eJournals Oeuvres et Critiques 50/1

Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0004
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Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah

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Donia Boubaker
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raconté par Monia Ben Jémia, est une véritable étude de cas où l’écriture se veut un acte salvateur. Dans Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , l’auteure ne se contente pas de rompre le silence sur ce crime, mais le dénonce ouvertement et à voix haute. Bibliographie Source Ben Jémia, Monia. Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste , Tunis, Cérès éditions, 2021. Études Blaise, Lilia. Interview avec Monia Ben Jémia : « Tunisie : “Les Siestes du grand-père” ou le récit autobiographique d’un inceste », Le Monde , interview publiée le 16 février 2021. Disponible sur-: https: / / www.lemonde.fr/ afrique/ article/ 2021/ 02/ 16/ tunisie-les-sieste s-du-grand-pere-ou-le-recit-autobiographique-d-un-inceste_6070186_3212.html. Dussy, Dorothée. Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste , 20-21 (édition numérique de Pocket), 2021. Gefen, Alexandre et Vouilloux, Bernard (dir.). Empathie et esthétique , Paris, Hermann, 2013. 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Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah Donia Boubaker Laboratoire Analyse Textuelle, Traduction et Communication LR18ES12 (Université de la Manouba)-/ UMR 9022 Héritages (CY Cergy Paris Université/ CNRS/ ministère de la Culture) Au tournant du XXI e siècle et avec l’essor de la mondialisation qui encourage les mobilités humaines, les flux migratoires internationaux ont connu une grande intensification. Ainsi, entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, le nombre de migrants dans le monde passe de 120 à 150 millions 1 . C’est à cette époque que la question migratoire devient un enjeu sociétal et politique majeur aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. Ces derniers se transforment en espace de départ, de transit ou d’accueil pour des travailleurs en quête d’opportunités professionnelles, des déplacés involontaires ou forcés, des réfugiés ou encore des demandeurs d’asile. Mais, tandis que « murs » et barbelés s’érigent de plus en plus pour restreindre les mobilités humaines internationa‐ les, les réseaux invitant les migrants à embrasser la voie de la clandestinité se multiplient. Le « sans-papiers » cristallise alors les passions idéologiques contraires et la dimension affective de la question migratoire s’amplifie. De ce fait, le migrant se retrouve l’objet de représentations sociales plurielles, associées à un partage affectif qui varie selon les perspectives adoptées. Cette diversité des représentations et des perspectives témoigne de la complexité du phénomène de la migration irrégulière et de son appréhension dans nos sociétés contemporaines. C’est la volonté de comprendre ce phénomène et de lui redonner une dimension humaine qui anime, à la fin des années 1990, l’écrivain et journaliste tunisien Fawzi Mellah. Né en 1946 à Damas, Mellah, qui a longtemps exercé le métier d’enseignant-chercheur en Suisse et aux Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 2 Rafik Darragi, « Tataouine , le nouveau roman de Fawzi Mellah : la description des péripéties d’une randonnée dans le grand sud tunisien sans tomber dans le piège de l’orientalisme », Leaders [en ligne], mis en ligne le 16 avril 2021, consulté le 23 mars 2025. URL : https: / / www.leaders.com.tn/ article/ 31732-tataouine-le-nouveau-roman-d e-fawzi-mellah-la-description-des-peripeties-d-une-randonnee-dans-le-grand-sud-tun isien-sans-tomber-dans-le-piege-de-l-orientalisme 3 Dominique Viart, « Les littératures de terrain », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], n° 18, 2019, mis en ligne le 15 juin 2019, consulté le 20 mars 2025, p.-8. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1275 4 Marie-Ève Thérenty, « Dans la peau d’un autre », En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p.-27. 5 Dans son ouvrage L’Empathie (Paris, Presses Universitaires de France. « Que sais-je ? », 2024, p. 53), Serge Tisseron énumère « l’observation, la mémoire, les connaissances et le résonnement, qui interviennent dans le partage affectif et la régulation des émotions, mais aussi dans la prise de perspective et le souci de l’autre » comme compétences liées à l’empathie. 6 Fawzi Mellah, Clandestin en Méditerranée , Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2000, p. 73. États-Unis 2 , fait le choix de l’immersion et emprunte la voie de la clandestinité. Son ouvrage Clandestin en Méditerranée , paru respectivement aux Éditions Cérès (Tunisie) et aux Éditions du Cherche-Midi (France) en 2000, s’inscrit dans la littérature de terrain et retrace une investigation s’apparentant à une véritable quête initiatique. Si elle participe à « une forme d’opacification du réel 3 », la restitution de cette enquête par immersion, sous la forme d’un récit, traduit une volonté de « rendre compte du point de vue de l’autre 4 ». Or, pour parvenir à cette fin, l’auteur doit d’abord appréhender la perspective des clandestins en expérimentant leur mode de vie, puis, en assurer la médiation auprès de son lectorat. Il serait ainsi invité, en amont et en aval de son projet d’écriture, à mobiliser son empathie et les compétences qu’elle sollicite 5 . Afin de mieux explorer cette hypothèse, nous souhaitons interroger les corrélations possibles entre récit de l’immersion et empathie chez Fawzi Mellah. Pour ce faire, nous commencerons par nous intéresser à la mise en récit du sujet infiltré dans Clandestin en Méditerranée , avant de concentrer notre attention sur son rapport à l’altérité. 1 Immersion et mise en récit du sujet infiltré La littérature de terrain tend à placer le « je » comme épicentre du récit de son expérience et de sa recherche. Clandestin en Méditerranée ne déroge pas à cette règle et une fusion entre les instances auctoriale et narrative est suggérée dès la situation initiale, avant d’être explicitée par l’usage, unique mais révélateur, de l’anthroponyme « Fawzi 6 » au milieu du texte. Cet aspect 44 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 7 Ibid. , p.-13. 8 Ibid. 9 Nous relevons les termes et expressions : « énergie », « brouhaha enthousiaste », « s’exclama », « gouaille », « yeux rieurs », « fougue », « vigueur mêlée à une si grande naïveté », « innocence robuste et active », « rêveurs » ( Ibid. , p.-13-14) 10 Robert Plutchik, The Emotions : Facts, Theories, and a New Model , New York, Random House, 1962, p.-108-125. 11 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-14. autobiographique souligne d’un côté le désir de restituer l’aventure vécue avec sincérité et objectivité, mais il peut, d’un autre côté, masquer la dimension subjective de l’enquête par immersion. En effet, les divers biais, qui influencent la perception, le raisonnement et l’action du sujet, jouent un rôle essentiel dans le déchiffrement des stimuli sensoriels et émotionnels. Le récit de l’investigation révèle donc la méthode mise au point pour accéder à la vérité de l’objet du reportage et offre, dans un même temps, une plongée dans l’intériorité de l’écrivain-journaliste. La trame narrative de Clandestin en Méditerranée introduit dès la deuxième page l’élément déclencheur du projet d’enquête, aussitôt suivi de l’énoncé de ce dernier et de la méthode choisie. Après s’être vu refuser un visa pour la Belgique, l’auteur-narrateur rencontre d’autres « refoulés 7 » qui, loin d’être découragés par la bureaucratie consulaire, sont candidats à l’émigration illégale. S’il insiste sur la distance qui le sépare de « cette nouvelle race de migrants 8 », Mellah souligne l’attraction et l’intérêt que le comportement et le discours de ces jeunes gens suscitent en lui. En rapportant leur conversation, il construit une éthopée méliorative qui convoque les champs lexicaux de la vitalité, de la joie et de la jeunesse 9 . Ces derniers mettent en avant l’association de deux émotions de base théorisées par Robert Plutchik : la joie et l’anticipation. Le sujet en vient ainsi à déterminer ─ en usant des composantes affective et cognitive de l’empathie ─ l’état émotionnel de ces aspirants à la clandestinité mus par l’espoir et l’optimisme 10 . La composante motivationnelle de l’empathie, à savoir le souci de l’autre, l’amène naturellement à s’interroger sur les clandestins et leurs motivations et à élaborer son projet d’investigation. Mellah, formé à la recherche scientifique, pose par conséquent la problématique qu’il souhaite questionner, puis énumère plusieurs interrogations secondaires-: Qui sont donc ces émigrés de l’ombre contre lesquels l’Europe se barricade ? À quoi aspirent-ils en allant affronter les dangers de la mer et les tracas des frontiè‐ res ? Quels projets et quelles illusions emportent-ils dans leur baluchon ? Comment deviennent-ils des clandestins, des illégaux, des sans-papiers 11 ? Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 45 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 12 Ibid. , p.-15. 13 Ibid. , p.-98. 14 Ibid. , p.-62. 15 Ibid. , p.-93. Ces questionnements sont immédiatement suivis de l’énonciation du projet de reportage et de la méthode qui sera adoptée. Le journaliste annonce dès lors la réalisation, par immersion, d’une enquête sur les migrants clandestins. Dans la pratique immersive, le sens commun de l’empathie « se mettre à la place de quelqu’un » prend un sens littéral. En annonçant son intention de « [se] gliss[er] dans la peau d’un clandestin 12 », Mellah cherche à mieux comprendre les migrants illégaux en expérimentant physiquement et psychologiquement leur mode de vie. En effet, l’immersion, dans le cadre d’une enquête, possède deux dimensions. La première consiste en une immersion corporelle qui fait appel aux sens du sujet. Elle met également en jeu la corporéité de l’investigateur. Dans Clandestin en Méditerranée , le narrateur, dont les sens désormais restent constamment en alerte, subit le manque de sommeil et les conséquences de la précarité ─ notamment en ce qui concerne l’hygiène : « Depuis la veille à midi, je ne m’étais ni rincé les dents ni peigné les cheveux ni lavé le visage. Ma bouche était pâteuse, mes mains moites, mes ongles sales 13 ». Mais la deuxième dimension de l’expérience immersive est tout aussi éprouvante. En effet, l’immersion identitaire consiste à obliger le reporter à adopter une identité d’emprunt, à faire siens des comportements qui lui sont étrangers et à traverser un vécu émotionnel intense. Sur le point de quitter l’Italie, Mellah affirme ainsi : « Dans tous les cas de figure, je n’étais pas encore au bout de ce voyage et de ses émotions 14 ». Cette phrase annonce le climax émotionnel que vit le narrateur lors de sa traversée des Alpes. Il y expérimente une frayeur difficilement descriptible : J’ai évoqué ailleurs dans ce récit cette fidèle compagne du clandestin. J’ai dit que certaines frayeurs éprouvées ici ou là ne méritaient pas le nom de peur et qu’il fallait réserver ce terme à des sentiments beaucoup plus confus et troubles qu’un simple émoi physique. Or, précisément, le malaise qui m’avait pris sur cette route descendant vers le Rhône n’avait rien de physique. Il n’était en rien comparable à ce que j’avais ressenti sur le rafiot ou certaines nuits à Rome. Il était plus vague et plus oppressant. Il ne se situait ni dans le cœur qui palpite, ni dans les tempes qui gonflent, ni dans le crâne qui bourdonne. Du reste, je ne sais même pas où le localiser. Dans le ventre ? Au fond de l’estomac ? Vers le plexus solaire ? […] 15 . Ce passage met en lumière le puissant trouble psychologique qui s’empare du narrateur. Négation, énumération, accumulation de questions rhétoriques et modalisateurs d’intensité se conjuguent pour traduire l’incertitude et le boule‐ 46 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 16 L’auto-empathie correspond à « la capacité de se percevoir soi-même comme sujet éprouvant ». Tisseron, L’Empathie , p.-38. 17 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-93. 18 Tisseron, L’Empathie , p.-34. 19 Violaine Sauty, « L’immersion comme sur un fil », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], n° 18, 2019, mis en ligne le 15 décembre 2019, consulté le-24-mars 2025. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1793. 20 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-27. 21 Mellah souligne : « [Le clandestin] n’évolue plus que dans une temporalité faite d’escales forcées et de saccades imprévisibles. Un rythme chaotique qui ne relève ni du présent ni du futur ». Ibid. versement dans lesquels la peur extrême plonge l’infiltré. La compréhension de la nature de son malaise s’opère par le biais d’une pratique empathique autoréflexive 16 -: Cette peur j’en suis convaincu, avait pris ses racines bien avant la montagne. Vers Palerme ou Rome. En tout cas, au milieu de l’aventure. Dans le magma étourdissant de fatigues, de questions, d’incertitudes et d’insomnies que j’ai vu mes compagnons faire et refaire. Cette peur n’était donc pas seulement la mienne. C’était celle du groupe dont je venais de partager la vie. Mes anciens compagnons me l’avaient passée comme on transmet sans le savoir une maladie contagieuse. Elle ressortait maintenant. Elle ne devait donc rien à la montagne. Elle venait de plus haut. Seulement, à l’instar du virus du sida, elle avait vécu passive et tapie en moi bien avant de laisser éclater ses effets 17 . L’ empathie pour soi est ici étroitement liée à l’ empathie pour autrui   18 . Les émotions observées chez les clandestins affectent le sujet. Sa conscience de ne pas être pleinement l’un d’entre eux et sa capacité à réguler ses propres émotions n’ont pas pu l’empêcher d’entrer en résonance avec ses compagnons et d’intérioriser peu à peu leurs angoisses. L’expérience différée de ces dernières et son intensité transforment le terrain en espace hostile qui met à mal l’équilibre précaire entre observation et participation 19 . Elle s’inscrit dans un processus de désorientation du journaliste, déjà entamée par l’expérimentation « étrange et douloureuse 20 » d’une temporalité en crise 21 . L’immersion permet ainsi à Mellah d’accéder aux réalités de la clandestinité sans toutefois permettre une coïncidence totale avec l’identité d’emprunt. Le récit montre l’impossibilité du sujet à se fondre pleinement dans le nous des clandestins. Il souligne la distance qu’établissent l’identité réelle de Mellah (différences d’âge et de classe sociale), sa mission d’actant-témoin et sa liberté de quitter le terrain. À trois reprises, l’auteur lève le masque : d’abord, par amitié ; ensuite, par besoin ; enfin, par respect. La première révélation est un aveu ; les Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 47 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 22 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-53. 23 Laurence Proteau, « Penser l’intimité avec son terrain », En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 112. deuxième et troisième relèvent de la veille méthodologique et d’une adaptation nécessaire à l’avancée de l’enquête. La révélation par amitié est sans doute la plus intéressante à étudier car elle est dépendante du lien interpersonnel entre Mellah et Jeff, son compagnon et guide dans la clandestinité durant toute la première partie de son périple. Un certain degré de sympathie, reposant sur le partage de mêmes émotions et l’adhésion à un même but, lie les deux hommes. Le reporter appréhende d’ailleurs son déguisement comme une imposture, brisant le « code d’honneur 22 » de Jeff qui proclame exclure le mensonge en amitié. Mais, comme le précise Laurence Proteau dans son article « Penser l’intimité avec son terrain », « […] le vivre avec ne dote pas […] d’une compréhension plus ajustée, puisque lorsque l’on croit comprendre, on ne fait que croire justement 23 ». La réaction indulgente de Jeff à la suite de l’aveu de Mellah et sa réponse « Nous mentons tous, Fawzi, obligés… » ─ destinée à apaiser son sentiment de culpabilité ─ brisent, en effet, l’illusion d’une parfaite compréhension du terrain. Les limites de l’empathie correspondent dans ce cas précis aux limites de l’immersion. Proche des pratiques de l’autofiction, la mise en récit du « je », dans cette resti‐ tution narrative, associe l’objectivité de la méthode scientifique et journalistique et la subjectivité d’une focalisation centrée sur le sujet. L’empathie, volontaire ou involontaire, y est un outil pour déchiffrer d’une part, l’aventure personnelle du reporter et d’autre part, sa compréhension du monde des sans-papiers. Une compréhension, particulièrement marquée par son rapport à l’altérité. 2 Enquête de terrain et altérité dans le récit d’immersion Dans Clandestin en Méditerranée , l’observation participante concourt à la cons‐ truction d’un savoir. Tout au long de son récit, Mellah restitue une démarche méthodologique impliquant de réunir les données sur le terrain, de les analyser et de les interpréter. Cette enquête le mène à explorer deux volets qui rendent compte de la complexité des enjeux migratoires à la fin des années 1990. Le premier volet - nous avons eu l’occasion de le souligner plus haut - consiste à en apprendre davantage sur les parcours et les modes de vie des migrants clandestins. Le deuxième volet interroge, quant à lui, les politiques migratoires et formes d’hospitalité dans les pays d’accueil. La recherche de réponses objectives nécessite d’adopter, autant que possible, un point de vue allocentriste du terrain. 48 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 24 À la fin du récit, Mellah ressent la nécessité d’« [é]merger ». Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-136. 25 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-99. Si le texte de Mellah place le sujet au cœur du récit, l’altérité en est l’objet privilégié. L’enquête se présente comme un récit de voyage au cours duquel la rencontre de l’altérité se superpose à l’expérience individuelle. En observant la structure de Clandestin en Méditerranée , nous pouvons relever une rupture au moment de l’arrivée en Suisse du journaliste. La phase d’immersion (80 pages), qui connaît son apogée lors de la traversée des Alpes, est suivie d’un processus graduel (40 pages) - que nous désignerons par le terme émergence 24 - marqué par une distanciation de plus en plus importante du sujet avec son identité d’emprunt. Figure 1 : Structure de l’enquête dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah À Sierre, Mellah prend conscience des menaces que le double statut de clan‐ destin et d’étranger fait peser sur lui. L’origine de la rupture correspond donc au moment où la perception du passage illégal de la frontière et ses conséquences deviennent « une réalité concrète et précise 25 ». Ce renversement Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 49 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 26 La théorie du renversement psychologique de Michael J. Apter étudie la motivation des individus, qui se montre souvent instable et a des effets sur leur perception et leur engagement dans leur environnement. Cette théorie se centre sur l’expérience subjective du sujet en prenant en compte son état d’esprit, ses émotions et sa cons‐ cience des événements et de son environnement. Elle possède de plus une dimension structurale dynamique et changeante. Les individus alternent entre des états métamoti‐ vationnels opposés de manière brusque et involontaire. Apter réunit ces états en quatre paires qui matérialisent respectivement l’expérience des buts et des moyens (paire tellique - paratélique) ; l’expérience des règles des contraintes (paire conformisme - opposition) ; l’expérience des transactions et échanges avec d’autres personnes, objets ou situations (paire maîtrise-sympathie) ; et enfin, l’expérience des relations avec autrui, objets ou situations (paire autique - alloïque). Michael J. Apter, éd., Motivational Styles in Everyday Life a Guide to Reversal Theory , Washington DC, American Psychological Association, 2001. 27 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-101. 28 Voir note-26. 29 Lydia Fernandez, et al. « Tabagisme et états métamotivationnels chez des adolescents lycéens »,- Psychotropes,- 2004, n°-2, Vol.-10,-2004.-p.-25. psychologique 26 brutal trouve sa source dans le changement d’environnement. L’auteur-narrateur explique ainsi-: [À] Pantelleria j’avais atterri sur un terrain familier. D’emblée, la similitude des paysages, la ressemblance des êtres et des lieux me rassurèrent et atténuèrent passa‐ blement (à mes yeux du moins ! ) la gravité des choses. Après tout, en Méditerranée, j’étais encore avec les miens. De Brigue à Sierre, en revanche, tant de signes me dirent que je n’étais plus dans mon paysage et mes tonalités. Or, en me signifiant l’altérité, ils me rappelèrent du coup l’infraction que je commettais. […] 27 . La perception de l’Italie et de la Suisse est déterminée par des biais affectifs et cognitifs. Le champ lexical associé à l’Italie, dans l’extrait, traduit un sen‐ timent de proximité et d’appartenance, qui facilite l’empathie. L’atténuation de l’altérité italienne place le sujet dans un état métamotivationnel alloïque 28 impliquant l’identification à autrui. Au contraire, en Suisse, Mellah bascule dans un état autique, qui correspond à une distanciation avec son environnement. L’expérience d’une altérité totale, qui freine le processus empathique, provoque ainsi le renversement psychologique. Au sentiment de fusion s’ajoute par ailleurs celui de l’opposition. En prenant l’identité d’un clandestin, le reporter a inconsciemment adopté un état métamotivationnel d’opposition envers des « règles considérées comme restrictives 29 » - les lois relatives à la circulation et à l’immigration. L’étrangeté de la Suisse, également appréhendée comme rigide et normative, suscite toutefois un changement abrupt vers un état de conformisme et un rappel des lois et des contraintes du réel. Le renversement psychologique conduit le journaliste à réajuster l’équilibre entre observation et participation. 50 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 30 Michel Terestchenko, « Égoïsme ou altruisme ? : Laquelle de ces deux hypothèses rend-elle le mieux compte des conduites humaines ? », Revue du MAUSS , 2004/ 1, n°-23, 2004. p.-312-315. 31 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-130. 32 Ibid. ,-p.-113. 33 L’auteur partage sa défiance envers ce milieu : « Probablement à tort, j’avais appris à me méfier des dames patronnesses, des travailleurs sociaux et de tous ceux qui font de la compassion une profession. En plus, une quinzaine d’années passées dans les milieux occidentaux du développement et de la coopération avaient achevé de me donner une sainte horreur du marché de la charité. En fait, j’avais fini par ne plus voir dans ceux qui font du “malheur des autres” un fonds de commerce que des charognards L’entretien devient son outil d’investigation privilégié, et la compréhension des conditions d’accueil des migrants domine désormais cette dernière. La restitution narrative de l’enquête souligne un point commun aux deux phases principales du récit : le développement des comportements prosociaux. La motivation de ces derniers est grandement influencée par l’empathie. La compréhension et le souci de l’autre stimulent en effet le désir de lui venir en aide. Mais cette action, lorsqu’elle est réalisée, peut avoir une intention égoïste ou altruiste. Selon les théories de la motivation psychologique, l’altruisme s’apparente à une conduite humaine bienveillante résultant de « la volonté résolue et réfléchie de promouvoir le bien d’autrui. [Contrairement à l’égoïsme], il admet une pluralité de mobiles, en sorte que la recherche du bien des autres n’est pas incompatible avec l’obtention de quelque satisfaction personnelle ou rétribution 30 … ». Au cours de son voyage, Mellah observe ou fait l’objet de comportements altruistes. À Rome, par exemple, un ami de Jeff les aide à trouver un emploi, un toit et une communauté, sans rien attendre en retour. La réalité de la clandestinité est cependant plus complexe. Le quotidien des migrants illégaux est ainsi fait de « solidarité et [d’]intérêt, de compassion et de réalisme 31 ». C’est toutefois dans la deuxième partie du récit consacrée à la Suisse que le narrateur évoque principalement les comportements prosociaux. Il dessine une galerie de portraits de travailleurs sociaux et de bénévoles altruistes à l’instar de l’Algérienne, qui l’accueille et l’aide à traverser la frontière entre la Suisse et la France. En effet, la vieille dame lutte pour sortir de jeunes immigrées de la prostitution et son altruisme est valorisé dans le texte par le reporter à l’aide de la négation et de l’adversatif : « Ce n’était donc ni un vague concept ni un quelconque intérêt qui l’avaient poussée dans cet engagement, mais la volonté que des consœurs ne vendent leur âme en pensant ne prêter que leur corps 32 ». Les diverses rencontres qu’il fait dans le milieu caritatif en Suisse amènent l’auteur-narrateur à reconsidérer sa vision de ce domaine et sa supposée motivation égoïste 33 . Le récit met également en évidence la gestion Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 51 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 incapables de vivre en pleine lumière. Pseudo-penseurs du développement, coopérants, humanitaires… j’en ai tant rencontré qui s’étaient lancés dans ces faux métiers par intérêt personnel bien plus que par souci du voisin que j’avais vraiment peur en allant à ce rendez-vous de trébucher sur une telle personne… ». Ibid. , p.-112. 34 « [E]ntre les rêves de mes compagnons et les contraintes de nos hôtes, je me sentais de moins en moins apte à faire un choix raisonnable et définitif ». Ibid. , p.-130. 35 Martha Nussbaum, Les Émotions démocratiques , Paris, Flammarion, 2011. 36 Mellah, Clandestin en Méditerranée , p.-136. 37 Ibid. , p.-137. polémique des flux migratoires et des conditions d’hospitalité dans le pays. Les explications et les conseils des enquêtés conduisent par ailleurs Mellah à réajuster son appréhension sur la situation économique suisse. La dégradation exponentielle de celle-ci condamne à la précarité les plus vulnérables - qu’ils soient autochtones ou étrangers - et permet difficilement aux sans-papiers de se construire une nouvelle vie en Europe. Clandestin en Méditerranée souligne ainsi la complexité du débat sur la crise migratoire. La restitution de la dernière étape du voyage offre une synthèse mettant en lumière une compréhension critique et humble de la pluralité des points de vue 34 . Elle est également l’occasion pour le journaliste de développer plus en profondeur une défense du cosmopolitisme et de la multiculturalité, qui affleure régulièrement dans le texte. Garants de la liberté de circulation et de la tolérance, le cosmopolitisme et la multiculturalité - dont l’une des conditions sine qua non est l’empathie 35 - offriraient en effet une alternative éthique aux politiques de l’exclusion. Ces idées se cristallisent notamment dans la situation finale du texte. En France - un terrain de nouveau familier - , sur le quai d’une gare, Mellah observe une fête improvisée par de jeunes gens issus de l’immigration. Ces derniers incarnent une « Europe désinvolte et insouciante 36 » et le brassage des origines et des cultures. Leur origine maghrébine joue le rôle de facilitateur d’empathie. L’auteur-narrateur accorde, de plus, une attention particulière à la langue usitée entre eux-: Je tendis l’oreille. Je tentai d’attraper quelques mots. Impossible ! Le sens des phrases m’échappait complètement. Non que ces jeunes gens fussent confus ou leurs paroles maladroites - Oh non ! - ils maniaient bien le français en le mâtinant même d’un peu de verlan. Non. C’était moi qui n’arrivais plus à suivre. Mais quel bonheur de les entendre ! Quelle langue ! De nuage et d’argile. Magique et terre à terre. Douce et écorchée. Un glossaire sentant bon la mixture d’algues et d’édelweiss. Une mine d’expressions à la fois fraîches et amères. Comme des bonbons à la menthe qu’on a envie de garder à la bouche et de sucer longuement 37 . 52 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1