Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0007
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Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari : un engagement empathique
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Sabrine Herzi
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Bibliographie Sources Khaïr-Eddine, Mohammed. Agadir , Paris, Le Seuil, 1967. —. Le déterreur, Paris, Le Seuil, 1973. —. Une odeur de mantèque , Paris, Le Seuil, 1976. —. Il était une fois un vieux couple heureux , Paris, Le Seuil, 2002. —. On ne met pas en cage un oiseau pareil. Dernier journal , William Blake & Co, 2002. Études Abboubi, Abdellatif. Le temps des refus , Paris, L’Harmattan, 1998. Mohammed Khaïr-Eddine-: l’empathie comme thérapie 77 DOI 10.24053/ OeC-2025-0006 Œuvres & Critiques, L, 1 1 La révolution tunisienne appelée aussi Révolution du Jasmin a eu lieu le 14 janvier 2011. 2 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère , Tunis, Déméter, 2016. Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique Sabrine Herzi Institut Supérieur des Études Appliquées en Humanités de Tozeur Université de Gafsa Laboratoire Langues, Discours et Cultures La société tunisienne a connu de profondes mutations au lendemain de la révolution du Jasmin 1 . Ces transformations sociales, économiques et politiques ont contribué à l’évolution du statut de la femme tunisienne et trouvent leurs échos dans le roman tunisien d’expression française. C’est ainsi que des écrivaines comme Fawzia Zouari décident de dévoiler le vécu féminin et les contraintes sociales auxquelles la femme tunisienne est confrontée surtout lorsqu’il est question de son corps. Zouari raconte ainsi dans Le Corps de ma mère 2 plusieurs destins qui s’entrecroisent ; celui de sa mère reflètant une réalité socioculturelle et celui des femmes bédouines tunisiennes menant un combat féroce pour l’émancipation. Or, il ne s’agit pas uniquement pour notre romancière de porter la réflexion sur le vécu et le corps féminin, il est surtout question d’exprimer une certaine empathie et nous permettre d’accompagner la narratrice dans la découverte des secrets de sa mère. Notre étude s’échelonnera sur deux volets. Nous mettrons l’accent, dans un premier temps, sur la superposition des deux notions d’identification et d’empathie dans la mesure où, en partant de sa propre vie, Zouari parle plutôt de sa communauté pour dire et exprimer à haute voix et sans aucune crainte ou contrainte ce qu’on disait à la dérobée. En (se) racontant et en accueillant l’histoire de sa mère, Zouari insiste sur les différentes représentations du corps féminin et ses révélations cachées. Puis, nous examinerons comment l’auteure libère le corps féminin à travers l’écriture en permettant à plusieurs générations de femmes transformées en personnages de le repenser et de se l’approprier. Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 3 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-9. 4 Arnaud Schmitt, Je réel/ Je fictif. Au-delà d’une confusion post moderne , Toulouse, Presses Universitaire du Mirail, 2010, p.-83. 5 Mélia ou encore hrem est une tenue traditionnelle tunisienne (berbère). C’est une robe longue et ample qui descend jusqu’au cheville, fabriquée à partir de tissus légers et ornée de broderies et de motifs de couleurs vives. 6 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-13. 7 Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse , Paris, PUF, 1967, p.-187. 8 Sigmund Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse , Paris, Gallimard, 1989, p.-88. 1 Identification et empathie « Toute ressemblance avec la vie de ma mère n’est pas fortuite. Même si ce livre relève de la fiction, pour une large part 3 », précise la romancière dans l’épigraphe. Elle nous avertit d’emblée que, dans son roman, l’histoire de la narratrice est celle de l’auteure où réalité et fiction se croisent incessamment. Elle interroge le statut de la femme dans la société maghrébine à travers son expérience personnelle et à travers le rapport qu’elle entretient avec sa mère. Le Corps de ma mère peut ainsi être classé dans le genre de l’autofiction défini par Schmitt comme « la fusion d’une narration romanesque et d’un contenu autobiographique qui, du fait de cette fusion, subit des modifications drastiques, selon les critères habituels du vraisemblable 4 ». En portant la mélia 5 , le personnage cherche sans doute à ressembler à sa mère et à l’imiter. C’est une manière de s’identifier à elle pour pouvoir la comprendre et partager ce qu’elle ressent et ce qui la touche : « […] je glisse dans la mélia de ma mère en guise de robe d’intérieur, et je serre sur mon bassin sa vieille ceinture berbère. J’ai la sensation d’être enceinte de maman, son enfance adhérant à la mienne comme la peau à la chair, l’une ne pouvant venir au monde sans l’autre 6 », explique-t-elle. Il importe avant d’entrer dans le vif du sujet de rappeler la définition de l’identification qui représente pour Laplanche et Pontalis «le processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci, devient identique à un autre 7 -». Dans ses Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Freud la définit comme « l’assimilation d’un moi à un autre, étranger, en conséquence de quoi ce premier moi se comporte, à certains égards, de la même façon que l’autre, l’imite et, dans une certaine mesure, le prend en soi 8 ». Cette identification ne se limite pas au rapport auteure-personnage, le lecteur est, lui aussi, concerné par cette union avec l’auteure et le personnage dans le même temps. Zouari facilite le transfert empathique en intervenant tout au long du texte et en s’adressant indirectement au lecteur par des réflexions et 80 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 9 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-11. 10 Geoff Kaufman et Lisa. K. Libby, « Changing beliefs and behavior through expe‐ rience-taking-», Journal of Personality and Social Psychology , vol. 103, n° 1, 2012, p.-2. 11 Boualem Sansal, «-Présentation-» dans Faouzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-7. 12 Sigmund Freud, Psychanalyse des foules et analyse du moi , in Œuvres complètes , XVI, Paris, PUF, 1991, p-46. 13 Keith Oatley, « Les Romans renforcent l’empathie », Cerveau & Psycho , n 51, 2012, p. 68. URL : http: / / www.voixauchapitre.com/ Liens%20doc/ Cerveau&psycho_romans.pdf, consulté le 26 mars 2025. des commentaires : « Et puis qui pourrait reconnaître sa mère dans les traits de la mienne 9 ? », se demande-t-elle dans le prologue. Grâce à l’histoire de Yamna, le lecteur « se fond à la trame narrative comme s’il était lui-même un personnage du monde de la fiction, épousant alors l’état d’esprit et la perspective de celui-ci à mesure que progresse l’histoire 10 » et commence à se comparer aux personnages mis en jeux, questionner leurs destins et se poser des questions sur sa propre famille.-Boualem Sansal le précise dans la présentation de l’œuvre-: Le lecteur en est averti, le vertige le saisira, dès les premières pages il ne pourra échapper au désir, plein de risques, de tourner son regard sur lui-même et de s’interroger sur l’histoire de sa propre famille. Il lira le récit de Fawzia Zouari autant qu’il fouillera en lui, et de cette mise en parallèle va sourdre un irrépressible malaise 11 . Cette mise en œuvre du processus empathique dans le roman de Zouari rappelle la définition de l’empathie élaborée par Freud dans Psychanalyse des foules et analyse du moi , car, pour lui, il s’agit d’un processus psychologique « qui prend la plus grande part à notre compréhension de ce qui est étranger au moi chez d’autres personnes 12 ». En s’identifiant aux personnages, le lecteur de Zouari questionne le vécu de Yamna, ses filles, Tounes, Aljia et les autres. Il peut même voir le monde avec leurs yeux et surtout comprendre leurs émotions, aspirations et désirs. Partageant ainsi les réflexions, les aventures, les sentiments et émotions de l’autre (le personnage), le lecteur manifeste des affects à son égard-: L’empathie émotionnelle qui est essentielle pour nos relations nous permet aussi de nous imaginer vivre les aventures des personnages des romans que nous lisons. En fait, des études récentes en imagerie cérébrale révèlent que nous « vivons intérieurement » ce qu’un personnage ressent en imaginant ses sentiments et ses actions 13 .- Quant à la narratrice, l’empathie correspond à comprendre en effet ce qui lui est étranger chez sa mère et à travers elle ce qui est étranger chez les femmes de sa tribu : « […] j’ai besoin de retraverser l’existence de ma mère, de connaître ce qu’il s’y est passé […] Que j’essaie, au moyen des mots, de retisser l’existence Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique 81 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 14 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-47. 15 Ibid., p.-58. 16 Ibid., p.-64. 17 Louise de Urtubey, « Freud et l’empathie », Revue française de psychanalyse, vol. 68, n°3, 2004, p. 853. URL : https: / / shs.cairn.info/ revue-francaise-de-psychanalyse-2004-3-page -863? lang=fr, consulté le 3 décembre 2024. 18 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-13. 19 Ibid. 20 Ibid ., p.-12. 21 Ibid., p.-13. 22 Ibid., p.-114. de maman à mesure qu’elle se défait sous mes yeux 14 ». Connaître la vie de sa mère, se mettre à sa place, ressentir ce qu’elle ressent et ce qui la touche, ressentir surtout sa douleur deviennent pour elle une obsession malheureuse voir un sentiment de culpabilité : « Je m’en veux de n’avoir pas été témoin de la passion de ma mère. De son dernier chant de vie. De ses maximes indéchiffrables […] Je m’en veux d’être partie loin d’elle. L’exil, c’est peut-être ça : vivre en dehors du temps de sa mère 15 -», avoue-t-elle. Une sorte de communication intérieure s’établit entre la narratrice et sa mère agonisante, ce qui facilite la circulation des affects et le partage du chagrin, de la souffrance et de la douleur : « […] maman souffre-telle ? se demande la narratrice. Les dialyses, les piqures, les perfusions ? […] Souffre-t-on quand on est dans le coma ? Malgré les dénégations des médecins et des infirmières, j’en reste persuadée. Et j’ai mal 16 ». Il s’agit, dans le roman, de contempler sa mère et de se mettre dans sa peau, c’est ainsi que « des dispositions affectives analogues 17 -» se créent. La narratrice partage les détails intimes de sa mère, ses habitudes et ses rituels, « ses secrets et ses gestes 18 ». Elle « effeuille un artichaut, écosse une fève ou mouille la graine 19 » dans l’espoir de la comprendre et de découvrir ses aspects cachés : « […] personne ne porte comme moi l’essence de cet être pétri de toutes les époques 20 -», se dit l’auteure habitée par une voix intérieure qui la pousse à déchiffrer l’énigme que fut sa mère : « Il faut que tu rattrapes ta mère avant de te la faire dérober, décide-t-elle […]. Votre horizon, à ta mère et toi, ne sera plus alors qu’une ligne imaginaire et votre passé un filet à fictions 21 -! -». Dans le deuxième chapitre intitulé « Le conte de ma mère », la narratrice évoque « un don de télépathie 22 » qui l’unit encore à sa mère Yamna lui permettant d’accueillir en elle et de ressentir maintes sentiments et sensations. La narratrice raconte comment elle a hérité de sa mère la phobie des rails et des locomotives-: 82 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 23 Ibid. 24 Philippe Wallon, « La Télépathie », dans Le Paranormal , (p. 13-20), textes réunis par Philippe Wallon, Paris, Presses Universitaires de France, 2009, p.-13. URL : https: / / shs.cairn.info/ le-paranormal--9782130529880-page-13? lang=fr, consulté le 21 février 2025. 25 Ibid . 26 Serge Larivée et François Filiatrault, Compte rendu de « La télépathie, un mythe qui a la vie dure ! Fecteau, D. (2005). Télépathie, l’ultime communication », Revue de psychoéducation , Volume 35, n° 1, 2006, p.-204. URL-: https: / / doi.org/ 10.7202/ 1099317ar, consulté le 15 février 2025. 27 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-73. Je ne fais pas exception et souffre du même syndrome. Je n’enjambe jamais une voie ferrée sans sentir la frayeur traverser mon corps de part en part ; ni ne m’engage sur un passage à niveau en voiture sans prier auparavant pour ne pas tomber en panne à l’instant même où arrive le train 23 -. Je rappelle dans cet ordre d’idées l’origine de ce mot qui vient du grec télé qui signifie « loin » et pathos qui veut dire « expérience subie, émotion de l’âme 24 ». Le mot «-télépathie-» évoque de fait «-un partage d’expérience entre deux personnes qui ne peuvent se percevoir mutuellement 25 -». Serge Larivée et François Filiatrault expliquent que « nous captons des messages dans les rêves et dans les objets qui absorbent les “vibrations” de certaines personnes 26 » et donnent l’exemple du fœtus et sa mère qui échangent des informations et des histoires. Dans ce même chapitre du roman, la narratrice décrit cette forme de communication et de transmission de pensées entre Yamna et sa mère Tounes (la grand-mère de la narratrice)-: Yamna écoutait sa mère, persuadée que toutes ces créatures existaient bel et bien. […] elle s’attendait à ce qu’ils saluent sa venue au monde dans un cortège de cornes en or et de museaux en argent, de paupières en dentelles […] C’est pendant son séjour utérin que Yamna apprit ce qu’était l’amour conjugal, la jalousie, la rancune, la haine 27 . En somme, les deux notions d’identification et d’empathie se recoupent et sont parfois considérées comme synonymes surtout qu’elles sont très proches et renvoient toutes les deux à la similitude de sentiments entre les personnes et au partage des émotions. Il me paraît enfin que le processus d’identification permettant à la narratrice du roman ou encore au lecteur d’accéder à l’intériorité des personnages et à leurs pensées donne lieu à des liens affectifs et à une connexion émotionnelle reconnus par l’empathie. L’auteure qui retourne au pays tout en décidant d’apprendre et de raconter l’histoire de la vie de sa mère déclare-: Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique 83 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 28 Ibid., p.-11. 29 Ibid., p.-47. 30 Ibid . 31 Ibid., p.-23. […] cette main fébrile qui vide mes jours de leur substance pour les remplir de sa vie, dense et secrète. Dans une cache à double fond, j’ai entassé nos souvenirs à toutes les deux. J’avais sous la main mon butin de récits glanés sur elle, et l’envie irrésistible de le partager avec un lecteur 28 .- Toutefois, le personnage de Yamna n’est pas un cas isolé, il est plutôt révélateur d’une condition féminine précaire. Ainsi, Zouari ne pouvant pas être indifférente face aux contraintes imposées aux générations précédentes notamment la séquestration, la ségrégation et la douleur dont souffre le corps féminin, décide d’ôter le voile et de parler de ce corps et de sa propriétaire pour la critiquer mais surtout pour lui rendre hommage : «-Le meilleur remède pour la retenir en vie, ne serait-ce pas, non de parler à maman comme disent les médecins, mais de parler d’elle 29 ? ». Ainsi, l’auteure ajoute : « […] j’ai besoin de retraverser l’existence de ma mère, de connaître ce qu’il s’y est passé 30 -». Ce besoin de réapproprier la vie de sa mère par le récit naît à la fois d’un sentiment de compassion et de solidarité avec sa génitrice et d’un sentiment de révolte contre toutes les formes d’injustice à l’égard de la femme. 2 L’empathie avec le corps féminin Le choix du titre de l’œuvre n’est pas anodin car c’est autour du corps féminin que le texte se construit. En effet, Zouari recourt à la symbolique de ce corps pour exprimer sa compassion et passer ses messages de féministe, des messages de transgression, de rébellion et d’émancipation que partagent aussi sa mère et toutes les femmes victimes des souffrances physique et psychologique. Dans le premier chapitre du roman, la narratrice qui retourne en Tunisie après avoir appris que sa mère a plongé dans le coma décrit le corps épuisé de Yamna à cause de la maladie, le corps souffrant sans force et sans défense-: À l’évidence, je ne me suis pas assez préparée. Je m’étais faite à l’idée que maman souffrait depuis des années de diabète et de cécité mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle tombe aussi soudainement dans le coma. Je savais qu’à quatre-vingt-douze ans elle pouvait à tout moment rendre l’âme, j’ai ignoré que c’est à son corps que j’allais être confrontée 31 . 84 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 32 Ibid., p.-20. 33 Ibid., p.-23. 34 Ibid. 35 Ibid. 36 Larissa Luica et Simona Necula, « Raconter le corps féminin à la lumière de la révolution de la dignité : Étude sur Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-», Études Francophones , Vol. 30, University of Louisiana at Lafayette, Printemps 2019, p. 218. URL : https: / / la nguages.louisiana.edu/ sites/ languages/ files/ Vol.%2030%20Luica%20et%20Necula%2014 .pdf, consulté le 22 décembre 2024. 37 Fawzia Zouari, Le Corps de ma mère, p.-21. 38 Ibid., p.-22. Toutefois, et bien qu’elle soit sous le choc, la narratrice profite de sa présence au chevet de sa mère pour « mieux la connaître 32 ». Zouari a d’ailleurs utilisé le verbe connaître à plusieurs reprises pour mettre en évidence le rapport empathique l’unissant à sa mère : « […] je suis en train de faire connaissance avec ma mère 33 -». C’est en effet à travers le corps de sa génitrice que l’auteure essaie de connaître et de comprendre sa mère-: Et ces yeux ? De quelle couleur sont ses yeux ? […] N’est-ce pas l’occasion de la détailler enfin, pendant qu’elle est inconsciente et que personne ne nous voit ? De l’observer minutieusement, du lobe de l’oreille à la commissure de la lèvre ? De caresser pour la première fois sa peau 34 . Ce corps rongé par la maladie et la vieillesse a perdu sa féminité et sa force et représente malgré sa vulnérabilité une énigme pour l’auteure-: Soudain, le drap glisse et je vois se dresser à la naissance de la poitrine deux petits palmiers. Ils surplombent le creux des seins et jettent une pâle verdure sur le décolleté rêche et crevassé. Leurs branches courent fines et souples sur la peau dont elles paraissent constituer les seules veines sauvées des aiguilles, la seule source de vie alimentant cette chair à moitié morte. […] Mais pourquoi des palmiers ? Pour une femme née au milieu des plaines les plus fertiles de la Tunisie 35 . Fawzia Zouari réussit finalement à comprendre que pour sa mère « le fait que son corps soit exposé aux regards des autres […] signifie une véritable mise à mort spirituelle, un deuil qui commence avec la vie, pas avec la mort 36 ». La vieille femme l’avait toujours dit à sa fille : « On peut tout raconter, ma fille, la cuisine, la guerre, la politique, la fortune; pas l’intimité d’une famille. C’est l’exposer deux fois au regard. Allah a recommandé de tendre un rideau sur tous les secrets, et les premiers des secrets s’appelle la femme 37 ! ». Yamna ajoute : « Je mourrai le jour où l’un de mes enfants me verra nue 38 ». Le mot « nue » signifie ici tête découverte et corps sans mélia . C’est pour cela que la narratrice Le Corps de ma mère de Fawzia Zouari-: un engagement empathique 85 DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1 39 Ibid., p.-28. 40 Ibid., p.-31. 41 Ibid., p.-92. 42 Un rituel profane de protection de la virginité féminine auquel se soumettent deux fois certaines jeunes filles : avant la puberté et avant le mariage. L’opératrice effectue une légère incision sur le genou, recueille le sang avec sept fruits secs. À chaque ingestion, l’enfant doit alors prononcer une formule d’engagement qui implique l’impuissance sexuelle de tous les prétendants avant le mariage : « je suis un mur, et le fils d’autrui un fil-». La veille des noces, la jeune fille inverse cette formule. veille à couvrir la tête de sa mère d’un bonnet en plastique ou d’une écharpe en la rassurant de protéger sa dignité et son intimité : « Ne t’inquiète pas, maman, personne ne découvrira tes cheveux 39 », murmure-t-elle à Yamna. C’est dans ce même contexte que Zouari évoque avec ironie la discrimination sexiste sous prétexte de protéger les filles des regards prédateurs et des harcèlements. La narratrice précise : Tout le monde est au courant de notre aversion pour les baisers. Nous tenons cet héritage de ma mère. Chez elle, l’ont fait usage public de la bouche pour parler ou mastiquer, pas pour autre chose. Les femmes de sa tribu ne touchent les hommes d’aucune manière, et vice versa . Les mâles s’effleurent les épaules, les femmes les mains, les garçons glissent les doigts dans la paume de leur papa, les filles sont censées n’avoir jamais entendu parler du baiser ? C’est seulement à Tunis que maman a su que les embrassades comptaient parmi les usages citadins les plus répandus. Elle a refusé de se laisser faire, menaçant de frapper quiconque s’approchait d’elle dans cette intention 40 . L’écrivaine dénonce cette position du corps sexué, prisonnier et violenté. Elle prend ainsi pour témoin son lecteur en abordant le sujet des oncles qui agressent leurs nièces, les beaux-frères qui violent les belles sœurs et le père (son grand-père) qui attaque les jeunes filles le jour des noces selon le récit de Yamna. Une autre histoire qui ôte le voile sur les tares de la société et la violence exercée sur le corps féminin est celle de Mdella, la sœur de Yamna, mariée à un homme jaloux qui s’approprie le corps de sa femme, la torture et la maltraite tous les jours-: «-C’est alors qu’il résolut de la faire coudre chaque matin avant de quitter la maison et de la découdre le soir avant de se mettre sur elle. Il avait recours pour cette tâche à une vieille tante muette et sourde dont les mais à force de faire saigner le vagin de Mdella, avaient fini par ressembler à celles de Kabla l’accoucheuse 41 ». Le souvenir du rituel de la protection de la virginité des jeunes filles appelé tasfih 42 n’est pas moins douloureux pour l’auteure. Il n’aura pas échappé au lecteur du Corps de ma mère de Fawzia Zouari que les différentes représentations du corps féminin dans ce roman traduisent une forte 86 Sabrine Herzi DOI 10.24053/ OeC-2025-0007 Œuvres & Critiques, L, 1
