses », malformations mutilantes souvent attribuées à la contemplation intense de tableaux, d ’ animaux ou d ’ objets divers par les femmes pendant la conception ou la grossesse - cas qui dès la Renaissance occupent une place importante autant dans les annales médicales que dans la littérature populaire des « histoires prodigieuses 3 ». On pourrait croire à une sorte de « superpouvoir » féminin. Cependant, l ’ imagination des femmes 2 Nicolas Andry de Boisregard, Orthopédie, ou l ’ art de prévenir et de corriger dans les enfants les difformités du corps. Le tout par des moyens à la portée des Peres & des Meres, & des Personnes qui ont des Enfans à élever, Paris, La Veuve Alix et Lambert & Durand, 1741, t. 2, p. 191. L ’ orthographe d ’ origine a été maintenue pour toutes les citations des textes sources. 3 Voir, par exemple, l ’œ uvre de Pierre Boaistuau (c. 1517 - 1566), Histoires Prodigieuses, Paris, Vincent Sertenas, Jean Longis et Robert Le Mangnier, 1560. Concernant les ouvrages médicaux, voir ci-dessous. Un corps « sans histoire » 193 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="194"?> enceintes échappe non seulement au contrôle des hommes accoucheurs et sages femmes qui voient naître ces enfants « marqués » sous leurs yeux, mais aussi à celui des mères elles-mêmes, qui ne maîtrisent pas non plus cette puissante faculté qui les habitent à leurs dépens. Comme l ’ ont démontré, parmi d ’ autres excellentes études, celles de Marie- Hélène Huet, Katharine Park et Rebecca M. Wilkin, l ’ influence de l ’ imagination maternelle sur le corps f œ tal joua un rôle capital dans le discours médical, philosophique et populaire de l ’ époque moderne 4 . Ce sujet suscita, dès le XVI e siècle, l ’ intérêt de chirurgiens et médecins tels qu ’ Ambroise Paré (1510 - 1590) et Laurent Joubert (1529 - 1582), ainsi que de philosophes comme Michel de Montaigne (1533 - 1592), et continuera d ’ occuper une place importante dans les débats médicaux et philosophiques portant sur les rôles relatifs des femmes et des hommes dans la génération et dans l ’ explication de la ressemblance ou de la dissemblance entre enfants et parents tout au long du XVII e siècle 5 . Des médecins tels que Nicolas Venette (1633 - 1698) ou Claude Quillet (1602 - 1661) l ’ invoquèrent dans le but d ’ éloigner les doutes sur la paternité ou d ’ informer les femmes enceintes du comportement à suivre pendant la grossesse pour produire de beaux enfants 6 . L ’ imagination maternelle servit aussi de cas d ’ étude important pour les cartésiens qui, à l ’ instar de 4 Marie-Hélène Huet, Monstrous Imagination, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1993 ; Katharine Park, « Impressed Images : Reproducing Wonders », dans Picturing Science, Producing Art, éd. Caroline A. Jones, Peter Galison et Amy E. Slaton, New York, Routledge, 1998, p. 257 - 264 ; Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the Order of Nature, 1150 - 1750 [Princeton, NJ, Princeton University Press, 1998], New York, Zone Books, 2001 ; Rebecca M. Wilkin, « Essaying the Mechanical Hypothesis : Descartes, La Forge, and Malebranche on the Formation of Birthmarks », Early Science and Medicine, vol. 13, nº 6, Observation and Experiment in Seventeenth-Century Anatomy, 2008, p. 533 - 567 ; Joël Coste, « Les “ envies ” maternelles et les marques de l ’ imagination : Histoire d ’ une représentation dite “ populaire ” », Bibliothèque de l ’ École des chartes, vol. 158, nº 2, juillet - décembre 2000, p. 507 - 529 ; Valeria Finucci, « Maternal Imagination and Monstrous Birth : Tasso ’ s Gerusalemme liberate », dans Generation and Degeneration : Tropes of Reproduction in Literature and History from Antiquity through Early Modern Europe, éd. Valeria Finucci et Kevin Brownlee, Durham, NC, Duke University Press, 2001, p. 41 - 77 ; et Lynda Guademard, « Les “ marques d ’ envie ” : métaphysique et embryologie chez Descartes », Early Science and Medicine, vol. 17, n o 3, 2012, p. 309 - 338. 5 Ambroise Paré, Œ uvres complètes [1585], 5 e éd., 1598, livre 25, p. 1020 - 1021 ; Laurent Joubert, Première et seconde partie des erreurs populaires, touchant la Médecine & le régime de santé [Bordeaux, 1578], Paris, Claude Micard, 1587, livre II, ch. 3, p. 68 - 70 et livre III, ch. 7, p. 136 - 139 ; Michel de Montaigne, « De la force de l ’ imagination », Essais, Bordeaux, Simon Millanges, 1580, t. 1, essai 21. 6 Nicolas Venette, De la Génération de L ’ Homme, ou Tableau de l ’ amour conjugal, Cologne, Claude Joly, 1696 et Claude Quillet, La Callipédie, ou La Manière d ’ Avoir de Beaux Enfans ; Traduite du poème latin de Claude Quillet, [1665, 1 ère éd. latine 1655], trad. J. M. Caillau, Paris, Durand et Pissot, 1749, livre 3, p. 90 - 112. 194 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="195"?> l ’ influent philosophe Nicolas Malebranche (1638 - 1715), cherchèrent à définir de nouveaux liens entre l ’ esprit et le corps. Elle servit également de point de référence pour les auteurs voulant théoriser l ’ apparition des signes cutanés de formes et d ’ origines diverses, qu ’ on appelait marques du diable ou stigmates 7 . La croyance en le pouvoir de l ’ imagination maternelle de marquer le corps f œ tal aura une très grande longévité, survivant non seulement à une reconceptualisation mécaniste du fonctionnement du corps humain, mais aussi à bien des avancées dans le savoir médical, notamment en anatomie, en embryologie et dans la compréhension des processus de la génération, en pleine évolution à la fin du XVII e siècle grâce aux observations faites à travers le microscope. Discuté, interrogé et débattu régulièrement durant plus de trois siècles, le pouvoir mutilateur de l ’ imagination maternelle ne connaîtra une mise en question majeure que dans la première moitié du XVIII e siècle. Néanmoins, cette capacité impressionnante attribuée à la mère de marquer sa progéniture de façon permanente continuera d ’ être évoquée et débattue tout au long du siècle des Lumières et survivra jusqu ’ au XIX e siècle 8 . C ’ est ce débat pour le moins vif autour de la capacité mutilatrice de l ’ imagination maternelle du début des années 1700 qui m ’ intéresse dans cette contribution. D ’ abord, j ’ exposerai brièvement comment, au tournant du XVIII e siècle, se déployait cette idée stigmatisante d ’ une femme enceinte mutilatrice de sa propre progéniture. J ’ examinerai ensuite le débat animé autour de l ’ imagination maternelle qui marqua ce début de siècle. Je proposerai de le lire comme un moment clé dans l ’ histoire de la médecine, qui permit aux 7 Nicolas Malebranche, De la Recherche de la vérité. Ou l ’ on traitte de la nature de l ’ Esprit de l ’ homme, et de l ’ usage qu ’ il en doit faire pour éviter l ’ erreur dans les Sciences. Quartiéme Edition, revuë, et augmentée de plusieurs Eclaircissemens, Paris, André Pralard, 1678, livre 2, p. 73 - 169. Sur la marque de naissance à l ’ épreuve des approches mécanistes, voir Wilkin, « Essaying the Mechanical Hypothesis » et Guademard, « Les “ marques d ’ envie ” ». Sur les juristes, théologiens et démonologues qui se servaient de la force de l ’ imagination pour expliquer les marques dites surnaturelles, voir Katherine Dauge- Roth, Signing the Body : Marks on Skin in Early Modern France, New York, Routledge, 2020. 8 Par rapport à la longévité de cette idée au XVIII e siècle et au-delà, voir Coste, « Les “ envies ” maternelles et les marques de l ’ imagination » ; Huet, Monstrous Imagination, p. 18 - 19, 35, et 56 - 78 ; Jacques Gélis, « Cravings and Imaginings », dans Jacques Gélis, History of Childbirth : Fertility, Pregnancy, and Birth in Early Modern Europe, trad. Rosemary Morris, Boston, Northeastern University Press, 1991, p. 53 - 58 ; les ouvrages de Philip K. Wilson cités ci-dessous ; Rudolf Behrens et Jörn Steigerwald, éd., Aufklärung und Imagination in Frankreich (1675 - 1810) : Anthologie und Analyse, Berlin, De Gruyter, 2016, une collection d ’ essais et anthologie de textes sources ; et Barbara Maria Stafford, « Marking » dans Barbara Maria Stafford, Body Criticism : Imagining the Unseen in Enlightenment Art and Medicine, Boston, MA : Massachusetts Institute of Technology, 1991, p. 283 - 339. Un corps « sans histoire » 195 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="196"?> médecins critiques de ce concept de se poser en défenseurs des femmes en opérant une série de rectifications, ou plutôt d ’ « ablations » argumentatives, afin de purger la médecine de ces idées ou erreurs dites « populaires ». Finalement, je montrerai de quelle façon les arguments affûtés de ces médecins « salvateurs » se retrouvèrent finalement assez impuissants face au phénomène des mutilations cutanées engendrées dans le ventre maternel et contre la survivance des croyances liées au pouvoir mutilateur de l ’ imagination fertile des femmes enceintes. Mutilations maternelles Décrites par les philosophes et médecins de l ’ époque moderne comme « impressions », « taches », « blessures », « coups », « incisions », « grandes playes » et « mutilations » infligées sur le f œ tus par les passions violentes de sa mère, les marques de naissance s ’ ajoutent à plusieurs autres menaces affectant la complexion parfaite de l ’ enfant qui préoccupent les médecins et chirurgiens du XVIII e siècle. Nicolas Andry, fondateur de la science de l ’ orthopédie, qui lui a donné son nom et son symbole de l ’ arbre redressé, s ’ intéressa également dans son traité de 1741 aux malformations ou mutilations cutanées. Son Orthopédie, ou l ’ art de prévenir et de corriger dans les enfants les difformités du corps comprend une longue discussion des diverses nuisances affectant la complexion des enfants, des méthodes pour les prévenir et les traiter, et des avertissements adressés à ceux et celles qui en prennent soin. Surtout soucieux de préserver le visage de toutes sortes de décolorations et cicatrices, et cherchant à éliminer toute trace du passage d ’ une maladie - notamment la petite vérole, si commune chez les enfants - Andry consacre une partie importante de son œ uvre aux façons d ’ éviter les marques permanentes sur la peau enfantine, conseillant également plusieurs méthodes pour assurer la préservation de cette peau, pour qu ’ elle ne soit pas gâtée par le soleil, le vent, la maladie ou le maquillage 9 . Pour lui, les « marques d ’ envie » sont la manifestation cutanée d ’ un désir féminin à la fois ardent et frustré : Il y a des enfans qui viennent au monde avec des représentations de cerises, de fraises, de meures, &c. d ’ autres avec des taches de vin, de taches de lait, &c. soit sur le visage ou ailleurs ; & tout cela par un effet de la forte imagination des meres qui étant enceintes, ont souhaité ardemment d ’ avoir certaines choses qu ’ elles n ’ ont pû obtenir sur le moment, & qu ’ elles se sont représentées d ’ autant plus vivement, qu ’ elles n ’ ont pû contenter leur envie 10 . 9 « De la peau du visage », dans Andry de Boisregard, Orthopédie, t. 2, p. 178 - 223. 10 Ibid., p. 191. 196 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="197"?> Si le refoulement du désir de la part de la future mère devint alors la source d ’ une impression matérielle sur la peau du f œ tus, selon Andry, « la vûë d ’ un objet qu ’ elle regardera avec répugnance, ou avec horreur, en est encore plus capable. On n ’ en a que trop d ’ exemples ; et plût à Dieu que cette considération pût engager ceux qui ont le pouvoir en main, à empêcher tant d ’ éstropiés de roder dans les Eglises, & de s ’ y donner en spectacle 11 ». L ’ appel d ’ Andry auprès des autorités locales pour bannir les personnes aux corps mutilés de la voie publique afin d ’ éviter de possibles transferts de leurs difformités sur les corps mous des enfants non encore nés, se voit confirmé par plusieurs histoires rapportées par des philosophes et des médecins affirmant que des rencontres avec des mutilés ou la vue d ’ exécutions publiques par une femme enceinte sont susceptibles d ’ inspirer des mutilations semblables sur le corps du f œ tus. Malebranche relate en 1678, dans le livre II de ses Recherches de la vérité, un cas qui reviendra systématiquement dans les débats sur l ’ imagination maternelle dans la première moitié du XVIII e siècle. Il affirme que si celles qu ’ il décrit comme les « personnes délicates, qui l ’ ont l ’ imagination vive, & les chairs fort tendres & fort molles » - c ’ est-à-dire les femmes et les enfants - sont fortement frappées lorsqu ’ elles sont témoins d ’ une violence faite au corps d ’ un autre, le corps f œ tal l ’ est tout autant, si ce n ’ est plus : « Pour les enfans qui sont encore dans le sien de leur mere, la délicatesse des fibres de leur chair étant infiniment plus grande, que celle des femmes, & des enfans, le cours des esprits y doit produire des changemens plus considérables 12 ». Malebranche raconte l ’ histoire d ’ un jeune garçon né avec un corps roué de coups, qui séjourna à l ’ hôpital des Incurables : Il y a environ sept ou huit ans, que l ’ on voyoit aux Incurables un jeune homme, qui étoit né foû, & dont le corps étoit rompu dans les mêmes endroits, dans lesquels on rompt les criminels. Il a vêcu prés de vingt ans en cet état : plusieurs personnes l ’ ont veu, & la feuë Reine mere étant allée visiter cet Hospital eut la curiosité de le voir, & même de toucher les bras, & les jambes de ce jeune homme aux endroits où ils étoient rompus 13 . S ’ appuyant ainsi sur l ’ autorité de la Reine mère, Malebranche fournit l ’ explication suivante pour l ’ état du garçon : « la cause de ce funeste accident fut, que sa mere ayant sçeu qu ’ on alloit rompre un criminel, l ’ alla voir exécuter. Tous les coups que l ’ on donna à ce misérable fraperent avec force l ’ imagination de cette mere, & par une espéce de contrecoup le cerveau tendre & délicat de 11 Ibid., p. 192 - 193. 12 Malebranche, De la Recherche de la vérité, t. 2, p. 90. 13 Ibid. Un corps « sans histoire » 197 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="198"?> son enfant 14 ». Si les fibres du cerveau et les os de la mère, étant adulte, eurent, d ’ après Malebranche, « assez de consistence » pour empêcher leur bouleversement entier, il n ’ en fut pas de même pour ceux du f œ tus, qui ne sût résister à ces « ravages » de l ’ esprit et du corps, et vint au monde fou et rompu. Malebranche trouve dans cet exemple l ’ explication de toutes sortes de mutilations du corps f œ tal, y compris les marques de naissance : « Les raisons de cét accident sont générales pour expliquer comment les femmes, qui voyent durant leur grossesse des personnes marquées en certaines parties du visage, impriment à leurs enfans les mêmes marques, & dans les mêmes parties du corps 15 ». Sujets à des mutilations déjà in utero, les nouveaux-nés arrivent au monde exhibant des séquelles dues à la vue maternelle de représentations vives de marques, difformités ou actes de violence sur d ’ autres corps, gravés à la fois dans l ’ esprit de leur mère tout comme dans leur propre et tendre chair. Si la théorie des mécanismes de l ’ imagination maternelle et des dégâts qu ’ elle peut entraîner sur le f œ tus reste bien présente dans le discours médical et philosophique à travers toute l ’ époque de la première modernité, elle trouve son champion invétéré en la personne de Daniel Turner (1667 - 1741), chirurgien-médecin anglais et auteur d ’ un des premiers traités de dermatologie. En 1714, Turner publia son De morbis cutaneis, A Treatise of Diseases Incident to the Skin, qui sera traduit en plusieurs langues, y compris en français en 1743 sous le titre de Traité des maladies de la peau 16 . Son traité en deux volumes aborde toutes sortes d ’ afflictions cutanées, offrant un véritable catalogue de marques pathologiques inscrites sur la peau. À la suite des discussions sur la lèpre ou sur la vérole, ainsi que de celles sur les ulcères et sur les décolorations de la peau, Turner clôt son premier volume avec un chapitre entièrement consacré aux marques de naissance, intitulé « Des taches, & des marques différentes, imprimées sur la peau du F œ tus par la force de l ’ imagination de la mere 17 ». Disciple de Malebranche, Turner soutient sans hésitation l ’ existence d ’ une 14 Ibid. 15 Ibid., p. 90 - 91. 16 Daniel Turner, De morbis cutaneis. A Treatise of Diseases Incident to the Skin. In Two Parts. With a short Appendix concerning the Efficacy of Local Remedies, and the Manner of their Operations, London, Printed for R. Bonwicke, W. Freeman, Tim. Goodwin, J. Walthoe, M. Wotton, S. Menship, J. Nicholson, R. Parker, B. Jooke, and R Smith, 1714, réédité souvent (1723, 1726, 1731, 1736). Daniel Turner, Traité des maladies de la peau en général ; Avec un court Appendix sur l ’ efficacité des Topiques dans le Maladies internes, & leur maniére d ’ agir sur le Corps humain, trad. de l ’ anglais par Albert Brun, Paris : Jacques Barois, 1743. Pour plus sur la carrière de Turner, voir Philip K. Wilson, Surgery, Skin, and Syphillis : Daniel Tuner ’ s London (1667 - 1741), Atlanta, GA, Rodopi, 1999. 17 Turner, De morbis cutaneis, t. 1, ch. 12, p. 233 - 245. La majorité de ce chapitre fut excisée par son traducteur français. Voir discussion plus loin. 198 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="199"?> communication intime entre le cerveau de la mère et sa future progéniture grâce aux « esprits animaux » - corpuscules que l ’ on pensait capables de servir de messagers entre le cerveau et le reste du corps 18 . Turner surtout livre à son lecteur une quantité importante d ’ histoires anciennes et modernes relatives aux mutilations ainsi infligées sur le f œ tus. Je n ’ en partagerai que quelquesunes : une femme, témoin contre son gré de l ’ abattement et de l ’ éviscération d ’ un veau, donna naissance à un enfant dont les organes et entrailles pendaient hors de son ventre ouvert ; une autre, qui avait écouté attentivement un invité disserter sur la pratique de la circoncision chez les Juifs, accoucha d ’ un garçon dont le prépuce avait été excisé ; une troisième, que son mari violent avait menacée, l ’ épée brandie, de la couper au front, donna naissance à un enfant souffrant d ’ une blessure saignante et mortelle au même endroit ; de façon similaire, une future mère ayant entendu le récit du meurtre d ’ une femme par un coup de couteau dans le sein, donna naissance à une fille portant une large blessure à la poitrine ; une autre femme encore voyageait en carrosse quand un manchot se précipita, posant son moignon sur la porte - celle-ci accoucha d ’ un enfant sans main 19 . L ’ imagination maternelle devient ainsi, littéralement, mutilatrice, capacité que Turner affirme haut et fort, tout en admettant un certain manque de compréhension quant à son fonctionnement exact : « Comment ces altérations étranges furent forgées, ou le f œ tus coupé, blessé et mutilé, comme si les mêmes furent véritablement faits avec une Arme, tandis que la mère resta indemne, et seulement par la Force de son Imagination, est, je dois l ’ avouer ingénument, [ … ] au-delà de ma compréhension ». Il affirme néanmoins : « que cela est un Fait établi est indéniable 20 ». L ’ imagination maternelle « disséquée » C ’ est sans doute ce manque d ’ explication scientifique exacte du processus de mutilation chez Turner, Malebranche et plusieurs autres, joint à une accumulation extraordinaire d ’ exemples pour le moins douteux, mais très largement 18 Malebranche, De la Recherche de la vérité, t. 2, p. 88 - 90. 19 Turner, De morbis cutaneis, p. 114 - 119. Ma traduction. Les exemples de Turner, comme ceux de ses prédécesseurs, comprennent également plusieurs exemples d ’ enfants qui naissent avec une couleur de peau différente de celle de leurs parents, cas de figure que j ’ aborde en relation avec les débats sur les origines de la couleur de la peau ainsi que les anxiétés liées à la sexualité interraciale dans un article à venir. 20 « How these strange Alterations should be wrought, or the F œ tus cut, wounded and maimed, as if the same were really done with a Weapon, whilst the Mother is unhurt, and merely by the Force of her Imagination, is, I must confess ingenuously, [ … ] above my Understanding ; that it is Fact is undeniable » ; Turner, De morbis cutaneis, p. 116 - 117. Ma traduction. Un corps « sans histoire » 199 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="200"?> acceptés comme fiables aussi bien par le corps médical que par l ’ opinion commune, qui poussèrent James - ou Jacques - Blondel, à prendre position sur la question en 1727. Le médecin d ’ origine française, diplômé de Leyde et exerçant en Angleterre, publia son pamphlet anonymement, bien conscient du remous que son texte ne manquerait pas de provoquer. Cette publication sera considérée par Turner comme une attaque frontale par rapport aux idées qu ’ il avait défendues dans son traité de dermatologie, qui venait d ’ être réédité, en 1726, bien que Blondel ne le mentionnât pas. Comme l ’ a bien démontré l ’ historien Philip K. Wilson, le vif échange qui suivra entre les deux médecins - tous deux membres du Collège des Médecins à Londres - ouvrira un débat médical passionné d ’ une ampleur internationale sur la question de l ’ influence de l ’ imagination maternelle 21 . À travers plusieurs pamphlets, Blondel, en bon savant des Lumières, soumet cette théorie de la force de l ’ imagination à l ’ épreuve de la raison, de l ’ anatomie, de l ’ expérience et de son esprit aiguisé, pour soutenir l ’ impossibilité de la communication entre le cerveau de la mère et celui de son enfant. Il remet ouvertement et systématiquement en question les sources de Turner, démonte sa logique, et aligne plusieurs cas qui infirment ses théories. Comment est-il possible, s ’ interroge-t-il en 1729, que l ’ imagination maternelle devienne « un couteau, un marteau, un chef pâtissier, un voleur, un peintre, un homme à tout faire, un jongleur, un docteur Faustus, le diable et tout le reste ? 22 ». Blondel invite son lecteur à douter de la capacité de l ’ utérus, du sang ou des esprits animaux d ’ infliger sur le corps du f œ tus des blessures figurant des objets : Comment ces blessures se sont faites ? car, que l ’ Imagination soit arbitraire tant que l ’ on voudra, il faut néanmoins qu ’ elle se serve de quelque puissance ou force corporelle pour produire le moindre effet sur la chair de l ’ enfant. Que le sang & les esprits soient dans la plus grande fermentation, ils ne pourront jamais operer comme une bale de mousquet, ni comme un marteau ou un couteau 23 . 21 Philip K. Wilson, « “ Out of Sight, Out of Mind ? ” : The Daniel Turner-James Blondel Dispute Over the Power of the Maternal Imagination », Annals of Science, vol. 49, 1992, p. 63 - 85. et « Dispute over the Power of the Maternal Imagination », dans Wilson, Surgery, Skin and Syphilis, p. 113 - 147. 22 « a Knife, a Hammer, a Pastry Cook, a Thief, a Painter, a Jack of all Trades, a Juggler, a Doctor Faustus, the Devil and all » ; James Blondel, The Power of the Mother ’ s Imagination over the Foetus, examin ’ d. In answer to Dr. Daniel Turner ’ s Book, Intitled A Defence of the XIIth Chapter of the First Part of a Treatise, De Morbis Cutaneis, London, Sold by John Brotherton, 1729, p. xi. Ma traduction. 23 Jacques Blondel, Dissertation physique sur la force de l ’ imagination des femmes enceintes sur le fetus. Trad. de l ’ anglais par Albert Brun, Leyde, Gilbert Langerak et Theodore Lucht, 1737, p. 34. 200 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="201"?> Blondel passe ensuite le texte de Turner au scalpel, dans un long « supplément » à son ouvrage. Il s ’ agit d ’ un véritable traité où il entreprend, selon ses propres mots, « de dissequer le 12 Chapitre de la premiere Partie » du Morbis cutaneis. Ayant déjà exposé dans son ouvrage principal les arguments anatomiques pour discréditer tout rôle de l ’ imagination maternelle dans la formation ou déformation de l ’ embryon, Blondel se livre pour ainsi dire dans ce supplément à une leçon d ’ anatomie textuelle en extrayant du corps de l ’ argument de Turner chaque exemple afin de l ’ examiner et de l ’ infirmer en le passant au crible de son ironie tranchante. Tout en accusant son rival de mêmes actes de violence sur ses propres écrits, Blondel mutile ainsi rhétoriquement et de manière méthodique le chapitre de Turner pour en exposer ses failles, en mettre en doute les sources et en ridiculiser les raisonnements. Turner répond pour sa part en s ’ obstinant à défendre sans hésitation que « l ’ Imagination chez la femme enceinte est capable d ’ estropier, et mutile et marque bien souvent le f œ tus » et que cette affirmation « n ’ est pas, comme [Blondel] l ’ insinue, une erreur vulgaire 24 ». Blondel s ’ érige en défenseur des femmes faussement accusées par la communauté scientifique de multiples mutilations de la chair f œ tale : « N ’ est il pas scandaleux de supposer que celles, à qui le Tout-puissant a donné tant de charmes & tant de tendresse pour leurs enfans, puissent, au lieu de repondre au dessein de leur Creation, engendrer des Monstres par un effet d ’ une imagination fôlâtre ? 25 ». Blondel condamne à la place non seulement la nature, mais aussi ses confrères « d ’ être si barbares que d ’ effrayer les honnêtes & bonnes femmes avec des Fantômes & des Fables Tragicomiques 26 ». Blondel retourne 24 Page de titre, Daniel Turner, A Discourse Concerning Gleets [ … ]. To which is added, A Defence of the 12 th Chapter of the first Part of the Treatise de Morbis Cutaneis, in respect to the Spots and Marks impress ’ d upon the Skin of the F œ tus, by the Force of the Mother ’ s Fancy : Containing some Remarks upon a Discourse lately printed and entitled, The Strength of Imagination in pregnant Women examin ’ d, &c. Whereby it is made plain, nothwithstanding all the Objections therein, that the said Imagination in the Pregnant Woman, is capable of maiming, and does often both mutilate and mark the F œ tus, or that the same, as he insinuates, is not a vulgar Error. In a Letter to the Author, London, John Clarke, 1729. Ma traduction. Turner inséra d ’ abord cette longue défense de son chapitre 12 dans le traité cité ci-dessus comme réponse initiale au pamphlet anonyme de Blondel et la republiera à part une année plus tard sous le titre The Force of the Mother ’ s Imagination upon her Foetus in Utero, Still farther considered : In the Way of a Reply to Dr. Blondel ’ s last Book, Entitled, The Power of the Mother ’ s Imagination over the F œ tus examined. To which is added, The Twelfth Chapter of the first Part of a Treatise De Morbis Cutaneis, as it was printed therein many Years past. In a Letter to Dr. Blondel, London, J. Walthoe, R. Wilkin, J. and J. Bonwicke, S. Birt, J. Clarke, T. Ward and E. Wicksteed, 1730. 25 Blondel, Dissertation physique, Préface, n. pag. 26 Ibid., p. 73. Un corps « sans histoire » 201 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="202"?> même la responsabilité de la mutilation du nouveau-né sur les membres du corps médical, soutenant que les chirurgiens-accoucheurs et sages femmes se servent de cette fiction de l ’ imagination maternelle pour couvrir leurs propres erreurs lors d ’ un accouchement : Quelques enfans naissent avec des larges playes ou blessures, qui, suivant la coûtume, ne sont jamais imputées à l ’ application d ’ un Instrument qui meurtrit, coupe & déchire, mais uniquement à la fantaisie ou à l ’ Imagination de la Mere, frappée à la vuë de quelque chose d ’ horrible. Cependant il est aisé de voir que ces rapports sont souvent faits pour pallier les accidens de l ’ accouchement, ou les méprises des Chirurgiens ou des sages femmes [ … ]. [Q]uelle necessité il y a-t-il d ’ alleguer des causes chimeriques, lors qu ’ on en a de réelles dans les doigts & les ongles, ou autres Instrumens propres à tirer un enfant du corps de sa Mere 27 ? Plutôt que la femme qui accouche, c ’ est l ’ incompétence du corps médical maniant le corps de l ’ enfant pendant l ’ accouchement qui s ’ avère donc responsable de la mutilation de ce dernier, selon Blondel 28 . Blondel annonce ainsi ses desseins : « de découvrir la verité dans un point si important, de calmer l ’ esprit des Parens au sujet des difformitez de leurs Enfans, & de justifier en même temps le BEAU SEXE d ’ une imputation fausse & injurieuse, qui souvent cause des differens, des haines & des aversions dans les Familles 29 ». Il s ’ insurge contre cette supposition généralisée sur la capacité mutilatrice des mères, qui « est cruelle & pernicieuse : elle inquiete des Familles entieres : elle fait tourner la cervelle aux Gens credules, les plonge dans des frayeurs continuelles, & met bien souvent leurs vies en danger », et s ’ indigne qu ’ en raison de celle-ci les femmes elles-mêmes en viennent à s ’ accuser : « combien les pauvres Femmes sont elles trompées ? un Enfant naît avec une tache sur la peau, ou avec quelque difformité ; aussi tôt la Mere s ’ en declare coupable 30 ». Plusieurs savants français se joignirent à Blondel dans cette mise en examen de l ’ imagination maternelle. En 1745, la même année où parût la traduction française de la Dissertation physique de Blondel, le médecin Isaac Bellet (mort en 1778) publia son propre texte sur le sujet en forme de lettres expressément écrites « pour les dames » et adressées à « Madame ». Le traité de Blondel et les Mémoires de l ’ Académie Royale des Sciences n ’ ayant pas « cette méthode & cette simplicité nécessaires pour conduire pas à pas aux connaissances 27 Ibid., p. 32 - 33, 34. 28 Sur l ’ utilisation et le débat autour des technologies tels les forceps à cette période, voir l ’ ouvrage à venir de l ’ historienne Margaret Carlyle, Delivering the Enlightenment : Reproductive Technologies in the French Atlantic World. 29 Blondel, Dissertation physique, p. 104. 30 Ibid., Préface, n. pag. et p. 11. 202 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="203"?> physiques les personnes qu ’ on doit supposer peu instruites des principes de cette Science », Bellet propose d ’ en traiter « différemment d ’ une Dissertation 31 ». Il cherche ainsi à mieux convaincre les femmes de la fausseté de cette idée du pouvoir mutilant de l ’ imagination maternelle qu ’ il dit être « trèspréjudiciable au repos & la santé des femmes enceintes 32 ». De même, en 1749, dans son Histoire naturelle, Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon (1707 - 1788) dénonce pareillement le tort fait aux femmes par ceux qui propagent cette idée 33 . Comme le répétera l ’ auteur de l ’ entrée sur la question dans L ’ Encyclopédie en 1765, en fin de compte, toute ressemblance qu ’ on pourrait trouver entre un désir ou un effroi maternel d ’ une part et une marque sur la peau du f œ tus d ’ autre part « dépend plûtôt de l ’ imagination de ceux qui les voient, que de celle de la mère 34 ». Dans la lignée de l ’ entreprise de Bellet, les auteurs de L ’ Encyclopédie louèrent le texte de Blondel, mais encouragèrent la publication d ’ autres écrits encore plus accessibles au grand public, « destinés à l ’ instruction du vulgaire, & des dames surtout 35 ». Pour ces hommes scientifiques, la lutte contre cette « erreur populaire » commence auprès les femmes elles-mêmes, qui ont besoin du secours de la science masculine pour leur faire abandonner une croyance pernicieuse en leur propre responsabilité dans la mutilation de leurs enfants. Le désir d ’ exciser les histoires qui nourrissent cette idée reçue anima également Albert Brun, traducteur français du traité de dermatologie de Turner. Partisan de ce dernier, dans sa prétendue traduction du texte de Turner de 1743, Brun élimine - en ses propres termes, « retranche » - toutes les « histoires » et « relations » de marquage maternelle que l ’ auteur rapporte, les qualifiant de « songes » ou de « fables ». Il renvoie son lecteur à leur 31 « Avertissement du libraire », dans Isaac Bellet, Lettres sur le pouvoir de l ’ imagination des femmes enceintes. Où l ’ on combat le préjugé qui attribue à l ’ Imagination des Meres le pouvoir d ’ imprimer sur le Corps des enfans renfermés dans leur sein la figure des objets qui les ont frappées, Paris, Les Frères Guerin, 1745, p. v-vi. 32 « Avertissement du libraire », dans Bellet, Lettres sur le pouvoir, p. iii. Pour les apports de Bellet et de Buffon, voir Jörn Steigerwald, « Isaac Bellet : Lettres sur le pouvoir de l ’ imagination des femmes enceintes (1745) » et « Georges-Louis Leclerc Comte de Buffon : Histoire naturelle des animaux (1753) », dans Behrens et Steigerwald, Aufklärung und Imagination, p. 179 - 204 et 231 - 251. 33 Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, avec la Description du Cabinet du Roy, Paris, De L ’ Imprimerie Royal, 1749, t. 2, p. 399 - 405. 34 Buffon, Histoire naturelle, t. 2, p. 400 et « IMAGINATION des femmes enceintes sur le f œ tus, pouvoir de l ’ », dans Denis Diderot, et al., L ’ Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Neufchastel, Samuel Fauche, 1765, t. 8, p. 563 - 564, ici p. 563. 35 Buffon, Histoire naturelle, t. 2, p. 400 et « IMAGINATION », t. 8, p. 564. Un corps « sans histoire » 203 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="204"?> reproduction éparpillée dans le traité antérieur de Blondel, « dissection » de l ’œ uvre de Turner que Brun a aussi lui-même traduite en français : [ J] ’ ai pris aussi la liberté de retrancher du dernier Chapitre de la premiére Partie [du Morbis cutaneis de Turner], les différentes histoires des effets attribués par l ’ Auteur au pouvoir de l ’ imagination de la mere sur le f œ tus ; parce que, outre l ’ air de fable que la plûpart de ces relations portent avec elles, on les trouve ramassées dans une brochure traduite depuis environ cinq ans de l ’ Anglois de M. Blondel, où cet Auteur a entrepris de réfuter le sentiment de M. Turner sur les taches maternelles. Je me suis contenté de prendre uniquement de ce Chapitre ce qui concerne la maniére d ’ emporter, ou de détuire les différentes marques que les enfans portent quelquefois en venant au monde. Mais j ’ ai eu toûjours en vûe dans les libertés que j ’ ai prises, de ne rien retrancher de ce qui m ’ a paru utile & essentiel 36 . L ’ utile et l ’ essentiel, pour Brun, renvoie à un nouvel « ordre du discours » médical et scientifique dans lequel les histoires et « relations » n ’ ont plus droit de cité car elles s ’ avèrent des fictions. Il faut donc les amputer pour se concentrer uniquement sur l ’ ablation et la destruction de ces marques par la science, la seule partie du chapitre de Turner que Brun traduisit 37 . Exciser les marques et les « erreurs populaires » L ’ art d ’ « emporter » ou de « détruire » les marques non-désirables sur la peau, devint en effet un défi majeur pour la dermatologie naissante au début du XVIII e siècle, tout comme la réfutation de « l ’ erreur populaire » de l ’ impression maternelle. Comme Buffon l ’ affirme, lutter contre une idée reçue si répandue et même soutenue par de nombreux médecins et philosophes reste difficile pour la science, surtout face au pouvoir des récits que la marque de naissance inspire : [M]algré toutes nos raisons & malgré la Philosophie, ce fait, comme beaucoup d ’ autres, restera vrai pour bien des gens ; le préjugé, sur-tout celui qui est fondé sur le merveilleux, triomphera toûjours de la raison, & l ’ on seroit bien peu philosophe si l ’ on s ’ en étonnoit. Comme il est souvent question dans le monde, de ces marques des enfans, & que dans le monde les raisons générales & philosophiques font moins d ’ effet qu ’ une historiette, il ne faut pas compter qu ’ on puisse jamais persuader aux femmes que les marques de leurs enfans n ’ ont aucun rapport avec les envies qu ’ elles n ’ ont pû satisfaire 38 . 36 Albert Brun, « Préface du Traducteur », dans Turner, Traité des maladies de la peau, t. 1, p. v-vi. C ’ est moi qui souligne. 37 Michel Foucault, L ’ Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1970. 38 Buffon, Histoire naturelle, t. 2, p. 404 - 405. C ’ est moi qui souligne. 204 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="205"?> Face au pouvoir de persuasion des « relations » de marquage cutané qui circulent de bouche en bouche dans une société friande de telles histoires, les scientifiques « anti-imaginationnistes » luttent peut-être en vain non seulement contre la force de l ’ imagination des mères, mais aussi contre celle de tout un public pour lequel les attraits du merveilleux et les mystères autour de la grossesse demeurent encore bien présents dans ce siècle qui célèbre la raison. Si la science des Lumières cherche à retrancher les « historiettes » qui nourrissent la croyance en l ’ imagination maternelle comme source de taches, d ’ excroissances et blessures sur la peau f œ tale, les marques elles-mêmes n ’ en demeurent pas moins réelles et gênantes, représentant un vrai défi pour les médecins et chirurgiens à cette époque de la dermatologie naissante. Les mutilations subies in utero exigent en effet une correction par la science pour que le corps du f œ tus réintègre l ’ idéal d ’ une beauté sans histoire. Préserver ou restaurer une peau lisse et sans tache en excisant ces marques non-désirables devint alors un des premiers buts de la dermatologie pédiatrique, comme le montrent les œ uvres de Turner et d ’ Andry. En même temps, cette médecine se retrouve relativement impuissante face à ces marques et mutilations corporelles. De plus, ainsi que les médecins-auteurs ne manquent pas de souligner, les traitements entrepris pour des raisons surtout esthétiques s ’ avèrent à leur tour le plus souvent mutilants de par l ’ usage de produits caustiques, de scalpels ou de cautères qui abiment la peau pour ôter les marques non désirées. Si certains proposent des interventions par des moyens plus doux tels que des crèmes, onguents ou emplâtres, nombreux sont les médecins qui déconseillent des remèdes plus intrusifs, invitant leurs patients à se méfier des charlatans dont les cures pourraient nuire à leur santé. Les opérations chirurgicales, elles aussi, représentent une atteinte à l ’ intégrité du corps autant qu ’ une violence symbolique exercée par la société pour forcer le corps à se conformer à l ’ esthétique normative du corps sans marque. Ceux qui prétendent pouvoir enlever les décolorations cutanées sont, pour Andry, des imposteurs : « Pour ce qui est des taches de vin, des taches de lait, & d ’ autres taches, il est absolument impossible de les ôter, & quiconque promet de le faire, en impose 39 ». Turner affirme pareillement que dans certains cas, la cure pourrait être plus mutilante que la marque : « On tenteroit en vain d ’ emporter les décolorements de la peau, tels que la rougeur occasionnée par l ’ envie du vin, &c. La cicatrice qui résulteroit de la cure, [ … ] seroit plus difforme que la marque même 40 ». Andry et Turner proposent néanmoins chacun, quoiqu ’ avec parcimonie et précaution, de véri- 39 Andry de Boisregard, Orthopédie, t. 2, p. 191. 40 Turner, Traité des maladies de la peau, t. 1, p. 235. Un corps « sans histoire » 205 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="206"?> tables opérations chirurgicales pour enlever des marques et excroissances nondésirables de certaines formes et sous certaines circonstances. Andry précise : Il faut, pour qu ’ une envie soit capable d ’ être enlevée, qu ’ elle tienne à une queuë qu ’ on puisse serrer avec un fil ; & encore faut-il que cette queuë soit fort déliée, sans quoi il ne faut pas s ’ aviser d ’ y toucher, Mais si elle est menuë, on prendra une soye cirée, qu ’ on noüera d ’ abord d ’ un n œ ud, autour de la queuë, en serrant médiocrement, puis le lendemain on fera un second tour plus serré, le jour d ’ après, encore un autre tour qu ’ on serrera d ’ avantage, & assez pour ôter à la cerise, à la fraise, à la meure, &c. toute communication de nourriture avec le reste du corps. Alors la cerise, la fraise ou la meure, selon ce que ce sera, tombera desséchée ; & il ne se fera à l ’ endroit de la séparation qu ’ une petite galle, qu ’ il faudra laisser cheoir d ’ elle-même. Voilà toute l ’ opération. Mais il ne faut s ’ aviser que le moins qu ’ on peut, d ’ y employer le fer 41 . Turner raconte, avec force détails, plusieurs interventions de même nature effectuées de sa main et réussies par l ’ usage de la ligature, du bistouri, de l ’ escarotique, et même du cautère, tout en soulignant la difficulté des opérations et la ténacité de ces marques, qui reviennent facilement s ’ il reste un bout de racine : « en coupant ces taches & des tubercules, il faut avoir grand soin d ’ emporter la racine, & de n ’ en laisser aucun vestige ; car autrement ils reparoîtroient de nouveau … [S]i elles ne sont entiérement déracinées, elles paroîtront de nouveau, & seront plus rebelles, & plus incommodes qu ’ auparavant 42 ». Les médecins du XVIII e siècle qui cherchaient à opérer une ablation des idées reçues relatives aux pouvoirs « impressionnants » de l ’ imagination maternelle, pourraient facilement en dire autant. Bibliographie Sources Andry de Boisregard, Nicolas. Orthopédie, ou l ’ art de prévenir et de corriger dans les enfants les difformités du corps. Le tout par des moyens à la portée des Peres & des Meres, & des Personnes qui ont des Enfans à élever, Paris, La Veuve Alix et Lambert & Durand, 1741. Bellet, Isaac. Lettres sur le pouvoir de l ’ imagination des femmes enceintes. Où l ’ on combat le préjugé qui attribue à l ’ Imagination des Meres le pouvoir d ’ imprimer sur le Corps des enfans renfermés dans leur sein la figure des objets qui les ont frappées, Paris, Les Frères Guerin, 1745. [Blondel, James]. The Strength of Imagination in Pregnant Women Examin ’ d. And the Opinion that Marks and Deformities In Children arise from thence, Demonstrated to be a Vulgar Error. By a Member of the College of Physicians, London, London, J. Peele, 1727. 41 Andry de Boisregard, Orthopédie, t. 2, p. 191 - 192. 42 Turner, Traité des maladies de la peau, t. 1, p. 233 et p. 236. 206 Katherine Dauge-Roth Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="207"?> Blondel, James. The Power of the Mother ’ s Imagination over the Foetus, examin ’ d. In answer to Dr. Daniel Turner ’ s Book, Intitled A Defence of the XIIth Chapter of the First Part of a Treatise, De Morbis Cutaneis, London, John Brotherton, 1729. Blondel, Jacques. Dissertation physique sur la force de l ’ imagination des femmes enceintes sur le fetus. Trad. de l ’ anglais par Albert Brun, Leyde, Gilbert Langerak et Theodore Lucht, 1737. Boaistuau, Pierre. Histoires Prodigieuses, Paris, Vincent Sertenas, Jean Longis et Robert Le Mangnier, 1560. Buffon, Georges-Louis Leclerc, Comte de. 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To which is added, A Defence of the 12 th Chapter of the first Part of the Treatise de Morbis Cutaneis, in respect to the Spots and Marks impress ’ d upon the Skin of the F œ tus, by the Force of the Mother ’ s Fancy : Containing some Remarks upon a Discourse lately printed and entitled, The Strength of Imagination in pregnant Women examin ’ d, &c. Whereby it is made plain, nothwithstanding all the Objections therein, that the said Imagination in the Pregnant Woman, is capable of maiming, and does often both mutilate and mark the F œ tus, or that the same, as he insinuates, is not a vulgar Error. In a Letter to the Author, London, John Clarke, 1729. Turner, Daniel. The Force of the Mother ’ s Imagination upon her Foetus in Utero, Still farther considered: In the Way of a Reply to Dr. Blondel ’ s last Book, Entitled, The Power of the Mother ’ s Imagination over the F œ tus examined. To which is added, The Twelfth Chapter of the first Part of a Treatise De Morbis Cutaneis, as it was printed therein many Years Un corps « sans histoire » 207 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-011 <?page no="208"?> past. In a Letter to Dr. Blondel, London, J. Walthoe, R. Wilkin, J. and J. Bonwicke, S. Birt, J. Clarke, T. Ward and E. Wicksteed, 1730. Turner, Daniel. Traité des maladies de la peau en général ; Avec un court Appendix sur l ’ efficacité des Topiques dans le Maladies internes, & leur maniére d ’ agir sur le Corps humain, trad. de l ’ anglais par Albert Brun, Paris, Jacques Barois, 1743. Venette, Nicolas. De la Generation de L ’ Homme, ou Tableau de l ’ amour conjugal, Cologne, Claude Joly, 1696. Études Behrens, Rudolf et Jörn Steigerwald, éd. Aufklärung und Imagination in Frankreich (1675 - 1810) : Anthologie und Analyse, Berlin, De Gruyter, 2016. 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Dans ce livre, l ’ auteur place l ’ évolution de la théorie dramatique au XVII e siècle sous les auspices d ’ un « culte d ’ Aristote 1 » nourri par l ’ influence des commentateurs et traducteurs italiens de la Renaissance et mis au point par les théoriciens du théâtre en France à partir des années 1630. Ainsi le XVII e siècle devient-il, selon Bray, « le siècle de la méthode et de la règle 2 », à savoir des préceptes déduits de la Poétique d ’ Aristote et appliqués surtout au genre de la tragédie. Cette idée d ’ un classicisme fondé sur « l ’ orthodoxie aristotélicienne 3 » est notamment restée vivante dans les manuels scolaires du XX e siècle et par là aussi dans la mémoire culturelle d ’ un large public, et ceci, j ’ ose le dire, jusqu ’ à ce jour 4 . Cependant, la critique universitaire des dernières décennies a découvert, au contraire, que tout au long du XVII e siècle, l ’ aristotélisme se trouve en concurrence avec des réflexions poétiques qui s ’ orientent vers le goût du public moderne plutôt que vers un répertoire ancien de règles figées 5 , comme l ’ ont 1 C ’ est le titre du chapitre IV dans René Bray, La Formation de la doctrine classique en France, Paris, Nizet, 1966, p. 49 - 61. Nous citerons par la suite d ’ après cette édition. 2 Bray, La Formation de la doctrine classique, p. 113. 3 Ibid., p. 35. 4 Voir mon article « ‘ Racine est Racine ’ ou comment peut-on être auteur classique ? Mécanismes de réception du théâtre racinien au XX e siècle », Œ uvres et Critiques, XLI, 1, 2016, Revaloriser le classicisme, p. 137 - 145. 5 Voir à ce propos mon « Introduction » au numéro d ’Œ uvres et Critiques, XLI, 1, 2016, p. 3 - 9. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="214"?> souligné Emmanuel Bury et Georges Forestier dans leur chapitre sur les « Libertés du classicisme français », paru en 2007 dans le manuel dirigé par Jean-Yves Tadié sous le titre La Littérature française : dynamique et histoire 6 . Le sous-titre signale que les auteurs de cet ouvrage tiennent à mettre en lumière les dynamismes dont regorgent les époques littéraires en général et l ’ époque classique en l ’ occurrence. Bury et Forestier constatent que l ’ « école du goût » et « l ’ art de plaire » qui mettent en avant la souplesse et la variété du style mondain et galant ainsi que « la tentation du sublime » qui se fonde sur une esthétique du merveilleux et de l ’ extraordinaire 7 coexistent d ’ égal à égal avec la rigidité de la doxa aristotélicienne qui devient dans cette perspective un aspect du classicisme parmi d ’ autres. Or, cette hétérogénéité dont témoignent les discours poétiques à l ’ âge classique s ’ avère également typique des débats autour des règles parce que ces dernières se scindent au cours de ces débats en plusieurs variantes qui se distinguent non seulement les unes des autres, mais aussi de l ’ original, et ne serait-ce qu ’ en menus détails. Souvent, ces détails sont à peine identifiables, du moins au premier regard. C ’ est ce qui explique la longévité du mythe de l ’ immuable doxa aristotélicienne bien que les concepts de cette dernière se soient subrepticement déformés par rapport à leur original dès la première phase de leur réception à la Renaissance italienne. Par la suite, nous examinerons la question de savoir dans quelle mesure les occurrences de cette déformation apparaissent sur le plan métaphorique comme une sorte de mutilation de la Poétique d ’ Aristote dans les réflexions poétiques des auteurs et savants à l ’ âge classique en France. Depuis les premières traductions et les premiers commentaires des érudits italiens comme ceux de Francesco Robortello, de Jules-César Scaliger, de Lodovico Castelvetro et puis au premier XVII e siècle du savant hollandais 6 Voir La Littérature française : dynamique et histoire, t. I, sous la direction de Jean-Yves Tadié, contributions de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, Frank Lestringant, Georges Forestier et Emmanuel Bury, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 2007, p. 616 - 670. 7 Dans la « Préface » de sa traduction du Traité du Sublime de Longin, Boileau définit la signification poétique de ce terme comme suit : « Il faut donc savoir que par Sublime, Longin n ’ entend pas ce que les Orateurs appellent le stile [sic] sublime : mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frape [sic] dans le discours, et qui fait qu ’ un ouvrage enleve [sic], ravit, transporte. » (Nicolas Boileau, Traité du Sublime, ou du merveilleux dans le discours, traduit du grec de Longin, dans Œ uvres complètes, introduction par Antoine Adam, textes établis et annotés par Françoise Escal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1966, p. 338.) L ’ esthétique du sublime est évidemment diamétralement opposée à la poétique des règles que Boileau présente dans son Art poétique. 214 Rainer Zaiser Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="215"?> Daniel Heinsius 8 , les principes de la Poétique d ’ Aristote sont en voie de modification, et ceci initialement surtout à cause des problèmes exégétiques que posent particulièrement les traductions du grec ancien. Prenons comme exemple les effets de la catharsis. Ce que Aristote avait nommé « ἐλεο [ ς ] κ a ὶ φόβο [ ς ] 9 » a été rendu différemment en latin et dans les langues vernaculaires par les traducteurs et commentateurs de la première modernité. Certes, les différences sémantiques des mots choisis dans les traductions paraissent minimes, mais, dans le cas présent, même les petites nuances peuvent être lourdes de conséquences pour la réception et la compréhension des termes en question dans une autre langue. Robortello traduit en latin « misericordia » et « terror » 10 , Castelvetro en italien « misericordia » et « ispavento [épouvante] » 11 , Daniel Heinsius en latin « misericordia » et « horror 12 », Jean- François Sarasin « pitié » et « terreur » dans son Discours de la tragédie de 1639 13 et Pierre Corneille « pitié » et « crainte » dans son propre Discours de la tragédie de 1660 14 . En Allemagne, Lessing dans sa Dramaturgie de Hambourg 15 et Hegel dans son Esthétique 16 traduisent « Furcht und Mitleid », « crainte et pitié ». Comme je l ’ ai montré dans un article consacré à la Poétique de La 8 Voir Francesco Robortello, In librum Aristotelis de arte poetica explicationes (1548), Jules- César Scaliger, Poetices libri septem (1561), Lodovico Castelvetro, Poetica d ’ Aristotele vulgarizzata e sposta (1571), Daniel Heinsius, De Constitutione Tragoediae (1611). 9 Aristote, Poétique, bilingue, traduction, introduction et notes de Barbara Gernez, troisième tirage, Paris, Les Belles Lettres, 2008, chap. 6, texte grec p. 20. 10 Francisci Robortelli Utinensis, In librum Aristotelis de arte Poetica, explicationes, Basileae, per Ioannem Hervagium, 1555, p. 57, achive.org, consulté le 3 avril 2025. 11 Lodovico Castelvetro, Poetica d ’ Aristotele vulgarizzata e sposta, a cura di Werther Romani, Roma-Bari, Laterza, 1978, 2 vol., vol. I, p. 155. 12 Daniel Heinsius, De Constitutione Tragoediae - La Constitution de la Tragédie, dite La Poétique de Heinsius, édition, traduction et notes par Anne Duprat, Genève, Droz, « Travaux du Grand Siècle, n o XXI », 2001, p. 132. 13 Jean-François Sarasin, « Discours de la tragédie ou Remarques sur L ’ Amour tyrannique de Monsieur de Scudéry, dédiées à l ’ Académie française par Monsieur de Sillac d ’ Arbois », dans Georges de Scudéry, L ’ Amour tyrannique, Paris, Augustin Courbé, 1639, http: / / gallica.bnf.fr/ ark: / 12148/ btv1b8607044w.r, Folio 3, consulté le 3 avril 2025. 14 Voir le Discours de la tragédie dans Pierre Corneille, Œ uvres complètes, t. III, textes établis, présentés et annotés par Georges Couton, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1987, p. 142 - 173, ici p. 142. 15 Voir Gotthold Ephraim Lessing, Hamburgische Dramaturgie, Vierundsiebzigstes Stück. Den 15. Januar 1768, dans Gesammelte Werke in drei Bänden, vol. II, Gütersloh, Bertelsmann, 1966, p. 588. 16 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Vorlesungen über die Ästhetik, III, Werke, vol. 15, Frankfurt, Suhrkamp, 1970, p. 524. Aristote sous le scalpel 215 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="216"?> Mesnardière 17 , les termes « pitié » et « miséricorde » comme traductions du mot « ἐλεος » sont très proches l ’ un de l ’ autre du point de vue sémantique. Le mot « miséricorde » a peut-être une signification un peu plus empathique que la traduction « pitié ». Les variantes « crainte », « terreur », « épouvante » et « horreur » comme traductions de « φόβος » marquent, en revanche, de mot en mot un degré d ’ intensité plus élevé du sentiment d ’ aversion que les spectateurs et spectatrices sont supposés ressentir à l ’ égard de certains crimes ou de certaines fautes que les personnages commettent sur scène. Mais ce qui est encore plus intéressant à noter, c ’ est le fait qu ’ aucune des nuances sémantiques de ces mots n ’ est en réalité susceptible de rendre le sens propre du mot grec « φόβος » tel que l ’ entendait Aristote. Dans son édition bilingue de la Poétique de 1982, l ’ helléniste allemand Manfred Fuhrmann a remplacé la traduction de « Furcht und Mitleid », qui avait longtemps fait autorité dans les pays germanophones, par « Jammern und Schaudern 18 », à savoir « lamentations et frémissements ». C ’ est par cette traduction que Fuhrmann souligne les effets empathiques de la catharsis, qui, selon lui, ne sont pas seulement suggérés par le mot « ἐλεος », mais aussi par celui de « φόβος ». Pour corroborer cette thèse, il réfère à un synonyme verbal qu ’ Aristote emploie ailleurs dans sa Poétique pour expliquer les effets de la catharsis : « ϕρίττειν κ a ὶ ἐ l εεῖν 19 », id est « frissonner et s ’ apitoyer ». Il est évident que cette juxtaposition des deux verbes reprend exactement le syntagme nominal « ἐλεο [ ς ] κ a ὶ φόβο [ ς ] », mis à part l ’ ordre inverse par rapport au syntagme verbal. Mais peu importe ce chiasme syntaxique : l ’ essentiel tient dans l ’ aspect sémantique. Avec le choix du verbe « ϕρίττειν », « frissonner » au lieu de « φόβειν », « avoir peur », Aristote précise que la catharsis n ’ a pas seulement pour objectif de toucher psychologiquement les spectateurs et spectatrices, mais de leur faire ressentir physiquement jusqu ’ au tremblement de leur corps les douleurs et les désespoirs dont souffrent les personnages dramatiques. Rares sont les cas où les commentateurs de la première modernité se sont rendus compte de cet aspect de la catharsis aristotélicienne. Je n ’ en connais qu ’ un seul : c ’ est Hippolyte de La Mesnardière qui, dans sa Poétique parue en 17 Voir Rainer Zaiser, « La Poétique de La Mesnardière : une lecture à rebours des concepts aristotéliciens », Œ uvres et Critiques, XLVI, 1, 2021, Les Poétiques du théâtre au XVII e siècle : les concepts du théâtre ancien à l ’ usage d ’ un théâtre moderne, p. 29 - 54, notamment p. 41 - 44. 18 Voir Aristoteles, Poetik, Griechisch/ Deutsch, trad. et éd. Manfred Fuhrmann, Stuttgart, Reclam, 1982, p. 19 : « Die Tragödie ist [ … ] Nachahmung von Handelnden und nicht durch Bericht, die Jammer und Schaudern hervorruft und hierdurch eine Reinigung von derartigen Erregungszuständen bewirkt. » 19 Aristote, Poétique, p. 50. 216 Rainer Zaiser Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="217"?> 1639, s ’ exprime de façon circonstanciée sur la catharsis en insistant sur le fait que, selon Aristote, le frisson est partie intégrante de l ’ effet de la crainte. Je me contente ici de l ’ exemplifier par une seule citation et renvoie pour les détails à mon article déjà mentionné 20 . Quand La Mesnardière en vient à parler de la notion de « φόβος », il explique ceci : Tel est le sens du philosophe puisque, cherchant un synonyme qui revienne au verbe φόβειν afin de varier sa phrase, il emploie celui de ϕρίττειν , qui signifie frissonner [Poétique, XIV, 1453 b 5], étant tiré du mot ϕρίζ , qui exprime le frisson attaché à certaines fièvres et d ’ où sans doute est venu le frigere des Latins, qui a fait notre mot français. De là nous devons inférer que ce qu ’ il entend par φόβος n ’ est point à proprement parler ce que nous appelons horreur, sentiment mêlé de dégoût, de mépris et d ’ aversion, mais qu ’ il veut dire la terreur, l ’ épouvantement et la crainte qui causent le transissement [ … ] 21 . Le substantif « transissement » signale ici ce frémissement du corps que les spectateurs et spectatrices sont supposés ressentir selon Aristote face aux malheurs dont souffrent les personnages sur scène. Je rappelle dans ce contexte les fameux vers que Phèdre déclame quand elle explique à Œ none qu ’ elle est tombée amoureuse malgré elle de son beau-fils Hippolyte parce que Vénus est avide de se venger sur elle des fautes commises par les membres de sa famille envers les Dieux : Je sentis tout mon corps et transir, et brûler. Je reconnus Vénus, et ses feux redoutables, D ’ un sang qu ’ elle poursuit tourments inévitables 22 . L ’ image du corps transi et brûlé exprime les douleurs poignantes et les angoisses accablantes que Phèdre éprouve vis-à-vis de son amour néfaste. En même temps, le public est invité à revivre à son tour ces sensations avec la même intensité que la protagoniste. Peut-être Racine est-il le seul auteur dramatique du XVII e siècle qui ait saisi les subtilités sémantiques qu ’ Aristote a voulu inscrire dans les termes « ἐλεος » et « φόβος », à savoir leurs implications physiques que Racine, lui, résume dans la « Préface » de Bérénice en un seul mot : « toucher », ce qui veut dire « toucher » le public, ce qui est, 20 Voir Zaiser, « La Poétique de La Mesnardière », p. 42 - 50. 21 Hippolyte Jules Pilet de La Mesnardière, La Poétique, édition critique par Jean-Marc Civardi, Paris, Honoré Champion, « Sources classiques », 2015, p. 176. 22 Jean Racine, Œ uvres complètes, I, Théâtre - Poésie, édition présentée, établie et annotée par Georges Forestier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, Acte I, scène 3, v. 276 - 278. Aristote sous le scalpel 217 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="218"?> selon lui, l ’ objectif principal de la tragédie 23 . C ’ est ainsi qu ’ il a créé une tragédie des passions et des larmes, qui se fonde pour l ’ essentiel sur un amour malheureux dont les souffrances sont psychiques autant que physiques et destinées à être partagées par un public qui se compose de gens sensibles tels que le sont les honnêtes et galant. e.s hommes et femmes de l ’ époque 24 . Les analyses que nous avons menées jusqu ’ ici sous le titre « Aristote sous le scalpel », titre évidemment entendu dans le sens métaphorique d ’ une dissection d ’ un corpus textuel comportant des énoncés d ’ Aristote et de ses épigones de la première modernité, ont révélé dans le cas de la catharsis certaines mutilations ou déformations qui s ’ expliquent notamment par des malentendus mis en évidence par l ’ exégèse du texte original. Ces malentendus se sont déjà glissés dans les premières traductions et les premiers commentaires des érudits italiens, auxquels se sont ensuite reportés les théoriciens dramatiques du XVII e siècle en France 25 . C ’ est dans ce processus de réception que le mot « φόβος » a été traduit en français par les mots « crainte », « terreur » ou « horreur », dont les significations varient de la simple peur à la frayeur choquante. Pourtant, ni les traducteurs et commentateurs de la Renaissance ni ceux du XVII e siècle ne se sont aperçus que la crainte dont parle Aristote est accompagnée de frissons à la manière de ceux qu ’ occasionnent la fièvre ou le froid. C ’ est ainsi que la catharsis acquiert une qualité tout autre que celle d ’ une purgation purement morale et raisonnée. C ’ est le corps même qui est touché par les effets de la crainte. Selon Aristote, il est important que cette crainte qui s ’ empare des spectateurs et spectatrices les fasse frémir, voire pleurer. Certes, ces réactions physiologiques ne vont pas jusqu ’ à mutiler leur corps, mais elles les rendent capables de ressentir jusqu ’ à la moelle la mutilation psychique dont souffrent les personnages qui agissent sur scène. Cet aspect de la catharsis est à peine connu au XVII e siècle. Seul La Mesnardière a mis en lumière le rôle 23 Voir Racine, Œ uvres complètes, p. 452 : « La principale Règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. » 24 La critique racinienne a souligné à maintes reprises cette conception du théâtre de Racine. Voir, par exemple, Christian Biet, Racine ou la passion des larmes, Paris, Hachette, 1996 ; Gilles Declercq, Racine, une rhétorique des passions, Paris, PUF, 1999 ; Emmanuelle Hénin, « Le Plaisir des larmes, ou l ’ invention d ’ une catharsis galante », Littératures classiques, n o 62, été 2007, Le Langage des larmes aux siècles classiques, sous la direction d ’ Adélaïde Cron et Cécile Lignereux, p. 223 - 244 ; Hendrik Schlieper, « Tragische ‘ tendresse ’ : Racines Andromaque », dans Das Theater der Zärtlichkeit : Affektkultur und Inszenierungsstrategien in Tragödie und Komödie des vorbürgerlichen Zeitalters (1630 - 1760), Wiesbaden, Harrassowitz, 2020, p. 39 - 56 ; Esther Van Dyke, « Plaisir et tragédie : Racine, dramaturge de l ’ honnêteté et du je-ne-sais-quoi », dans Marcella Leopizzi, L ’ Honnêteté au Grand Siècle : belles manières et Belles Lettres, Tübingen, Narr Francke Attempto, 2020, p. 393 - 403. 25 Voir Bray, La Formation de la doctrine classique, p. 37 - 39. 218 Rainer Zaiser Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="219"?> important que joue le frisson dans la théorie de la catharsis d ’ Aristote, mais cette découverte est passée presque inaperçue à son époque. Il semble toutefois que Racine se soit rendu compte de cette dimension pathétique qu ’ Aristote voulait conférer aux effets de la catharsis. En témoignent sa pratique dramatique et les réactions de son public qui, on le sait, a souvent pleuré de compassion lors de la représentation de ses tragédies. Dans le second temps de nos réflexions, nous questionnerons deux mythes poétologiques qui ont longtemps jalonné l ’ histoire de la réception de la Poétique d ’ Aristote. Il s ’ agit là des unités de temps et de lieu. Commençons par la règle des vingt-quatre heures que Jean Chapelain a revendiquée en 1630 dans sa Lettre à Antoine Godeau 26 devenue légendaire à cet égard. Dans la Poétique, Aristote constate seulement que « la tragédie s ’ efforce le plus possible de tenir dans une seule révolution du soleil ou de ne la dépasser que de peu [ … ] 27 . » Les mots du Stagirite n ’ ont donc rien d ’ absolu. La formulation « s ’ efforce le plus possible » et la permission qu ’ il donne pour « dépasser » la durée recommandée, ne fût-ce que « de peu », montrent en tout cas la souplesse de cette remarque. Et qu ’ est-ce qu ’ au juste la durée d ’ une « révolution du soleil » ? Aristote pense-t-il vraiment à vingt-quatre heures, ou parle-til des douze heures qui s ’ écoulent en moyenne entre le lever et le coucher du soleil ? Compte tenu de la conception géocentrique du monde qui est celle de l ’ âge d ’ Aristote, la seconde option est bien plus probable que la première. Quoi qu ’ il en soit, dans les débats sur l ’ unité de temps à la première modernité, la question de la durée de l ’ action dramatique est surtout liée à celle de la vraisemblance. Dans cette perspective, les puristes parmi les partisans du théâtre aristotélicien ont réclamé une restriction de l ’ action dramatique à deux ou à trois heures, c ’ est-à-dire exactement au temps que le public passe dans la salle de théâtre pendant la représentation. Les adeptes de cette idée cherchent souvent à la légitimer par l ’ hypothèse que le public ne tient une action pour vraisemblable qu ’ à condition qu ’ elle se déroule dans les mêmes circonstances temporelles que dans la vie réelle, donc dans une suite d ’ événements sans ellipses ni raccourcis. Même Chapelain, qui plaide en faveur des vingt-quatre heures, considère finalement deux ou trois heures comme la meilleure solution : [ … ] le théâtre, qui fait particulière profession d ’ imiter, doit remplir [le temps] dans sa juste proportion, c ’ est à dire dans la véritable étendue qu ’ il a eue lors qu ’ on 26 Voir Jean Chapelain, Lettre sur la Règle des Vingt-Quatre Heures, dans Jean Chapelain, Opuscules critiques, éd. Alfred C. Hunter, introduction, révision des textes et notes par Anne Duprat, Genève, Droz, « Textes Littéraires Français », 2007, p. 222 - 234. 27 Aristote, Poétique, chap. 5, p. 19 - 21. Aristote sous le scalpel 219 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="220"?> suppose que la chose imitée se passait : autrement l ’œ il des spectateurs se trouv[e] surchargé d ’ objets, et se laiss[e] persuader avec peine que pendant trois heures qu ’ il a employées au Spectacle il se soit passé des mois et des années [ … ] 28 . Il est évident que faire tenir le temps de la trame d ’ une pièce de théâtre « dans l ’ espace de deux ou trois heures 29 » n ’ est réalisable que dans des cas singuliers. Le conflit psychologique de Phèdre, qui résulte de son amour indécent pour son beau-fils, se laisse, par exemple, facilement enclore dans le temps que dure la représentation parce que les événements qui provoquent le bouleversement de cette héroïne sont déjà passés avant que son drame intérieur n ’ éclate sur scène et ne l ’ entraîne à la catastrophe. Pour le public, il est tout à fait vraisemblable que le déroulement de ce drame psychologique ne prend guère beaucoup plus de temps que les quelques heures de la représentation. Les troubles de l ’ amour de Rodrigue et de Chimène, en revanche, naissent au fur et à mesure que se produisent pendant l ’ action dramatique plusieurs incidents qui influent sur leur relation tels que la rivalité des pères, la gifle donnée par le père de Chimène à celui de Rodrigue et enfin la victoire remportée par Rodrigue sur les Maures, événement qui deviendra décisif pour la fin heureuse de leur amour. Dans ce cas-là, il est peu probable que la succession des événements, notamment celui du combat de Rodrigue contre les Maures et son retour victorieux, survienne dans le délai de vingt-quatre heures que Corneille a respecté dans cette pièce. L ’ observance de cette règle a ici pour conséquence l ’ infraction à une autre, celle de la vraisemblance, comme ses critiques le lui ont reproché à maintes reprises dans la Querelle du Cid 30 . Toujours est-il que Corneille est conscient du problème que posent certaines histoires si l ’ auteur dramatique est obligé de les placer dans les limites d ’ une journée. Dans son Discours des trois unités (1660), il souligne expressément la souplesse sémantique dont témoignent les quelques mots qu ’ Aristote a consacrés au temps de l ’ action tragique dans sa Poétique : [Les] paroles [d ’ Aristote] donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues d ’ un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d ’ un jour artificiel de douze. 28 Chapelain, Lettre sur la Règle des Vingt-Quatre Heures, p. 227. 29 Voir ibid., p. 227. 30 Voir par exemple Georges de Scudéry, Observations sur Le Cid, dans Pierre Corneille, Œ uvres complètes, t. I, textes établis, présentés et annotés par Georges Couton, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, p. 782 - 799, p. 786 : « [ … ] la règle de la vraisemblance n ’ est point observée [ … ] : car enfin, dans le court espace d ’ un jour naturel, on élit un Gouverneur au Prince de Castille, il se fait une querelle et un combat entre Don Diègue et le Comte, autre combat de Rodrigue et du Comte ; un autre de Rodrigue contre les Mores [sic] ; un autre contre Don Sanche ; et le mariage se conclut entre Rodrigue et Chimène : je vous laisse à juger si ne voilà pas un jour bien employé, et si l ’ on n ’ aurait pas grand tort d ’ accuser tous ces personnages de paresse. » 220 Rainer Zaiser Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="221"?> [ … ] pour moi je trouve qu ’ il y a des sujets si malaisés à renfermer en si peu de temps, que non seulement je leur accorderais les vingt-quatre heures entières, mais je me servirais même de la licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les pousserais sans scrupule jusqu ’ à trente 31 . Alors que les partisans d ’ un respect strict des règles sont enclins à diminuer la durée de l ’ action dramatique aux quelques heures de la représentation, Corneille profite du caractère optatif des mots du Stagirite pour élargir, le cas échéant, même la limite de vingt-quatre heures en faveur de trente. Inutile d ’ objecter à Corneille, comme le font quelques-uns de ses contemporains, que les spectateurs ne tiennent plus l ’ action d ’ une pièce pour vraisemblable si elle dépasse les « trois heures qu ’ [ils ont] employées au Spectacle 32 ». Ce jugement sous-estime en réalité les facultés intellectuelles du public, comme l ’ a constaté à juste titre Alessandro Manzoni, le théoricien le plus important du théâtre romantique en Italie. Dans sa « Lettre à M. r Chauvet » (1823) qu ’ il a écrite en français pour répondre à la mauvaise critique que ce dernier avait fait paraître sur sa pièce Il Conte di Carmagnola, Manzoni justifie son refus d ’ observer les unités de temps et de lieu par les arguments suivants : [ … ] on a exigé jusqu ’ à présent l ’ unité du lieux [sic], et celle du jour comme vous l ’ appelez, M. r , par la raison qu ’ il était absurde d ’ assister sans bouger à des evenements [sic] qui se passent en différens [sic] lieux. Je pense que vous avez vu que cette raison est insoutenable [ … ]. C ’ est une des plus importantes facultés de l ’ esprit humain que son aptitude à ramener des faits éloignés d ’ espace et de temps à un point de vue unique 33 . Dans la préface du Conte di Carmagnola (1820), Manzoni explique cette faculté des spectateurs et spectatrices par le fait que ces derniers et dernières savent bien distinguer entre la réalité de la fiction et celle de leur propre vie et qu ’ ils jugent pour cela la logique, l ’ ordre et la crédibilité de l ’ action dramatique selon les lois intrinsèques de l ’ illusion théâtrale et non pas selon les données de la réalité qui est la leur. C ’ est en principe un fait banal, mais un fait qu ’ on oublie souvent dans les théories mimétiques appliquées à la littérature et au théâtre. C ’ est pourquoi, Manzoni a absolument raison de dire qu ’ à partir du moment où on se rappelle que le public ne fait pas partie du jeu dramatique, les unités de 31 Pierre Corneille, Discours des trois unités, d ’ action, de jour, de lieu, dans Corneille, Œ uvres complètes, t. III, p. 174 - 190, citation p. 183. 32 Voir, par exemple, Chapelain, Lettre sur la Règle des Vingt-Quatre Heures, p. 227. 33 Alessandro Manzoni, « Primo Sbozzo della Lettre à M. r Chauvet », dans Tutte le opere di Alessandro Manzoni, éd. Alberto Chiari e Fausto Ghisalberti, vol. V, Scritti linguistici e letterari, t. 3, Milan, Mondadori, 1991, p. 167 - 211, citation p. 170 - 171, phrases 18 - 19 et 29. Voir la version définitive de la Lettre à M. r C*** sur l ’ unité de temps et de lieu dans la tragédie dans le même volume p. 73 - 164. Aristote sous le scalpel 221 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="222"?> temps et de lieu perdent complètement leur raison d ’ être parce que les spectateurs et spectatrices sont aisément capables de suivre les ellipses de temps et les changements de lieux sans que leur croyance dans la vraisemblance de la représentation ne soit gênée 34 . Reste à savoir à quoi se rapporte l ’ unité de lieu chez Aristote. La vérité est qu ’ il ne la mentionne nulle part dans sa Poétique. Corneille est formel à ce sujet quand il se prononce sur cette règle dans son Discours des trois unités : Quant à l ’ unité de lieu, dit-il, je n ’ en trouve aucun précepte, ni dans Aristote, ni dans Horace. C ’ est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s ’ en est établie qu ’ en conséquence de l ’ unité du jour [ … ] 35 . L ’ unité de lieu est donc une véritable invention des commentateurs de la première modernité. Ceux-ci la déduisent en fait, comme Corneille le suppose, de la remarque d ’ Aristote sur le temps de la tragédie en argumentant qu ’ une action qui se passe en l ’ espace d ’ une « révolution du soleil » ne peut se dérouler qu ’ en un seul endroit. C ’ est par exemple Lodovico Castelvetro qui a déjà énoncé cette idée 36 au XVI e siècle dans les commentaires de sa traduction italienne de la Poétique, l ’ un des ouvrages de référence au cours de la réception d ’ Aristote dans la première moitié du XVII e siècle en France. Tout comme dans le cas de l ’ unité de temps, Corneille profite des lacunes que le texte aristoté- 34 Voir Alessandro Manzoni, Tragedie, éd. Renato Marchi, Milano, Mondadori, 1987, Il Conte di Carmagnola, « Prefazione », p. 37 - 46, p. 39: « [ … ] i fautori [delle regole] non seppero trovarne che una [ragione], ed è : che, assistendo lo spettatore realmente alla rappresentazione di un ’ azione, diventa per lui inverisimile che le diverse parti di questa azione avvengano in diversi luoghi, e che essa duri per un lungo tempo, mentre egli sa di non essersi mosso di luogo, e di avere impiegate solo poche ore ad osservarla. Questa ragione è evidentemente fondata su di un falso supposto, cioè che lo spettatore sia lì come parte dell ’ azione; quando egli è, per così dire, una mente estrinseca che la contempla. La verisimiglianza non deve nascere in lui dai rapporti dell ’ azione col suo modo attuale di essere, ma dai rapporti che le varie parti dell ’ azione hanno fra di loro. Quando si considera che lo spettatore è fuori dell ’ azione, l ’ argomento in favore delle unità svanisce. » 35 Corneille, Œ uvres complètes, t. III, p. 187. 36 Castelvetro, Poetica d ’ Aristotele vulgarizzata e sposta, vol. I, p. 149 : « [ … ] la tragedia [ … ] conviene avere per soggetto un ’ azzione avenuta in picciolo spazio di luogo e in picciolo spazio di tempo, cioè in quel luogo e in quel tempo dove e quando i rappresentatori dimorano occupati in operazione, e non altrove né in altro tempo. Ma così come il luogo stretto è il palco, così il tempo stretto è quello che i veditori possono a suo agio dimorare in teatro; il quale io non veggo che possa passare il giro del sole, sì come dice Aristotele, cioè ore dodici, conciosia cosa che per le neccesità del corpo, come è mangiare, bere, disporre i superflui pesi del ventre e della vesica, dormire e per altre necessità, non possa il popolo continuare oltre il predetto termino così fatta dimora in teatro. Né è possibile a dargli ad intendere che sieno passati più dì e notti, quando essi sensibilmente sanno che non sono passate se non che poche ore [ … ]. » 222 Rainer Zaiser Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="223"?> licien laisse à propos des unités du théâtre pour adapter également celle du lieu aux besoins de ses sujets. C ’ est ainsi qu ’ il parvient à la conclusion suivante en ce qui concerne l ’ unité de lieu : Je souhaiterais, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu ’ on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en effet en deux heures, et que ce qu ’ on lui fait voir sur un théâtre qui ne change point, pût s ’ arrêter dans une chambre, ou dans une salle, suivant le choix qu ’ on en aurait fait : mais souvent cela est si malaisé, pour ne dire, impossible, qu ’ il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. [ … ] Je tiens donc qu ’ il faut chercher cette unité exacte autant qu ’ il est possible, mais comme elle ne s ’ accommode pas avec toute sorte de sujets, j ’ accorderais très volontiers que ce qu ’ on ferait passer en une seule ville aurait l ’ unité de lieu. Ce n ’ est pas que je voulusse que le théâtre représentât cette ville toute entière, cela serait un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers, enfermés dans l ’ enclos de ses murailles 37 . Que les théoriciens et les auteurs dramatiques de la première modernité veuillent limiter le lieu d ’ une pièce à un seul espace scénique ou à plusieurs endroits d ’ une ville ou bien qu ’ ils veuillent cantonner le temps de l ’ intrigue dans deux, vingt-quatre ou trente heures, Victor Hugo, le fondateur du théâtre romantique en France, a raison de dire dans sa « Préface » de Cromwell (1827) qu ’ il s ’ agit là, dans le cas de toutes ces variantes, d ’ un simple « code pseudoaristotélique 38 », car Aristote n ’ a jamais problématisé la question du temps, tel que ses épigones modernes l ’ ont fait au nom de la vraisemblance, ni attribué au lieu une fonction importante dans ses réflexions sur les éléments structurels de la composition dramatique. En outre, il est intéressant de noter que Victor Hugo dénonce les législateurs « pseudo-aristotéliques » du XVII e siècle comme étant des « mutilateurs dogmatiques 39 ». Il utilise ce terme pour dénigrer tous ceux qui par l ’ usage des deux unités déforment la réalité telle qu ’ elle est, parce que la tâche du théâtre est, selon lui, de représenter sur scène l ’ ensemble des « hommes et [des] choses ». Il va de soi que ceci ne se laisse réaliser que par une extension du temps et de l ’ espace dans la fiction théâtrale. La contrainte des règles, au contraire, ne permet de reproduire que quelques bribes de cette réalité historique ou, comme Victor Hugo l ’ exprime plus radicalement en filant la métaphore de la mutilation jusqu ’ à son paroxysme : « la cage des unités ne renferme qu ’ un squelette », privé « de ce qui était vivant dans la chronique », à 37 Corneille, Œ uvres complètes, t. III, p. 187 - 188. 38 Voir Victor Hugo, Théâtre complet, I, préface par Roland Purnal, édition établie et annotée par J.-J. Thierry et Josette Mélèze, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1963, « Préface » de Cromwell, p. 409 - 454, ici p. 428. 39 Hugo, « Préface » de Cromwell, Théâtre complet, I, p. 429. Aristote sous le scalpel 223 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="224"?> savoir dans la succession des faits réels 40 . Cependant, la « mutilation » dont il est question dans cet article ne concerne pas la relation entre l ’ art dramatique et la réalité. Elle se rapporte à un hypotexte, la Poétique d ’ Aristote, qui réapparaît déformé à maints égards dans les hypertextes nés sous la plume de ses imitateurs. Si mutilation il y a dans ce processus de réception, celle-ci n ’ a rien de négatif dans le sens d ’ une décomposition ou d ’ une destruction. Que les écarts d ’ Aristote soient voilés ou bien visibles, comme c ’ est souvent le cas chez Corneille, le pseudo-aristotélisme du XVII e siècle ne sert qu ’ à adapter les paramètres d ’ une poétique ancienne aux besoins d ’ un théâtre moderne et au goût d ’ un public moderne. C ’ est ainsi que les tentatives de modifier, d ’ élargir et de réactualiser les principes dramatiques de la Poétique d ’ Aristote s ’ inscrivent parfaitement dans la nouvelle définition que la critique confère aujourd ’ hui au classicisme du XVII e siècle français. Écoutons, pour terminer, les mots d ’ Alain Génetiot, tirés de son article « Modernité du classicisme » : [ … ] le classicisme français du XVII e siècle est véritablement actuel en ce qu ’ il renouvelle la tradition sur laquelle il se fonde et dont il se nourrit pour recréer et réinterpréter les grands lieux communs de la littérature antique en acclimatant leur expression au goût français moderne 41 . Cette citation confirme que ce que nous avons appelé « mutilation » dans le présent article, à savoir la déformation de plusieurs principes poétiques d ’ Aristote au cours de leur réception dans les théories dramatiques de l ’ âge classique, n ’ est pas à entendre au sens péjoratif du mot, mais témoigne d ’ un acte créateur qui est en vigueur dans toutes les œ uvres d ’ art soucieuses d ’ imiter une tradition littéraire quelconque. La réécriture d ’ un mythe, d ’ un personnage, d ’ un motif ou d ’ un genre littéraire vise toujours à l ’ adaptation de ces derniers à l ’ actualité culturelle de l ’ époque dont il s ’ agit. Il va de soi que ce processus entraîne des changements qui paraissent des mutilations à ceux et à celles qui sont liés d ’ une manière fidèle et orthodoxe aux modèles d ’ origine. Selon ceux et celles qui s ’ orientent vers le goût de l ’ époque en question, ces « mutilations » sont, au contraire, le signe d ’ un renouvellement nécessaire et souhaitable. 40 Voir ibid., p. 429. Les fragments de citation sont tirés du passage suivant que je cite ici dans son intégralité : « Croiser l ’ unité de temps à l ’ unité de lieu comme les barreaux d ’ une cage, et y faire pédantesquement entrer, de par Aristote, tous ces faits, tous ces peuples, toutes ces figures que la providence déroule à si grandes masses dans la réalité ! c ’ est mutiler hommes et choses, c ’ est faire grimacer l ’ histoire. Disons mieux : tout cela mourra dans l ’ opération ; et c ’ est ainsi que les mutilateurs dogmatiques arrivent à leur résultat ordinaire : ce qui était vivant dans la chronique est mort dans la tragédie. Voilà pourquoi, bien souvent, la cage des unités ne renferme qu ’ un squelette. » 41 Alain Génetiot, « Modernité du classicisme », Œ uvres et Critiques, XLI, 1, 2016, Revaloriser le classicisme, p. 11 - 27, ici p. 27. 224 Rainer Zaiser Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-012 <?page no="225"?> Bibliographie Sources Aristote. Poétique, bilingue, traduction, introduction et notes de Barbara Gernez, troisième tirage, Paris, Les Belles Lettres, 2008. Aristoteles. Poetik, Griechisch/ Deutsch, trad. et éd. Manfred Fuhrmann, Stuttgart, Reclam, 1982. Boileau, Nicolas. Traité du Sublime, ou du merveilleux dans le discours, traduit du grec de Longin, dans Œ uvres complètes, introduction par Antoine Adam, textes établis et annotés par Françoise Escal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1966. Castelvetro, Lodovico. Poetica d ’ Aristotele vulgarizzata e sposta, a cura di Werther Romani, Roma-Bari, Laterza, 1978, 2 vol. Chapelain, Jean. 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Dupin d ’ avoir tiré cet écrit de l ’ obscurité où il était enseveli depuis si longtemps ; mais on ne peut que blâmer sa politique timide, qui l ’ en empêcha d ’ en nommer l ’ auteur, et encore plus l ’ infidélité qu ’ il a commise en mutilant l ’ ouvrage. Le respect qui est dû aux grands hommes condamne cette témérité 2 . La curiosité engendrée par l ’ altération de l ’ ouvrage est davantage augmentée par le fait que, selon l ’ éditeur déjà mentionné, l ’ ouvrage en question est paru pour la première fois en 1701, après avoir été initialement rédigé une soixantaine d ’ années auparavant, aux alentours de 1641. À première vue, le titre de l ’ ouvrage, De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, - car c ’ est bien de lui qu ’ il s ’ agit - ne semble pas de nature à nourrir de grandes polémiques. En essayant de résoudre, ne fût-ce que partiellement, les questions suscitées par cet ouvrage, notre article aura pour objectif l ’ étude des formes et des enjeux de la mutilation dont il semble avoir été victime. 1 Nous tenons à remercier M. Simon Icard de la générosité avec laquelle il a partagé avec nous sa connaissance de Port-Royal. Cet article lui doit beaucoup. Antoine Furetière, Dictionnaire universel, t. II, La Haye, Rotterdam, Arnoud et Reinier Leers, 1701, article « mutilation » : « On le dit par extension des statues, des bâtiments qui ont quelque imperfection, quelque membre qui leur manque, qui est estropié, ou coupé [ … ] » 2 Antoine Arnauld, Œ uvres de Messire Antoine Arnauld, « Préface historique et critique », t. X, Paris-Lausanne, S. D ’ Arnay et co., 1778, p. VIII. Nous soulignons. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="228"?> Qui ont été l ’ auteur et le premier éditeur du texte ? Dans le fragment qui vient d ’ être cité, Du Pin n ’ est pas condamné seulement pour avoir défiguré le traité sur lequel porteront nos analyses, mais aussi pour avoir passé sous silence l ’ identité de son auteur. En effet, le nom de son créateur, Antoine Arnauld, n ’ est pas anodin lorsqu ’ il d ’ agit de comprendre les causes qui ont déterminé le sort de son œ uvre. Chef de file de Port-Royal, Arnauld déploie pendant environ une cinquantaine d ’ années une activité polémique intense, dirigée notamment contre les jésuites et les protestants. Tenace et continue, son implication dans les polémiques les plus diverses lui a valu l ’ hostilité d ’ une hiérarchie ecclésiastique qui l ’ a contraint, initialement, à des périodes successives de clandestinité et, finalement, à l ’ exil à Bruxelles, où il s ’ est éteint en 1694 3 . De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ date du début de sa carrière, moment où il ne bénéficiait pas encore de la notoriété qu ’ il allait acquérir pendant la deuxième moitié du XVII e siècle, quand il allait devenir l ’ un des premiers défenseurs de l ’ école de Port-Royal touchée par la condamnation des Cinq Propositions à travers la bulle Cum occasione (1653). En effet, le traité De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ a probablement été rédigé vers 1641, dans le contexte de ce qui, selon une explication tirée de l ’ historien port-royaliste Godefroy Hermant, se présentait sous la forme « d ’ une sorte de conspiration ( … ) contre la morale chrétienne sous la protection du cardinal de Richelieu 4 ». Ainsi, l ’ ouvrage d ’ Arnauld a été écrit en réaction contre deux écrits, en l ’ occurrence : De la Vertu des païens (1641 - 1642) de La Mothe Le Vayer et la Défense de la Vertu (1641) du jésuite Antoine Sirmond. Ces deux écrits sont susceptibles d ’ avoir été rédigés sous l ’ influence de l ’ aversion éprouvée par Richelieu à l ’ égard des disciples de Port-Royal, auxquels il reprochait leur morale et leur spiritualité exigeantes. Du reste, parmi les raisons immédiates de la parution des livres de La Mothe Le Vayer et de Sirmond, il y a probablement la publication en 1640 de l ’ Augustinus de Jansénius, qui deviendra le livre de chevet des port-royalistes. 3 Voir, par exemple, Delphine Reguig-Naya, « Antoine Arnauld polémiste : de l ’ urgence de théoriser », Littératures classiques, n o 59/ 1, 2006, p. 141 - 155, ici p. 141. Voir aussi Simon Icard, « Les saints Pères ont-ils besoin d ’ une apologie ? L ’ argument de la tradition dans la défense de Jansénius par Antoine Arnauld (1644 - 1651) », dans L ’ Apologétique chrétienne. Expressions de la pensée religieuse, de l ’ Antiquité à nos jours, sous la direction de Didier Boisson et Élisabeth Pinto-Mathieu, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 313 - 324. 4 Arnauld, « Préface historique et critique », p. IX. Ici et après nous utilisons les parenthèses pour signaler nos interventions dans le texte arnaldien et les distinguer de celles d ’ Ellies du Pin, qui sont indiquées par l ’ éditeur des Œ uvres d ’ Antoine Arnauld par l ’ usage des crochets. 228 Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="229"?> En ce qui le concerne, La Mothe Le Vayer choisit de s ’ attaquer à l ’ Augustinus, auquel il fait allusion sans pourtant s ’ y référer directement, à travers la vertu des païens, question classique de la théologie. Selon l ’ Augustinus, qui privilégie les ouvrages rédigés par saint Augustin au cours de la polémique contre les pélagiens, les païens sont incapables d ’ avoir des vertus dignes de ce nom puisqu ’ ils sont privés de la grâce inséparable de la foi chrétienne. Pour être véritable, la vertu doit être subordonnée à un but supérieur, qui est l ’ amour de Dieu. Or, les païens ne peuvent pas avoir accès à l ’ amour de Dieu en raison de deux conséquences du péché originel, à savoir, d ’ une part, l ’ ignorance et, d ’ autre part, la concupiscence ou l ’ amour déréglé des créatures, qui n ’ est pas orienté vers Dieu 5 . À l ’ encontre de l ’ Augustinus, La Mothe Le Vayer se fonde notamment sur saint Thomas d ’ Aquin pour défendre l ’ existence d ’ une vertu morale qui est fondée sur la raison et la loi naturelles et qui n ’ est pas complètement inapte à se frayer un chemin vers le paradis. Ce faisant, La Mothe Le Vayer a recours à une lecture de l ’ Aquinate qui, sans être toujours rigoureuse, est tributaire d ’ un stoïcisme assimilant l ’ action morale à la rationalité 6 . Par exemple, à travers la paraphrase d ’ une question de la Somme théologique (I - II, q. 85, a. 2, rép.), La Mothe Le Vayer met en relief la valeur de la nature et de la raison humaines qui, même ignorantes de la foi et de la pratiques chrétiennes, ne sont pas complètement inconciliables avec la morale : « La raison de cette doctrine est que tout le bien de la nature ne se trouve pas si corrompu par l ’ infidélité, ni la lumière de l ’ entendement si absolument offusquée, qu ’ un païen ne puisse encore reconnaître ce qui est vrai, et se porter au bien ensuite 7 ». En outre, la participation de La Mothe Le Vayer et d ’ Antoine Arnauld à la polémique autour de la vertu des païens ressort des allusions qu ’ ils font soit à leur adversaire, soit au fondateur de l ’ école à laquelle celui-ci appartient. Plus précisément, Arnauld désigne à plusieurs reprises son rival La Mothe Le Vayer à travers l ’ appellation d ’ Horatius Tubero, qui était le pseudonyme sous lequel celui-ci a publié ses premiers ouvrages 8 . En effet, les Dialogues faits à l ’ imitation des Anciens, l ’ ouvrage le plus sulfureux de La Mothe Le Vayer, 5 Philippe Sellier, Pascal et saint Augustin, Paris, Albin Michel, 1995 [1970], p. 261 - 263, 152 - 153, 140. 6 Voir April Shelford, « François de La Mothe Le Vayer and the Defence of Pagan Virtue », The Seventeenth Century, n o 15/ 1, 2000, p. 67 - 89, ici p. 72 - 73. 7 François de La Mothe Le Vayer, De la Vertu des païens, Paris, Targa, 1647 (1641), p. 3. Ici et après, nous avons modernisé l ’ orthographe. 8 Voir, par exemple, Antoine Arnauld, De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, p. 342 : « Que toute la philosophie pyrrhonienne, et que tous les efforts du sceptique Horatius-Tubero, (i) pour établir sa chère épochè, ne nous empêchent point de demeurer fermes dans les principes de notre foi, qui nous apprennent que le Royaume de La mutilation textuelle dans l ’ édition du traité De la Nécessité de la foi 229 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="230"?> d ’ habitude daté des années 1630 - 1632/ 1633, sont parus sous le pseudonyme d ’ Orasius Tubero avec une fausse indication de la date et du lieu de publication : Francfort, I. Sarius, 1506 et 1606. De plus, l ’ ouvrage d ’ Arnauld s ’ applique à réfuter systématiquement les arguments donnés par La Mothe Le Vayer en faveur de la vertu et, parfois, du salut des païens. La Mothe Le Vayer, quant à lui, augmente la deuxième édition de son traité De la Vertu des païens, parue en 1647, d ’ une partie intitulée « Preuves des citations », où il cherche à répondre aux objections suscitées par la première édition de son ouvrage. Ce faisant, il ne se réfère pas à Antoine Arnauld, mais à Jansénius, dont l ’ Augustinus a été à l ’ origine de Port-Royal. Aussi La Mothe Le Vayer évoque-t-il deux des ouvrages de Jansénius : l ’ Augustinus et De Interioris hominis reformatione (1628), mentionné dans sa traduction française, De la Réformation de l ’ homme intérieur, parue en 1642 et effectuée par Robert d ’ Arnauld d ’ Andilly, le frère aîné d ’ Antoine Arnauld 9 . À travers des exemples concrets tirés des traités de Jansenius, La Mothe Le Vayer cherche à faire ressortir l ’ extravagance des port-royalistes qui les amène parfois à condamner les actions les plus naturelles au monde comme, par exemple, la curiosité ou la « concupiscence des yeux 10 ». À son tour, Antoine Arnauld formule des accusations on ne peut plus graves contre ses rivaux dont La Mothe Le Vayer. À en croire le polémiste portroyaliste, ses antagonistes sont des « libertins » et des « impies », dont le but insidieux consiste à miner dans les « c œ urs » et les « esprits » le christianisme pour le remplacer par des principes minimaux et universels, consistant à « vivre selon la nature toute pure » et se limitant seulement à « ne point troubler le gouvernement public 11 ». Malgré la rigueur avec laquelle il y combat ses adversaires, Arnauld renonce à publier De la Nécessité de la foi en Jésus- Christ pour être sauvé. Les raisons qui ont entraîné sa décision sont susceptibles Dieu n ’ est l ’ héritage que des enfants de Dieu, qui sont membres de son Fils unique ; » Ici et après, nous avons modernisé l ’ orthographe. 9 La Mothe Le Vayer, « Preuves des citations », De la Vertu des païens, p. 361, 367. Après une carrière au service des plus grands personnages de l ’ État, Arnauld d ’ Andilly se retire à Port-Royal des Champs, où il devient un des solitaires. Ce faisant, il accomplit un important travail de traduction, qui ne concerne pas seulement les ouvrages de Jansénius, mais aussi des ouvrages fondamentaux de saint Augustin comme, par exemple, les Confessions. Voir Louis Moréri, Le Grand Dictionnaire historique, t. I, article « Robert Arnauld d ’ Andilly », Paris, J.-B. Cognard, 1725, p. 706. 10 La Mothe Le Vayer, « Preuves des citations », p. 361. À ce propos, nous nous permettons de renvoyer à notre article « La Mothe Le Vayer et la curiosité », dans Littérature et appétit des savoirs, sous la direction de Blanca Acinas et François Géal, Universidad de Burgos, 2014, p. 45 - 56. 11 Arnauld, De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, p. 322. 230 Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="231"?> d ’ avoir participé de l ’ intention de ne pas irriter davantage Richelieu contre les port-royalistes ainsi que de ne pas se faire un autre adversaire dans la personne du chancelier Séguier. En effet, parmi les ouvrages que La Mothe Le Vayer cite dans De la Vertu des païens en faveur de sa position, il y aussi les Éléments de la connaissance de Dieu et de soi-même. Rédigé par Pierre (I er ) Séguier à l ’ époque des guerres de religion, l ’ aïeul du chancelier Pierre Séguier, l ’ ouvrage a été publié tout d ’ abord en latin en 1636 et ensuite en français en 1637, par les soins du chancelier lui-même 12 . Par conséquent, en incluant cet ouvrage parmi les autorités auxquelles il fait référence, La Mothe Le Vayer ajoute à la protection du cardinal de Richelieu celle du chancelier Séguier. L ’ écrit d ’ Arnauld a finalement été porté à l ’ attention du public grâce à Ellies Du Pin (1657 - 1719), auteur ecclésiastique qui a, lui-même, été en butte aux controverses. Connu surtout en tant qu ’ « historien ecclésiastique », il a mis son érudition au service de plusieurs sphères de la théologie, à savoir « scripturaire, ecclésiologique, spirituel[le], dogmatique, canonique 13 ». Le « projet gallican » qui informe son œ uvre abondante a fait abstraction du fait qu ’ au début du XVIII e siècle, à une époque où Louis XIV cherchait à se rapprocher du Saint Siège afin d ’ écraser l ’ école de Port-Royal, le gallicanisme était soupçonné de jansénisme 14 . Par conséquent, son « gallicanisme militant » lui vaudra deux condamnations de la part des autorités ecclésiastiques et laïques, en 1693 et 1703, dont la deuxième sera particulièrement rude, car elle lui fera perdre sa chaire au collège de France ainsi que son poste de Censeur royal 15 . Malgré l ’ affaiblissement incontestable qu ’ elle a subie surtout à partir de 1703, sa position a néanmoins réussi à exercer une certaine emprise sur la théologie de l ’ époque, entre autres à travers la participation à certains des débats les plus significatifs qui ont divisé le monde théologique de son temps 16 . Par exemple, il a été l ’ un des premiers à inviter la Faculté de théologie de Paris à s ’ exprimer sur la querelle des rites chinois 17 . Après des antécédents représentés par la querelle des rites malabares, condamnés en 1645 par Innocent X et en 1669 par Clément IX, les pratiques d ’ évangélisation des jésuites provoqueront une autre querelle, des rites chinois, et seront définitivement condamnées par Clément XI en 12 Voir, par exemple, Jean-Robert Armogathe, « À propos des rapports entre Arnauld le docteur et le chancelier Séguier », dans Le Rayonnement de Port-Royal. Mélanges en l ’ honneur de Philippe Sellier, textes réunis par Dominique Descotes, Antony McKenna, Laurent Thirouin, Paris, Champion, 2001, p. 531 - 537. 13 Jacques Grès-Gayer, « Un théologien gallican témoin de son temps : Ellies Du Pin (1657 - 1719) », Revue d ’ histoire de l ’ Église de France, t. 72, n°188, 1986, p. 67 - 121, ici p. 120. 14 Ibid., p. 89, 119. 15 Ibid., p. 72 - 90. 16 Ibid., p. 117. 17 Ibid., p. 84. La mutilation textuelle dans l ’ édition du traité De la Nécessité de la foi 231 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="232"?> 1704 18 . Ainsi, l ’ « accommodation » aux particularités de la situation locale à l ’ origine de la querelle des rites a été vaincue par ses adversaires, qui lui reprochaient de sacrifier au profit des intérêts séculiers la doctrine et la vocation spirituelles censées être cruciales pour la mission de christianisation. Avant d ’ être condamnés à Rome, les rites chinois seront touchés par la Censure de la Faculté de Théologie de Paris (1700). Dans le but de combattre des jésuites comme le Père le Comte, favorables aux rites chinois, Du Pin fera paraître De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé. Dans la pensée de Du Pin déchiffrée par l ’ éditeur des œ uvres d ’ Arnauld, l ’ actualité de l ’ ouvrage arnaldien participait du fait que, malgré sa rédaction soixante ans auparavant, il avait été conçu à l ’ encontre des adversaires similaires aux adeptes des rites chinois 19 . Le traité d ’ Arnauld - victime de la mutilation opérée par Ellies Du Pin À en croire l ’ éditeur des œ uvres d ’ Arnauld, le dessein louable de Du Pin qui a abouti à la publication du traité De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé a pâti néanmoins de sa « politique timide » qui a omis le nom de l ’ auteur ainsi que, plus gravement, de « l ’ infidélité qu ’ il a commise en mutilant l ’ ouvrage 20 ». Le point de départ des deux accusations est fourni par Du Pin lui-même. Dans l ’ « Avertissement » qu ’ il place en préambule du livre De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, Du Pin donne des informations précieuses à propos de l ’ altération qu ’ il a fait subir au texte original. Pour justifier sa décision de publier le traité, il fait allusion au possible apport de l ’ ouvrage d ’ Arnauld à la polémique autour de la querelle des rites chinois. Aussi soutient-il que le livre arnaldien peut contribuer à résoudre les « questions très importantes sur des matières qui s ’ agitent présentement 21 ». Par conséquent, le traité peut être utile non seulement aux théologiens, auxquels il peut prêter des arguments pour combattre les « sophismes des infidèles », mais aussi au public large, intéressé à consolider sa foi. Du reste, en évoquant son travail d ’ édition, Du Pin ne peut pas éviter la contradiction. D ’ une part, il 18 François-Xavier de Peretti, « L ’ inculturation des Jésuites en Chine. Pascal, Leibniz, Voltaire et la querelle des rites chinois », dans Transnationalité et transculturalité. L ’ expérience de l ’ ailleurs. Malice, sous la direction de Fridrun Rinner, Mathilde Bedel, Sylvie Requemora-Gros, n o 7, juin 2016, Centre Interdisciplinaire d ’ Étude des Littératures d ’ Aix-Marseille (http: / / cielam.univ-amu.fr/ node/ 1995), surtout p. 1 - 11. 19 Arnauld, « Préface historique et critique », p. VIII. 20 Ibid. 21 Arnauld, De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, « Avertissement de M. Dupin. Premier éditeur », p. 41. 232 Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="233"?> affirme qu ’ il n ’ a pas effectué le moindre remaniement du texte d ’ origine, même lorsqu ’ il aurait été question de modifications de surface, susceptibles de le rendre conforme aux normes esthétiques de son temps : Si l ’ auteur avait mis lui-même au jour ce traité, il aurait peut-être changé quelque chose au style : quoiqu ’ il en soit, on n ’ a pas voulu y rien réformer, et on est très persuadé que le public aimera mieux que l ’ on ait donné l ’ ouvrage d ’ un aussi grand homme, tel qu ’ on l ’ a trouvé, que si l ’ on avait hasardé d ’ y faire quelque changement, qui, donnant un tour nouveau aux expressions, aurait pu ôter la force aux pensées 22 . D ’ autre part, il reconnaît avoir ajouté au texte original d ’ Arnauld une préface, une fin, ainsi que d ’ autres compléments. À le croire, tandis que dans la préface il a essayé de « justifier l ’ uniformité de la croyance de l ’ Église et de ses docteurs » sur la nécessité de la foi en Jésus-Christ, dans la fin il a tenté « d ’ éclaircir ( … ) quelques passages des Pères qui restaient à expliquer 23 » afin de « suppléer » à quelques objections laissées sans réponse par Arnauld. De plus, dans son Histoire ecclésiastique du dix-septième siècle (1714), Du Pin confirme ses intrusions dans le corps et la mise en forme du texte arnaldien de départ : « donné au public avec une préface, et des additions 24 ». En l ’ absence du manuscrit original, qui l ’ oblige à publier le texte mutilé, l ’ éditeur des œ uvres d ’ Arnauld corrobore les informations de Du Pin par celles d ’ une source qu ’ il juge incontestable et qui est représentée par un « catalogue des écrits de M. Arnauld, qui nous vient d ’ une personne très exacte, et très instruite 25 ». C ’ est là l ’ autorité qui permet à l ’ éditeur de conclure que Du Pin a mutilé la forme ainsi que le fond de l ’ écrit arnaldien. Plus précisément, en premier lieu, Du Pin a changé la structure de l ’ ouvrage d ’ Arnauld. Outre le fait d ’ avoir divisé en chapitres De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, il a effacé le texte de La Mothe Vayer qui était inséré dans le texte d ’ Arnauld afin d ’ être plus clairement combattu par des arguments. En deuxième lieu, même les objections élaborées par Arnauld à l ’ encontre de La Mothe Le Vayer ont, par endroits, été modifiées à travers « certaines corrections », ou « certains retranchements » ayant pour objet surtout « les actions des infidèles, dont l ’ illustre docteur parlait comme saint Augustin 26 ». La corruption du texte initial à laquelle ont abouti ces démarches devient compréhensible si l ’ on pense qu ’ elle est le résultat du « désir de se prêter aux circonstances du temps, et d ’ obtenir pour le livre un privilège et une 22 Ibid., p. 42. 23 Ibid. 24 Louis Ellies Du Pin, Histoire ecclésiastique du dix-septième siècle, t. IV, Paris, A. Pralard, 1714, p. 728. 25 Arnauld, « Préface historique et critique », p. X. 26 Ibid. La mutilation textuelle dans l ’ édition du traité De la Nécessité de la foi 233 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="234"?> approbation 27 ». L ’ argumentation développée par l ’ écrit arnaldien s ’ avérait utile pour la défense de la position embrassée par certaines autorités ecclésiastiques impliquées dans la querelle des rites. Cependant, son augustinisme vigoureux était susceptible d ’ être soupçonné de proximité avec un jansénisme qui, malgré la possible conformité du moment, était toujours considéré comme un ennemi. Finalement, les explications de l ’ éditeur des œ uvres d ’ Arnauld permettent de comprendre qu ’ en réaménageant le texte arnaldien, Du Pin a cherché à lui donner un aspect plus lisible, à esquiver les suspicions que pouvait susciter son argumentation fortement augustinienne et à effacer les traces qui, en l ’ ancrant dans une polémique ancienne, risquaient de le rendre moins pertinent pour l ’ actualité. Sans doute, parmi les éléments qui peuvent susciter le plus grand nombre de questions à propos de l ’ amputation de l ’ écrit d ’ Arnauld, les additions qui lui ont été ajoutées par Du Pin figurent en bonne place. Parfois, elles sont faciles à identifier, car elles sont postérieures aux années 1640, quand Arnauld a rédigé son ouvrage. L ’ éditeur des œ uvres évoque ces modifications dans la « Préface historique et critique » et, dans le texte d ’ Arnauld, signale leur présence soit par des crochets, soit par une note de bas de page. Plus précisément, en premier lieu, il s ’ agit d ’ insertions tirant profit des découvertes sur la paternité des ouvrages des Pères de l ’ Église qui ont partiellement informé les grandes éditions patristiques de la deuxième moitié du XVII e siècle. Par exemple, il est question de l ’ intégration dans De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé de la référence aux ouvrages apocryphes de saint Augustin, qui n ’ ont été signalés comme tels par les mauristes qu ’ à partir de 1679, date à laquelle a débuté la publication de leur édition de l ’œ uvre augustinienne : [Ce serait de même, que de vouloir attribuer à s. Augustin et aux autres saints Pères, toutes les erreurs et toutes les extravagances qui se rencontrent dans les ouvrages qui étaient auparavant sous son nom, et qui en ont été séparées par le judicieux discernement qu ’ en ont fait les Pères bénédictins, dans la nouvelle édition qu ’ ils ont donnée de ses ouvrages 28 .] En outre, il est question de l ’ indication à propos des ouvrages faussement attribués à saint Denys l ’ Aréopagite : « On prétend encore que [l ’ auteur des livres attribués à] saint Denys, * autorise le sentiment du salut des païens ; et on 27 Ibid. 28 Arnauld, De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, p. 161 - 162. Note en marge de la page : « Addition de M. Dupin ». Voir, par exemple, Jean-Louis Quantin, Le Catholicisme classique et les Pères de l ’ Église, Paris, Institut d ’ Études Augustiniennes, 1999, p. 194 - 195 et Pierre Petitmengin, « Les patrologies avant Migne », dans Migne et le renouveau des études patristiques. Actes du colloque de Saint-Flour 7 - 8 juillet 1975, édités par A. Mandouze, J. Fouilheron, Paris, Beauchesne, 1985, p. 15 - 38. 234 Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="235"?> rapporte sur ce sujet ce que cet auteur a écrit au 9. chapitre de sa Hiérarchie céleste 29 ». En faveur de son opinion sur l ’ insertion tardive effectuée par Du Pin, l ’ éditeur de l ’œ uvre arnaldienne invoque le fait que dans d ’ autres ouvrages rédigés au début de sa carrière, Arnauld n ’ a pas douté de l ’ attribution de la Hiérarchie céleste à saint Denys l ’ Aréopagite. En outre, dans la note de bas de page où il en traite, l ’ éditeur justifie sa position à propos de l ’ interpolation de Du Pin par le fait que, contrairement à l ’ argument d ’ Arnauld, la fausse attribution de la Hiérarchie céleste à saint Denys l ’ Aréopagite a été, par exemple, démontrée par le jésuite Sirmond et l ’ oratorien Morin 30 . En deuxième lieu, outre les transformations du texte qui sont manifestes parce qu ’ elles aboutissent à des anachronismes, Du Pin y a également inséré soit des phrases entières, soit des parties de phrase pour rendre moins incisif le traité d ’ Arnauld. Dans les cas qui retiendront notre attention, les altérations du texte original sont marquées par des crochets et signalées en marge de la page. Par exemple, dans le chapitre portant sur le fait que la foi en Jésus-Christ est indispensable pour le salut, il y a une addition qui essaie de nuancer l ’ intransigeance port-royaliste à l ’ égard des païens : mais il ne faut pas chercher d ’ autre cause, ni d ’ autre raison de la damnation des païens, que le péché originel, et que leurs propres péchés, [sans parler des secours qu ’ ils ont pu avoir et qu ’ ils ont négligés,] dont il est impossible qu ’ ils aient pu être délivrés que par Jésus-Christ, et par le sang de cet agneau qui seul peut effacer les péchés du monde 31 . Manifestement, l ’ objectif de l ’ interpolation consiste à indiquer que, tout en étant dépourvus des secours réservés aux chrétiens, les païens ne sont pas complètement livrés à eux-mêmes. Malgré l ’ atténuation (« ont pu avoir ») qui l ’ informe et qui minimise la mutilation du texte arnaldien, l ’ ajout effectué par Du Pin est susceptible de chercher à diminuer l ’ écart entre les chrétiens et les non-chrétiens. Dans le chapitre traitant des récompenses accordées par Dieu aux païens, une autre déformation du traité d ’ Arnauld vise à augmenter la valeur des actions qu ’ ils accomplissent : « C ’ est aussi sur ce principe que saint Augustin a fait voir, en beaucoup d ’ endroits de ses ouvrages, qu ’ il ne se peut pas trouver dans les infidèles, de véritables vertus, et que [la plupart de] leurs actions 29 Arnauld, De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, p. 197. 30 Ibid. Voir aussi, à propos de la polémique autour du caractère apocryphe des œ uvres de Denys l ’ Aréopagite, Jean-Marie Le Gall, Le Mythe de saint Denys entre Renaissance et Révolution, Seyssel, Champ Vallon, 2007. 31 Arnauld, De la Nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, p. 220. Note en marge de la page : « Ajouté par M. Dupin ». La mutilation textuelle dans l ’ édition du traité De la Nécessité de la foi 235 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="236"?> n ’ étaient pas exemptes de péché ( … ) 32 » À ce propos, l ’ insertion effectuée par Du Pin est sans doute destinée à mitiger l ’ interprétation port-royaliste de l ’ augustinisme selon laquelle tous les actes des païens se ramènent à des péchés. Par conséquent, l ’ ajout de Du Pin laisse sous-entendre que, même s ’ ils ne représentent qu ’ une minorité, certains actes des païens ne sont pas des péchés et peuvent avoir une certaine valeur, même si celle-ci est inférieure à celle des actes des chrétiens. Dans le même chapitre, lorsqu ’ il est question de l ’ intention qui, selon saint Augustin, est primordiale pour la valeur d ’ une action, Du Pin a de nouveau recours à un léger remaniement du texte dont le but consiste à modérer les reproches qui peuvent être formulés contre les actions des païens : « mais l ’ intention avec laquelle ils (les païens) le font, est [ordinairement] mauvaise quand elle n ’ est point réglée par la foi à laquelle il appartient de purifier nos intentions, en élevant nos c œ urs vers Dieu 33 ». En insérant dans le texte une précision qui restreint le caractère mauvais de l ’ intention animant les actions des païens, Du Pin suggère manifestement que, même s ’ ils sont incontestablement moins nombreux, il y a aussi des cas où cette intention peut ne pas être mauvaise. Par endroits, comme dans le chapitre ayant pour objet les conditions nécessaires pour accéder au salut, les transformations opérées par Du Pin tentent de consolider l ’ orthodoxie du texte : « Ce qui nous apprend, selon le consentement perpétuel de l ’ Église catholique [ainsi que nous l ’ assure le Concile de Trente], que la foi est le premier principe du salut des hommes 34 ». Sans doute, l ’ interpolation relative au Concile de Trente vise à raffermir la légitimité du texte en le plaçant sous la tutelle d ’ une autorité incontestable. L ’ intérêt accordé par Du Pin à la mise en évidence de la conformité entre la position défendue par le texte qu ’ il édite et la doctrine officielle de l ’ Église est on ne peut plus compréhensible si l ’ on pense aux conflits farouches qui ont opposé l ’ école de Port-Royal à la hiérarchie ecclésiastique. Par ailleurs, de manière peut-être inattendue si l ’ on pense aux ajustements effectués par Du Pin, l ’ idée de fond soutenue par Arnauld était loin d ’ être singulière parmi les théologiens de l ’ époque. Certes, le verset « il y a beaucoup d ’ appelés, mais peu d ’ élus » (Mt 22 : 14) était célèbre. Néanmoins, avant le dixneuvième siècle, au sein de l ’ Église catholique, il y avait presqu ’ un consensus autour de l ’ idée que la majorité des êtres humains, dont les non-chrétiens mais 32 Ibid., p. 235. Note en marge de la page : « Ajouté par M. Dupin ». 33 Ibid., p. 238. Note en marge de la page : « Ajouté ». 34 Ibid., p. 296. 236 Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="237"?> aussi certains catholiques, étaient voués aux peines éternelles 35 . Le défenseur le plus influent de la damnation du plus grand nombre a été saint Augustin, qui l ’ a mise sur le compte de la corruption de la nature humaine provoquée par le péché d ’ Adam 36 . La position augustinienne a été consolidée par Thomas d ’ Aquin, selon lequel la nature humaine qui possède la science nécessaire au salut malgré le fait d ’ être dépourvue de la grâce à cause du péché originel n ’ appartient qu ’ à un nombre réduit d ’ individus 37 . En ce qui le concerne, Du Pin altère l ’ ouvrage d ’ Arnauld mais, à l ’ encontre des accusations de l ’ éditeur de l ’œ uvre d ’ Arnauld, ne semble pas le rendre entièrement contraire à l ’ esprit qui l ’ informait initialement. Tout en demeurant conséquent avec la sévérité augustinienne à l ’ égard des actions des païens, Arnauld suit la stratégie de son école qui, au cours des combats qu ’ elle a dû mener pour prouver son orthodoxie, a adopté une stratégie consistant à se rapprocher des disciples de saint Thomas. Plus précisément, au fur et à mesure que les condamnations papales de 1643 à 1656 qui les concernent deviennent plus spécifiques, les port-royalistes essaient de consolider la conformité entre leur doctrine et celle du « thomisme », voire du « nouveau thomisme », dont l ’ orthodoxie n ’ avait pas été mise en question à Rome 38 . Aussi espèrent-ils éviter l ’ accusation d ’ hérésie et isoler leurs adversaires molinistes. Pour ce faire, Arnauld « s ’ est employé à vêtir d ’ oripeaux scolastiques la théorie augustinienne et jansénienne de la grâce 39 ». Certes, la démarche d ’ interpréter saint Augustin par le biais de saint Thomas n ’ a pas toujours été à l ’ abri des polémiques. À ce titre, on peut, par exemple, citer l ’ opposition suscitée de la part d ’ Arnauld et des milieux port-royalistes par la théorie de la grâce générale élaborée par Pierre Nicole 40 . Toujours est-il que le thomisme a agi sur Arnauld au point de l ’ amener, au prix parfois d ’ un certain éloignement vis-à- 35 Voir Michael Moriarty, « The Problem of the Pagans and the Number of the Elect », dans Inexcusabiles. Salvation and the Virtues of the Pagans in the Early Modern Period, éd. par Alberto Frigo, Springer, 2020, p. 71. 36 Voir, par exemple, Augustin, La Cité de Dieu, XXI, p. xxii. 37 ST, Ia, q. 23, a. 7, sol. 3. 38 Voir, par exemple, Sylvio Herman de Franceschi, Entre saint Augustin et saint Thomas. Les jansénistes et le refuge thomiste (1653 - 1663) : à propos des 1 re , 2 e et 18 e Provinciales, Paris, Nolin, 2009. 39 Jean-Robert Armogathe, « Scholastico more : les premiers écrits thomistes d ’ Arnauld », dans Dix-septième siècle, n o 259/ 2, 2013, p. 199 - 208, ici p. 207. 40 Voir, par exemple, Sylvio Herman de Franceschi, « Les thèses thomistes à l ’ épreuve du conflit de la grâce générale. Le philothomisme de Pierre Nicole : une théologie de la grâce par provision », dans Chrétiens et sociétés (XVI e - XXI e siècles), n o 17, 2010 (https: / / journals. openedition.org/ chretienssocietes/ 2601). La mutilation textuelle dans l ’ édition du traité De la Nécessité de la foi 237 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="238"?> vis de Jansénius, à étoffer la manière dont Augustin approchait la question épineuse des rapports entre la grâce et la liberté 41 . Conclusion Certes, Du Pin ne traite pas le texte d ’ Arnauld avec la rigueur qui aurait été indispensable à la préservation de son intégrité. Toujours est-il que la mutilation infligée au traité d ’ Arnauld ne le dénature pas complètement, car elle estompe certains de ses arguments à travers le recours à une position qui y était déjà présente et qui participait de l ’ adhésion au thomisme. Plus précisément, dans les exemples qui viennent d ’ être analysés, les modifications concernent notamment la diminution de la rigueur à l ’ égard des actions humaines et de l ’ intention qui les anime. Sans doute, l ’ Aquinate, qui a inspiré ces modifications, est resté fidèle à l ’ idée augustinienne selon laquelle, à cause de leur infidélité, les païens sont privés de la grâce qui est à l ’ origine des œ uvres méritoires 42 . Ce faisant, il a néanmoins soutenu que, si elles ne participent pas de l ’ infidélité, les actions des païens peuvent, parfois, être bonnes. En effet, quoique la « raison naturelle » sur laquelle leurs actions sont fondées ne permette pas aux païens d ’ envisager une finalité surnaturelle, elle peut toutefois, parce qu ’ elle n ’ est pas entièrement corrompue par le péché originel, leur donner parfois accès à de bonnes œ uvres. En atténuant l ’ augustinisme à travers le thomisme, les remaniements opérés par Du Pin agissent à la fois sur la forme et sur le contenu du traité d ’ Arnauld. Aussi sont-ils susceptibles de participer de deux types de relations transtextuelles abordées par Gérard Genette dans Palimpsestes 43 . En premier lieu, ils procèdent du « paratexte », lorsqu ’ ils se matérialisent, par exemple, dans l ’ ajout de la préface. En deuxième lieu, ils tiennent du « métatexte », lorsqu ’ ils se traduisent par des additions susceptibles de représenter un « commentaire » qui, de manière censée être imperceptible, repose sur une relation critique avec le texte original. Même si ni leur but ni leur présence ne sont clairement indiqués, les additions insérées par Du Pin visent manifestement à éclaircir le texte d ’ origine dans un sens qui n ’ est pas complètement étranger à celui souhaité par Arnauld. En somme, se manifestant à deux niveaux, l ’ acte de mutiler le traité d ’ Arnauld accompli par Du Pin est provoqué par la « poudrière théologico-exégétique 44 » des polémiques autour de Port-Royal qui restait vive 41 Armogathe, « Scholastico more : les premiers écrits », p. 207 - 208. 42 Voir, par exemple, ST, IIa IIae, q. 10, art. 4. 43 Voir Gérard Genette, Palimpsestes, ch. I, Paris, Seuil, 1982. 44 Gérard Leclerc, Histoire de l ’ autorité. L ’ assignation des énoncés culturels et la généalogie de la croyance, Paris, PUF, 1996, p. 192. 238 Ioana Manea Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-013 <?page no="239"?> même soixante ans après la publication de l ’ Augustinus. Prenant plutôt la forme d ’ un ajustement que d ’ une falsification, la mutilation du texte d ’ Arnauld illustre les démarches effectuées afin de rendre un texte acceptable dans un contexte de controverses théologiques touchant à des questions des plus épineuses comme la valeur des actions humaines en l ’ absence de la foi. Bibliographie Sources D ’ Aquin, Thomas. Somme théologique, Paris, CERF, 1984. Arnauld, Antoine. Œ uvres de Messire Antoine Arnauld, t. X, Paris-Lausanne, S. D ’ Arnay et co., 1778. Saint Augustin. La Cité de Dieu, livres XIX - XXII, texte de la 4 e édition de B. Dombart et A. Kalb, introduction et notes par G. Bardy, traduction française de G. Combès, Paris, Desclée de Brouwer, 1960. Du Pin, Louis Ellies. Histoire ecclésiastique du dix-septième siècle, t. IV, Paris, A. Pralard, 1714, p. 728. Furetière, Antoine. Dictionnaire universel, t. II, La Haye, Rotterdam, Arnoud et Reinier Leers, 1701. La Mothe Le Vayer, François de. 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Dans de nombreuses lettres, Voltaire décrit à quel point les interventions des censeurs et contrefacteurs sont dérangeantes, au point de demander le soutien de ses correspondants illustres. Il utilise très souvent des termes appartenant au champ sémantique de la mutilation ; il se sert par exemple de termes violents pour dénoncer la manipulation de ses œ uvres et compare ses livres à un corps maltraité ou défiguré. Dans cet article, nous nous intéresserons essentiellement aux textes dans lesquels il ne parle pas simplement de censure ou de contrefaçon, mais de mutilation, à savoir « d ’ un retranchement de quelque partie essentielle 2 » de ses œ uvres. L ’ utilisation fréquente des termes appartenant au champ lexical de la mutilation semble réunir sémantiquement la censure et la contrefaçon qui, 1 Voir par exemple Laurence Macé, Claudine Poulouin, Yvan Leclerc, Censure et critique, Paris, Garnier, 2015 ; Laurence Macé, « Y a-t-il une pensée du style dans les censures des Lumières ? », Romanic Review, n o 109, 2018, p. 127 - 147 ; Laurence Macé, « Une Pucelle en Avignon. Inquisition romaine et édition clandestine dans la France des Lumières », Revue Voltaire, n o 9, 2009, p. 81 - 95 ; Robert Darnton, Die Wissenschaft des Raubdrucks. Ein zentrales Element im Verlagswesen des 18. Jahrhunderts, München, Carl Friedrich von Siemens Stiftung, 2002 ; Robert Darnton, « La science de la contrefaçon », Revue Voltaire, n o 4, 2005, p. 253 - 270 ; Robert Darnton, Pirating and Publishing : The Book Trade in the Age of Enlightenment, Oxford, University Press, 2021 ; François Moureau, Les Presses grises : la contrefaçon du livre, Paris, Aux amateurs de livres, 1988. 2 Denis Diderot et Jean-Baptiste Le Rond d ’ Alembert, L ’ Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers, t. X, [en ligne], http: / / encyclopedie.uchicago. edu/ , 1751 - 1772, (page consultée le 2 mai 2022), art. « mutilation », p. 919. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="242"?> en réalité, sont des phénomènes distincts. La censure, dans son sens juridique, désigne une restriction de la liberté d ’ expression. Il s ’ agit, dans la plupart des cas, d ’ un contrôle préventif, mais il existe aussi des formes qui sont exercées après la publication et nous connaissons également beaucoup de cas d ’ autocensure 3 . Selon Laurence Macé, Voltaire a paradoxalement été l ’ auteur le plus lu au XVIII e siècle et en même temps que l ’ auteur le plus souvent interdit par l ’ Église catholique et aussi par les autorités politiques françaises 4 . La contrefaçon, en revanche, est « la réimpression non autorisée d ’ un contenu déjà publié, et encore protégé par un privilège qui en interdit en principe toute reproduction et diffusion par une autre instance que son détenteur 5 ». En ce qui concerne les œ uvres qui n ’ ont pas bénéficié d ’ un privilège, on devrait plutôt parler d ’ une édition pirate plutôt que d ’ un ouvrage contrefait 6 . La contrefaçon et le piratage ont pris leur essor au cours des années 1750 7 . Selon Robert Darnton, cela s ’ explique par des raisons économiques et surtout par le système des privilèges qui opposait les grands imprimeurs-libraires parisiens à ceux des autres villes françaises 8 . La contrefaçon et la censure sont deux pratiques éditoriales qui exercent une influence extérieure sur une œ uvre littéraire, un impact qui, le plus souvent, n ’ est pas voulu par l ’ auteur. Si l ’ on considère les termes que Voltaire choisit pour décrire ces deux phénomènes, on peut estimer qu ’ il s ’ agit, pour lui, d ’ un véritable outrage. Il ne faut d ’ ailleurs pas négliger le fait que le patriarche de Ferney était habitué à ces pratiques, qui exerçaient un effet multiplicateur et par conséquent constituaient un élément essentiel de la propagande des Lumières 9 . Henri Duranton nous apprend que Voltaire a souvent joué avec les pratiques en question : 3 Voir Jean-Baptiste Amadieu, Thomas Hochmann, « Introduction : “ Censure et style ” », Romanic Review, n o 109, 2018, p. 1 - 3, ici p. 1 ; Voir Abderhaman Messaoudi, « Voltaire et la censure en France », Papers on French Seventeenth Century Literature, n o 71, 2008, p. 445 - 457, ici p. 453 et suiv. Messaoudi explique que la censure elle-même est à l ’ origine de l ’ auto-censure. Voltaire, par exemple, en a élaboré beaucoup de formes différentes pour éviter d ’ être censuré par quelqu ’ un d ’ autre. 4 Voir Laurence Macé, Voltaire. Textes interdits, Paris, Garnier, 2010, p. 5. 5 Yann Sordet, Histoire du livre et de l ’ édition. Production & circulation, formes & mutation, Paris, Albin Michel, 2021, p. 370. 6 Voir Linda Gil, « Les libraires face à la diffusion des Oeuvres Complètes posthumes de Voltaire en Allemagne : Ruses commerciales, fake news et piratage à la veille de la Révolution française. Le cas de Jean Guillaume Virchaux, libraire à Hambourg », Revue Voltaire, n o 20, 2021, p. 53 - 69, ici p. 61. 7 Voir Darnton, Pirating and Publishing, p. 4. 8 Voir Darnton, Die Wissenschaft des Raubdrucks, p. 17 et suiv. 9 Voir François Moureau, « Avant-Propos », dans Les Presses grises : la contrefaçon du livre, sous la direction de François Moureau, Paris, Aux amateurs de livres, 1988, p. 7 - 11, ici p. 8 ; Voir Messaoudi, « Voltaire et la censure en France », p. 455 et suiv. 242 Lisa Kemper Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="243"?> Comme aucun autre, Voltaire sait que l ’œ uvre n ’ existe que par le lecteur. Pour lui parvenir par-delà les obstacles que la censure ou le conformisme dressent entre l ’ écrivain et son public, la contrefaçon joue un rôle essentiel, quelquefois même sans que Voltaire ait besoin d ’ intervenir 10 . Parfois Voltaire a même tourné à la dérision la contrefaçon. Robert Darnton a montré, par exemple, à quel point il a collaboré à une édition contrefaite de ses Questions sur l ’ Encyclopédie (1770 - 1774), ce qui lui permettait, entre autres, de renier certaines témérités et de contourner la censure 11 . On peut déjà constater que la censure ainsi que la contrefaçon étaient des phénomènes très ambivalents pour Voltaire, ce qui se reflète par ailleurs dans son utilisation dans sa Correspondance de notions relatives à la mutilation, notions que nous allons examiner de plus près. Maltraiter l ’ auteur : le texte entre défiguration et dépucelage Dans une lettre adressée le 15 octobre 1754 à Charles Augustin Feriol, comte d ’ Argental, Voltaire parle, entre autres, de son œ uvre Pandore (1748). À partir d ’ un texte retravaillé par M. Sireuil, le musicien Joseph Nicolas Pancrace Royer avait composé une partition pour cet opéra en cinq actes. Voltaire n ’ apprécie guère la manière dont l ’ original a été contourné et commente l ’ utilisation de son œ uvre de la manière suivante : Je ne sais pas s ’ il sait faire des croches, mais je sais bien qu ’ il ne sait pas lire. M. de Sireuil est un digne porte-manteau du roi ; mais il aurait mieux fait de garder les manteaux que de défigurer Pandore. Un des grands maux qui soient sortis de sa boîte, est certainement cet opéra. On doit trouver au fond de cette boîte fatale plus de sifflets que d ’ espérance. Je fais ce que je peux pour n ’ avoir au moins que le tiers des sifflets : les deux tiers, pour le moins, appartiennent à Sireuil et à Royer. Je vous prie, au nom de tous les maux que Pandore a apportés dans ce monde, d ’ engager Lambert à donner une petite édition de mon véritable ouvrage, quelques jours avant que le chaos de Sireuil et de Royer soit représenté. Je me flatte que vous et vos amis feront au moins retentir partout le nom de Sireuil. Il est juste qu ’ il ait sa part de la vergogne. Chacun pille mon bien, comme s ’ il était confisqué, et le dénature pour le vendre. L ’ un mutile l ’ Histoire générale, l ’ autre estropie Pandore, et, pour comble d ’ horreur, il y a grande apparence que la Pucelle va paraître. Un je ne sais quel Chevrier se vante d ’ avoir eu ses faveurs, de l ’ avoir tenue dans ses vilaines mains, et 10 Henri Duranton, « Quatre en une ou les surprises de la contrefaçon : les avatars d ’ une édition de l ’ Histoire universelle de Voltaire », dans Les Presses grises : la contrefaçon du livre, sous la direction de François Moureau, Paris, Aux amateurs de livres, 1988, p. 231 - 240, ici p. 233. 11 Voir Darnton, Die Wissenschaft des Raubdrucks, p. 35 et suiv. ; Darnton, Pirating and Publishing, p. 89 et suiv. « L ’ un mutile l ’ Histoire générale, l ’ autre estropie Pandore » 243 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="244"?> prétend qu ’ elle sera bientôt prostituée au public. Il en est parlé dans les malsemaines de ce coquin de Fréron. Il est bon de prendre des précautions contre ce dépucelage cruel, qui ne peut manquer d ’ arriver tôt ou tard 12 . Cet extrait montre une richesse sémantique en ce qui concerne la description d ’ une intervention non souhaitée par Voltaire sur son œ uvre. L ’ auteur emploie des termes du champ lexical de la mutilation ainsi que des parasynonymes tels que « dénaturer », « estropier », « défigurer » pour évoquer les œ uvres qui ont été retravaillées par d ’ autres. Selon l ’ Encyclopédie de Diderot et d ’ Alembert, on peut mutiler un animal en le privant d ’ un de ses membres ou mutiler un ouvrage, en en supprimant différents endroits 13 . Cela va de pair avec l ’ étymon bas-latin du verbe « contrefaire » qui peut signifier « imiter », « reproduire » ou « feindre », mais renvoyer aussi, surtout s ’ il s ’ agit du participe passé, à ce qui a été déformé ou estropié, bien que, à première vue, le corps reste identifiable 14 . Dans la lettre citée ci-dessus, il n ’ est pourtant pas question d ’ une mutilation physique ou d ’ une déformation corporelle, même si Voltaire en parle parfois lorsqu ’ il évoque la castration des eunuques dans La Défense de mon oncle (1767) et dans les Questions sur l ’ Encyclopédie (1770 - 1774) 15 . Cet emploi métaphorique est ainsi attesté dès la première modernité pour signifier la dénaturation d ’ une idée ou la censure et la contrefaçon d ’ une œ uvre d ’ art ou d ’ un texte littéraire 16 . Quand Voltaire parle de sa Pucelle d ’ Orléans dans l ’ exemple cité ci-dessus, il se sert également de termes tels que « prostituer » ou « dépuceler ». Dans son Commentaire historique sur les œ uvres de l ’ auteur de La Henriade (1776), œ uvre qui contient, entre autres, des lettres qui jusqu ’ à ce moment-là avaient été supprimées dans toutes les éditions précédentes, il précise même que sa Pucelle serait « indignement violée par des polissons grossiers, qui la firent imprimer avec des ordures intolérables 17 ». Les termes tels que « violer », « prostituer » 12 Voltaire, Œ uvres complètes, t. XV, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Genève, Institut et Musée Voltaire, 1971, p. 270 (D5954). 13 Diderot et d ’ Alembert, L ’ Encyclopédie, art. « mutilation », p. 919. 14 Voir André Tournon, « Les limbes de la contrefaçon », dans Copier et contrefaire à la Renaissance. Faux et usage de faux, sous la direction de Pascale Mounier et Colette Nativel, Paris, Honoré Champion, 2014, p. 175 - 190, ici p. 175 et suiv. 15 Voltaire, Œ uvres complètes, t. XXVI, Questions sur l ’ Encyclopédie, par des amateurs, éd. Nicholas Cronk et Christiane Mervaud, Oxford, Voltaire Foundation, 2010, art. « Église », p. 38 ; Voltaire, Œ uvres complètes, t. XVII, La défense de mon oncle, éd. José-Michel Moureaux, Oxford, Voltaire Foundation, 1984, p. 198. 16 Voir Michel Erlich, La Mutilation, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 9 et suiv. 17 Voltaire, Commentaire historique sur les œ uvres de l ’ auteur de La Henriade, Neuchatel, De l ’ Imprimerie de la Société Typographique, 1776, p. 12. 244 Lisa Kemper Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="245"?> ou « dépuceler » n ’ appartiennent pas au champ sémantique de la mutilation, néanmoins ils sont très intéressants parce qu ’ ils s ’ inscrivent dans une logique comparable. La mutilation ainsi que le dépucelage signifient une transformation, qui, dans ce cas précis, représente une véritable détérioration. La défloration correspond souvent à la transformation souhaitée d ’ une fille en femme adulte, mais pour Voltaire l ’ acte implique évidemment qu ’ on ôte à son œ uvre La Pucelle d ’ Orléans ce qui est son attribut constitutif. Il ne faudrait pas oublier que Jeanne d ’ Arc, le personnage principal de l ’œ uvre en question, était vraiment une pucelle et que cette virginité a été cruciale pour sauver la France. Si l ’ on déflore alors métaphoriquement sa Pucelle d ’ Orléans, on ne se trouve plus face au même livre et si elle est prostituée ou violée, cela ne peut que signifier qu ’ on l ’ a dégradée ou même déshonorée, et uniquement pour un peu de profit. Les exemples traités ne démontrent pas seulement une ressemblance entre les concepts de la mutilation et du viol et le dépucelage chez Voltaire, mais aussi une forme de transposition figurative de l ’ image du corps dans le corps du texte. Cette lecture est soutenue par l ’ ambivalence sémantique du terme « pucelle », qui évoque à la fois l ’ image d ’ une vierge et d ’ une œ uvre voltairienne 18 . L ’ édition et la copie : la mutilation et le goût littéraire Il est évident que cette forme de mutilation, qui selon Michel Erlich, serait une hétéro-mutilation parce qu ’ elle est imposée par quelqu ’ un d ’ autre 19 , est très désavantageuse pour Voltaire. On pourrait même penser que c ’ est Voltaire luimême qui est mutilé ou violé à travers la censure, la contrefaçon ou le piratage de ses œ uvres. Au moins donne-t-il l ’ impression de vouloir montrer à quel point ces pratiques lui posent un sérieux problème qui porte atteinte au corps de son œ uvre. C ’ est probablement pour cette raison qu ’ il fait souvent jouer un contraste entre l ’ acte mutilant et des expressions qui ont une connotation positive. Dans sa lettre au comte d ’ Argental, citée ci-dessus, Lambert incarne le sauveur de l ’ ouvrage voltairien, celui qui doit offrir une édition véritable de Pandore, alors que Royer et Sireuil n ’ en sont que les mutilateurs. Dans une autre lettre adressée le 13 juin 1755 au même destinataire et qui porte sur La Pucelle d ’ Orléans, une rhétorique comparable oppose deux groupes de personnes, les uns voulant sauvegarder le texte voltairien et les autres le déformer. 18 En ce qui concerne le lien entre viol et mutilation, voir ici même Nathalie Grande, « Viol et mutilation dans les nouvelles de François de Belleforest et de Jean-Pierre Camus (XVI e - XVII e siècles) ». 19 Voir Erlich, La Mutilation, p. 9. « L ’ un mutile l ’ Histoire générale, l ’ autre estropie Pandore » 245 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="246"?> Cette œ uvre illustre à la perfection le fait que la censure n ’ était pas toujours efficace. Malgré l ’ interdiction, le poème héroï-comique a paru à Genève et a connu une diffusion rapide en France 20 , car une copie de l ’œ uvre aurait été volée par La Beaumelle qui en donne, en 1755, une édition en seulement 10 chants 21 . Dans cette lettre adressée au comte d ’ Argental, Voltaire compare le destinataire au « saint Denis qui vient au secours de Jeanne 22 ». Saint Denis est le personnage littéraire qui dans La Pucelle d ’ Orléans aide Jeanne d ’ Arc à agir de façon décisive dans la guerre qui oppose la France à l ’ Angleterre 23 . Le comte d ’ Argental représente également un messager parce qu ’ il a vraisemblablement envoyé une lettre à Voltaire dans laquelle il le renseignait sur la manière dont La Pucelle d ’ Orléans avait été contrefaite. Le patriarche de Ferney écrit que le duc de La Vallière aurait reçu un exemplaire pour mille écus. Il explique ensuite que dans tous les pays on cherche à imprimer « cette détestable et scandaleuse copie » et souligne la nécessité de faire « transcrire la véritable 24 ». Certes, pendant le Moyen Âge et la Renaissance, le terme « copie » avait surtout le sens d ’ un double conforme à l ’ original et, dans une culture qui appréciait la reprise des modèles 25 , le terme avait une signification positive. Ici, en revanche, il devrait être compris comme une défiguration de l ’ original. Les adjectifs employés par Voltaire démontrent qu ’ il ne s ’ agit pas d ’ une copie fidèle. Pour lui, cette copie représente une atteinte à l ’ intégrité ou bien à la forme initiale de son texte et, par conséquent, comporte un manque. Si la copie ou bien l ’ ouvrage contrefait circule, son livre paraîtra « tronqué, défiguré, et dans toute son abomination 26 ». Ces termes, parasynonymes de « mutilé », doivent 20 Voir Sordet, Histoire du livre et de l ’ édition, p. 462 et suiv. 21 Voir Jan Herman, « La Pucelle d ’ Orléans, ou comment Voltaire écrase l ’ Infâme », Romaneske, n o 37, 2012, p. 41 - 45, ici p. 41. 22 Voltaire, Œ uvres complètes, t. XVI, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Oxford, Voltaire Foundation, 1971, p. 116 (D6304). 23 Voir Macé, « Une Pucelle en Avignon », p. 88 et suiv. Dans le cadre des censures romaines de l ’œ uvre voltairienne, le passage avec Saint-Denis a joué un rôle important. Selon le censeur, c ’ est surtout le style burlesque de cette partie de l ’œ uvre qui représente une offense à la religion et aux m œ urs de l ’ époque. 24 Ibid. 25 Voir Pascale Mounier, « Le vocabulaire de la copie et du faux », dans Copier et contrefaire à la Renaissance. Faux et usage de faux, sous la direction de Pascale Mounier et Colette Nativel, Paris, Honoré Champion, 2014, p. 57 - 75, ici p. 58 et suiv. 26 Voltaire, Œ uvres complètes, XVI, p. 116 (D6304). Le verbe tronquer se trouve aussi dans d ’ autres passages qui décrivent la censure ou la contrefaçon de l ’œ uvre voltairienne, comme, par exemple, dans une lettre du 9 mai 1738 à son agent Moussinot : « J ’ envoie à Prault fils par cet ordinaire un mémoire pour être inséré dans Le Mercure de France, et dans le Journal de Trévoux et dans toutes les mémoires de France, de Suisse, de 246 Lisa Kemper Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="247"?> être compris d ’ une manière péjorative si l ’ on en croit les dictionnaires de l ’ époque. « Livre tronqué » est même une formule figée qui signifie qu ’ on « ôte à une chose considérée comme un tout une portion qui la défigure, dépare ou rend incomplète 27 ». Dans une lettre adressée le 13 juin 1755 au libraire rouennais Formont, Voltaire explique qu ’ il voudrait envoyer un poème à son destinataire « qui court dans Paris, indignement défiguré, plein de grossièretés et de sottises 28 ». Comme le poème - c ’ est-à-dire La Pucelle d ’ Orléans - a évidemment été contrefait, Voltaire écrit également : « Je veux en faire pour vous une petite copie bien propre, et vous l ’ envoyer. Vous en connaissez déjà quelques choses ; il est juste que vous l ’ ayez tout entier et tel que je l ’ ai fait, puisque des gens sans goût l ’ ont tel que je l ’ ai pas fait 29 ». On trouve un autre contraste fort : « copie » devrait ici être compris autrement que dans l ’ exemple précédent. L ’ adjectif « propre » et le fait que Voltaire en tant qu ’ auteur voudrait lui-même s ’ occuper de copier son texte montrent qu ’ il s ’ agit d ’ une copie fidèle à l ’ original, et non pas d ’ une transcription maladroite et pleines d ’ erreurs. En outre, l ’ édition telle que Voltaire l ’ a préparée est décrite comme entière, avec toutes ses parties 30 , ce qui est le contraire d ’ une mutilation ou d ’ une fragmentation que Voltaire reproche aux gens de peu de goût qui censurent ou contrefont ses œ uvres. L ’ attaque à l ’ intégralité de l ’œ uvre littéraire de Voltaire se lit également dans le passage d ’ une autre lettre adressée au comte d ’ Argental, qui concerne cette fois Olympie (1763). Cette tragédie avait été créée dans le Palatinat à la cour du prince électeur Carl Théodor et, d ’ après ce que Voltaire explique dans sa Correspondance, il a pris la décision de la publier à l ’ étranger, et non pas à Paris où « les véritables gens de Lettres sont persécutés 31 ». Il ajoute que ce ne sont pas les actrices comme Mademoiselle Clairon qui « mutileront mon ouvrage 32 » l ’ Allemagne et de toute la terre au sujet du livre des Éléments de Neuton qu ’ on débite informe, tronqué et plein de fautes. » (Voltaire, Œ uvres complètes, t. V, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Genève, Institut et Musée Voltaire, 1969, p. 108 (D1494)). 27 Diderot et d ’ Alembert, L ’ Encyclopédie, XVI, art. « tronquer », p. 698. 28 Voltaire, Œ uvres complètes, t. XVI, p. 118 (D6306). 29 Ibid. 30 L ’ Académie française, Dictionnaire (1762), [en ligne], http: / / dictionnaires.atilf.fr/ dictionnaires/ ACADEMIE/ QUATRIEME/ quatrieme.fr.html, t. I, (page consultée le 8 mai 2022), art. « entier », p. 638. 31 Voltaire, Œ uvres complètes, t. XXVI, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Oxford, Voltaire Foundation, 1973, p. 189, (D11174). 32 Ibid. La formule « mutiler mon ouvrage » se trouve souvent dans la Correspondance de Voltaire ; aussi, par exemple, dans une lettre du 31 août 1754 à Richelieu en ce qui concerne l ’œ uvre Le Siècle de Louis XIV (1751) : « J ’ ai pensé qu ’ il était fort difficile de faire imprimer, dans son pays, l ’ histoire de son pays. M. d ’ Aguesseau tyrannisait la littérature quand je quittai Paris ; et vous sentez bien qu ’ il n ’ y avait pas un petit censeur de livres qui « L ’ un mutile l ’ Histoire générale, l ’ autre estropie Pandore » 247 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="248"?> mais d ’ autres gens « qui ont assez peu de goût pour vouloir retrancher ces vers que dit Antigone au premier acte 33 ». Nous sommes alors renseignés en détail sur ce qui a été concrètement retranché, autre synonyme de mutiler qui veut dire ôté ou supprimé 34 . En outre, c ’ est la deuxième fois dans les passages dont il est ici question que la notion de goût apparaît. Nous nous trouvons ainsi face à une notion centrale de l ’ esthétique voltairienne qui est définie par Voltaire luimême comme « le sentiment prompt des beautés et des défauts dans tous les arts 35 ». L ’ homme de goût possède trois qualités : une sensibilité aiguë, une promptitude de jugement, fruit d ’ une longue formation, et la capacité de discernement 36 . Que les gens qui mutilent l ’œ uvre voltairienne n ’ aient pas de goût pourrait signifier qu ’ ils n ’ ont pas les capacités intellectuelles nécessaires pour juger une œ uvre littéraire et qu ’ au lieu de l ’ améliorer, les censeurs se limitent à l ’ altérer. On pourrait par conséquent postuler que Voltaire se sert du champ sémantique de la mutilation et de la notion de goût pour diffamer les censeurs en question. La lutte pour plus de reconnaissance de l ’ auteur Plusieurs lettres montrent à quel point la contrefaçon et la censure frustraient Voltaire. Dans une lettre adressée le 21 septembre 1754 au comte d ’ Argental où il fait également allusion à l ’ opéra Pandore, il semble tirer un bilan désavantageux quant à la reconnaissance du statut de l ’ auteur : On m ’ a fait assez sentir que je n ’ ai aucun droit de m ’ opposer aux représentations d ’ un ouvrage imprimé depuis longtemps [ … ] Tout ce que je peux faire, c ’ est d ’ exiger qu ’ on ne mette sous mon nom les embelissemens dont M. de Sireuil a honoré cette bagatelle. Je vois qu ’ on est toujours puni de ses anciens péchés. On me défigure une vieille Histoire générale, on me défigure un vieil opéra 37 . On pourrait dire que Voltaire est résigné et qu ’ il paraît accepter que ses œ uvres soient mutilées. Il n ’ existe alors pas encore de protection comme le copyright ne se fût fait un mérite et un devoir de mutiler mon ouvrage, ou de le supprimer ». (Voltaire, Œ uvres complètes, t. XVI, p. 237 (D5931)). 33 Ibid., p. 190. Voir aussi : Daniel Droixhe, « Genève, Paris ou Rouen ? Quel modèle pour les contrefaçons liégeoises du Caffé et d ’ Olympie de Voltaire ? », dans Voltaire et le livre, textes réunis par François Bessire et Françoise Tilkin, Paris, Société Voltaire, 2009, p. 185 - 196, ici p. 190 et suiv. 34 L ’ Académie française, Dictionnaire (1740), II, art. « retrancher », p. 577. 35 Diderot et d ’ Alembert, L ’ Encyclopédie, VII, art. « Goût », p. 761. 36 Voir Patrick Brasart, art. « Goût », dans Inventaire Voltaire, sous la direction de Jean- Marie Goulemot, André Magnan et Didier Masseau, Paris, Gallimard, 1995, p. 606 et suiv. 37 Voltaire, Œ uvres complètes, t. XV, p. 249 (D5930). 248 Lisa Kemper Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="249"?> d ’ aujourd ’ hui, même si des mesures éditoriales étaient déjà en train de se mettre en place 38 . Le 22 juillet 1767, le patriarche de Ferney donne d ’ ailleurs l ’ impression d ’ être encore plus indigné et de vouloir se révolter contre les maniements de son ouvrage. À l ’ occasion d ’ une défiguration de l ’ Orphelin de la Chine (1755), Voltaire écrit au comte d ’ Argental : « Vous m ’ avouerez qu ’ il est désagréable que les comédiens, qui m ’ ont quelques obligations, prennent la licence de jouer mes pièces autrement que je ne les ai faites. Quel est le peintre qui souffrirait qu ’ on mutilât ses tableaux ? 39 » La comparaison avec les beauxarts illustre à quel point la censure et la contrefaçon représentent un affront dès qu ’ elles sont appliquées ; elle montre finalement comment la réécriture de quelques vers seulement dénature un ouvrage au point de trahir sa nature première. Voltaire est convaincu que les comédiens devraient lui être reconnaissants parce que c ’ est grâce à lui qu ’ ils peuvent jouer dans des pièces. Dans la perspective voltairienne, ils semblent pourtant plutôt se moquer de lui en détruisant ce qu ’ il a produit avec beaucoup d ’ efforts. Dans une lettre adressée le 22 juillet 1767 à Richelieu, dans laquelle il discute sa tragédie Les Scythes (1766), Voltaire ne se plaint pas seulement d ’ être censuré ou contrefait, mais fait aussi part de ses attentes : Je compte sur votre protection pour les Scythes à Fontainebleau [ … ]. Je vous demanderai qu ’ il ne soit pas permis aux comédiens de mutiler mes pièces. Vous savez qu ’ il y a des gens qui croient en savoir beaucoup plus que moi, et qui substituent leurs vers aux miens. Je ne fais pas grand cas de mes vers ; mais enfin j ’ aime mieux mes enfants tortus et bossus, que les beaux bâtards que l ’ on me donne 40 . Voltaire se présente comme une victime des censeurs et cherche le soutien de son ami célèbre. Au premier abord, on pourrait penser qu ’ il emploie le topos de modestie ou une attitude autocritique parce qu ’ il admet que ses vers ne sont pas toujours réussis. En réalité, Voltaire explique que ces vers lui sont plus chers que ceux qui ont été retravaillés par quelqu ’ un d ’ autre. Les passages censurés ou contrefaits seraient certes acceptables et aboutis, cependant le terme « bâtard » montre qu ’ ils ne sont pas légitimes parce qu ’ ils ne sont pas nés sous la plume de Voltaire 41 . Qu ’ il demande une protection contre ces 38 Voir Sordet, Histoire du livre et de l ’ édition, p. 475 et suiv. Voir aussi Henri-Jean Martin, Histoire de l ’ édition française. Le livre triomphant : 1660 - 1830, Paris, Promodis, 1984 et Marie-Claude Felton, Maîtres de leurs ouvrages. L ’ édition à compte d ’ auteur à Paris au XVIII e siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 2014. 39 Voltaire, Œ uvres complètes, t. XXXII, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Oxford, Voltaire Foundation, 1974, p. 221 (D14298). 40 Ibid., p. 224 (D14300). 41 L ’ Académie française, Dictionnaire (1762), t. I, art. « bâtard », p. 158. « L ’ un mutile l ’ Histoire générale, l ’ autre estropie Pandore » 249 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="250"?> mutilations multiples prouve que le patriarche de Ferney ne se sert pas seulement du champ lexical de la mutilation pour décrire les nombreuses manipulations non-autorisées de son œ uvre, mais aussi pour lutter, de manière plus ou moins ouverte, contre les usurpations de ses ouvrages. Voltaire revendique ainsi son autorité sur ses œ uvres et la préservation du droit d ’ auteur sur ses textes. Même si nous n ’ avons analysé que quelques exemples d ’ un corpus beaucoup plus vaste, nous avons pu constater que Voltaire transpose l ’ image du corps mutilé dans le corps du texte. Il se sert souvent du champ sémantique de la mutilation pour dénoncer la manipulation de son œ uvre sous forme de censure, de contrefaçon ou de modification de ses pièces de théâtre. S ’ il n ’ applique pas simplement les notions, plus courantes et plus explicites, de contrefaçon et de censure, c ’ est pour insister sur l ’ aspect violent ou transgressif des pratiques éditoriales décrites que la métaphore de la mutilation visualise si bien. Que Voltaire se serve des termes qui frappent probablement les lecteurs et attirent leur attention pourrait signifier qu ’ il se met en scène comme victime des pratiques relatives à la censure et à la contrefaçon. Selon Messaoudi, c ’ était vers la fin de sa vie que Voltaire, afin d ’ amadouer la censure, se présentait souvent comme un vieillard injustement persécuté 42 . Les personnages célèbres à qui il s ’ adresse, tels que le duc de Richelieu ou le comte d ’ Argental, avaient le pouvoir de protéger l ’ écrivain et de consolider la reconnaissance de l ’ auteur et le statut de ses œ uvres. Le choix sémantique de Voltaire pourrait représenter également une bonne stratégie promotionnelle, car des œ uvres qui sont mutilées, défigurées, estropiées et tronquées paraissent probablement plus intéressantes que des livres qui n ’ ont pas du tout attiré l ’ attention des censeurs 43 . Bibliographie Sources L ’ Académie française. Dictionnaire (1740), [en ligne], http: / / dictionnaires.atilf.fr/ dictionnaires/ ACADEMIE/ CINQUIEME/ cinquieme.fr.html. L ’ Académie française. Dictionnaire (1762), [en ligne], http: / / dictionnaires.atilf.fr/ dictionnaires/ ACADEMIE/ QUATRIEME/ quatrieme.fr.html. Diderot, Denis et Jean-Baptiste Le Rond d ’ Alembert. L ’ Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers, [en ligne], http: / / encyclopedie.uchicago. edu/ , 1751 - 1772. 42 Voir Messaoudi, « Voltaire et la censure en France », p. 457. 43 Ibid., p. 456. 250 Lisa Kemper Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-014 <?page no="251"?> Voltaire. Commentaire historique sur les œ uvres de l ’ auteur de La Henriade, Neuchatel, De l ’ Imprimerie de la Société Typographique, 1776. Voltaire. Œ uvres complètes, t. V, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Genève, Institut et Musée Voltaire, 1969. Voltaire. Œ uvres complètes, t. XV, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Genève, Institut et Musée Voltaire, 1971. Voltaire. Œ uvres complètes, t. XVI, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Oxford, Voltaire Foundation, 1971. Voltaire. Œ uvres complètes, t. XXVI, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Oxford, Voltaire Foundation, 1973. Voltaire. Œ uvres complètes, t. XXXII, Correspondance, éd. Theodore Besterman, Oxford, Voltaire Foundation, 1974. Voltaire. Œ uvres complètes, t. XVII, La défense de mon oncle, éd. José-Michel Moureaux, Oxford, Voltaire Foundation, 1984. Voltaire. Œ uvres complètes, t. XXVI, Questions sur l ’ Encyclopédie, par des amateurs, éd. Nicholas Cronk et Christiane Mervaud, Oxford, Voltaire Foundation, 2010. 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Celle-ci fournit en passant un élément a quo pour dater la genèse de Jacques le fataliste 1 dont on sait par ailleurs peu de choses : elle est en effet nécessairement postérieure à la publication des volumes VII et VIII de La Vie et les Opinions de Tristram Shandy où Trim narre à l ’ oncle Tobie comment il reçut une balle dans le genou à la bataille de Landen et le soulagement qu ’ il reçut des soins d ’ une jeune béguine 2 . D ’ autre part, la blessure qui apparaît chez Diderot dès les toutes premières pages du texte fournit l ’ un des fils très lâches de la composition du roman, faisant résurgence de manière inattendue à deux reprises plus loin dans le récit : quand Jacques rejoint le château de Desglands après la rencontre de Jeanne 3 - épisode le plus original et le moins commenté sur lequel nous reviendrons - et à l ’ extrême fin du récit directement inspirée de Tristram Shandy (mais « détachée » de l ’ épisode premier tandis que les deux moments ne faisaient qu ’ un chez Sterne), où les soins prodigués par Denise au genou blessé fournissent la plus piquante des trois variantes du manuscrit déchiffrées par « l ’ éditeur » 4 . Sous l ’ influence du topos du manuscrit retrouvé (« des mémoires que j ’ ai de bonnes raisons de tenir pour suspects »), l ’ ethos qui se dégage de ces dernières pages semble celui d ’ un éditeur savant appliqué à confirmer ou à infirmer l ’ authenticité auctoriale des trois fins proposées (« le 1 Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître, éd. Yvon Belaval, Paris, Gallimard, « Folio », 1973, p. 353. 2 Laurence Sterne, La Vie et les Opinions de Tristram Shandy Gentleman, éd. Alexis Tadié, Paris, Gallimard, « Folio », 2012, VIII, chap. XIX - XXII, p. 805 - 816. 3 Diderot, Jacques le fataliste, p. 343 et suiv. 4 Ibid., p. 352 et suiv. Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="254"?> premier et le dernier me paraissent originaux, et celui du milieu évidemment interpolé ») et à établir le plagiat (« Mais ce qui ne laisse aucun doute sur le plagiat, c ’ est ce qui suit ») 5 . Qui a un peu fréquenté les archives de la librairie et de la censure royale reconnaît toutefois que c ’ est aussi à la manière d ’ un censeur que le narrateur s ’ exprime, ce qui n ’ a jamais été relevé jusqu ’ ici. En effet, la langue contournée rappelle les termes des formules officielles d ’ approbation des ouvrages avant impression ou ceux des correspondances entre censeurs royaux et administration de la Librairie : « il y aurait de la témérité à prononcer sans un mûr examen sur les entretiens de Jacques le fataliste et de son maître », écrit le narrateur-éditeur, « je relirai ces mémoires avec toute la contention d ’ esprit et toute l ’ impartialité dont je suis capable ; et sous huitaine je vous en dirai mon jugement définitif [ … ] », et encore après une ellipse : « J ’ ai lu les mémoires en question ; des trois paragraphes que j ’ y trouve de plus que dans le manuscrit dont je suis le possesseur, le premier et le dernier me paraissent originaux [ … ] 6 ». De précédentes lectures, pour certaines très connues, se sont penchées sur ce genou malade si essentiel au récit. Yen Mai Tran-Gervat a ainsi interrogé la « scène commune » et les subtiles différences énonciatives de Sterne et Diderot tandis que le genou de Jacques a récemment donné son nom à un recueil d ’ articles où Franck Salaün s ’ est attaché à étudier le lien entre philosophie des singularités et « fiction pensante » chez Diderot 7 . Le genou de Jacques a également été l ’ objet d ’ un magnifique article de Jean Starobinski, « L ’ art de la démonstration », plus récemment repris dans Diderot, un diable de ramage, où le critique genevois développe de manière spectaculaire la centralité de ce genou malade, aussi bien pour la philosophie de la connaissance (nous ne pouvons connaître que ce que nous éprouvons) que pour la question des liens entre notre volonté et nos actes (la question de la fatalité) 8 . L ’ hypothèse de lecture que nous voudrions avancer dans cet article, qui n ’ invalide nullement les précédentes, s ’ appuie sur l ’ ethos du narrateur qui 5 Ibid., respectivement p. 351, p. 352 et p. 354. 6 Pour des exemples de ces formules, voir Robert Darnton, De la censure. Essai d ’ histoire comparée, Paris, Gallimard, 2014. 7 Yen-Maï Tran-Gervat, « Le genou d ’ Éros : retour sur une scène commune de Tristram Shandy et de Jacques le fataliste », dans Théâtralité de la scène érotique du XVIII e siècle à nos jours dans la littérature, les arts du spectacle et de l ’ image, dir. Hélène Beauchamp et Muriel Plana, Dijon, EU de Dijon, 2013, p. 55 - 64 et Franck Salaün, Le Genou de Jacques. Singularités et théories du moi dans l ’œ uvre de Diderot, Paris, Hermann, 2020. 8 Jean Starobinski, « Diderot et l ’ art de la démonstration », Recherches sur Diderot et l ’ Encyclopédie, n o 18 - 19, 1995, p. 171 - 190, repris dans Diderot, un diable de ramage, Paris, Gallimard, 2012, p. 277 - 301. 254 Laurence Macé Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="255"?> apparaît dans les dernières pages de Jacques et sur cette expérience de mutilation douloureuse placée au c œ ur du récit par Diderot. En nous attachant plus particulièrement à la seconde évocation du genou blessé de Jacques, celle de l ’ opération réparatrice subie dans le château de Desglands et la seule des trois à n ’ être pas empruntée à Sterne, nous voudrions interroger la nature exacte de la mutilation infligée au corps de Jacques et la possible métaphore qu ’ elle offre des dommages infligés au corps des textes manuscrits par l ’ acte de censure, avant de voir comment le geste du censeur opère (au sens chirurgical et fonctionnel) sur le texte et notamment sur le texte manuscrit. L ’ image du scalpel épuise-t-elle le geste du censeur ? Accessible au public depuis décembre 2021, la bibliothèque numérique ÉCuMe (Édition Censure Manuscrit), qui a pour objet de faire réémerger dans l ’ espace public les manuscrits portant des traces des processus de censure, fournira l ’ un des supports de cet article qui se demandera donc si les manuscrits censurés peuvent être regardés comme des corps mutilés 9 . Mais puisque de mutilation il est question, repartons pour commencer du genou de Jacques le fataliste, blessé à la bataille de Fontenoy. Dès le début du récit, Jacques raconte à son maître comment les chirurgiens ont été mandés par le paysan qui, sur les instances de sa femme, l ’ a recueilli. Le passage n ’ est pas chez Sterne et il n ’ est pas à exclure que l ’ auteur ait puisé au souvenir des rencontres faites dans l ’ atelier de son père, maître coutelier qui fourbissait notamment des instruments de chirurgie dont l ’ Encyclopédie fournira plus tard plusieurs planches particulièrement détaillées et un article « Couteau », de la main de Diderot même 10 . Sur la question du corps, désirant mais souffrant peut-être aussi, l ’ invention de Jacques plonge en effet largement dans la jeunesse de Diderot, comme l ’ a démontré Franco Venturi 11 . Quoi qu ’ il en soit, les chirurgiens réunis au chevet de Jacques sont intéressés par l ’ argent, portés 9 Le site ÉCuMe (Édition Censure et Manuscrit) qui a bénéficié d ’ un financement de la Région Normandie au sein du programme CorNum (Corpus numériques normands) est public depuis décembre 2021 et continue à intégrer du contenu et à l ’ amender le cas échéant : il est consultable à l ’ adresse https: / / eman-archives.org/ Ecume/ . 10 Franco Venturi, Jeunesse de Diderot (de 1713 à 1753), trad. Juliette Bertrand, Paris, Skira, 1939, p. 14. 11 Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, art. « Couteau », vol. 4 (1754), col. 405 a, dont le paragraphe consacré au « Couteau droit » utilisé en chirurgie « pour les amputations » qui « sert à couper les chairs qui sont entre les deux os de l ’ avant-bras et de la jambe, et d ’ achever même la section de celles qui auraient échappé à l ’ action du grand couteau courbe » (col. 406a). « Il faut observer, en se servant du couteau droit, de ne pas en tourner le tranchant vers les parties qu ’ on veut conserver, de crainte de fendre des vaisseaux suivant leur longueur, et de scarifier inutilement la partie », précise Diderot. De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques 255 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="256"?> sur la bouteille et prompts à contester à leurs confrères l ’ objet du litige, à savoir le corps de Jacques et le traitement qu ’ il faut lui réserver : Quel parti un autre n ’ aurait-il pas tiré de ces trois chirurgiens, de leur conversation à la quatrième bouteille, de la multitude de leurs cures merveilleuses, de l ’ impatience de Jacques, de la mauvaise humeur de l ’ hôte, des propos de nos Esculapes de campagne autour du genou de Jacques, de leurs différents avis, l ’ un prétendant que Jacques était mort si l ’ on ne se hâtait de lui couper la jambe, l ’ autre qu ’ il fallait extraire la balle et la portion du vêtement qui l ’ avait suivie, et conserver la jambe à ce pauvre diable. Cependant on aurait vu Jacques assis sur son lit, regardant sa jambe en pitié, et lui faisant ses derniers adieux, comme on vit un de nos généraux entre Dufouart et Louis. Le troisième chirurgien aurait gobe-mouché jusqu ’ à ce que la querelle se fût élevée entre eux, et que des invectives on en fût venu aux gestes 12 . La mutilation du genou de Jacques est loin d ’ être chose acquise : elle pourrait être totale, ou au moins partielle. Derrière le traitement délibérément comique de l ’ épisode, l ’ intervention du « scalpel » (le mot n ’ est pas dans le texte mais il a droit à une entrée et plusieurs planches dans l ’ Encyclopédie 13 ) apparaît dès cette première scène comme peu légitime et arbitraire, ce qui ne laisse pas de rapprocher le scalpel du chirurgien de celui du censeur. En outre, le récit de mutilation auquel on s ’ attendait ici fait l ’ objet d ’ une coupe franche - c ’ est l ’ arroseur arrosé, la mutilation mutilée - au nom de principes esthétiques auquel le narrateur feint de se plier, ou presque, puisqu ’ une prétérition développe le récit possible qui ne sera pas, un dialogue tout aussi inactuel s ’ engageant entre le narrateur et son lecteur : N ’ allez-vous pas, me direz-vous, tirer des bistouris à nos yeux, couper des chairs, faire couler du sang, et nous montrer une opération chirurgicale ? À votre avis, cela ne sera-t-il pas de bon goût ? … Allons, passons encore l ’ opération chirurgicale ; mais vous permettrez au moins à Jacques de dire à son maître, comme il le fit : « Ah ! monsieur, c ’ est une terrible affaire que de s ’ arranger un genou fracassé ! … » 14 Le narrateur manifeste ici son pouvoir (qu ’ il feint de tenir du lecteur) et de fait, l ’ histoire de Jacques sera largement l ’ histoire de ce genou douloureux jusqu ’ à ce qu ’ un autre chirurgien, celui du château de Desglands, ne finisse par découvrir l ’ origine de la douleur. Ce passage central, absent chez Sterne, relève de l ’ invention propre de Diderot : dans le genou était restée « une petite pièce de drap », un corps étranger, dont l ’ extraction ne nous est cette fois pas épargnée : 12 Diderot, Jacques le fataliste, p. 54. 13 Encyclopédie, vol. 14 (1756, col. 738a). L ’ article n ’ est pas de Diderot mais signé Y, soit Antoine Louis, contributeur régulier pour les articles de chirurgie. 14 Diderot, Jacques le fataliste, p. 55. 256 Laurence Macé Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="257"?> La blessure de mon genou était presque refermée ; j ’ avais même pu danser en rond la nuit de l ’ enfant ; cependant j ’ y souffrais par intervalles des douleurs inouïes. Il vint en tête au chirurgien du château qui en savait un peu plus long que son confrère, que ces souffrances, dont le retour était si opiniâtre, ne pouvaient avoir pour cause que le séjour d ’ un corps étranger qui était resté dans les chairs, après l ’ extraction de la balle. En conséquence il arriva dans ma chambre de grand matin ; il fit approcher une table de mon lit ; et lorsque mes rideaux furent ouverts, je vis cette table couverte d ’ instruments tranchants ; Denise assise à mon chevet, et pleurant à chaudes larmes ; sa mère debout, les bras croisés, et assez triste ; le chirurgien dépouillé de sa casaque, les manches de sa veste retroussées, et sa main droite armée d ’ un bistouri. [ … ] « L ’ ami, me dit le chirurgien, êtes-vous las de souffrir ? - Fort las. - Voulez-vous que cela finisse et conserver votre jambe ? - Certainement. - Mettez-la donc hors du lit, et que j ’ y travaille à mon aise. » J ’ offre ma jambe. Le chirurgien met le manche de son bistouri entre ses dents, passe ma jambe sous son bras gauche, l ’ y fixe fortement, reprend son bistouri, en introduit la pointe dans l ’ ouverture de ma blessure, et me fait une incision large et profonde. Je ne sourcillai pas, mais Jeanne détourna la tête, et Denise poussa un cri aigu, et se trouva mal … 15 On voit ici le caractère extrêmement cinématographique de l ’ écriture scénaristique de Diderot : [ … ] Cette énorme incision mit à découvert le fond de la blessure, d ’ où le chirurgien tira, avec ses pinces, une très petite pièce de drap de ma culotte qui y était restée, et dont le séjour causait mes douleurs et empêchait l ’ entière cicatrisation de mon mal. Depuis cette opération, mon état alla de mieux en mieux, grâce aux soins de Denise ; plus de douleurs, plus de fièvre ; de l ’ appétit, du sommeil, des forces 16 . La pièce de drap extraite, la santé revient. On imagine à quel point ces matières brûlantes, qui engagent la question du lien entre le corps et l ’ esprit (pas l ’ âme ! ) et le vitalisme matérialiste de Diderot, auraient intéressé un censeur. Diderot fit cependant comme on sait pour Jacques le fataliste, à l ’ exception de quelques lectures de salon et de la publication dans la très confidentielle Correspondance littéraire des frères Grimm), le choix de la publication posthume et différée : le choix d ’ une publication soustraite à l ’ examen de la censure donc 17 . 15 Ibid., p. 343 - 344. 16 Ibid. 17 À la censure externe du moins puisque le manuscrit Vandeul porte les traces d ’ une forme d ’ autocensure du texte, voir Béatrice Didier et Jacques Neefs, éds., Diderot. Autographes, copies, éditions, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1986. Sur le matérialisme vitaliste de Diderot, voir par exemple Aurélie Suratteau-Iberraken, « Diderot et la médecine, un matérialisme vitaliste ? », Recherches sur Diderot et sur l ’ Encyclopédie, n o 26, De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques 257 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="258"?> Dans l ’ article cité plus haut, Jean Starobinski souligne l ’ extrême composition de Jacques autour de ce motif du genou souffrant et ses enjeux philosophiques matérialistes, mais la cause de cette souffrance est aussi évoquée dans le récit qu ’ on vient de rapporter : la balle reçue à la bataille de Fontenoy bien sûr, mais surtout un corps étranger, une « très petite pièce de drap » emportée par cette balle. C ’ est quand on le délivre du corps étranger qui lui causait cette souffrance atroce que Jacques revit. On peut ici se demander - en pensant aussi au très beau film Leto de Kyrill Serebrennikov (2018) où plusieurs scènes imaginent ce que serait la vie et/ ou le récit de cette vie sans la censure - si Diderot ne fantasme pas dans cette page le bon chirurgien dont le scalpel le libèrerait de cette douleur intense et continue que lui inflige la censure : non seulement celle qui le réduit au semi-silence depuis l ’ emprisonnement à Vincennes en 1749 mais aussi, plus récemment au moment où il entreprend à partir du genou de Trim la rédaction de Jacques le Fataliste, celle intime et plus douloureuse infligée par le libraire Le Breton pour faire paraître les derniers volumes de l ’ Encyclopédie. À l ’ automne 1764, en effet, quelques mois à peine avant l ’ envoi à d ’ Holbach des volumes 8 et 9 de Tristram Shandy, Diderot a découvert l ’ autocensure que Le Breton a opérée sur les derniers volumes de texte de l ’ Encyclopédie 18 . La lettre du 12 novembre 1764 qu ’ il adresse alors au libraire est bien connue et a été récemment rééditée par Emmanuel Boussuge et Françoise Launay 19 . La voici et l ’ on verra immédiatement enfin comment elle entre en résonance avec le thème de la mutilation : Vous m ’ avez lâchement trompé deux ans de suite ; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leur talent et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées et d ’ en recueillir quelque considération qu ’ ils ont bien méritée et dont votre injustice et votre ingratitude les aura privés. [ … ] On apprendra une atrocité ́ dont il n ’ y a pas d ’ exemple depuis l ’ origine de la librairie. En effet, a-t-on jamais ouï parler de dix volumes in-folio clandestinement mutilés, tronqués, hachés, déshonorés par un imprimeur ? [ … ] Ce qu ’ on y a recherché, c ’ est 1999, p. 173 - 195 et plus généralement Colas Duflo, Diderot philosophe, Paris, Champion, 2003 [rééd. 2013]. 18 Pour un résumé de cet épisode bien connu, voir Roger Chartier, « L ’ éditeur comme censeur : Le Breton et l ’ Encyclopédie », Histoire et civilisation du livre, n o 7, 2011 p. 179 - 190 (également consultable à l ’ adresse : https: / / revues-maj.droz.org/ index.php/ HCL/ article/ view/ 2115/ 3543.) 19 Emmanuel Boussuge et Françoise Launay, « La lettre de Diderot à Le Breton du 12 novembre 1764. Nouvelle édition d ’ un document capital pour l ’ histoire de l ’ Encyclopédie », Recherches sur Diderot et l ’ Encyclopédie, n o 55, 2020, p. 199 - 214. 258 Laurence Macé Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="259"?> la philosophie ferme et hardie de quelques-uns de vos travailleurs. Vous l ’ avez châtrée, dépecée, mutilée, mise en lambeaux sans jugement, sans ménagement et sans goût. Vous nous avez rendus stupides et plats. Vous avez banni de votre livre ce qui en aurait fait encore le piquant, l ’ intérêt et la nouveauté 20 . Le motif de la mutilation apparaît, sous sa forme adjectivale, à deux lignes de distance, accompagné de celui de la castration et du démembrement. La mutilation dénoncée intéresse les idées (« la philosophie ferme et hardie » des encyclopédistes, qui est aussi celle de Jacques) mais aussi leur mise en forme : non seulement la censure du libraire a opéré « sans jugement », mais elle a aussi opéré « sans goût » (c ’ est le troisième terme de la gradation) et c ’ est peut-être encore le crime le plus grand, comme en atteste la fin de la citation. Cette lettre à Le Breton est un texte qui suscite une vive émotion : on y perçoit le cri de douleur de l ’ encyclopédiste qui voit la censure dédoublée, anticipée au-delà même de ce qu ’ un censeur aurait pu demander par l ’ éditeur qui a exercé son scalpel sur l ’œ uvre, intervenant sur des énoncés supprimés mais aussi en réécrivant certains et dénaturant parfois profondément le texte comme le montre l ’ analyse qui a pu être menée sur ce qu ’ on appelle le « dixhuitième volume » de l ’ Encyclopédie qui conserve les textes censurés 21 . Le censeur, certes, supprime mais ajoute aussi du sien. Après l ’ enfermement de Diderot à Vincennes et en tenant compte aussi du fait que le papier était fabriqué à partir de chiffons au XVIII e siècle, on peut se demander si l ’ histoire de la pièce de drap, cette matière tierce retirée du genou de Jacques, ne vaut pas chirurgie réparatrice pour Diderot dont le corps de l ’œ uvre avait été frappé par le scalpel du libraire mutilant non seulement son texte et celui de ses collaborateurs, mais réécrivant aussi certains de leurs énoncés. Assurément pour Diderot, la douleur était d ’ autant plus insupportable que la mutilation, venue cette fois d ’ un très proche de l ’ encyclopédiste, mettait en œ uvre les usages de la censure en amont de celle-ci. C ’ est par un proche aussi 20 La lettre a été publiée par Grimm, « Lettre du 1 er janvier 1771 », dans Correspondance littéraire, philosophique et critique, t. IX, éd. Maurice Tourneux, Paris, Garnier frères, 1879, p. 208). Grimm commente : « L ’ impression de l ’ ouvrage tirait à sa fin lorsque M. Diderot, ayant besoin de consulter un de ses grands articles de philosophie de la lettre S, le trouva entièrement mutilé. Il resta confondu, cet instant lui découvrit toute l ’ atrocité de l ’ imprimeur ; il se mit à revoir les meilleurs articles tant de sa main que de ses meilleurs aides, et trouva presque partout le même désordre, les mêmes vestiges du meurtrier absurde qui avait tout ravagé. » 21 Voir Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey, The Censoring of Diderot ’ s Encyclopédie, New York, Columbia University Press, 1947 et la présentation de ce « volume » qui rassemble en fait les passages censurés à l ’ adresse https: / / encyclopedie.uchicago.edu/ node/ 150 . Les articles censurés sont consultables à l ’ adresse https: / / encyclopedie. uchicago.edu/ node/ 151. De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques 259 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="260"?> que, dans l ’ enfance, Jacques avait été bâilloné par le grand-père Jason - « maudit bâillon » auquel il devait depuis « la rage de parler » 22 . Or si les historiens ont plus ou moins bien décrit le fonctionnement général de la censure, les discours de celle-ci et les registres qu ’ elle tint, les usages propres des censeurs et notamment le traitement réservé aux énoncés soumis à leur examen - usages qui concernent la mutilation et la réécriture - n ’ ont jamais été précisément étudiés. La mutilation et sa trace Dans un second temps de cet article, je voudrais donc examiner les présupposés de cette image très forte de la mutilation, en les confrontant à ce que nous apprennent les quelques manuscrits soumis à la censure qui nous ont été conservés, que le projet ÉCuMe vise à faire émerger pour les recenser et, le cas échéant, les éditer. Car même si ces manuscrits sont très peu nombreux au regard de la production qui fut soumise à la censure royale française tout au long du XVIII e siècle, elle-même mineure au regard de tout ce qui paraissait sans autorisation sur les presses parisiennes et de province et plus encore hors des frontières du royaume, ces manuscrits constituent néanmoins un moyen pour nous de pénétrer dans l ’ atelier des censeurs et d ’ interroger la manière dont, pas très différemment de l ’ « éditeur » qui prend le contrôle du récit à la fin de Jacques le fataliste, ceux-ci utilisèrent leur stylet comme un bistouri pour « retrancher », suturer et réécrire parfois les textes soumis à leur examen. Évoquons pour commencer les présupposés de la métaphore de la mutilation. Ils peuvent nous paraître évidents tant ils ont trouvé une expression forte au XIX e siècle où la censure - qui s ’ exerce désormais publiquement après la publication des textes 23 - est représentée aux yeux du plus grand nombre : dans les journaux de 1857, à l ’ occasion des procès-phares des Fleurs du mal puis de Madame Bovary, la censure apparaît en effet caricaturée sous les traits d ’ Anastasie, la femme au lourd ciseau, qui taille et tranche dans le vif du texte 24 . L ’ imaginaire n ’ est plus explicitement chirurgical car le ciseau coupe d ’ abord et avant tout le papier, mais peut encore évoquer cet imaginaire car il 22 Diderot, Jacques le fataliste, p. 166. On notera que cette explication généalogique intervient immédiatement après l ’ insertion de la fable de la Gaine et du Coutelet, l ’ un des passages lourdement censuré dans le manuscrit Vandeul. 23 Même pour le XIX e siècle, il faut nuancer car il arrive ponctuellement que la censure exercée par les directeurs de revue s ’ exerce quand même avant la publication, comme ce fut le cas dans la Revue de Paris pour Madame Bovary, le théâtre conservant une forme de censure préalable. 24 André Gill, Madame Anastasie, dans L ’ Éclipse, n o 299, 1874. 260 Laurence Macé Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="261"?> faut bien aussi des ciseaux pour couper le fil qui aide à recoudre le corps mutilé du texte. À côté de l ’ image du ciseau, on trouve de fait aussi le scalpel qui démembre le corps du texte. C ’ est la « ridicule opération chirurgicale 25 » reprochée par Baudelaire à son éditeur Poulet Malassis qui arrache les pages des pièces condamnées, rejouant le geste de Le Breton dans un autre système où la censure a posteriori, portée devant l ’ opinion publique sur la scène des tribunaux, a pris le relais de la censure préalable plus complexe qui, sous l ’ Ancien régime, était opérée institutionnellement ou indirectement de manière plus retorse par des hommes de lettres et du livre au détriment d ’ autres hommes de lettres, comme l ’ illustre l ’ intervention de Le Breton. Pour justifier l ’ injustifiable, le XIX e siècle retourne même l ’ image du scalpel contre les auteurs euxmêmes, condamnés comme Flaubert « fils et frère de médecins distingués 26 » (son cas est décidément surdéterminé) parce qu ’ ils taillent à vif dans le corps social malade qu ’ ils dissèquent : c ’ est la célèbre caricature de Flaubert par Achille Lemot qui le montre exhibant au bout d ’ un long couteau le c œ ur sanglant d ’ Emma allongée sur la table de dissection 27 . Le grief est autant esthétique que moral, auquel l ’ article « Roman » du Dictionnaire des idées reçues répondra de manière cinglante (ou sanglante ? ) : « Il y a des romans écrits avec la pointe d ’ un scalpel. [Ex. : Mad. Bovary biffé] » 28 . De fait, le corps du délit est bien le texte. Si la censure a posteriori de 1857 s ’ exerce sur un texte déjà imprimé et dans les mains du public, au XVIII e siècle c ’ est sur le manuscrit que la censure préalable opère et c ’ est lui qu ’ elle dissèque, c ’ est sur lui qu ’ elle tranche, exerce sutures et autres ravaudages. Cent vingt ans avant le legs par Victor Hugo de ses manuscrits à la Bibliothèque Nationale, si l ’ on suit l ’ hypothèse avancée dans la première partie de cet 25 Charles Baudelaire, Correspondance, éd. Claude Pichois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1973, p. 429. 26 Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Compte rendu de Madame Bovary », Le Moniteur universel, 4 mai 1857. Article repris dans Causeries du lundi, Garnier, 1857 - 1862, t. XIII, p. 346 - 363 : « Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d ’ autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout ! ». En ligne sur le site Flaubert: https: / / flaubert.univ-rouen.fr/ critique/ anthologie-de-textescritiques/ XIX%C3 %A8me-si%C3 %A8cle-anthologie-critique/ comptes-rendus-de-madame-bovary/ causeries_du_lundi_madame_bovary/ . 27 Achille Lemot, Gustave Flaubert disséquant Madame Bovary, dans La Parodie, 5 - 12 décembre 1869. 28 Gustave Flaubert, Le Dictionnaire des idées reçues, dans Œ uvres complètes, éd. Jacques Neefs et Anne Herschberg Pierrot, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, 2021, p. 1135 - 1266, ici p. 1261. Je remercie Yvan Leclerc pour m ’ avoir aidée à identifier les citations de Baudelaire, Sainte-Beuve et Flaubert, très connues mais souvent mal référencées. De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques 261 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="262"?> article, l ’ image du bistouri ou du scalpel présuppose déjà, par le démembrement que l ’ outil opère, l ’ organicité de l ’œ uvre, l ’ idée de son unicité, tout autant qu ’ il souligne sa fondamentale précarité. L ’œ uvre apparaît en effet comme un corps sur lequel, au XVIII e siècle, la censure préalable opère de multiples manières, dans le cadre institutionnel sur le manuscrit et hors du processus institutionnel - c ’ est le cas de la « censure » des derniers volumes de texte de l ’ Encyclopédie - lorsque le libraire intervient lui-même en une forme d ’ autocensure où, à l ’ insu de l ’ auteur le plus souvent mais avec son accord parfois, le libraire se saisit d ’ une forme d ’ autorité sur le texte. La pratique n ’ était pas rare, puisque dans le cas d ’ un texte aujourd ’ hui assez confidentiel qu ’ il insista pour soumettre à la censure - la Vie de Molière qui aurait dû paraître en tête de l ’ édition des Œ uvres complètes de Molière - , Voltaire lui-même eut à subir le même genre d ’ interventions de la part de Prault, l ’ imprimeur-libraire, avant de passer les fourches caudines de l ’ approbation confiée à Fontenelle. En 1739, trois passages de ce court texte firent les frais de sa soumission à la censure dont l ’ un au moins, une pointe contre l ’ esthétique de Fontenelle, permet d ’ avancer l ’ hypothèse qu ’ il fut peut-être réalisé par Prault avant même sa soumission pour approbation 29 . En effet, si aux termes du Code de la Librairie l ’ anonymat était de vigueur quant aux censeurs à qui étaient soumis les textes, dans la pratique la porosité très grande entre censeurs et auteurs faisait que cet anonymat était rarement observé (ce dont les censeurs se plaignaient régulièrement 30 ). En outre, la Vie de Molière, qui nous apparaît bien inoffensive aujourd ’ hui, avait déjà interdite de publication en 1734 - et, comme j ’ ai essayé de le montrer ailleurs - vraisemblablement alors proprement démembrée puis remembrée par le censeur La Serre pour former les Mémoires sur la vie et les œ uvres de M. de Molière qui figurent finalement en tête de la très officielle édition des Œ uvres de Molière publiée avec « approbation et privilège » par Prault, imprimeur du roi 31 . Ainsi, la Vie de 29 Voltaire, Vie de Molière, éd. Samuel S. B. Taylor, Œ uvres complètes de Voltaire, 9. 1732 - 1733, Oxford, The Voltaire Foundation, 1999, p. 323 - 463, p. 416 (notice des Précieuses ridicules), p. 431 - 432 (notice de Dom Juan, ou le Festin de Pierre, « la scène du pauvre », p. 445 - 449 (notice de L ’ Imposteur, ou le Tartuffe, sur la censure de la pièce). 30 Voir Darnton, De la Censure. 31 Dans son édition de la Vie de Molière (OCV 9, p. 345), Samuel S. B. Taylor formule l ’ hypothèse selon laquelle Voltaire aurait au contraire « plagié » en 1739 le texte du censeur publié en 1734, ce qui au vu des pratiques de la censure et de la réinsertion par Voltaire des trois passages censurés en 1739, nous paraît improbable. On ne dispose hélas pas de manuscrit pour le texte de 1734. Samuel S. B. Taylor ne semble pas avoir envisagé un seul instant l ’ hypothèse inverse : de fait, les deux textes sont très proches, mais rien n ’ indique que le texte publié en 1739 ne soit pas (plus ou moins) celui que Voltaire avait soumis en 1734 et dont il semble signaler le retour à Prault avant 1739. Voir Laurence 262 Laurence Macé Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="263"?> Molière est à ajouter au corpus des quelques textes, pas si rares et généralement liés au théâtre, que Voltaire fit le choix de soumettre à l ’ approbation de la censure royale 32 . Le cas de cette Vie de Molière est l ’ un des six cas mis en avant sur la page d ’ accueil du site ÉCuME et c ’ est un cas un peu spécifique. En effet, alors qu ’ ÉCuMe en tant que bibliothèque numérique s ’ organise par principe autour du manuscrit soumis à la censure qui constitue l ’ objet principal de chaque « collection », nous n ’ avons pas conservé les manuscrits soumis à la censure de la Vie de Molière, que le site permet néanmoins sinon de reconstruire du moins d ’ approcher à partir de la mise en réseau de divers documents : le registre de la librairie consignant le texte présenté à Fontenelle, l ’ édition officielle parue en 1739 (censurée en trois passages), l ’ édition clandestine commandée par Voltaire à Amsterdam (dans laquelle il restitua les trois passages censurés), ainsi que divers témoignages issus de correspondances ou de périodiques 33 . Le corps du délit - parfaitement légal mais perçu comme de plus en plus illégitime - opéré sur le texte et l ’œ uvre est en effet le manuscrit soumis à la censure, objet auquel on s ’ est très peu intéressé jusqu ’ ici : objet rarissime à la vérité parce que « manuscrit d ’ imprimeur » généralement détruit après l ’ impression de l ’ édition approuvée à laquelle était transférée la valeur légale de l ’ autorisation accordée. C ’ est l ’ ambition du site ÉCuMe, prototypique dans la version accessible à ce jour, que de contribuer à faire réémerger des fonds de bibliothèques où ils sont dispersés (et pas forcément repérés comme tels) les manuscrits soumis à la censure et qui conservent matériellement les stigmates de cette intervention : a minima la formule finale d ’ approbation par le censeur, la stricte numérotation des pages en toutes lettres en haut à droite de chaque recto parfois paraphé, et une manière bien spécifique de faire en sorte qu ’ aucun ajout postérieur à cette approbation ne puisse être porté sur le manuscrit, en barrant par exemple d ’ une croix de saint André les espaces laissés blancs en bas de page. Les manuscrits issus du fonds dits « du souffleur » de la Comédie- Française fournissent une exception importante à la règle qui veut que ces manuscrits à valeur utilitaire n ’ ont pas été conservés : en effet, 40 % environ des manuscrits du souffleur du XVIII e siècle, soit près de 180 environ, portent le Macé, « Avec approbation et privilège du Roi : écrire la Vie de Molière sous le regard de la censure », dans Molière malgré lui. Récits de vie, imagerie, mise-en-légende, dir. Elodie Bénard et Marc Douguet, Paris, Hermann, 2021, p. 45 - 60. 32 Voir Jean-Daniel Candaux, « Voltaire, auteur permis, approuvé, privilégié », dans Voltaire et le livre, dir. François Bessire et Françoise Tilkin, Ferney-Voltaire, Centre International d ’ Étude du XVIII e siècle, 2009, p. 139 - 146. 33 Pour la collection concernant la Vie de Molière qui présente une version numérisée de tous ces documents, voir https: / / eman-archives.org/ Ecume/ collections/ show/ 2. De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques 263 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="264"?> jugement final, le paraphe et les interventions du censeur sur le texte et sur ce même texte, parfois impossibles à discerner des précédentes, celles plus nombreuses encore apposées par la troupe à des fins de jeu. Même relativement peu nombreux au regard de la masse des textes autorisés par la censure royale, et plus encore de celle des textes publiés au XVIII e siècle, ces corps du délit que constituent ces objets nous apprennent beaucoup quant aux usages de la censure et au rapport au texte manuscrit au XVIII e siècle. D ’ une part, on constate, comme on s ’ y attendait, que ces manuscrits sont presque toujours des corps mutilés qui portent la trace vive de ces mutilations. Presque toujours parce qu ’ il y a des exceptions : on peut citer l ’ exemple du Dictionnaire de musique de Jean-Jacques Rousseau dont le manuscrit soumis à la censure du mathématicien Clairaut, aujourd ’ hui conservé à la Bibliothèque municipale de Lille, porte son paraphe à chaque page 34 . Clairaut consigne selon l ’ usage son avis formel favorable en dernière page du manuscrit mais n ’ intervient à aucun moment et en aucune manière sur les cinq cents pages du texte. Mais pour la très grande majorité, les mutilations sont apparentes, qu ’ elles laissent lire parfaitement sous une croix de Saint André le texte censuré dans le manuscrit mis au propre pour l ’ imprimeur comme dans le cas de la nouvelle traduction des Essais de Bacon examinée par le censeur Du Resnel 35 , ou qu ’ au contraire elles martyrisent et cancellent définitivement de vastes passages comme dans le cas du roman pornographique anonyme La Guerre et l ’ Amour en 1728 36 ou dans celui du Voyage au continent américain par un Français en 1777, et Réflexions philosophiques sur ces nouveaux républicains 37 . Pour ces deux textes, il s ’ agit alors de mutilations lourdes et définitives puisqu ’ aucune édition n ’ a finalement été autorisée ni réalisée à l ’ issue de la censure de ces deux textes, anonymes et inédits aujourd ’ hui encore. Pour autant et d ’ autre part, le corps du délit parle : il jette la lumière sur un processus institutionnel à l ’œ uvre sur la page manuscrite, processus qui s ’ inscrit dans des règles mais aussi dans des pratiques et des usages qui montrent comment le censeur « opère » sur le texte/ opère le texte qu ’ il 34 Lille, Médiathèque municipale Jean Lévy, n°387, ms. 270. Pour la collection concernant Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, voir https: / / eman-archives.org/ Ecume/ collections/ show/ 5. 35 Paris, Bibliothèque de l ’ Arsenal, ms. 2865 (ancienne cote 55.S. A. F.) Pour la collection concernant cette nouvelle traduction de Bacon, voir https: / / eman-archives.org/ Ecume/ collections/ show/ 7 et par exemple, dans le chapitre « De l ’ éducation », le passage rayé par une croix de Saint André : https: / / eman-archives.org/ Ecume/ files/ show/ 3178. 36 Paris, Bibliothèque nationale de France, NAF 17875 - 17876. Pour La Guerre et l ’ amour, voir https: / / eman-archives.org/ Ecume/ items/ show/ 44. 37 Paris, Bibliothèque nationale de France, Ms. Fr. 14695. Pour le Voyage au continent américain, voir https: / / eman-archives.org/ Ecume/ items/ show/ 38. 264 Laurence Macé Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="265"?> examine. Ce processus institutionnel est observable sur le texte lui-même, où différents types d ’ interventions sont visibles, qu ’ elles dépendent des pratiques propres au censeur ou signalent des degrés de gravité dans la volonté de cancellation même (mots rayés, biffés, cancellés de manière insistante voire violente afin d ’ en empêcher définitivement la lecture). Dans la mesure où il n ’ est pas rare que les éditions approuvées par la censure aient malgré tout intégré la tradition des textes, sans que compte ne soit tenu de cette auctorialité partagée entre l ’ auteur et le ou les censeurs et l ’ imprimeur parfois, il paraît intéressant d ’ appliquer à ces manuscrits les méthodes de la critique génétique, en identifiant non seulement les mains qui interviennent sur chaque page manuscrite mais en précisant aussi la nature et la temporalité souvent complexe des « événements » consignés sur celle-ci. En effet, les manuscrits soumis à la censure, en cela opposés au corps presque mystique formant l ’œ uvre de Rousseau ou de Hugo, montrent clairement l ’ intervention régulière et presque banale d ’ une pluralité d ’ acteurs sur un texte dont, du fait du régime de censure même, ils partagent l ’ auctorialité. Les censeurs bien sûr mais aussi d ’ autres acteurs : les comédiens de la Comédie-Française qui, à des fins de jeu, interviennent lourdement sur le texte par des « coupures » dont l ’ acteur Lekain par exemple a tenu le registre ; les libraires ; les proches amis des auteurs, parfois sollicités après leur mort ou de leur vivant pour amender le texte, stylistiquement notamment, comme le montre le cas des manuscrits d ’ Antoine Galland. Mutilé parfois mais pas toujours, le corps du manuscrit soumis à la censure est avant tout un « corps écrit », rabouté, ravaudé, réécrit par des scripteurs parfois aussi nombreux que les chirurgiens de Jacques, pas forcément incompétents mais maniant sans complexe aucun le scalpel tout autant que l ’ aiguille et le stylet. En l ’ absence de commentaire explicite quant aux opérations effectuées sur la page manuscrite, censure préalable et réécriture restent des activités aux frontières poreuses, également mutilantes du point de vue d ’ auteurs comme Diderot et Rousseau, mieux acceptées par d ’ autres ou dans des genres spécifiques comme au théâtre où ces pratiques sont courantes. Dans le récit de Jacques le Fataliste, le morceau de tissu qui était resté dans la plaie, une fois retiré, permet au personnage de recouvrer la santé. Diderot savait que retirer du corps écrit et martyrisé des derniers volumes de l ’ Encyclopédie les interventions de Le Breton ne serait jamais possible et la guérison de Jacques fait peut-être advenir de manière compensatrice, dans un texte « ésotérique » 38 non soumis à la censure, une libération dont l ’ ency- 38 Après l ’ emprisonnement de Diderot au château de Vincennes en 1749, on distingue la production esotérique de Diderot, non publiée de son vivant, de sa production exotérique. De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques 265 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="266"?> clopédiste sait que, pour l ’ Encyclopédie, elle n ’ adviendra pas. Une forme de libération dans laquelle la douleur s ’ exprime et qui se trouve partiellement soulagée de par cette expression libre, déliée du processus éditorial qui aurait impliqué censure et mutilation. Au terme de notre enquête, quantité de questions demeurent, que le projet ÉCuMe soulève plus qu ’ il n ’ y répond encore : dans le régime de la censure préalable qui prévaut sous l ’ Ancien régime, qu ’ est-ce qu ’ un texte « intègre » ? nombre de textes ne sont pas soumis à la censure et contournent le système mais sont-ils pour autant exempts d ’ autocensure lorsqu ’ on observe les pratiques des imprimeurs-libraires ? peutil y avoir mutilation utile ? La question semble se poser notamment sur le plan du style, pas du tout mineur et dans ce domaine, une révolution est en jeu dont toutes les censures (royale mais pas seulement) intègrent l ’ enjeu avec plus ou moins de réactivité et de pertinence 39 . Après la mutilation opérée par la censure, une chirurgie réparatrice est-elle possible ? La petite comédie en un acte La Réunion des amours de Marivaux montre qu ’ à l ’ encontre de la législation, les éditions imprimées, postérieures aux représentations, rétablirent toutes le texte censuré 40 , ce qu ’ on observe généralement aussi pour les tragédies de Voltaire 41 . Ainsi, la mutilation ne fut pas toujours définitive, en particulier pour les textes de théâtre, même si elle le fut souvent. Enfin les auteurs n ’ en vinrent-ils pas de là, comme Diderot, à imaginer une destruction utile en un partage où l ’ effacement, d ’ abord contraint, finit par être « donné comme un geste aussi important que celui de la création, voire comme une forme de création authentique » 42 ? Dans tous les cas, les manuscrits démontrent une chose avec certitude : malgré toutes les réserves qu ’ implique la difficulté à identifier les mains qui interviennent, c ’ est toute une galaxie d ’ acteurs divers qui exercent leur « scalpel » sur le texte et ce partage encore à étudier est gros d ’ enseignements quant à l ’ auctorialité décidément partagée - 39 Voir Laurence Macé, « Y a-t-il une pensée du style dans les censures des Lumières ? », Romanic Review, 109, janvier-novembre 2018, p. 127 - 147. 40 Concernant Marivaux, La Réunion des amours, voir https: / / eman-archives.org/ Ecume/ collections/ show/ 50. 41 Sur la censure des tragédies de Voltaire à la Comédie-Française, voir la thèse encore inédite de Justine Mangeant, « Dans l ’ atelier du dramaturge : Voltaire à l ’œ uvre. Écriture du spectacle et dramaturgie politique dans les tragédies de Voltaire », soutenue sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger à l ’ ENS Lyon le 3 juin 2022, p. 101 - 196. 42 Sur l ’ attrait manifesté par Diderot pour la destruction de l ’œ uvre d ’ art dans le Salon de 1769, voir Nathalie Kremer, « Diderot, Balzac, Michon : la création par la destruction », dans Fabula-LhT, n° 13, « La Bibliothèque des textes fantômes », dir. Marc Escola et Laure Depretto, novembre 2014, consultable à l ’ adresse : http: / / www.fabula.org/ lht/ 13/ kremer. html. 266 Laurence Macé Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="267"?> même si de plus en plus douloureusement partagée - des textes du XVIII e siècle 43 . Bibliographie Sources [Anonyme]. La Guerre et l ’ Amour, Ms. NAF 17875 - 17876, Paris, Bibliothèque nationale de France (en ligne sur le site ÉCuMe: https: / / eman-archives.org/ Ecume/ items/ show/ 44). [Anonyme]. Voyage au continent américain, Ms. Fr. 146, Paris, Bibliothèque nationale de France (en ligne sur le site ÉCuMe: https: / / eman-archives.org/ Ecume/ items/ show/ 38). Bacon, Francis. Essais, Ms. 2865 (ancienne cote 55.S. A. F.), Paris, Bibliothèque de l ’ Arsenal (en ligne sur le site ÉCuMe: https: / / eman-archives.org/ Ecume/ collections/ show/ 7). Diderot, Denis. Jacques le fataliste et son maître, éd. Yvon Belaval, Paris, Gallimard, « Folio », 1973. Diderot, Denis et Jean-Baptiste Le Rond d ’ Alembert. Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. 4, Paris, Briasson, David, Le Bret, Durand, 1754. Flaubert, Gustave. Le Dictionnaire des idées reçues, dans Œ uvres complètes, éd. Jacques Neefs et Anne Herschberg Pierrot, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, 2021. Grimm, Friedrich Melchior. « Lettre du 1 er janvier 1771 », dans Correspondance littéraire, t. IX, éd. Maurice Tourneux, Paris, Garnier frères, 1879. 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Olivier Belin, Laurence Macé et Sylvain Ledda (Université de Rouen, 26 - 27 septembre 2023). De la censure comme expérience mutilante ? Autour du genou de Jacques 267 Textes et corps sous le scalpel DOI 10.24053/ 9783381148516-015 <?page no="268"?> Études Baudelaire, Charles. Correspondance, éd. Claude Pichois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1973. Boussuge, Emmanuel et Françoise Launay. « La lettre de Diderot à Le Breton du 12 novembre 1764. Nouvelle édition d ’ un document capital pour l ’ histoire de l ’ Encyclopédie », Recherches sur Diderot et l ’ Encyclopédie, n o 55, 2020, p. 199 - 214. Candaux, Jean-Daniel. « Voltaire, auteur permis, approuvé, privilégié », dans Voltaire et le livre, dir. François Bessire et Françoise Tilkin, Ferney-Voltaire, Centre International d ’ Étude du XVIII e siècle, 2009, p. 139 - 146. 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Networks, Interconnection, Connectivity Selected Essays from the 44th North American Society for Seventeenth-Century French Literature Conference University of North Carolina at Chapel Hill & Duke University, May 15-17, 2014 2015, 214 Seiten €[D] 64,- ISBN 978-3-8233-6970-7 Band 211 Sylvie Requemora-Gros Voyages, rencontres, échanges au XVII e siècle Marseille carrefour 2017, 578 Seiten €[D] 98,- ISBN 978-3-8233-6966-0 Band 212 Marie-Christine Pioffet / Anne-Élisabeth Spica (éds.) S’exprimer autrement : poétique et enjeux de l’allégorie à l’âge classique 2016, XIX, 301 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-6935-6 <?page no="270"?> Band 213 Stephen Fleck L‘ultime Molière Vers un théâtre éclaté 2016, 141 Seiten €[D] 48,- ISBN 978-3-8233-8006-1 Band 214 Richard Maber (éd.) La France et l’Europe du Nord au XVII e siècle Actes du 12e colloque du CIR 17 (Durham Castle, Université de Durham, 27 - 29 mars 2012) 2017, 242 Seiten €[D] 64,- ISBN 978-3-8233-8054-2 Band 215 Stefan Wasserbäch Machtästhetik in Molières Ballettkomödien 2017, 332 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-8115-0 Band 216 Lucie Desjardins, Professor Marie-Christine Pioffet, Roxanne Roy (éds.) L’errance au XVIIe siècle 45e Congrès de la North American Society for Seventeenth-Century French Literature, Québec, 4 au 6 juin 2015 2017, 472 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8044-3 Band 217 Francis B. Assaf Quand les rois meurent Les journaux de Jacques Antoine et de Jean et François Antoine et autres documents sur la maladie et la mort de Louis XIII et de Louis XIV 2018, XII, 310 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-8253-9 Band 218 Ioana Manea Politics and Scepticism in La Mothe Le Vayer The Two-Faced Philosopher? 2019, 203 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-8283-6 Band 219 Benjamin Balak / Charlotte Trinquet du Lys (eds.) Creation, Re-creation, and Entertainment: Early Modernity and Postmodernity Selected Essays from the 46th Annual Conference of the North American Society for Seventeenth-Century French Literature, Rollins College & The University of Central Florida, June 1-3, 2016 2019, 401 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8297-3 Band 220 Bernard J. Bourque Jean Chapelain et la querelle de La Pucelle Textes choisis et édités par Bernard J. Bourque 2019, 296 Seiten €[D] 68,- ISBN 978-3-8233-8370-3 Band 221 Marcella Leopizzi (éd.) L’ honnêteté au Grand Siècle : belles manières et Belles Lettres Articles sélectionnés du 48e Congrès de la North American Society for Seventeenth Century French Literature . Università del Salento, Lecce, du 27 au 30 juin 2018. Études éditées et présentées par Marcella Leopizzi, en collaboration avec Giovanni Dotoli, Christine McCall Probes, Rainer Zaiser 2020, 476 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8380-2 Band 222 Mathilde Bombart / Sylvain Cornic / Edwige Keller-Rahbé / Michèle Rosellini (éds.) « A qui lira »: Littérature, livre et librairie en France au XVII e siècle Actes du 47e congrès de la NASSCFL (Lyon, 21-24 juin 2017) 2020, 749 Seiten €[D] 98,- ISBN 978-3-8233-8423-6 Band 223 Bernard J. Bourque Jean Magnon. Théâtre complet 2020, 644 Seiten €[D] 128,- ISBN 978-3-8233-8463-2 <?page no="271"?> Band 224 Michael Taormina Amphion Orator How the Royal Odes of François de Malherbe Reimagine the French Nation 2021, 315 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-8233-8464-9 Band 225 David D. Reitsam La Querelle d’Homère dans la presse des Lumières L’exemple du Nouveau Mercure galant 2021, 472 Seiten €[D] 88,- ISBN 978-3-8233-8479-3 Band 226 Michael Call (éd.) Enchantement et désillusion en France au XVII e siècle Articles sélectionnés du 49 e Colloque de la North American Society for Seventeenth- Century French Literature . Salt Lake City, 16-18 mai 2019 2021, 175 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-8520-2 Band 227 Claudine Nédelec / Marine Roussillon (éds.) Frontières Expériences et représentations dans la France du XVII e siècle Articles issus de communications présentées lors du 16 ème colloque international du Centre International de Rencontres sur le XVII e siècle (CIR 17). Université d’Artois, 19-22 mai 2021 2023, 507 Seiten €[D] 88,- ISBN 978-3-381-10141-2 Band 228 Bernard J. Bourque Guillaume Colletet. Cyminde ou les deux victimes (1642) Seule pièce de théâtre à auteur unique du poète. Éditée et commentée par Bernard J. Bourque 2022, 154 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-8233-8559-2 Band 229 Christopher Gossip Claude Boyer: Le Comte d‘Essex. Tragédie édité par Christopher Gossip 2024, 113 Seiten €[D] 49,- ISBN 978-3-381-11371-2 Band 230 Guillaume Peureux / Delphine Reguig (éds.) La langue à l’épreuve La poésie française entre Malherbe et Boileau. Études réunies et éditées par Delphine Reguig et Guillaume Peureux 2024, 324 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-381-11711-6 Band 231 Bernard J. Bourque (éds.) Isaac de Benserade. Théâtre complet 2024, 532 Seiten €[D] 128,- ISBN 978-3-381-13261-4 Band 232 Philippe Hourcade (éds.) Jean-François Regnard, Le Joueur, Comédie suivi de La Désolation des joueuses, Comédie de Florent Carton Dancourt Édition présentée et commentée par Philippe Hourcade 2025, 194 Seiten €[D] 58,- ISBN 978-3-381-14331-3 Band 233 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea (éds.) Textes et corps sous le scalpel Pratiques de la mutilation dans la première modernité (1500-1800) 2025, 268 Seiten €[D] 78,- ISBN 978-3-381-14851-6 <?page no="272"?> www.narr.de ISBN 978-3-381-14851-6 Ce volume collectif propose une analyse de la mutilation comme pratique à la fois corporelle et textuelle à l’aube de l’époque moderne. En croisant les approches des disability studies, des gender studies et des medical humanities, il offre une contribution majeure à l’histoire culturelle du corps mutilé, envisagé comme un objet discursif, politique et sémiotique. La mutilation - qu’elle soit physique, symbolique ou scripturale - structure les rapports de pouvoir, redéfinit les normes corporelles et reconfigure les pratiques d’écriture et de censure. En pensant les corps et les textes comme des entités à la fois vulnérables et productives, les 14 contributions interdisciplinaires de ce livre ouvrent des perspectives nouvelles pour une histoire culturelle attentive aux marginalités, aux traces de la violence faite aux femmes et aux stratégies de réécriture et de défiguration des textes. BIBLIO 17 Suppléments aux Papers on French Seventeenth Century Literature Directeur de la publication: Rainer Zaiser 233 Dembruk / Maira / Manea (éds.) Textes et corps sous le scalpel BIBLIO 17 Sofina Dembruk / Daniele Maira / Ioana Manea (éds.) Textes et corps sous le scalpel Pratiques de la mutilation dans la première modernité (1500-1800)