Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2024-0003
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2024
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Danse cosmique et économies du vivant
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Célestin Monga
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Danse cosmique et économies du vivant Célestin Monga Harvard University 1. Introduction Sept messages en code morse étaient arrivés au poste de de télégraphie sans fil (TSF) du Titanic entre le 12 et le 14 avril 1912 lors de sa traversée inaugurale de Southampton (Royaume-Uni) à New York (États-Unis). Ces messages prove‐ naient de différents cargos ayant navigué dans les eaux de l’Atlantique nord ces jours-là. Ils alertaient l’équipage du grand paquebot de l’existence de dangereux grands blocs de glace dans la zone que le navire allait traverser sur le chemin de l’Amérique. Le capitaine Edward John Smith, commandant de bord expérimenté du Titanic, fier et flegmatique, avait ignoré ces alertes : il n’avait pas réduit la vitesse de son vaisseau pour l’adapter aux conditions atmosphériques qui prévalaient. D’ailleurs, parmi ses 2.240 passagers et membres de l’équipage à bord, il y avait J. Bruce Ismay, le président de la société White Star, propriétaire du Titanic, qui lui demandait au contraire d’accélérer la vitesse du navire pour lui permettre d’honorer un rendez-vous d’affaires prévu à New York. Le paquebot voguait donc allégrement dans des eaux bleues et calmes, transportant aussi à son bord de nombreux millionnaires qui avaient déboursé chacun 4.350 de dollars pour leur billet de première classe (équivalent de plus de 50.000 dollars actuels). De plus, il n’y avait rien à craindre : l’invention de la TSF au début du XX e siècle avait révolutionné la sécurité maritime car les grands navires recevaient et envoyaient des messages partout, même depuis le milieu de l’océan. Le Titanic, le plus grand, le plus puissant et le plus moderne des paquebots de son époque, disposait de postes émetteurs-récepteurs. Il n’était pas une Arche de Noé construite pour sauver l’espèce humaine d’un quelconque déluge, mais un bout de Nirvana sur les mers : ses passagers les plus fortunés disposaient de cabines de luxe au centre du navire (là où le bruit des machines était le moins audible). Ils avaient à leur disposition des installations sportives - une piscine, un court de squash, un gymnase - des cafés, des restaurants, des musiciens et virtuoses inspirés pour les distraire, les inspirer et les détendre. Ils Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 pouvaient aussi se prélasser sur le pont, jouer en plein air ou faire des parties de carte dans le fumoir. Rien à craindre ? Pas sûr. Car même lorsqu’elle est sophistiquée et avancée, la technologie se trompe parfois. Le soir du 14 avril, le poste TSF du Titanic était tombé en panne. Les deux techniciens responsables de ce travail avaient passé la nuit à le réparer. Mais ces deux opérateurs TSF assignés à plein temps à bord du Titanic pour cette fonction essentielle ne disposaient pas des mêmes contrats que les autres employés. Motif : dans son désir de minimiser ses coûts, la société White Star Line, propriétaire de ce paquebot mythique, ne les avait pas recrutés comme membres de son personnel. Ils étaient considérés comme sous-traitants de la société privée Marconi, du nom du créateur des postes de TSF. Leur responsabilité principale sur le Titanic était de travailler en priorité sur les messages concernant la navigation, mais ils devaient aussi transmettre les télégrammes des passagers sous forme de service payant. Or, ils tiraient l’essentiel de leurs maigres revenus de ce service non-prioritaire. Car les riches passagers du Titanic ne se privaient pas d’envoyer messages privés à leurs familles, collaborateurs et associés en Amérique et en Europe. Les conséquences de ce statut différencié entre les employés du Titanic ont été silencieusement dramatiques. Lorsque l’appareil TSF du Titanic est redevenu opérationnel le 15 avril, de nombreux messages reçus de l’extérieur s’y étaient accumulés. Et plusieurs passagers de première classe sur le navire avaient eux aussi remis aux opérateurs TSF des requêtes urgentes destinées à des clients et aux membres de leurs familles en Amérique et en Angleterre. Toute cette journée-là et une bonne partie de la soirée, les deux télégraphistes avaient essayé de décanter le flot de messages et de rattraper leur retard, mais en donnant naturellement la priorité aux services privés dont ils tiraient leur rémunération. Comment le leur reprocher-? Ayant donné la priorité au déchiffrage des messages reçus et destinés à divers passagers fortunés du paquebot, et à ceux initiés par ceux-ci et devant être transmis à travers le monde, ils avaient négligé des câbles importants dans le poste de TSF. Dont ceux signalant la présence de dangereux bancs de glace dans la zone où naviguait le mythique paquebot. À 21 h 40 ce soir-là, un message arrivé d’un cargo signalait la présence d’un iceberg sur la trajectoire exacte du Titanic et en indiquait la position précise. Mais à cet instant, l’un des opérateurs se reposait, épuisé de fatigue, et son collègue est débordé. Le message n’a même jamais été transmis au capitaine Edward John Smith. Deux heures plus tard, ce fut la collision, puis moins de deux heures et demie plus tard, le naufrage et la catastrophe. 32 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 1 Voir par exemple Piouffre (2018), Géniès et Huser (1999) et Delage (2022). 2 Le 25 septembre 2015, l’ONU a adopté le Programme de développement durable à l’horizon 2030, qui définit 17 objectifs de développement durable à atteindre « pour parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous. Ils répondent aux défis Pendant que le Titanic s’enfonçait rapidement au fond de l’eau ténébreuse de l’océan et que la nuit engloutissait de nombreuses vies, les musiciens avaient reçu ordre de continuer à jouer de belles mélodies pour ne pas affoler les passagers survivants et débarqués sur des canots en quantité insuffisante. Ce naufrage avait causé la mort d’environ 1.500 personnes, dont J. Bruce Ismay luimême, le président de la société White Star et l’imperturbable capitaine Edward John Smith. Quelques années après cette tragédie, une enquête menée par une commis‐ sion sénatoriale américaine avait souligné la responsabilité du commandant de bord dans le drame. Le sénateur du Michigan William Alden Smith, président de cette commission, a accusé le capitaine Smith d’« indifférence au danger », et que ce fut « l’une des causes directes de cette tragédie inutile ». Les enquêteurs ont reconnu cependant au capitaine Smith le mérite d’avoir eu « une attitude virile et une tendre sollicitude pour la sécurité des femmes et des jeunes enfants, et d’avoir été “prêt à mourir”-» … Plus d’un siècle après cette tragédie, les historiens et les chercheurs exploitent les nouvelles technologies pour explorer la courte épopée de ce géant des mers que ses fabricants avaient qualifié d’insubmersible. Un désastre de la dimension du naufrage du Titanic ne saurait être attribué à un facteur unique. Mais certaines anecdotes de ce naufrage 1 révèlent des postures intellectuelles, des engouements coupables, des certitudes égoïstes et des choix discriminatoires ayant des conséquences monstrueuses et qui offrent des métaphores utiles à la réflexion contemporaine sur l’économie du vivant. Le différentiel de traitement entre les employés a créé un système pervers d’incitations obligeant les techniciens du TSF à effectuer en priorité les travaux dont ils tiraient leurs revenus - et, sans le savoir, à mettre en grand danger toutes les vies humaines sur ce paquebot. Les choix discriminatoires de la société White Star Line, probablement dictés par le désir aveugle de maximisation du profit, aura coûté particulièrement cher, faisant d’elle-même une victime de la catastrophe. La quête mondiale d’un « développement durable » engagée solennellement par la communauté internationale depuis 1992 et consignée dans les objectifs de développement durable adoptés par l’Organisation des Nations unies (ONU) en 2015 2 évoque parfois la démarche autodestructrice des gestionnaires de la Danse cosmique et économies du vivant 33 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 mondiaux auxquels nous sommes confrontés, notamment ceux liés à la pauvreté, aux inégalités, au climat, à la dégradation de l’environnement, à la prospérité, à la paix et à la justice. Les objectifs sont interconnectés et, pour ne laisser personne de côté, il est important d’atteindre chacun d’entre eux, et chacune de leurs cibles, d’ici à 2030. » htt ps: / / www.un.org/ sustainabledevelopment/ fr/ objectifs-de-developpement-durable/ société White Star Line. En effet, cette noble vision qui ambitionne de «-réparer la Terre », petite planète dans un univers balloté entre entropie et évolution, s’accommode trop souvent d’un différentiel de traitement entre les nations industrialisées et influentes ayant accumulé leurs richesses et leurs pouvoirs universels au travers de politiques d’exploitation et de destruction de la Terre, et les nations exploitées et fragiles auxquelles elles interdisent d’emprunter les chemins qui les ont conduites à la prospérité et à la puissance. En choisissant de mener une politique de deux poids-deux mesures dans la protection de l’environnement et d’ignorer les mises en garde et les graves risques qu’une telle approche discriminatoire fait peser sur les pays à faible revenu, la communauté internationale - perçue comme un club sélect de pays occidentaux et leurs alliés - place la planète dans une situation comparable à celle du Titanic : embarqués vers le même destin planétaire, le désastre environnemental annoncé ne respectera pas les frontières et ne fera pas de distinction entre les pays du Nord et ceux du Sud. Cet article examine la nouvelle économie du vivant promue par les nations industrialisées et par certains activistes de la société civile internationale, et qui souligne les méfaits du changement climatique et ambitionne de créer un monde mieux vivable pour plus longtemps par une rigoureuse protection de l’environnement. L’article rappelle d’abord le conflit des temporalités entre le temps long des planètes et des étoiles et leur finitude inéluctable soulignée par les lois de la physique, et le temps court du monde et de l’existence humaine. Ensuite, il examine les solutions erronées et déséquilibrées imposées par les nations industrialisées au reste de l’humanité - des réponses exotiques à la crise du climat et arbitrages impossibles. Enfin, l’article conclut par une brève réflexion sur ce qui apparait comme une sorte de syndrome du Titanic, à savoir une danse cosmique à l’échelle humaine dans laquelle les rêves d’une économie du vivant achoppent sur les actions des partisans de l’économie de la mort. 2 Lois du cosmos-: chronique d’une mort annoncée L’histoire cosmique du vivant s’énonce généralement en commençant par le Big Bang d’il y a environ 13,8 milliards d’années, même si la planète Terre ne date que de 4,53 milliards d’années (plus ou moins environ 50 millions d’années 34 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 3 La théorie générale de la relativité explique les critères et le rythme de l’expansion croissante de l’univers. Einstein lui-même pensait que l’univers était une construction statique et immuable. Mais c’est le physicien anglais Arthur Eddington qui, en travail‐ lant sur le mouvement et la structure des étoiles, avait découvert les implications radicales du travail d’Einstein - notamment l’expansion continue de l’univers. Et c’est au prêtre catholique et physicien belge Lemaître (1946) que l’on doit l’application des travaux d’Einstein, en sens inverse de « la flèche du temps », pour imaginer un univers qui se rétrécit progressivement vers le passé pour aboutir à l’idée d’un atome initial («- the privemal atom- ») d’où tout aurait commencé avec le Big Bang. (Singh 2005). Cette très vieille histoire est désormais mieux connue, de même que la trajectoire implacable du monde dont la taille et la multitude vont bien plus loin que l’imagination humaine. La théorie spéciale de la relativité proposée par Albert Einstein à partir de 1905 a établi les bases actuelles de l’analyse de l’espace, du temps, de la matière et de l’énergie, et bouleversé aussi les sciences du vivant. En expliquant la gravité, l’évolution et l’expansion continuelle de l’univers à des échelles que l’esprit humain ne peut pas percevoir directement, Einstein a exposé le scénario du grand film sur la biographie des planètes, des étoiles comme le soleil, des galaxies, des astéroïdes et des comètes et permis d’utiliser les outils mathématiques pour se projeter aussi bien dans le passé que dans l’avenir. 3 La physique théorique et les mathématiques ont ainsi pu établir avec une certitude macabre que, sur la très longue durée, la vie sur terre - tout comme le destin des autres paquets de particules aléatoires qui constituent l’être humain, l’au-delà, les planètes et les astres - est fatalement limitée (Greene 2020). Laissant même de côté l’hypothèse de l’autodestruction de l’humanité à cause de ses propres décisions et qu’elle soit donc éliminée de la planète Terre qui pourrait lui survivre, celle-ci devrait encore faire partie de l’univers pendant environ 5 milliards d’années au maximum. Car d’ici là, le soleil aura grossi de plus de 200 fois sa taille actuelle et implosé en absorbant Mercure et Vénus et peut-être la Terre - si notre planète survit à ce choc (avec ou sans ses habitants), elle tournera longtemps dans le cosmos à la suite de son soleil mort. Car du point de vue de la physique, le soleil (et toute autre étoile au-delà du système solaire) n’est qu’une énorme boule de gaz et la terre un grand amas de roches. S’interroger sur la question du vivant requiert d’abord de commencer par cette première macro-perspective d’analyse et une temporalité. À l’échelle de l’univers, la science observe un double processus de forces contradictoires mais qui évolue fatalement vers le chaos. Car les lois de la physique montrent que d’un côté, le vivant est constamment sujet à l’entropie, définie comme la tendance inexorable à un accroissement du désordre en tout lieu et en tout système. Ceci Danse cosmique et économies du vivant 35 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 est vrai aussi bien dans la vie quotidienne dans le cadre d’une existence humaine, d’un foyer, d’une entreprise, que d’un pays ou du cosmos tout entier. D’un autre côté, il y a le processus de l’évolution, qui opère en sens contraire : depuis les travaux de Charles Darwin, l’espèce humaine est consciente des savoirs qu’elle accumule naturellement et parfois instinctivement (comme tous les systèmes vivants) et qui lui permettent de toujours mieux s’adapter à son environnement pour survivre. Plus étonnant encore : le processus de sélection naturelle s’observe désormais bien au-delà des espèces vivantes, puisque les molécules reproduisant des copies d’elles-mêmes (ADN) parviennent aussi à s’améliorer en évoluant d’une génération à l’autre en suivant le même procédé. Elles se battent ainsi contre d’autres molécules et leur prennent des matériaux et caractéristiques qui les renforcent et les améliorent au fil des générations (c’est « le combat moléculaire » selon Greene 2020, 2024). La démographie mo‐ léculaire résultant de cette sélection naturelle permanente trace une trajectoire rigoureusement ordonnée de l’évolution. Vue de la perspective de la grande confrontation (la « double danse » cos‐ mique de l’éternité) entre entropie et évolution, la question du vivant est presque dérisoire. Car si les quelque 8 milliards de terriens sur une minuscule planète nommée Terre ne représentent qu’une entité infinitésimalement minuscule dans l’univers, et si cette planète elle-même n’est qu’un banal et microscopique tas de roches à la durée provisoire dans un espace-temps et que les lois mathématiques et de la physique identifient comme un obscur battement de paupière à l’échelle de l’éternité, alors toutes les batailles pour « sauver l’environnement » ou pour rendre les systèmes de production plus « durables » apparaissent comme des fantaisies aléatoires de l’arrogant esprit humain. Ce qui, aux petits yeux des hommes, paraît être une course folle vers l’insoutenable et requiert donc des politiques correctives pour protéger le vivant, est en réalité un grand ballet cosmique des étoiles et des planètes, systématiquement orchestré par les lois de l’entropie et de l’évolution. Dans un tel macrocontexte, la quête du sens est une frivolité de l’espèce humaine, une chimère de pleureuses et au mieux, un exercice en naïveté. Ce d’autant que le temps - ce « grand sculpteur » selon Yourcenar (1983) - n’est pas l’allié du vivant. Car même en acceptant l’hypothèse (de plus en plus débattue en science) selon laquelle le commencement du monde et de ses univers - dont la minuscule planète Terre - date du Big Bang, l’on ne saurait rejeter l’idée selon laquelle le changement, l’évolution et donc « le temps » sont produits dans l’univers bien avant l’apparition du vivant. N’ayant donc pas été inventé par l’homme, le temps se révèle n’être qu’un langage nous permettant de désigner des changements observables, et de les mesurer de façon souvent 36 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 imparfaite. “Avec le temps, tout ce qui est vivant mourra. Sur Terre, pendant plus de trois milliards d’années, alors que les organismes plus ou moins complexes trouvaient leur place dans la hiérarchie des espèces, la vie a fleuri à l’ombre de la Grande Faucheuse […]. Si le déroulement d’une vie singulière est impossible à prévoir, son issue est courue d’avance. Cette fin chaque jour un peu plus proche, aussi inéluctable que le coucher du Soleil, seuls nous, les humains, semblons en avoir conscience.” (Greene, 2021, p.-15). À l’échelle des dynamiques du cosmos, le vivant est donc - scientifiquement parlant - une illusion provisoire. Mais laissons de côté la trajectoire macrosco‐ pique de l’univers. Après tout, la suspension d’incrédulité - décision délibérée d’ignorer sa pensée critique - que l’on s’impose au cinéma afin d’apprécier une histoire romanesque ou un film est aussi nécessaire pour penser le vivant par-delà les logiques implacables et mortifères que les sciences garantissent à l’espèce humaine et aux planètes. Quittons donc le grand cosmos, ses galaxies, ses astres et ses planètes où le vivant n’existe que très provisoirement. Ignorons les savoirs des sciences et des mathématiques. Limitons-nous à cette Terre qui nous habite et que nous croyons habiter. Focalisons-nous sur l’infime partie de l’espace-temps qui nous obsède et que l’espèce humaine peut appréhender, expérimenter et influencer. Ce deuxième niveau de perspective d’analyse, circonscrit aux dynamiques et à la seule trajectoire de la planète Terre, est tout aussi préoccupant. Au cœur du problème se trouve le changement climatique, défini par l’Organisation des Nations unies (ONU) comme étant les variations à long terme des températures et des conditions météorologiques dans le monde et « la question déterminante de notre époque ». Ces changements menacent le vivant et interpellent donc la conscience humaine. Ils proviennent soit de phénomènes naturels décrits par les lois de la physique (phénomènes dus à des modifications de l’activité solaire ou à de grandes éruptions volcaniques), soit, depuis le dix-neuvième siècle, des activités humaines, principalement en raison de l’utilisation de combustibles fossiles tels que le charbon, le pétrole et le gaz (GIEC 2021). Celleci entraîne l’émission de gaz à effet de serre qui agissent comme une couverture enveloppant la Terre, emprisonnant la chaleur du soleil et augmentant les températures. Quelque deux siècles de combustion de matières fossiles et d’une exploitation disproportionnée de l’énergie et des sols au profit des pays riches et puissants a entraîné une élévation de la température par rapport à la période préindustrielle. Ceci a provoqué une augmentation de la fréquence et de l’intensité des phéno‐ mènes météorologiques extrêmes ayant des conséquences dévastatrices pour les écosystèmes et les populations des régions anciennement colonisées du monde Danse cosmique et économies du vivant 37 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 et demeurant les plus vulnérables. L’intensification des vagues de chaleur et des précipitations abondantes ont des effets sur la production agricole et alimentaire et élèvent le niveau des mers, ce qui augmente les risques d’inondations. Au final, ces phénomènes météorologiques extrêmes menacent la santé humaine et aggravent l’insécurité alimentaire, l’approvisionnement en eau, le chômage et le sous-emploi, et le mal-être. En Afrique notamment où les conséquences économiques de plusieurs siècles de domination sont désormais traçables (Nunn 2008), se perpétuent et se reproduisent par les élites dont l’imaginaire demeure prisonnier des schémas intellectuels coloniaux, des générations entières de jeunes sont piégés par les conséquences du changement climatique et de la gouvernance du dénuement. N’ayant pas d’opportunité de survie dans des pays enfermés dans la stagnation économique, beaucoup de ces jeunes croient trouver dans l’émigration clandestine vers l’Europe le seul horizon possible à leurs aspirations. Le film de Mati Diop Atlantique (2019) et l’ouvrage de Dubuis (2019) offrent des témoignages saisissants des défis existentiels que pose l’échec des systèmes économiques pressurisés par les changements climatiques. Même ramené à l’espace limité de la planète Terre et à la temporalité que l’humain peut expérimenter directement dans son quotidien, le défi du vivant demeure donc intimidant. Comme de nombreux créateurs, plusieurs écrivains ont d’ailleurs analysé avec subtilité la problématique des transformations climatiques et environnementales suscitées par l’homme lui-même dans son insatiable besoin d’élargir son champ et sa qualité de vie, mais aboutissant souvent à des paradoxes qui soulignent l’impossibilité d’effectuer des choix optimaux et qui invalident les logiques d’une modernité industrielle sans fin. Cas par exemple de Steinbeck (1958) qui raconte l’histoire d’une famille de fermiers américains chassés de leur terre pendant la Grande Dépression. Suite à de dures périodes de sécheresse et la mécanisation progressive du travail nécessitant des investissements coûteux au-dessus des moyens des petits propriétaires endettés, des milliers d’agriculteurs victimes du faible rendement de leurs terres et ne disposant pas des moyens d’investir dans les nouvelles technologies, doivent aller chercher fortune ailleurs pour tenter de survivre. Le destin qui les attend dans le nouvel eldorado californien est surtout la mort sociale, car ils deviennent souvent les victimes d’une économie du vivant qui est en réalité une chronique de la déshumanisation et de l’extinction. Cas plus récemment de Mbue (2021), dont l’histoire est en réalité celle d’une économie de la mort. Le thème général du roman de Mbue est familier : c’est le combat de David contre Goliath, qui oppose souvent de puissantes sociétés multinationales aux communautés locales pauvres du monde entier sur les conséquences des industries extractives intensives. Heureusement, Mbue 38 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 4 Source : ONU, https: / / www.un.org/ sustainabledevelopment/ fr/ development-agenda/ captive le lecteur non seulement par sa technique de narration et son sens cinématographique du dialogue, mais aussi en apportant à ce vieux thème de nouvelles idées, nuances, contradictions et la richesse de la vie réelle. Le roman est parsemé de thèmes économiques contemporains tels que l’idéal de gouver‐ nance efficace dans un monde globalisé, l’éthique des affaires à une époque où la valeur économique se limite aux calculs de retour sur investissement, la dépendance à l’égard des ressources naturelles extractives de nombreux pays dits pauvres, la corruption comme moteur social, le bien-être collectif dans des communautés écrasées par la souffrance, la permanence des conflits et la prépondérance des incitations à adopter des stratégies radicales. Face à la certitude d’une mort prochaine, l’économie du vivant apparaît ainsi comme une chimère dangereuse… 3 Economies du vivant et économies de la mort À l’échelle infinitésimale de la vie humaine, les vérités de la physique et des mathématiques sur le temps long semblent oniriques. Paradoxe et magie de la science qui réduit les rêves les plus grandioses des hommes en de petites représentations caricaturales d’un monde dont les contours et les transforma‐ tions réelles échappent à leur imaginaire. Dans le contexte microscopique du temps humain, la communauté internationale - ou plutôt ses institutions comme l’ONU dont la plus haute instance de décision est un Conseil de sécurité constitué de 5 États membres seulement sur ses 193 - a choisi d’essayer de donner un supplément de vie sinon d’âme à la planète Terre en adoptant le principe du développement durable. Il est défini comme étant-: un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ; [qui] appelle des actions concertées pour construire, pour les individus et pour la planète, un monde durable et résilient, où chacun a sa place ; [qui doit] concilier trois éléments de base, qui sont interdépendants et tous indispensables au bien-être des individus et des sociétés : la croissance économique, l’inclusion sociale et la protection de l’environnement. [Il] passe obli‐ gatoirement par l’élimination de la pauvreté sous toutes ses formes et dans toutes ses dimensions. Il faut à cet effet promouvoir une croissance économique durable, équitable et qui profite à tous, créer davantage de possibilités pour tous, réduire les inégalités, améliorer les conditions de vie de base, favoriser un développement social équitable et l’inclusion et promouvoir une gestion intégrée et durable des ressources naturelles. 4 Danse cosmique et économies du vivant 39 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 Cette feuille de route se justifie par des éléments objectifs d’un diagnostic terrifiant sur l’insoutenabilité du monde, diagnostic bien documenté par les experts du GIEC : la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère est directement liée à la température globale moyenne sur la Terre ; depuis bientôt deux siècles, la concentration des gaz à effet de serre a augmenté de façon constante, de même que les moyennes de température mondiales ; et le gaz à effet de serre le plus abondant est le dioxyde de carbone (CO2), largement produit de la combustion d’énergies fossiles (GIEC 2021). Quel que soit le différentiel de responsabilité climatique entre les nations, elles sont toutes désormais vulnérables (à des degrés divers) et comptables des méfaits du réchauffement. La hausse des températures et les graves perturbations qu’elle implique ne se limitent pas aux frontières géographiques. La transition climatique et la protection environnementale sont des sources d’avantages compétitifs dans l’économie mondiale. Comme l’observe Lebdioui (2024), les nations doivent s’adapter aux nouvelles dynamiques de transformation struc‐ turelle verte et de politique industrielle. Mais la mise en œuvre de la feuille de route pour y parvenir requiert une véritable reconnaissance des responsabilités historiques des pays du Nord dans la crise actuelle et le rejet de l’égoïsme consistant à imposer des camisoles de force à des nations du Sud ne disposant pas des ressources financières pour établir les bases de leur développement économique. Malheureusement, dans un monde qui promeut des « objectifs de développement durables » et « la prospérité pour tous », la réalité des politiques publiques et des grandes décisions internationales évoque plutôt un nouveau « syndrome du Titanic », où la discrimination et le mépris des préoccupations des pays à faible revenu poussent la planète vers un naufrage. Transition climatique-: impossibles arbitrages La feuille de route de l’humanité dans son ambition d’élaborer une économie du vivant est consignée dans divers traités internationaux destinés à limiter le réchauffement de la Terre et renforcer les mesures d’adaptation aux change‐ ments climatiques d’origine humaine. « Par exemple, écrit le GIEC, l’accès à une énergie et à des technologies propres peut améliorer la santé, en particulier celle des femmes et des enfants. Les systèmes d’électrification à faible émission de carbone, la marche, le vélo et les transports publics peuvent améliorer la qualité de l’air, la santé, les possibilités d’emploi et l’équité. Les avantages économiques pour la santé des personnes découlant des seules améliorations de la qualité de l’air seraient à peu près équivalents, voire supérieurs, aux coûts de réduction ou d’évitement des émissions. » (GIEC 2021) Un élégant agenda de survie donc 40 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 pour l’espèce humaine, une nouvelle économie du vivant supposée donner un véritable contenu éthique à l’ambition de développement. Mais il y a quelques problèmes. D’abord, les pays dits riches, qui sont pourtant les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre par habitant, refusent de reconnaître leur responsabilité et leur culpabilité dans le fait que les pays à faible revenu subissent les conséquences de leur industrialisation polluante et désor‐ donnée : les politiques publiques mises en œuvre par les pays politiquement et militairement dominants causent de sérieux dégâts - souvent irréparables - dans des régions du sud de la planète, qui enregistrent les niveaux les plus élevés d’événements météorologiques extrêmes tels que les inondations, les incendies, les ouragans, les sécheresses et les catastrophes naturelles, avec des conséquences négatives sur l’agriculture, le logement et les moyens de subsistance. La mort frappe donc régulièrement et depuis plusieurs siècles de vastes communautés défavorisées, exploitées et exsangues dans les pays du Sud, et maintenues sous le joug d’un esclavagisme politique consistant à leur imposer des objectifs de politiques publiques, des limites de financement, et souvent des leaders illégitimes auxquels des armes sont fournies et un soutien militaire et diplomatique sans faille est accordé tant qu’ils servent les intérêts d’un Occident anxieux, fiévreux et replié sur ses vieux réflexes coloniaux de contrôle du monde sous la pression et la concurrence de puissances comme la Russie ou la Chine (elles-aussi lancées à l’assaut de territoires du Sud où frustrations et colères offrent des opportunités d’affaires et de positionnement stratégique - Monga 2012-; Bergsten 2022-; Rudd 2022). Malgré donc la noblesse de l’ambition d’une économie globale du vivant pro‐ clamée à travers les Nations unies, le nouveau discours international (pourtant fondé sur des préoccupations scientifiques avérées et des risques réels) s’élabore ainsi dans des cercles fermés où se prennent les grandes décisions internatio‐ nales : le Conseil de sécurité de l’ONU ; le groupe des sept pays autoproclamés « les plus industrialisés » du monde ; les conseils d’administrations des institu‐ tions de Bretton Woods (Fonds monétaire international et Banque mondiale) ; et même des banques de développement du Sud comme la Banque inter-américaine de développement, la Banque africaine de développement et la Banque asiatique de développement dont les actionnaires les plus influents demeurent les pays du G7. Cette démarche discriminatoire qui vise à essayer de maintenir certaines régions de la planète hors de l’avenir du monde est pourtant vaine : la bipolarité de la Guerre froide dont l’Occident croyait avoir tiré le meilleur profit avec la chute du Mur de Berlin en 1989 avec l’annonce quasi « officielle » de la fin de l’Histoire (Fukuyama 2009) a été remplacée par une multipolarité ; la Chine Danse cosmique et économies du vivant 41 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 est en passe de devenir la plus grande économie de la planète (IMF 2020) ; les économies dites émergentes sont aujourd’hui les principales contributrices à la croissance mondiale ; et de nouveaux acteurs publics (banque de développement, fonds souverains) et privés (fonds de pension, fondations et investisseurs privés) dominent le champ du développement international. Par ailleurs, les grands problèmes auxquels la planète est confrontée - le changement climatique luimême, les migrations désordonnées, la sécurité etc. - requièrent une véritable coopération avec ces nations souvent traitées dédaigneusement dans les affaires internationales. Ensuite, sous l’égide supposée de l’ONU, la communauté dite internationale a formulé une économie du vivant reflétant une vision globale de réduction et de sortie collective des énergies fossiles. Mise à jour annuellement lors des COP (conférence des Parties, organe décisionnel suprême de la Convention de l’ONU sur le changement climatique), elle inclut le déploiement des énergies renouvelables, l’amélioration de l’efficacité énergétique et la réorientation des flux financiers vers les actions en faveur d’une économie mondiale neutre en carbone. Pourtant, à la pratique, cette vision ne semble pas s’appliquer aux nations politiquement influentes sur la scène mondiale : depuis 1971, les États- Unis, la Russie et l’Arabie saoudite sont les trois principaux producteurs de pétrole brut dans le monde et leurs capacités continuent de s’accroître. En 2023, ces trois pays ont produit 40 pour cent du pétrole brut mondial - et leurs leaders politiques s’enorgueillissent, ne manquant pas de célébrer publiquement cette performance qu’ils considèrent comme signe d’indépendance économique et de souveraineté politique et stratégique. Dans le même temps, lorsque l’Ouganda, le Sénégal ou une autre « petite » nation d’Afrique où plus de la moitié de la population n’a toujours pas accès à l’électricité et vit en-dessous du seuil raisonnable de pauvreté découvre du pétrole et envisage de l’exploiter pour financer les infrastructures et les services publics, le couperet tombe immédiatement : ils sont accusés de perpétuer le réchauffement de la planète. Des actions sont même parfois engagées en justice dans les pays dits avancés pour tenter d’arrêter ces projets - minuscules en comparaison à ceux que mènent les pays influents - et des décisions politiques sont prises dans diverses instances pour sanctionner ces récalcitrants-pollueursde-la-planète que sont l’Ouganda et les autres nations africaines-! Comme quoi les nobles objectifs de transition climatique à l’échelle planétaire et la nouvelle économie du vivant prônée sur les grandes tribunes du monde ne s’adressent pas à l’ensemble du monde. Ce d’autant que la discussion de l’épineuse question du financement dont les pays du Sud auraient besoin pour 42 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 la mise en œuvre de cette transition se limite à des promesses de transferts de fonds et d’allégement réels de dette jamais tenues (Kozul-Wright2023). Décroissance et économie de la mort Plus préoccupant encore est l’étrange ambition de théoriser la décroissance comme socle intellectuel de la nouvelle économie du vivant. Le constat de départ fait l’objet d’un large consensus scientifique : la crise écologique qui secoue la planète est d’origine anthropique et se manifeste par les pollutions de l’air, de l’eau, des sols, la diminution de la diversité biologique et le réchauffement ; les équilibres naturels sont perturbés et les conditions de la vie sont hypothé‐ quées. Comme l’observe Harribey, « la simultanéité de cette crise écologique avec une crise sociale renforce le caractère inédit de la situation : chômage, précarisation de la force de travail, mise en concurrence des systèmes sociaux par la libéralisation des services publics et de la protection sociale, semblent bien résulter du nouveau régime d’accumulation à dominante financière qu’impulse le capitalisme aujourd’hui mondialisé.-» (2007, p.-20). En réponse à ces crises interreliées qu’ils attribuent à une croissance économique continue qui est injustifiable à leurs yeux, certains chercheurs proposent la décroissance. Cette idée est justifiée par de bons sentiments-: Les économies riches devraient abandonner l’objectif de croissance du produit intér‐ ieur brut (PIB), réduire les formes de production destructrices et inutiles afin de diminuer la consommation d’énergie et de matériaux, et axer l’activité économique sur la satisfaction des besoins et du bien-être de l’homme. Cette approche, qui a gagné du terrain ces dernières années, peut permettre une décarbonisation rapide et stopper la dégradation de l’environnement tout en améliorant les résultats sociaux. Elle libèrerait de l’énergie et des matériaux pour les pays à faible et moyen revenu dans lesquels la croissance peut encore être nécessaire au développement. La décroissance est une stratégie délibérée visant à stabiliser les économies et à atteindre des objectifs sociaux et écologiques, contrairement à la récession [ souvent associée à la croissance ], qui est chaotique et socialement déstabilisante et qui survient lorsque des économies dépendantes de la croissance ne parviennent pas à croître.-(Hickel et al. 2022). En dépit de la noblesse de ses intentions, l’idée de la décroissance est une dangereuse illusion : elle énonce une nouvelle économie de la mort fondée sur des idées erronées et sur des politiques publiques conçues en Occident et imposées sans évaluation réelle ni validation aux pays du Sud. Ceux qui adoptent cette posture intellectuelle oublient que l’amélioration de la qualité de la vie en Occident même depuis la révolution industrielle découle précisément de l’accroissement de la productivité et de la croissance économique. Sans elle, Danse cosmique et économies du vivant 43 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 aucune des nations considérées aujourd’hui comme étant riche n’aurait pu s’offrir le capital humain, les infrastructures, la technologie et les savoir-faire qui ont permis de réduire la pauvreté matérielle, de créer des emplois décents, d’augmenter l’espérance de vie, de construire des infrastructures de qualité qui permettent d’éduquer plus et mieux, de soigner un plus grand nombre, de faire des découvertes scientifiques primordiales, et d’élargir les horizons et les imaginaires de l’espèce humaine. Sans la croissance économique, les pays à faible revenu demeureraient hors du monde, sans jamais disposer des ressources indispensables pour construire elles aussi leurs économies ; car ils ne disposeraient jamais de moyens dont leurs États ont besoin pour financer l’éducation, la santé, la sécurité des biens et des personnes, les infrastructures etc. Sans l’amélioration radicale de la productivité, les paysannes qui travaillent dans des plantations arides avec une houe et parfois un enfant dans le dos, seraient condamnées à l’éternelle douleur qui les étreint depuis des millénaires. Certains théoriciens de la décroissance semblent le comprendre et suggèrent une approche différenciée : selon Hickel (2021) et Gräbner-Radkowitsch et Strunk (2023), la décroissance pourrait s’appliquer en priorité aux économies industrialisées, histoire de laisser un peu de marge et de temps aux pays à faible revenu du Sud. Or, il s’agirait là d’une double incongruité : la « suppression » de la croissance économique dans les nations du Nord y créerait de très graves problèmes macroéconomiques comme on peut s’en apercevoir pendant les récessions : baisses des recettes de l’État, chute des dépenses publiques, baisse des investissements, alourdissement brutal du chômage, ceci en même temps que des pressions inflationnistes suscitées par le décalage entre l’arrêt de la production et le maintien ou même l’accroissement plus de la demande. Cela déboucherait sur la multiplication des crises sociales dans ces pays-là et sur une dépression économique sur le plan mondial. La mise en œuvre des politiques économiques de décroissance dans les pays du Nord aurait aussi d’énormes conséquences négatives dans les pays du Sud. Ces derniers ont pour principal moteur de leur croissance économique le commerce international. Et leurs clients sont très largement les nations industrialisées. Sans la croissance aux Amériques, en Europe ou en Asie, il n’y aurait plus de marchés pour les matières premières, les produits manufacturés et miniers et les services commercialisables proposés par les pays du Sud. Les prix des exportations des nations à faible revenu s’effondreraient durablement, ce qui entrainerait un assèchement de leurs revenus et réserves de change et les rendrait incapables de financer les importations d’équipement et d’autres biens sophistiqués qu’ils ne peuvent pas encore produire localement. Ils n’auraient 44 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 plus les moyens de payer leurs dettes extérieures en devises et leurs États seraient confrontés à des chutes de revenus fiscaux et à des déficits publics insoutenables. Autrement dit, les effets de la décroissance ne sauraient se circonscrire dans la géographie limitée des nations industrialisées ; si elle est un jour adoptée par les nations industrialisées, elle causerait de graves dommages à l’échelon de la planète et y provoquerait des désastres économiques et sociaux aux proportions immesurables. Sous le prétexte donc de proposer une nouvelle économie du vivant, certains défenseurs de l’environnement prescrivent donc surtout une économie de la mort aux nations du Sud. La situation est d’autant plus préoccupante qu’une avidité aveugle et au‐ todestructrice semble consubstantielle à la forme de capitalisme dominant l’époque actuelle (Monga 2021). Car parallèlement aux tentatives intellectuelles de réduire les « petites » nations à des États-mendiants auxquelles l’on se contente de promettre des financements pour une transition climatique jamais amorcée, les nations industrialisées d’Occident et d’Orient se lancent allégre‐ ment dans une campagne parallèle de pillage des savoirs ancestraux accumulés mais non valorisés : la biopiraterie. En effet, les communautés humaines à travers le monde ont payé de lourds tributs pendant des millénaires pour produire, préserver et transmettre de génération en génération d’important stocks de connaissances sur la biodiversité, et n’hésitent pas à les partager avec les chercheurs, les touristes et les aventuriers qui leur rendent visite. Or, des institutions des pays du Nord et des firmes internationales collectent souvent ces savoirs qu’ils n’ont pas produits, les vernissent artificiellement avec leurs méthodes et leur donnent une grande valeur économique. Elles s’approprient ainsi indument des connaissances dérobées à des populations des nations du Sud et à des sociétés ne bénéficiant pas de la protection d’États et d’institutions solides, les font breveter aux États-Unis, en Europe ou en Asie, ceci sans le consentement des communautés d’où proviennent ces savoirs et sans partage des bénéfices réalisés grâce leur utilisation. Un exemple mis en avant par Fondation Danielle Mitterrand illustre cette «-marchandisation et privatisation du vivant-»-: Une entreprise pharmaceutique étasunienne envoie en Amazonie péruvienne un de ses représentants pour observer une communauté autochtone qui utilise traditionnel‐ lement une plante pour ses propriétés médicinales. Ce représentant rapporte des échantillons qu’il confie au laboratoire de son entreprise. Les chercheurs vont alors extraire le « principe actif », c’est-à-dire la molécule, de l’échantillon de plante qui possède les vertus thérapeutiques observées au sein de la communauté autochtone. À partir du produit élaboré par l’extraction de ce principe actif, l’entreprise dépose un brevet sur ce qu’elle considère être son « invention ». En clair, l’entreprise devient Danse cosmique et économies du vivant 45 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 5 Source : https: / / fondationdaniellemitterrand.org/ biopiraterie/ #: ~: text=La%20biopirate rie%20invite%20%C3%A0%20r%C3%A9fl%C3%A9chir,exploitation%20abusive%20et%20 l'injustice. propriétaire du médicament créé à partir d’une plante utilisée par une population autochtone depuis des décennies pour les mêmes propriétés. L’entreprise sera alors considérée comme l’inventeur des bénéfices de cette plante. Elle aura en réalité profité d’un savoir déjà existant, et sans en informer les détenteurs et encore moins partager les bénéfices réalisés. 5 Des questions cruelles se posent alors : qui a le droit de vivre en ces temps où la nécessité scientifiquement établie d’une transition climatique demeure cependant un slogan utilisé par certaines nations influentes pour maintenir leurs positions dominantes sur les marchés politiques, militaires, financiers et économiques du monde ? Qui dispose de la légitimité et du droit de décider des réponses à ces questions-là ? La force militaire, la domination du monde et le niveau du revenu par habitant constituent-ils seuls les critères de sélection des nations décideuses ? Comment organiser l’économie globale du vivant dans des régions du monde affamées et opprimées-(Monga 2017)-? Dans le contexte du temps humain, il semble encore possible d’atteindre l’objectif de l’Accord de Paris sur le Climat (2015) de limiter le réchauffement climatique à 2 °C tout en améliorant le niveau de vie dans le monde : la transition vers une économie verte pourrait alors stimuler l’innovation et la prospérité et énoncer une véritable économie du vivant à l’échelle de la planète, comme le suggère la commission CPLC (2017) présidée par Joseph Stiglitz et Nicholas Stern. À condition de sortir du diktat intellectuel qui prévaut actuellement sur les questions de protection de l’environnement, et de laisser aux nations du Sud la latitude et le temps dont elles ont besoin pour sauver la planète à leur rythme, sans «-mourir-» de pressions, de chantages et d’interdits. Or, l’avidité semble la valeur la mieux partagée. Elle aveugle et engloutit ceux-là mêmes qu’elle habite. Comme J. Bruce Ismay, le président de la société propriétaire du Titanic White Star qui, bien qu’étant lui-même passager sur le paquebot, avait fait pression sur le commandant de bord, le capitaine Edward John Smith, pour accélérer la vitesse du paquebot, alors même qu’il eut fallu la réduire. C’est aussi l’attitude des dirigeants du monde contemporains dont l’avidité et la propension à se focaliser sur ce qu’ils croient être les intérêts de leurs riches nations du Nord (au détriment de celles du Sud) les pousse à proclamer une solidarité de façade face aux défis climatiques, alors même qu’ils adoptent des décisions compromettantes pour l’indispensable solidarité du monde. 46 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 Il demeure cependant possible d’organiser une économie du vivant qui satisfasse les besoins essentiels du plus grand nombre de Terriens et permette d’éradiquer la pauvreté matérielle dans les régions du monde où l’oppression coloniale, l’asservissement postcolonial et l’acceptation du dégoût de soi (Monga 2016 ; Memmi 1985) ont créé de sérieux obstacles à la mise à jour des normes sociales et des mentalités. Pour cela, il faudrait que les élites dominantes qui imposent leurs visions étriquées et leurs décisions égoïstes dans des instances internationales supposées représenter toute la communauté humaine, recon‐ naissent les véritables déterminants de la prospérité et de la paix - ceux-là mêmes qui ont permis au fil des siècles aux pays dits riches d’améliorer la qualité de la vie sur leurs territoires. Mais l’ordre du monde semble désormais déterminé par l’ambition de « décroissance », une conception égoïste, étroite et erronée de l’économie verte, de la «-durabilité-» et de la «-soutenabilité-» des politiques publiques - conception qui se résume d’ailleurs trop souvent au contrôle des émissions de carbone dont les principaux responsables sont pourtant les pays influents (Lebdioui 2024). Déterminants de la prospérité Pendant 1 400 ans, le monde entier était pauvre. Le revenu par habitant dans les villes connues aujourd’hui sous les noms de Tombouctou, de Douala, de Londres, de Washington, de Mexico, de Berlin ou de Pékin, était quasiment identique et très faible. Certes, il y a toujours eu quelques personnes relativement aisées matériellement et même riches dans chacun de ces lieux (les classes dites aristocratiques), Mais la plupart des citoyens, partout dans le monde, étaient des gens matériellement pauvres. La qualité de vie était alors médiocre, même pour les riches : ils mouraient prématurément de maladies qu’une simple pilule ou un vaccin peut désormais prévenir, et leur espérance de vie était souvent aussi faible que celle des autres citoyens. Puis, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, il s’est produit un évé‐ nement dramatique qui a apporté la prospérité économique à certains endroits et a brusquement changé le cours de l’histoire de l’humanité : la Révolution Industrielle. Comment s’est-elle produite ? Cela a-t-il été le résultat du hasard ou et de l’aléatoire ? Pourquoi la prospérité (définie comme l’accroissement du niveau et de la qualité de vie d’un large nombre de personnes) a-t-elle eu lieu dans le monde occidental, alors que de nombreuses autres régions de la planète avaient déjà connu l’essor et la chute de grandes civilisations ? Certains pays du monde occidental ont-ils bénéficié d’une chance inouïe alors que ceux d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine étaient victimes d’une malédiction métaphysique et condamnés à une pauvreté éternelle ? Danse cosmique et économies du vivant 47 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 Les historiens de l’économie et les théoriciens du développement se sont efforcés d’expliquer le mystère de la révolution industrielle. Certains chercheurs ont suggéré qu’une combinaison de coûts énergétiques bon marché à l’époque et de salaires élevés a incité les hommes d’affaires à consacrer davantage de ressources à l’innovation technologique. D’autres ont mis en lumière les avantages de l’extraction des ressources coloniales ou les institutions sociales et politiques qui ont encouragé l’esprit d’entreprise. Ces arguments traditionnels sont tous crédibles mais insuffisants. La Révo‐ lution Industrielle a été essentiellement le résultat de nouvelles idées. Hommes et entreprises ont trouvé de nouvelles méthodes pour adapter la technologie, la rendre commercialement viable et augmenter la productivité. Car certaines grandes inventions étaient demeurées dans les tiroirs pendant des décennies. Il aura fallu des esprits novateurs et pratiques pour concevoir des institutions offrant des incitations et des conditions optimales pour permettre leur usage à grande échelle par les entreprises et les ménages. Cela a encouragé les acteurs du développement à essayer d’en tirer les bénéfices et à stimuler la croissance économique. John Maynard Keynes a eu la bonne intuition lorsqu’il a souligné l’importance des idées dans les toutes dernières pages de sa Théorie générale : « Les idées des économistes et des philosophes politiques, qu’elles soient justes ou fausses, sont plus puissantes qu’on ne le croit habituellement […] En vérité, le monde est essentiellement gouverné par les idées. Les esprits pratiques, qui se croient exempts de toute influence intellectuelle, sont presque toujours tributaires d’un économiste disparu.-» (1936). L’importance des bonnes idées et du stock de connaissances utiles dont chaque société a besoin ne saurait être sous-estimée. La prospérité est générée par le développement industriel, processus qui permet aux sociétés humaines de se transformer en déplaçant leurs ressources des secteurs à faible productivité aux secteurs à forte productivité. Les explications habituelles de cette dynamique se focalisent en général sur l’évolution du capital et des institutions. Or, le savoir et la connaissance sont les vrais déterminants des avancées sociales. Dans un monde où le capital (et notamment les surplus d’épargne à l’échelle planétaire) et la force de travail sont désormais très mobiles et en quantité abondante, la disponibilité du capital n’est pas la principale explication des différences économiques entre pays riches et pays pauvres ; la différence se trouve plutôt dans leur capacité à générer, emprunter ou utiliser les meilleures idées disponibles. L’argent et l’expertise ne sont donc plus de vraies contraintes pour les pays qui essaient de gravir l’échelle du développement, c’est le savoir-faire qui est 48 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 la perle rare. « Certes, une partie de l’accroissement de la productivité reflète l’impact de grandes découvertes, dit Joseph Stiglitz. Mais l’essentiel des gains de productivité provient de petits changements incrémentaux. La leçon : il est donc important de se concentrer sur la manière dont les sociétés “apprennent”, et sur ce qui peut promouvoir l’apprentissage - y compris comment apprendre à bien apprendre.-» La pauvreté n’est pas une malédiction. Si donc le principal déterminant de la prospérité est la capacité des nations et des peuples à intégrer des idées et des savoirs novateurs dans leurs stratégies de développement, il faudrait repenser les modes d’action des institutions chargées de produire la connaissance - l’école, l’université, les gouvernements, les organisations internationales, le secteur privé et la société civile. C’est une nouvelle encourageante pour les pays dits en développement, où les défis d’élaboration d’une économie du vivant se posent avec plus d’acuité qu’ailleurs. Dans un monde de plus en plus “globalisé” où le capital, le travail, la technologie et les idées sont très mobiles, il est possible pour des pays à faible revenu d’emprunter des idées pertinentes et des savoirs utiles auprès de pays plus avancés, de les améliorer et de les ajuster à leurs circonstances, pour les utiliser à moindre coût et enrichir ainsi leurs propres cadres analytiques et de politiques publiques. Mais à une condition essentielle : les mentalités doivent changer en Afrique pour commencer. Leur avantage comparatif ne réside donc peut-être pas uniquement dans leur capacité à fournir ou à aider à mobiliser des financements de plus en plus importants pour des États qui en ont urgemment besoin. Les entreprises et États dits pauvres attirent déjà par eux-mêmes de plus en plus de financements importants, avec parfois une importante fraction provenant d’investisseurs nationaux. Le principal obstacle à l’énonciation d’une économie du vivant en Afrique, en Asie du Sud et dans les régions d’Amérique latine à faible revenu par habitant est l’incapacité persistante des décideurs politiques et des agents économiques à rassembler, accumuler, analyser et appliquer les bonnes idées, les savoirs et les connaissances nécessaires pour améliorer la productivité et de réaliser la transformation structurelle. Les institutions internationales devraient donc recalibrer leur rôle et recentrer la quête du « développement » et de la prospérité sur la collecte, l’usage et la diffusion des idées, des savoirs et des connaissances susceptibles de stimuler l’éclosion d’une économie du vivant qui profite à toute la planète - pas seulement aux pays à revenu par habitant élevé. Danse cosmique et économies du vivant 49 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 4 Conclusion-: le syndrome du Titanic Dans le temps long de la physique, la planète Terre est destinée, comme toutes les autres, à sa mort par implosion du soleil. Mais à l’échelle du temps bien plus court qui lui reste sur la planète, l’espèce humaine dispose de connaissances et de savoirs suffisants pour organiser et gérer de façon optimale son parcours cosmique. Elle s’est fixé une feuille de route et des objectifs de développement durable qu’elle n’atteindra pas - du fait de ses propres choix. Victimes d’une sorte de syndrome du Titanic, les leaders de la communauté internationale optent constamment pour l’irréparable : les nobles ambitions de construction d’une économie du vivant assurant des conditions d’existence décentes à toutes les nations et à tous les peuples sont systématiquement transgressées par ceuxlà même qui édictent des objectifs en forme de slogans, et que seuls motivent en réalité des égoïsmes aveugles et des discriminations dangereuses. Par-delà les slogans, la nouvelle économie du vivant n’est souvent qu’une prescription de mort accélérée pour les populations du grand Sud global dont les élites politiques mondiales dénient l’humanité et la dignité. La danse cosmique à l’échelle humaine est trop souvent une danse macabre dans laquelle les rêves d’une économie du vivant achoppent sur les actions des partisans de l’économie de la mort. La question se pose alors : est-il donc possible de changer le monde ? Sérieusement ? L’être humain, espèce autoproclamée la plus « prospère » de l’histoire (Bregman 2020), est-il véritablement capable de convertir ses talents supposé‐ ment infinis et son ambition pour le bien en une recette largement partagée pour la paix sociale et la prospérité ? Serait-il un jour capable de définir un consensus mondial sur une conception du vivant et sur une conception du bonheur collectif et de s’organiser pour y parvenir ? Ou la race humaine existe-t-elle simplement dans la bulle irréelle de son propre monde fantastique, souvent entretenu et défendu par quelques personnes et artistes naïfs dont la raison d’être est de « vendre » de l’espoir ? Dans une chanson célèbre, Eric Clapton (1996) affirme que s’il pouvait changer le monde, il serait la lumière du soleil dans l’univers de sa bien-aimée. Les dirigeants politiques et religieux tout au long de l’histoire de l’humanité ont fait des affirmations similaires, mais aucun d’entre eux n’a réellement tenu ses promesses. Les enseignements du Bouddha, de Moïse, de Jésus ou de Mohamed sont plus poétiques et plus philosophiques mais ils font aussi croire que les humains peuvent dépasser n’importe laquelle de leurs tendances « naturelles » et faiblesses intrinsèques en tant qu’espèce pour devenir de 50 Célestin Monga Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 « bonnes » personnes et changer leur condition, simplement par la force de leur volonté. Quelques ouvrages récents ont suscité de l’enthousiasme et même un certain optimisme quant au sort de la communauté humaine. Pinker (2011) documente les changements positifs survenus dans le monde au cours des derniers millé‐ naires. Il observe que la violence est en déclin, notamment depuis le siècle des Lumières. Il conclut avec audace qu’« aujourd’hui, nous vivons peut-être le moment le plus paisible de l’existence de notre espèce ». Bregman (2020) corrobore l’analyse optimiste de Pinker sur l’analyse des tendances lourdes. Marchant sur les traces de Jean-Jacques Rousseau, il soutient qu’à la base les êtres humains sont « amicaux, paisibles et en bonne santé » parce qu’ils sont programmés pour la gentillesse, orientés vers la coopération plutôt que vers la compétition et enclins à se faire confiance… La nouvelle économie du vivant mise en œuvre par la communauté interna‐ tionale semble plutôt faire écho à un long et persistant diagnostic sombre de l’âme et du destin humains. « Ce qui irrite dans le désespoir, c’est son bienfondé, son évidence, sa “documentation” : c’est du reportage. Examinez, au contraire, l’espoir, sa générosité dans le faux, sa manie d’affabuler, son refus de l’événement : une aberration. Une fiction. Et c’est dans cette aberration que réside la vie, et de cette fiction qu’elle s’alimente. » (Cioran, 1987, p.-6). L’obsession de l’humanité à imposer une stratégie de lutte contre le chan‐ gement climatique et de protection de l’environnement fondée non pas sur l’équité entre les peuples et les régions du monde mais sur une politique de deux poids, deux mesures, reflète peut-être son incapacité avérée à s’émanciper du syndrome du Titanic. Tout au long de son histoire, l’humanité s’est souvent démarquée du sens de la vie pour tous. Face à l’inévitabilité de la mort et à l’incapacité intrinsèque des élites politiques du monde à générer, assimiler, pratiquer et partager une existence paisible, Freud (1930) concluait que toutes ces préoccupations humaines ambitieuses et même nobles ne sont que de faibles instruments pour stimuler la libido. À ses yeux, le principe de plaisir régit la vie mentale et donne l’illusion de vaincre provisoirement le temps et de repousser la mort, inéluctable. Point de vue semblable chez O’Neill, faisant dire à un de ses principaux personnages : « Le matériau à partir duquel la société libre idéale doit être construite, ce sont les hommes eux-mêmes et on ne peut pas construire un temple de marbre avec un mélange de boue et de fumier. » (1957). Affaire à suivre… Danse cosmique et économies du vivant 51 Œuvres & Critiques, XLIX, 1 DOI 10.24053/ OeC-2024-0003 Références Bergsten, C. F., 2023. - The United States vs. China: The Quest for Global Economic Leadership , New York, Polity Press. Bregman, R., 2020. Humankind: A Hopeful History , New York, Little, Brown and Company. Cioran, E., 1973. De l’inconvénient d’être né , Paris, Gallimard. Cioran, E., 1987. Syllogismes de l’amertume , Paris, Gallimard. CPLC (Carbon Pricing Leadership Coalition), 2017. Report of the High-Level Commission on Carbon Prices , Washington D.C., World Bank, May 29. 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