Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0002
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« Sentiments queer » et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa
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Florian Alix
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la littérature dans la compréhension du monde et des lois qui le régissent. Par conséquent, elles invitent à accorder plus d’importance aux littératures maghrébines francophones car, même si elles révèlent les mêmes préoccupations des hommes sur cette terre, elles demeurent singulières et porteuses de sens car ces littératures ont encore beaucoup de choses à dire. Avant-propos 9 DOI 10.24053/ OeC-2025-0001 Œuvres & Critiques, L, 1 1 «- In other words, emotions are not ‘in’ either the individual or the social, but produce the very surfaces and boundaries that allow the individual and the social to be delineated as if they are objects. » - Sara Ahmed, The Cultural Politics of Emotion , Edinburgh, Edinburgh University Press, 2014 [2004], p. 10. Sauf indication contraire, les traductions sont de notre fait. « Sentiments queer » et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa Florian Alix Sorbonne Université - CELLF/ CIEF Dans The Cultural Politics of emotion , Sara Ahmed commence par aller à rebours d’une idée reçue, qui voudrait que les émotions soient d’abord du domaine d’intériorités subjectives. Plutôt que de faire valoir, à l’inverse, des émotions comme des réalités collectives, elle les considère comme des dynamiques, qui mettent en relation et informent les deux pôles, singulier et pluriel : « En d’autres termes, les émotions ne sont pas “dans” l’individu ou “dans” le social, mais elles produisent les surfaces et les limites mêmes qui permettent de délimiter l’individu et le social comme s’ils étaient des objets 1 ». C’est pourquoi il existe une dimension politique de l’émotion : elle organise l’espace social, en constituant des normes. Les émotions affectent les corps et elles régissent une certaine manière de les mettre en rapport les uns avec les autres. Elles constituent la surface des corps, désignant ce qui doit être rejeté et ce vers quoi on peut - voire on doit - se tourner. Elles gouvernent les mouvements d’attraction et de répulsion entre les corps, entre les individus, en fonction des normes sociales qui existent à travers elles. Alex Houen et Bede Scott reconnaissent eux aussi cette interaction entre l’individuel et le social dans les émotions. À partir de là, selon eux, il est possible de comprendre le travail de l’émotion en littérature. Bede Scott explique ainsi-: Comme nous l’avons suggéré précédemment, le fait que l’émotion se détache de la conscience individuelle et prenne la qualité d’une « atmosphère » objective, circulant Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 2 « As suggested earlier, the fact that emotion becomes detached from the individual consciousness and assumes the quality of an objective ‘atmosphere’, circulating freely throughout the public and private spheres, makes it possible for such structures of feeling to find their way into literary narratives. -» - Bede Scott, Affective Disorder. Emotion in colonial and postcolonial literature , Liverpool, Liverpool University Press, 2019, p.-10. 3 «-Introduction-», dans Alex Houen (dir.), Affect and Literature , Cambridge, Cambridge University Press, 2020, p.-19. 4 Suzanne Keen, Empathy and the Novel , New York, Oxford University Press, 2007, p. xii ; Françoise Lavocat, « Identification et empathie : le personnage entre fait et fiction », dans Empathie et esthétique , dirigé par Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux, Paris, Hermann, 2013, p.-164. 5 Ahmed, The Cultural Politics of emotion , p.-151. 6 Ibid. , p.-155. librement dans les sphères publiques et privées, permet à de telles structures de sentiments de trouver leur place dans les récits littéraires 2 . Le texte littéraire permet de matérialiser les énergies affectives en circulation en fondant sur elles la forme qu’il prend. C’est pourquoi Alex Houen parle d’un « état suspendu et par conséquent transformé 3 -» des émotions : l’écriture littéraire les refigure en introduisant une distance esthétique entre, d’une part, les situations et les personnages et d’autre part les lecteur·ices. On pourrait comprendre à partir de cette conception la distinction qu’opèrent Suzanne Keen et Françoise Lavocat entre identification et empathie 4 . L’empathie résulterait de cette distance introduite par le travail littéraire, qui conduit les lecteur·ices à ressentir les émotions scénographiées par le texte, à travers ses personnages et son atmosphère, même si leurs expériences propres sont tout à fait différentes de celles qu’ils et elles lisent. En ceci, le texte littéraire aurait une capacité particulière à faire circuler les émotions, en y faisant participer des sujets dont les corps ne sont pas directement affectés, du fait de la distance esthétique. Qu’en serait-il alors du « sentiment queer » ? En effet, Sara Ahmed voit dans le queer un sentiment, dérivant d’une émotion particulière. Vivre « une vie queer 5 », de ce point de vue, consiste à s’éloigner de la reproductivité de l’hétéronorme : au-delà de l’attraction sexuelle, des pans entiers de la vie quotidienne se voient affectés, et notamment la manière pour les sujets d’éprouver leur rapport au monde, leur place en son sein. Ils habitent les normes différemment, ce qui se traduit par une forme d’inconfort, caractéristique de ce «-sentiment queer 6 -». Le texte littéraire permettrait alors, du fait de la distance esthétique dont parle Alex Houen, une perspective analytique sur cet inconfort. Il rend visible la différence d’habitation des normes, en montrant comment se superpose de manière conflictuelle l’émotion intersubjective et les règles du groupe. L’analyse 12 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 7 « In the process, both Baldwin and Highsmith prompt us to rethink the relationship between empathy and conformity, suggesting that while empathy allows one mind or heart to another one, the social demand for behavioral conformity can actually forestall this more private form of intellectual or emotional congruence. -» - Suzanne Roszak, «-Conformist culture and the failures of empathy. Reading James Baldwin and Patricia Highsmith », dans Rethinking Empathy through Literature , dirigé par Meghan Marie Hammond et Sue-J. Kim, New York / Londres, Routledge, 2014, p.-151. 8 Patrick Colm Hogan, Affective Narratology. The Emotional Structure of Stories , Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2011, p.-29. 9 « In other words, then, neither the performance of the narrative of the nation nor the performance of gender repeats what is assumed to be originary and normative, but both are marked by a (queer) gap of difference through the movement and slippages of signifying structures. » - William J. Spurlin, Contested Borders. Queer politics and cultural translation in contemporary Francophone writing from the Maghreb , Lanham, Rowman & Littlefield, 2022, p.-91. que fait Suzanne Roszak des œuvres de James Baldwin et Patricia Highsmith l’illustre-: Ce faisant, Baldwin et Highsmith nous incitent à repenser la relation entre l’empathie et la conformité, en suggérant que si l’empathie permet à un esprit ou à un cœur d’en rencontrer un autre, la demande sociale de conformité comportementale peut en fait empêcher cette forme plus privée de congruence intellectuelle ou émotionnelle 7 . Les lecteur·ices font face à l’inconfort : leur apparaît tout à la fois la norme et la manière queer, en tension, dont des sujets individuels viennent l’habiter. Cet inconfort ne devient pas nôtre à la lecture, on ne s’y identifie pas, mais on en partage l’expérience à distance, à travers le prisme des mots qui en rendent compte. En considérant le sentiment queer comme une manière inconfortable d’ha‐ biter les normes, Sara Ahmed fait émerger un paradigme spatial. L’expérience de la localisation est centrale dans la réflexion sur la mise en récit à partir d’une perspective émotionnelle 8 . Dans le cas de sentiments queer, cette localisation est cependant problématique. En mettant en question l’hétéronormativité, ces émotions perturbent tout un rapport à l’organisation politique de l’espace où les sujets sont - inconfortablement - situés. William J. Spurlin pense les effets de cette perturbation, dans la réception des textes littéraires maghrébins que l’on peut lire au prisme du queer : « En d’autres termes, ni la représentation du récit de la nation ni la performance de genre ne répètent ce qui est supposé être originel et normatif, mais toutes deux sont marquées par l’écart (queer) de la dif‐ férence à travers le mouvement et les glissements des structures signifiantes 9 . » La distance creusée par l’écriture littéraire interroge le présupposé d’originarité sous-jacent au récit national hétéronormé. La norme apparaît comme telle, «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 13 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 10 Denis M. Provencher, Queer Maghrebi French. Language, temporalities, transfiliations , Liverpool, Liverpool University Press, 2017, p.-40-41. 11 « The sense of fracture and self-estrangement inherent in autofiction surfaces in specific ways in women’s articulations of culturally hybrid identities. -» - Shirley Jordan, «-État present-: Autofiction in the feminine-», French Studies , vol.-67, n°-1, 2013, p.-81. 12 Spurlin, Contested Borders , p.-6. lorsque l’on se frotte à l’inconfort du sentiment queer, c’est-à-dire qu’elle se révèle dans son caractère construit, et non plus comme relevant d’une nature. Elle est donc déplacée. Le sentiment queer implique un décalage et, dans la refiguration opérée par le travail littéraire, il redessine différemment à la fois la structure hétéronormative des relations humaines - familiales en premier lieu - et l’imaginaire national dont elle est le soubassement 10 . Plusieurs écrivain·es maghrébin·es mettent en scène dans leurs récits un sentiment queer. On comprend cette expression comme un inconfort dans la manière d’habiter sa subjectivité, dans les relations qui se tissent avec d’autres individus mais également dans son inscription dans un certain contexte sociopolitique. Dans cette dynamique le rapport des sujets à l’espace - et notamment à l’espace national - est transformé. Certes ces phénomènes sont lisibles dans des textes qui relèvent de l’autofic‐ tion et où l’identité de l’auteur·ice a donc à voir avec une orientation queer. Comme le sentiment queer prend forme en une expérience, tout porte à croire qu’il est lisible de manière particulièrement nette dans ce genre de textes. À pro‐ pos des autofictions écrites par des femmes, Shirley Jordan rappelle leur horizon éthique et souligne la capacité du genre littéraire à rendre compte d’identités complexes et dynamiques : « Le sentiment de fracture et d’éloignement de soi inhérent à l’autofiction apparaît de manière spécifique dans les articulations que font les femmes d’identités culturellement hybrides 11 .-» Aux yeux de William J. Spurlin, l’autofiction, parce qu’elle est « située dans un espace interstitiel entre l’autobiographie et la fiction 12 -», est toute désignée pour exprimer le sentiment queer, qui repose sur l’estompement des frontières entre les pôles du genre, des sphères publique et privée, des deux rives de la Méditerranée. Dans Garçon manqué de Nina Bouraoui (2000) et Une mélancolie arabe d’Abdellah Taïa (2008), le sentiment queer est celui de sujets qui ne parviennent pas à s’inscrire dans l’espace, ce qui correspond à une fragmentation subjective. Dans les deux ouvrages, la mélancolie n’est cependant pas synonyme d’un ralentissement de la circulation des affects, mais au contraire d’une multiplication des liens intersubjectifs, à travers laquelle se redessine un être-au-monde. L’écriture de soi n’est cependant pas la seule voie pour exprimer ce sentiment queer. Dans son étude des romans et nouvelles d’Assia Djebar, William J. Spurlin 14 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 13 Ibid. , p.-106-107. 14 Scott, Affective Disorder , p.-43. 15 Anne-Marie Gans-Guinoune, « Autobiographie et francophonie : cache-cache entre “nous” et “je”-», RELIEF , vol. 3, n° 1, 2009, p. 64-66, URL : https: / / revue-relief.org/ articl e/ view/ URN%3ANBN%3ANL%3AUI%3A10-1-100185/ 9541, consulté le 14 février 2025. 16 Arnaud Genon, « L’autofiction comme en(je)u politique dans l’œuvre d’Abdellah Taïa », dans Lisères de l’autofiction , dirigé par Arnaud Genon et Isabelle Grell, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2016, p.-237. 17 Provencher, Queer Maghrebi French , p.-15. insiste également sur le rôle que peut jouer la polyphonie dans sa scénographie littéraire 13 . Dans la lecture que Bede Scott fait des romans de Naguib Mahfouz, le travail sur la focalisation peut jouer un rôle similaire 14 . Il y a donc des textes plus résolument fictionnels qui peuvent jouer de la fragmentation des voix ou des points de vue pour accélérer la circulation des affects en perturbant le récit national hétéronormé. Chez Abdellah Taïa, des textes plus romanesques, comme Un pays pour mourir (2015), orchestrent une diversité de positionnements par rapport au genre et aux lieux. Le sentiment queer installe alors l’empathie dans une forme de précarité. 1 «-Sentiment queer-» entre écriture et perte de soi La tradition littéraire de l’écriture de soi dans les littératures francophones africaines, y compris au Maghreb, s’est construite sur une logique d’exemplarité : celui ou celle qui fait le récit de sa vie trace à travers son parcours les contours d’une réalité collective où tous les membres d’un groupe peuvent se reconnaître 15 . Il s’agit le plus souvent d’opposer la voix des colonisé·es contre le récit du colonisateur. Un récit de soi queer n’est pas évident, compte tenu de cet héritage. Il implique une montée en singularité, visant à « proposer de nouvelles fictions, des fictions intimes, du moi, du je assumé et dévoilé, qui auraient pour but de déstabiliser celles construites de toutes pièces par la famille, la religion, les traditions, les ordres moraux conservateurs 16 ». Cette politique de la transgression est rendue d’autant plus complexe qu’elle entre également dans un horizon de réception occidental : un récit queer de soi, de ce point de vue, appelle d’autant plus à affirmer et assumer une singularité, ne pas entrer dans un autre réseau de normes, en se distanciant d’un « statut de victime 17 » qui pourrait être attaché à des stéréotypes occidentaux sur les lieux d’origine de celles et ceux qui écrivent. Dans Une mélancolie arabe , la tentative de viol dont est victime le tout jeune adolescent Abdellah le conduit à modifier son comportement, pour ne plus être identifié par les autres comme « efféminé ». Plutôt que de vivre cela comme une «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 15 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 18 Thomas Muzart, « Abdellah Taïa’s melancholic migration. Oscillation between solitude and multitude », dans Abdellah Taïa’s queer migrations. Non-places, affect, and tempo‐ ralities , dirigé par Denis-M. Provencher et Siham Bouamer, Lanham, Lexington Books, 2021, p.-177-178. 19 Abdellah Taïa, Une mélancolie arabe , Paris, Points, 2010 [2008], p.-31. 20 Jean Zaganiaris, « Ambivalence de la figure maternelle chez Abdellah Taïa et inversion des rapports de domination », dans Autour d’Abdellah Taïa. Poétique et politique du désir engagé , dirigé par Ralph Heyndels et Amine Zidouh, Caen, Passage(s), 2020, p.-315. 21 Taïa, Une mélancolie arabe , p.-35. 22 Ibid. , p.-46. 23 Ahmed, The Cultural Politics of Emotion , p.-156. manière d’entrer dans le rang et de se conformer à une identité collective, le narrateur voit plutôt son geste comme un isolement du groupe 18 : « Mon histoire, désormais, j’allais l’écrire seul, en silence, loin du groupe, loin du mauvais œil. Protégé par mon père tendre et ma mère un peu sorcière. J’étais dans autre chose. Je devenais de plus en plus spécial. Bizarre même 19 . » Le terme « bizarre », isolé en une phrase nominale, caractérise bien l’attitude du jeune garçon comme queer - l’adjectif est l’un des équivalents français de ce terme. Cette singularité est associée au geste de l’écriture. Pour autant, le sentiment queer ne correspond pas à un arrêt de la circulation des affects. Le narrateur maintient son lien avec un père, caractérisé par une « tendresse » que l’on verrait plutôt parmi les stéréotypes de la maternité, et une mère qui apparaît bien ici sous le jour de ce que Jean Zaganiaris nomme à la suite de Foucault la « contre-conduite 20 ». Le schéma familial en est redessiné et reconfiguré à l’aune du sentiment queer. Si Abdellah décide par la suite de venir à Paris, il ne s’agit pas d’une fuite, qui lui permettrait de s’inscrire dans un tissu social plus accueillant. L’image d’un « Paris sans soleil, sans “Bonjour”, vide malgré ses millions d’habitants 21 » est assez explicite sur la difficulté du sujet à habiter ce lieu. Pourtant, ici encore, la solitude du sujet n’équivaut pas au gel de la circulation des affects. Alors qu’il est en proie au chagrin dû à l’indifférence amoureuse de Javier, le narrateur relate sa marche dans la ville : « Les quartiers de Paris par lesquels je suis passé cette nuit de froid et de pluie, heureusement, ne m’ont pas laissé tomber. Ils m’ont écouté 22 . » L’empathie surgit lorsque le sujet est en proie à la perte. Or, tout comme le traumatisme d’enfance où le désir de l’enfant s’était heurté à la violence, la relation avec Javier procède d’une inadéquation entre l’amour du narrateur et l’indifférence de son amant. Le sentiment queer ne s’établit pas sur la fixité de la relation hétéronormative, qui conduit idéalement vers le « toujours » du mariage. De là, la difficulté évoquée par Sara Ahmed à reconnaître la perte, dans le sentiment queer, qui « ne compte peut-être pas parce qu’elle précède une relation d’avoir 23 -». Dans le récit d’Abdellah Taïa, la 16 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 24 Nina Bouraoui, Garçon manqué , Paris, L.G.F., «-Le Livre de Poche-», 2002 [2000], p.-19. 25 Rabiaa Marhouch, Nina Bouraoui. La tentation de l’universel , Rennes, Presses Universi‐ taires de Rennes, «-Interférences-», 2023, p.-152-153. 26 Bouraoui, Garçon manqué , p.-20. 27 Sara Ahmed, Queer Phenomenology. Orientations, objets et autres , trad. Laurence Brottier, Paris, Le Manuscrit, «-Genre(s) et création-», 2022 [2006], p.-45. ville européenne, dans sa froideur, répond à la douleur éprouvée et remplit une fonction empathique, construite par l’image littéraire de la personnification. Elle entre en dialogue avec le sujet en proie au sentiment queer, non pas lorsqu’il s’agit des «-Bonjour-», mais des adieux. De manière similaire, Garçon manqué repose sur la confrontation entre deux espaces : l’Algérie des premières années de l’enfance est au cœur de la première partie du livre, la France, à travers la Bretagne des grands-parents maternels, est le cadre de la deuxième. Le sentiment queer s’exprime dans l’incapacité de la narratrice à habiter confortablement l’un ou l’autre de ces espaces : « Les Algériens ne me voient pas. Les Français ne me comprennent pas. Je construis un mur contre les autres. Les autres. Leurs lèvres. Leurs yeux qui cherchent sur mon corps une trace de ma mère, un signe de mon père 24 . » Le sentiment queer est lié à une double négation, qui sonne comme un refus de reconnaissance, à la fois sensible et cognitif, de la part des deux communautés à laquelle le sujet pourrait être rattaché. Cependant on assiste ici aussi à la reconfiguration queer du schéma familial, qui maintient la circulation des affects. Dans le cas de Nina Bouraoui, cette reconfiguration est liée à son statut d’enfant métisse, surdéterminé du fait de la situation postcoloniale, comme le montre Rabiaa Marhouch 25 : sa mère a transgressé la ligne de séparation coloniale en épousant un Algérien. Prise dans les rets des discours qu’elle voit sur les « lèvres » de celles et ceux des deux rives qu’elle croise, la narratrice s’en remet au travail littéraire pour se définir : «-Seule l’écriture protégera du monde 26 .-» Comme Abdellah Taïa entre Salé et Paris, Nina Bouraoui est désorientée entre Alger et Rennes. Il faut ici penser la désorientation à travers les termes de Sara Ahmed-: Se réorienter, ce qui implique d’être désorienté par une rencontre différente avec le monde, m’a amenée à réfléchir à propos de l’orientation et à combien se « sentir chez soi-», ou savoir à quel côté nous faisons face, se rapporte à bâtir des mondes 27 . Le sentiment queer prend la forme d’une perte de repères, et même d’une perte des lieux. Au début de la deuxième partie, consacrée au départ de l’Algérie pour aller dans un premier temps à Rennes, la ville de naissance de la narratrice, elle déclare : « C’est immense de quitter Alger. Mon départ semble impossible. «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 17 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 28 Bouraoui, Garçon manqué , p.-91. 29 Ibid. , p.-68. 30 Ann-Sophie Persson, « Performative bodies in Nina Bouraoui’s Garçon manqué », dans The Body in francophone literature. Historical, thematic and aesthetic perspectives , dirigé par El Hadji Malick Ndiaye et Moussa Sow, Jefferson, McFarland & Company, 2016, p.-89-91. 31 Bouraoui, Garçon manqué , p.-7. 32 Taïa, Une mélancolie arabe , p.-23. 33 Ibid. , p.-114. Ou définitif 28 . » La perte de la ville de l’enfance est à la fois radicale et irréelle : la désorientation se loge dans cette contradiction, qui apparaît sans doute parce que le sujet n’a jamais possédé ce par rapport à quoi elle se situe. L’écriture permet une reconfiguration de l’espace, qui n’est pas de l’ordre d’une appropriation mais bien de la création. Le terme « homosexualité » apparaît une fois dans Garçon manqué . La narratrice raconte comment, enfant, elle a emprunté sans lui rendre un pantalon qui appartenait à son ami Amine. Elle s’interroge alors : « N’est-ce pas à cet instant, par ce geste, par ce vol, que prend l’homosexualité 29 ? » La formule interrogative laisse planer un doute sur la pertinence même du terme, tandis que l’emploi du verbe « prendre » implique une dynamique qui contrevient à l’idée d’une nature fixe, préexistante. La scène semble plutôt renvoyer à l’idée d’une performance de genre : comme l’étudie Ann-Sophie Persson, Nina performe la masculinité par le vêtement et le comportement en partie pour se rapprocher d’Amine 30 . Elle tâche ainsi de renforcer la relation gémellaire qui s’établit entre les deux personnages. C’est pourquoi le récit prend si souvent la forme d’une adresse à son ami. Il devient son semblable, son double, lui aussi métisse, incarnant également l’inconfort à habiter les lieux : « Je tombe avec Amine. Je tiens sa main. Nous sommes seuls et étrangers 31 . » L’isolement se redessine : il est partagé avec d’autres sujets queer avec qui l’écriture littéraire cherche à établir un dialogue. Cette recherche se lit également dans Une mélancolie arabe . Il ne cesse d’être question dans le récit de l’amour qu’éprouve le narrateur pour d’autres person‐ nages masculins. Au début du récit, il accepte de suivre ceux qui chercheront à le violer, poussé par un désir confus ; c’est aussi ce qui motive sa mélancolie devant l’indifférence de Javier ; c’est enfin ce qui se lit dans la dernière partie du texte, qui raconte l’amour douloureux pour Slimane. Dans la première scène, les agresseurs d’Abdellah le féminisent en l’appelant Leïla, identité où il ne se reconnaît pas 32 . En écho, le narrateur raconte comment les rôles dans la relation avec Slimane étaient codifiés par mimétisme avec l’hétéro-patriarcat ; en s’adressant à lui, il déclare : « Tu étais l’homme, le roi 33 . » Le récit s’écrit alors 18 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 34 Ibid. , p.-75. 35 Ibid. , p.-97. en partie pour rééquilibrer ou réorienter ces relations vers le queer. Comme chez Nina Bouraoui, cela passe par le passage à la deuxième personne. Le jeune garçon interpelle ceux qui menacent de le violer en le féminisant en rappelant son véritable nom ; des chapitres centraux sont écrits à la deuxième personne, s’adressant à Javier ; l’avant-dernier prend la forme d’une lettre adressée à Slimane. Le texte littéraire tente de défaire la binarité de genre à travers la création d’un dialogue entre égaux. Par ailleurs, le narrateur crée également des moments de communication paradoxale et étrange avec des autres. Il raconte son voyage en avion vers Le Caire en imaginant qu’il parle à sa voisine. Dans la capitale égyptienne, il rencontre Karabiino, jeune homme venu du Darfour : « J’avais envie de le toucher. Pas pour faire l’amour. Toucher quelqu’un qui était moi et tellement différent de moi. Toucher Karabiino comme un frère 34 . » Tout se passe comme si, au-delà de l’érotisme, la différence, genrée et politique, était également le gage de la ressemblance et d’une possible communication. Ce jeu de miroir queer s’exprime de manière encore plus spectaculaire lors de la rencontre avec Sara, qui lui révèle en arabe qu’elle est juive, une inconnue croisée dans la rue qui aura des gestes d’empathie pour le narrateur perdu dans sa mélancolie : « Tout ce qu’on m’avait dit, inculqué malgré moi, s’est tout d’un coup évaporé. Il ne restait que l’homme. Une femme. Comme moi. Pas de différence 35 . » Loin des stéréotypes transmis par des discours sociaux, la nudité de l’humain se révèle, postulant par le jeu des phrases nominales, une équivalence radicale et paradoxale entre « l’homme » et « une femme ». Le sentiment queer conduit à se perdre mais également à retisser à neuf des relations dynamiques avec d’autres (que) soi. 2 «-Sentiment queer-» et dislocation fictionnelle Le sentiment queer, dans les autofictions, conduit à une fragmentation du « moi », dont les différentes parcelles voyagent à travers le temps et l’espace pour reconfigurer la relation aux autres, à rebours des normes. Cependant la forme romanesque peut aussi être animée par ce type d’affects. En ce cas, c’est moins le sujet en lui-même qui se disloque pour marquer le renouvèlement des rapports aux autres ; il y a d’emblée plusieurs sujets, incarnés par des personnages, différents pôles entre lesquels circule de l’empathie. «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 19 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 36 Jean-Pierre Boulé, Abdallah Taïa, la mélancolie et le cri , Lyon, Presses Universitaires de Lyon, «-Autofictions, etc.-», 2020, p.-145. 37 Ibid. , p.-164. 38 Geoff Gilbert, « The durability of affect and ageing of gay male queer theory », dans Houen, Affect and literature , p.-145. Jean-Pierre Boulé note qu’entre 2010 et 2015, trois livres d’Abdellah Taïa s’écartent du modèle autofictionnel pour investir plus nettement la fiction romanesque : Un pays pour mourir , paru en 2015, constitue à ses yeux l’étape la plus complexe de cette transformation de la poétique de l’auteur 36 . S’y joue toujours le travail de reconfiguration de l’incorporation des normes, que le romancier menait dans ses précédents ouvrages : « Taïa a créé un roman aux identités multiples. Ce faisant, il a participé au projet de “resubjectivation” dont parle Didier Eribon. Il s’agit de recréer son identité personnelle à partir de l’identité assignée, de se la réapproprier 37 . » Le roman partage l’énonciation entre plusieurs voix. Alternent principalement celle de Zahira, une prostituée marocaine qui vit à Paris et celle de son ami Aziz, dont le roman suit le parcours de transition et qui devient Zannouba au milieu du roman. L’amitié qui unit les deux personnages prend forme dans cette ambivalence énonciative, rendue d’autant plus complexe que les deux protagonistes s’adressent souvent l’un·e à l’autre, que ce soit dans des dialogues rapportés ou dans des prises de parole imaginaires. Abdellah Taïa ne s’identifie pas comme femme, ni cisni transgenre, comme le sont les deux figures majeures de son roman. Cependant il partage avec ses deux personnages « une position minoritaire en lien constant avec le sexuel 38 », ce qui crée une dimension affective dans l’écho qui se tisse entre leurs positionnements. Le romancier ne s’identifie pas à ses deux créations, mais elles lui sont un miroir par le biais de l’empathie qu’il suscite du fait de leur marginalisation sociale. D’autres voix apparaissent, de manière seconde. Allal, amoureux de Zahira quand elle vivait encore au Maroc, éconduit par la mère de celle-ci à cause de la couleur noire de sa peau, projette d’assassiner celle dont il apprend qu’elle se prostitue : l’un des chapitres du roman, bref, rapporte en un monologue intérieur la pulsion de mort qui l’habite. Mojtaba a fui l’Iran pour gagner l’Europe du Nord, à la fois parce qu’il a milité contre le régime en place et parce qu’il risque sa vie pour être amoureux d’un autre homme, et il transite par Paris où il rencontre Zahira, qui le recueille alors qu’il est malade. Si le personnage est d’abord perçu par la Marocaine, le roman fait entendre sa voix en reproduisant une lettre qu’il écrit à sa mère. Les personnages masculins pourraient donc être définis comme 20 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 39 Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie , édition de Méoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Paris, Amsterdam, 2014, p.-75-80. 40 Abdellah Taïa, Un pays pour mourir , Paris, Points, 2016 [2015], p.-23. 41 Ibid. , p.-57. 42 Ahmed, The Cultural Politics of emotion , p.-165. 43 Jocelyn Frelier, Transforming Family. Queer kinship and migration in contemporary Francophone literature , Lincoln, University of Nebraska Press, 2022, p.-194. 44 Voir Sandra Jackson-Opoku, « Out beyond our borders: literary travelers of the TransDiaspora-», dans The New African Diaspora , dirigé par Isidore Okpewho et Nkiru Nzegwu, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 2009, p.-476-482. incarnant une masculinité non hégémonique, qu’ils soient dans une relation de subordination (Mojtaba) ou de marginalisation (Allal) par rapport à elle 39 . Est-ce à dire que le roman, dans son organisation symbolique, défait le masculin progressivement gagné par la sphère du féminin ? On pourrait le penser, si l’on considère par exemple la faiblesse du père malade de Zahira, rappelée dans une analepse au début du roman : « Son corps est notre corps. Même malade, il est à nous, de nous 40 .-» La fille semble renverser le rapport de filiation et devenir la créatrice de son père, prendre en quelque sorte l’ascendant sur lui. En réalité, il s’agit plutôt d’une fusion visant à une mise à égalité, dans l’amour filial qui unit Zahira à son père, à qui elle adresse encore ses pensées après qu’il est mort. Plus profondément, le roman défait la binarité de genre en l’inscrivant dans un contexte social complexe. Zahira évoque ainsi sa sexualité avec Iqbal, l’homme dont elle est amoureuse et qui, pendant l’acte charnel lui demande d’être pénétré par elle : « Et j’aime ça. Qu’Iqbal devienne ma petite femme. Et après, quand on a fini, qu’il redevienne homme. L’homme 41 . » On peut penser aux analyses de Sara Ahmed sur le plaisir dans le sentiment queer, qui relève d’une ouverture et d’une réunion des corps 42 . Le texte inscrit bien ce plaisir dans une performance - c’est un rôle endossé par Iqbal, par conséquent réversible. Cependant, s’il accepte d’être « femme », c’est pour Zahira, dans l’espace de l’intime. De retour à la sphère publique, il reprend le rôle de l’ homme - l’article défini est important. Il y a une fragilité du sentiment queer, qui peut être fui par ceux qui l’éprouvent, au profit d’un retour à l’hétéronormativité. Ces autres personnages masculins établissent des liens affectifs avec d’autres espaces, qu’ils soient de haine, dans le cas d’Allal, dont la voix nous parvient du Maroc, ou d’amour, dans le cas de Motjaba, qui écrit à sa mère en Iran. Iqbal, qui vient du Pakistan, est à la fois à l’un et l’autre pôle : aimant dans un premier temps, il devient méprisant quand il apprend le métier de Zahira, actualisant alors une violence misogyne. À propos de Celui qui est digne d’être aimé , Jocelyn Frelier parle de « mode de solidarité transdiasporique 43 », en empruntant une notion à Sandra Jackson-Opoku 44 . Dans Un pays pour mourir , la circulation des «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 21 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 45 « In Un pays pour mourir , Abdellah Taïa creates a web of interrelated voices and lives that reveal past and present sexual exploitation of the ethnically different in France. Within this polyphony and through the figure of Aziz, Taïa illustrates how queer migrant sexuality disturb the gender conformity and homonormativity in the French Republic. -» - Philippe Panizzon, « From the “garçon du bled” to “Tintin’s dog”. The interplay between race and sex in Abdellah Taïa’s Un pays pour mourir and Celui qui est digne d’être aimé », dans Provencher et Bouamer, Abdellah Taïa’s queer migrations , p.-208. 46 Taïa, Un pays pour mourir , p.-136. affects entre les personnages, qui apparaît dans le travail de polyphonie, conduit à créer des liens entre les différents pays du Maghreb - Zahira vient du Maroc, Aziz/ Zannouba d’Algérie, mais également avec d’autres régions du monde. Sont évoqués l’Iran ou le Pakistan. Par ailleurs, la dernière partie du roman repose sur une analepse. La tante de Zahira, Zineb, dont on a appris auparavant qu’elle avait disparu dans les années 1950, nous apparaît en Indochine, où elle a été déportée par les autorités françaises pour travailler dans une maison close à destination des soldats français. La circulation des affects n’est pas une euphorique manière de tracer des lignes de continuité, elle actualise également un sentiment queer, porteur d’une charge critique contre l’hétéronormativité dans un contexte postcolonial : Dans Un pays pour mourir , Abdellah Taïa crée un réseau de voix et de vies inter‐ dépendantes qui révèlent l’exploitation sexuelle passée et présente des personnes ethniquement différentes en France. Dans cette polyphonie et à travers le personnage d’Aziz, Taïa illustre comment la sexualité queer des migrants perturbe la conformité de genre et l’homonormativité au sein de la République française 45 . Si le roman configure un « mode de solidarité transdiasporique », pour reprendre le terme de Jocelyn Frelier, celui-ci conduit à la désorientation. Celle-ci ne concerne pas uniquement le sujet focal, elle désoriente aussi les autres sujets, pris dans les normes, dont elle conteste en définitive l’équité. Le transdiasporique ne concerne pas donc uniquement la solidarité, mais également la colère, la révolte, la haine. Apparemment, la haine est entièrement du côté de la négation et de la pulsion de mort. Le projet meurtrier d’Allal semble bien en être la marque, d’autant plus que sa haine le pousse à prévoir de boire un peu du sang de la victime, en inventant un rituel macabre. Pourtant il prévoit aussi dans cette cérémonie de manger des grenades qu’il aurait apportées-: « Symbole d’amour pour tout un peuple, les Arabes, dont je ne fais pas partie 46 ». La haine apparaît alors comme ce qui se substitue à une empathie rendue impossible : la circulation des affects n’est pas pour autant bloquée, elle s’inverse et devient force de destruction. La haine conduit le personnage vers 22 Florian Alix DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1 47 Ibid. , p.-34. 48 Ibid. , p.-77. 49 « To disidentify is to read oneself and one’s own life narrative in a moment, object, or subject that is not culturally coded to « connect » with the disidentifying subject. » - José Esteban Muñoz, Disidentifications. Queers of color and the performance of politics , Minneapolis / Londres, University of Minnesota Press, 1999, p.-12. un féminicide, c’est-à-dire la destruction de celle qu’il aime, et qui n’est pas la cause du rejet qu’il a éprouvé. Cet affect apparaît plus nettement comme une forme de révolte dans le discours d’Aziz, avant qu’il ne devienne Zannouba. Conscient du violent rejet social causé par cette transition à venir, il cherche à riposter : « Demain, je les emmerderai tous. Je ne quitterai pas ma haine pour eux. Non et non. Je la garderai. C’est elle qui me permettra de survivre encore et toujours dans ce monde de chiens enragés, de trous du cul à jamais assoiffés 47 . » Cependant, la haine demeure une empathie impossible et Zannouba vivra mal la période d’après la transition. Devenue incapable de recréer du lien, elle déclare : « Alors, je mets tout le monde à l’écart 48 . » Le sentiment queer ne permet pas d’échapper à la négation dont l’hétéronormativité est porteuse : Zannouba s’isole d’un univers social qui la rejette, l’horizon de Zahira est celui d’une violence féminicide. Le sentiment queer n’est pas un remède, quelque chose qui protégerait les sujets minorés en créant un autre espace affectif par l’empathie, mais il a quelque chose de la remédiation. Il reconfigure l’espace social en changeant la perspective que l’on porte sur lui. À défaut de protéger, lorsqu’il intègre la narration littéraire, il fait entendre, il rend visible. Le sentiment queer, tel qu’il apparaît dans les récits littéraires, a pour effet de désorienter les sujets. Les narrateur·ices des autofictions transforment les relations qui les lient à d’autres, à partir de la relation d’empathie qui s’établit. La fiction prolonge cette situation, en changeant toutefois la perspective. Le récit devient le laboratoire qui pousse à bout les possibilités de cette empathie, au point d’aller jusqu’à en inverser la direction et l’intensité, d’en faire une force d’isolement ou de destruction. Dans les deux cas de figure, l’autofiction et la fiction romanesque, la désorientation conduit les sujets à la désidentification. José Esteban Muñoz la définit ainsi : « Se désidentifier, c’est se lire soi-même et lire le récit de sa propre vie dans un moment, un objet ou un sujet qui n’est pas culturellement codé pour “se connecter” avec le sujet qui se désidentifie 49 ». Ce pas de côté sémantique et interprétatif est à la fois source de nouveauté, ouverture des possibles, et risque de souffrance, comme on a pu le voir à travers les œuvres. La désidentification, qu’elle concerne les narrateur·ices ou les personnages, permet de penser également le rôle des lecteur·ices. Ils et elles «-Sentiments queer-» et circulation des affects chez Nina Bouraoui et Abdellah Taïa 23 DOI 10.24053/ OeC-2025-0002 Œuvres & Critiques, L, 1
