Oeuvres et Critiques
oec
0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0005
oec501/oec501.pdf0728
2025
501
Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire : entre ressentiment et empathie
0728
2025
Christiane Chaulet Achour
oec5010055
38 Ibid. 39 La couverture de l’édition de l’ouvrage, publié aux éditions du Cherche-Midi, indique que la préface est rédigée par Henri Leclerc, président de la Ligue des droits de l’homme de 1995 à 2000. Le reporter narre dans cet extrait une expérience auditive enchanteresse et singulière aussi bien sur le plan affectif que cognitif. Il multiplie les antithèses pour mieux traduire la richesse et les contradictions de cette langue innovante. Ancrée dans l’ici et l’ailleurs, celle-ci porte en elle l’expérience paradoxale des familles immigrées en France. Par ailleurs, confessant avec modestie son igno‐ rance, le reporter n’hésite pas à demander le sens d’une expression idiomatique qui l’intrigue et le fascine à la fois : « Transpirer sa race 38 ». Cette expression enrichit l’isotopie de la peur développée dans le récit, confirmant au lecteur que cette émotion domine le vécu des clandestins et de Mellah lors de son immersion. Dans Clandestin en Méditerranée , le reportage en immersion se fait quête de la connaissance. Fawzi Mellah y explore sous divers aspects le problème de la migration illégale. La restitution narrative de son vécu de clandestin démontre le rôle crucial des processus empathiques dans la réussite de l’investigation, car ils déterminent sa compréhension de l’objet de l’enquête. Associant objectivité et subjectivité, auto-centrement et décentrement, le récit donne ainsi toute sa place à la nuance. Dès lors, il concurrence et corrige les discours simplificateurs, sans pour autant étouffer les voix divergentes. Immersion et empathie favorisent, de ce fait, l’engagement critique de l’auteur et de son ouvrage, dont la dimension humaniste et politique est annoncée et assumée dès la couverture du livre 39 . Aussi serait-il justifié de considérer que l’empathie joue un rôle dans le partage du sensible-? Bibliographie Source- Mellah, Fawzi. Clandestin en Méditerranée , Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2000. Études- Apter, Michael J.,- éd. Motivational Styles in Everyday Life a Guide to Reversal Theory , Washington DC, American Psychological Association, 2001. Darragi, Rafik. « Tataouine , le nouveau roman de Fawzi Mellah-: la description des péripéties d’une randonnée dans le grand sud tunisien sans tomber dans le piège de l’orientalisme », Leaders [en ligne], mis en ligne le 16-avril 2021, consulté le 23-mars Immersion et empathie dans Clandestin en Méditerranée de Fawzi Mellah 53 DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 2025. URL : https: / / www.leaders.com.tn/ article/ 31732-tataouine-le-nouveau-roman-d e-fawzi-mellah-la-description-des-peripeties-d-une-randonnee-dans-le-grand-sud-tu nisien-sans-tomber-dans-le-piege-de-l-orientalisme Fernandez, Lydia., et al. « Tabagisme et états métamotivationnels chez des adolescents lycéens ». Psychotropes,- 2004, n°-2, Vol.-10,-2004.-p.-19-46. Nussbaum, Martha. Les Émotions démocratiques , Paris, Flammarion, 2011. Plutchik, Robert. The Emotions-: Facts, Theories, and a New Model , New York, Random House, 1962. Proteau, Laurence. « Penser l’intimité avec son terrain » En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p.-10-116. Sauty, Violaine. « L’immersion comme sur un fil »,- Revue critique de fixxion française contemporaine -[En ligne], n°-18, 2019, mis en ligne le-15-décembre 2019, consulté le-24-mars 2025. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1793-; Terestchenko, Michel. « Égoïsme ou altruisme ? -: Laquelle de ces deux hypothèses rend-elle le mieux compte des conduites humaines ? », Revue du MAUSS , 2004/ 1, n° 23, 2004, p.-312-333. Thérenty, Marie-Ève. « Dans la peau d’un autre »,- En immersion , sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 23-35. Tisseron, Serge. L’Empathie , Paris, Presses Universitaires de France. « Que sais-je ? », 2024. Viart, Dominique. « Les littératures de terrain », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], n° 18, 2019, mis en ligne le 15 juin 2019, consulté le 20 mars 2025. URL-: http: / / journals.openedition.org/ fixxion/ 1275 Wihtol de Wenden, Catherine. « Enjeux autour des flux migratoires dans les décennies à venir », Revue internationale et stratégique , 2010/ 4, n°-80, 2010. p.-75-83. 54 Donia Boubaker DOI 10.24053/ OeC-2025-0004 Œuvres & Critiques, L, 1 1 La décennie noire désigne la guerre civile algérienne (1991-2002) qui a vu se déployer les actions des islamistes contre le pouvoir et contre l’opposition démocrate algérienne. Voir Faris Lounis, « Kamel Daoud n’a pas “brisé le tabou de la guerre civile algé‐ rienne” » (https: / / blogs.mediapart.fr/ faris-lounis/ blog/ 151224/ kamel-daoud-n-pas-bris e-le-tabou-de-la-guerre-civile-algerienne) : dans cet article de la mi-décembre, Faris Lounis publie une liste de plus de cinquante romans ou essais portant sur la décennie noire. Voir plus loin mes articles sur Houris de K. Daoud, Collateral , qui faisait déjà le point sur l’affirmation erronée de cet écrivain, se déclarant le seul à dénoncer cette séquence historique : Christiane Chaulet Achour, «-Houris de Kamel Daoud ou… écrire sa catabase-», mis en ligne le 17 septembre 2024. Disponible sur-: https: / / www.c ollateral.media/ post/ houris-de-kamel-daoud-ou-%C3%A9crire-sa-catabase. Mon choix s’est porté sur des romans dont le cadre est celui de la décennie noire et dont la performance esthétique est au rendez-vous. 2 Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , Paris, Gallimard, 2020, « Folio essais 682-» [2022, notre édition de référence]. Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie Christiane Chaulet Achour Universités d’Alger et de Cergy Pontoise Pôle ESMED (Échanges et Sociétés en Méditerranée) de l’Université de Toulon La crise profonde de la société algérienne durant ce que l’on nomme « la décennie noire », a trouvé des échos nombreux et contradictoires dans la production romanesque du pays 1 . L’intérêt était de choisir un corpus qui permette de rendre compte de la complexité des scénographies adoptées et de les interpréter en m’appuyant sur l’essai de Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment 2 , qui m’a aidée à dégager deux grandes dominantes : celle de l’écriture du ressentiment et celle de l’écriture de l’empathie. Décrire ou creuser la plaie / tenter ou non de compenser, d’apporter un remède face à la violence de l’événement/ fermer l’avenir ou construire une fiction donnant toute sa place à l’humain. Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 3 Aïssa Khelladi, Rose d’abîme , Paris, Le Seuil, 1998 - Malika Madi, Les Silences de Médéa , Bruxelles, Éd. Labor, 2003- Amina Damerdji, Bientôt les vivants , Paris, Gallimard, 2024 (réédité en Algérie, Barzakh, octobre 2024) - Kamel Daoud, Houris, Paris, Gallimard, 2024. 4 Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , p.-11. 5 Ibid. , p.-13. 6 Ibid. , p.-24. La démonstration s’appuie sur quatre romans 3 : Aïssa Khelladi, Rose d’abîme , en 1998 ; Malika Madi, Les Silences de Médéa , en 2003 ; Amina Damerdji, Bientôt les vivants , en janvier 2024 ; Kamel Daoud, Houris , en août 2024. Leur réception et leurs contextes, en France et en Algérie, mériteraient une étude particulière de la lecture des œuvres algériennes mais ce n’est pas l’objet de cette contribution. Rappelons simplement que la sortie de Rose d’abîme a été torpillée, à sa sortie, par un article de Télérama désignant le romancier comme un suppôt du régime, empêchant une lecture du roman. Le roman de Malika Madi, écrit par une belgo-algérienne, a été complètement passé sous silence. Pour l’année 2024, même si elle a reçu le prix Transfuge, la fiction d’Amina Damerdji, malgré son sujet, a peu intéressé la critique française ; il a fallu son édition en octobre en Algérie pour que les lecteurs algériens puissent la lire. Enfin Houris de Kamel Daoud a eu la palme de la star médiatique des deux côtés de la Méditerranée, dans la presse et les réseaux sociaux. 1 Ressentiment ou empathie-? Dans son essai, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , Cynthia Fleury pose, dans un envoi initial, la ligne directrice des développements qui vont suivre, la conviction qui a animé son travail : « personne ne nie à autrui sa capacité d’affronter le réel et de sortir du déni […] La lutte contre le ressentiment enseigne la nécessité d’une tolérance à l’incertitude et à l’injustice. Au bout de cette confrontation, il y a un principe d’augmentation de soi 4 -». Dans une première partie, « L’Amer », elle détaille à partir de cas observés et de livres écrits « ce que vit l’homme du ressentiment-» et affirme-: «-l’amer, il faut l’enterrer. Et dessus fructifier autre chose. Aucune terre n’est jamais maudite éternellement 5 -». En dépassant le ressentiment, ce qui n’est pas une entreprise aisée, on se libère pour vivre autrement. Tous les êtres humains ne sont pas capables d’effectuer ce dépassement : celui qui reste bloqué dans son ressentiment, reste dans la rumination ; il mâche et remâche et ne parvient pas au stade de la cicatrisation et s’inscrit, écrit-elle, «-dans la faillite 6 -». 56 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 7 Notons que ce terme de « déclosion » n’est pas attesté dans les écrits de Fanon mais est une interprétation d’A. Mbembé dans son introduction aux Œuvres de Fanon à La-Découverte en 2011. Achille Mbembé, « Introduction », Œuvres de Frantz Fanon, Paris, La Découverte, 2011. 8 Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , p.-204. 9 Ibid. 10 Ibid. 11 Ibid. 12 Ibid. , p.-205. 13 Ibid ., p.-207. 14 Ibid ., p.-209. Ces premiers développements m’éclairaient sur mes propres lectures et ressentis. Cela a été encore plus nourri par la troisième partie, « La Mer ». Un monde ouvert à l’homme », où l’essayiste, philosophe et psychanalyste, plonge le lecteur dans la démarche de Frantz Fanon sous le titre, « La déclosion selon Fanon 7 ». Dans ses écrits, le psychiatre algéro-martiniquais s’est intéressé à tous ceux qui sont considérés comme « inférieurs » et qui « doivent aller au-delà du ressentiment pour inverser le cours de l’Histoire 8 -». Pour appuyer sa démarche, C. Fleury renvoie à l’interprétation qu’Achille Mbembé donne de la démarche fanonienne. Il nomme « les trois cliniques du réel » à partir desquelles se sont concrétisées action et réflexion : le nazisme, le colonialisme et la rencontre avec la France métropolitaine. Reformulant Fanon, il affirme : « soigner, c’est soigner jusqu’au bout, du moins le tenter, c’est créer un nouvel ordre des choses pour l’individu 9 -». Fanon souhaite, en entendant la plainte, la soigner pour produire « la résilience après la blessure 10 » pour faire advenir « un sujet humain inédit 11 ». Répéter, ruminer, c’est s’assigner à ne pas bouger, à s’enkyster. Ainsi le racisme « cadavérise » le corps du colonisé, du dominé 12 . C’est le travail de libération du sujet que Mbembé nomme, interprétant Fanon, « la déclosion » (contraire de la forclusion). Comment la définir ? Comme « la sortie de ce magma émotionnel dramatique qui produit des identités captives de leurs “cultures” 13 ». C. Fleury constate que Fanon peut blesser « car il ne flatte pas l’individu dans son complexe identitaire 14 -». À partir de ces constats de base, Cynthia Fleury développe une analyse des essais de Fanon tout à fait passionnante et citant son affirmation de Peau noire masques blancs , « introduire l’invention dans l’existence », elle montre sa capacité à déployer un plaidoyer « pour l’homme, rien que pour l’homme ». Le ressentiment participe à la colonisation de l’être : « le sublimer produit une décolonisation de l’être, seule dynamique viable pour faire émerger un sujet et Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 57 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 15 Ibid ., p.-233. 16 Ibid ., p.-236. 17 Ibid ., p.-252. 18 Ibid ., p.-254. 19 Ibid ., p.-41. 20 À lire notre première lecture de ce roman dans « Les Tourbillons de l’innommable », Algérie Littérature/ Action , n°22-23, Éd. Marsa, juin-septembre 1998, p.-193-198. 21 Ces initiales désignent la « Guerre de Libération nationale » : la guerre d’Algérie (ainsi nommée en France) de 1954 à 1962. une aptitude à la liberté 15 ». Résister par la violence à la violence est difficile mais si c’est la violence qui règne seule, elle emprisonne l‘être : « la violence n’est jamais un processus durable de construction. […] elle est répétition. Elle a la force machinique et mortifère de la répétition 16 ». Le cercle fermé violence/ haine ne permet pas au sujet d’émerger de son traumatisme, elle l’enferme sans lui permettre de cicatriser. Enfin, à propos des pages que C. Fleury consacre à Cioran, on peut lire, ce qui nous a guidée dans nos lectures de romans : « J’ai toujours pensé que la littérature, l’art, le génie des humanités restaient une porte possible pour tous ceux qui éprouvent l’amertume, qu’il y avait là dans l’expérience esthétique une possible échappée 17 ». « Certains êtres par le style s’échappent de la torpeur ressentimiste. Et même parfois avec un humour cinglant 18 -». Les quatre romans choisis, étant donné la crise sur laquelle s’adosse leur fiction, proposent-ils « une possible échappée » ou ruminent-ils dans le ressen‐ timent-? 2 « Le goût âcre que laissent certaines lectures littéraires 19 » 2.1 . Rose d’abîme d’Aïssa Khelladi 20 ou l’espoir gangrené et détruit La foulée obstinée et rythmée de Warda, la sportive qui s’entraîne tous les matins dans cette campagne de la Mitidja, à la fin des années 1990, défi à la société où elle vit, pourrait être le point initial d’une fiction euphorique. Mais cette ligne lumineuse est vite hachurée de sang, de sperme, d’ecchymose et de coups et de violence. Autour de Warda, une famille dessine un panel de positionnements idéologiques. Les six parties, chacune d’elles subdivisée en chapitres, sont précédées puis closes par un prologue et un épilogue. Ces nombreuses subdivisions donnent une dimension haletante et fragmentée à l’ensemble. Dans le présent bousculé, la GLN 21 n’est jamais loin mais ne concerne qu’indirectement trois des cinq 58 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 personnages principaux : le frère et la sœur, Warda et Kamel et Amin, l’ami de la jeune fille mais elle est la chambre noire de référence de la violence d’aujourd’hui. Dans le tempo tragique qui est celui de ce roman où tous les tons s’entremêlent - l’épique, le lyrique, le bouffon -, la GLN est le point aveugle ou aveuglant de nombreux comportements du présent. C’est surtout au chapitre 3 de la première partie qu’elle s’introduit par la mise en scène des deux derniers protagonistes : Mouloud et Khadidja, le père et la mère. Ils sont tous deux englués dans le passé. Mouloud en perd la raison tant est grande sa déception des lendemains de la lutte qui n’ont pas chanté ; Khadidja, selon un principe très réaliste (et souvent féminin) d’adaptation au réel vécu, a mis ou tente de mettre un voile sur ses souvenirs pour ne pas réveiller les miasmes et les cassures d’une guerre qui a été destructrice de son être. Femme de toutes les compromissions, elle n’a plus qu’une seule passion, son fils Kamel, pour lequel elle est prête à tout en mère méditerranéenne, excessive, théâtrale et possessive. Les parents, comme les deux enfants, vivent sans communiquer et chacun tourbillonne dans le cercle de la violence qu’il a intériorisé, s’enfonçant dans une solitude où jamais une main ne se tend pour aider à sortir du gouffre. On ne sera pas étonné que la violence tourne essentiellement autour des deux personnages féminins : la fille, la mère, prise au mâle piège. Warda est enlevée par un islamiste qui la harcèle et invite les siens à le rejoindre dans cette traque. Elle est sauvagement violée et emprisonnée ; Khadidja est acculée par Mouloud à dire « la » vérité sur le passé. Dans le cerveau enfiévré de Mouloud se mêlent alors violence de la résistance au colonialisme et émeutes d’octobre 88 dans les rues d’Alger. Violence contre les femmes, viols. Le viol d’aujourd’hui fait écho à ceux d’hier puisque Khadidja a été successivement violée par des Français puis par l’un des siens, un combattant. Ces viols et leur vécu, la torture que Mouloud subit dans les commissariats du présent, écho de celle subie pendant la GLN, forment le sommet tragique du roman. À partir de ce nœud où les faits, les échappatoires que les victimes inventent ou ces impasses de l’être qu’elles subissent sans trouver de dérivatif, le roman évolue lentement vers son dénouement : l’horreur ne se dément pas s’installe presque comme une banalité du quotidien. La cinquième partie (en six chapitres) montre l’enkystement de la violence : la société continue à phagocyter ses tares et ses déviances, détruisant par ce processus d’étouffement et de silence, toute possibilité de se délivrer de la violence en la regardant en face, en l’analysant dans l’Histoire. Le contingent devient fatalité qui, si elle confirme le point de vue tragique - mise en scène d’une action où les jeux sont déjà faits où aucune conciliation n’est possible entre l’homme et le monde -, aboutit à une sombre désespérance et à l’impossibilité d’envisager une sortie de la spirale. Passant d’une langue à l’autre, le narrateur Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 59 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 22 Aïssa Khelladi, Rose d’abîme, p.-253. 23 Ibid. , p.-255. dans l’épilogue s’adresse directement à son lecteur tout d’abord en une longue parenthèse dont la conclusion est une condamnation au tribunal de l’Histoire : Nous ne sommes pas nés d’une civilisation mais d’une absence de civilisation, nous ne sommes pas porteurs d’humanité mais de barbarie, nos idéaux ne sont que tyrannie et taghout , la seule conception que nous ayons de la vie est sa fin, nous venons d’un temps éculé archaïque, pour faire la guerre au rire à la joie de vivre et à la beauté, nous sommes les barbares de cette fin de siècle, chers frères echroub hadja man ândi Allah ilakina fi lakhra ouala fel khir ) 22 . Après cette incursion intradiégétique, le narrateur reprend sa position de narrateur extradiégétique, omniscient et omniprésent, surplombant tous ses personnages. Ainsi le dynamique de progrès de la lutte de résistance a été dé‐ tournée et neutralisée. Il n’y a plus que langue de bois et pesantes récupérations. Changeant une troisième fois de « peau », le narrateur revient se lover dans le personnage qui a été son personnage de prédilection, semble-t-il, le jeune journaliste Amin amoureux de Warda, Warda qui porte en elle un enfant qu’elle ne laisse pas naître. À cette femme violée et pourtant vivante, il pourrait dire, ce sont les dernières lignes du roman, en italiques : «- Tu as eu tort d’avoir gardé ce monstre en toi. Ce ne peut être qu’un monstre, n’est-ce pas, cet enfant qui met tant d’années à naître 23 - » . Warda, comme métaphore de l’Algérie actuelle-? Sa seule positivité est l’énigme qu’elle représente encore dans son refus non d’enfanter mais d’accoucher. Rose d’abîme est une des fictions marquantes de la décennie 90 : elle montre que la GLN est un ferment actif de la violence d’aujourd’hui avec une tendance de cette création à régler la question à l’intérieur même du système algérien en mettant le voile sur le colonialisme et ses agissements, forçant le regard à voir les tares de l’intérieur et à ne pas rejeter toute la « faute » sur l’ancien colonisateur. Alors, malgré la force de cette fiction, le ressentiment prend le pas sur une empathie possible, montrant un avenir totalement obstrué. 60 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 24 Mon analyse détaillée de ce roman a été mise en ligne dans la revue Collateral , le 13 septembre 2024, « Houris de Kamel Daoud ou… écrire sa catabase », bien avant que soit dévoilée la documentation empruntée par l’écrivain : Saâda Arbane, « modèle » d’Aube et sites recensant depuis des années les victimes du terrorisme de cette guerre, documentant surtout « Le labyrinthe ». De négations (l’auteur et son éditeur) aux preuves, nous sommes dans une affaire de «-morale-» qui n’est pas le point de vue que j’ai choisi d’explorer sans nier ses fondements plus que dérangeants. Deux sites m’ont demandé ensuite un point de vue condensé sur une question précise. Cf. site 24hDZ, le 6 novembre 2024, « Houris , “premier roman” algérien sur la décennie noire ? » : https: / / www.24hdz.dz/ houris-premier-roman-algerien-sur-la-decennie-noire/ et sur le site Histoire coloniale et postcoloniale, le 15 novembre 2024, « Chronique d’un prix Goncourt annoncé » : https: / / histoirecoloniale.net/ chronique-dun-prix-goncourt-anno nce-par-christiane-chaulet-achour/ . 2.2 Houris de Kamel Daoud, une descente aux enfers 24 Ce récit a défrayé la chronique entre les deux pays, Algérie/ France, car le romancier, journaliste au Point , a fait le buzz par ses prises de position. C’est dire qu’on n’arrive pas à sa lecture sans bagage. Bénéficiaire ou victime - selon le point de vue que l’on adopte - de la double lecture que peuvent susciter les œuvres algériennes en français, surtout lorsqu’elles traitent de l’histoire coloniale et postcoloniale, ce roman peut être lu… comme un roman… c’est-à-dire, au-delà des polémiques, dans sa fabrication comme fiction. Les exergues orientent d’entrée de jeu la lecture : le premier est un marqueur de la culture de l’auteur et le second désigne la date de la guerre dont il veut parler par une citation de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Le romancier se désigne comme future réprimé du pouvoir et exemplifie comme date-clef, l’année 2005 où commencerait l’oubli de la « vraie » guerre en Algérie selon lui que sa narratrice qualifiera de «-langue de l’oubli-». Elle dira la vérité sur une amnésie, occultée par la guerre contre la France « qui prend toute la place-» et impose cette indépendance maudite, ce miroir aux alouettes. La fiction s’étire en trois parties sur 400 pages en insistant sur les dates car elle resserre sa scénographie autour de l’intensité de la tragédie : 7 jours (7 chiffre symbole), du 16 au 22 juin 2018 à l’aube ; il faut y ajouter l’épilogue, « Oran, un an plus tard ». Il distribue sa matière en trois parties aux titres-balises sans grande originalité, guidant le lecteur dans les jeux d’entrecroisement des personnages et de brouillage de la chronologie car si le drame se déroule en sept jours, la mémoire fait remonter d’autres temps. Les dates de la décennie noire occupent le devant de la scène : du dernier jour de 1999 au premier jour de l’an 2000, les assassinats collectifs à Had Chekala, village martyr de la guerre civile. « La Voix » est entièrement consacrée à la protagoniste, Aube et à sa particularité qui l’a dotée de deux voix : une voix intérieure, la langue française, Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 61 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 dans laquelle elle peut tout dire et une voix extérieure, la langue arabe, langue de la répression, des interdits et de la violence. Pourquoi cette langue intérieure ? Parce qu’Aube, 26 ans, ne peut pas parler ayant été égorgée à moitié par des islamistes lorsqu’elle était petite et miraculeusement survivante. Elle se confie longuement à l’enfant qu’elle porte et dont elle veut avorter car elle refuse de la mettre au monde dans une société où les femmes sont condamnées à la violence. « Le Labyrinthe » reprend en titre le célèbre motif de la mythologie grecque ancienne, très sollicité par les écrivains, pour embarquer le lecteur dans un parcours sinueux plein de fausses pistes et de dangers. Au bout du labyrinthe, quel Minotaure trouvera Aube ? On est un vendredi, jour de prière, et cette jeune femme est sur la route d’Oran pour rejoindre son village, seule et non voilée, prise en charge miraculeusement par Aïssa Guerdi. Cette partie centrale est comme un récit dans le récit dont la longueur n’est absolument pas justifiée par la logique narrative de l’aventure d’Aube. Le romancier a ainsi inséré un récit événementiel de la guerre civile, dans un lieu clos et mobile où deux personnages recherchent leur passé. Enfin « Le Couteau » ne peut que nous entraîner dans le motif le plus récurrent pour l’Algérie et d’autres pays arabo-musulmans… le couteau de L’Étranger … Qui dit « couteau » dit « musulman » ou l’inverse, n’est-ce pas ! Cette troisième partie raconte l’arrivée d’Aube au village, les malversations qu’elle subit de la part de l’imam et le sauvetage miraculeux par Aïssa qui ressurgit au bon moment. Le tout dernier sous-chapitre, une année plus tard sur une plage d’Oran, dénoue miraculeusement la tragédie et n’est absolument pas crédible. Après tant d’horreurs, un happy end surprenant-! Il suffit de lire le roman pour être sans cesse ralenti par de nombreux clichés et poncifs et par des répétitions qui alourdissent singulièrement la narration qui aurait gagné à être plus enlevée. L’exemple le plus frappant et récurrent est la métaphore filée du sacrifice du mouton pour l’Aïd : elle apparaît dès les premières pages et sera reprise ad nauseam ; des dates tellement symboliques qu’elles en deviennent cocasses ; des séquences caricaturales ; un système de nomination culturellement basique ; les mots choisis par Aube pour s’adresser à sa fille, parfaitement insolites dans la bouche d’une femme. Ces condensations, répétitions et raccourcis langagiers permettent à l’écri‐ vain d’asséner une vérité : son projet est d’écrire l’histoire de la guerre civile entre Algériens, bien plus meurtrière que celle contre la France colonisatrice. Les deux guerres que le romancier se plaît à opposer pour neutraliser l’une et amplifier l’autre, de nombreux romanciers les ont mises en parallèle non pour « vomir » les références à la première comme Aube mais pour en montrer les liens sournois et dévastateurs. 62 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 Ce troisième roman de K. Daoud a de la difficulté à atteindre le statut d’œuvre littéraire majeure. Le premier, roman ping-pong, dialogue musclé avec Albert Camus que j’ai apprécié dans sa version algérienne, était bien le roman du polémiste qu’est Daoud qui a besoin d’une cible pour que son écriture rebondisse. Zabor ou les psaumes m’a particulièrement laissée indifférente. Ce troisième opus a obtenu le prix littéraire le plus prestigieux, le Goncourt, pour des raisons qui échappent à une appréciation littéraire. Le travail vers le Goncourt a été bien fait dans le champ médiatique et littéraire franco-occidental que Kamel Daoud occupe avec talent, provocation, opportunité et opportunisme. Selon ce qui semble être devenues des convictions bien chevillées au corps, tous les petits cailloux blancs ont été posés : position‐ nement volontairement provocateur sur le conflit Israël/ Palestine, dialogues avec certaines personnalités, contempteur inlassable des islamistes etc. Il se crée, avant même Houris , autour de lui, une atmosphère de la dissidence qui le distingue parmi les Algériens jamais assez « critiques » sur leur pays. Alors Houris, couronné pour dissidence ? De quelle dissidence s’agit-il ? De celle qui donne à lire un roman entièrement consacré aux islamistes, à leurs méfaits et à leur criminalité - que plus d’un roman algérien a dénoncé et qui n’est pas contestable -, en dehors de toute mise en contexte antérieure, nationale et internationale, et surtout en dehors de tout rappel de la période coloniale, lavant ainsi la France de 130 années de « gestion » algérienne ou y faisant allusion comme un épisode moindre que la guerre de la décennie noire. Enfin un écrivain algérien, lucide, qui s’en prend aux siens «-islamistes-», rencontrant un combat actif dans l’hexagone, plutôt qu’à l’ennemi « historique » ! … Ainsi, le prix décerné l’est, avant tout, sur le plan politique. Il témoigne une fois de plus de la difficulté hexagonale à regarder en face l’héritage impérial et de l’avidité à s’em‐ parer d’une représentation partielle de l’Algérie, exonérant la France de toute responsabilité dans la transmission de la violence. En France, le ressentiment est profond contre l’Algérie. Et Kamel Daoud sait surfer sur ce ressentiment, le creuser et installe le lecteur français dans un confort idéologique. Car lorsque le lecteur ouvre un roman algérien, il craint de retrouver la France au banc des accusés. Quel soulagement de lire un roman où les Algériens se tuent entre eux. On vous l’a bien dit que l’indépendance n’était pas pour eux, n’est-ce pas-? Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 63 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 25 Romancière belge d’origine algérienne, née dans la région du centre de la Belgique. Avait édité en 2001, un premier roman, Nuit d’encre pour Farah . L’analyse plus précise de ce roman a été publiée dans la revue Algérie Littérature/ Action en 2004. 26 Malika Madi, Les silences de Médéa, p.-55-56. 27 Ibid. , p.-67. 28 Ibid. , p.-161. 3 La fiction comme geste réparateur des traumatismes 3.1 Malika Madi 25 , Les Silences de Médéa, une reconstruction possible-? L’enlèvement de Zohra est évoqué avec une grande sobriété car il n’y a pas de voyeurisme indécent : « Grâce à Dieu, j’ai été épargnée par les djinns… Ils ne m’ont rien fait, ils ne m’ont pas touchée. Je me suis évanouie, et ils ont pensé que j’étais morte 26 ». Zohra est rentrée chez elle au petit matin et malgré les questions pressantes de son entourage, elle répète avec conviction la même version des faits à laquelle elle adhère de toute la force de son amnésie « réparatrice » : son évanouissement, sa perte de conscience et son réveil dans la forêt sans avoir été malmenée. Elle est la seule jeune fille à être revenue après cette nuit. Zohra épouse un émigré veuf qui pourrait être son père et part vivre avec lui en France en cohabitant avec ses enfants, tous adultes et autonomes. L’essentiel du roman porte sur la description, précise et informée, du traumatisme et de ses effets sous le regard professionnel et affectueux de sa belle-fille aînée, Hanna qui, travaillant dans un centre d’aide aux femmes violentées, acquière progressivement la certitude que sa belle-mère refoule en elle un terrible secret et que tant qu’elle ne se sera pas libérée de ce déni de violence et de destruction, elle sera cette morte-vivante qui sombre dans l’angoisse ou qui s’absente du monde. Chaque partie de ce qui devrait être une renaissance et qui n’est qu’une survie est annoncée par une phrase en exergue, signée cette fois « Zohra », ce qui laisse à penser que Malika Madi construit sa fiction à partir de témoignages réels. Ainsi, au début de la seconde partie, on peut lire : « Je pars, je prends ce corps mais je laisse ma mémoire… plus rien ne sera comme avant… il faut juste le savoir 27 -». Puis Hanna obtient, au bout de plusieurs mois, de retourner en Algérie avec sa belle-mère et de l’accompagner, persuadée que seule la confrontation avec les lieux pourra la délier de son silence Au seuil de ce retour, on lit : «- Est-on égaré lorsqu’on se perd volontairement ? Je sais où je me suis laissée… Qu’il sera pourtant difficile de me retrouver 28 ! » Quand enfin il faut à Zohra le courage de se souvenir de ce qui a été pour elle pire encore que le viol collectif subi, avant l’ultime aveu qui sonne en quelques pages courtes finales, à nouveau Zohra conclut, en 64 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 29 Ibid. , p.-199. 30 Née en 1987 en Californie et élevée durant sa petite enfance en Algérie jusqu’en 1994, Amina Damerdji revient sur un passé proche qu’elle n’a connu qu’à une certaine distance de petite fille. L’analyse du roman a été éditée en ligne : Christiane Chaulet Achour, « Amina Damerdji : À distance d’une décennie noire ( Bientôt les vivants ) », Collateral , juin 2024. Disponible sur : https: / / www.collateral.media/ post/ amina-damer dji-a-distance-d-une-d%C3%A9cennie-noire-bient%C3%B4t-les-vivants quelque sorte : «- J’ai livré une bataille contre moi-même et je l’ai emporté. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai jamais gagner la guerre que me livre la fatalité 29 . -» Malika Madi opte pour un récit réaliste sans insistance déplacée pour l’évo‐ cation du pays, de la société, des réactions des personnages et en une évocation de la religion mesurée et, somme toute, assez banale. Comme nous l’avons souligné c’est la voix narratrice qui prend tout en charge et non la femme violée. Ce roman donne à lire une reconstruction possible si la victime accepte aide et soins et possibilités de se libérer du viol qui l’avait transformée en geôlière d’elle-même. La belle-fille, Hanna, est la médiatrice de la libération et la figure du geste d’empathie. 3.2 Amina Damerdji 30 , Bientôt les vivants : «-d’autres chemins-» La décennie noire est à l’horizon, si lointaine et si proche. Le cadre temporel du récit que choisit la romancière est une partie de la décennie noire algérienne, d’octobre 1988 à septembre 1997, cette dernière date à l’ouverture et à la clôture du roman. Elle est particulièrement mise en valeur par son traitement : un massacre de la population d’un village - Sidi Youcef - par les islamistes, entrée en matière inaugurale très violente ; et en clôture par l’évocation de chaque personnage, mettant un point final à leur trajectoire après la violence inacceptable : Mima la grand-mère, Maya la cousine, Selma la protagoniste, Zeyneb et Brahim les parents, Hicham l’oncle islamiste ; pour finir sur le galop de Sheïtane le cheval aimé, galop réparateur pour lui et pour Selma, laissant la fin ouverte mais plutôt dans le sens d’une reconstruction de ce roman familial. La romancière a choisi de s’attarder sur cette année 1997 qui fut la plus meurtrière de la décennie noire puisqu’on estime que 40.000 civils furent alors assassinés. Au terme de cette année, le GIA avait annoncé une trêve avec le gouvernement algérien. Même si on les a vécues à travers les aînés, ces années sont lourdes de «-vi‐ brations-» pour tout Algérien et le choix fait la romancière d’une concentration de violence en dit long sur la mémoire qu’elle choisit de mettre en mots. D’une Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 65 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 31 Amina Damerdji, Bientôt les vivants , p.-15. génération postérieure, c’est le prix inestimable de son roman de donner à lire le dialogue de générations autour d’une même période historique. On connaît l’importance du début d’un roman. Bientôt les vivants -n’échappe pas à l’atmosphère d’obscurité (obscurantisme ? ) et de violence qui est sa tonalité majeure-: Les ruelles de Sidi Youcef n’étaient pas éclairées. Il fallait se contenter du halo des fenêtres pour guider ses pas. Les familles dînaient porte entrouverte ce soir-là. […] À quoi bon gaspiller l’argent public pour trois kilomètres de hameau étiré sur une crête en bordure d’une forêt qui finirait par tout engloutir ? L’État à cette époque avait beaucoup mieux à faire. Beaucoup plus à faire. À se demander, d’ailleurs, ce qu’il faisait vraiment 31 . Cette ouverture met en accusation l’incurie de ceux qui gouvernent, incurie ou plutôt absence de réactivité voulue quand des villages proches de casernes se font assassiner par les islamistes. Du même coup, elle met en duel mortifère l’État représenté surtout par l’armée et les islamistes. Après cette entrée en matière brutale, la narration remonte neuf années en arrière au mois d’octobre 1988, date emblématique pour l’Algérie. Les portraits des différents membres de la famille sont donnés par touches progressives et permettent à la lecture de les imaginer et de projeter leur mode de vie. Les Bensaïd sont une famille aisée qui vit dans une maison qui pourrait être belle si elle avait eu des finitions soignées. Le père, Brahim, est médecin, il s’emporte facilement et s’avérera souvent dépassé par les événements. Le couple parental ne s’entend plus vraiment : la mère Zyneb ne travaille pas mais elle s’est lancée en politique dans la Ligue des droits de l’homme. Selma n’a qu’une passion, l’équitation et passe le plus clair de son temps au centre équestre dans la forêt de Baïnem. L’objet de l’amour inconditionnel de la grand-mère, Mima, est son second fils Hicham, présenté comme un raté, en opposition au frère aîné ; il a enfin décroché son diplôme d’avocat et vit au rez-de-chaussée de la villa, ce qui lui permettra de devenir l’avocat d’Ali Belhadj et Abassi Madani et d’être ensuite emprisonné. Cette section « 1988 » d’une cinquantaine de pages, outre la présentation de la famille, met en scène, par l’intermédiaire de Hicham, un meeting -prière du FIS avec Ali Belhadj, une réception chez les Bensaïd avec leurs amis aisés et les liens avec la famille du cousin de Brahim, Charef, complètement dans le système, à la villa luxueuse et nageant avec contentement dans la corruption dans laquelle il attirera Brahim. D’autres faits de l’époque sont laissés dans l’ombre, l’option étant d’opposer le pouvoir aux islamistes, ce qui explique sans doute le rôle très 66 Christiane Chaulet Achour DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 32 Ibid. , p.-12. 33 https: / / www.babelio.com/ livres/ Damerdji-Bientot-les-vivants/ 1545938# en retrait de la mère et le traitement peu valorisé de la passion qui s’empare de Maya pour le photo-reportage, demandant alors un certain courage ; elle est plus présentée comme une sorte de lubie d’une jeune bourgeoise. Ce qui occupe le devant de la scène est la jeune génération avec ses aspirations opposées : Selma et sa cousine Maya et les autres lycéens du lycée français vivent une vie d’insouciance et de plaisir. En opposition, Adel qui s’occupe des chevaux et des cours d’équitation au Centre, vient d’un village dont le niveau de vie n’a rien à voir avec celui des jeunes qu’il encadre. Il finit par rejoindre le GIA. Il est le point de jonction des personnages à trois reprises : dans la relation amoureuse qui se tisse entre Selma et lui ; dans l’épisode de Brahim, arrêté à un faux barrage et emmené par les islamistes soigner un blessé qui n’est autre que lui et lors du massacre de Sidi Youcef, le sabre dégoulinant de sang face à Selma qu’il ne tue pas. Selma, elle, se consacre entièrement à l’équitation. Cette thématique majeure introduit quelques péripéties et l’envolée finale : la mise en exergue d’un poème de Rafael Alberti, donné dans les deux langues ; en français dans la traduction de la romancière prépare à la scène finale-: - Galope, galope jusqu’à les enterrer dans la mer Personne, personne, personne, puisqu’en face il n’y a personne, Puisque la mort n’est personne si elle chevauche ta monture Galope cheval aux pieds blancs, cavalier du peuple Puisque cette terre est la tienne Galope, galope, jusqu’à les enterrer dans la mer 32 Au-delà des apports de ce roman sur les plans historique et sociologique - il y a des choix mais jamais une fausse note, de la préparation des poivrons à la description d’une manifestation -, c’est le trio à la fois fusionnel et conflictuel de Selma, Sheïtane (son cheval sauvage) et Adel, qui construit la métaphore de l’Algérie d’alors avec ses contradictions. Le trio déploie à la fois la violence et la recherche d’une humanité dans le chaos de l’Histoire en train de se faire. Il est le centre incandescent du roman. Un lecteur sur le site Babelio se dit peu comblé par plusieurs aspects du roman dont la famille mise en scène qui ne correspond pas à ce qu’il attendait : « cette famille est une famille aisée, francophone, vivant dans une banlieue tranquille et donc bien peu représentative du peuple algérien 33 ». Il faudrait donc pour avoir « un certificat de nationalité algérienne », être une famille pauvre, Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 67 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1
