eJournals Oeuvres et Critiques50/2

Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-2025-0016
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Le mythe romain dans Horace : Corneille entre saint Augustin et Machiavel

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Volker Kapp
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1 Théâtre et christianisme. Études sur l’ancien théâtre français, Paris, Champion, 2015, p. 446. 2 Alain Niderst (éd.), Pierre Corneille. Actes du colloque tenu à Rouen du 2 au 6 octobre 1984, Paris, PUF, 1985, p. 46. 3 Ibid., p. 46. 4 Ibid., p. 58. Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel Volker Kapp Université de Kiel Lorsqu’un critique littéraire s’occupe du théâtre du XVII e siècle, il peut affirmer avec Charles Mazouer que nul « ne mit en doute les convictions chrétiennes de Corneille », bien que ceux qui s’y intéressent soient de plus en plus rares, et sa remarque où il affirme que Corneille « se sentait peu doué pour les écrits de théologie ou de dévotion 1 » peut autoriser à s’en désintéresser. En étudiant le thème « théâtre et religion », on n’envisage pas forcément la tragédie Horace de Pierre Corneille. Au colloque de Rouen consacré en octobre 1984 à notre dramaturge, Yves-Alain Favre traite de « Corneille et Claudel : deux exemples de théâtre chrétien » en n’examinant que « les deux tragédies chrétiennes de Corneille, Polyeucte et Théodore  2 ». En ce qui concerne l’évocation du monde surnaturel, il constate que « Corneille s’en tient strictement à l’univers terrestre » et « ne met jamais en scène » le monde surnaturel 3 . Cette opinion correspond à ce qu’on pourrait qualifier d’unanimité de la critique littéraire dont nous ne voudrions pas nous distancier. Mais on peut se demander si cette focalisation de l’intérêt sur la mise en scène de l’univers surnaturel peut vraiment mettre en évidence l’impact du religieux sur le théâtre de Corneille, surtout quand on inclut les données du vaste monde littéraire et culturel du passé dont il dispose. Dans la discussion de cette communication, aucun des intervenants ne revient sur ces jugements, mais André Blanc se demande « si Rachel n’a pas rendu service à Corneille en supprimant le cinquième acte d’Horace  4 », tandis Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 5 Dans son édition de Corneille, Œuvres complètes, Paris, Pléiade, vol. I, 1980, p. 1542-1548. Nous citons Horace d’après cette édition. 6 « L’exercice du pouvoir dans les tragédies de Corneille-», ibid., p. 594. 7 « Images de la foi au temps de Corneille », ibid., p. 710. 8 « La tragédie de la cité terrestre dans Horace », dans : Frank-Rutger Hausmann, Christoph Miething und Margarete Zimmermann (éds.), « Diversité, c’est ma devise ». Studien zur französischen Literatur des 17. Jahrhunderts, Paris - Seattle - Tübingen, Biblio 17, 1994, p. 157-190. que d’autres attaquent sa dédicace à Richelieu sans mentionner les multiples éléments du contexte politique de l’époque que Georges Couton a mis en rapport avec l’action du drame 5 . Dans le même colloque, Michel Prigent souligne l’importance de la notion de « raison d’État » en rappelant toutefois que le «-premier XVII e apporte une idée originale que ni Tacite, ni Machiavel, ni leurs adversaires n’avaient intégrée à leurs analyses, l’idée de l’héroïsme 6 -». Puisque l’héroïsme détermine de toute évidence l’action de ce drame, nous nous en occuperons dans notre lecture d’Horace, pièce que Prigent néglige. François Bergot, historien de l’art présentant l’exposition « La peinture d’inspiration religieuse à Rouen au temps de Corneille, 1606-1684 », nous encourage à risquer l’étude de l’impact religieux sur cette tragédie quand il qualifie la plupart des images exposées de « source visuelle 7 » de notre poète. Il termine sa conférence par une citation de la Paraphrase de l’Imitation de Jésus-Christ, que les exposés des critiques littéraires ignorent. Marc Fumaroli, qui a présidé la neuvième séance du colloque, n’est pas intervenu dans la discussion sur la communication de Favre, mais, neuf ans plus tard, il a apporté des nuances à la pertinence des réserves exprimées par les spécialistes du théâtre cornélien en évoquant quelques éléments qu’ils passent sous silence. Sa contribution aux miscellanées offertes à Jürgen Grimm, consacrée à Horace, surprend en recourant à la notion de « cité terrestre » provenant de La Cité de Dieu de saint Augustin 8 . Le concept de la romanité dans cette tragédie gagne en profondeur dès qu’on prend en considération les idées du Père de l’Église. Fumaroli y découvre des connotations qui pouvaient être familières à un dramaturge du XVII e siècle mais que nous autres critiques du XXI e siècle avons perdues de vue. C’est pourquoi on peut risquer de thématiser, à l’intérieur de ce numéro consacré à « théâtre et religion », une lecture d’Horace dans l’optique de l’opposition entre saint Augustin et Machiavel. Pour aborder cette thématique, il faut commencer par éclairer les liens de ce drame avec Tite- Live. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 88 Volker Kapp 9 Couton, éd. cit., p. 1555. 10 «-Civili simillimum bello-» (Couton, éd. cit., p. 835). 11 «-Plures tamen invenio, qui Romanos Horatios vocent-» (Couton, éd. cit., p. 836). 12 «-Soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat-» (Couton, éd. cit., p. 837). 13 Gesten der Entscheidung. Spielarten von Souveränität im Theater von Pierre Corneille (1636-1643), Berlin/ Boston, De Gruyter, 2024. Voir notre compte rendu dans : Papers on French Seventeenth Century Literature 102 (2025), p. 236-240. 14 Ibid., p. 23. 15 « Der Fürst als Figur der Selbstinszenierung. Machiavellis Principe und der Verfall mittelalterlicher Legitimation der Macht », dans Jan-Dirk Müller (éd.), ‚Aufführung‘ und ‚Schrift‘ in Mittelalter und Früher Neuzeit, Stuttgart, Metzler, 1996, p. 530-561 et « Cor‐ Horace face à Tite-Live et Machiavel La tragédie se base sur un épisode provenant de l’Histoire romaine de Tite-Live, dont Corneille a ajouté aux éditions de 1648 à 1657 des extraits des Décades XXIII, XXV, XXVI en tant que «-sa source principale 9 -». Ces extraits rendent évidents tant les emprunts que les divergences entre l’historien et le dramaturge. À la Décade XXIII Tite-Live esquisse le conflit entre les deux peuples descendant de la race troyenne comme une espèce de « guerre civile 10 » et la proposition faite au roi Tullus de chercher un autre expédient que la guerre pour éviter le carnage. Il présente ensuite les trois frères des Horaces et des Curiaces en mentionnant les doutes sur leur appartenance à l’une des deux villes et l’opinion prédominante qui qualifie les Horaces de Romains 11 . Aux Décades XXV et XXVI, il décrit le combat entre les deux parties et l’assassinat par Horace de sa sœur, appelée la « fiancée 12 » d’un des Curiaces, et les procédés nécessaires pour affranchir le jeune héros d’une mise à mort envisagée à cause de ce meurtre. Plus que Tite- Live, Corneille concentre le nœud dramatique sur les liens intimes entre les deux familles et les obstacles causés par leur provenance ainsi que sur l’évaluation de l’héroïsme du jeune Horace. Il approfondit et développe bien des aspects négligés par sa source. Ses dettes à l’historien romain sont thématisées de nos jours en se servant de la vision fonctionnaliste du monde politique selon les paramètres fixés par Machiavel. La référence à ce penseur italien, très controversé dans les années de l’élaboration d’Horace, détermine par exemple la lecture de cette tragédie par Christian Reidenbach, qui s’efforce d’éclairer les permutations de souveraineté dans le théâtre de Corneille 13 . Il a raison de rapprocher cette tragédie de l’historiographie de l’époque s’efforçant de justifier le programme politique poursuivi par Richelieu. Il s’approprie des théorèmes de l’histoire des mentalités tandis qu’il rejette Georges Forestier lisant Corneille en tant que « poète érudit 14 ». Il se distancie également du paradigme rhétorique cher à Marc Fumaroli. S’appropriant les idées développées par Andreas Kablitz 15 , il Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 89 soutient que le dramaturge s’inspire « d’une conception de la politique basée sur la logique du pouvoir selon Machiavel 16 ». Selon lui, le drame soutient le cardinal en glorifiant le roi qui absout un acte criminel au nom de « la raison d’État » et qui soumet le guerrier aristocratique à sa propre « économie de la gloire 17 -». Corneille exploite la Décade XVI de l’Histoire romaine qui relate que le jeune Horace est gratifié mais doit subir une humiliation : « transmisso per viam tigillo, capita adoperto, velut sub jugum misit juvenem  18 ». Valère fait allusion à ce « sacrifice » (v. 1520) en le refusant : « Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents, / D’une main parricide acceptent de l’encens ? » (v. 1521-1522). Son plaidoyer (V, 2) rappelle l’optique des Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio où Machiavel met en garde contre les « suites » d’un exploit glorieux dégénérant en un acte barbare dès qu’un vainqueur s’arroge le droit de vie et de mort 19 . Aussi exige-t-il du roi Tulle-de punir le jeune Horace-: Arrêtez sa fureur et sauvez de ses mains, Si vous voulez régner, le reste de Romains, Il y va de la perte, ou du salut du reste (v. 1489-1491). Dans sa réponse, le roi, au lieu de mentionner une stratégie destinée à assurer son pouvoir politique, contredit Valère exigeant qu’Horace « triomphe en vainqueur […] périsse en coupable » (v. 1487). Il concède l’énormité du meurtre mais il souligne en même temps la dépendance de son sceptre de la force du jeune héros-: Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, Vient de la même épée et part du même bras Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 90 Volker Kapp neilles theatrum gloriae. Paradoxien der Ehre und tragische Kasuistik (Le Cid - Horace - Cinna) », dans : Joachim Küpper - Friedrich Wolfzettel (éd.), Diskurse des Barock. Dezentrierte und rezentrierte Welt-? -», München, Fink, 2000, p. 491-552. 16 « […] einem auf Machiavellis Machtlogik zurückgehenden Begriff des Politischen » (Reidenbach, ibid., p.-206) 17 « In dieser Gemengelage bezieht Corneilles Horace Stellung : politisch, indem er für Richelieu Partei ergreift, historiographisch, indem er die Herrscherfigur noch da überhöht, wo die Staatsräson den gesetzwidrigen Akt ungesühnt lässt, staatsimagologisch, indem sich seine Figuren innerhalb bzw. zu einer Ökonomie der gloire verhalten-» (ibid. p. 204). 18 Couton, éd. cit., p. 838. 19 «-Perché se a un cittadino che abbia fatto qualche egregia opera per la città, si aggiugne, oltre alla riputazione che quella cosa gli arreca, audacia e confidenza di poter sanza temere pena fare qualche opera non buona, diventerà in brieve tempo tanto insolente che si risolverà ogni città-» (Niccolò Machiavelli, Opere, a cura di Mario Bonfantini, Milano - Napoli, Ricciardi, 1954, p. 150 ; cf. Reidenbach, op. cit., p. 235). Machiavel commence sa réflexion sur les Horatiens et les Curiaciens au chapitre 22. 20 « La religione antica […] non beatificava se non uomini pieni di mondana gloria, come erano capitani di eserciti e principi di republiche. La nostra religione ha glorificato più gli uomini umili e contemplativi che gli attivi-» (Machiavelli, Opere, p. 227). 21 « Die ganz und gar säkulare Beharrlichkeit, mit der Tulle seinen Feldzug […] führt, belegt, inwiefern die […] sakralen Beschreibungskonventionen politischer Identität von einem machtpolitischen Kalkül getragen sind, das Machiavelli zum Ideengeber hat. » (Reidenbach, ibid., p.-224). 22 « […] non ti puoi mantenere amici quelli che vi ti hanno messo, per non li potere satisfare in quel modo che si erano presupposto […] » (Machiavelli, Opere, p. 6 ; cf. Reidenbach, ibid. p. 247). 23 «-Das letzte Wort hat die Staatsräson-», (Ibid., p. 244). 24 « […] diese Forderung Tulles an seinen kühnsten Streiter bedeutet fortan nicht nur, den archaischen Tugendbegriff des Hochadels zu verabschieden […] und die Clans [werden] langfristig in der Masse königstreuer Untertanen aufgehen » (Reidenbach, ibid., p. 247-248). 25 « Die magnanimité charakterisiert Corneille demnach als Blendwort […] und setzt den Begriff der Großgesindheit als kritischen Term ein-» (Reidenbach, ibid., p. 236). 26 Marc Fumaroli, « L’héroïsme cornélien et l’éthique de la magnanimité », dans : Fumaroli, Héros et orateurs. Rhétorique et dramaturgie cornéliennes, Genève, Droz, 1990, p. 323-349. Qui me fait aujourd’hui maître de deux États. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie-: Sans lui, j’obéirais où je donne la loi Et je serais Sujet où je suis deux fois Roi (v. 1740-1746). Selon le roi, Horace mérite d’être gracié parce qu’il a rendu des services extraordinaires à l’État. Cette justification est expliquée par Reidenbach à la lumière des Discorsi  20 de Machiavel attaquant la religion chrétienne qui condamne l’orgueil. Selon ce critique, la décision du roi Tulle d’absoudre le jeune Horace de son acte criminel provient d’un calcul politique 21 puisque le deuxième chapitre du Principe déclare qu’un nouveau souverain ne peut pas rester l’ami de ceux auxquels il doit son pouvoir 22 . En se conformant au programme de la « raison d’État 23 », le roi Tulle lui semble n’exiger de son guerrier le plus intrépide pas seulement un « refus du concept archaïque de l’élite aristocratique » mais de se défaire du « préjugé des aristocrates » qui voudraient être supérieurs aux fonctionnaires bourgeois du roi. Selon Reidenbach, c’est un symptôme d’un « mouvement de socialisation » dans laquelle les « aspirations héroïques » d’un aristocrate sont submergées à la longue dans « la masse des sujets fidèles au roi 24 ». Il prétend même que Corneille caractérise « la magnanimité comme une illusion » et qu’il utilise cette notion comme un « terme critique 25 ». Dans une note, il renvoie à un article de Marc Fumaroli sur l’éthique de la magnanimité 26 , Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 91 27 «-La tragédie de la cité terrestre dans Horace-» op. cit., p. 180. 28 Corneille, Œuvres complètes, éd. cit., p. 1540-1542. 29 Corneille, Œuvres complètes, éd. cit., p. 843. auquel nous reviendrons. Il ignore toutefois l’article mentionné de Fumaroli « La tragédie de la cité terrestre dans Horace-». Dans ce dernier article, Fumaroli reconnaît que Valère en tant qu’amant de Camille défend « le point de vue soutenu par Machiavel dans les Discorsi », mais il souligne que « ce point de vue est attribué par Corneille à un homme dont le jugement est troublé par la passion qu’il éprouvait pour Camille, et qui représente bien l’aveuglement du peuple incapable de comprendre les secrets de la raison d’État 27 ». Le dramaturge consacre à ce personnage des explications détaillées sans avouer ses dettes aux Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse que Georges Couton a prouvées 28 . La liste des acteurs qualifie Valère de « Chevalier Romain » et d’« Amoureux de Camille » et l’« Examen » d’Horace le défend contre ceux qui accusent le poète de n’avoir pas « fait voir assez de passion pour Camille ». D’après lui, Valère « ne pouvait se montrer de bonne grâce à sa Maîtresse dans le jour qui la rejoignait à un Amant aimé ». Il esquisse rapidement les démarches du personnage et termine par une remarque qui mérite d’être analysé-: [Si le personnage] ne prend pas le procédé de France, il faut considérer qu’il est Romain, et dans Rome, où il n’aurait pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime d’État, et que j’en aurais fait un de Théâtre, si j’avais habillé un Romain à la Française 29 . Le poète insiste donc sur la divergence entre Rome et la France qui est essentielle à son drame. Comme dans Tite-Live, le héros est une exception à la règle, aussi le roi Tulle soulignera-t-il les « dons que le Ciel fait à peu de personnes » (v. 1752). Horace est plus clairvoyant que le « Peuple » qui reste attaché à « l’écorce » sans pouvoir saisir les nœuds du problème. Il caractérise Valère comme « Amant de la sœur » (v. 1548) et reconnaît que lui demande la mort d’Horace, qui la désire « comme lui » (v. 1550), à la différence pourtant, que c’est « Lui pour flétrir ma gloire et moi pour la sauver » (v. 1554). Le personnage du drame veut sauver sa gloire en acceptant de la préserver par sa mort. La gloire lui importe, mais il ne prétend pas l’acquérir par la mise en scène de son héroïsme mais en la soumettant aux idéaux de la Cité. Elle résulte du service même au prix d’un sacrifice. Corneille lui attribue donc une conviction qui contredit la lecture de Tite-Live par Machiavel. Plus tard, le roi reconnaît toutefois que la conquête d’un empire peut impliquer des données qui ne font pas honneur à la gloire de Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 92 Volker Kapp 30 Éd. cit., p. 840. 31 Éd. cit., p. 841. 32 Éd. cit., p. 844. Rome. L’histoire de cette ville et du règne romain importe donc plus dans Horace que la doctrine politique de Machiavel. L’idée de romanité dans Horace On est plus fidèle à l’optique de Corneille si on attribue à la négation du plaidoyer de Valère une intention de réfuter le point de vue de Machiavel sans le nommer. L’héroïsme et l’acte de gracier le jeune Horace sont soumis à l’idéal de la romanité que le poète met au premier plan du drame par l’enjeu qu’il impose au protagoniste, à sa famille ainsi qu’au roi. La critique littéraire discute ce thème à juste raison par rapport au jeune Horace. Cependant le drame du protagoniste ne se manifeste pas uniquement dans son propre dilemme mais aussi que dans celui de sa sœur Camille provenant d’un l’épisode raconté par Tite-Live. On ne doit pas sous-estimer celui de sa femme Sabine, personnage ajouté par le dramaturge à l’épisode raconté par Tite-Live. Dans l’« Examen », Corneille qualifie d’« imperfection » le fait que Camille ne tient que le second rang dans les trois premiers Actes, et y laisse le premier à Sabine 30 », mais il met en valeur que son personnage est «-assez heureusement inventé, et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport à l’Histoire, qui marque assez d’amitié entre les deux familles, pour avoir pu faire cette double alliance 31 ». Le drame commence par un dialogue de Sabine avec Julie, qualifiée de «-Dame Romaine, Confidente de Sabine, et de Camille ». Julie, personnage secondaire, qui joue un rôle d’adjuvante sans prestige personnel, s’entretient avec Camille dans la deuxième et la troisième scène où Curiace intervient. Le premier acte expose donc le nœud dramatique en attribuant aux deux femmes une fonction importante. Le lien affectif de Sabine, qualifiée de « Femme d’Horace, et sœur de Curiace », est à l’opposé de celui de Camille, « Amante de Curiace, et sœur d’Horace 32 -». Originaire de la ville d’Albe, elle n’est « Romaine » (v. 25) que grâce à son époux Horace dont l’alliance lui procure ce « titre », mais elle refuse d’ignorer en quel lieu elle est née. Aussi se trouve-t-elle dans un conflit déchirant dès l’annonce du duel-: Albe, où j’ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour, Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire, autant que notre perte (v. 29-32). Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 93 Dans ce dilemme de Sabine, Corneille exploite un autre épisode décrit par Tite- Live : l’enlèvement des Sabines (I, 13), mais cette allusion à l’Histoire romaine est plutôt discrète. Tite-Live rapporte que les femmes sabines, enlevées par les Romains, se précipitent plus tard, lors de l’affrontement entre les adversaires, en hurlant au milieu des combattants romains et sabins. Corneille comprime les deux épisodes sans se tenir véritablement à sa source. Aussi faut-il vérifier comment il exploite Tite-Live et rechercher s’il s’inspire d’une autre source. L’éco le plus direct de Tite-Live est perceptible là où Horace demande à son père de retenir les deux femmes, Sabine et Camille, pour les empêcher de troubler le combat : « Leur amour importun viendrait avec éclat / Par des cris et des pleurs troubler notre combat » (v. 697-698). En effet, Sabine dit plus tard à Julie : Et ne savez-vous point que de cette maison Pour Camille et pour moi l’on fait une prison, Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes (v. 773-775). Le propos d’Horace, inspiré par l’épisode raconté par Tite-Live, est confirmé par Sabine, mais Corneille modifie l’épisode en développant le motif des larmes. Il attri‐ bue aux deux femmes le même comportement, qu’il motive toutefois différemment. Chacune ressent la nécessité d’une fidélité vis-à-vis de ce qui lui importe, mais Sabine cherche à réconcilier ses origines et son affectivité, tandis que Camille refuse de subordonner son affectivité à son lien familial et à son appartenance à Rome. Le monologue de Sabine qui ouvre le troisième acte, révèle son état d’âme ne sachant « quel parti prendre en un sort si contraire » (v. 715). Elle se demande « par quels bras, et non pour quelle cause » (v. 752) la victoire sera obtenue et elle sait qu’on « ne peut triompher par la mort des [s]iens » (v. 758). Julie communique alors la nouvelle à savoir que le roi Tulle impressionné par ceux qui se révoltent contre « un combat si barbare » (v. 791), a décidé de consulter les « grands Dieux » (v. 815). Ainsi le drame des deux femmes dépasse la passion personnelle en rattachant le plan politique à une dimension métaphysique par la consultation de l’oracle. La réaction des deux femmes diffère de nouveau. Camille s’entretenant avec Julie sur l’explication d’un oracle comme promesse d’une éventuelle solution au conflit politique, est sceptique-: Un Oracle jamais ne se laisse comprendre, On l’entend d’autant moins que plus on croit l’entendre (v. 851-852). Par contre Sabine ose encore espérer parce qu’elle est convaincue-: Quand la faveur du Ciel ouvre à demi ses bras, Qui ne s’en promet rien ne le mérite pas (v. 857-858). Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 94 Volker Kapp En revanche, Camille reste réticente-: Le Ciel agit sans nous en ces événements, Et ne les règle point dessus nos sentiments (v. 861-862). Tandis qu’elle n’espère rien, Sabine est plus disponible et blâme les déplaisirs de Camille en lui décrivant ses craintes causées par l’attente des suites des armes fatales. Cette opposition se reflète dans l’évaluation de leurs liens aux combattants. Sabine souligne que le mariage liant les époux n’efface pas la nature de l’amour entre frères et sœurs tandis que pour Camille l’amour d’un homme ne peut plus être banni « quand il s’est rendu maître » (v. 920). Les deux femmes annoncent ainsi la suite néfaste de l’action et le rôle que l’idée de romanité y joue. Cela devient particulièrement clair au moment où le vieil Horace apporte aux deux femmes la nouvelle que leurs «-frères sont aux mains, les Dieux ainsi l’ordonnent » (v. 931). Sabine recourt à l’image du genre féminin contraire à celui du masculin : « Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes » (v. 948). Corneille l’a façonné selon le cliché répandu de la femme qui cultive ses sentiments en faisant valoir l’impact de son origine de la ville d’Albe et les sympathies nées des liens familiaux. Le vieil Horace ni le roi Tulle ne déprécient ces sentiments féminins, mais le poète se montre partisan de l’idée du théâtre français du XVII e siècle selon laquelle la femme peut surmonter les faiblesses de son sexe et accéder à un héroïsme réservé par le théâtre antique au seul genre masculin. Reconnaissant la validité de ce cliché des larmes des femmes, le vieil Horace passe de l’argument du genre à celui de la politique. Selon lui, « l’amitié n’est pas du même rang, / Et n’a point les effets de l’amour ni du sang » (v. 957-958). Il aurait préféré voir « triompher les Horaces, / Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces » (v. 975-976), mais les Dieux en ont autrement disposé. Il invite alors les deux femmes à soulager leurs peines en songeant « toutes deux que vous êtes Romaines » (v. 964). L’idée de la romanité est alors mise au-dessus de l’idéal familial, surtout quand il entonne un hymne à la Ville qui se termine par un renvoi à Énée auquel « Les Dieux […] ont promis cette gloire (v. 991). C’est un hommage littéraire à Virgile qui est légitimé par l’action située dans la Rome antique mais qui acquiert toute sa signification par le contexte littéraire du XVII e siècle français Cette préférence s’inscrit dans le contexte du monde littéraire. Marc Fumaroli renvoie à la dissertation De la conversation des Romains de Guez de Balzac dont le panégyrique de Rome évoque sous le voile de l’éloge historique « un Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 95 33 L’Age de l’éloquence. Rhétorique et ‘res literaria’ de la Renaissance au seuil de l’époque classique, Genève, Droz, 1980, p. 659. 34 Roger Zuber dans : Jean-Louis Guez de Balzac, Œuvres diverses (1644), édition établie et commentée par Roger Zuber, Paris, Champion, 1995, p. 70. 35 Œuvres diverses (1644), op. cit., p. 224. 36 Ibid., p. 218. 37 Ibid., p. 225. 38 Cf. Jean Jehasse, « Guez de Balzac et Corneille face au mythe romain », dans : (Niderst éd.), Pierre Corneille op. cit., p. 247-263, surtout p. 254-255. 39 Antoine Soare, « Les Querelles du Cid et d’Horace continuent », dans : Présence de Corneille. Œuvres & Critiques (XXX, 2005), p. 52. idéal d’atticisme en marge de l’académisme officiel 33 ». Balzac poursuit le but « d’assimiler l’aristocratie française à l’aristocratie romaine 34 » et il prolonge sa réflexion dans le Discours de la gloire dédié à la marquise de Rambouillet. Envisageant la première Décade de Tite-Live, Balzac affirme qu’il n’y avait rien « d’assez grand au monde, pour être le prix des services rendus à la patrie […] ; elle se contentait de les honorer […et] elle leur demeurait obligée 35 ». Roger Zuber note que Balzac « refuse de tenir pour incompatibles la gloire et l’humilité 36 » étant donné que ce Discours finit par une paraphrase du Magnificat glorifiant « la plus parfaite des choses créées, la très sainte Mère de notre Sauveur, [qui] n’a point dissimulé la joie qu’elle sentait dans son âme, de voir qu’à l’avenir toutes les générations la devaient appeler bienheureuse 37 ». L’idée de la romanité acquiert ainsi une dimension religieuse. Comme Corneille fréquentait le salon de la marquise de Rambouillet, le Discours de Balzac ne pouvait lui rester indifférent, ni l’idéal de civilité que ce salon propageait 38 . Le dramaturge dépasse la vision de la romanité de Balzac en la situant dans l’optique de l’annexion d’Albe par Rome. Au lieu de se référer « à la version adoucie que Tite-Live mentionne aussi », Corneille attribue au roi d’ajouter « foi à ‘la tradition la plus répandue’ […] de la mort de Rémus que relate Tite-Live (I, VII) 39 ». Le roi Tulle évoque un événement qui a marqué l’histoire de Rome, « le premier parricide » (v. 1532). Il situe ainsi Horace dans la lignée des fondateurs de Rome en réfutant-Valère exigeant son exécution-: […] que Rome dissimule Ce que dès sa naissance elle vit en Romule-; Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu’elle a bien souffert en son premier auteur (v. 1755-1758). En établissant un parallèle entre l’assassinat de Camille et de Rémus le roi s’autorise de la destinée de Romulus afin de justifier sa décision d’épargner Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 96 Volker Kapp 40 « La tragédie de la cité terrestre », op. cit., p. 161. Il cite le jugement d’Augustin : « Humanior huius unius feminae quam universi populi Romani mihi fuisse videtur affectus » (Sancti Avrelii Avgvstini episcopi, De civitate dei, Bernardvs Dombart et Alfonsvs Kalb (éd.), Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft 1981, vol. I, p. 113). 41 Fumaroli, «-La tragédie de la cité terrestre-», op. cit., p. 162. 42 « Illa quem virum iam fide media retinebat, aut forte etiam ipsum fratrem dolens, qui eum occiderat cui sororem promiserat, puto quod non culpabiliter fleverit » (Sancti Avrelii Avgvstini episcopi, De civitate dei, op. cit., p-113). Horace. Cette donnée, qui ne se trouve pas littéralement dans Tite-Live, importe beaucoup dans la tragédie. Corneille a inventé le personnage de Sabine sans nommer sa source : La Cité de Dieu de saint Augustin. Il passe sous silence ses dettes vis-à-vis de Denys d’Halicarnasse ainsi que celles vis-à-vis du Père de l’Église, que Marc Fumaroli a révélées. Ces emprunts se manifestent à plusieurs niveaux, par exemple dans le personnage de Camille. En examinant les faits que les historiens romains « avaient rapportés véridiquement », le Père de l’Église regrette que la gloire soit « payée par tant de sang et de crimes ». Il exprime sa sympathie pour Camille, dont le deuil révèle « une tare secrète, dissimulée dans les fondations mêmes de la ville 40 ». Au premier acte, Camille souligne qu’elle garde « à Curiace une amitié trop pure / Pour souffrir plus longtemps qu’on [l’] estime parjure » (v.167-168). Son frère obtient de leur père d’accepter son alliance avec Curiace, mais « [u]nissant nos maisons, [ce jour] désunit nos Rois » (v. 174). Une situation désastreuse se produit immédiatement parce qu’un même instant « Nous ôta tout, sitôt qu’il nous eut tout promis, / Et, nous faisant Amants, il nous fît ennemis » (v. 177-178). Un devin lui prédit la paix entre Albe et Rome et, pendant un moment, Camille confond son amant Curiace avec Valère, mais « La nuit a dissipé des erreurs si charmantes » (v. 215) et des songes lui ôtent ses illusions. On peut se hasarder à l’hypothèse que ces vers s’inspirent de La Cité de Dieu ; mais, tout en restant fidèle au récit de Tite-Live, Corneille ne se distancie pas du Père de l’Eglise en élucidant le drame psychique de Camille. En introduisant le personnage de Sabine dans sa tragédie il s’approprie la contamination augustinienne de l’épisode d’Horace avec celle de l’enlèvement des Sabines. Il faut noter en plus qu’Augustin évoque également dans le même chapitre l’Enéide de Virgile qui l’autorise à transformer un élément inquiétant chez Tite-Live en accusation, l’assassinat de Rémus par Romulus, qui préfigure «-le sacrifice qu’Horace fait de Curiace 41 -» et son geste cruel de tuer sa sœur. Le meurtre de Rémus est attribué par saint Augustin à la « libido dominandi » des Romains dont il explicite le vice en insistant sur les mérites de Camille 42 . Mais on peut souligner avec Fumaroli que comme « Camille semble avoir lu le livre III de La Cité de Dieu », le vieil Horace semble avoir lu « le chant VI de Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 97 43 Fumaroli, « La tragédie de la cité terrestre », op. cit., p. 172. « Curiace, chez Corneille, comme l’Énée des six premiers chants, ne se résout à l’action que par devoir envers les siens. Mais au cœur de ce devoir, il y a la nostalgie de ce qui fut […] ils portent en eux la mémoire d’une ancienne défaite-: la chute de Troie-» (ibid., p.-173). 44 Le Théâtre français de l‘âge classique, Paris, Champion, vol. II, 2010, p. 261. 45 Les réflexions sur la poétique et sur les ouvrages des poètes anciens et modernes (1684). Édition critique et présentation par Pascale Thouvenin, Paris, Champion classiques, 2011, p. 541. l’Énéide » qui prophétise la grandeur romaine 43 . L’art de Corneille consiste à évaluer aussi bien la conviction de Camille que celle de ses adversaires. Pour comprendre cet enjeu, il faut situer sa vision de l’héroïsme à l’intérieur du débat littéraire de l’époque. La vision de l’héroïsme dans Horace Pour évaluer l’importance de l’héroïsme et de son impact sur l’idée de romanité, il faut considérer que le public, influencé par l’essor du roman galant et le débat sur la préciosité, attend du monde théâtral de modifier les héros selon les préoccupations du beau monde. Charles Mazouer constate à juste titre-: Ce sont les salons qui donnent maintenant le ton, où règne la préciosité féminine, et ce qui plaît aux dames, ce sont les aventures romanesques et les questions d’amour. Comme la tragi-comédie, la tragédie va devenir romanesque et mettre au premier plan ses thématiques de l’amour tendre 44 . René Rapin se montre réticent vis-à-vis de la dramaturgie basée sur cette idée, mais il soutient toutefois que la galanterie est plus conforme aux mœurs des Français-: [Nos] poètes ont cru ne pouvoir plaire sur le théâtre que par des sentiments doux et tendres, en quoi ils ont peut-être eu quelque sorte de raison. Car, en effet, les passions qu’on représente deviennent fades et de nul goût si elles ne sont fondées sur des sentiments conformes à ceux du spectateur 45 . Le Père jésuite pense plus à la production théâtrale de Racine qu’à celle de Corneille, mais il décrit ce qui se manifeste dans la dramaturgie française du XVII e siècle et qui caractérise aussi le concept de l’héroïsme dans Horace. En élaborant Horace, Corneille répond à l’évolution de la dramaturgie chez ses concurrents en adoptant une attitude contraire à L’Amour tyrannique, créé en 1638, de son concurrent Georges de Scudéry. Il ne pouvait faire abstraction de cette pièce, accueillie par un public enthousiaste et admirée par Richelieu aussi bien que par l’élite littéraire de Paris. Charles Sorel attribue à Scudéry « une belle Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 98 Volker Kapp 46 La Bibliothèque française (1667), éd. Filippo d’Angelo et autres, Paris, Champion, 2015, p. 206. 47 «-L’Amour tyrannique : défense et illustration de la tragédie ? », dans Papers on French Seventeenth Century Literature 91 (2019), p. 351. 48 Liebestragödie. Genealogie einer französischen Gattung des 17. Jahrhunderts, Paderborn, Brill Fink, 2024, p. 178-195. 49 Théâtre du XVII e siècle II. Textes choisis, établis, présentés et annotés par Jacques Scherer et Jacques Truchet, Paris, Pléiade, 1986, p. 537. & noble émulation, […] il sçavoit comment il falloit faire les ouvrages capables d’égaler les plus relevez 46 ». Beaucoup de critiques ont lu L’Amour tyrannique en tant que suite de la Querelle du Cid tandis que Bénédicte Louvat soutient que cette pièce «peut difficilement être réduite à une machine de guerre contre Le Cid  47 ». Par contre, Hendrik Schlieper n’évoque pas seulement les liens étroits entre Le Cid et L’Amour tyrannique mais également entre ce drame de Scudéry et Horace  48 . Chez Scudéry, le personnage du roi Tiridate est dominé par l’amour dont la tyrannie est associée à la raison d’État. Chez Corneille, Tulle n’est pas amoureux et nous avons vu que la raison d’État n’inspire pas forcément sa décision de gracier Horace. Malheureusement, Corneille ne met pas en évidence son rapport à son concurrent Georges de Scudéry, mais on comprend bien pourquoi il préfère s’abstenir d’un tel éclaircissement. Plus tard, dans sa préface « Au lecteur » de Sophonisbe, il explicitera les éléments qui distinguent sa tragédie de La Sophonisbe de Mairet. Scudéry attribue à Tiridate des actes violents justifiés selon lui par la « raison d’État-»-: Ceux qui tiennent un rang de puissance infinie Sont instruits seulement par un divin génie, Qui fait toujours céder au cœur d’un Potentat Cette raison commune à la raison d’État (v. 153-156) 49 . Bien que marié à Ormène, Tiridate désire Polyxène, sa belle-sœur, qu’il espère obtenir en faisant la guerre à son beau-père Orosmane. Il justifie son crime en déclarant sans honte-: Les Rois sont au-dessus des crimes, Toutes choses sont légitimes Pour les Princes, qui peuvent tout (v. 1087-1089). Selon cet aveu, son action de conquérant est causée par son désir amoureux qu’il associe à la raison d’État, idée qui reste cependant en marge du nœud dramatique. Puisque Scudéry s’inspire surtout de l’idée, chère aux contempo‐ Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 99 50 Passions tragiques et règles classiques. Essai sur la tragédie française, Paris, PUF, 2003, p. 73. 51 La Poétique, éd. Jean-Marc Civardi, Paris, Champion, 2014, p. 218. 52 Ibid., p. 172. 53 Emmanuelle Hénin, « Le plaisir des larmes, ou l’invention d’une catharsis galante », Littératures classiques 62 (2007), p. 243. 54 Liebestragödie, op. cit., p. 178-195. 55 Voir sur ce concept Gilles Revaz, « Peut-on parler de tragédie ‘galante’ (1656-1667) », XVII e siècle 216 (juillet-septembre 2002), p. 469-484. 56 La Poétique, p. 257. rains, d’un amour tyrannique, sa pièce se termine par un renversement de la situation, quand Tiridate est forcé par ses adversaires à redevenir raisonnable. En répondant à ce drame à succès dans Horace, Corneille propose un modèle différent de tragédie qui synthétise toutefois les derniers théorèmes de la dramaturgie, surtout du Discours de la tragédie de Sarasin, publié en 1639 dans la version imprimée de L’Amour tyrannique, et de La Poétique (1639) de La Mesnardière. Georges Forestier souligne que La Poétique de La Mesnardière « remplissait le vide laissé par le renoncement de l’Académie française à composer cette poétique dont l’élaboration lui avait été initialement assignée et dont l’esquisse figurait dans ce court Discours de la poésie représentative que Chapelain avait présenté en 1635 devant ses collègues de l’Académie 50 ». D’après La Mesnardière, « les passions violentes et naïvement exprimées passent d’une âme à l’autre 51 -» et « puisque nous éprouvons que la commisération est infiniment plus douce », il conseille au poète « d’introduire rarement ces criminels détestables 52 ». Ce concept de commisération identifie la piété aristotélicienne « à la charité » et en fait une «-catharsis chrétienne 53 -». Hendrik Schlieper analysant La Mesnardière dans l’optique d’une critique littéraire des études de genre 54 en tant que poétique ‘galante’ 55 , identifie sa typologie du masculin et du féminin-en citant la remarque suivante-: […] les hommes seront solides, rudes, hardis, généreux, chagrins, résolus, avares, prudents, ambitieux, tranquilles, fidèles et laborieux. Les femmes sont dissimulées, douces, faibles, délicates, modestes, pudiques, courtoises, sublimes en leurs pensées, soudaines en leurs désirs, violentes dans leurs passions, soupçonneuses dans leurs joies, jalouses jusqu’à la fureur, passionnées pour leur beauté, amoureuses dans leurs visions, des louanges, et de la gloire, orgueilleuses dans leur empire, susceptibles d’impressions, désireuses de nouveautés, impérieuses et volages 56 . Schlieper note ensuite que les quatre personnages primordiaux d’Horace corres‐ pondent à l’exigence de La Mesnardière d’être « conjoints par les nœuds de Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 100 Volker Kapp 57 Ibid., p. 179. 58 Liebestragödie, op. cit., p.-201. 59 Liebestragödie, op. cit., p.-219. la parenté, de l’amitié, ou de l’amour 57 » : « ‘mari’ (Horace), ‘femme’ (Sabine), ‘beau-frère’ (Horace, Curiace), ‘belle-sœur’ (Sabine, Camille), ‘frère’ (Horace, Curiace), ‘sœur’ (Sabine, Camille), ‘amant’ (Curiace), ‘amante’ (Camille) 58 ». Mais Corneille s’oppose à Scudéry en préférant dans le dernier acte d’Horace la vérité historique à la « vraisemblance morale du cliché féminin 59 ». L’analyse pertinente de Schlieper met en évidence comment Corneille satisfait l’intérêt de la critique littéraire s’occupant du conflit entre héroïsme masculin et sacrifice féminin et qu’il répond ainsi à une manière de penser bien en vogue dans le grand monde. Mais le dramaturge décline ce conflit en cherchant une vision de l’héroïsme romain qui dépasse celle prévue par La Cité de Dieu de saint Augustin et de Machiavel. L’affrontement entre Camille ou Sabine et Horace au troisième acte et le dénouement du drame au cinquième acte impliquent des éléments de l’histoire des idées qui lui étaient probablement plus familiers qu’à nous autres critiques du XXI e siècle. Commençons par les affinités du portrait de Rome tracé par Camille et La Cité de Dieu. Horace récuse les « pleurs » de Camille en soutenant que le sang des deux frères est compensé par la victoire de Rome. Elle promet d’oublier « leur mort que vous avez vengée » (v. 1264) et demande « qui me vengera de celle d’un Amant ? » (v. 1266) Son frère lui reproche alors son « insupportable audace » d’aspirer de son « ardeur criminelle à la vengeance » et commande d’étouffer ses « flammes » (v. 1268-1275). Elle le nomme alors « barbare » (v. 1278), qualification qui pourrait désigner également l’héroïsme romain puisqu’elle l’insulte en disant-: Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes, Qui veux que dans sa mort je trouve encore des charmes, Et que jusques au Ciel élevant tes exploits Moi-même je le tue une seconde fois-! (v. 1287-1290) Horace riposte qu’il n’est pas « insensible à l’outrage » mais, en partisan inviolable de la grandeur romaine, il commande-: Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d’un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome (v. 1298-1300). Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 101 60 III, 14, 18-; cf. « La tragédie de la cité terrestre », op. cit., p.-178. 61 Ibid., p.-179. Camille riposte alors par une imprécation contre Rome, « l’unique objet de [s]on ressentiment » (v. 1301). Son énumération de méfaits passe du donné personnel, l’immolation de son Amant,-à l’imprécation du rôle historique de la ville-: Rome, qui t’a vu naître et que ton cœur adore-! Rome, enfin que je haïs parce qu’elle t’honore-! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés-! (v. 1303-1306) Elle évoque ensuite ce qu’on pourrait identifier à l’invasion des barbares (v. 1308-1310) : « Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles » (v, 1311), expression cryptique de la guerre civile ; puis elle évoque « un déluge de feux » (v. 1314), énumération que Marc Fumaroli rapporte au livre III de La Cité de Dieu en caractérisant Camille en tant qu’incarnation de « la part de souffrance que Rome, à l’intérieur d’elle-même, commence à subir en expiation de sa puissance 60 ». Mais Corneille dépasse le point de vue du Père de l’Église en s’employant à « susciter chez le spectateur autant de sympathie et de compréhension intime 61 » pour Horace que pour Camille. Aussi s’efforce-t-il de mettre en évidence la part du sacrifice dans l’héroïsme masculin d’Horace en le situant entre les deux options d’héroïsme féminin de Camille et de Sabine et les convictions du vieil Horace et du roi Tulle. Les deux femmes rendent leur souffrance manifeste : Sabine est déchirée par les dangers menaçant Albe, victime de l’essor de l’ascension de la puissance de Rome, Camille d’un autre côté par les risques menaçant la vie de son fiancé et de sa mort nécessitée par l’essor de la puissance de Rome. Horace affirme que son rôle de héros est exigé par les nécessités politiques et qu’il doit soumettre son affectivité personnelle à son devoir civique. C’est pour cette raison que Valère rapporte sa déclaration prononcée au moment de tuer le fiancé de sa sœur-: «-J’en viens d’immoler deux aux Mânes de mes frères, Rome aura le dernier de mes trois adversaires, C’est à ses intérêts que je vais l’immoler-» (v. 1131-1134). Le dramaturge fait transmettre ces paroles solennelles par Valère afin de préser‐ ver le héros de tout soupçon d’ambition personnelle. Il attribue à la mort de Curiace le statut d’un sacrifice immolé à la grandeur de Rome. Affrontant sa sœur Camille il retrouve dans son deuil du fiancé et dans ses imprécations contre Rome motivées par son «-cœur-» (v. 1272) d’« Amante offensée-» (v. 1284) une attitude Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 102 Volker Kapp 62 Liliane Picciola, Corneille et la dramaturgie espagnole, Tübingen, Narr, 2002, p. 306. qui le révolte. Horace reconnaît que l’attitude de Camille est humainement bien compréhensible, comme il le confirme par sa question : « Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage-» (v. 1296). Mais l’intérêt de la Ville lui dicte de réagir contre sa sœur au nom de la nécessité politique d’affermir Rome. Il la tue et explique son meurtre en le qualifiant-de «-châtiment-» d’une personne qui «-ose pleurer un ennemi romain » (v. 1322). Corneille respecte le message de saint Augustin en faisant comprendre la motivation de Camille, mais il se distingue de lui en s’employant à comprendre la motivation d’Horace. Pour y parvenir, il doit inventer un débat susceptible de mettre en évidence la nature de l’héroïsme d’Horace et de son rôle à l’intérieur des idéaux politiques de Rome. C’est surtout le personnage du vieil Horace et du roi Tulle qui assument cette fonction. À la fin du deuxième acte, le vieil Horace fait appel à l’héroïsme masculin en exhortant les jeunes à ne pas perdre leur temps avec les pleurs des femmes, parce que « leurs plaintes » leur feraient partager « leur foiblesse » (v. 684). Le conflit entre les villes d’Albe et de Rome est centré sur le duel entre les six combattants provenant de deux familles liés par le mariage de Sabine avec Horace et l’amour de son frère Curiace pour Camille, sœur d’Horace, afin de rendre concrètes les implications de la romanité pour les combattants des deux villes. Corneille exploite un élément du récit de Tite-Live pour mettre en évidence cet enjeu, la nouvelle de la fuite prétendue d’Horace face à l’attaque des trois Curiaces qui ont tué ses deux frères. Julie transmet cet événement du combat mal compris en disant au vieil Horace : « Rome est Sujette d’Albe, et vos fils sont défaits, / Des trois les deux sont morts, et son époux (= Horace, époux de Sabine) seul vous reste » (v. 954-955). Il la contredit en répondant : « Rome n’est point Sujette, ou mon fils est sans vie ; / Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir. » (v. 1000-1001). La « gloire » de la mort de ses deux fils se définit par le fait « Qu’ils ont vu Rome libre autant qu’ils ont vécu » (v. 1012) tandis que la « fuite honteuse » d’Horace signifie « le déshonneur » et « l’opprobre éternel qu’il laisse-au nom d’Horace-» (v. 1018-1020). Lors du combat, il plaint les deux femmes mais souligne qu’il ne partage pas « la douleur qui tourmente / Sabine comme sœur, Camille comme Amante » (v. 959-960). Il peut considérer les Curiaces comme « nos ennemis » (v. 961) et imagine qu’il aurait vengé Rome si ses fils lui avaient refusé ses services. Il « passe d’une relative tendresse à une exaltation patriotique 62 » quand il dit à Sabine-: Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces, Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 103 63 Fumaroli, «-La tragédie de la cité terrestre-», op. cit., p. 183-184. 64 Fumaroli, «-L’héroïsme cornélien et l’éthique de la magnanimité-», op. cit., p. 338. Et de l’événement d’un combat plus humain Dépendrait maintenant l’honneur du nom romain (v. 975-978). Corneille ne laisse aucun doute sur le patriotisme du vieil Horace, qui rappelle aux deux femmes leur titre de Romaines. C’est un titre d’honneur explicité dans un panégyrique de la Ville-: Un si glorieux titre est un digne trésor. Un jour, un jour viendra que par toute la terre Rome se fera craindre à l’égal du Tonnerre, Et que, tout l’Univers tremblant dessous ses lois, Ce grand nom deviendra l’ambition des Rois (v. 986-990). Le dramaturge souligne qu’Horace « a renoncé au bonheur des affections naturelles, en acceptant l’honneur de se battre contre les Curiaces ; il a mis en jeu sa gloire en prenant sur lui la mort de Camille […] ; il renonce à la mort, qui pourtant offrirait à cette grande âme la seule chance de préserver sa gloire de tout affaiblissement 63 ». Son héroïsme est à l’opposé de celui prisé par Machiavel-: La superbe affichée par Horace est un masque de grandeur et d’efficacité que le héros romain, identifiant sa propre gloire à celle de Rome, met au service de l’idée romaine. Mais, sous ce masque, une intériorité se laisse entrevoir : il est au-dessus de son amour pour Sabine, mais il ne l’a pas étouffé-; il est au-dessus de son amitié pour Curiace, il ne l’a pas reniée : au contraire il tente de la transfigurer en une émulation héroïque conforme aux circonstances 64 . Le vieil Horace-confirme cette conviction quand il déclare-: C’est aux Rois, c’est aux Grands, c’est aux esprits bien faits À voir la vertu pleine en ses moindres effets (v. 1717-1718). Le roi Tulle exige de Sabine le même comportement héroïque-: Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse, Chassez de ce grand cœur ces marques de faiblesses, C’est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable sœur de ceux que vous pleurez (v. 1767-1779). L’acte de sécher ses pleurs l’érige en « véritable sœur de ceux » qu’elle pleure à juste titre. C’est ainsi qu’il la récupère pour l’idéal de la romanité. Une Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 104 Volker Kapp vision analogue de l’héroïsme justifie le jugement du roi Tulle disant au jeune Horace : « Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime » (v. 1760). Il honore même « les Mânes de Camille » en reconnaissant « Ce que peut souhaiter son esprit amoureux » (v. 1778) et veut « qu’un même jour témoin de leurs deux morts / En un même tombeau voie enfermer leurs corps » (v.1781-1782). C’est une grâce extraordinaire accordée selon les principes du paganisme de la Rome antique profitant de l’héroïsme d’un guerrier exemplaire. Nous pouvons conclure que Corneille élucide dans Horace la validité éthique de l’idéal politique par sa pénétration des sources anciennes et modernes dans le contexte politique de son époque et face à l’horizon d’attente de son public mondain. Il approfondit l’épisode rapporté par Tite-Live en le présentant en tant que sacrifice offert par l’héroïsme et en élucidant la fidélité totale du citoyen par une profondeur humaine. Œuvres & Critiques, L, 2 DOI 10.24053/ OeC-2025-0016 Le mythe romain dans Horace-: Corneille entre saint Augustin et Machiavel 105