Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0014
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La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle : une paroisse anti-théâtre ?
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Servane L'Hopital
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1 Jean Dubu, « De quelques rituels des diocèses de France au XVII e siècle et du Théâtre », in Année canonique (I), t. V, 1958, p. 95-124 et in Année canonique (II), t. VI, 1959, p. 99-116. 2 Servane L’Hopital, «-La mort de Molière-: l’occasion bénie d’une damnation-? -», Paris, OBVIL, 2017. https: / / obtic.huma-num.fr/ obvil-web/ corpus/ _proceedings/ haine-molier e/ HDM_Servane-L-Hopital.html (consulté le 14/ 08/ 2025) La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? Servane L’Hopital Lycée Malherbe de Caen (Classes Préparatoires aux Grandes Écoles) Les travaux de Jean Dubu sur les rituels ecclésiastiques 1 au XVIIe siècle en France nous invitent, pour analyser la situation religieuse des comédiens, non pas à considérer l’Église catholique française comme une institution unifiée, mais plutôt comme travaillée par des courants réformateurs divers, parfois conflic‐ tuels. La Réforme catholique serait l’œuvre de personnalités en réseaux, qui œuvrent à l’échelle de leur territoire. La bonne échelle serait donc l’évêché, voire la paroisse, car la situation des comédiens pouvait dépendre très localement du zèle dévot ou au contraire de l’amitié (ou complaisance) d’un seul curé. Si la femme de Molière eut des difficultés à faire enterrer son mari chrétiennement à Saint-Eustache en 1673, Scaramouche eut le privilège d’être enterré à l’intérieur même de cette église vingt ans plus tard 2 … On gagne ainsi à poser les enjeux posés par la pastorale anti-comédie de manière fine, circonstanciée et locale, voire à faire un peu de casuistique… Nous nous intéresserons ici à la paroisse de Saint-Sulpice en prolongeant la thèse de Joy Crosby-Palacios, publiée en 2022 sous le titre Ceremonial Splendor : Performing Priesthood in Early Modern France (University of Pennsylvania Press), par la consultation directe des mémoires de Jean Du Ferrier, prêtre de Saint- Sulpice rigoriste sur la question des comédiens et qui fut considéré dans un second temps de sa vie comme janséniste. Nous faisons l’hypothèse que la paroisse, accueillant à la fois des comédiens et des prêtres d’une communauté religieuse réformatrice, joua un rôle clé dans la construction d’une pastorale anti-théâtre qui ensuite diffusa en d’autres lieux de France. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 3 Georges Mongrédien, Dictionnaire biographique des comédiens du XVII e , Paris, CNRS, 1961, p.-223. 4 Georges Forestier, Molière, Paris, Gallimard, 2018, p.-58 et suivantes. 5 Pour Olier, voir Étienne-Michel Faillon, Vie de M. Olier, seconde édition, Veuve Pous‐ sielgue-Rusand, 1853, tomes I et II ; François Giry, Vie de M. Olier, 1687 (accessible sur Google Books) ; l’introduction de l’édition critique de ses Correspondances. Nouvelle édition des lettres suivies de textes spirituels donnés comme lettres dans les éditions antérieures, éd. critique par Gilles Chaillot, Irénée Noye et Bernard Pitaud, Paris, Honoré Champion, 2014 ; enfin le manuscrit des Mémoires de Du Ferrier que Joy Palacios ne cite qu’à travers Étienne-Michel Faillon tout en donnant les références des manuscrits disponibles à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (Ms 1480) et aux archives nationales parmi les archives des oratoriens (M. 215 n. 11). Mais un exemplaire est en fait consultable à la bibliothèque de Saint-Sulpice (ms 1480, copie, ASS, ms 1926) et c’est celui que nous avons consulté. 6 François Giry, op.-cit., 1687, p.-62. Faillon, op.-cit, 1853, t.-II, p.-482. Une confrontation territoriale Saint-Sulpice accueillait en son territoire la Foire Saint-Germain et plusieurs salles de théâtre : jeu de paume des Métayers, théâtres de la rue de Nesle et Guénégaud, salle de François d’Orbay de la Comédie Française à la fin du siècle. Le faubourg accueillait bateleurs, farceurs, charlatans, opérateurs. Des troupes s’installaient ponctuellement : d’après Mongrédien 3 , en juillet 1630, la troupe du duc d’Angoulême, en août 1630, celle du duc de Condé, début 1631, celle du prince d’Orange, en 1635, la troupe du roi. L’Illustre théâtre, de Béjart-Molière, aux Métayers entre 1643 et 1644, obtint la protection de Gaston d’Orléans en août 1644 4 . La paroisse était aussi le lieu d’une réforme catholique active dans la lignée de l’évêque de Milan, Charles Borromée. Elle vit la fondation d’un séminaire et d’une communauté qui essaima en France puis en Nouvelle-France : les messieurs de Saint-Sulpice. Elle était sous la juridiction de la congrégation de Saint-Maur, exempte de celle de l’archevêque de Paris, immédiatement dépendante de Rome : cette situation la rendait propice à des réformes venues du curé lui-même. Particulièrement, Jean-Jacques Olier (1608-1657), curé de 1642 à 1652, est une grande figure de réformateur 5 . Olier pouvait prétendre à mieux : il refusa la proposition de Richelieu d’être coadjuteur de l’évêché de Châlons-sur-Marne en 1640. Il refusa l’évêché de Rodez plus tard. La cure n’était pas un poste prestigieux, encore moins celle du faubourg Saint-Germain. Selon son biographe Giry, ce quartier était, aux yeux d’un ecclésiastique, mal famé, « il servait de retraite aux libertins, aux athées et à tous ceux qui vivaient dans l’impureté et dans le désordre 6 ». Un tel réformateur zélé n’était pas forcément le bienvenu Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 56 Servane L’Hopital 7 Jean Dubu, Les Églises chrétiennes et le théâtre, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1997, p.-96 et suivantes. parmi ses coreligionnaires ; dans les années 30, Olier avait essayé de réformer une abbaye qu’il avait en Auvergne, obtenu difficilement gain de cause. En 1645, il aurait été réveillé pistolet sur la tempe par des émeutiers parce que l’ancien curé, M. de Fiesque, s’estimait lésé de son poste. Les troupes de la reine Anne d’Autriche l’y maintinrent. Olier fut semble-t-il reconnu dès son plus jeune âge par François de Sales, disciple de Vincent de Paul, actif dans les Missions auprès des plus pauvres, proche du père Condren de l’Oratoire, membre de la Compagnie du Saint-Sacrement. Il lutta contre la vénalité en interdisant à ses prêtres de recevoir de l’argent pour donner les derniers sacrements ; il divisa la paroisse en sept quartiers sur le modèle du diocèse de Milan ; pour convertir les hérétiques, il organisa des controverses publiques ; pour instruire les catholiques, il mit en place des catéchismes ; il envoya les ministres en les places une clochette à la main, rassembler et instruire les enfants. Le dimanche et les jours de fête, des assemblées étaient multipliées jusqu’à trois ou quatre fois par semaine pour préparer le peuple à la confession, confirmation et communion. Olier était encore le directeur spirituel de plusieurs Grands dont la princesse de Condé. De célèbres dévotes (comme la duchesse d’Aiguillon) fréquentaient sa paroisse. En 1648, suite à un vol de ciboire, une procession en vue de réparer le sacrilège fut organisée : la reine Anne d’Autriche y participa. À la Pentecôte 1651, le marquis de La Mothe-Fénelon (père du Fénelon que nous connaissons) et ses compagnons firent le serment solennel de renoncer et de faire renoncer au duel dans l’église Saint-Sulpice, avec le soutien de la Compagnie du Saint-Sacrement. À la suite, la Sorbonne priva les duellistes même repentants de sépulture chrétienne. L’Assemblée générale du clergé de la même année condamna les duels et félicita Olier. Lutter contre le théâtre : faire du chantage au sacrement… ? Le théâtre faisait partie de ces luttes morales et territoriales menées par le curé, au même titre que le duel, la prostitution, la misère, l’ignorance. Jean Dubu impute à l’édition de 1643 chez Johann Jost des Acta ecclesiae mediolanensis de Borromée, qui aurait été commanditée par les messieurs de Saint-Sulpice, une distorsion rigoriste, qui expliquerait ensuite la spécificité des rituels français ultérieurs sur la question des comédiens 7 . Mais l’ironie de Dubu devant les positions rigoristes, son acharnement à vouloir distinguer « notre théâtre classique » pour le sauver de l’anathème, son souci d’exempter « le grand saint Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? 57 8 Charles Borromée, Acta ecclesiae mediolanensis tribus partibus distincta, Mediolani, Apud Pacificum Pontium, 1583, p. 4 verso ; Charles et Frédéric Borromée, Acta ecclesiae mediolanensis a Carolo Cardinali S. Praxedis archiepiscopo condita, Frederici card. Borromaei archiepiscopi mediolani jussu, Mediolani, ex Officina Typographica quon. Pacifici Pontii, 1599, p. 4 ; Charles Borromée, Acta ecclesiae mediolanensis sive sancti Caroli Borromaei instructiones et decreta, Parisiis, Ioannem Iost, 1643, Livre I, p. 33. 9 Charles Borromée, op. cit., 1583, p. 11 ; Charles Borromée, op. cit., 1643, p. 129 : « Fabulis, comoediis, et hastiludiis, aliisue profanis, et inanibus spectaculis non intererunt, ne, aures et oculi, sacris officiis adiicti, ludicris, et impuris actionibus, sermonibusque distracti polluantur.-» 10 Marie Lezowski, « Liturgie et domination. L’abolition du dimanche de carnaval par Charles Borromée, archevêque de Milan (1575-1580) » in Siècles [en ligne], 35-36, 2012, mis en ligne le 02 mars 2014. URL : http: / / siecles.revues.org/ 1725, consulté le 18/ 08/ 2025. 11 Charles Borromée, op. cit., 1583, p. 20 recto ; Frédéric et Charles Borromée, op. cit., 1599, p. 40 ; Charles Borromée, op. cit., 1643, Livre V, p. 291 : « De his etiam Principes, et Magistratus commonendos esse duximus. Ut histriones, et mimos, caeterosque circulatores, et eius generis perditos homines e suis finibus eiiciant ; et in caupones, et alios, quicumque eos receperint, acriter animadvertant.-» 12 Deborah Blocker, Instituer un « art ». Politiques du théâtre dans la France du premier XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll.-«-Lumière classique-», p.-302 et suivantes. Charles » de ce qu’il perçoit comme un obscurantisme, l’exemple même qu’il donne, peu convaincant à nos yeux, nous ont empêchée de le suivre sereinement. Après examen de plusieurs éditions des Acta, il semble effectivement que Charles Borromée ne prévoyait pas l’exclusion sacramentelle des comédiens qui n’apparaît dans des rituels français qu’à partir de 1649. Mais sa position n’était pas tendre : il prévoyait l’interdiction des représentations sacrées 8 , l’interdiction de l’assistance à la comédie pour les ecclésiastiques 9 . Il lutta pour la limitation du Carnaval de Milan et la sanctification des dimanches 10 . Surtout, il envisageait une solution territoriale à la difficulté en faisant pression sur les Princes et Magistrats, et même sur les aubergistes, pour exclure des territoires les «-mimos », et autres « circulatores 11 », et, à défaut de ne pouvoir totalement les supprimer, limiter leur présence dans le temps et l’espace publics. On ne saurait alors sous-estimer l’impact de l’édit royal français de 1641 qui retirait la peine d’infamie aux comédiens si leurs représentations se maintenaient dans l’honnêteté : les autorités ecclésiastiques étaient désormais dépourvues du soutien civil et ne pouvaient plus compter sur une exclusion territoriale des comédiens, et donc sur une régulation spatiale et temporelle des divertissements. L’infamie avait pu encore empêcher Isaac Laffemas en 1625-26 d’obtenir un poste de fonctionnaire 12 . Dépourvus de la loi après 1641, les dévots français n’avaient plus qu’un levier moral et mystique : les comédiens réintégraient le corps social, il fallait signifier qu’ils ne pouvaient pour autant réintégrer le corps mystique de l’Église. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 58 Servane L’Hopital 13 Denis Lottin, Recherches historiques sur la ville d’Orléans : depuis Aurélien, l’an 274 jusqu’en 1789, Orléans, Alexandre Jacob, 1837, tome II, p. 182 et suivantes ; Dictionnaire de Port-Royal, entrée Nicolas de Netz. 14 Jean Du Ferrier, manuscrit cité, p.-144. En 1642, un premier rituel français selon Dubu, celui de Nicolas de Netz à Orléans, précise que l’accès aux saints ordres (au diaconat, à la prêtrise et l’épiscopat) est interdit à quiconque serait monté sur les planches auparavant. On peut y lire une réaction à l’édit de 1641. Pourtant, en 1642, ce même Nicolas de Netz 13 accueillit dans la chapelle de la Sorbonne le corps de Richelieu : il n’était sans doute pas un dévot qui haïssait le cardinal protecteur du théâtre… En 1643, Nicolas de Netz faisait partie des approbateurs de La Fréquente Communion d’Antoine Arnauld, et faisait de vifs éloges de Saint-Cyran, d’après le Dictionnaire de Port-Royal. Nicolas de Netz célébra le service solennel pour les funérailles de Louis XIII, alors que l’oraison funèbre était assurée par Jean- François Senault, l’oratorien futur auteur du « paradoxe de Senault » dans les années 60 qui exposa l’idée selon laquelle le théâtre épuré était encore plus dangereux car il cache son poison. Décédé en 1646, Nicolas de Netz ferait partie de cette génération de dévots qui n’eut pas le temps d’être pris dans la tourmente ultérieure des querelles sur le jansénisme. Si les Acta ne prévoyaient pas le refus du sacrement, ils fournirent probable‐ ment le cadre conceptuel d’une pastorale anti-comédien : ils prévoyaient une liberté d’invention pastorale et autorisaient des surenchères disciplinaires. Les Instructions aux confesseurs fournissaient une politique de « délais d’absolution » pour les « péchés d’habitude » dont la Comédie pouvait faire partie comme divertissement régulier. On lit effectivement dans les mémoires de Du Ferrier-: Les actes de l’église de Milan, que nous fîmes imprimer à Paris, servirent de règles aux prêtres spécialement sur le refus et le délai de l’absolution comme on le pratique avec fruit faisant quitter plus tôt les occasions prochaines et faire des pratiques de pénitence contre les péchés d’habitude avertissant les confesseurs qu’on veille sur eux et qu’on observe de quelle sorte continuent de vivre des chiens revenus du vomissement qu’ils confessent n’y ayant point de doute que s’ils étaient tels qu’ils devraient ou ils congédieraient ces faux-pénitents ou ils les changeraient en mieux. C’est à quoi les grands vicaires doivent prendre garde lorsqu’ils voient un prêtre séculier ou régulier qui absout à droite à gauche les chicaneurs, ceux qui observent mal les fêtes, ceux qui prêtent à intérêt, les femmes frisées, parées richement, celles qui vont au bal, à la Comédie et en un mot des personnes en qui il ne paraît pas de changement. Il faut les interdire et qu’ils ne confessent plus 14 … Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? 59 15 Ibid., p. 148-150. Faillon simplifie cette anecdote sans rappeler qu’il s’agit de Du Ferrier, ce qui est significatif car ce dernier sera considéré par la suite comme janséniste et que Faillon est manifestement un anti-janséniste du X I Xe (Faillon, op.-cit. I, p.-517-518). 16 Georges Mongrédien, op.-cit., p.-181. Du Ferrier écrit ces mémoires en vicaire, soit après 1647, date à laquelle il quitte Saint-Sulpice. Il s’attache ici plus à condamner les mauvais confesseurs. La pratique des délais d’absolution et des refus de communion s’appliquent aussi bien aux amateurs de comédies, aux comédiens, qu’aux coquettes, tous ceux qui sont dans «-l’occasion prochaine » de pécher. Une anecdote rapportée par Du Ferrier pourrait bien être à la source de l’exclusion sacramentelle notée ensuite explicitement pour la première fois dans le rituel de Châlons de 1649. Il note au sujet de trois jours de confession générale de 1643-: Comme c’était un temps de paix et d’union que les contentions humaines depuis la mort du roi Louis XIII ont troublé au grand dommage de la religion et de la solide piété, nous assemblâmes pour nous aider aux confessions pascales un nombre de docteurs de Sorbonne et de religieux de chaque couvent du faubourg S. Germain que nous priâmes de venir nous aider et durant trois jours nous conférâmes et convînmes avec eux des instructions que S. Charles donne aux confesseurs, ce qui produisit de grands biens et parmi les autres celui de chasser une bande de comédiens qui s’étaient venus établir dans la paroisse sans l’appui de Monsieur le Duc d’Orléans, se qualifiant ses Comédiens 15 . Mongrédien ne recense que la troupe de Molière-Béjart parmi les troupes protégées nommément par le duc au début des années 1640 16 . Mais le Calendrier électronique des spectacles sous l’Ancien Régime donne une autre troupe du duc entre 1643 et 1658, où La Barre et La Couture étaient comédiens. Nous n’avons pas réussi à identifier définitivement cette troupe et surtout le chef qui est concerné-: Durant la foire S. Germain, un opérateur qui montait sur le théâtre où il faisait représenter des farces afin d’attirer le peuple, se trouvant malade à l’extrémité demanda un confesseur et les sacrements. Je dis au prêtre qui m’en vint dire l’état et la condition de l’absoudre, s’il le voyait repentant mais de lui interdire la communion du S. Viatique, ce qu’il fit. Le mal augmenta et les compagnons du malade le voyant fort bas vinrent la nuit avec plusieurs flambeaux demander qu’on lui portât le S. Sacrement. Je fus parler à eux, mais comme c’étaient des Comédiens et des charlatans sans piété ni lumière, tout ce que je leur disais contre leur profession, au lieu de les persuader, les aigrissait enfin je leur refusai absolument de donner la Communion au mourant. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 60 Servane L’Hopital Il y en eut qui me dirent des injures, d’autres me menaçaient, et la plupart me flattait pour me gagner. Je leur dis les raisons de l’Église qui excommunie les Comédiens et même leurs femmes…- Du Ferrier leur expose ainsi les canons des Conciles d’Eliberit, d’Arles, de Carthage, de Constantinople et de Laodicée… Et ce discours finit par avoir des conséquences en cascade-: Durant ce discours, un jeune homme de leur troupe m’ayant écouté me dit qu’il me conjurait de lui donner une conférence d’une heure pour s’éclaircir avec moi, étant entré dans cette compagnie depuis seulement un mois dans la croyance qu’il n’y avait point de mal. Je lui donnai heure au lendemain et Dieu permit qu’il abandonna le jour d’après cette mauvaise profession. Le refus du très Saint Sacrement toucha sensiblement le malade qui néanmoins en profita. Il se reconnut indigne d’y participer, protesta qu’il renonçait au théâtre et en effet lorsqu’il eut recouvré la santé, il l’abandonna entièrement. Messieurs les Curés de Paris dans l’assemblée du mois suivant approuvèrent ce refus comme très convenable. Deux conversions suivent donc : la conversion du jeune homme enrôlé dans une troupe sans bien savoir ce qu’il faisait, la conversion de l’opérateur malade qui pris de regret se reconnaît indigne du Saint-Sacrement. Mais les conversions ne s’arrêtent pas là-: Ce ne fut pas tout. Comme la chose avait éclaté, j’en parlais dans un prône où le chef de la troupe des Comédiens de Monsieur le duc d’Orléans se trouva, il se crut offensé de ce que j’appelais comédien un saltimbanque, joueur de farces et vint en demander réparation à Monsieur le Curé. On me l’adressa et il ne reconnut pas que j’étais celui dont il se plaignait, après qu’il eut relevé sa profession au dessus de celle des charlatans et des joueurs de maisonnettes (sic), il se trouva fort embarrassé sur la question du péché et du salut. Il voulut justifier la comédie de notre siècle où il n’y a rien d’impur, disait-il, je lui dis que l’Église défendait d’en faire de dévotion et des histoires des Saints même dans les monastères. Et Du Ferrier de citer à nouveau le Concile de Cologne ainsi que le De Spectaculis de Tertullien. En vain… Il ne me persuada point ni moi lui. En nous séparant il m’offrit ses services avec de grands compliments. Je lui dis sérieusement qu’il pouvait m’obliger sensiblement s’il voulait. Il me protesta qu’il n’y avait rien qu’il ne fit et me pressa de lui dire en quoi il me servirait. Je lui dis que ce serait s’il voulait me promettre de dire tous les jours à genoux les litanies de la très Sainte Vierge. D’abord il me le promit et m’en donna sa parole et il la tint. La Sacrée mère de Dieu lui fut si favorable qu’après l’avoir priée trois Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? 61 17 Vologer Fontenay, Voyage fait en Italie par monsieur le Marquis de Fontenay-Mareuil, ambassadeur du roi auprès de sa sainteté en l’année 1641, Paris, Louis Boulanger, 1643 ; Mémoires de Messire du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, dans Collection complète des mémoires relatifs à l’Histoire de France, depuis le règne de Philippe-Auguste, jusqu’au commencement du dix-septième siècle, avec des notices sur chaque auteur, et des observations sur chaque ouvrage, par M. Petitot, tome LI, Paris, Foucault, 1826, vol. 2, p.-323. 18 Dictionnaire de Port-Royal, entrée Du Ferrier. 19 Jean Du Ferrier, manuscrit cité, p.-163. jours, elle le convertit. Il quitta les Comédiens qui se séparèrent et vint m’apprendre cette bonne nouvelle et qu’il s’était mis auprès de Monsieur de Fontenay Mareuil qui allait ambassadeur à Rome. Une troisième conversion a ainsi lieu : le comédien protégé par un Grand prince du sang quitte sa profession de chef de troupe pour devenir secrétaire d’ambassadeur. L’anecdote confirme que la légitimation des « comédiens » dans les années 1640 se fait au détriment des « bateleurs », comme chez Scudéry dans L’Apologie du théâtre (1639) ou d’Aubignac dans sa Dissertation sur la condamnation du théâtre (1666). Cette justification trouve sa source dans la protection d’un Grand. La deuxième fois que Du Ferrier cite le chef de Troupe, et contrairement à la première occurrence, il ne semble pas remettre en cause qu’il soit effectivement protégé par le duc. Il le traite même avec quelques égards. Le passage ferait-il allusion à deux ou à trois troupes différentes ? concerne-t-il de près ou de loin la troupe de Molière-Béjart qui fut contrainte de partir de la paroisse dans des conditions encore mal déterminées aujourd’hui-? La datation de l’anecdote est également problématique. Joy Palacios la fait dater de 1647, alors que le début du passage tend à la placer avant la mort de Louis XIII, et lors des trois jours de confession générale de 1643. Fontenay- Mareuil a fait au moins deux ambassades à Rome en 1641 et 1647 17 . Du Ferrier quitte Saint-Sulpice en 1647. En 1648, il aurait décidé de se séparer pour toujours de la compagnie de Saint-Sulpice, où l’on ne saurait tolérer un homme qui « impose silence à ceux qui combattent l’évêque d’Ypres comme à ceux qui le soutiennent » 18 . Il devient grand vicaire à Albi, son frère passe chez le janséniste Jean Du Hamel à Saint-Merry. Dans ses mémoires, Du Ferrier regrette cette période d’avant la Fréquente communion comme une époque bénie car les gens de piété n’étaient pas encore divisés. Il affirme que les cinq propositions ne sont pas chez Jansenius mais semble avoir refusé de rentrer dans la polémique par souci d’unité de l’Église et souhaité imposer le silence 19 . Ce sulpicien de la première Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 62 Servane L’Hopital 20 Charles Borromée, op.-cit., 1583, p. 37-38 ; Charles et Frédéric Borromée, op.-cit., 1682, tome I, p. 69 : « Ut autem hae omnes de festorum cultu leges ab omnibus serventur ; contra eos qui non paruerint, Episcopus agat poenis, et aliis item remediis arbitratu suo. Festis diebus sacrosancto Missae sacrificio fideles omnes intersint.-» 21 Jean Du Ferrier, manuscrit cité, p. 230. Sur les « pécheurs publics », voir L’Aveuglement salutaire. Le réquisitoire contre le théâtre dans la France classique [1997], Paris, Honoré Champion, coll. «-Essai-», 2000, p.-62 et suivantes. 22 Jean Du Ferrier, manuscrit cité, p.-151. 23 Ibid., p.-151. heure finit sa vie comme anti-régaliste et considéré comme janséniste au point d’être embastillé pour avoir critiqué les jésuites et refusé de se rétracter… L’épisode est narré comme une initiative individuelle, approuvée par le clergé parisien, colportée lors du prône. Joy Palacios souligne la part d’improvisation : il s’agirait là d’initiatives d’ecclésiastiques en passe d’affirmation de leur pouvoir paroissial, forts de l’exemple borroméen. Les Acta prévoyaient en effet une liberté d’invention pour un évêque, qui pouvait envisager « d’autres remèdes 20 ». Du Ferrier semble coutumier de ces initiatives ensuite approuvées par Messieurs les curés de Paris. Il raconte ainsi comment il fait semblant de donner la communion à une femme mourante afin que personne ne sache qu’elle n’était pas en état de communier 21 . C’est dire la liberté ecclésiastique dans sa pastorale, et l’importance de la dimension publique ou secrète du sacrement. Plus loin, il fustige les prêtres qui osent confesser « les comédiens et les égyptiens » car c’est donner le sacrement aux « chiens et aux pourceaux 22 ». Une nouvelle «-invention 23 » se sa part, soit à Albi entre 1648 et 1660, soit à Narbonne entre 1665 et 1670, où il est grand vicaire en l’absence de François Fouquet (exilé suite à l’arrestation de son frère) est de rendre concurrent la liturgie et le théâtre, et ce en privant le peuple du prêche, donc du salut et des indulgences du Carême, tant que les comédiens restent installés en ville. L’ecclésiastique joue la piété populaire contre le pouvoir du prince absent ; il tourne le peuple contre les comédiens, qui sont contraints pour leur « sûreté » de quitter la ville. La peur de l’enfer est plus forte que le plaisir des divertissements. L’offre liturgique sert de levier pour chasser les comédiens. Du Ferrier montre encore son aversion pour le théâtre dans sa relation de la mort de Richelieu, pour qui il a très peu d’affection-: Monsieur Cardinal de Richelieu mourut le 4 novembre 1642. Et Dieu manifesta sa mort à Monsieur Meister qui était avec Monsieur l’archevêque de Sens à qui il le dit aussitôt. Il lui fut montré à la messe que Dieu terminait la vie de ce grand homme en punition du mauvais traitement qu’il avait fait à l’Église, disposant de ses biens d’une manière toute profane au lieu d’employer son crédit à la conserver dans ses immunités Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? 63 24 Ibid., p.-126-127. 25 Claude-Pierre Goujet, Vie de messire Félix Vialart de Herse, évêque et comte de Châlons en Champagne, Cologne, aux dépens de la Compagnie, 1738. et encore pour avoir eu si peu de religion que lorsqu’on faisait chez lui des comédies, il affectait d’y convier tous les évêques et c’est lui disait N.S. comme si un homme pour tuer son ennemi affectait de mettre une hostie consacrée sur sa poitrine et la percer ensuite d’un coup de poignard. Cette expression me parut étrange lorsqu’il m’en fit le rapport à son retour 24 . La mort de Richelieu est présentée comme une punition pour avoir protégé la Comédie et perverti la hiérarchie ecclésiastique. La personnalité de Du Ferrier semble ainsi prompte au chantage. D’après le Dictionnaire de Port Royal, François Fouquet lui aurait reproché son « esprit brouillon et maniaque ». On peut faire l’hypothèse que cette personnalité singulière l’a rendu suspect à la fois aux sulpiciens (en 1677, Louis Tronson refuse de prendre sa défense) et peut-être même aux port-royalistes : Arnauld en 1655 dans la Lettre à une personne de condition critique le chantage à l’absolution mené par le sulpicien Picotté envers le duc de Guéméné pour le faire désavouer les jansénistes… Picotté ne fait qu’appliquer la méthode de son ancien collègue Du Ferrier à un autre ennemi que les comédiens ! Si Arnauld n’est pas favorable à la communion fréquente, il ne semble pas pour autant favorable à cette instrumentalisation stratégique de la communion par les ecclésiastiques… Cependant Le Supplément au nécrologe de Port-Royal parle de Du Ferrier comme d’un « homme également pieux et savant, aussi sage que zélé, et fidèle autant que courageux témoin de la vérité ». Et il est probable que ce soit Nicolas Pavillon qui ait choisi Du Ferrier comme grand vicaire de Narbonne. Son parcours témoigne d’une filiation puis d’une division entre sulpiciens et certains «-jansénistes-». De Saint-Sulpice à Châlons Le premier rituel à noter explicitement les comédiens parmi les pécheurs publics auxquels on refuse la communion est selon Jean Dubu le rituel de Châlons, en 1649, sous l’impulsion de Félix Vialart de Herse, celui-là même qui récupéra la charge de coadjuteur qu’Olier avait refusée en 1640… Et il est le cousin d’Olier-! Félix Vialart 25 avait alors vingt-huit ans, avait fait partie des Missions, fréquentait les conférences du père Eudes à l’Oratoire. Il aurait reçu enfant une bénédiction de saint François de Sales. Il avait fait partie des Missions en Bretagne en 1638 et à Chartres. Jean Eudes, dont il suivait les conférences à Saint-Magloire, l’aurait conseillé à Richelieu pour la place de coadjuteur. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 64 Servane L’Hopital 26 Ibid., p.-82. 27 Ibid., p.-66. 28 Ibid., p.-82. 29 Ibid., p.-75. À la mort de l’évêque en 1642, Richelieu nomma Vialart évêque de Châlons. Vialart se donnait comme modèle, sans surprise, Charles Borromée… Il invita pour fonder une communauté religieuse Adrien Bourdoise, le prêtre de Saint- Nicolas de Chardonnet qui avait aussi servi d’autorité aux messieurs de Saint- Sulpice pour la réforme de la prêtrise et le respect des cérémonies. Bourdoise ne pouvant pas se déplacer, écrivit cependant les règlements et envoya trois prêtres de sa communauté pour fonder un séminaire, dont l’un, M. de Pelletier, fut nommé supérieur. Vialart n’aurait pas écrit lui-même le rituel mais aurait chargé « plusieurs personnes habiles, et très instruites de la bonne Théologie, de la Morale chrétienne et des Rites ecclésiastiques de [le] composer 26 ». Joy Palacios fait l’hypothèse intéressante que M. Pelletier a fait partie de cette délégation, et que ce rituel de Châlons est ainsi le résultat direct de la circulation de ces nouveaux ecclésiastiques. La communauté servait de lieu de retraite pour des prêtres parisiens, notamment ceux de Saint Nicolas-du-Chardonnet et de Saint- Sulpice. Vialart organisait des conférences où l’on discutait de cas de conscience. Ces éléments concourent à faire de Châlons la deuxième étape de cristallisation de la pastorale anti-comédien. Par ailleurs, Vialart refusa l’entrée de sa ville aux comédiens et bateleurs, en leur envoyant de l’argent 27 . Ce moyen n’était pas inventorié par saint Charles ni évoqué par Du Ferrier. La technique est plus pragmatique, voire plus lâche, mais elle confirme en creux que Vialart ne pouvait pas trouver un soutien auprès des autorités civiles : le désordre suivant évoqué par Goujet est la prostitution, contre laquelle il lutte, mais cette-fois ci avec l’aide des autorités publiques. Enfin Vialart, par le mandement du 9 août 1648, défendit de recevoir comme parrains et marraines ceux qui ne seraient pas instruits des vérités nécessaires au salut ; il ne compte pas encore parmi eux les comédiens, comme le fera l’évêque de Troyes François Malier en 1660. Mais Goujet interprète ainsi cette mesure-: Cette défense était une suite de son zèle pour la bonne administration des Sacrements. Il craignait avec raison que ces dons célestes confiés par Jésus-Christ à la sagesse et à la prudence de ses ministres pour le salut des fidèles, ne devinssent entre leurs mains un poison qui leur donnât la mort 28 . On reconnaît encore ce motif du sacrement qui tourne en poison, l’un des arguments essentiels de De la Fréquente communion, dont Vialart de Herse est effectivement l’un… des approbateurs ! Par la suite, Vialart défend Arnauld 29 , Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? 65 30 Étienne-Michel Faillon, op. cit., 1853, tome I, p. 475-476. La source donnée par Faillon est la Vie de M. Olier par François-Charles Nagot, Versailles, Lebel, 1818, liv. VII, ch. VII, p. 471-472. Nagot lui-même dit s’appuyer sur les mémoires de Bretonvilliers et les manuscrits d’Olier. D’après Joy Palacios, l’anecdote est présente chez Joseph Grandet, séminariste à Saint-Sulpice de 1671 à 1673, dans Les Saints prêtres français du XVIIe siècle, ouvrage publié pour la première fois, d’après le manuscrit original, par G. Letourneau, vol.-2, Paris, A.-Roger et F.-Chernovitz, 1897, p.-287. signe la lettre du cinq avril 1644 au Pape Urbain VIII puis deux autres en 45 et 46 à Innocent X. … ou multiplier l’offre liturgique-? Dans l’anecdote racontée par Du Ferrier, le comédien protégé par le Grand se plaint au curé, qui lui-même l’adresse à Du Ferrier : est-ce une manière discrète de suggérer que le curé Jean-Jacques Olier se désolidarisait de Du Ferrier ? Faillon, biographe d’Olier du XIXe , narre un autre épisode de confrontation avec des bateleurs, à partir des mémoires de Bretonvilliers et d’Olier (que nous n’avons pas eu le temps de consulter directement). On y voit un Olier plus doux et moins stratégique que son collègue. Cette anecdote est classée dans l’année 1643-: Un jour que ce zélé pasteur [ J.-J. Olier] visitait sa paroisse, il rencontra sur une place publique une grande multitude autour d’un baladin, qui la divertissait par des bouffonneries indécentes. Affligé de voir tant d’empressement à entendre le langage obscène d’un histrion, et sentant son cœur agité par ces violents élancements du zèle que l’Apôtre éprouvait à la vue d’Athènes idolâtre, il se porta à une action qui, tout inusitée qu’elle parut, ne pouvait être blâmée dans un pasteur établi de Dieu pour arracher tant de scandales du milieu de son peuple ; et la sainte hardiesse dont il usa lui réussit. Il s’arrête à quelque distance de cet homme ; là, après avoir appelé auprès de lui plusieurs de ceux qui l’environnaient, il leur adresse de son côté la parole, les prêche avec force, et par le nombre de ceux qu’il captive auprès de lui, pique tellement la curiosité des autres, que tout le peuple attroupé autour du bouffon l’abandonne bientôt. Ce ne fut pas sans beaucoup de confusion et de dépit que le ministre de Satan vit tous ses admirateurs le déserter et le laisser seul ; mais sa confusion lui devint salutaire par la pénitence où elle le conduisit ; à la scène scandaleuse qui venait d’être interrompue par l’homme de DIEU, succède un prodige de la grâce : le baladin luimême s’approche de M. Olier, l’écoute et se convertit 30 . L’anecdote, sans doute un peu enjolivée, exprime l’esprit dans lequel le curé cherche à détourner ses paroissiens du divertissement populaire. Il s’agit d’une Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 66 Servane L’Hopital 31 François Giry, op.-cit., p.-67-68. 32 Ibid., p.-4. lutte d’influence sur un même territoire. Il ne s’agit là ni d’interdiction, ni d’intimidation, ni de chantage, ni même de culpabilisation, mais plutôt d’une forme de séduction. La politique liturgique d’Olier est en effet de multiplier les événements, de mettre en valeur ce qu’ils ont de plus fastueux, massifs et spectaculaires, de saturer le temps d’activités dévotes. Comme Borromée, il cherche à remplacer insensiblement les jeux des jours de fête et le Carnaval par des entreprises pieuses à grande échelle : confessions générales, adorations du Saint-Sacrement, prières des Quarante Heures, offices solennels les jours de fête, communions générales, grand’messes solennelles le dimanche pendant lesquelles les parois‐ siens sont invités à participer au grand cérémonial selon une discipline expliquée sur des feuilles volantes… Olier gagne semble-t-il par sa douceur, sa charité et sa patience-: c’est un autre caractère que celui de Du Ferrier qui se dessine. On comprend alors pourquoi De la Fréquente communion suscita des divisions profondes parmi les dévots. La position d’Arnauld, inspirée de Saint-Cyran et de ses renouvellements, minait la politique sulpicienne d’une offre liturgique plé‐ thorique. Cette dernière visait à détourner les fidèles des occupations déréglées de la fête par l’attraction du Saint-Sacrement et la Communion. Les scrupules de conscience évoqués par Arnauld pouvaient au contraire effrayer et détourner les fidèles de l’eucharistie. En attaquant les accommodements des jésuites, les portroyalistes touchaient également la sensibilité dévote et la piété simple, populaire, filiale des sulpiciens. Olier a été sensibilisé par Bourdoise de Saint Nicolas-du-Chardonnet au respect scrupuleux des cérémonies et des rubriques. Il ajoutait à ce sens du détail, de la discipline et de la propreté le souci du faste liturgique, compris comme une manière de « rétablir » la majesté du sacrifice divin 31 . Ce sens de l’esthétique liturgique est inséparable d’une dimension mystique de haut vol. Giry insiste sur la haute idée que l’ecclésiastique, même tout enfant, se faisait du sacrifice eucharistique 32 . La dimension spectaculaire est pleinement assumée comme un moyen de la pastorale populaire-: L’instruction passée, le souvenir s’en perd dans les esprits grossiers ; mais les cérémonies durent autant que le service, et tiennent le peuple dans le respect et dans la révérence. Ce sont des prédications par les yeux comme la parole est une exhortation Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? 67 33 Jean-Jacques Olier, L’Esprit des cérémonies de la messe, Explication des cérémonies de la grand-messe de Paroisse selon l’usage romain, édition préparée et présentée par Claude Barthe, Perpignan, Forum Division, 2004 [1656], p.-39. 34 Pierre Jurieu, Examen de l’Eucharistie de l’Église romaine, divisé en six Traités, Rotterdam, Reinier Leers, 1682, p.-159-160. 35 Joy Crosby-Palacios, op. cit., p. 166. Madeleine Béjart aurait déjà fait l’objet d’un tel chantage en 1672 dans une autre paroisse, alors qu’elle jouait à Saint-Germain (Madeleine Jürgens et Mildred Elizabeth Maxfield Miller, Cent ans de recherches sur Molière, Paris, Imprimerie Nationale, 1963, p.-504.) 36 Pierre Le Brun, Discours sur la comédie, Paris, Louis Guerin et Jean Boudot, 1694, p. 259. 37 Voir la lettre de Racine à Boileau du 8 août 1687. par l’oreille ; et elles sont d’autant plus efficaces, qu’elles sont plus sensibles et plus sortables à leurs dispositions grossières 33 . Olier, qui catéchise en même temps ses paroissiens de manière assidue, assume ce que le ministre protestant Pierre Jurieu critique à la fin du siècle sous le nom d’« ignorante dévotion 34 ». La vénération confuse produite par l’esthétique et le spectaculaire n’est pas pour lui méprisable : l’impression faite par les cérémonies est un moyen de faire connaître quelle disposition de cœur le fidèle doit avoir devant son Dieu, et donc de Le faire connaître. Ainsi la paroisse de Saint-Sulpice apparaît comme un lieu de cristallisation de la pastorale anti-comédien en France, prolongement des Acta qui prévoyaient une liberté d’invention pastorale en la matière. Elle fut un lieu de formation et de circulation des dévots au début des années 1640 pendant une période d’unité qui fut précipitée ensuite par De la Fréquente communion et la querelle autour des cinq propositions, en créant une opposition ultérieure entre sulpiciens et jansénistes. La paroisse se distingue dans la suite du siècle tant pour sa sévérité à l’égard des comédiens que pour sa liturgie spectaculaire et mystique visant entre autres à détourner des fêtes et divertissements profanes. Claude Bottu de la Barmondière, séminariste puis curé dès 1678, obtint en 1685 un acte de renonciation écrit de Brécourt, à l’article de la mort, alors que la renonciation écrite n’était pas un élément prévu par le rituel parisien de 1654 : elle était donc une nouvelle surenchère pastorale, une stratégie afin de dissuader des palinodies 35 . En 1686, Rosimond meurt sans avoir eu le temps de renoncer à sa profession, il est enterré sans lumière et sans prière dans le cimetière des enfants morts sans baptême 36 . En 1687, la Comédie-Française, après une errance de plusieurs mois et les hauts-cris de plusieurs curés 37 , s’installe finalement dans la paroisse : un certain nombre de Comédiens Français vivront alors dans la paroisse et relèveront de sa juridiction. Ainsi Raisin eut le temps de renoncer à sa profession devant notaire en 1693 et fut enterré chrétiennement ; la Champmeslé Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 68 Servane L’Hopital 38 Jean-Joseph Languet de Gergy, Du Véritable esprit de l’Église dans l’usage des cérémonies, ou Réfutation du traité de D. Cl. De Vert, Paris, Raymond Mazieres, 1715. en 1698, malgré des premières résistances, renonça à sa profession et put aussi être enterrée chrétiennement. Armande Béjart avait déjà quitté les planches depuis six ans lorsqu’elle décéda en 1700 : elle fut enterrée sans difficulté à Saint- Sulpice. Mais l’affaire d’Adrienne Lecouvreur en 1730 relança la polémique : la comédienne mourut sans avoir renoncé à sa profession, le curé Jean-Baptiste Languet de Gergy ne lui autorisa pas même une sépulture dans le cimetière des enfants sans baptême. C’est le même curé qui refusa les derniers sacrements à la fille du régent, morte en couche alors qu’elle était veuve depuis cinq ans… Il est aussi le frère de Jean-Joseph Languet de Gergy, liturgiste qui défendait le sens symbolique des cérémonies contre le système utilitaire du clunisien Dom Claude De Vert dans une polémique en 1715 38 . Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0014 La paroisse de Saint-Sulpice au XVIIᵉ siècle-: une paroisse anti-théâtre-? 69
