eJournals Oeuvres et Critiques 50/1

Oeuvres et Critiques
oec
0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0003
oec501/oec501.pdf0728
2025
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Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste de Monia Ben Jémia

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Afef Arous-Brahim
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URL : https: / / www.lemonde.fr/ afrique/ article/ 2021/ 02/ 16/ tunisie-les-siestes-du-g rand-pere-ou-le-recit-autobiographique-d-un-inceste_6070186_3212.html. 5 Le choix du prénom du personnage féminin ne semble pas anodin. En fait, en tunisien, Nédra veut dire « rare ». Cette expression antiphrastique révèle que l’histoire d’inceste vécue par ce personnage féminin est loin d’être rare en Tunisie. 6 Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel », Les Cahiers du CERAC , n° 5, Proses narratives en France au tournant du XXI e siècle (études réunies par Anne Sennhauser), avril 2012, p.-20-34, p.-20. Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste de Monia Ben Jémia Afef Arous-Brahim Institut Supérieur des Sciences Humaines de Jendouba/ Université de Jendouba Intersignes LR14ES01/ Université de Tunis Textes & Cultures/ Université d’Artois Publié en 2021, à la suite des mouvements de protestation # MeToo (2017) et # EnaZeda   1 (2019) contre les agressions sexuelles à l’encontre des femmes, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste   2 de Monia Ben Jémia 3 a remarquablement marqué le champ littéraire tunisien. Comme son titre l’indique, ce roman traite de la question universelle de l’inceste où l’auteure, qui reconnaît manifestement la part autobiographique 4 dans son récit, met en scène un personnage féminin nommé Nédra 5 qui décide de briser le silence et de dévoiler l’histoire de son viol par son grand-père. Ce texte s’inscrit dans la lignée des écrits relevant de « l’écriture de l’ex‐ trême 6 » qui, selon Barbara Harcroft, s’intéresse à « la représentation des Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 7 Ibid . 8 L’inceste, au même titre que les violences en famille, les viols ou l’avortement, appartient à la catégorie des traumas personnels, privés, dits aussi mineurs, qui sont vécus dans l’intimité. Ils se distinguent des traumas collectifs, comme ceux liés à la guerre, aux génocides, etc. 9 Suzanne Keen, « Personnage et tempérament : l’empathie narrative et les théories du personnage », (traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Di Méo) dans Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique , Hermann, 2013, p.-207. 10 Suzanne Keen, «- Narrative Empathy -» In Hühn, Peter et al. (eds.) : - the living handbook of narratology . Hamburg : Hamburg University. URL : http: / / www.lhn.uni-hamburg.de / article/ narrative-empathy, consulté le 12 janvier 2025. 11 Suzanne Keen, « Personnage et tempérament : l’empathie narrative et les théories du personnage-», p.-208. 12 Selon Serge Tisseron, il est important de distinguer la notion d’empathie de la sym‐ pathie, de la compassion et de l’identification. Il trouve, par ailleurs qu’il existe trois « étages » de l’empathie : l’identification qui comporte l’empathie cognitive et l’empathie émotionnelle ; la reconnaissance mutuelle et la réciprocité ; et enfin l’intersubjectivité ou « l’empathie extimisante » qui est la forme la plus complète de l’empathie. Serge Tisseron, « Entretien réalisé avec Henri-Pierre Bass dans le cadre de la parution de l’ouvrage de Serge Tisseron, L’Empathie au cœur du jeu social , chez Albin Michel (2010) », L’empathie , Le Journal des psychologues , 2011, p. 20-23. URL : / hs.cairn.info/ revue-le-journal-des-psychologues-2011-3? lang=fr, consulté le 20 février 2025. 13 Serge Tisseron, L’Empathie au cœur du jeu social , Paris, Albin Michel, 2010, p.-10. 14 Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle , Paris, Éditions Corti, 2017, p.-155. expériences traumatiques ou catastrophiques où priment l’abject, la souffrance, l’insupportable 7 ». Pour raconter un tel traumatisme personnel 8 , le roman de Monia Ben Jémia illustre une forme d’empathie narrative, théorie développée par Suzanne Keen et qui désigne « le fait de ressentir quelque chose par la fiction 9 ». Elle est plus précisément « le partage de sentiments et la prise de perspective induits par la lecture, le visionnage, l’audition ou l’imagination de récits de la situation et de la condition d’une autre personne 10 ». Elle implique un «-usage stratégique 11 -» de l’empathie 12 , cette «-capacité de “se mettre à la place d’autrui” 13 » que les auteurs cherchent à transférer aux lecteurs par le biais de différentes techniques narratives. Alexandre Gefen reconnaît le mérite de l’empathie narrative et précise : Accéder à la souffrance d’autrui pour en reconnaître la légitimité, nous reconnaître affectivement en autrui, suppose non seulement l’éducation de notre sensibilité, mais une capacité à laquelle les œuvres artistiques, et en particulier les récits de fiction, sont censés nous entraîner 14 . 28 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 15 Marichelas Vargas-Thils, « Récit de vie et construction de soi chez l’individu social contemporain-», Les Politiques Sociales , 1-2(1), p. 86-101, 2013, p. 98. URL : https: / / doi.o rg/ 10.3917/ lps.131.0086. 16 Ce type d’empathie caractérise les relations amicales, amoureuses ou thérapeutiques. 17 Serge Tisseron, « Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie” », Communica‐ tions , (1), 167-179, 2022, p.-172. 18 Ibid. Cet article se propose donc d’explorer la façon dont l’auteure s’adonne à l’écriture de l’empathie en abordant le motif d’inceste dans son roman. Nous aurons à mettre particulièrement l’accent sur la démarche confessionnelle adoptée par Monia Ben Jémia, mais aussi sur le processus de souvenance qui s’avère incontournable dans la composition de ce genre d’écrits. Nous examinerons encore, dans cette étude, la représentation littéraire des figures, et de l’incesteur, et de l’incestée, ainsi que leurs rôles dans l’accomplissement de l’expérience empathique du lecteur. 1 Inceste et mémoire traumatique Dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , en se relayant le récit, l’auteure, le narrateur - ou la narratrice ? - et Nédra, la protagoniste, témoignent d’une sorte de solidarité implicite, qui fait que le lecteur confond ces trois voix. À la fois victime d’inceste et auteure d’une fiction - du moins en partie -, Monia Ben Jémia s’est manifestement inspirée de son expérience d’écoutante au centre des victimes de violences sexuelles au sein de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates. Cette expérience l’a aidée à écrire une histoire qui s’apparente à un récit de vie raconté durant une séance d’écoute thérapeutique. Marichelas Vargas Thils précise, en effet, que ce genre de narration autobiographique témoigne d’ une « relation intersubjective » entre celui qui raconte sa vie et son interlocuteur 15 . C’est précisément ce point qui nous interpelle dans cette analyse. En effet, ce rapport complexe entre les trois voix qui relatent le récit d’inceste de Nédra rend compte d’une forme d’empathie intersubjective 16 , considérée par Tisseron comme un « état d’empathie complète 17 », qu’il nomme aussi «-empathie extimisante-». Il explique-: Il ne s’agit plus seulement de s’identifier à l’autre, ni même de reconnaître à l’autre la capacité de s’identifier à soi en acceptant de lui ouvrir ses territoires intérieurs, mais de se découvrir à travers lui différent de ce que l’on croyait être et de se laisser transformer par cette découverte. Elle fait intervenir à la fois une capacité d’empathie pour l’autre et pour soi 18 . Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 29 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 19 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-99. 20 Dans son article, Muriel Salmona souligne que la mémoire d’un enfant incesté est inévitablement une mémoire traumatique dont les mécanismes « sont déclenchés par le cerveau pour échapper au risque vital que fait courir une réponse émotionnelle extrême face à un trauma ». Il est donc question de « sidération psychique », puis de « disjonction du circuit émotionnel » et enfin de « dissociation et mémoire traumatique ». Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », Les Cahiers de la justice , N° 1(1), 69-87, p. 69. URL : https: / / doi.org/ 10.3917/ cdlj.1801.0069, consulté le 27 janvier 2025. 21 Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel-», p.-21. 22 Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle , p.-157. 23 Ibid ., p.-158. De surcroît, le recours au narrateur extradiégétique donne lieu à une certaine objectivité dans la narration, ce qui permet de soumettre le lecteur à une expérience empathique, en l’immergeant progressivement dans l’univers de Nédra. À travers son narrateur, l’auteure nous plonge dans l’intimité de son personnage, en sondant sa mémoire et en racontant son histoire. Ce n’est qu’au dernier chapitre que la voix de Nédra émerge et prend en charge le récit de la fin avant que le narrateur ne reprenne son rôle dans la postface pour annoncer la mort de la protagoniste, « soulagée d’avoir rompu le silence 19 -» et pour exposer les dernières découvertes scientifiques explicitant les effets des violences sexuelles sur le cerveau d’un enfant violé. Cette voix, serait-elle celle de l’auteure qui revendique enfin la légitimité de son récit-? Au-delà de l’acte de viol lui-même, le narrateur révèle toutes les circonstances qui ont rendu ce crime possible et revient sur les souffrances que la victime a longtemps étouffées. Le récit de vie du personnage est structuré de manière à illustrer parfaitement le fonctionnement de la mémoire traumatique et les différents mécanismes psychotraumatiques, expliqués par Muriel Salmona dans ses écrits, notamment dans son article « La mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma 20 -». En s’appuyant sur ces recherches scientifiques et en empruntant le même vocabulaire clinique des psychiatres qui ont travaillé sur l’inceste, Monia Ben Jémia fait voir avec un style dépouillé et une finesse remarquable la vie intérieure de Nédra. Elle agence son récit de manière à montrer les effets de ce crime sur l’enfant incesté en soulignant la «-dimension performative 21 -» de la narration d’un tel trauma. Associée à l’éthique du care   22 , cette littérature « attentionnelle 23 » cherche à impliquer le lecteur dans l’histoire racontée en l’accompagnant, en l’incitant à se mettre à la place de l’autre et à comprendre ses blessures. Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste invite le lecteur à vivre une expérience empathique spécifiquement basée sur le partage et sur une certaine transparence émotionnelle où « il est question non pas 30 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 24 Alexandre Gefen, « D’autres vies que la mienne » : roman français contemporain, empathie et théorie du care » dans Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique , Paris, Hermann, 2013, p.-283. 25 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-16. 26 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-84. 27 Ibid. , p.-85. 28 Ibid. 29 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-102. 30 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-75. de réfléchir et de modéliser, mais de sentir et de relier, et moins de décrire et d’informer que de mettre en partage une sensibilité aux précaires, aux victimes 24 -». 1.1 Parole et survivance Le roman commence in ultima res . L’auteure explique dans l’avant-propos que la protagoniste, malade, décide, cinquante ans après les agressions sexuelles qu’elle a subies, d’écrire « pour desceller les portes de l’enfer inceste qu’elle avait jusqu’alors tant de mal à déverrouiller 25 -». Nédra est consciente qu’écrire sur l’inceste était une tâche ardue dans une société qui s’est souvent tue sur ce type d’agressions. Elle décide ainsi de se documenter et de faire sa propre enquête. Elle découvre Le Berceau des dominations de Dorothée Dussy et Le Livre noir des violences sexuelles de Muriel Salmona. Cette dernière insiste, dans ses études, sur la nécessité d’un « travail psychothérapique 26 » qui permet de « transformer la mémoire traumatique en mémoire autobiographique cons‐ ciente et contrôlable 27 ». Elle précise qu’« en mettant des mots sur chaque situation, sur chaque comportement, sur chaque émotion, en analysant avec justesse le contexte, ses réactions, le comportement de l’agresseur 28 », la victime pourra enfin revivre. Les lectures et les nombreuses recherches que Nédra avait menées l’ont aidée à libérer sa parole et donc à transgresser les lois du tabou. Consciente à son tour du pouvoir des mots dans la guérison de la personne violée, l’auteure clôt son roman en affirmant qu’il n’existe « [qu’] un seul antidote au poison inceste et à toutes les agressions sexuelles : dire. Ne plus se taire 29 ». Les Siestes du grand-père révèle l’importance de cette mémoire autobiographique « verbalisable 30 » dans le processus thérapeutique et appréhende le fonctionnement de cette mémoire traumatique. Nous nous référons encore à l’étude de Muriel Salmona pour expliquer scientifiquement ce qui se passe dans le cerveau de la victime et dont nous trouvons l’indélébile Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 31 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 31 Ibid. 32 Jean-Claude Kaufmann, L’Invention de soi. Une théorie de l’identité , Paris, Armand Colin, 2004, p.-152. 33 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-75. 34 Ibid . 35 En 2019, une enquête télévisée a révélé de graves cas de viols et d’abus sexuels sur des enfants côtoyant une école coranique à Regueb, en Tunisie. 36 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-23. trace dans le roman de Monia Ben Jémia : « Tel un logiciel, l’hippocampe est indispensable pour stocker et aller chercher les souvenirs et les apprentissages et pour se repérer dans le temps et dans l’espace 31 ». Cette thérapie par la réminiscence permet à Nédra de raccommoder son être pour comprendre ce qui s’est passé, de structurer les souvenirs éclatés, de donner sens à ses bribes de vie en les reliant dans un récit cohérent, dans une « forme narrative […] qui évacue l’idée de fixité au profit d’une logique d’enchaînement 32 ». Il est donc un besoin vital de se rappeler cette vie antérieure enterrée au fin fond de sa mémoire. La rétrospection de vie du personnage incesté permet alors une certaine aperception du trauma qui est essentiellement liée à l’activation de sa mémoire traumatique, « cette mémoire émotionnelle enkystée 33 [“explose”] aussitôt qu’une situation, un affect ou une sensation rappelle les violences ou fait craindre qu’elles ne se reproduisent 34 ». Dans le cas de Nédra, ce sont le viol des enfants de Regueb 35 et son diagnostic vital engagé qui l’ont poussée à partager son histoire. Dans ce roman, il est une véritable auscultation du contexte social et interpersonnel qui a précédé l’acte du viol et qui remonte à une époque où les parents de Nédra ne s’étaient pas encore mariés. Le narrateur commence par dresser la généalogie d’une famille bourgeoise et conservatrice, à une époque « où l’obéissance aux parents était un devoir sacré 36 ». Le premier chapitre intitulé « une famille ordinaire » remonte aux sources de ce crime. L’enfance de Nédra est représentée, dans le roman, comme un monde sensoriel fertile, avec ses couleurs, ses odeurs saisissantes et la fanfare continuelle des fêtes familiales qui sont fortement ancrées dans l’imaginaire du lecteur tunisien. C’est surtout dans le chapitre intitulé « Le vieux sous le toit » que le narrateur met en évidence le contraste dans lequel cette famille vivait, entre un bonheur familial qui semble éternel et une violence imperceptible : La maison des grands-parents résonnait des musiques de fêtes et du silence de l’inceste. Lumineuse, joyeuse, emplie de musique et des cris de joie des enfants et des you you. 32 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 37 Ibid ., p.-44. 38 Barbara Havercroft cite, dans son article, Roger Luckhurst qui pense que la non-linéarité est une caractéristique des récits du trauma, car ces textes soulignent «-les révélations tardives qui réorientent la signification du récit ». Roger Luckhurst, The Trauma Question , Londres/ New York, Routeledge, 2008, p. 87-116 dans Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel-», p.-24. 39 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-70. 40 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-47. 41 Salmona révèle dans son étude que « cet état de dissociation anesthésie et empêche la victime d’identifier et de prendre la mesure des violences qu’elle a subies. Les faits plus graves lui semblent tellement irréels qu’ils perdent toute consistance, comme s’ils n’existaient pas vraiment ». Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma-», p.-71. 42 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-50. Et sombre, effrayante, enfouie dans un épais silence ; on y entrait par une grande porte vitrée, protégée de fer forgé noir, les barreaux de prison 37 . Les récits enchâssés et la « temporalité non chronologique 38 » révèlent l’aspect labyrinthique de cette mémoire et permettent une immersion cognitive croissante du lecteur dans l’univers de Nédra. Entre les personnages antithéti‐ ques des deux babas , Mahmoud le tendre et Jamel le méchant, entre un père « coureur de jupons » et une mère conservatrice par hérédité, et tous les autres membres de cette grande famille nombreuse, Nédra a vécu une enfance assez ordinaire avant qu’elle ne bascule dans la tragédie. C’est au cœur de ce bonheur familial et de cette famille traditionnelle que son malheur émerge et lui colle éternellement à la peau. 1.2 La mémoire à l’épreuve du trauma Le narrateur dépeint Nédra comme un être torturé par le traumatisme du viol qu’elle a vécu. Son état, durant les dix années d’abus sexuel répété, illustre l’étape de « sidération » qui touche les enfants incestés qui « se retrouvent paralysés psychiquement et physiquement, pétrifiés, dans l’incapacité de réagir, de crier, de se défendre ou de fuir 39 -». C’est ainsi que Nédra réagissait dans le lit de son agresseur. À chaque fois, elle se sentait « tétanisée comme la première fois. Elle n’a plus de corps, elle est une pierre qui ne sent rien 40 -». L’auteure met en exergue l’emprise de l’agresseur sur cette enfant, constamment en proie à ses hallucinations, et souligne ce sentiment d’incompréhension qui l’empêche de se rendre compte de ce qui lui arrive 41 . « Trop d’imagination, ce n’est pas vrai, j’ai dû rêver 42 -», se disait-elle. Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 33 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 43 Salmona explique que cet état de disjonction « est à l’origine d’une dissociation traumatique, un trouble de la conscience lié à la déconnection avec le cortex, qui entraîne une sensation d’irréalité, d’étrangeté, d’absence, et qui donne à l’enfant l’impression d’être spectateur des événements, de regarder un film ». Muriel Salmona, «-La Mémoire traumatique-: violences sexuelles et psycho-trauma-», p.-71. 44 Ibid. 45 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-59. 46 Ibid. , p.-94. 47 Vincent Jouve, L’Effet-personnage dans le roman , Paris, PUF, 2011, p.-136. 48 Ibid ., p.-140. 49 Ibid. , p.-141. 50 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-99. L’inceste évide la victime de toutes ses émotions. Pour se protéger, elle entre dans ce que les scientifiques appellent un état de « disjonction 43 ». L’enfant incesté, « anesthésié émotionnellement et physiquement 44 », devient amnésique : « L’inceste, c’est tellement sidérant. À peine le sait-on ou le subit-on qu’immédiatement on est frappé d’amnésie 45 », déclare le narrateur. Bien que le poids des crimes répétées qui ont ponctué son enfance ait été insupportable, Nédra a appris à les oublier et à ne pas en parler. En réalité, elle n’aurait pu avouer les secrets des agressions répétées de son grand-père avant d’atteindre l’âge adulte car elle n’avait guère d’autre choix. Car, en réalité, « l’amnésie est inhérente à l’inceste […]. C’est le seul moyen de se protéger, sinon on devient fou 46 -», explique-t-elle. 2 Sous l’emprise du bourreau En étudiant les différents rapports entre lecteur et personnage, Vincent Jouve souligne que « lorsqu’un narrateur nous livre un personnage dans les tréfonds de son être, l’effet de sincérité est immédiat 47 ». Il précise que « la réception d’un personnage à travers la thématique conjointe de l’intimité et la souffrance ne peut manquer à avoir des résonnances significatives 48 -» parce qu’un « per‐ sonnage qui souffre, en tant que support privilégié de l’investissement affectif, occupe une place de choix dans le personnel romanesque 49 ». C’est ainsi que l’auteure parvient à orienter le lecteur du côté de Nédra, de la victime qui demeure l’emblème de tous ces petits êtres violés, mais incompris parce qu’ils sont souvent accusés de consentement, ne serait-ce que par leur silence. En contrepartie, les incesteurs qui « ne sont jamais dénoncés parce qu’il faut préserver la famille, parce que l’amnésie, la honte, la culpabilité 50 » représentent l’inhumain dans toute son horreur. 34 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 51 Ibid. , p.-21. 52 Ibid. , p.-22. 53 «-Papa-» en tunisien. 54 Ibid. , p.-44. 55 Ibid. , p.-48. 56 Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste , 20-21 (édition numérique de Pocket), 2021 [2013], p.-118. 57 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-91. 2.1 Le violeur, aux antipodes … La construction du personnage de l’incesteur est fondamentale dans l’écriture du trauma de Nédra. Dans Les Siestes du grand-père , il se profile comme un être ordinaire de la famille, de la société. Physiquement, Jamel, le grand-père maternel de Nédra, était un « bel homme et avait beaucoup de prestance. Grand, mince, il était naturellement élégant. Riche, ses jebbas et burnous étaient choisis avec soin dans des tissus nobles, soie, lin ou pure laine 51 -». Néanmoins, il était « totalement dénué, […] hautain et méprisant 52 », incarnant parfaitement le mal et l’abjection à la fois. Nédra, qui n’arrivait pas à appeler son incesteur Baba   53 , reconstitue cet individu pétri de contradictions. Un imposteur qui réussit à se dissimuler derrière le masque de la piété-: Il rentrait du travail à l’heure du déjeuner, ôtait ses vêtements, une large Kachabia , noire ou marron, l’hiver, une jebba de couleur claire l’été, un foulard blanc lui couvrait la tête. Puis il se rendait à la salle de bains faire ses ablutions, vêtu de son large seroual blanc et d’un marcel de la même couleur. Il faisait sa prière dans le salon ou se rendait à la mosquée voisine. Après, il montait faire sa sieste 54 . Nédra est la seule à dévoiler la double vie menée par cet incesteur alors que tout le monde « l’honore, l’entoure de mille petites attentions 55 -». Dans ce roman, c’est le «système inceste-» dont parle Dorothée Dussy dans Le Berceau des dominations qui est mis en scène. Jamel représente l’image ordinaire de tout autre prédateur. Autoritaire par nature, « il est la personne de la famille qui dicte les règles et les conduites de chacun 56 -»-: Tout le monde lui obéissait au doigt et à l’œil, ce qu’il disait était du Coran, nul jamais ne songeait à le contredire. Il prenait toutes les décisions, régentait la vie familiale de tous, y compris celle de ses enfants mariés. Il était insoupçonnable, respecté de ses frères et sœurs dont il était l’aîné, et de toute la bourgade où nous habitions 57 . Pharisaïque, Jamel réussit à tromper tout le monde et à se faire passer pour un sage et un donneur de leçons. C’est cette posture qui lui permet d’exercer Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 35 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 58 Ibid. , p.-91. 59 Ibid. , p.-46. 60 Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste , p.-93. 61 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-94. 62 Ibid. , p.-90. 63 Ibid. , p.-67. 64 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p.-73. 65 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-89. 66 Ibid. , p.-90. une « forte emprise 58 » sur tout le monde et surtout sur sa victime. Nédra surnomme « pieuvre » ce prédateur tentaculaire affamé de désir. Le narrateur le décrit pendant son moment de chasse : « Il est allongé dans la pénombre sur son grand lit, Nédra marque un temps d’arrêt, la pieuvre la pousse vers lui, il tend son bras et la saisit 59 ». C’est que Jamel est comme la pieuvre, et tous les autres violeurs, il a cette capacité si naturelle de se dissimuler, de se cacher pour « ne pas se faire pincer 60 » : « Ma famille n’a rien vu alors que ça se passait littéralement sous ses yeux, à quelques marches ou portes de là où il nous assassinait 61 », précise Nédra. D’ailleurs, pour les adultes, il était « un grand-père si affectueux 62 -». En reconstituant le profil de son prédateur, la victime adulte revoit surtout ses tentacules qui la paralysaient et la piégeaient une fois qu’elle s’approcha de lui. Elles « l’agrippaient, enserraient son clitoris et la masturbaient frénétiquement 63 -», se rappelle-t-elle ces moments horribles avec une remarquable acuité. Le narrateur rend compte du comportement de ce personnage inhumain dont le caractère ne fait que renforcer la dissociation traumatique de sa victime par « des attitudes et des paroles déplacées ou incongrues, par une mise en scène de domination, et la mett[re] dans un état hypnoïde, qui la rendra incapable de penser, de se défendre, de s’opposer et de dire non 64 -». La violence de Jamel était telle qu’il la dominait par un regard-: Pendant près de dix ans, il fait de Nédra son objet sexuel. Il ne lui interdit jamais d’en parler, ni ne proféra aucune menace. Il suffit d’un regard pour qu’elle lui obéisse, comme tous les autres, grands et petits. Ses yeux étaient effrayants, globuleux. Son regard la gommait, l’annihilait, elle n’existait plus 65 . L’incesteur dans le roman de Monia ben Jémia se révèle d’une insensibilité troublante. Apathique, « il était incapable d’amour et de tendresse 66 », confie Nédra en mettant en relief la froideur et la sévérité inexorable de son violeur. Néanmoins, selon Tisseron, les prédateurs recourent également à l’empathie, avec ruse, pour contrôler leurs victimes. En effet, le chercheur explique que « les bons bourreaux, ceux qui sont capables d’une bonne compréhension 36 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 67 Serge Tisseron, «-Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie”-»,-p. 170. 68 Ibid. , p.-169. 69 Tisseron la définit comme l’aptitude de reconnaître et d’identifier les émotions d’autrui sans les confondre avec les siennes. Ibid. 70 Il s’agit de « l’aptitude à appréhender les croyances et les désirs d’autrui, puis, à partir de cette base, à imaginer ses intentions et anticiper ses comportements. Cette posture nécessite d’intégrer un grand nombre d’informations, comme le caractère de l’autre, ses conditions de vie, ses particularités culturelles,-etc.-». Ibid. 71 Elle nécessite l’expérimentation de l’empathie affective et cognitive avant d’atteindre la « capacité d’adopter émotionnellement, et plus seulement intellectuellement, le point de vue d’autrui-». Ibid. , p.-170. des états émotionnels et mentaux de leurs victimes afin d’adapter exactement leurs sévices, sont dotés d’une excellente empathie cognitive 67 ». En fait, ces prédateurs mettent leur grande capacité à identifier les émotions de l’autre et à les comprendre pour les manipuler. C’est dans ce genre de situations que l’empathie devient menaçante. Grâce à cette écriture chirurgicale de l’inceste, l’auteure parvient donc à créer une grande distance entre le personnage de l’incesteur et le lecteur, rendant toute forme d’empathie et donc d’identification au violeur pédophile impossible. En réalité, l’ensemble du récit vise à mettre en évidence la détresse de la victime, à comprendre ses émotions et à expliquer ses comportements, sans céder à l’exhibitionnisme littéraire, ni à chercher à éveiller le voyeurisme du lecteur. 2.2 L’incestée, au-delà des apparences L’omniscience et l’omniprésence du narrateur permettent de plonger le lecteur dans la psyché de Nédra dévoilant, par conséquent, toutes ses souffrances qui se sont stratifiées des années durant. En effet, en brossant le portrait de son personnage, Monia Ben Jémia parvient à embarquer le lecteur dans le processus de l’empathie pour autrui grâce auquel « une personne entre en résonance avec l’état émotionnel d’une autre, ou tente de se décentrer d’elle-même pour s’imaginer à sa place 68 ». Trois étapes successives sont nécessaires pour l’accomplissement de ce processus et dont nous trouvons l’écho dans le roman : d’abord, l’empathie affective 69 , ensuite l’empathie cognitive 70 et enfin l’empathie mature 71 . Dans son récit, Nédra témoigne de son calvaire même après l’interruption de ces agressions et la mort de son violeur. La narration de cette tragédie permet ainsi d’expliquer son comportement agressif et ses agissements incompréhensibles pendant son adolescence. En effet, Muriel Salmona explique dans son article que, quand l’état de dissociation disparaît, « la mémoire traumatique s’impose avec un tel cortège émotionnel que la gravité Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 37 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 72 Muriel Salmona, « La Mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma », p. 76. 73 Ibid. 74 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-69. 75 Ibid. 76 Ibid ., p.-70. 77 Ibid. , p.-74. 78 Ibid. 79 Ibid. , p.-75. des violences et de leurs conséquences apparaît soudain à la victime dans toute son horreur 72 ». Si la valeur testimoniale de ce récit est indéniable, c’est parce que la mise en narration des souffrances de Nédra permet d’analyser, avec une démonstration probante, le comportement de l’incestée, ses actes de violence, ses disparitions et ses crises suicidaires qui rendent compte d’une souffrance atroce et d’une «-véritable torture 73 -» intérieure qui passaient inaperçues. Ces signes alarmants « n’alertèrent outre mesure ses parents. Nédra était une enfant difficile, révoltée et peut-être trop sensible. On ne chercha pas trop loin 74 ». Même les psychologues qu’elle a consultés enfant et qui étaient censés détecter cet indicible-destructeur n’étaient pas bien outillés pour le savoir : Ils la firent parler de ses symptômes, insomnies, idées noires, difficultés conjugales, détresse, boulimies, addictions diverses, tentatives de suicide, hallucinations, confu‐ sions mentale, difficultés de parler en public… Nul ne l’aida à dire l’inceste, nul ne lui fit dérouler, raconter, soulever le brouillard de ses souvenirs. Ils lui prescrivirent des anxiolytiques ou anti-dépresseurs, ce qui l’aida à s’anesthésier plus encore qu’elle ne l’était 75 . Même si elle avoue que les médecins « sont aujourd’hui mieux formés 76 », Nédra ne semble pas convaincue de leurs nouvelles pratiques. Dans le chapitre « Cadeaux empoisonnés », elle raconte minutieusement les effets anesthésiants et dangereux des psychotropes, ces « paradis artificiels 77 » qui « atténuaient sa douleur et l’aggravaient en même temps 78 -». En racontant son malheur, elle n’oublie pas les enfants incestés qui succombent à leur tour à ces antidépresseurs et se livrent à d’autres sortes d’auto-agressions-: D’autres beaucoup même, se prostituent, font comme ce fut son cas des tentatives de suicides, deviennent une proie idéale pour tous les prédateurs sexuels, succombent à diverses addictions. Certains deviennent violents, peuvent même agresser sexuelle‐ ment d’autres enfants 79 . L’introspection de soi et les confessions de Nédra sur sa détresse et sur les troubles inintelligibles de son comportement soulignent donc le rôle de la 38 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 80 Tisseron précise que cette capacité d’être à l’écoute de soi et de ses propres émotions, « être disponible à son monde intérieur augmente considérablement les chances de pouvoir entrer en résonance avec autrui ». Serge Tisseron, « Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie”-», p.-170. 81 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-71. 82 Ibid. , p.-83. 83 Ibid. , p.-85. narration dans le processus de l’empathie pour soi 80 , qui, selon Tisseron, est indissociable de l’empathie pour autrui. Cette capacité à identifier les émotions qu’elle a ressenties à chaque moment de sa vie lui permet de rapiécer les fragments disparates de son être et de donner sens à son expérience traumatique. Nédra, qui a vécu son drame dans une solitude absolue, « n’a réellement trouvé une once d’aide, ni même d’empathie 81 ». Cependant, elle s’est réfugiée dans les livres et entre les murs protecteurs de l’école. Plus tard, en grandissant, elle connaît les magies de l’amour dans la reconstitution de son être-: «-son regard, lui rendait son unité, elle n’était pas plus éclatée en mille morceaux, elle était une. Il l’aimait et son amour lui rendait sa dignité 82 -», révèle le narrateur. La parole reste, par conséquent, le seul mécanisme de survie qui l’a aidée à se reconstruire, mais aussi à dénoncer ce phénomène redoutable qui ronge nos sociétés. Si elle parvient à dire ce qui semblait inexprimable, c’est que Nédra et, à travers elle, Monia Ben Jémia se sont libérées définitivement du poids du silence qui les accablait. En s’appuyant sur une approche didactique, l’auteure rend compte donc des différents mécanismes de la mémoire traumatique de son personnage, évoqués un peu plus haut. Grâce à la mise en œuvre d’une empathie intersubjective, elle accompagne Nédra dans la construction de son passé et l’assiste dans la transcription de ses maux. Mais cette stratégie narrative, dans l’écriture de l’inceste, ne peut avoir du sens qu’en impliquant le lecteur dans cette histoire de trauma. Effectivement, cette expérience empathique de lecture le rapproche de l’incestée et lui permet de comprendre ses émotions et son comportement. Cependant, en dépit de toute la charge émotionnelle que peut provoquer ce récit, le lecteur doit garder une certaine distance avec cette histoire d’inceste afin de faire preuve d’impartialité en accédant à l’intériorité de la victime incestée. Il apprend, en lisant le roman et en s’introduisant dans le monde complexe de l’incestée, que cette voix est celle d’une enfance violée, opprimée et enchaînée par la peur et l’insoutenable sentiment de culpabilité. L’expérience individuelle du trauma de l’incestée se mue alors en cause com‐ mune, en associant le lecteur à ce combat. En explorant le roman, il apprendra non seulement à comprendre ce « trou noir 83 » qui a longtemps englouti la mémoire de la victime, mais donnera sens à ce partage d’émotions en luttant Écriture de l’empathie et trauma personnel dans Les Siestes du grand-père 39 DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1 84 Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle , p.-150. 85 Serge Tisseron, «-Promesses, limites et ambiguïtés du mot “empathie”-», p.-174. 86 Barbara Havercroft, « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel-», p.-21. 87 À lire, par exemple, les travaux de Judith Lewis Herman et Lisa Hirschman sur l’inceste d’un point de vue féministe : Fadher-Daughter Incest , Boston, Harvard University Press, 1981 ; Trauma and Recovery , New York, Basic Books, 1992 ; Truth and Repair : How Trauma survivors Envision Justice , New York, Basic Books, 2023. 88 Monia Ben Jémia, Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , p.-82. contre l’inceste et éventuellement en sauvant des enfants de leurs prédateurs. C’est dans cette capacité à révéler, à partager et « à relier » que réside la force réparatrice de la littérature. En effet, le lecteur de ce récit est invité à éprouver de l’émotion et à ressentir une certaine solidarité avec la victime car « par sa capacité à produire de l’empathie, le récit est supposé nous conduire à un déplacement affectif […] et nous offrir, par la médiation d’un narrateur dans lequel nous pouvons nous projeter et de situations auxquelles nous pouvons nous associer une initiation à la pitié 84 » et même une incitation à l’action puisque l’empathie a aussi « une dimension comportementale, qui consiste à pouvoir agir pour transformer la situation 85 -». Nédra se veut le porte-parole de tous les êtres vulnérables, réduits au silence et vivant obscurément leurs drames dans une impérieuse solitude. Son histoire révèle la dimension éthique de ce récit dans la mesure où il « offre la possibilité [à la victime d’inceste] de changer de statut, de se transformer l’objet de la violence et du souvenir traumatiques en sujet et même en agent 86 ». Pour rendre compte de cette expérience humaine difficile à vivre, l’auteure met en évidence les mécanismes et le fonctionnement de la mémoire traumatique, révélant et rendant perceptibles les aspects souvent inaperçus et inexprimables de cette épreuve. Quand elle raconte ce trauma privé, Monia Ben Jémia déploie un regard féministe qui critique la société patriarcale et la violence à l’encontre des femmes et des enfants 87 . Le personnage du grand-père incarne ce pouvoir oppressif qui pèse sur toutes les figures féminines dans sa famille. À travers son récit, l’auteure, militante pour les droits de la femme, dénonce l’instabilité de la condition féminine en Tunisie et rapporte dans le même temps la détermination des Tunisiennes à lutter pour leurs droits et pour les droits des générations futures : « Mais elles n’abandonnèrent pas pour autant la patrie, elles laissèrent la fenêtre de la liberté entrouverte. Pour leurs filles 88 », affirme-t-elle. En écrivant la détresse de Nédra, victime d’inceste, et en dépeignant le personnage répugnant de l’incesteur, l’auteure met à nu la violence subjacente de la société tunisienne. Elle démasque encore ce peuple conservateur qui, sous couvert de la piété, s’adonne à toutes sortes d’exploitation. Le récit de l’inceste, tel qu’il est 40 Afef Arous-Brahim DOI 10.24053/ OeC-2025-0003 Œuvres & Critiques, L, 1