Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
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Une brève rencontre ou l'amour plutôt que l'exode dans Le train de Georges Simenon
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Jean-Louis Dumortier
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1 Dès le début des années ’30, grâce aux Maigret, il est devenu une vedette littéraire et il a accru cette renommée en publiant, depuis 1934, une quarantaine de romans aux prestigieuses éditions Gallimard. Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon Jean-Louis Dumortier Université de Liège À Benoît Denis Introduction Le 10 mai 1940, les troupes du Reich envahissent la Hollande, la Belgique et le Luxembourg pour prendre à revers l’armée française massée derrière la ligne Maginot. Simenon, son épouse, Tigy, et le jeune Marc qu’elle a mis au monde un an auparavant, viennent alors d’emménager dans une maison récemment achetée à Nieul-sur- Mer, près de la Rochelle. Simenon vit en France, mais il est citoyen belge. Il se trouve donc concerné par l’ordre de mobilisation générale émanant des autorités de son pays. Il ne cherche pas à se faire exempter, se rend à Bruxelles pour être incorporé, obtient un rendez-vous avec un politicien très influent et se voit confier, tout soldat de deuxième classe qu’il est - mais il est Simenon ! 1 - la mission d’organiser l’accueil des milliers de réfugiés qui vont être dirigés vers des lieux qu’il connaît et où il a des relations. Le voilà donc, officieusement, haut-commissaire aux réfugiés à La Rochelle. De la mi-mai au 9 août, date à laquelle tous les réfugiés accueillis dans la préfecture de la Charente Maritime sont rentrées chez eux (Assouline, 403), il ne ménage ni son temps ni sa peine, il se donne sans réserve à la tâche qui lui a été confiée et s’en acquitte avec un dévouement quasi exemplaire. Quasi, parce qu’on doit le rappeler à l’ordre pour qu’il traite sans discrimination les diamantaires juifs qui ont quitté leurs ateliers d’Anvers (Ibid, 402). Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 2 Le mot apparaît pour la première fois en 1991, sous la plume de Serge Doubrovski, dans Le livre brisé. En tant que gestionnaire de l’exode, Simenon côtoie des réfugiés en détresse et ce sera, à peu de choses près - dont un déménagement pour mettre les siens à l’abri des bombardements et quelques tracasseries administratives -, le tout de son expérience de la Seconde Guerre mondiale. Il en tirera deux romans. L’un est Le clan des Ostendais, publié en 1946 ; l’autre est celui qu’il intitulera Le train et qui ne paraîtra, lui, qu’en 1961. Le train reste en gare Simenon entame la rédaction du Train le 18 mars ’61 et il l’achève le 25 (Denis, 1606). Il réalise alors, si l’on peut dire (cf. infra), un projet conçu une vingtaine d’années plus tôt. Dès 1940, en effet, il s’ouvre à son éditeur, Gaston Gallimard, de son intention d’écrire un « grand roman » qui s’appellerait La gare et dans lequel il raconterait «-toute la guerre vue d’un quai de gare, les trains, troupes, réfugiés - la ville - les civils.-». Et d’ajouter-: Une matière terrible et magnifique qui me fait un peu peur. Je voudrais attendre le recul du temps mais je n’arrive pas à penser à rien d’autre si bien que d’un jour à l’autre [sic], je céderai à une sorte de besoin. (Lettre du 26 juillet, citée par Denis, 1604) Il y raconterait, à vrai dire, ce qu’il n’a pas vécu lui-même, mais qu’il peut aisément imaginer à partir de ce qu’il a entendu dans la bouche de celles et de ceux que la déclaration de guerre a fait fuir, par peur des soldats allemands. C’est que « les Boches » avaient commis de terribles exactions en 14-18 et le souvenir en était toujours vif. Les fugitifs des pays envahis et du nord de la France ont donc tout abandonné, et bon nombre d’entre eux se sont précipités dans les gares avec l’espoir d’un train qui les emmènerait loin des zones de combat. Simenon n’écrit pas La gare en 1940, mais il compte alors en exploiter l’idée dans le chapitre final du roman-fleuve auquel Gide lui enjoint de s’atteler, un roman où, en brassant ses souvenirs, il embrasserait une époque allant des premières années du siècle au début de la Seconde Guerre mondiale. Ce roman, il le met en chantier à la fin de 1941, en transformant en autofiction (avant la lettre 2 ) une autobiographie entamée un an plus tôt et qui paraîtra en 1945 sous le titre Je me souviens. Mais, en 1943, il renonce à donner à son Pedigree l’ampleur qu’il avait prévue : le roman s’achève au moment où le protagoniste apprend l’armistice mettant fin à la Première Guerre mondiale. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 78 Jean-Louis Dumortier Simenon renonce parce que la réalisation de son ambitieuse entreprise n’est pas compatible avec le rituel d’écriture qu’il a établi pour ses romans brefs, parce qu’elle l’empêche de rester l’auteur prolifique qui s’impose à l’attention en publiant une demi-douzaine de romans par an, et, peut-être aussi - peut-être surtout ? - parce qu’il sait manquer de l’ampleur de vue et des capacités d’engagement politique qui conviendraient pour évoquer les décennies qui séparent les deux conflits mondiaux. Toutefois il ne perd pas de vue sa Gare. Sans doute parce que ses souvenirs de l’exode, qui ont décanté, sont demeurés prégnants. Vingt ans après son expérience de haut-commissaire aux réfugiés, il écrit, en date du 20 juillet ’60, dans le journal qu’il tient de 1960 à 1963 et qu’il publiera sept ans plus tard sous le titre Quand j’étais vieux-: Mai et juin de cette années-là (1940) ont été tragiques. L’invasion, la défaite, la débandade, la peur et sans doute aussi une certaine honte - pourquoi ? - les réfugiés sur les routes, les bombardements par avion, l’incertitude du lendemain. Or, ce qui me reste de plus vivant dans ma mémoire, c’est le soleil, la couleur du ciel, de la mer, à la Rochelle, l’odeur du printemps et des terrasses. Je jurerais que je ne suis pas le seul dans le cas, que pour des milliers de soldats et de réfugiés le tragique s’est effacé pour ne laisser passer que cette impression de vie radieuse. (…) J’ai voulu, il y a trois mois, écrire un roman sur cette époque, sur un réfugié de Jeumont séparé de sa fille et de sa femme par le bombardement d’un train (…), ne se préoccupant pas des siens, mais d’une chaude femelle couchée près de lui dans un wagon à bestiaux. Il vivait en somme des vacances inespérées. (151) En avril ’60, Simenon comptait donc s’atteler enfin à la rédaction de La gare, mais il ne concrétise pas cette intention et rédige Maigret et les vieillards, qu’il achève en juin. En Août, un fragment de son journal atteste toutefois qu’il a l’esprit occupé par le roman qu’il n’a pas écrit, le roman qu’il regrette probablement de ne pas avoir écrit, car il lui donnait l‘occasion d’aborder un de ses thèmes favoris : celui de l’homme nu, débarrassé de tout l’acquis empêchant de reconnaître en l’autre son semblable-: Curieusement, lors des catastrophes, guerres, tremblement de terre, inondations, naufrages, etc., chaque fois qu’un événement extérieur puissant atténue ou détruit momentanément [l]es caractères acquis, on sent naître la sympathie, la compréhen‐ sion, une sorte d’amour entre les hommes, qui, la veille, se seraient détestés. (178) Mais il ne se décide toujours pas à entamer la rédaction de. La gare. À la place, il écrit Betty, un roman très sombre qu’il avait songé à intituler Le cauchemar Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 79 et où on ne retrouve ni les sensations printanières liées à son activité de hautcommissaire aux réfugiés, ni la moindre allusion à un bouleversement collectif susceptible d’abolir les différences entre les gens. Toutefois Simenon éprouve un besoin pressant d’écrire un roman d’un genre nouveau. Le 9 novembre, il note-: Vif désir d’écrire autre chose, de changer. Ce que je me promets toujours pour le prochain roman. J’aimerais être encore capable d’écrire un roman avec une intrigue, une action, plusieurs personnages. Mais dès que je commence, mon microscope n’attaque qu’une minuscule parcelle d’humanité. (215) Le 1 er décembre, il écrit le titre de ce roman qui devrait trancher sur ceux qui précèdent. Ce n’est plus La gare, mais Le train. Sous ce titre, il couche dix lignes, mais rien de plus. Il a trouvé son personnage, il commençait déjà « à être dans sa peau-» mais… (…) Les autres, pour que l’action rebondisse, devaient être moins vrais, en tout cas plus schématiques. (225) Le train ne serait donc pas le roman choral que Simenon imaginait en 1940, le roman où, à travers le ressenti de « plusieurs personnages » le lecteur compren‐ drait que l’exode transforme une foule de gens différents en une communauté soudée par le sentiment d’appartenir à la même humanité. Simenon ne se sent pas capable d’écrire ce qu’il appelle «-un roman picaresque-»-: (…) Je n’écrirai jamais de roman picaresque. Il serait raté. On peut écrire un livre touffu avec des dizaines de personnages. Pas avec des dizaines de destins. Ou alors j’aurais dû commencer à vingt-cinq ans une seule œuvre - en cent ou cent cinquante volumes. Mais n’est-ce pas, en définitive, ce que j’ai fait plus ou moins consciemment-? (…) Dans un roman picaresque, ce qui compte le plus, c’est le pittoresque, les différences entre les hommes (…). Tout ce qui vient se greffer sur l’homme comme certains petits coquillages blancs sur la coquille de la moule. C’est l’accidentel, le fortuit. Or, malgré moi, j’en reviens toujours non aux différences mais aux ressemblances. (226) Au début du mois de décembre ’60, Le train est donc toujours à l’arrêt, si je puis m’exprimer ainsi. Mais le 20 février de l’année suivante, le voilà près de s’ébranler-: J’ai peut-être trouvé un sujet de roman qui n’est autre que celui que j’ai raté l’an dernier (avant le Maigret). Le Train, écrit à la première personne, ce qui change Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 80 Jean-Louis Dumortier l’éclairage, le rythme, et, sauf pour le point de départ, l’histoire. Il faut que je me tâte pendant quelques jours pour savoir si j’entre dedans ou non. (283) La voyageuse sans bagage et la mise en marche du Train Dans la très riche notice qu’il consacre au Train pour la réédition du roman dans la Bibliothèque de la Pléiade, Benoît Denis fait assez grand cas de la résolution prise par Simenon d’écrire son roman à la première personne : il la tient pour décisive dans l’entrée en écriture, mais non sans remarquer que l’invention du personnage d’Anna Kupfer (j’y reviens dans un instant) puisse l’avoir été tout autant (1606). Je voudrais m’attarder sur cette option narrative et sur la création de cette figure féminine pour apporter une touche personnelle à la genèse du Train que mon collègue a scrupuleusement retracée avant moi. L’option narrative ne fait rien de plus, me semble-t-il, que renforcer l’aveu fait par Simenon de son impossibilité d’embrasser plusieurs « destins », comme l’avaient fait avant lui, pour m’en tenir à quelques romans de guerre, Tolstoï dans Guerre et paix (1865-1869), Dorgelès dans Les croix de bois (1919), Malraux dans L’espoir (1937), Mailer dans Les nus et les morts (1948), Shaw dans Les jeunes lions (1948), Merle dans Week-end à Zuydcote (1949), Pasternak dans Le docteur Jivago (1957), etc. Le roman à la première personne, c’est, inévitablement, une perspective unique sur ce qui a lieu, et une voix unique pour dire le perçu. À ceci près qu’une éventuelle distance entre le vécu et sa narration peut parfois donner au lecteur l’impression d’avoir affaire à deux instances de relation des faits et à deux éclairages sur ces derniers quelque peu dissemblables. Nous verrons plus loin que l’auteur du Train est un peu embarrassé par son choix d’une narration a posteriori sous la forme d’un témoignage laissé par un père à ses enfants, mais, pour l’instant, tenons-nous-en à ce qu’il écrit. Selon lui, « la première personne change l’éclairage ». Non, elle empêche d’en changer. Le roman à la troisième personne permet tout autant que le roman en « je » de donner à connaître les faits sous un éclairage individuel : celui du protagoniste. C’est d’ailleurs le mode de diffusion de l’information au lecteur généralement choisi par Simenon. Mais rien ne le contraint alors à adopter constamment la perspective du personnage principal. En revanche, s’il opte pour un narrateur-personnage, il ne peut pas faire autrement que raconter tout le temps avec «-l’éclairage-» de ce dernier. « La première personne change le rythme ». Non plus. La cadence et ses variations - c’est ça le rythme - est indépendante de la voix narrative. Je ne vois pas que l’option du personnage-narrateur puisse, ipso facto, ralentir ou accélérer Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 81 la cadence, qui est un rapport entre la durée de l’action et l’ampleur du discours qui en fait état. Le narrateur, qu’il fasse ou ne fasse pas partie du monde raconté, peut toujours narrer relativement vite ou lentement, dire en peu de mots un temps long ou en beaucoup de mots un temps court. « La première personne change l’histoire ». Encore une fois non. Et Simenon n’est pas le plus mal placé pour le savoir puisqu’il a écrit ses années d’enfance d’abord à la première personne, dans Je me souviens, ensuite à la troisième, dans Pedigree. Le (souvenir du) vécu n’a pas changé, tout ce qui a été modifié, c’est le nom du narrateur : Georges Simenon est devenu Roger Mamelin. On objectera, avec raison, que dans ce cas, Simenon relate ce qu’il a vécu et n’invente pas une histoire : il lui est donc difficile de changer ce qui a réellement eu lieu. Mais s’il s’agit d’une fiction, peut-on dire que le choix entre un narrateur extérieur au monde raconté ou un narrateur qui en fait partie change l’histoire ? Que l’auteur ait planifié le déroulement de l’action ou qu’il l’invente au fur et à mesure (comme Simenon dit le faire), je peine à concevoir que le choix du narrateur puisse changer le cours d’un programme narratif préconçu ou d’une suite de faits imaginée au fil de l’écriture. Je doute donc que l’idée d’écrire Le train à la première personne ait été décisive de l’entrée en écriture parce qu’elle était un facteur de changement, comme le romancier le prétend. D’ailleurs, après avoir eu cette idée, Simenon hésite toujours à se lancer : « Il faut que je me tâte pendant quelques jours pour savoir si j’entre dedans ou non.-» Mais je ne dirai pas la même chose du personnage d’Anna Kupfer. Un bref rappel de l’histoire me paraît ici nécessaire. Marcel Féron, le narrateur-protagoniste, est un petit commerçant, physique‐ ment disgracié. Lorsque l’Allemagne déclenche son offensive de mai ’40, avec sa femme enceinte et sa petite fille, il quitte, en train, son domicile pour mettre sa famille à l’abri des dangers du front. Séparé des siens, il a, le temps de l’exode vers La Rochelle, une relation sentimentale intense avec une jeune femme inconnue - c’est elle, Anna - qui s’achève quand il retrouve sa femme. Deux ans plus tard, Anna qui a rejoint la Résistance, lui demande de l’aider. Craignant de mettre sa famille en danger, Féron refuse et ne tarde pas à apprendre qu’Anna a été fusillée. Dès avril ’60, Simenon a trouvé son personnage (qui n’est pas encore le narrateur de l’histoire), un « réfugié de Jeumont » (ce sera Fumay, en Ardennes), il lui a donné un état civil et il a songé à une perturbation de sa situation initiale : il est « séparé de sa fille et de sa femme par le bombardement d’un train ». Il a même ébauché une action : ce mari et père de famille va-t-il tenter de retrouver les siens ? Non, il ne s’en soucie pas, mais se préoccupe « d’une chaude femelle Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 82 Jean-Louis Dumortier 3 L’expression désigne les événements ayant eu lieu entre la déclaration de guerre à l’Allemagne par la France et le Royaume-Uni, en septembre ‘39 et l’invasion des Pays- Bas, de la Belgique et du Luxembourg en mai ’40, par l’armée allemande. Elle est attribuée à l’écrivain et journaliste français Roland Dorgelès qui aurait mal compris ce que les Anglais nommaient phoney war (fausse guerre), étant donné la proximité phonétique entre phoney et funny (drôle). Drôle de guerre, en effet, où, à l’Ouest, pendant huit mois, il ne se passe rien qui ressemble à un affrontement massif de belligérants. Rien avant que les troupes du Reich ne contournent rapidement par le Nord la ligne de défense française (dite Ligne Maginot) et ne forcent le pays à la capitulation en juin ’40. couchée près de lui dans un wagon à bestiaux », ce qui lui donne l’impression de vivre «-des vacances inespérées-». Ce que Simenon a alors imaginé, c’est, pourrait-on dire, la « drôle de guerre » 3 d’un réfugié, une guerre qui donne au romancier l’occasion d’exploiter ses souvenirs de l’agréable printemps de l’année ’40 et, en somme, de dédramatiser l’exode. Ce qu’il note dans son journal un an plus tard, en date du 12 mars, manifeste, me semble-t-il, qu’il est conscient de la difficulté d’accorder l’idée de vacances, de liberté, de bonheur de vivre avec un cadre spatio-temporel marqué au coin du danger et de la peur - et que cette difficulté n’est pas sans rapport avec sa propre situation familiale, avec les tracas que lui cause l’état dépressif de son épouse, Denyse-: (…) Pendant les quinze jours environ que D. a été soit à la clinique, soit ici en convalescence - et que, donc, elle me manquait plus ou moins - j’ai ruminé un sujet de roman qui ne me plaisait qu’à moitié, que je me résignais à écrire avec le risque de m’arrêter dès le premier chapitre. (297) Mais il passe une «-journée parfaite-» avec les siens et… (…) le roman en question a sombré dans les oubliettes et un autre est né dans ma tête et ma peau, plein de soleil, de tendresse animale… Pourvu que je sois capable de l’écrire. C’est un sujet (…) que j’avais abandonné l’an dernier à peu près à la même époque pour des raisons techniques, et il me semble que la solution m’est soudain apparue, toute simple. L’homme n’est pas fait pour vivre seul-! (298. C’est moi qui souligne.) Comment ne pas tomber en arrêt devant cette illumination-? Ce qui va donner à Simenon l’impulsion d’écrire Le train, ce n’est pas l’idée d’une narration à la première personne, qu’il déclare avoir trouvée dès le 20 février (cf. supra), mais c’est l’idée de la rencontre du protagoniste avec une femme qui l’arrache à sa solitude. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 83 4 Voir dans la Revue italienne d’études françaises, 16, l’article de Marina Geat intitulé «-Georges Simenon, la guerre, la paix et la nature humaine-», à paraître en 2026. À la paradoxale solitude de l’homme marié et père de famille. À la solitude de l’homme habillé pour jouer ses rôles sur la scène sociale - le contraire en somme de l’homme nu, enclin à reconnaître en l’autre son semblable et à aller vers lui poussé par l’eros plutôt qu’à l’agresser, mu par l’instinct de mort 4 . Mais pour cela, il faut plus qu’une « chaude femelle ». Il faut une compagne qui soit aussi cela, mais pas seulement cela, il faut quelqu’un avec qui sexe et amour soient indissociables. Quelqu’un qui ressemble à la Denyse dont Simenon est tombé follement amoureux en 1945. Le 6 janvier 1961, il écrit dans son journal une sorte de plaidoyer pro domo où il prétend être un « homme parfaitement normal » en « ne mélange[ant] jamais sexualité, sentiment et amour ». À une exception près, reconnaît-il : « Avec une seule femme, D., sexe et amour se sont confondus, se confondent encore. » (255) Se confondent encore ? C’est un ajout que l’on peut lire tout à la fois comme une précaution (Denyse lit le journal par-dessus l’épaule de son époux ! ) et comme un souhait sincère de retrouver un état fusionnel qui n’a pas résisté à l’usure du temps, au mariage et à la parentalité qui assignent les membres d’un couple à des rôles où se perd l’innocence du Jardin d’Eden - l’innocence de l’homme nu. Et encore le bonheur de 1945 n’était-il pas sans nuage : Denyse n’était plus une oie blanche, Georges n’était plus un enfant de chœur, mais il s’était mieux affranchi qu’elle du sentiment de culpabilité et de honte lié à des relations sexuelles en marge des normes sociales (de l’époque ! ) et il peinait à l’en débarrasser. Et à s’en débarrasser par la même occasion, car Simenon, dont le pacte conjugal était troué de plus de coups de canif qu’on ne saurait dire, mais que n’encombrait pas son passé érotique, était terriblement jaloux de celui de Denyse. Il l’aurait voulue sans souvenirs, sans remords, sans bagages. C’est elle, sous les traits d’Anna Kupfer, qu’il va faire monter dans son Train. C’est elle qui, selon moi, va mettre Le train en marche. Interpréter un roman et tenter d’accréditer son interprétation, c’est toujours s’exposer au danger du biais de confirmation : ce qui saute aux yeux de l’interprète et sur quoi il attire l’attention du lecteur ce sont les fragments du texte qui lui permettent de dire : « Vous voyez, je n’invente rien, c’est écrit noir sur blanc ». Je n’ai, bien entendu, aucune garantie contre ce danger, je m’y expose et j’avoue sans vergogne faire exactement comme les autres en épinglant ceci-: Des resquilleurs n’en sont pas moins parvenus à se faufiler à contre-voie, entre autres une jeune femme aux cheveux sombres, à la robe noire, couverte de poussière, Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 84 Jean-Louis Dumortier 5 Les citations proviennent de l’édition du Train procurée par Benoît Denis pour le florilège des romans de Simenon parus dans la Bibliothèque de la Pléiade : Simenon. Romans II, Paris, Gallimard, 2003. 6 Trois chambres à Manhattan, Lettre à mon juge, Le temps d’Anaïs, Une vie comme neuve, L’escalier de fer, Le veuf, La porte, Les innocents, pour m’en tenir à des titres de « romans durs-» postérieurs à la rencontre entre Simenon et Denyse. 7 C’est le titre d’un roman de Simenon, écrit et publié en 1951, dont le personnage principal, après un accident, se sent libéré de ses habitudes et de ses turpitudes, prêt à entamer une nouvelle existence. Son passé le rattrapera. qui ne portait aucun bagage et n’avait même pas de sac à main. (828. C’est moi qui souligne.) 5 Je me rappelle soudain qu’elle n’avait pas de bagage, pas de sac à main, qu’on n’avait pas pu, en leur ouvrant les portes [de la prison de Namur], rendre leurs affaires aux détenues. (856. C’est toujours moi qui souligne.) Le voyageur sans bagage (1937) est le titre d’un drame de Jean Anouilh, dont le protagoniste est un amnésique, traumatisé par la guerre. Il se souviendra, hélas ! de celui qu’il a été. Être sans bagage, c’est, par métaphore, être sans passé. Sans ce passé qui obère souvent le présent, qui l’obère presque toujours dans la fiction simenonienne. Nombreux sont les romans où il est, ce passé, le ver dans la pomme que croquent les gens qui s’aiment 6 . Le passé, c’est ce qui fait la différence de l’Autre, c’est ce qui fait obstacle à une communion avec lui dans l’innocence d’«-une vie comme neuve-» 7 . Anna Kupfer est sans bagage, elle est quasi sans passé au moment où Marcel Féron se rapproche d’elle : elle lui avoue - non : elle lui dit, sans qu’il identifie l’accent étranger qu’il avait remarqué, qu’elle sort de prison, mais Féron ne lui demande pas pourquoi elle y est entrée. C’est une inconnue qui se donne à lui - non : qui l’attire en elle dans la proximité du wagon à bestiaux en route vers La Rochelle. Elle est juste un être humain, de sexe féminin, « une femelle ». Mais c’est cette femelle qu’il voudrait remercier, c’est à elle qu’il ne peut «-exprimer d’un coup [sa] tendresse » et à qui il dira simplement un « Je t’aime » qu’elle ne veut pas entendre (857). Pour la première fois, je disais je t’aime ainsi, du fond de moi-même. Peut-être n’était-ce pas elle que j’aimais, peut-être était-ce la vie ? Je ne sais pas comment dire : j’étais dans sa vie ; j’aurais voulu y rester des heures, ne plus jamais penser à rien d’autre, devenir comme une plante au soleil. (858) On s’expose toujours à quelque ridicule en jouant au psychanalyste, en cherchant, sans avoir les compétences pour ce genre d’enquête, des mobiles inconscients à la création littéraire. Mais comme il paraît que le ridicule ne Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 85 tue plus (quoique…), je m’aventure à émettre l’hypothèse (réduisant ainsi le risque d’être ridicule) que Simenon ait pu finalement entreprendre l’écriture du Train parce qu’il avait en tête cette scène d’amour-là. Cette scène par laquelle il donnait issue à son désir de retrouver celle avec qui l’attrait sexuel et la passion amoureuse ont, exceptionnellement, pu ne faire qu’un. Benoît Denis reprend à son compte l’opinion de Pierre Assouline selon laquelle, à l’époque où il écrit Le train, « l’auteur est miné par le naufrage de son second mariage » (Denis, 1606). J’aurais pu le suivre s’il avait écrit : « miné par le risque de naufrage de son second mariage ». Car, si on lit attentivement le journal des premières années de la décennie ’60, si l’on tient compte du potentiel effet performatif d’un écrit intime que Simenon sait lu par Denyse, ce qui apparaît - ce qui m’apparaît en tout cas -, c’est qu’il ne se résigne pas du tout à ce naufrage. Il est fort inquiet, sans nul doute, de l’état de santé physique et mentale d’une épouse qui n’accepte ni de vieillir, ni de n’être que « madame Georges Simenon » et s’échine à demeurer la cheville ouvrière de la gestion de l‘œuvre de son mari, une œuvre monumentale générant des rétributions considérables selon le droit d’auteur. Simenon est inquiet, oui, mais à cette femme, dont il a été follement amoureux et qui a été la complice de ses frasques sexuelles, il demeure profondément attaché. Et c’est cet attachement qui lui fait ressusciter, dans la fiction, l’ébranlement émotionnel qu’il a connu une quinzaine d’années auparavant. Quelles ressemblances de situation (quelles homologies structurales comme on disait jadis) ont pu favoriser cette résurrection ? Car il y a vraiment peu d’analogies entre Georges Simenon et Marcel Féron, petit commerçant myope et timide. Mais gratons le vernis sociologique, physiologique et psychologique et voyons que Marcel est un homme marié, confit dans des habitudes matrimonia‐ les et, quoi qu’il s’estime heureux en ménage, détaché d’une femme qui…- n’avait jamais cessé d’appartenir à sa famille. Elle [l’] avait épousé, vivait avec [lui], [lui] avait donné un enfant, allait [lui] en donner un autre. Elle portait [son] nom mais n’en restait pas moins une Van Straeten et, pour un oui ou pour un non, elle courait chez ses parents ou chez une de ses sœurs. (820) Au moment où il écrit Le train, Simenon est lui aussi un homme marié et il a pu constater que la vie conjugale peut détacher celui et celle qui se sont attachés l’un à l’autre pour fonder une famille. Il a pu le constater deux fois puisqu’il en est à son second mariage, et qu’on a beau avoir, comme lui, la fibre du patriarche, l’état parental n’empêche pas de vivre « ensemble séparés », comme en témoigne ce passage-du journal-: Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 86 Jean-Louis Dumortier Les gosses se rendront-ils compte un jour, de toutes nos envies rentrées, pour eux ou à cause d’eux, sans amertume d’ailleurs, avec juste, parfois, une certaine mélancolie en pensant au temps où on pouvait faire l’amour n’importe quand, j’allais dire n’importe où, sans nous demander si… et si… (p.209) auquel le roman fait écho-: Avant la naissance de Sophie, Jeanne et moi assistions à la grand-messe de 10 heures. Nous faisions ensuite un tour de ville, saluant nos connaissances, avant de nous arrêter chez sa sœur (…). Après Sophie, Jeanne a pris l’habitude d’aller à la messe de 7 heures pendant que je gardais l’enfant et enfin, lorsque celle-ci a marché, je l’ai emmenée avec moi à la messe de 10 heures tandis que ma femme préparait le déjeuner. (862) En imaginant la rencontre entre Anna et Marcel, coupé de son épouse et de sa fille par la scission du train, il ne me paraît pas du tout impensable qu’à la fois, Simenon rejoue sur une scène fictive son détachement d’envers Tigy, sa première épouse, et conjure la fin du couple qu’il forme avec Denyse en retrouvant cette dernière sous l’apparence d’Anna, avec qui, en s’unissant à elle, Féron connaît une sorte d’apothéose. Les mobiles latents de la création littéraire formant toujours un écheveau où s’entrecroisent plus de fils que ceux qui sautent d’abord aux yeux du commentateur de l’œuvre, je ne crois pas superflu d’ajouter le suivant.- Simenon ne s’est jamais caché d’avoir de très fréquentes relations avec des « professionnelles », qui le dispensent de la « comédie », des « faux semblants » qu’exigent, d’après lui, les femmes qui ne font pas de leur corps un instrument de métier. Le 6 janvier 61, deux mois environ avant d’entamer la rédaction du Train, il écrit dans son journal-: Je fais l’amour simplement, sainement, aussi souvent que c’est nécessaire, mais je n’obéis en cela à aucune hantise. Je ne suis poussé par aucun complexe ; seulement par un besoin. (…) plus la femme est banale, plus elle est n’importe quelle femme, plus on peut la considérer comme «-la-» femme, plus le geste prend sa signification. (…) Déshabiller une femme, c’est (…) la dépouiller du surajouté, de l’artificiel, de tout le «-voulu-». C’est, déjà, une sorte de pénétration, de communion, si l’on peut dire. Un essai en tout cas. Toujours infructueux. Toujours raté. C’est bien pourquoi il faut sans cesse recommencer. Un miracle ne pourrait-il pas se produire-? (256) N’est-ce pas ce « miracle » vainement attendu par l’homme Simenon dans la réalité que produit, dans le monde de la fiction, Simenon l’écrivain, « mensonge Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 87 8 Quoique… Ne sort-elle pas de prison-? 9 L’expression, née à la fin du XVIII e siècle, s’est répandue au XX e dans le microcosme des peintres paysagistes qui déploraient l’altération des couleurs par le soleil. Elle a vite désigné, par métaphore, les moments de l’existence illuminés par une joie de vivre éphémère. qui dit toujours la vérité », selon le mot de Cocteau ? Anna n’est sans doute pas une « professionnelle » - en tout cas rien ne porte à le penser 8 -, mais cette femme sans bagage, sans même cet accessoire typiquement féminin qu’est le sac à main n’est-elle pas « dépouill[ée] du surajouté, du superflu » et ne fait-elle pas l’amour « simplement, sainement » avec Marcel ? En s’unissant à Anna, celuici n’éprouve-t-il pas un sentiment de communion, avec elle et avec le monde entier-? Cela durera le temps d’un déjeuner de soleil 9 . Féron retrouvera sa famille et Anna le quittera sur ces mots : « Sois heureux, Marcel. (…) J’ai été heureuse avec toi.-» (911). Les miracles sont éphémères… Un voyage au bout du rêve Lorsqu’il était haut-commissaire aux réfugiés, Simenon a dû entendre ces derniers parler des souffrances et des périls de l’exode : du déchirement d’avoir été contraints d’abandonner des êtres chers trop âgés pour se mettre en route ou des biens auxquels les fugitifs étaient attachés, de leur angoisse de trouver un moyen de transport, de leur gêne causée par la précarité et la promiscuité, des fatigues de la route, de l’accablement par la chaleur (le printemps et l’été ’40 ont été particulièrement chauds), de l’incertitude du chemin à suivre et des perspectives d’accueil à l’étranger, de la menace d’attaque par l’aviation allemande ou d’agression par des troupes au sol avancées, du danger constant que, dans une foule errante, ne prévale la loi du plus fort, de l’inquiétude que n’y disparaisse toute marque de civilité, etc. Il est fort peu question de cela dans Le train, peu question d’un ressenti douloureux des gens qui ont fui l’envahisseur. Leurs peines et leurs peurs sont diluées dans un étrange bain où se mélangent le sentiment de l’absurde et l’impression de vacances : tout peut leur arriver sans raison dans ce voyage vers l’inconnu et rien ne les empêche de profiter d’une évasion impromptue dans une campagne riante. Simenon dit avoir gardé de ce printemps ‘40 des images radieuses (cf. supra) et elles émaillent son roman, qui n’a rien de la dramatique épopée d’une foule en fuite. Remarquablement, les événements de la guerre et les tribulations de l’exode sont filtrés par le protagoniste-narrateur et ce dernier Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 88 Jean-Louis Dumortier en prend connaissance par les journaux et les témoignages d’autres réfugiés affluant à La Rochelle après que le convoi dont il faisait partie est arrivé à destination. Comme en a pris connaissance Simenon lui-même, en somme. Et, pour le lecteur, cette double médiation - par Marcel qui lit la presse ou écoute les nouveaux arrivants - relègue le drame à l’arrière-plan. Entre La gare que le romancier projetait d’écrire durant l’été ’40, exploitant une « matière terrible et magnifique » qui lui faisait « un peu peur » (cf. supra) et son Train du printemps 61, la différence est énorme. Elle tient à son incapacité de brasser plusieurs « destins » dans une même histoire, elle tient à la réduction de focale inhérente au choix d’une relation, a posteriori, par un personnagenarrateur, de sa propre métamorphose. Marcel est transcendé par sa rencontre avec Anna, elle l’élève à une hauteur inaccessible aux vicissitudes de la guerre : Tout cela existait pour moi comme pour les autres, certes, mais cela se passait dans un monde lointain, théorique, dont j’étais comme détaché. (…) Je devrais avoir honte de l’avouer : je ne participais pas à ce drame. C’était en dehors de nous. Cela ne nous touchait plus personnellement. (888) Comme l’écrit Benoît Denis, Le train «-est l’histoire d’une brève rencontre-» (1607) qui, rétrospectivement, donne à celui qui l’a faite le sentiment d’avoir eu la chance de « transformer sa vie en destin ». La formule est d’André Malraux ; dans L’espoir (1937) où elle apparaît, c’est la mort qui, en mettant fin à toute possibilité de changer l’image de soi, marque l’existence humaine du sceau de la fatalité. Ici, c’est la passion amoureuse qui transfigure le protagoniste, qui lui confère, à ses propres yeux tout au moins, une stature… oh ! certes, pas de héros, à proprement parler, mais d’élu, de privilégié du sort qui a su, pendant quelques jours, jouir pleinement de son privilège - de l’accord exceptionnel (pour Simenon) entre élan affectif et désir sexuel. Une cassure s’était produite. Cela ne signifiait pas que le passé n’existait plus, encore moins que je reniais ma famille et cessais de l’aimer. Simplement, pour un temps indéterminé, je vivais sur un autre plan, où les valeurs n’avaient rien en commun avec celles de mon ancienne existence. Je pourrais dire que je vivais sur deux plans à la fois mais que, dans l’immédiat, celui qui comptait, c’était le nouveau, représenté par notre wagon à l’odeur d’écurie, par des visages inconnus quelques jours plus tôt (…) et par Anna. (871) J’étais (…) affamé d’Anna et, pour la première fois de ma vie, je n’avais pas honte de mes désirs sexuels. Au contraire-! Avec elle, c’était devenu un jeu qui me paraissait très pur. (892) Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 89 10 À la fin du chapitre 3, le roman en comptant 8. 11 L’obsession du passé - du passé érotique tout particulièrement - est flagrante dans Trois chambres à Manhattan, qui transpose la rencontre avec Denyse (cf. Dumortier, 2024), mais aussi dans de nombreux autres romans tels Lettre à mon juge, Le temps d’Anaïs, La porte, etc. Quand le protagoniste d’un roman connaît une apothéose existentielle non à la fin de l’histoire, mais au milieu de celle-ci (et même un peu avant 10 ), la tension narrative (Baroni 2006) décroît, à moins qu’une péripétie ne la relance opportunément. Il n’y en aura pas dans Le train. Marcel connaît une sorte d’extase quand, dans l’obscurité et la promiscuité du wagon à bestiaux, Anna lui donne refuge en elle. Le matin suivant, les amants s’apprivoisent et ils vivent, pendant quelques jours, en marge de la guerre, coupés de leurs passés respectifs, une sorte de lune de miel. Tous les coins sont bons pour faire l’amour et faire l’amour rend tous les lieux idylliques-: Si je devais décrire l’endroit, je ne pourrais parler que des taches d’ombres [sic] et de soleil, du rose du jour, du vert de la vigne et des groseilliers, de mon engourdissement, d’un bien-être animal et je me demande si, ce jour-là, je ne suis pas allé aussi près que possible du bonheur parfait. (875) Il n’y a pas de péripétie à proprement parler, pas de changement complet de situation du protagoniste à cause d’un événement inattendu, mais, dans l’azur de la rencontre entre Marcel et Anna, passeront deux petits nuages. Exalté par l’amour-passion, comme le fut Simenon quelque temps, en 1945, Marcel est point par la jalousie, comme Simenon le fut. Celui-ci aurait voulu que Denyse fût sans passé 11 , celui-là préfère tout ignorer de celui d’Anna-: Je ne connaissais pas la Loire, qui étincelait dans le soleil, et nous avons aperçu deux ou trois châteaux historiques qui m’étaient familiers grâce aux cartes postales. «-Tu es déjà venue-? -» ai-je demandé à Anna. Elle a hésité avant de répondre oui en me serrant le bout des doigts. Devinait-elle qu’elle me faisait un peu mal, que j’aurais préféré qu’elle n’eût pas de passé-? C’était absurde. (…) (872) L’autre nuage est un fugace soupçon de relation intéressée. Lorsqu’un fonctionnaire demande aux réfugiés leur carte d’identité, Marcel fait passer Anna - sans papier - pour son épouse. Elle le remercie et lui révèle alors qu’elle vient de Prague qu’elle est juive et qu’elle craint que son accent ne la rende suspecte. Marcel sait qu’en outre elle n’a pas d’argent et qu’elle était en prison. Autant de motifs de s’assurer une protection. Il se demande alors si, dès le moment où elle est montée dans le train, Anna n’avait pas vu en lui un protecteur Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 90 Jean-Louis Dumortier potentiel. Elle devine que cette idée lui a traversé l’esprit et refuse qu’il lui prenne la main. Il lui demande alors pardon d’avoir eu une telle pensée qui leur a fait mal à tous les deux : à elle parce qu’elle ravalait son comportement à celui des femmes vénales-; à lui parce qu’elle ruinait son rêve d’accord parfait. Ils iront jusqu’au bout de ce rêve, oubliant, tant que le train erre sans destination précise, qu’il y aura un réveil. Une fois arrivés à la Rochelle, l’installation dans un camp de réfugiés est comme une première sortie de songe. Le faux couple se fait un nid, Marcel travaille pour assurer la matérielle et bien qu’il soit de plus en plus conscient de la précarité de cette vie à deux - car chaque jour on affiche des informations relatives aux occupants des convois partis du Nord et il apprendra tôt ou tard ce qu’il en est de sa famille -, il se soucie d’un éventuel désir d’Anna d’être… plus féminine et moins femelle, comme l’aurait dit Simenon-: «-Tu ne te sers pas de poudre et de rouge à lèvres-? - Avant, oui. Elle ne voulait pas dire avant moi, mais avant Namur. «-Tu aimerais en avoir à nouveau. - Cela dépend de toi. Seulement si tu me préfères maquillée. - Non. - Alors j’aime mieux pas.-» (893) C’est à la fois attendrissant et dérisoire. Et ceci l’est sans doute plus encore : alors qu’il s’apprête à retrouver son épouse légitime, qui a accouché à Bressuire, à une centaine de kilomètres au nord de La Rochelle, Marcel achète à Anna « un sac à main bon marché ainsi qu’une petite mallette en imitation cuir pour mettre son linge et ses objets de toilette.-» (905) Ève ne doit pas sortir nue du Jardin-! Anna tiendra à accompagner Marcel jusqu’à la maternité où elle le quittera sur les mots qu’on sait en coupant court à toute déclaration sentimentale de sa part-: le voyage au bout du rêve est fini. Un roman raté-? Dans son journal, à la date du 26 mars, Simenon écrit-: La semaine prochaine, sans doute, je commencerai la révision du Train. (…) Le roman me paraît toujours aussi mauvais. (301) Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 91 Et, à la date du 14 avril-: Révision du Train terminée hier soir, en quatre jours, à raison de huit à dix heures par jour. Impression ? Moins mauvaise que ce que je craignais. Moins bonne que je l’espérais-? (306) Pourquoi Simenon éprouve-t-il cette impression d’échec ou de semi-échec ? Lui-même n’en disant rien, je ne puis que faire des suppositions. Se souviendrait-il de son projet de 1940 et mesure-t-il l’écart entre le roman choral qu’il ambitionnait alors d’écrire et celui-ci où c’est peu dire que « la matière terrible et magnifique » qu’il envisageait d’embrasser passe à l’arrièreplan d’une histoire d’amour sans lendemain ? Déplorerait-il son inaptitude à écrire un grand roman historique-? C’est peu probable parce qu’en renonçant, dès 1943, à poursuivre la rédaction de Pedigree, Simenon s’est résigné à ne raconter qu’une seule destinée à la fois - ou plus exactement que la fin d’une seule destinée. Constaterait-il qu’en situant très tôt dans son histoire la transfiguration d’un protagoniste très banal en un élu du sort, il s’est condamné à étirer la matière d’une nouvelle aux dimensions d’un roman - condamné à répéter que son personnage, exhaussé par l’amour-passion, vit dans une sphère où de la guerre il n’entend plus qu’une vague rumeur-? Ou encore qu’en faisant de lui, dès le départ, à la fois le prisonnier et le gardien de la cellule familiale, il rendait le dénouement trop prévisible - raison pour laquelle, il aurait (je dis bien « aurait » car je n’en sais rien et, à ma connaissance, nul spécialiste de l’œuvre non plus) inventé l’épisode final de la rencontre où Marcel, retourné à son existence sans panache, retrouve Anna en péril de mort et refuse de la secourir pour ne pas mettre en danger les siens-? C’est plus plausible, car, même si la plupart des romans de Simenon sont brefs et si, pour le familier de son œuvre, un dénouement dysphorique est à attendre, entre le moment critique où le récit commence et la sortie de crise, se situe une sorte de combat entre la fatalité dans le rôle de l’araignée-et le personnage principal dans celui de la mouche. Il est pris dans la toile, il a peu de chances d’en sortir (puisqu’il s’y trouve depuis longtemps prisonnier sans le savoir), mais il se débat, comme Œdipe avant de se crever les yeux et de renoncer à sa couronne. Or, Marcel Féron est, lui, tout le contraire d’un battant : il perd Anna de vue aussi facilement qu’il a perdu de vue sa propre famille pour entrer dans la parenthèse d’une brève rencontre amoureuse. Mais il est une troisième raison tout aussi envisageable que la deuxième : Simenon pourrait avoir conscience d’un manque de compatibilité entre la situation du narrateur et la narration. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 92 Jean-Louis Dumortier 12 Certains linguistes considèrent que le passé simple, souvent utilisé dans le récit de fiction et plus rarement employé comme temps du passé dans la relation de faits ayant réellement eu lieu, est un présent du passé. Il a, on le sait, décidé, dès le départ - et même avant de se mettre à écrire -, que l’histoire serait racontée par un narrateur-personnage. Mais un tel narrateur n’est pas forcément quelqu’un qui, comme Marcel Féron, écrit en secret ses souvenirs plusieurs années après avoir vécu ce qu’il raconte et destine son mémorial à ses enfants. Ce n’est pas dit d’emblée et, en cachant son jeu, Simenon se donne les coudées franches pour raconter comme si le temps vécu et le temps raconté coïncidaient. C’est ce qu’il fait souvent dans Le train. C’est ce que font maints auteurs de romans en « je ». Le lecteur adopte alors la perspective du narrateur et ne se pose pas de question sur la situation de ce dernier, il ne s’interroge pas sur le laps de temps écoulé entre les faits et leur relation, il accepte la convention que celle-ci et ceux-là puissent être concomitants, il accepte qu’un personnage raconte aux temps du passé ce qui a eu lieu comme si l’action était en train de se dérouler 12 . Je dis «-en cachant son jeu-», mais Simenon savait-il dès le départ à quel jeu il allait jouer-? Je l’ignore. N’est-ce pas en cours de route - à quelle étape du processus de rédaction ? -, ne serait-ce même pas à la relecture qu’il a décidé que ce récit à la première personne serait un cahier de souvenirs, un récit de soi écrit par un père soucieux de donner à sa progéniture une image de lui différente de celle que son fils et ses filles pourraient à voir en le regardant vivre-? Marcel Féron constate, en couchant sur papier ce que sa mémoire a gardé du printemps ’40, qu’il a eu la chance de s’arracher, brièvement, à l’existence banale d’un père de famille responsable des siens et éprouvant pour la mère de ses enfants, qui « n’a jamais été une passionnée » (914), une affection sincère. Il entrevoit, bien des années après la guerre, que ses enfants puissent ruer dans les brancards des principes et des usages où il a consenti à passer lui-même quasiment toute sa vie, et le considérer, lui, comme un médiocre qui a formé avec leur mère «-une caricature de couple-» (913). Il pense que ça pourrait leur faire du bien d’avoir une autre image de lui. Il est aussi cet homme à qui l’exode a donné l’occasion de sortir de l’ornière conjugale et, malgré ses sentiments pour les siens, nonobstant les principes de sa religion (c’est un chrétien pratiquant), cette occasion il l’a saisie et il a connu, ce faisant, un bonheur aussi intense qu’éphémère. Le tout début du roman donne à un lecteur empathique la possibilité de se mettre à la place du personnage-narrateur qui raconte ce qu’il est en train de Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 93 vivre, de partager son ressenti quand il apprend l’invasion allemande et constate que des voisins prennent la fuite-: La veille encore, c’était à moi de diriger ma vie (…) Maintenant plus. Je venais de perdre mes racines. Je n’étais plus Marcel Féron, marchand d’appareils de radio dans un quartier neuf de Fumay, non loin de la Meuse, mais un homme parmi des millions que des forces supérieures allaient ballotter à leur gré. (818, C’est moi qui souligne.) Mais, après quelques pages, arrive ceci-: Je jure, après avoir bien réfléchi, que c’est ce que je ressentais. J’avais l’impression que, pour les autres, ce départ n’avait pas trop d’importance. Pour moi, je l’ai déjà dit, c’était l’heure de la rencontre avec le destin, l’heure d’un rendez-vous que j’avais depuis longtemps, depuis toujours avec le destin. (823. C’est moi qui souligne.) On peut avoir sur le coup l’impression que notre vie bascule, voire que l’on en perd le contrôle, que notre libre arbitre, notre volonté sont brusquement abolis et que nous sommes devenus des pantins manipulés par des puissances qui nous dépassent, mais n’est-ce pas après coup que l’on constate avoir eu rendez-vous avec le destin ? Quoi qu’il en soit, on ne ressent pas cela « après avoir bien réfléchi » et si on jure, après réflexion, que c’est bien ce que l’on a ressenti, c’est, incontestablement, qu’on s’exprime a posteriori et que l’on s’adresse à quelqu’un. Dès le premier chapitre, un lecteur qui ne se laisse pas emporter par l’histoire - un lecteur qui ne lit pas un Simenon dans le train, si je puis le dire ainsi sans (trop de) condescendance - constate donc que le narrateur claudique, ou, si l’on est allergique aux métaphores, que l’auteur passe de la perspective du personnage-narrateur qui vit ce qu’il raconte et celle du personnage-narrateur qui raconte ce qu’il a vécu. Il en sera ainsi tout au long du roman : la plupart du temps le lecteur peut s’immerger dans le cours de l’action et, de temps en temps, l’illusion d’être « dans le coup » est cassée par des interventions du narrateur révélant que non seulement il raconte, mais il écrit «-après coup-». Celle-ci par exemple-: (…) je revois sur le mur, à côté d’un coucou arrêté et de la loi sur l’ivresse publique, un calendrier réclame représentant une jeune fille blonde, un verre de bière mousseuse à la main. Un verre en forme de coupe de champagne, cela m’a frappé. C’est sans intérêt, je le sais. Je le note parce que j’y ai pensé à ce moment-là. (…) (829-830. C’est moi qui souligne.) Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 94 Jean-Louis Dumortier On m’objectera peut-être que ce n’est pas la première fois que Simenon, op‐ tant pour une narration à la première personne opère ainsi des sauts entre deux temporalités. Ce ne serait donc pas une explication valable de son impression de semi-réussite à la relecture du Train. De tels sauts, ajouterait-on peut-être, ne gênent qu’un lecteur à tête carrée, exigeant de l’auteur qu’il n’invente que ce dont le narrateur-personnage peut vraisemblablement se souvenir - qu’il renonce, notamment, aux dialogues en discours direct. Je ne pense pas être ce lecteur-là et je n’ignore pas l’existence d’autres romans en « je » antérieurs au Train : Malempin (1940), il pleut bergère (1941), Lettre à mon juge (1947), En cas de malheur (1956), Le fils (1957), etc., mais, sous bénéfice d’inventaire, je dirais que c’est la première fois qu’il attend la fin du roman pour faire dire explicitement par le narrateur qu’il écrit un mémorial destiné à ses enfants pour qu’ils gardent de lui une autre image que celle qu’il craint de leur laisser. Or, ce destinataire et cette intention me semblent très peu sensibles au fil des pages. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ils sont des inventions de dernière minute et, quoi qu’il en soit, que le récit ne les manifeste guère. Au demeurant, je ne fais qu’avancer une hypothèse. Conclusion Une hypothèse de plus et ça en fait peut-être beaucoup.- Mais à moins de revêtir la toge du « lecteur » idéal, à moins d’user de ce « nous » de modestie vraiment très peu personnelle, à moins de dédouaner des assertions en brandissant le faux passeport du discours scientifique (il n’est de science que ce qui peut être soumis à l’épreuve d’infirmation), un commentateur peut-il faire mieux qu’avancer des hypothèses-? Si j’ai appuyé certaines des miennes sur des béquilles taillées dans le bois de la biographie de Simenon, c’est que je souscris à ce qu’écrit Georges Steiner-: L’affirmation qu’« il n’y a pas de hors texte » est un graffito puéril sur le mur du bon sens. (153) Je ne sais rien de mieux pour prendre congé. Bibliographie Assouline, P. Simenon. Paris, Gallimard, 1996. Baroni, R. La tension narrative. Suspense, curiosité et surprise, Paris, Le Seuil, coll. «-Poéique-», 2007. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 Une brève rencontre ou l’amour plutôt que l’exode dans Le train de Georges Simenon 95 Denis, B. « Notice du Train », dans G. Simenon. Romans II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade,-» 2003. Dumortier, J.-L. «-Réflexions d’un lecteur sur les pas des amants marchant dans Manhattan-», dans Traces, n°28, 2024. Geat, Marina. «-Georges Simenon-: la guerre, la paix et la nature humaine-»,-Revue italienne d’études françaises, 16, 2026, à paraître. Simenon, G. Le train, Paris, Gallimard, «-Bibliothèque de la Pléiade-», 1961, rééd. 2003. Simenon, G. Quand j’étais vieux, Paris, Presses de la Cité, coll. «-Omnibus-», 1970, rééd. 1993. Steiner, G. Passions impunies, Paris, Gallimard, coll. «-NRF essais-», 1996. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0007 96 Jean-Louis Dumortier
