eJournals Oeuvres et Critiques50/2

Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0011
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Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613)

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Catherine Dumas
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1 Jean de La Taille, Saül le furieux [Frédéric Morel ? ], 1573 [=1572] .Texte consultable sur Gallica. Nous modernisons l’orthographe de ce texte et de celui des autres pièces. 2 Édition citée : Les Tragédies d’Anthoine de Montchrestien, Sieur de Vasteville, édition nouvelle augmentée par l’Auteur, Rouen, 1604 : David, p 243-283. Aman, p. 284-338. Textes consultables sur Gallica. 3 La Tragédie d’Amnon et Thamar est la seconde des Tragédies de Nicolas Chrétien, Sieur des Croix, Rouen, Reinsart, 1608, consultable sur le site Gallica. Voir aussi notre édition : Nicolas Chrétien des Croix, Les Tragédies, Classiques Garnier, 2024, p. 203-370. 4 La prédilection des auteurs protestants pour les tragédies à sujet biblique a souvent été soulignée. Voir Françoise Charpentier, Pour une lecture de la tragédie humaniste : Jodelle, Garnier, Montchrestien, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1979, p. 28-29. 5 Voir Sybile Chevalier Micki, Tragédies et Théâtre rouennais (1566-1640). Scénographies de la cruauté, Thèse de doctorat, sous la direction de Christian Biet, Université de Paris- Ouest Nanterre La Défense, 2013, p. 582-583, et l’introduction de notre édition de Nicolas Chrétien des Croix, Les Tragédies, éd. citée, en particulier p. 9-16. Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) Catherine Dumas Université de Lille Saül le furieux de Jean de La Taille (vers 1562, publ. en 1572 1 ), les deux pièces David et Aman d’Antoine de Montchrestien (figurant dans les recueils des Tragédies publ. en 1601 et 1604 2 ) et la Tragédie d’Amnon et Thamar de Nicolas Chrétien des Croix (publ. en 1608 3 ), s’inscrivent dans la production tragique du XVI e siècle et du tout début du XVII e siècle. Que leurs auteurs soient protestants 4 - La Taille et Montchrestien - ou catholiques comme Chrétien des Croix, dont les recherches récentes ont établi qu’il était prêtre 5 , ces pièces puisent leur matériau premier dans des épisodes de l’Ancien Testament. Toutes s’édifient autour d’un personnage à la fois fautif et puissant, dont le rôle majeur est signalé au spectateur ou au lecteur dès le titre. Ce choix d’un héros qui se rend coupable permet d’échapper au statisme qui a été parfois reproché aux tragédies humanistes de la Renaissance, dont l’exemple le plus représentatif est Les Juives de Robert Garnier, œuvre dominée par les lamentations du chœur et la crainte de la catastrophe qui s’abat sur Sédécie et les siens. Dans les tragédies que Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 6 Voir Suzanne Saïd, La faute tragique, Paris, Maspéro, 1978, Introduction, p. 9-34. nous évoquons, en revanche, la faute est le moteur de l’action et en assure la dynamique. Nous nous proposons d’examiner les potentiels points communs entre ces tragédies, leur orientation d’ensemble, depuis les prémices de la faute jusqu’au châtiment final. Après avoir brièvement rappelé les spécificités de la faute tragique dans ces pièces inspirées de l’Ancien Testament, nous nous pencherons sur les stratégies d’adaptation du texte biblique mises en œuvre par les dramaturges. Nous détaillerons ensuite le parcours des coupables et les composantes morales associées à leur faute. La faute sous le regard de Dieu À l’époque où écrivent La Taille et Montchrestien, les œuvres de l’Antiquité sont revendiquées comme des modèles ; au niveau formel, des éléments tels que la présence de chœurs, l’usage de stichomythies dans les débats, les récits de ce que le spectateur n’a pu voir rattachent ces pièces à la tragédie antique. Ceci est également vrai pour Chrétien des Croix, qui s’écarte des autres dramaturges par la monstration de morts violentes sur la scène. Il serait donc tentant d’assimiler la faute qui est au cœur de ces tragédies bibliques à la notion d’hamartia qui figure au chapitre 13 de La Poétique d’Aristote comme un ingrédient nécessaire du genre tragique. L’idée défendue par le Stagirite est que la tragédie doit montrer un homme ni tout à fait vertueux, ni tout à fait mauvais, qui tombe dans le malheur après avoir commis une « erreur » ou une « faute », dont les retombées suscitent la crainte et la pitié du spectateur. Que recouvre exactement l’hamartia aristotélicienne ? Selon Suzanne Saïd, si l’idée de faute morale a souvent été retenue, sous l’influence du grec chrétien, le mot, dans La Poétique, peut comporter d’autres nuances. Dès le XVI e siècle le terme grec pouvait être traduit en latin par error, qui renvoie à une erreur intellectuelle, une ignorance sur l’identité d’autrui - Œdipe tuant un voyageur irascible, puis épousant Jocaste, ne sait pas qu’il s’agit de ses parents. Enfin, la faiblesse de caractère, l’impuissance à se dominer, la passion, ont pu aussi être regardées comme des formes d’hamartia  6 . Dans l’univers de la tragédie biblique, on notera que la faute, qui peut résulter d’une passion, est toujours morale. En outre elle acquiert son sens et sa dimension scandaleuse dans le cadre de la relation pour ainsi dire personnelle qui unit le Dieu de l’Ancien Testament à son peuple ou aux chefs qu’il lui a choisis. La faute s’affirme comme une offense qui prend corps sous le Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 16 Catherine Dumas 7 Pour simplifier, nous nous bornerons à n’évoquer que la culpabilité d’Amnon, person‐ nage éponyme dont le rôle est plus développé que celui d’Absalon. Ce dernier est également fautif. regard de Dieu et porte atteinte au projet divin. La sanction s’abat ensuite sur le coupable. La perspective est celle d’une histoire sacrée. Néanmoins, les héros de ces pièces ne commettent pas des fautes de même nature et n’ont pas le même statut. Les trois tragédies inspirées des Livres de Samuel, Saül le fiurieux, David, Amnon et Thamar, mettent en scène des rois ou des princes israélites qui rompent l’Alliance avec Dieu. En revanche Aman relève d’une autre configuration. La première scène de Saül le furieux montre Saül, un roi que Dieu a déjà rejeté pour lui avoir désobéi, en proie à un accès de folie, peu avant d’engager une bataille contre les Philistins. Revenu à lui, il commet une nouvelle offense en voulant connaître son avenir ; il consulte une voyante qui évoque l’esprit du prophète Samuel. Celui-ci prédit à Saül sa défaite, sa mort, celle de ses fils et de nombre de ses soldats. David (initialement David adultère) présente les conséquences de l’amour coupable du roi pour Bethsabée, femme d’un vaillant soldat, Urie le Hittite ; David, apprenant que la jeune femme est enceinte, cherche à abuser le mari puis finit par donner l’ordre de le faire périr dans un assaut. Nathan, un envoyé de Dieu, l’incite au repentir. C’est également un amour dévoyé aux conséquences néfastes que met en scène Chrétien des Croix dans sa Tragédie d’Amnon et Thamar : Amnon, fils aîné de David, s’éprend de sa demisœur Thamar et la viole, ce qui lui vaut d’être tué sur l’ordre d’Absalon 7 , frère protecteur de Thamar. Dans ces pièces, Saül, puis David, successivement choisis par Yahvé pour être rois d’Israël, et Amnon, héritier légitime de son père David, sont des personnages que leurs fautes éloignent du Dieu qu’ils devraient vénérer. En revanche, la pièce de Montchrestien Aman (d’abord intitulée Aman ou la vanité), inspirée du Livre d’Esther, met en scène un coupable étranger à l’Alliance. Aman, haut dignitaire perse, se montre un adversaire acharné du peuple juif. S’estimant offensé par le vieux juif Mardochée, il entend se venger de lui sur tous ses coreligionnaires. Profitant de son influence à la cour, il obtient que le roi Assuérus signe un décret ordonnant l’extermination de tous les juifs du royaume. Dans cette pièce, la voix de Dieu ne se manifeste pas directement au coupable, par le biais d’envoyés comme Nathan dans David : Dieu est présent en revanche à travers Mardochée et la reine Esther, les potentielles victimes, qui l’implorent et qui parviennent à contrer le projet d’Aman. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) 17 8 Il s’ensuit une forme d’exposition « naturelle » : le roi ayant sombré dans le sommeil semble devenu momentanément amnésique. Son écuyer lui rappelle sa situation ainsi que sa désobéissance passée (durant la guerre contre Amalec, Saül, contre la volonté de Dieu, a épargné le roi Agag et une bonne partie du bétail, Saül le furieux, II, p. 13b ; voir 1 S 15). Du récit biblique à la scène Le passage du récit biblique au genre théâtral implique essentiellement deux stratégies de la part de leurs auteurs. L’une d’elles consiste, s’il en est besoin, à recentrer l’action autour de l’épisode crucial. Par exemple, dans Aman, Montchrestien élimine des éléments du début et de la fin du Livre d’Esther. Sont passés sous silence la disgrâce de la reine Vasthi, l’ascension d’Esther présentée parmi d’autres jeunes filles au roi, dont elle devient la favorite, et la vengeance sanglante des juifs contre leurs adversaires après l’échec du plan d’Aman. Dans Saül le furieux, La Taille réunit des passages de la fin du premier et du début du second Livres de Samuel (1 S 28 ; 1 S 31 ; 2 S 1, 1-16) pour construire une action autour de Saül, là où le texte biblique, morcelé à ce stade, se focalise alternativement sur Saül et David. Dans la pièce, le jeune David, dont les actions sont rapportées par un messager au début de l’acte III, n’apparaît sur scène qu’à l’acte V. Le dramaturge évite ainsi l’écueil rencontré par Billard de Courgenay, dont le Saül (1610-1613) qui se veut fidèle à la Bible présente une action plus éparpillée. Par ailleurs, La Taille résout la question des deux versions de la mort de Saül dans le récit biblique, où il est d’abord dit que celui-ci meurt en se jetant sur son épée (1 S 31, 4), mais où un Amalécite se vante ensuite de l’avoir aidé à mourir (2 S 1, 5-10). Dans la tragédie, ce dernier, craignant la colère de David, se rétracte et reconnaît avoir menti (Saül le fur., V, p. 31v.). La seconde stratégie, que l’on retrouve dans toutes les pièces, consiste à étoffer le texte biblique. Les auteurs peuvent ainsi introduire des éléments de dramatisation. Saül le furieux s’ouvre sur une crise de folie particulièrement agressive du personnage éponyme, qui rappelle l’Ajax de Sophocle ou l’Hercule furieux de Sénèque - la Bible mentionne le « mauvais esprit » tourmentant Saül qui cherche plusieurs fois à tuer David, mais l’accès de violence contre ses hommes, et la menace dirigée contre ses propres fils, qu’il prend pour des ennemis, est un ajout 8 . Dans le David de Montchrestien, Urie, contrairement au personnage de la Bible, a été averti par des rumeurs de la duplicité de sa femme. La lucidité d’Urie dans ses soliloques introduit une tension supplémentaire : la future victime s’indigne contre le roi et devine sans doute le sort qui l’attend (III, p. 263). Usant d’ironie dramatique, Chrétien des Croix met au contraire en Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 18 Catherine Dumas valeur l’ignorance de Thamar, très attachée à l’idéal de chasteté (II, v. 681-712), alors qu’Amnon prémédite de la violer. L’adjonction de monologues, celle de personnages secondaires (confidents, bons ou mauvais conseillers, flatteurs ou faiseurs de remontrances) donnant lieu à des échanges, notamment des débats sous forme de stichomythies, l’amplification des discours et des dialogues figurant dans le texte biblique sont autant de procédés permettant de construire l’action tragique et d’éclairer les mouvements de conscience du coupable. L’exemple le plus frappant de ce processus d’adjonctions et d’amplifications est la Tragédie d’Amnon et Thamar de Chrétien des Croix. Inspirée d’un chapitre du second Livre de Samuel (2 S 13), - second livre des Rois dans la Septante -, cette pièce de 2982 vers intègre maintes données supplémentaires : les prières de louange faites par David et le chœur de jeunes juives (début de l’acte I, fin de l’acte III), ou par Thamar (début de l’acte II), créent en toile de fond une ambiance religieuse qui contraste avec la cruauté du drame qui se met en place. Les trois premiers actes de la pièce montrent la maturation d’actes criminels, en dévoilant le secret des consciences et des aspirations propres à chacun. L’acte I est dominé par Amnon, qui dans un monologue, clame son désir fou de posséder sa sœur Thamar. Son Ange et Mégère, qui lui apparaissent en songe, lui donnent des avis opposés. Puis il débat avec Ethay, un conseiller raisonnable. L’acte II est dominé symétriquement par Absalon qui, de façon identique (monologue et échanges avec deux conseillers), révèle ses ambitions sans bornes et son désir de se défaire un jour d’Amnon pour pouvoir succéder à son père. À l’acte III, Amnon, après d’autres discussions avec son cousin Jonathas, déclare qu’il va mourir s’il ne peut assouvir sa passion. C’est seulement à la fin de l’acte III que Jonathas, pour aider Amnon, lui suggère une ruse permettant d’attirer sa sœur chez lui. On note ici la disproportion entre la brièveté du texte initial et la longueur de son adaptation théâtrale. Trois actes de 1842 vers correspondent aux sept premiers versets du chapitre biblique. Le développement de la faute et les caractéristiques du coupable La structure des tragédies révèle un schéma constant, avec des marges de flexi‐ bilité. Il y a un en-deçà et un au-delà de la faute, qui peut être précédée ou non de délibérations ou de doutes, suivie ou non d’un repentir - la conscience du héros tragique pouvant être elle-même le théâtre de mouvements contradictoires -, et en dernier lieu un châtiment. Il est possible de dégager, parmi les dialogues et monologues qui livrent accès à l’état moral des protagonistes, les éléments Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) 19 9 À sacquets renaissants-: à coups renouvelés. d’un parcours et d’une typologie du coupable aux composantes identifiables, sans que toutes se manifestent de la même manière dans tous les cas. a) Le contexte de la faute-: un état de trouble ou de mal-être Vers le début de chaque pièce, le personnage éponyme se livre à un soliloque, ou se tourne vers un confident pour décrire une situation morale qui lui pèse. Cette situation peut être la conséquence d’une faute antérieure - Saül a déjà désobéi et s’est fait rejeter par Dieu chez La Taille, David est déjà engagé dans sa relation adultère au commencement de la pièce de Montchrestien : la future transgression prend alors place dans un engrenage, un enchaînement irréversible. Quoi qu’il en soit, le personnage concerné décrit souvent une situation morale et psychologique douloureuse et vouée à l’incertitude. Saül s’interroge-: S AÜL - Tout prend fin, faut-il donc que ta longue colère Ô grand Dieu, dessus moi sans cesse persévère-? Je suis haï de toi, et des hommes aussi. (Saül le furieux, II, p. 13v) Tandis que Saül se décrit en proie à une persécution extérieure, David, chez Montchrestien, et Amnon, chez Chrétien des Croix, connaissent des tourments intimes. Ces personnages en proie à une passion prohibée, adultérine ou incestueuse, offrent le tableau d’une intériorité bouleversée. Ils se disent agités de mouvements contraires, rongés par la souffrance du désir. D A V I D - Un volage démon qui possède mon âme, Or me glace de crainte, or de désir m’enflamme, D’une diverse trempe ainsi coulent mes jours, Tant je me hais moi-même en aimant mes amours. (David, I, p. 243) Mon teint terni, livide, et jaunâtrement blanc, Montre que je nourris du soufre dans le sang, (I, p. 244) A M N O N - Que sens-je qui me cuit, quelle rage félonne À sacquets renaissants 9 dans mes veines bouillonne ? Quel brasier éclatant rampe autour de mes os, Pour consommer ma vie avecque mon repos-? Que sens-je qui me tue-? et quelle ardente flamme Brûle, consomme, et rampe à l’entour de mon âme ? (Amnon et Thamar, I, v.-125-130) Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 20 Catherine Dumas Cette crise intérieure engendre un sentiment d’aliénation, souligné par David-: D A V I D - Qui me pourra connaître en ce martyre extrême, Moi qui suis maintenant étranger à moi-même-? Suis-je ce grand David… (David, I, p. 244) Après cette interrogation répétée à six reprises, le roi conclut-: D A V I D - Sans doute je le suis-; mais un amour extrême Que seul je ne puis vaincre ores m’ôte à moi-même. (David, I, p. 245) Mon âme n’en peut plus, tant elle est affaiblie, C’est force, pour l’amour, il faut que je m’oublie, Et que de mon État j’abandonne le soin. Adieu, braves desseins, je vous rejette au loin-; Je quitte le souci de sceptre et de couronne. À toi seule mon cœur désormais je me donne. (I, p. 247) Amnon admet aussi que l’amour qui le dévore exclut d’autres préoccupations plus nobles (A. et Th., I, v. 135-216). Ce qu’il confirmera plus loin, quand il dira à Jonathas-: A M N O N - Ôte donc ces États ; mon État, mon repos, Mon sceptre, ma couronne, et mon nom, et mon los, Sont ma seule Thamar. ------------------- (A. et Th., III, v.-1389-1391) L’amour interdit, pour David et Amnon, est donc subi comme une force dangereuse et aliénante qui a pris possession d’eux-mêmes et les éloigne de leurs repères et des devoirs liés à leur fonction royale ou princière. Aman semble constituer une exception dans cette galerie de personnages tourmentés, n’étant pas dans une situation difficile, mais au contraire au faîte de sa puissance, jouissant de la faveur du roi. Fort de ses succès, il se repaît de sa grandeur et déclare que le soleil « n’œillade un seul homme en ce rond habitable / Que le bonheur du sort [lui] rende comparable. » Il se dit heureux et comblé. Cependant, un motif obsessionnel envahit peu à peu son discours. Le cas de Mardochée (« Un seul des circoncis, un maraud, un esclave », Aman, I, p. 288) qui s’obstine à ne pas se prosterner devant lui, égratigne sa superbe, non seulement parce que cette attitude tranche sur la soumission générale qu’il attend et reçoit de toutes parts, mais aussi parce qu’il y sent un mépris affiché. Et quoi-? verrai-je ainsi ma gloire ravalée-? Mon crédit méprisé-? Ma dignité foulée-? (I, p. 288). Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) 21 10 S’enquerre-: s’enquérir. 11 Qui ne peut-: qui ne peut être. 12 Prodige-: aberration monstrueuse. La posture muette et discordante du vieillard suscite la haine d’Aman comme s’il s’agissait d’un outrage insupportable. b) La transgression en débat La faute intervient comme «-remède-», elle est envisagée comme un moyen, pour les personnages impliqués, de sortir de cette situation jugée négative. Les justifications ne manquent pas. Saül, en pleine déchéance, confronté au silence de Dieu, qui depuis la mort de Samuel, ne s’adresse plus à lui, présente la consultation d’une voyante comme un moyen légitime d’échapper à l’angoisse de sa situation-: S AÜL - J’ai l’esprit si confus d’horreur, de soin, d’effroi, Que je ne puis résoudre aucun avis en moi-: Voilà pourquoi je veux soigneusement m’enquerre 10 De ce qu’il adviendra de la présente guerre. (Saül le fur., II, p. 16r) Amnon fait passer le viol de sa sœur pour une nécessité vitale-: Faut jouir de Thamar ou mourir en peu d’heures. (A. et Th., I, v.-582.) David, dont le tourment s’accroît lorsqu’il apprend la grossesse de Bethsabée (David, I, p. 247-248), fera tuer Urie par pragmatisme pour éviter la jalousie du mari et s’approprier la jeune femme. Aman de son côté justifie son projet d’exterminer les juifs par le désir d’une vengeance à grande échelle contre le peuple auquel appartient Mardochée (Aman, I, p. 290). Le prétendu remède, dans tous les cas, s’avérera aussi illusoire et dommagea‐ ble pour son auteur qu’illégitime et répréhensible. La réalisation de l’acte transgressif n’est cependant pas immédiate. À la fois tenté et rebuté par l’inceste, Amnon connaît des combats intérieurs au départ (A. et Th., I, v. 125-256), il hésite avant de commettre une action contraire à « la nature et [à] la loi » (I, v. 244), que lui-même réprouve-: Ma maîtresse, comment-? que ma sœur soit ma femme-? C’est chose qui ne peut 11 , c’est un forfait infâme, Un crime, une fureur, un prodige 12 , un malheur, Qui condamne mon âme, et détruit mon honneur. (A. et Th., I, v.-221-224) Les êtres surnaturels qui le visitent quand il dort, l’Ange et Mégère, incarnent chacun une de ses tendances : l’Ange prêche le sens moral et l’incite à la crainte Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 22 Catherine Dumas 13 Pour ce faire il lui dépeint un ennemi intérieur et sournois qui « a ses lois à part » et qui mettrait en péril l’ordre et l’unité de l’Empire (Aman, II, p. 298). 14 Embesoigner-: employer. du châtiment (v. 323-332), Mégère affirme le droit à la liberté et au plaisir (v.-333-342). En outre l’injustice et l’impiété de l’acte envisagé font l’objet de débats avec des interlocuteurs (souvent des conseillers) en majorité dissuasifs et représentants de la norme. Même le serviteur flatteur d’Aman lui conseille d’abord d’ignorer Mardochée (« Vous autres demi-Dieux / Ne devez regarder ces petits envieux », Aman, I, p. 288). Aman doit aussi obtenir l’aval de son supérieur Assuérus et le convaincre de signer le décret d’extermination 13 . Dans Saül le furieux, l’écuyer rappelle au roi que la consultation d’une voyante est illicite. L’ É C U Y E R - Vous voulez donc savoir une chose future-? Mais on pèche en voulant savoir son aventure. (II, p. 16r) Chez Chrétien des Croix, Amnon se heurte à l’avis de ses conseillers, Ethay (I, v. 383-584), puis Jonathas (III, v. 1295-1698) qui lui font valoir la cruauté d’un acte contraire à la loi de Dieu et indigne d’un prince. Ces arguments ont peu de prise sur Amnon, plus enclin à céder au pouvoir de ses sens ou à la fascination de l’amour interdit qu’à chercher une victoire sur lui-même-: Comment pourrais-je vaincre, esclave, et sans puissance Fors celle qui au mal aveuglément m’élance-? (A. et Th., III, v.-1371-1372) Les rôles semblent d’emblée inversés dans le cas de David, qui fait appel à Nadab, un conseiller peu scrupuleux, pour se tirer d’embarras. Celui-ci lui suggère de faire revenir Urie du champ de bataille pour qu’il s’unisse immédia‐ tement à sa femme. La ruse échoue, Urie alléguant qu’il ne peut décemment rentrer chez lui lorsque ses compagnons combattent. À l’acte III, lorsque Nadab conseille à David de faire tuer le mari-obstacle, le roi tout d’abord se récrie-: N A D A B - Quand par la douce voie on ne peut rien gagner, Il nous reste l’épée, il faut l’embesoigner 14 . D A V I D - Meurtrir un innocent-! Ce forfait est extrême. N A D A B - Il vaut mieux perdre autrui que se perdre soi-même. D A V I D - Les lois n’accordent point cette licence aux Rois. N A D A B - Les Princes absolus sont par-dessus les lois. (David, III, p. 260) Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) 23 David finit par adhérer à la vision, défendue par Nadab, d’une royauté sans frein moral lorsque la situation est critique. Dans tous les cas, on assiste à la chute du héros tragique qui choisit le mal. c) La puissance comme facteur décisif Il importe de souligner le lien entre la faute et la conscience que le personnage concerné a de sa puissance ou de sa grandeur. Les hautes fonctions ou le haut rang, l’orgueil, la domination exercée sur autrui, sous-tendent sa décision de passer outre aux règles communes. Il n’est pas anodin que David consente à éliminer Urie lorsque Nadab lui rappelle opportunément qu’il est roi. David alors se livre à une surenchère face à Nadab. Soucieux de sauvegarder son image de « bon » monarque et de dissimuler son forfait, il rejette les scénarios que lui soumet son subalterne, reprend l’initiative et édifie son propre plan. Il donnera des ordres à son général Joab afin que la mort d’Urie au combat ne semble suspecte à personne. Saül a beau n’être plus que l’ombre du roi qu’il a été, il tente encore d’agir en souverain quand il veut consulter la sorcière. Avoir un droit de regard sur son destin est encore un moyen, à ses yeux, d’avoir prise sur celui-ci : « [Le] sachant on voit comme il s’y faut gouverner.-» (Saül le fur., II, p. 16r.) Quant à Amnon, il se forge sa propre norme individualiste et hédoniste, érige son plaisir en valeur suprême (« La fin de nos plaisirs est la félicité ! », A. et Th., I, v.-419) et se dit insensible aux torts qu’il peut causer à autrui. J O N A T H A S - Est-ce un bien de vouloir abuser de sa sœur-? A M N O N - À moi qui le requiers, c’est un riche bonheur. J O N A T H A S - Comment-? si cet effet à tous est adversaire. A M N O N - Qu’ai-je à faire d’autrui, si je me puis complaire ? (A. et Th., III, v. 1665-1668) Cette audace va de pair avec un sentiment d’impunité lié à son rang qui le conforte dans l’idée qu’il peut agir sans avoir de comptes à rendre (« Je n’ai point de souci que ma faute soit sue […] Car qui m’en peut punir ? », A. et Th., IV, v.-1877-1879). Le personnage le plus imbu de sa puissance est Aman qui s’enorgueillit d’emblée-: En effet je suis roi-; le titre je n’en porte-; Mais baste c’est tout un, car tel nommer se peut, Qui fait tout ce qu’il dit, et dit tout ce qu’il veut. (Aman, I, p. 284) Le ministre d’Assuérus se caractérise par un orgueil démesuré. Sa propension à l’auto-idolâtrie exacerbe en outre son exigence presque maniaque de recevoir de tous un hommage qu’il revendique comme son dû, et que l’attitude de Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 24 Catherine Dumas 15 Corinne Meyniel, De la Cène à la scène. La tragédie biblique en France au temps des guerres de religion, Classiques Garnier, p. 167. Mardochée, selon lui, remet en cause. Aman est l’homme de l’excès. La ven‐ geance disproportionnée qu’il envisage contre tout un peuple pour l’« offense » minime d’un seul homme révèle sa perversité. Il se délecte d’ailleurs par avance de visions sanglantes de massacres, d’enfants arrachés aux entrailles de leurs mères, de jeunes filles étranglées ou violées (Aman, I, p. 291). Dans sa présomption, il est sûr que son pouvoir perdurera-: Ainsi j’atteins au ciel du sommet de la tête, Et ne craindrai jamais que sa rouge tempête Me renverse le corps sur terre foudroyé. (Aman, I, p. 285) d) La faute aggravée La faute peut être suivie d’une autre faute, ou l’attitude du coupable compor‐ ter des circonstances aggravantes. Le scandale est ainsi décuplé. Après le viol de sa sœur Amnon la chasse rudement hors de chez lui, démentant l’amour passionné qu’il prétendait éprouver précédemment-: A M N O N - Sus donc, va-t’en d’ici-! Ainsi fait-on toujours Quand on a recueilli le fruit de ses amours. […] Sus donc, va-t’en d’ici. (A. et Th., IV, v.-1851-1852, 1855) Saül ne se contente pas de consulter une voyante. Sachant qu’elle est nécro‐ mancienne, il lui ordonne de faire venir « [l]’esprit de Samuel du plus creux des Enfers-» (III, p. 19v). Dans la tragédie, - qui opère des ajouts au texte biblique -, la sorcière réalise l’évocation en faisant appel à des figures infernales, Satan, Belzébuth, et d’autres démons. Comme l’écrit Corinne Meyniel, «-ce qui fait avancer l’action ici, c’est le processus peccamineux dans lequel s’est engagé le roi et qui le fait à chaque scène transgresser un peu plus 15 .» Le parcours de Saül dans la pièce de Montchrestien est assimilable à un glissement continu vers l’impiété. En s’évertuant à connaître le destin que Dieu lui réserve, Saül s’enferre ; il force les limites de ce qui est normalement accessible à un homme et s’appuie sur des auxiliaires maléfiques. Son obstination à faire sortir un prophète du tombeau, afin d’obtenir de lui ces vérités qui lui échappent, est un surcroît d’hybris, une forme de rébellion doublée d’un empiétement sur les prérogatives divines. Chez David comme chez Aman, l’aggravation de la faute est verbale. David, ayant renvoyé Urie à l’armée, se félicite de sa ruse dans un monologue où il vante égoïstement son bonheur-: Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) 25 16 Controuvé-: inventé. - Piper-: tromper. D A V I D - Mon cœur est satisfait, j’ai le comble du bien-; Ores tu seras mienne et moi je serai tien, Nul ne me gardera de venir dans ta couche Goûter cent fois le jour des douceurs de ta bouche. Ton mari qui pouvait détourner nos ébats A fait retour au camp pour n’en revenir pas. Jà contre lui se brasse une telle tempête Qu’un foudre inévitable écrasera sa tête. (David, IV, p. 267) Non seulement David se réjouit de la mort d’Urie, (IV, p. 268) mais il se targue d’une « victoire » qu’il juge supérieure à celles qu’il a remportées sur Goliath ou sur les armées ennemies : « cette seule guerre / M’apporte plus d’honneur que de vaincre la terre-» (IV, p. 268). Pour ce qui est d’Aman, Montchrestien lui fait tenir des propos impies, contrairement au récit biblique où le ministre païen a peu de raisons de se préoccuper de la religion de ceux qu’il persécute. Le personnage se vante de son triomphe sur le Dieu d’Israël « mensonger, invisible, inconnu » (Aman, II, p. 301) qu’il méprise et dont il nie l’existence. Après avoir ironisé « On verra cette fois si ce Dieu trois fois grand / Contre mes bras vengeurs vous peut être garant » (II, p. 300), il prend le contre-pied des hommages traditionnellement rendus au Créateur par les juifs, et clame-: Soit connu désormais à la postérité, Que ce Dieu d’Israël par Aman irrité De parole et d’effet, n’en a pris la vengeance-; Que son courroux est feint et feinte sa puissance, Que c’est un Dieu sans nom, un songe sans effet-; Qu’il n’a tout fait de rien, car de rien rien n’est fait-! Qu’il ne préside point au destin des batailles, Ains qu’il fut controuvé pour piper 16 ces canailles, Qui sont de l’univers la raclure et l’égout. (Aman, II, p. 302) Cette nuance apportée par Montchrestien s’avère d’autant plus essentielle qu’elle recentre la tragédie biblique autour de la figure omniprésente et invisible qui la domine : le massacre projeté par Aman acquiert ainsi une nouvelle dimension, celle d’un crime contre Dieu. On notera le rôle fédérateur et régulateur des chœurs, dans leur accompa‐ gnement extérieur et critique de la faute. Témoins plus ou moins proches de l’action, ils cumulent souvent les fonctions du rappel des règles et de « caisse Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 26 Catherine Dumas à résonance », si l’on peut dire, de l’acte blâmable. Dans Saül le furieux les réactions scandalisées et horrifiées des lévites qui assistent à l’évocation de Samuel amplifient le caractère choquant de la scène. Lorsque la décision de tuer Urie est prise, les voix du chœur dans David s’élèvent pour condamner l’abus de pouvoir, à renfort de maximes qui prennent pour cible la figure du mauvais roi, les sujets ayant toutes raisons de se méfier d’un monarque qui « joint / La force et la malice ensemble » (III, p. 265). Dans Aman, c’est la présomption d’un personnage qui se proclame rival de Dieu que le chœur dénonce-: C HŒU R - On ne vit jamais créature Prendre la place du Créateur, Qu’une misérable aventure N’ait affronté cette fureur. (Aman, p. 303) L’attitude des puissants envers Dieu constitue, de fait, une autre aggravation de leur cas. Non seulement l’orgueil les mène à user de leur pouvoir à des fins individuelles - le chœur dans David dénonce la tendance « De celui qui croit à soi-même / Plus qu’aux raisons de l’équité » (III, p. 265) -, mais, ce qui est pire, ces personnages vivent dans l’illusion de la force pérenne et pour ainsi dire autarcique de ce pouvoir. Le corollaire de cette auto-suffisance est, lorsqu’il n’y a pas de défi ouvert comme chez Aman, l’oubli de Dieu : Saül, le David de la pièce de Montchrestien et Amnon s’érigent eux-mêmes en petits dieux. Or, la louange, l’action de grâce, le rappel des bienfaits passés accordés par Dieu, regardé comme Donateur, la reconnaissance pour les « merveilles » accomplies par Yahvé sont une attitude fondamentale des fidèles dans la Bible. Cette attitude est reproduite chez les personnages pieux de ces pièces. Significativement, Esther et Mardochée prient Dieu de les sauver en rendant grâce pour les bienfaits déjà reçus. Esther rappelle la protection apportée par Dieu à son peuple dans maints périls pour le presser d’intervenir encore (Aman, III, p. 316-317). Mardochée quant à lui supplie Dieu d’épargner les juifs pour qu’ils continuent à chanter sa gloire («-Fermeras-tu la bouche au peuple qui te loue / Qui Créateur te nomme et qui Sauveur t’avoue ? » III, p. 308). Dans Amnon et Thamar, David, devenu vieux, célèbre la création du monde et loue Dieu pour ce qu’il lui a permis de réaliser (I, v. 1-94). Ailleurs, il assimile l’ingratitude humaine au « péché [le] plus lâche en déshonneur » (III, v. 1789). L’ingratitude est en effet le lot des personnages aveuglés par leur situation présente, qui ne reconnaissent plus les grandes faveurs de Dieu. L’écuyer de Saül rappelle à son maître son humble origine et les hauts faits qu’il a pu accomplir (Saül le fur., II, p. 14 et 15r), l’incitant à rendre grâce à Dieu pour les dons reçus (« Doncques pour tant d’honneurs ce bon Dieu merciez », II, p. 15 r) et n’obtient Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) 27 17 «-Apres la mort d’Urie, David cognoissant son peché, demande pardon à Dieu, et qu’il luy envoye son esprit pour le garder de plus pecher ; s’offre à instruire les autres, et prie pour Jerusalem, qui est la vraye Eglise. » Clément Marot, Théodore de Bèze, Les Pseaumes mis en rime françoise, I, texte de 1562, éd. critique, variantes, notes et glossaire par Max Engammare, Genève, Droz, 2019, p. 166-167. À cette époque les psaumes étaient attribués à David. que des paroles amères de Saül. Quant au David de Montchrestien, lorsqu’il se remémore ses exploits « Suis-je ce grand David… ? » (David, I, p. 244-245), c’est pour s’en vanter comme s’il ne les devait qu’à lui-même. e) La sanction divine La sanction de la faute commise par des puissants arrogants, impies ou ingrats (dont on peut dire qu’ils sont tous « Transgresseur[s] orgueilleux de la céleste loi », David, V, p. 278) ne se fait pas attendre. Les dénouements attestent un retour en force de la Justice divine. Le châtiment cependant s’adoucit lorsque le coupable montre une claire conscience de sa faute, exprime des remords et demande pardon à Dieu, ce qui est le cas de David. Chez Montchrestien comme dans la Bible, le roi reçoit la visite d’un envoyé de Dieu, Nathan. Encore celui-ci doit-il user de pédagogie envers le meurtrier d’Urie, auquel il conte un apologue montrant la cruauté d’un riche propriétaire de troupeau qui pour festoyer vole et sacrifie l’unique brebis chère à son voisin qui est pauvre. S’exprimant ensuite au nom de Dieu, Nathan rappelle au roi les faveurs dont il a bénéficié, et lui annonce des châtiments futurs, une fin de règne compromise par des « fils dénaturés », et la mort prochaine de l’enfant qui naîtra de Bethsabée. Le retournement moral de David est total. Sa demande de pardon est une traduction du psaume 50 (51), une prière de repentance que Clément Marot met en rapport précisément avec l’épisode de la mort d’Urie 17 . À la différence de David, Saül ne se repent pas, malgré son écuyer qui lui conseille de reconnaître les « maux [qu’il a] commis » et de « prie[r] Dieu qu’ils [lui] soient par sa bonté remis-» (Saül le fur., II, p. 15v). Son audace se retourne contre lui : l’esprit de Samuel lui fait de vifs reproches et lui annonce que sa mort est inéluctable et que ses fils et sa descendance périront (Saül le fur., III, p. 21v-22r). À l’acte suivant, sachant que ses fils sont morts, et que la bataille est perdue, Saül décide de se jeter au plus fort des combats, et de se tuer ensuite. Chez Chrétien des Croix, Amnon, assassiné par les serviteurs de son frère, n’a guère le temps de se repentir, et ne peut que crier à ses meurtriers qu’ils n’ont pas le droit de frapper « un fils aîné de roi » (A. et Th., V, v. 2564). Quant à Aman, dont la supplication à Esther (Aman, V, p. 335) est dictée par la peur, il s’est trop avancé dans la voie du mal pour mériter d’être gracié. Les retournements de situation survenus à l’acte V de la tragédie, la condamnation du coupable, Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 28 Catherine Dumas 18 Plus loin dans la Bible Absalon se rebellera contre son père, et périra lui aussi de façon violente (2 S 14 à 18). l’élévation de Mardochée au rang qu’il laisse vacant marquent un retour à l’ordre et le triomphe du bien. Aman s’achève par le psaume 163 (164) où le « chœur des fidèles » célèbre la gloire de son Dieu salvateur qui a arraché son peuple au péril. Si les dénouements des pièces de Montchrestien, David et Aman, démontrent de façon éclatante la Toute-Puissance divine, ceux des deux autres tragédies en revanche comportent plus d’ambiguïtés. Comment le public doit-il juger Saül, dont la mort suscite des commentaires opposés-parmi les autres personnages-? La question reste ouverte. Le second écuyer salue l’héroïsme de son maître parti affronter une mort qu’il sait inévitable (Saül le fur., IV, p. 28v), le chœur des lévites au contraire condamne le suicide (IV, p. 28v-29r). Le jeune David, qui regarde toujours Saül comme l’oint du Seigneur (V, p. 31), pleure ses malheurs et ceux de son fils Jonathan, et conclut la tragédie par un ultime hommage à la stature royale du personnage-: Tu fus, ô Roi, si vaillant et si fort, Qu’autre que toi ne t’eût su mettre à mort. (Saül le fur., V, p. 35v) Le dénouement d’Amnon et Thamar qui montre sur scène le meurtre d’Amnon (acte V), peut également susciter des interrogations. Absalon, le vengeur de l’honneur de Thamar, est aussi dénué de scrupules qu’Amnon. Prêt à tout par ambition, il envisage le fratricide avant même l’outrage fait à sa sœur (acte II) 18 . Si Dieu peut se servir de lui, il est clair qu’Absalon ne représente pas le bien. La mort préméditée d’Amnon est sans conteste un nouveau crime. La leçon à tirer des événements se trouve en fait dans les derniers mots de la pièce. Le vieux roi David, qui pleure son fils aîné, mais connaît sa culpabilité, ne tombe pas dans le piège consistant à tirer vengeance du vengeur. Il se soumet avec dignité au Ciel, implorant la miséricorde de Dieu pour Amnon « Car Dieu […] Pour être juste en tout, lui pourra pardonner / Puisqu’il le voit puni, et son Ciel lui donner » (A. et Th., V, v. 2965, 2967-68). Cet abandon à la justice divine et à la volonté du Tout-Puissant est une attitude exemplaire qui conclut une tragédie à l’action particulièrement violente. L’examen du traitement de la faute des personnages puissants, qui échappent à la justice humaine, mais non à celle de Dieu dans ces tragédies bibliques conçues sur le modèle crime-châtiment a permis de mettre en évidence des composantes structurelles et des attendus communs. L’orientation est résolu‐ ment morale. La transgression est l’épine dorsale de ces pièces. D’autres paroles Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 Le traitement de la faute dans quelques tragédies bibliques (1573-1613) 29 19 Saûl, qui est victime de lui-même, est le seul à pouvoir inspirer quelque pitié. et attitudes - celles des chœurs ou de personnages justes -, viennent compenser l’exemplarité négative des personnages voués au mal. Certains éléments de ces pièces (hybris des figures criminelles, importance et centralité de la faute) rappellent les tragédies antiques. Néanmoins, d’autres codes culturels entrent en jeu dans les tragédies bibliques, où la faute, nous l’avons vu, est toujours morale et se définit comme une violation volontaire de la loi divine. En outre, la crainte et la pitié des lecteurs ou d’éventuels spectateurs - on ignore si ces pièces furent jouées - devaient aller aux victimes plutôt qu’aux coupables 19 . Il importe surtout de considérer que ces œuvres écrites sous Charles IX et Henri IV s’inscrivent dans une époque et répondent à une esthétique particu‐ lières. Écrites pendant une période marquée par les conflits religieux et dans les années qui suivirent, elles recèlent des échos de l’histoire contemporaine. Les juifs innocents qui échappent au massacre dans Aman peuvent ainsi renvoyer aux protestants persécutés. Les réflexions relatives au pouvoir dans le discours des personnages concernent la monarchie ou ses possibles dérives tyranniques. En outre, dans une perspective où éthique et esthétique sont liées, ces tragédies se caractérisent par une réappropriation de l’Ancien Testament à la fois vaste et minutieuse : s’appuyant sur une trame événementielle reprise aux livres de Samuel ou d’Esther, elles offrent en outre maints exemples de psaumes traduits, de prières adaptées, de formules empruntées au texte sacré, qui font leur force et leur richesse. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0011 30 Catherine Dumas