eJournals Oeuvres et Critiques 50/1

Oeuvres et Critiques
oec
0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0006
oec501/oec501.pdf0728
2025
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Mohammed Khaïr-Eddine : l’empathie comme thérapie

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Marc Gontard
oec5010071
Bibliographie Sources- Damerdji, Amina.- Bientôt les vivants , Paris, Gallimard, 2024. Daoud,-Kamel. Houris,- Paris, Gallimard, 2024. Khelladi,-Aïssa. Rose d’abîme , Paris, Le Seuil, 1998. Madi,-Malika. Les Silences de Médéa , Bruxelles, Éd. Labor, 2003. Études Chaulet Achour, Christiane. «- Rose d’abîme de Aïssa Khelladi-: Les tourbillons de l’innommable-», Algérie Littérature/ Action , n°22-23, Éd. Marsa. juin-septembre 1998. —. «- Les Silences de Médéa- de Malika Madi-»,- Algérie Littérature/ Action, -2004. —. «- Bientôt les vivants d’Amina Damerdji : À distance d’une décennie noire », Collateral [en ligne], le 3 juin 2024. —. «- Houris de Kamel Daoud ou… écrire sa catabase-», Collateral , [en ligne] le 13 septembre 2024. URL : https: / / www.collateral.media/ post/ houris-de-kamel-daoud-ou -%C3%A9crire-sa-catabase. —. « Houris , “premier” roman algérien sur la décennie noire ? », site 24hDZ, le 7 novembre 2024.URL-: https: / / www.24hdz.dz/ houris-premier-roman-algerien-sur-la-decennie-n oire/ . —. «-Chronique d’un prix Goncourt annoncé-», site Histoire coloniale et postcoloniale , le 15 novembre 2024. URL-: https: / / histoirecoloniale.net/ chronique-dun-prix-goncourt -annonce-par-christiane-chaulet-achour/ . Cyrulnik, Boris. Les Deux visages de la résilience , Paris, Odile Jacob, 2024. Fanon, Frantz. Œuvres , Paris, La Découverte, 2011. Fleury, Cynthia. Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment , Gallimard, Coll. «-Folio essais-», 2022 [2020]. Lounis, Faris. «-Kamel Daoud n’a pas “brisé le tabou de la guerre civile algérienne”-», Le club de Mediapart [en ligne], 15 décembre 2024. Blog disponible sur : https: / / blogs. mediapart.fr/ faris-lounis/ blog/ 151224/ kamel-daoud-n-pas-brise-le-tabou-de-la-guerr e-civile-algerienne. Mbembé, Achille. «-Introduction-»,- Œuvres-de Frantz Fanon , Paris, La Découverte, 2011. Miano, Léonora.- L’Impératif transgressif , Paris, L’Arche, 2016. Des fictions algériennes à l’épreuve de la décennie noire-: entre ressentiment et empathie 69 DOI 10.24053/ OeC-2025-0005 Œuvres & Critiques, L, 1 1 Mohammed Khaïr-Eddine, Agadir , Paris, Le Seuil, 1967. 2 Mohammed Khaïr-Eddine, Une odeur de mantèque , Paris, Le Seuil, 1976.- 3 Mohamed Khaïr-Eddine, Le Déterreur , Paris, Le Seuil, 1973.- 4 -Mohamed Khaïr-Eddine, Il était une fois un vieux couple heureux , Paris, Le Seuil, 2002. 5 À lire Mohamed Khaïr-Eddine, On ne met pas en cage un oiseau pareil ( Dernier journal, août 1995) , Bordeaux, William Blake & Co, 2002, p.-11. Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie Marc Gontard Université Rennes II Je me suis souvent demandé comment Khaïr-Eddine pouvait passer de l’écriture de récits comme Agadir   1 , Une odeur de mantèque   2 , Le Déterreur   3 , où l’on trouve toutes les composantes de l’avant-garde des années 70, nourries par l’expérience de « Souffles » : violence imprécatoire de l’énonciation, figures délirantes de l’imaginaire, outrance lexicale, désintégration des formes narratives… à un récit plus linéaire comme Légendes et vie d’Agounch’ich , même si certaines de ses hantises se retrouvent à la fois dans la brutalité du personnage et dans la nostalgie d’une berbérité perdue-? Avec Il était une fois un vieux couple heureux   4 , l’énigme est à son comble et seule une fréquentation assidue de l’œuvre permet de reconnaître, dans ce récit posthume, l’auteur d’ Agadir . Trente-cinq années séparent ces deux textes qui bornent l’œuvre. Lorsque paraît ce dernier récit, l’auteur est mort depuis sept ans au terme d’une longue maladie. C’est à l’hôpital de Rabat, où il est soigné pour les suites d’une tumeur à la mâchoire, en 1993, qu’en un mois, il écrit cette histoire 5 . Une écriture thérapeutique pour lutter contre la douleur qui ne lui laisse aucun répit, sinon lorsqu’il intègre, à contrario, le bonheur du vieux couple, goûtant, par l’imaginaire, aux excellents tajines préparées par l’épouse, alors qu’il lui est impossible d’avaler quoi que ce soit ! Ecriture thérapeutique certes, mais encore ? Question que je me pose toujours à la relecture de cette œuvre… On peut écrire contre la souffrance, la catharsis par la création est un Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 très ancien remède, mais contre la mort, qui surviendra deux ans plus tard, qu’en est-il au juste ? 1 Une narration d’arrière-plan- Le début du récit s’écarte résolument de l’écriture pulsionnelle à laquelle Khaïr-Eddine nous avait habitués, pour nous introduire dans une narration typiquement balzacienne, avec le commentaire descriptif d’un narrateur extra‐ diégétique qui assemble quelques éléments d’un décor, emblématique de l’action à venir. Ici, une vallée du sud marocain tombée en déshérence, où se dressent encore les ruines d’une maison, jadis habitée par un vieux couple. Le cadre ainsi posé, le récit rétrospectif commence, à l’imparfait, temps de l’arrière-plan, par un portrait du personnage principal, Bouchaïb, dont on apprend qu’il est revenu au pays où il partage la vie simple de ses voisins, après une jeunesse plus tumultueuse, qu’on ne devine qu’à travers quelques allusions. Dans le village, où il est respecté de tous, il est à la fois Anflouss (garde champêtre) et écrivain public. Vit avec son épouse, qui ne lui a pas donné d’enfant, une retraite heureuse. Lui, entre son âne, ses visites au souk, ses longues pauses sur la terrasse à fumer des cigarettes, en dégustant son thé à l’absinthe. Elle, s’affairant dans la cuisine à lui mijoter, sur la braise du kanoun , les meilleurs plats, entre les soins à donner à la vache et les caresses au chat. Ils tirent un revenu suffisant, pour une existence sans grands besoins, d’un commerce qu’il a mis en gérance à Mazagan. Tout ce premier chapitre qui fait office d’incipit est écrit à l’imparfait, sans le moindre passé simple permettant de faire démarrer le récit sur un événement saillant, selon de dispositif de la mise en relief, propre aux temps narratifs. Dans ce contexte, l’imparfait prend toute sa valeur de temps d’arrière-plan avec ses effets duratifs et itératifs qui figent les faits énoncés dans une sorte de passé hiératique : « in illo tempore : il était une fois ». Cette mythification du temps est d’autant plus marquée que peu de repères temporels jalonnent le passé de Bouchaïb, lorsque le récit rétrospectif finit par se déployer en une remontée du temps où s’esquissent quelques souvenirs. Une brève évocation de la résistance à l’époque du protectorat. Quelques années plus tôt, des souvenirs de la guerre de 39, la faim, les Américains, son engagement dans les spahis de l’armée française, sa désertion et son emprisonnement. Avant le protectorat, une époque troublée où bandits d’honneur et tueurs sans scrupules mettaient en coupe réglée la région, avant que les Français ne viennent y mettre de l’ordre. Puis, la décolonisation et l’indépendance avec la stagnation, l’arrogance des nouveaux riches, la sécheresse, et pour les plus jeunes, la tentation migratoire. 72 Marc Gontard DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 6 Mohamed Khaïr-Eddine, Il était une fois un vieux couple heureux , p.-11. 7 Ibid. , p.-136. Toutes ces évocations d’un passé chaotique sont tamisées et comme passées au filtre de l’harmonie du couple dans le cadre paisible de la société pastorale et patriarcale qu’ils se sont choisis, loin des perversions du nord. Car comme dans tout récit mythique, il y a ici une ligne de partage entre le bien et le mal, celle qui oppose le sud avec son ciel étoilé, au nord malfaisant d’où viennent les influx destructeurs de la modernité. Ce choix énonciatif qui dispose en arrière-plan les éléments d’un paysage intemporel, garant d’un passé édénique, se trouve renforcé par le rythme syn‐ taxique. Ici, nulle parole convulsive, pas de phrases nominales, ni d’interjections véhémentes pour alimenter cette «-guérilla linguistique-» des récits antérieurs. Mais une sorte de récitatif qui ajuste l’équilibre de la phrase à l’harmonie de l’espace «-sudique-»-: On pouvait manger et passer la nuit sur la terrasse car l’air était agréable et le ciel prodigieusement étoilé ; on voyait nettement la Voie lactée, qui semblait un plafond de diamants rayonnants. En observant cette fantastique chape de joyaux cosmiques, le Vieux louait Dieu de lui avoir permis de vivre des moments de paix avec les seuls êtres qu’il aimât : sa femme, son âne et son chat, car aucun de ces êtres n’était exclu de sa destinée, pensait-il 6 . Tout en retrouvant le rythme apaisé de la langue française dans un registre des plus classique, Khaïr-Eddine ne peut s’empêcher de laisser remonter, dans le texte, sa langue maternelle, le berbère tachelheit, dont l’écho imprègne le paysage identitaire, et redonne à la langue d’écriture son statut de langue seconde : la vieille voisine est surnommée Talouqit (boîte d’allumettes). C’est une tagourramnte (sainte). La mosquée, qui domine le village sur un éperon rocheux, est appelée Timzguid n’t Gadirt (Mosquée haute). L’épouse de Bouchaïb lui prépare un couscous n’wawsai (orge et navets) et le vieux reçoit un de ses visiteurs avec l’ amloun’louz (pâte d’amande). Son épouse qui entend parler de lui à la radio d’Agadir pense qu’il est devenu un grand anaddam (poète, compositeur) et le futur poème auquel il songe s’appellera Tislit Ouaman (La fiancée de l’eau, ou l’arc-en-ciel, en amazigh). Enfin, sa première œuvre qui va être publiée grâce à l’imam de la médersa sous forme de livre imprimé, mais aussi mise en musique et diffusée sous forme de cassettes, est une épopée traditionnelle en vers, « une sorte de roman de guerre mythologique », qui lui permet de se réfugier « dans le merveilleux pour échapper aux mauvaises influences 7 -». Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie 73 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 8 Ibid. , p.-53. 9 Ibid. , p.-62. 10 Ibid. , p.-63. 11 Ibid. , p.-64. 2 L’empreinte du temps- On pourrait croire que le temps s’est figé dans cette vallée heureuse où la communauté villageoise, unie par des liens de solidarité, autour d’un islam tolérant et humaniste, vit à l’abri des ébranlements qui agitent le nord. Une vie paisible dans un cadre pastoral où les troupeaux de moutons et de chèvres pourvoient au nécessaire : la viande, le lait, tandis que les arganiers, orangers et autres amandiers, apportent le superflu qui transforme un tajine en « nourriture de pacha ». Même le voisin, H’mad, un ancien bandit, s’est converti en chasseur et vient offrir des perdreaux au vieux couple. Le temps du mythe est immobile, d’où la rareté des déictiques-: «-Des années passèrent donc ainsi 8 -». Pourtant, autour d’eux, le monde a déjà changé et la modernité qui impose l’électricité, le béton, la radio, le car et bientôt la parabole, la vidéo, les décodeurs, gangrène aussi les esprits : montée de l’impiété et de la «-barbarie financière-», exode rural vers le nord et l’Europe où la deuxième génération connaît la délinquance et l’acculturation. Si dans un premier temps ces changements semblent sans prise sur le vieux couple, quelques modifications qui paraissent d’abord sans importance, trahissent une dégradation du mythe par la modernité et réinstalle le temps dans la vie du village. Le temps, c’est-à-dire la mort. C’est peut-être le sens de ce rêve insistant qui poursuit Bouchaïb, mais qu’il se refuse à interpréter. Il se voit grimper sur les branches d’un grand amandier pour essayer de gauler les fruits mais il faut sans cesse monter plus haut et quand il va les atteindre, il tombe dans le vide… Alors, les références temporelles, longtemps absentes dans la deixis, réapparaissent et infusent à nouveau un procès duratif dans le récit-: Ils étaient une fois de plus sur la terrasse. L’été tirait presqu’à sa fin 9 . Le chat noir, mort depuis longtemps, avait laissé sa place à un autre chat, roux, celui-là 10 . Cette nuit-là, le chat ne dormit pas avec eux […] Au milieu de la nuit, ils furent réveillés en sursaut par des secousses sismiques violentes […] On apprit un peu plus tard que la ville d’Agadir avait été complètement détruite 11 . Le retour du passé simple, dans un récit majoritairement écrit à l’imparfait, révèle la sortie du mythe et l’entrée dans la temporalité. Dès lors, les références se font plus précises, les changements de saisons deviennent le signe du temps 74 Marc Gontard DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 12 Ibid. , p.-78. 13 Ibid. , p.-88. 14 Ibid. , p.-175. 15 Ibid. , p.-176. 16 Ibid. , p.-183. 17 Ibid. , p.-134-135. qui passe et les notations climatiques qui accompagnent les indicateurs de deixis soulignent le procès de dégradation de la vallée heureuse : L’hiver commença par des rafales de vent qui balayaient la vallée avec une violence telle que certains palmiers légendaires furent abattus comme des fétus de paille 12 . Une bruine persistante continua de tomber pendant des jours et des nuits après les grandes averses annonciatrices d’une saison opulente 13 .- Après un été torride, ponctué d’orages aussi violents que brefs, qui avaient emporté les cultures en terrasse et endommagé les vieilles maison, l’automne fut calme et sans nuage 14 . Au début de l’année suivante, on vit errer par les campagnes et tout le long des routes des animaux solitaires chassés par leurs maîtres, qui ne pouvaient plus les nourrir 15 . La deuxième année de sécheresse fut encore plus terrible que la première 16 .- Le vieux couple lui-même, insensiblement, se laisse emporter par la poussée de la modernité qui révèle l’accélération temporelle. Bientôt, Bouchaïb ne fréquente plus le souk où il se rendait une fois par semaine sur son âne, faire ses achats. Il y a maintenant un magasin au village, où il peut se ravitailler. Une minoterie s’est installée qui remplace la vieille meule domestique dont l’utilisation quotidienne, pour moudre l’orge, finit par donner des douleurs à l’épaule. Dans un colis qui arrive de Paris, le vieux découvre un transistor. Il y écoute avec plaisir l’ ahwach qu’on ne danse plus dans la vallée depuis des années. Suivra l’achat d’un lecteur de cassettes, puis le remplacement de la lampe à carbure par une lampe à gaz, plus facile d’emploi. Bientôt, la doyenne du village décide de s’enfermer chez elle et de vivre désormais recluse, en attente de la mort. Enfin, le dernier troupeau de caprins, vendu par ses propriétaires, disparaît dans un camion. Avec lui « le dernier symbole de jadis est tombé […] ce ne sera jamais plus comme avant 17 -». On l’a compris, même si l’on cherche à résister au flux temporel, comme le vieux couple, d’abord rétif aux sirènes de la modernité, celle-ci finit par tout emporter. Plus que l’allégorie d’un bonheur paisible qui permet à Khaïr-Eddine, sur son lit d’hôpital, de tromper sa souffrance, ce dernier roman est le récit de l’inéluctable. Du temps qui passe et qui voue l’être à la mort. C’est ce que comprend le vieux lorsqu’ il redécouvre ses poèmes de jeunesse qu’il cherche à Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie 75 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1