Oeuvres et Critiques
oec
0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0001
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2025
501
Avant-propos
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Afef Arous-Brahim
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Sommaire A fef A rous -B rAhim Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 f loriAn A lix « Sentiments queer » et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 A fef A rous -B rAhim Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste de Monia Ben Jémia . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 D oniA B ouBAker Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah . . . 43 C hristiAne C hAulet A Chour Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire : entre ressentiment et empathie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55 m ArC G ontArD Mohammed Khaïr-Eddine : l’empathie comme thérapie . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 s ABrine h erzi Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari : un engagement empathique. . . . . . . 79 h inD s ouDAni Empathie et écriture de l’intime : quelles manifestations dans la littérature tunisienne d’expression française ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89 n AhlA z iD La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107 1 James Marc Baldwin, Dictionary of philosophy and psychology, Duke University Libra‐ ries, 1918 [1902], p.-279. 2 Boris Cyrulnik, La Nuit, j’écrirai des soleils , Paris, Odile Jacob, 2019. Avant-propos Afef Arous-Brahim Issue de l’esthétique allemande du XIX e siècle, l’empathie est apparue d’abord comme synonyme du mot allemand Einfühlung , puis comme équivalente à la notion de « sympathie esthétique 1 -» visant à explorer notre manière de consi‐ dérer une œuvre d’art. L’empathie a connu, depuis, une évolution conceptuelle remarquable. Explorée à la fois par les chercheurs en médecine et en sciences humaines, elle est souvent rattachée à des domaines liés à l’affect humain telles que l’identification, la sympathie, la bienveillance, la compassion, les émotions, etc. Encore en gestation, la définition de l’empathie semble poser problème : alors que le dictionnaire de l’Académie française la définit comme la «-capacité de s’identifier à autrui, d’éprouver ce qu’il éprouve », le Larousse précise qu’elle est la « faculté de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent-». Cette notion s’avère donc multidimensionnelle et complexe, telle l’inextri‐ cabilité de la nature humaine. Néanmoins, si de nos jours elle est fortement interrogée par les chercheurs, c’est parce qu’elle s’est avérée indispensable dans l’exploration de nos rapports avec l’autre autant que ceux que l’on entretient avec soi. Par ailleurs, le contexte politico-social conflictuel dans lequel nous vivons aujourd’hui a contribué à la profusion d’écrits collapsologiques qui font de la crise un sujet d’envergure. Ces écrits placent l’être humain face à ses responsabilités envers les dangers qui menacent son existence. En littérature, une écriture qui revalorise la notion d’empathie se développe remarquablement comme une nouvelle perspective visant à réhabiliter le monde à travers une prise de conscience grandissante de tout ce qui est vulnérable. Cette littérature se préoccupe alors du Moi et de ses méandres, des faibles, des subalternes et de leurs souffrances. Or, si l’acte d’écrire reste un geste réparateur et résilient pour les écrivains qui ont survécu aux traumatismes 2 , il demeure aussi, et depuis Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 3 Fabienne Brugère, L’Éthique du «- care -» , Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p.-25-26. toujours, un art constructif et fondamental dans la figuration de l’humain et de ses innombrables facettes en révélant ses maux et en les partageant avec les lecteurs. Mais l’écriture explore aussi les rapports avec le non-humain, loin de tout anthropocentrisme réducteur. Les travaux sur l’écopoétique et la zoopoétique sont des exemples très révélateurs de cette manière de repenser et de réinventer le monde contemporain. Très peu étudiées dans cette optique, nous voudrions, par cet ouvrage, explorer les littératures maghrébines francophones contemporaines ainsi que leur manière d’écrire l’empathie et de révéler cette esthé/ étique du care . Il est, dans ce contexte, à rappeler que ces littératures, très diversifiées, sont prédisposées à cette notion d’empathie parce qu’elles ont souvent été reliées aux crises : colonialisme, postcolonialisme, condition féminine, etc. L’écriture de l’émigration, par exemple, a constitué un volet important de ces littératures maghrébines, surtout avec les écrivains de la première et la seconde génération. Ces écrivains qui, en dépit de la pluralité des sujets liés à la crise identitaire, ont prôné fortement une transculturalité, avec tout ce qu’elle implique du point de vue géopolitique et culturel. Néanmoins, cette crise migratoire revêt aujourd’hui une dimension tout autre. Les mutations politiques et sociales qu’ont connues certains pays en Afrique, et surtout en Tunisie avec la Révolution de 2011, ont libéré les esprits si bien qu’une nouvelle génération d’écrivains se propose de porter les afflictions de ces peuples qui ont soif de démocratie et de justice. Les dimensions politique et sociale de l’écriture du care sont donc indéniables parce que cette littérature cherche « à faire entendre toutes les voix, et particulièrement celles qui ne participent pas aux processus de décision, quels qu’ils soient 3 ». Ce sont donc ces sentiments d’injustice et de déception qui poussent des milliers de personnes à fuir vers un ailleurs qui n’est pas forcément accueillant. Plusieurs œuvres racontent aujourd’hui cet exode massif vers le Nord et transcrivent ces expériences humaines chargées d’émotions. Par ailleurs, les conflits politiques actuels remettent au jour l’éternelle concurrence mémorielle qui fait que l’on n’est jamais d’accord, ni sur l’identité de la victime, ni sur celle du bourreau. Y aurait-il une sorte de « concurrence empathique » qui fait que l’on soit sensible aux uns et insensible aux autres ? Qu’est-ce qui fait donc que certains soient si imperméables aux malheurs de l’autre, quel qu’il soit ? Berthoz propose une analyse neurophysiologique de l’absence d’empathie par l’aptitude du sujet à « s’enferme[r] dans un système de référence égocentré […] détruisant ainsi la faculté d’empathie et de sympathie, destruction source de 6 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 Œuvres & Critiques, L, 1 4 Alain Berthoz, Gérard Jorland (dir.), L’Empathie , Paris, Odile Jacob, 2004, p.-15. haine 4 ». Cette opération pourrait également expliquer le caractère insensible des fanatiques et des personnes enclines à l’endoctrinement. Toutefois, comment la littérature rend-elle compte de cette défaillance-émotionnelle ? Cet ouvrage se propose ainsi d’engager une réflexion sur la manière dont les littératures maghrébines contemporaines d’expression française racontent le monde d’aujourd’hui. Quel rôle, ces textes contemporains, jouent-ils dans l’écriture de l’affect et des émotions ? Comment les écrivains maghrébins con‐ temporains racontent-ils les rapports humain/ humain et humain/ non-humain à travers cet angle de vue qui privilégie une certaine sensibilité affective ? Quels types de vulnérabilité met-on en scène ? Et quel modèle d’empathie nous propose-t-on ? Peut-on, enfin, imaginer une écriture non empathique, une écriture de la rupture avec l’affect ? Les articles que nous proposons dans cet ouvrage, figurant par ordre alphabé‐ tique de nom d’auteur, s’interrogeront sur le rapport qu’entretient la littérature avec l’empathie et répondront à certaines problématiques liées à cette notion et à son rôle dans l’appréhension des littératures maghrébines contemporaines et de leurs préoccupations les plus urgentes. L’article proposé par Florian Alix, intitulé « “Sentiments queer” et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa », se propose de mettre en évidence l’inconfort et la désorientation qui sont provoqués par l’écriture du sentiment queer, dans les romans des écrivains cités, ainsi que le rôle déterminant du lecteur dans la circulation des affects. Cette étude permet de constater que «-le récit devient laboratoire qui pousse à bout les possibilités de cette empathie, au point d’aller jusqu’à inverser la direction et l’intensité, d’en faire une force d’isolement ou de destruction ». Dans « Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste de Monia Ben Jémia », Afef Arous-Brahim révèle le rôle de la littérature dans l’écriture d’un tel trauma privé. La contributrice suit l’écrivaine dans sa logique de construction du récit d’inceste et déduit que, pour écrire son roman, l’auteure s’est appuyée sur les recherches scientifiques portant sur les mécanismes de la mémoire traumatique pour reconstituer les souvenirs de son personnage et recoller les morceaux disparates de sa mémoire traumatisée. Cette étude montre également le rôle de l’écriture de l’empathie dans la figuration des personnages de l’incesté et de l’incesteur, ainsi que celle du lecteur comme un vrai partenaire dans la création. Donia Boubaker interroge, quant à elle, une autre dimension de ces littératures maghrébines à savoir la crise migratoire à travers son article « Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah ». Par Avant-propos 7 DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 Œuvres & Critiques, L, 1
