Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0009
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La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi
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20 Ahmed Mahfoudh, « Question : Quelle place pour les écrivains tunisiens de langue française-? -». 21 Ibid . d’écrivains : ceux qui vivent en Tunisie et ceux qui pour une raison ou une autre se sont installés à l’étranger. En ce qui concerne les écrivains que nous pourrions qualifier de l’intérieur, nous pensons notamment à Ali Bécheur, Anouar Attia , Béchir Garbouj, Ahmed Mahfoudh, Alfonso Campisi et Mouha Harmel. Puis s’agissant des écrivains expatriés nous pouvons essentiellement citer Albert Me mmi, Abdelwahab Meddeb, Fawzi Mellah, Rafik Ben Salah, Hédi Kaddour, Foued Laroussi, Walid Amri et Saber Mansouri. En outre, ils traitent dans leurs récits des thèmes de la colonisation, de l’exil, du double-enracinement, de la mémoire commune et personnelle de même que de la nostalgie du passé avec son espace-temps, ses synesthésies et son ancrage culturel et familial. C’est ce qui explique que la littérature francophone s’inscrit pleinement dans le cadre de l’écriture de l’intime à portée fortement empathique. Nous pouvons pour cela nous référer à titre d’exemple au récit évocateur et nostalgique d’Albert Memmi qui dans Agar « décrit une fête judéo-tunisienne où se mêlent chant, danse et costumes typiquement berbères 20 . » De la même façon, dans- Le Paradis des femmes , Ali Bécheur se prête à la description d’«-un Djerbien en train de préparer un casse-croûte, tableau que nous avons vécus au cours de notre enfance où se mêlent les couleurs […], les odeurs et le goût suggérés 21 . » Enfin d’autres écrivains se sont davantage focalisés sur la question du double-enracinement qui peut être vécu non comme un déchirement mais plutôt une ouverture sur un nouveau monde sans pour autant oublier ou renier ses origines. C’est ce que nous présente notamment Foued Laroussi dans son roman Pavillon Claude Monet , largement inspiré de son vécu de jeune tunisien qui part en France faire des études et qui, comme tant d’autres, découvre un nouveau monde et une culture tellement différente de la sienne. Faisant partie de la littérature maghrébine d’expression française, qui à son tour s’insère sous la grande appellation des littératures francophones, dites aussi littératures du sud, la littérature tunisienne francophone partage avec ces dernières l’intérêt octroyé aux thèmes fondamentaux de la colonisation, de l’exil et de l’identité. Pas toujours assez étudiée, la littérature tunisienne d’expression française semble néanmoins ces dernières années, - notamment en raison de la curiosité mondiale dont bénéficie la Tunisie depuis ladite révolution de 2011 -, se frayer un chemin vers la valorisation de son corpus. Rappelons au final que la consécration de cette littérature par l’obtention de prix à l’international tel que le Prix des cinq continents de la Francophonie, octroyé à Faouzia Zouari en Empathie et écriture de l’intime 105 DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 2016 et à Yamen Manai en 2017, témoigne de l’acuité des question traitées et du don littéraire de ces écrivains qui l’inscrivent pertinemment dans le partage et l’empathie du fait du ressenti qu’ils parviennent à transmettre aux lecteurs. Bibliographie sélective Bannour, Abderrazak (dir.). Mario Scalési, poète méditerranéen , Tunis, Publications de l’Université de Tunis, 2001. Filali, Azza. Ouatann , Tunis, Elyzad, 2012 [URL-: https: / / urls.fr/ bohT62]. Jorland, Gérard. « L’empathie, histoire d’un concept », in Alain Berthoz, Gérard Jorland (dir), L’empathie , Paris, Odile Jacob, 2004. Kassab-Charfi, Samia et Kheder, Adel. Un siècle de littérature en Tunisie : 1900-2017 , Paris, Honoré Champion,-2019. Mahfoudh, Ahmed. «-Question-: Quelle place pour les écrivains tunisiens de langue française ? », Lettres tunisiennes , Tunis, novembre 2019, [URL : https: / / urls.fr/ SQm_O i. Consulté en janvier 2025]. Manai, Yamen. L’Amas ardent , Tunis, Elyzad, 2017. Montel, Sébastien. « L’empathie », chap. 11, dans 11 grandes notions de neuropsychologie clinique , Paris, Dunod, 2016, p.-209-2026. Ribadeau Dumas, Laurent. «-Le regard d’une romancière tunisienne sur ses conci‐ toyens-», [URL-: https: / / urls.fr/ rNAWd0. Consulté en janvier 2025]. Tran, Lionel. « Pourquoi la littérature développe l’empathie ? », Les artisans de la fiction , septembre 2024 [URL-: https: / / urlz.fr/ upSf. Consulté en janvier 2025]. Zouari, Fawzia, Le Corps de ma mère , Paris, Joëlle Losfeld, 2016 [URL : https: / / urls.fr/ HN Ffne]. 106 Hind Soudani DOI 10.24053/ OeC-2025-0008 Œuvres & Critiques, L, 1 1 Gisèle Halimi, Fritna , Paris, Plon, Pocket, 1999. 2 Marianne Hirsch, The generation of Postmemory : Writing and Visual Culture after the Holocaust , New York, Columbia University Press, 2012. La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi Nahla Zid Membre du Laboratoire ATTC (Analyse textuelle, Traduction, Communication) Université de la Manouba Fritna 1 est un roman autobiographique de l’écrivaine tuniso-française Gisèle Halimi. Le texte postmémoriel, truffé de souvenirs et de réminiscences mar‐ quants, retisse le fil de l’histoire personnelle par le biais d’un retour essentiel à un trauma particulièrement décisif et incisif dans sa vie. En effet, le roman dont le personnage principal s’appelle Gisèle, nous livre le récit de souffrances d’une fille victime du désamour maternel, la seule injustice ayant décidé de son sort et qui a forgé dans le cœur de la petite fille en devenir une femme autre, faisant naître en elle une douleur intérieure incurable. Ce n’est qu’après avoir dénoncé la répression coloniale et la violence à l’égard des femmes que l’auteure a éprouvé une nécessité pressante de signaler dans cette œuvre l’injustice et la tragédie qui s’écrivent en famille. Nous avons adopté dans notre étude la notion de postmémoire élaborée par Marianne Hirsch 2 , qui fait référence à l’expérience des artistes ayant été imprégnés par les récits des survivants de la Seconde Guerre mondiale. Selon elle, la postmémoire est équivalente à la mémoire qu’on appelle indirecte, c’est-à-dire celle que nous n’avons pas vécue directement, qui nous permet pa‐ radoxalement d’être atteints par des traumatismes collectifs, et qui s’effectue par le passage entre plusieurs générations. La chercheure met en valeur les effets de ces traumas sur des personnes touchées indirectement. Reprendre cette notion pour analyser le roman Fritna , nous conduit à penser que le lecteur, en tant que sujet concerné par excellence, n’est pas un corps étranger mais témoin lui aussi, à travers un texte intergénérationnel, où l’auteur évoque non seulement Œuvres & Critiques, L, 1 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 3 Halimi, Fritna , p.-219. 4 Le Fonds Gisèle Halimi publié par les Archives nationales de France, est constitué de correspondances, de papiers d’avocate, de supports audiovisuels, de photographies, etc. sa propre enfance mais aussi celle de ses enfants, et où elle réfléchit sur celle de sa mère. Ce processus implique alors une relation transgénérationnelle à partir du trauma qu’ont subi les générations d’avant dont Gisèle l’écrivaine et la combattante fait partie. Le lecteur est supposé être touché par des évènements qu’il n’a pas connus comme la colonisation, la répression morale et le désamour d’une mère. Toutefois, ces faits l’atteindraient d’une façon ou d’une autre, même indirectement, comme l’injustice qui se manifestera dans le texte d’une façon allégorique. C’est ainsi que peut commencer cet exercice ou cette rencontre empathique entre l’auteure et le lecteur qui, en cohabitant dans le même monde (par métonymie : société, communauté, famille), vivent les mêmes angoisses et frustrations par rapport à tout ce qui a trait aux formes d’inégalités traumatiques. La transmission revêt ici un intérêt particulier car elle est déployée par le biais d’un texte autobiographique qui se rapproche du journal intime, où la trace visuelle (la photo de la mère sur la couverture) joue un rôle important dans l’impact qu’elle tente de produire sur le lecteur, l’impliquant ainsi dans ce processus de postmémoire. Par ailleurs, l’idée de la transmission est étroitement liée à celle de la mort qui fonctionne ici comme idée philosophique nourrissant l’au-delà : « J’ai écrit Le Lait de l’oranger pour continuer Édouard mon père, pour lui parler au-delà de la mort. Je crois que l’amour des vivants est le vrai tombeau des morts […] À Fritna morte, je ne dois que la vérité 3 ». Elle continue ainsi de parler par-delà toutes les tombes, pour dire justement à quel point elle pourrait assimiler ce travail de mémoire à celui de postmémoire qu’elle tente d’effectuer avec le lecteur. La lecture empathique est désormais considérée comme une lecture postmémorielle. En effet, l’avocate, de son vivant, a créé le fonds Gisèle Halimi 4 afin de veiller à ce que le lecteur, en explorant son héritage constitué d’archives et de témoignages, puisse bénéficier d’une postmémoire vivante où pourrait se manifester l’acte du langage empathique. Le style d’écriture frontal et le parti pris politique et politisant de l’œuvre halimienne sont donc une mise en action de cette mémoire indirecte ; l’auteure nous invite alors à explorer sa mémoire (personnelle et collective) par-delà le temps, l’époque, les combats et la mort, et à découvrir, voire creuser, une h/ Histoire dont nous faisons partie viscéralement, d’où l’implication du lecteur dans le processus postmémoriel. Le lecteur, en particulier celui qui partage la même mémoire coloniale, par exemple, figure parmi les sujets des générations postérieures qui, en s’appuyant sur des éléments riches, telles que les histoires de vie, s’emploient à reconstruire le souvenir-trace de ce trauma. 108 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 5 Halimi, Fritna , p.-10. 6 C’est l’auteure qui souligne. Comment se déroule alors le processus de l’empathie à travers la loi de la distance dans l’œuvre où Halimi plonge dans les profondeurs de son enfance pour ausculter ses zones d’ombre ? Qui peut jouer le(s) rôle(s) de l’empathe dans le texte ? Comment se confronter à ses failles profondes quand il s’agit du processus de reconstitution de la mémoire lorsque la loi de la désobéissance est de mise ? Peut-on avec cet exercice postmémoriel vivre cette expérience de remémoration des souvenirs de l’auteure avec leur lot de souffrances et en pâtir afin d’embrasser la loi de la résilience comme forme de résistance ? Les prises de position exprimées dans le discours se révèlent à travers le lien tissé avec le récit, en tant que discours actantiel, ainsi qu’avec les modalités de l’interaction pragmatique que Gisèle Halimi entend instaurer dans son roman du Je témoignant. Elle contribue dès lors à la construction de la représentation de son locuteur et de son imaginaire à elle où l’interaction devient en soi un acte de langage empathique. Nous adopterons une approche pragmatique axée sur divers niveaux d’interaction, en choisissant de travailler sur trois lois distinctes qui régissent à la fois le texte et son existence, et ce en privilégiant ce lien actif et activiste que l’écrivaine désire construire entre son œuvre et le lecteur ; lois à lire ici comme une nécessité du droit écrit et à écrire : loi de la distance, loi de la désobéissance et loi de la résilience. 1 Loi de la distance Suivant la manière du texte théâtral qui expose les comédiens et les personnages, l’auteure les introduit dans la première page du livre en distribuant les rôles comme suit: « Fritna et ses proches 5 -». Une sorte de distanciation brechtienne se dégage de cette répartition où Fritna, la maman, figure seule en héroïne. D’ailleurs, dans cette catégorie « ses proches » se profilent la plupart de ses personnages qu’elle a essayé de dompter. L’effet d’étrangeté est de prime abord installé puisque l’écrivaine dégage la mère de sa dimension personnelle, pour devenir un objet insolite, elle écrit justement-: «- Fritna 6 Fortunée, ma mère-» et ensuite «- Édouard son époux-» (non mon père), comme pour dire voici l’époux de ma mère qui appartient à ce personnage singulier avec lequel on doit prendre ses distances pour le saisir ; ce choix de désidentification permet au lecteur de comprendre le contexte familial et social du roman. Grâce à ce procédé de distanciation, l’auteure brouille subtilement les perceptions, en s’adressant à un public avec lequel elle souhaite dé-libérer, l’invitant à devenir un spectateur La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 109 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 7 Ibid ., p.-11. 8 Ibid . 9 Ibid ., p.-21. actif. Cet effet d’illusion entre le personnage et la personne est intéressant, dans la mesure où la romancière décide par exemple de nommer le premier chapitre « Yeux noirs yeux gris » qui, une fois de plus, met à distance le moment de la mort et la durée/ dureté de la vie : c’est dans cette morgue, « amphithéâtre des morts 7 », que Gisèle aperçoit le « gris passé, vitreux, de la pupille 8 », qui connote la transition au moment de la finitude. Le choix du mot « amphithéâtre » suscite notre intérêt : d’une part, il correspond à cette idée de distanciation théâtrale, mais surtout à la façon avec laquelle Gisèle perçoit sa mère au milieu des morts. Se rapportant à une image mentale construite du pouvoir romain, comme par métonymie, se dégage un effet de puissance qui enveloppe le personnage de Fritna. Le livre commence à ce moment-là par le regard, le regard de l’autre, le nôtre, et de plus, le regard de la fille devenue femme ; ainsi c’est à travers celui de la mère, gris embrumé signifiant le neutre et le détachement, qu’on retombe dans l’enfance. «-Yeux noirs yeux gris-» est cet entre-deux, où voyage le regard de la mère entre la vie et la mort et où Gisèle explore dans son propre regard-blessure, le regard-indifférence de sa mère, un regard-coupable. Le chapitre qui suit s’intitule « Dossier “La mal-aimée” 9 » où le choix du mot «-dossier-» installe le lecteur dans une sorte de distanciation illusoire mais réfléchie. Serait-elle une façon de préparer le lecteur et donc de le protéger contre ce sentiment cruel qui est le mal-amour ? Nous présumons que non, car elle nous atteint grâce à la distance et au recul à la manière brechtienne justement, beaucoup plus qu’avec le partage d’émotions pures que le lecteur doit absorber sans y réfléchir, le but étant de le placer dans la posture et l’attitude critiques de ce qui l’environne et pourrait le concerner. Ces deux chapitres échafaudent l’exposition de deux histoires que Halimi tente a priori de les faire cohabiter pour les imbriquer par la suite : d’abord le récit sur une mère vieille, malade et agonisante, ensuite celui d’une femme adulte qui revient sur les méandres de son enfance, errant encore entre ses lignes béantes et dramatiques. En évoquant ces événements, elle prend le lecteur à témoin à travers le choix des mots, du lexique et des répétitions obsédantes ; le lecteur reconstitue ces évènements et transmet l’idée de la liberté qui devient l’événement majeur de l’œuvre, sa restitution lui permettra de comprendre ce que l’auteure ressent en contact d’un vide et d’un manque accablants. De cette distanciation, nous rebondissons sur la figure maternelle qui est sous le double airain du silence et de la distance ; elle tentera alors de prendre le 110 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 10 Ibid ., p.-15. 11 Ibid ., p.-16. 12 Ibid ., p.-16-17. 13 Ibid ., p.-88. 14 Ibid ., p.-86. 15 Ibid ., p.-88. pouls de sa mère et de le faire entendre : « Elle, dont je guettais le sourire-rare-et toujours adressé aux autres 10 ». Le verbe « guetter » exprime la mesure prise pour épier un sourire dont elle espère bénéficier et jouir. La distance avec la figure de la mère est déjà scellée, elle est-: «-absence du corps, absence de la mère 11 -». L’opposition est frappante quand il s’agit de la figure du père, Gisèle est alors « cajolée, tendrement par [s]on père-principe du plaisir, loi de l’affectivité 12 ». La sœur Gaby, qui, autrefois résignée, se révolte et s’enfuit avec son amant, enceinte et mineure ; elle a été victime du rejet d’une mère irascible, qui décide d’une rupture-sanction, synonyme de mise à mort de sa propre fille-: Morte, Gaby le fut pour nous pendant douze ans. Fidèle à la pratique de ses deuils, Fritna interdit toute allusion devant elle au « scandale », au « déshonneur ». Je la savais capable des grands silences, des ruptures, des quarantaines. Mais aujourd’hui encore je m’étonne de cette attitude implacable, de ce refus de toute tentative de médiation 13 . Évoquer le flegme explosif de Fritna, sa manière de tuer les vivants qui lui font déshonneur et d’enterrer les morts à même le discours comme la tragédie, devenue un sujet tabou, du petit frère brûlé, représente une des phases de la recherche du manque, trace d’un amour perdu. Cette étape est une distanciation qui fonctionne ici comme un témoignage qui serait la seconde peau de l’écriture postmémorielle. De plus, le témoignage se déplace vers un tourbillon d’émotions et d’amer‐ tume résidant dans des questionnements sur la révolte, faisant part de l’échec d’un soupçon de relation de soutien avec sa sœur qu’elle cherchait à travers le partage d’une même blessure restée vive pour l’une, étouffée pour l’autre : «-Sa révolte, je la pris comme mon échec. L’échec de notre relation qui, jusque-là, nous avait aidées à colmater quelque peu la même blessure, l’absence d’une mère-amour 14 » ; ces questionnements l’engouffraient ainsi dans des doutes lancinants sur la révolte fiévreuse contre la sœur et la mère : « Je démarrai brutalement. Je ne savais plus ce que je détestais le plus dans cette histoire, le choix de ma sœur, la trahison de notre complicité, ou ma mère que je rendais responsable de cette “mort”, comme elle avait elle-même qualifié cette fuite 15 ». Dans cet exercice de distanciation dans lequel le lecteur est également embarqué, Gisèle, évoquant les morts tragiques et traumatiques, désire se fixer La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 111 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 16 Ibid ., p.-183. 17 Ibid ., p.-197. 18 Ibid ., p.-184. 19 Ibid ., p.-92 20 Raphaël Baroni, L’Œuvre du temps . Poétique de la discordance narrative , Paris, Seuil, coll. «-Poétique-», 2009, p.-159. une mise à distance comme une mise à mort des drames vécus. Le choix des histoires qui rodent autour du thème de la mort, ainsi que le mot en lui-même, nous interpellent : la mort est symbolique, elle est libératrice, elle transcende l’oubli, elle n’inhume pas la blessure mais offre au lecteur l’occasion de déchiffrer ses codes les plus douloureux et de défricher cette mémoire individuelle post-traumatique laquelle doit affronter l’adieu de cette enfance en ruines : Une fille-pour mal-aimée qu’elle ait été par sa mère-peut-elle se soustraire à l’ultime adieu ? L’adieu à une vie qui a bouclé sa boucle - celle de la mère -, mais aussi l’adieu à cette part d’enfance que nous arrache sa mort. Après Édouard, ce qui restait du rempart protecteur vient de tomber. Il faut monter, à son tour, en première ligne, affronter la dernière étape 16 . La mort de Fritna, « première ligne » à double tranchant, lance l’assaut de l’écriture et de la révolte, installe toutefois dans le corps et l’esprit de la fille un sentiment d’étrangeté, il s’abat sur cette enfant exilée dans sa propre douleur quand le rempart finit par s’écrouler. Gisèle devient un corps étranger qui n’aura jamais connu véritablement sa mère ; l’ambiguïté persiste, l’énigme s’empêtre : « Ma mère est morte. Ma quête commencée dès l’enfance prend donc fin. Ainsi je ne saurai pas quelle femme, après m’avoir mise au monde, refusa de m’aimer 17 ». Vécue comme un processus, cette distanciation met à jour la rébellion de la militante qui n’a pas pu voir en la mort un moyen de « fige[r] à jamais le désamour et l’absence 18 ». Même en remontant le fil des souvenirs, elle se révolte encore, parce qu’elle a « voul[u] se faire aimer sur le tard 19 » ; elle réclame constamment cet amour comme acte de légitime défense et résistance. Cette entreprise livre ainsi une relecture profonde de son enfance comme une nécessité de favoriser celle du monde, l’enfance en est donc l’expérience première. Quant à l’écriture de la révolte, elle est la seconde expérience pour l’auteure et le lecteur, elle est l’exploration du texte qui s’expérimente par des explications, des arguments et des émotions où « c’est lui-même qui recherche spontanément une certaine familiarité avec l’auteur, parce qu’il y trouve son compte, parce qu’il aime rencontrer cette part de chair étrangère qui se loge dans le tissu de la page 20 ». Cet effet de distanciation trouve son compte et nous 112 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 21 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, « Introduction : Littérature du procès, procès de la littérature », Revue critique de fixxion française contemporaine , n°26, 2023, p. 4-11, p.-4. 22 Halimi, Fritna , p.-58 23 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, « Introduction : Littérature du procès, procès de la littérature-», p.-5. 24 Ibid . 25 Halimi, Fritna , p.-211. permet de vivre le texte à la fois comme réquisitoire et plaidoirie, comme un récit de procès, où les études sur les droits prennent une tournure intéressante « notamment sur la représentation de la scène judiciaire au sein du récit en langue française 21 ». La scène judiciaire ici est allégorique, particulièrement dans cette autobiographie où le livre devient un observatoire ; on connaît le coupable, on explore le terrain familial, social, psychologique et moral, on décrit le tribunal imaginaire mis en scène-: Moi, enfin. Est-ce parce qu’elle ne m’aimait pas qu’elle me fabriqua aussi ce même statut, qu’elle m’enferma dans une culpabilité de fond depuis l’enfance ? Ou est-ce seulement que je devais dans son univers, avoir l’uniforme des coupables qui l’entou‐ raient 22 -? « Révélateur des dysfonctionnements sociaux et politiques 23 -», le procès est représenté dans le texte sous forme d’enquête où l’empathe devient juge-her‐ méneute-: Plaidoiries, réquisitoires et décisions mettent semblablement à l’épreuve les dynamis‐ mes d’empathie, les capacités de juger : les récits de procès transforment lectrices et lecteurs en herméneutes, faisant l’exercice éthique de juger selon leurs convictions. Enquêtes littéraire et judiciaire ont toutes deux partie liée avec une exigence de compréhension, une interrogation de la puissance empathique de chacun 24 . L’idée du tribunal suscite notre intérêt dans la mesure où quand la dis‐ tance/ distanciation s’installe, témoigner à la barre devient doublement imagé. En effet, la barre représente une barrière qui sépare les sujets concernés, le cadre est précis et tracé, la cour de justice est le lecteur, la barre de distance est ce texte destiné-: «-je trouve pour la première fois trace de mon projet - “J’écrirai un livre sur Fritna, entre confession et plainte” 25 », écrit-elle, où, au cœur de l’espace même qui occupe les mots, se re-pose le couple dénonciation/ défense. « Dire le monde à nouveaux frais, depuis un souci politique, c’est instituer le procès et le langage du droit comme de véritables paradigmes à quoi mesurer La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 113 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 26 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, « Introduction : Littérature du procès, procès de la littérature-», 2023, p.-7. 27 À lire Samia Kassab-Charfi, « Gisèle Halimi et la responsabilité anticolonialiste : une avocate à l’intersection des engagements-», Oltreoceano , n°20, 2022, p.-161-169. 28 Gabrielle Rubin, Les Mères trop bonnes , Paris, L’Harmattan, 2011, p.-134. 29 Halimi, Fritna , p.-17. 30 Ibid ., p.-19. 31 Ibid ., p.-17. la littérature 26 ». Le souci de soi et des autres est donc politique, il prend son sens dans le langage de droit que soutient la militante, la loi de l’insoumission serait un pré-texte à la littérature, il est le paradigme politique à quoi elle mesure toutes les libertés. 2 Loi de la désobéissance Le récit est taillé en deux mouvements discursifs : celui de la possibilité de dépasser ce stigmate grâce à l’écriture, en tant que puissant stimulant dans le parcours politique de Gisèle Halimi, et aussi en tant que moyen, tentative surtout, de réconciliation grâce au retour à la genèse de l’amour maternel perdu : œuvre matricielle, éperdue de justice, où « l’intersection des engagements 27 » est le fondement même de sa conscience politique. C’est dans ce sens d’ailleurs que la psychanalyste Gabrielle Rubin pense « qu’une des motivations de son choix de carrière pourrait bien voir sa source dans l’inégalité qu’il y eut dans l’échange d’amour entre elle et Fritna 28 ». Mettant à nu cet envahissant mal-être, Gisèle a tenté d’aborder d’indicibles douleurs. Victime des sévices que lui inflige sa mère qui a perpétué des traditions punitives pouvant être cruelles, l’avocate a révélé comment Fritna dicte ses lois, impose la sanction du silence car au commencement, il y a « le malheur de naître filles 29 », promulguant la punition la plus cruelle, la plus absurde : « ce déficit qui nous mutilait : être filles et ne pas être aimées par notre mère 30 -». En attendant de trouver un mari aisé, « il [leur] était ordonné de servir les hommes de la maison 31 -». Conspuée par l’autorité maternelle, Halimi ira chercher les stigmates de cette autorité dans les fragments d’un quotidien conté afin de briser cette spirale infernale du désamour ; c’est là qu’elle s’attaque frontalement à son fondement et à ses sources : Mais, m-a-t-on dit, j’avais aussi failli provoquer la mort de mon père… Cette autre histoire me fut amplement et souvent contée, depuis que j’eus l’âge de comprendre, jusqu’à quelques jours avant sa mort, par ma mère elle-même. A sa décharge, son 114 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 32 Ibid ., p.-44. 33 Ibid ., p.-17. 34 Ibid ., p.-22. 35 Ibid ., p.-48. 36 Ibid ., p.-124. 37 Ibid ., p.-17. 38 Ibid ., p.-18. 39 Ibid ., p.-77. 40 Ibid . inculture, mais coexistant avec une bonne intelligence et une volupté névrotique de culpabiliser ses proches 32 . Cette démarche d’une écrivaine qui doit se confronter à son personnage fantôme, qui a permis cette « révolte précoce 33 », devait forger sa différence et la différence même de cette révolte ; le texte émaillé de réflexions est effectivement le fruit d’un déferlement de questionnements obsédants : « Vais-je recommencer ma quête, celle commencée dès l’enfance, une fois encore, ou la laisser partir sans avoir ma réponse 34 -? -» Par où, par quoi commencer pour dire, décrire cette femme, qui m’avait mise au monde et qui, dès ma naissance, me laissa, dans l’indifférence, me déchirer entre cet amour que j’avais d’elle et ce questionnement permanent, destructeur : pourquoi ne m’aimait-elle pas 35 -? Démarche double encore puisque la libération a d’abord eu lieu dans les mots lorsqu’elle a commencé à dire « Non, jamais ! 36 », puis s’est poursuivie grâce à l’écriture. Enfant, elle a aussitôt connu la révolte, les « grèves de la faim 37 -», a refusé de servir la gent masculine, y compris ses frères, ensuite elle a voulu s’instruire en fréquentant le lycée. Il fallait ne pas se résigner sur son sort et choisir la violence dans le refus ; refuser d’étouffer, d’enterrer le chagrin ; le conflit avec la mère devient alors synonyme d’ardeur, une façon énergique de s’accrocher à la vie qui les unit puisque « l’affronter, c’était vivre une relation avec elle. Même douloureuse, elle m’était nécessaire, pour lui parler, tenter de la convaincre. De mes raisons ? Non. Mais de mon existence et du besoin que j’avais d’elle 38 -», révèle Gisèle. Désobéir à la loi de la mort signifie également ne pas se soumettre à tout ce qu’elle peut engendrer comme manque, perte et mal-être, elle affrontera cette angoisse en dépit de la « peur de sa mort 39 ». Gisèle sait que sa mère « emportera pour toujours la réponse qu’[elle] attend 40 », cependant elle ne lâchera pas l’affaire et décidera de sonder ce regard impénétrable : « J’y reviendrai demain, La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 115 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 41 Ibid ., p.-19. 42 Ibid ., p.-20. 43 Ibid ., p.-188. 44 Ibid ., p.-124. 45 Ibid ., p.-125. 46 Ibid ., p.-125. 47 Mathilde Barraband et Laurent Demanze, 2023, p.-6. je veux la revoir 41 » ; « j’ai besoin d’un nouveau tête-à-tête avec Fritna et ses yeux à peine clos 42 », déclare-t-elle avec assurance. Désobéir implique aussi de ne pas se plier à la résignation, même face à la douleur : « Elle m’a tant fait souffrir. J’ai dû, par moments, frôler la haine du désespoir. Désirer inconsciemment la voir disparaître pour que disparaisse le mal. Avant de retomber, l’instant d’après, dans l’attente insensée d’un geste, d’un mot aimant de mère à sa fille 43 -». Condamnée à clamer de vains appels de compréhension et d’amour, Gisèle dont l’opiniâtreté de la révolte et les aspirations à la justice n’ont pas été arrachées à la racine-revient ici aux germes de son féminisme précoce : Pourquoi la nôtre ne nous a-t-elle pas aimées ? Elle ne croyait pas en nous, en nos révoltes. Elle condamnait sévèrement notre agnosticisme.-«-Tu ne respectes rien, me disait-elle, ni ta religion, ni nos traditions, ni ta famille. » Certains jours, elle me qualifiait de « hors-la-loi. » […] Je refusais avec violence. « Non, jamais! » Je n’avais pas encore compris, enfant, que, sans remise en question de sa propre vie, l’on ne pouvait transmettre que ce que l’on avait reçu. J’avais déjà choisi de secouer ce couvercle d’injustice et de discrimination qui m’étouffait, parce que fille je devenais, sans le savoir, et très jeune déjà, féministe 44 . Halimi, la hors-la-loi de l’injustice, a trouvé dans son combat un sens à la liberté, retrouvant ainsi une confiante et paisible cohérence avec ses croyances et ses choix-: Ce féminisme m’apporta une certaine unité intérieure, il répondait à ma soif de liberté, de dignité, mais aussi de certitudes fondamentales. Je voulais prendre ma part de responsabilités avec les hommes, faire mon avenir mien, le choisir. J’étudierais, je travaillerais, je gagnerais mon indépendance économique 45 . Tentant de recoller tous les morceaux brisés de cette enfance malheureuse et incomplète, elle raconte au lecteur comment « dérouler à l’envers le film de [s]a vie, l’histoire d’une enfant mal-aimée. Une histoire d’adulte, d’évidence. 46 » L’écriture ici devient « cet usage de la littérature comme alternative au droit 47 ». La réflexion que présente Gisèle sur la liberté et le deuil, la rupture et la révolte est révélatrice de l’effet du trauma sur l’adulte qu’elle est devenue : la liberté a 116 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 48 Halimi, Fritna , p.-125. 49 Ibid ., p.-24. 50 Ibid ., p.-59. 51 Ibid ., p.-116. 52 Ibid ., p.-25. 53 Ibid ., p.-23. donc commencé quand s’est mis en œuvre le processus de la vérité, mais elle a débuté également lorsque l’amour s’est affirmé synonyme d’affliction de la fille et de souffrance abyssale de la mère soumise-: Fortunée avait-elle senti cette rupture d’avec tout ce qui était son univers, son éducation, son destin en somme, comme une rupture intime d’avec elle-même ? Ma part de liberté, devrais-je la payer du deuil de son amour. Certes, si j’avais raison de me révolter, c’est qu’elle avait eu tort de s’être soumise. Pour elle, mes choix annulaient sans doute rétrospectivement sa vie. Et sa rigidité affective avait fait le reste 48 . Contre le désespoir et le renoncement, la militante entreprend de chercher sa mère, étant femme, devenue elle aussi mère-grand-mère, elle doit s’engager à reprendre cette quête, à creuser dans son propre dossier, comme ceux des clientes qu’elle ausculte. Fritna est par conséquent l’ouverture d’une plaie vive sur un dossier mi-clos, mi-vide : « Je voudrais qu’elle parle. C’est plus fort que moi. Je m’étais promis, pourtant, de classer l’affaire. Archiver le dossier “La mal-aimée” 49 ». Face à ce dossier qu’elle a ouvert en présence du lecteur, cette combattante intrépide s’est pourtant livrée à un jeu de lumières et de miroirs : c’est un tourment de tous les mal-aimé-e-s qu’elle partage, de tous les enfants qui ont vécu ou connu le chagrin incurable du désamour maternel. 3 Loi de la résilience-: quelle forme de résistance-? Émaillée de confidences, l’écriture de Gisèle se veut acte de résilience. En effet, les mots deviennent une forme de résistance, ils sont actes du langage de l’esprit lucide : « Mes études et mes lectures me donnèrent peu à peu quelques clés pour ébaucher sa défense 50 ». L’auteure préfèrera plonger dans la psyché tourmentée de son héroïne, en effleurant toutes ses ambiguïtés ; « compatir 51 », c’est s’offrir, souffrir aussi de cette absence de réponse, puisqu’elle sait dès le départ qu’« elle ne [lui] répondra pas 52 ». Résister, c’est pouvoir rebondir sur un amour inconnu et inédit en dépit des peurs qui la submergent : « Je sens quelque chose de totalement neuf m’envahir, sa tendresse, et la peur d’un enfant qui découvre les gestes de l’amour 53 -». Il s’agit alors de surmonter l’épouvante du devoir qu’elle La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 117 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 54 Ibid ., p.-31. 55 Ibid ., p.-31. 56 Ibid ., p.-32. 57 C’est l’auteure qui souligne. définit de « vrai complot aux racines enfouies comme celles d’un iceberg 54 », pour embrasser son schéma classique, l’usuel et le conventionnel prennent alors le dessus : « J’accomplissais classiquement un devoir de solidarité, d’affection, de reconnaissance », avoue-t-elle, ce qui lui permettra de se reconstruire avec le partage de ce don inépuisable et de fantasmer une «-Fritna à doses énormes, continues, pour rattraper le vide, l’absence de [s]on enfance 55 ». Il sera question de se rapprocher, de s’expliquer, de s’avouer, de se redécouvrir en revenant sur les portes fermées de l’enfance, pour comprendre et se re-aimer, afin de triompher du temps perdu en le reconquérant et ne pas se noyer encore dans sa perte-: Fritna réaliserait, dans sa vie, sur le tard, avec moi, qu’aimer sa fille, ça valait peut-être le coup. Elle ne pourrait pas, n’est-ce pas, ne pas m’aimer un peu-ou me manifester de l’affection, de la reconnaissance, quelque chose qui nous rapproche. Toutes deux adultes, nous allions nous choisir. Regagner le temps perdu. Nous sauver in extremis du naufrage. Ainsi je ne renonçais pas. Au contraire. Les premiers jours qui avaient suivi la disparition d’Édouard, j’avais intensément fabriqué ce fantasme de l’amour retrouvé d’une mère, d’un continent à découvrir, et je m’y étais installée presque sur le mode schizophrénique. Je me tenais de longs dialogues où une mère déversait sur moi sa tendresse si longtemps retenue et où moi, dans une régression étrange, je confiais à celle-ci mes espoirs et peurs d’adolescence, amour carrière. 56 Comment donc se consoler auprès du lecteur, comment écrire l’empathie bivalente ? Ne s’approprie-t-il pas le processus empathique après avoir été témoin de la réconciliation de l’auteure avec le présent, malgré son caractère inachevé et incomplet ? N’est-ce pas au récepteur de se réconcilier avec le Passé en tant qu’entité historique et idée du temps à la fois inachevé et en cours d’achèvement-? Écrire pour la mémoire et ses post-échos, c’est donner au lecteur l’occasion de récupérer l’écriture tatouée du traumatisme de l’enfant devenu adulte grâce aux actes de langage partagés, aux mots-douleurs flottés-: Ce soir-là, j’annule une rencontre-débat sur la présentation de mon dernier livre, Une embellie perdue. 57 Je m’enferme dans mon cabinet et y écris. […] Je ne m’arrête que lorsque j’ai la certitude d’avoir fixé l’écho du monologue de Fritna. J’ai noté aussi (tout peut m’être signe affectif ou de consolation) que Fortunée, en me décrivant aux côtés 118 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 58 Ibid ., p.-47. 59 Ibid ., p.-51. 60 Ibid ., p.-51. 61 Ibid ., p.-52. 62 Ibid ., p.-52. 63 Ibid ., p.-197 64 Ibid ., p.-49. 65 Ibid ., p.-198. 66 Ibid ., p.-53. 67 Ibid ., p.-179. d’André, sur cette plage imaginaire, répétait : « Adorable, tu étais une fillette adorable […]-» 58 L’héroïne a voulu s’extirper de cet abîme profond qui la détériore et la déter‐ ritorialise, de ce mutisme constant vécu comme «-en période de répression 59 -», c’était « son arme absolue : le mutisme, le silence implacable. Quand ma mère décidait “je ne t’adresserai plus la parole”, chacun savait qu’il entrait dans une ère relationnelle sombre, comme dans un tunnel sans fin. 60 » Comment donc en sortir ? Comment faire de cette morosité un nouvel acte de langage où le comique doit s’infiltrer pour devenir du grotesque salutaire, un haut moyen de résistance ? : « Si bien que ces séances d’étranges ruptures débouchaient quelquefois sur des situations bouffonnes. […] Les phrases et leur écho se superposaient, et nous nous regardions, entre fou rire réprimé et mines volon‐ tairement sombres 61 ». Un jeu de masques s’impose alors où l’on doit rire du malheur ou s’en moquer, cette diversion serait forcément résilience. « “Je suis restée pour vous […] Tu vois, ma fille, ce que j’ai souffert pour vous”… je la préférais dans ces moments-là à ceux où elle semblait s’accommoder de sa vie 62 ». L’ordre familial était donc le refuge illusoire de Fritna, son fragile rempart pour se sentir finalement en sécurité : « elle s’était érigée en gardienne inflexible d’un ordre moral qui, sans doute, la sécurisait 63 -». L’empathie envers sa mère est ici vigoureuse car elle permettra de l’acquitter de cette facture-fracture : « Ce qui me frappa très tôt aussi, c’est que ma mère n’était pas heureuse 64 », confie Gisèle. Car « Fritna, incapable d’aimer, elle n’exprimait rien, ni le malheur qui pourtant l’a frappée, ni sa joie qu’elle niait dans tous les cas. “Je suis faite pour souffrir, meghbouna , maudite, je suis maudite.” Ses lamentations avaient marqué mon enfance 65 », révèle-t-elle. Cette empathie l’aidera à renouer avec un malheur partagé : « mais je la sentais, elle ma mère, aussi proche qu’elle pouvait l’être de moi, même si mon existence était, une fois de plus, la cause de son malheur 66 ». Il importe de tenter « de lui prouver, en somme, combien elle, c’était moi… 67 », dévoile l’écrivaine. La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 119 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 68 Ibid ., p.-54. 69 C’est l’auteure qui souligne. 70 Ibid ., p.-54. 71 Ibid ., p.-59. 72 Ibid ., p.-76. 73 Ibid ., p.-44. De surcroît, la mère adopte deux postures victimaires : « elle ne se vivait qu’en victime. Une victime tout à la fois du devoir religieux, de la morale conjugale, de l’abnégation maternelle 68 », victime donc du fanatisme religieux et de l’ignorance, et se considère victime des autres dont elle subit méfaits et malheurs-: « J’appris ainsi très tôt une règle universelle et de tous les temps : le proche entourage des victimes, quoi qu’il dise et fasse, est forcément 69 coupable. Coupable à tous les degrés, coupable parce que dans l’univers de la victime. 70 -» Voilà comment Gisèle donne à l’humanité de sa mère un moyen de se défendre, une raison de le faire, une nécessité de retrouver les racines du sensé et son harmonie perdue-: Fritna, je l’aimais, et en avançant dans l’adolescence, je voulus la défendre. L’expli‐ quer aux autres comme à moi-même. Son désamour m’avait déstabilisée, je dirais déracinée. Décrochée brutalement d’un repère que mon affectivité et mon intelligence continuaient d’exiger. Et jusqu’à sa mort je voulus savoir pourquoi. Comme si le non-amour avait une quelconque rationalité 71 . Gisèle n’a donc pas le choix de s’installer dans la posture de l’avocate rencon‐ trant l’empathie et la sympathie dans les sentiments de sa mère. Elle essaie de la comprendre, de lui trouver des justificatifs pour alléger le poids de la culpabilité maternelle. C’est un texte qui se veut pardon du manque, ou de recherche de ce pardon, de retrouvailles avec l’amour maternel qu’elle essaie de regagner à travers cette rencontre empathique. Au fil des dures épreuves tragiques et des séquences politiques, la militante évoque les lois justes qui s’avèrent son unique port d’attache ; elle montre que la rencontre se situe aussi entre sa propre posture et le mode de fonctionnement de Fritna, son jeu, sa façon de penser, ses limites et ses forces, ce qui permettra à Halimi de devenir une empathe lucide et forte : « Je tentais souvent de l’entraîner vers ses croyances, pensant qu’elles pourraient lui être réconfort. “Mais Dieu, maman, tu devrais t’adresser à Lui, prier, ça peut t’aider” 72 ». La notion de victime est-elle nuancée pour le lecteur ? La victime, c’est aussi Gisèle, qui confie-: «-Coupable de la mort de mon petit frère, tel était le verdict prononcé par ma mère à mon endroit 73 . » C’est nuancé, en effet, car cela l’intègre dans des contextes politiques et larges, visant à rendre le trauma plus universel. 120 Nahla Zid DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1 74 Ibid ., p.-185. 75 Annick Cojean, Gisèle Halimi, Une farouche liberté , Paris, Grasset, 2020. 76 Halimi, Fritna , p.-187. 77 Ibid ., p.-188. 78 Ibid ., p.-76. 79 Ibid . 80 « Une œuvre-mémoire est une œuvre où circulent des fragments irrésolus du passé - dont certains seulement sont connus du sujet -, qui n’ont pas trouvé de lieu psychique parce qu’ils ont fait l’objet d’un rejet individuel et/ ou collectif-». Pierre Bayard, « De la mémoire à la post-mémoire », Art Absolument , Hors-Série, Subjectile Art éditions, 2013, p.-6. Ainsi, de la tragédie du frère brûlé vif, nous passons vers celle de la cousine qui retrouve la mort avec sa famille et ses enfants par une bombe de gros calibre. L’auteure a vécu la guerre en 1942 pendant l’occupation allemande en Tunisie, quand les Américains ont visé les DCA. Elle a vécu avec et dans le danger : état de panique, d’alerte et de terreur, ainsi que la mort de plusieurs innocents pendant la colonisation française. L’écho-graphie du trauma serait également une autopsie de la mémoire comme lieu de réflexion sur l’expérience de la guerre, celle douce en famille et celle très violente entre les patries. En définitive, l’écriture intime du trauma favoriserait le désir de conquérir une liberté neuve, de récolter de nouvelles espérances : « Je me demande même si je ne garde pas encore l’espoir de trouver ma réponse, dans le silence des tombes 74 ». Gisèle en sort différente et indemne, légère surtout, car grâce à cette écriture qui est devenue son propre combat, elle a vécu deux fois une même vie : celle de la résistance et celle de la résilience, qui lui ont offert une raison de vivre, un sens à sa vie et une farouche liberté 75 de la vivre : « Je me sens différente, neuve. Je récupère une part de liberté intérieure. Curieusement, intimement mêlée au chagrin, une légèreté d’être 76 » ; « Ma maladie d’enfance, reconvertie en névrose d’adulte, se dissoudrait-elle d’elle-même ? En tout cas, je respire mieux. Déjà 77 -», exprime-t-elle. Dans ce roman, la militante inscrit la voix d’outre-tombe et sa respiration, « pour faire échec à cette mort 78 -», faire parler le silence, «-questionner jusqu’à [s]a propre mort, au-delà de la sienne 79 », car le combat et l’engagement politique de Gisèle Halimi ne peuvent être pleinement réalisés sans son combat personnel. En portant attention à la manière dont nous invite la notion de postmémoire à reconstituer et revivre les traumas liés à l’enfance, nous avons tenté de comprendre comment la réflexion sur les traces de la mémoire s’articule, par le biais de la création littéraire, autour d’ une « œuvre-mémoire 80 ». Halimi écrit et décrit la transmission qui pourrait réunir tous les lecteurs possibles, concernés ou non par ce type de trauma-: l’injustice. Cette idée de permettre justement le La postmémoire comme acte de langage empathique dans Fritna de Gisèle Halimi 121 DOI 10.24053/ OeC-2025-0009 Œuvres & Critiques, L, 1
