eJournals Oeuvres et Critiques51/1

Oeuvres et Critiques
oec
0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-LI-0010
oec511/oec511.pdf0824
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Poétique de l'encryptage et stratégies de l'obliquité : l’envers de la guerre dans Je me souviens de Georges Perec

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Michelle Costagliola d’Abele
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1 Trésor de la langue française informatisé, ad vocem. 2 Ibidem. Poétique de l’encryptage et stratégies de l’obliquité-: l’envers de la guerre dans Je me souviens de Georges Perec Michele Costagliola d’Abele Università di Napoli L’Orientale Pace non trovo e non ho da far guerra Pétrarque, Rerum vulgarium fragmenta La notion d’« envers », entendue comme ce qui se dérobe à la perception immé‐ diate et ne se laisse saisir qu’au terme d’un détour, constitue un outil heuristique particulièrement fécond pour analyser certaines formes contemporaines d’écri‐ ture de la mémoire. Elle invite à déplacer l’attention vers ce qui ne s’offre pas d’emblée au regard, vers cette zone marginale mais non moins importante où le sens se forme en creux. Dans cette optique, il paraît indispensable de revenir au mot lui-même afin d’en mesurer les implications sémantiques et conceptuelles. Une brève enquête lexicographique suffit à révéler, à cet égard, une polysémie éclairante : si la première acception du mot « envers » - « côté qu’on ne voit pas au premier abord 1 » - suggère déjà l’idée d’un écartement perceptif, c’est surtout l’emploi figuré - « aspect qui n’apparaît pas à première vue, qui n’est pas saisissable ni palpable ; le côté caché, mystérieux 2 » - qui retient notre attention par sa portée interprétative. Une telle définition conduit en effet à envisager l’«-envers-» non comme un simple revers matériel ou spatial, mais comme une dimension latente du sens, une profondeur discrète où s’inscrit ce qui demeure invisible tout en organisant silencieusement le visible. C’est cette hypothèse d’un envers du visible - et ajouterions-nous du dicible - qui nous a conduit à nous intéresser à l’œuvre de Georges Perec, et plus précisément à un texte qui en offre selon nous une illustration particulièrement significative, à savoir Je me souviens, publié d’abord dans une version partielle Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 3 Georges Perec, « Notes sur ce que je cherche », dans Id., Penser/ Classer, Paris, Seuil, «-La Librairie du XXI e Siècle-», 2003, p.-10 (Paris, Hachette, 1985). 4 Comme l’a maintes fois souligné la critique, l’expérience de la Seconde Guerre mon‐ diale et des horreurs qui l’ont caractérisée s’impose comme l’un des points les plus constants de son imaginaire, dont son écriture porte durablement l’empreinte. Parmi les nombreux travaux critiques consacrés à cette question, nous ne retiendrons ici, à titre d’exemple, que trois études qui nous paraissent particulièrement significatives et qui ont ouvert la voie à de nombreux développements ultérieurs. David Bellos montre avec précision comment la mort du père au front en 1940 et la déportation de la mère à Auschwitz en 1943 constituent l’événement matriciel de l’existence et de l’œuvre de Perec (Cf. David Bellos, Georges Perec : A Life in Words. A Biography, Boston, David R. Godine, 1993). Claude Burgelin, pour sa part, insiste sur la notion de « blessure originelle » et sur le lien étroit entre perte, mémoire et écriture dans l’ensemble de l’œuvre de Perec (Cf. Claude Burgelin, Georges Perec, Paris, Seuil, « Les Contemporains », 1988). Enfin, Philippe Lejeune met en évidence la manière dont l’expérience de la guerre et la disparition des parents structurent en profondeur tout le dispositif autobiographique perecquien (Cf. Philippe Lejeune, La mémoire et l’oblique. Georges Perec autobiographe, Paris, P.O.L, 1991). 5 Sur ce point, nous renvoyons au très bel établissement du texte que Christelle Reggiani propose dans l’édition publiée dans la collection Bibliothèque de la Pléiade chez Galli‐ mard où, à ce propos, elle remarque que dans Je me souviens « la douleur de la séparation constitue le fondement caché du jeu “endotique” de la mémoire commune ». Christelle Reggiani, Notice, dans Georges Perec, Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade-», 2017, p.-1095-1100, p.-1096. en janvier 1976 dans Les Cahiers du Chemin, puis repris et augmenté en janvier 1978 dans la collection POL des Éditions Hachette. Dans cette œuvre, comme nous allons le montrer par la suite, même si la guerre n’est évoquée qu’à la marge, par allusions, presque en sourdine, elle affleure néanmoins par touches discrètes en traversant le texte d’un bout à l’autre, non pas comme un thème explicitement formulé, bien entendu, mais comme une présence diffuse, presque une empreinte souterraine. Dès lors, si l’on se souvient que Perec affirme dans ses Notes sur ce que je cherche que « presque aucun de [s]es livres n’échappe tout à fait à un certain marquage autobiographique 3 », on comprend que l’expérience de la guerre - indissociable de la perte et du deuil qu’elle a entraînés - constitue l’un des noyaux les plus persistants de son imaginaire littéraire et joue, dans son œuvre, un rôle profondément structurant, dans la mesure où elle a profondément marqué son existence 4 . Il ne s’agit pas ici de revenir, du mois principalement, sur une question déjà abondamment explorée par la critique, à savoir celle de l’infra-ordinaire comme trace d’une mémoire collective 5 , voire comme forme d’autosociobiographie avant la lettre. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 126 Michele Costagliola d’Abele 6 Nous rappelons au passage que le mot texte dérive du latin textus, de texere qui signifie justement «-tisser-». Cf. Trésor de la langue française informatisé, ad vocem. 7 À propos de l’index de Je me souviens, Christelle Reggiani affirme qu’il « se donne à lire comme une partie intégrante du texte » et qu’il représente un exemple évident Il s’agit plutôt, pour nous, de déplacer légèrement la focale et d’observer comment l’idée de la guerre, bien qu’elle ne soit pas toujours nommée explicite‐ ment, - ou seulement de manière allusive - agit néanmoins comme une présence cachée, un motif latent. Dans cette œuvre, en effet, comme dans la majeure partie de l’œuvre de Perec, la guerre ne représente pas un thème narratif au sens strict du terme mais elle relève davantage du « fantasme », entendu dans son acception psychanalytique, c’est-à-dire d’une puissance invisible mais opérante qui traverse l’écriture, s’y enfouit et s’y rejoue inlassablement. Ainsi, lire Je me souviens sous cet angle revient à déceler, dans les replis d’une langue en apparence neutre et descriptive, la persistance d’une mémoire traumatique, une mémoire à la fois collective - celle d’une génération marquée par la guerre, ses silences et ses conséquences - mais surtout profondément individuelle, inscrite dans l’histoire singulière de Perec, où l’expérience du manque et de la perte dus à la guerre devient le moteur intime de toute remémoration et de l’acte même de l’écriture. Après avoir brièvement rappelé la structure de cette œuvre singulière, nous tenterons d’envisager Je me souviens selon une approche qui emprunte son mouvement au geste photographique, en proposant une analyse qui partirait du positif pour aller vers le négatif, du visible vers l’invisible. Il s’agira, autrement dit, de concevoir le texte comme un « tissu 6 », et d’en analyser non seulement l’endroit, à savoir ce qui est dit, mais aussi l’envers, à savoir ce qu’on peut entrevoir dans la trame du tissu sans qu’il puisse apparaître clairement à l’œil de celui qui observe, c’est-à-dire les traces de la guerre : discrètes, suggérées, parfois simplement évoquées, mais jamais véritablement racontées. Notre réflexion se déploiera en trois temps principaux. Dans un premier mo‐ ment, en adoptant une perspective textométrique, nous examinerons le nombre d’occurrences du lemme « guerre » dans Je me souviens, en observant non seulement leur contexte immédiat, mais aussi leur inscription dans le cotexte, ou mieux dans la logique d’ensemble de l’œuvre. Cette première étape nous permettra d’évaluer la place explicite du mot, et bien évidemment du concept, dans la mémoire écrite de Perec. Dans un deuxième temps, nous porterons notre attention sur ces occurrences du concept qu’on pourrait qualifier de semiexplicites, à savoir, celles où le mot guerre n’apparaît pas dans le texte mais où sa présence est néanmoins signalée par Perec lui-même dans l’index rerum placé à la fin de l’ouvrage 7 . Cet outil, d’une grande richesse, fournit en effet Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 Poétique de l’encryptage et stratégies de l’obliquité 127 d’un processus de textualisation du paratexte qui est particulièrement récurrent dans la production perecquienne. Christelle Reggiani, L’éternel et l’éphémère. Temporalités dans l’œuvre de Georges Perec, Amsterdam-New York, Rodopi, 2010, p.-25. 8 L’expression « bombes de temps » est utilisée par Perec lui-même dans son « À propos de la description » de 1981 alors que la formule « marqueurs d’époque » est empruntée à Annie Ernaux qui l’utilise dans son Les Années de 2008. Cf. Christelle Reggiani, Notice, p.-1100. 9 Après la dédicace à l’ami oulipien Harry Mathews qui lui parla de l’œuvre du peintre américain, en position péritextuelle, Perec affirme : « Le titre, la forme et, dans une certaine mesure, l’esprit de ces textes s’inspirent des I remember de Joe Brainard ». Georges Perec, Œuvres, t. I, p.-798. des repères essentiels pour comprendre la logique interne de Je me souviens et pour comprendre encore aujourd’hui ce que Christelle Reggiani définit comme des « minuscules bombes de temps », ou des « marqueurs d’époque 8 ». Enfin, dans un troisième et dernier temps, nous ne proposerons que quelques exemples - nécessairement partiels, mais à notre avis révélateurs - destinés à montrer que la présence de la guerre, en tant que motif latent et fantasmatique, dépasse largement ses rares mentions explicites. Nous tenterons de démontrer qu’elle agit comme une force structurante, influençant en profondeur la biographie de l’auteur et sa condition existentielle, au point que, même lorsqu’il n’en parle pas, la guerre demeure inscrite dans la texture même de son écriture, comme un souvenir refoulé qui continue d’en modeler la forme et le rythme. Autobiographie oblique et mémoire commune-: genèse et dispositif de Je me souviens Je me souviens est un recueil composé de 480 notations brèves, chacune introduite par la formule anaphorique « Je me souviens » créant une sorte de litanie, à travers laquelle l’auteur rassemble des fragments de mémoire à la fois individuelle et collective, puisés dans la culture quotidienne de la France d’aprèsguerre. Dès le paratexte 9 , Perec rappelle que son projet s’inspire directement du I Remember de Joe Brainard, artiste et écrivain américain, qui, dans cette œuvre, énumère des souvenirs personnels, souvent dérisoires, dessinant un autoportrait discontinu et ironique d’une époque. Perec reprend ce dispositif formel constituant un instrument de mémoire générationnelle et, tout en en gardant la portée « autosociobiographique », il en fait un outil supplémentaire d’exploration du banal, dans la lignée de sa réflexion sur l’infraordinaire. Dans le post-scriptum de l’édition de 1978 - rappelons qu’une première version incomplète et ne comportant que 163 souvenirs avait paru en janvier 1976 dans le numéro 26 des Cahiers du Chemin -, Perec précise que ces souvenirs Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 128 Michele Costagliola d’Abele 10 Ibid., p.-877. 11 Ibid., p.-898. ont été recueillis entre janvier 1973 et juin 1977 et il en rappelle le principe constitutif : « tenter de retrouver un souvenir presque oublié, inessentiel, banal, commun, sinon à tous, du moins à beaucoup 10 -». Le Texte de présentation de cette même édition offre une définition encore plus éclairante de la véritable nature de l’entreprise-: Ces « je me souviens » ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, de choses que, telle ou telle année, tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine d’être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d’État, des alpinistes et des monstres sacrés. Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscu‐ les, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, un soir, entre amis : c’était une chose qu’on avait apprise à l’école, un champion, un chanteur ou une starlette qui perçait, un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller, un scandale, un slogan, une habitude, une expression, un vêtement ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose d’encore plus mince, d’inessentiel, de tout à fait banal, miraculeusement arraché à son insignifiance, retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie 11 . Comme Christelle Reggiani le souligne, la genèse de Je me souviens est indisso‐ ciable du vaste chantier autobiographique qui traverse toute l’œuvre de Perec. Elle observe plus précisément que la mémoire collective à l’œuvre dans Je me souviens répond, en miroir, au discours autobiographique de W ou le souvenir d’enfance et elle rappelle que Perec lui-même, par ces mots, prononcés au cours d’un entretien avec Franck Venaille en 1979, considérait ces deux livres un véritable diptyque-: J’ai aussi écrit une autobiographie qui s’appelle W ou le Souvenir d’enfance et tout ce travail autobiographique s’est organisé autour d’un souvenir unique qui, pour moi, était profondément occulté, profondément enfoui et d’une certaine manière nié. Le problème était de contourner cette approche, disons, de ma propre histoire, et en fait Je me souviens est né à peu près en même temps. Ce sont des chemins qui ne sont pas tout à fait parallèles, mais qui se rejoignent quelque part et qui partent d’un même besoin de faire le tour de quelque chose pour le situer. […] Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 Poétique de l’encryptage et stratégies de l’obliquité 129 12 Christelle Reggiani, Notice, p.-1095. 13 Cf. Jacques-Denis Bertharion, « Je me souviens : un cryptogramme autobiographique », Le Cabinet d’amateur, n o -2, automne 1993, p.-73-84. 14 À propos de la répétition mécanique des différents « je me souviens », Bertharion affirme-: «-camouflés dans la masse des souvenirs inessentiels et communs, les souvenirs personnels se dérobent et semblent désacralisés. Ils perdent de leur charge émotive, ils sont débarrassés de leur dimension tragique. La discontinuité, la fragmentation, la dispersion qui caractérisent le texte participent de cette entreprise de désangoissement-: nulle place pour la lamentation ou la confession développée ; le pathos n’est pas de mise, aucune valorisation de l’“unique” au détriment du “commun”, mais une même neutralité dans la présentation et la rédaction des diverses entrées-», Ibid., p.-81. 15 Nous empruntons ce terme à Maryline Heck qui, à propos de l’écriture blanche de Perec, affirme : « Selon la critique, le blanc remplacerait ainsi le noir comme couleur essentielle de la mort dans l’univers de l’écrivain. Signe de l’amnésie, il porte aussi la trace d’une anesthésie des affects-: l’écriture blanche de Perec […] est également celle de la neutralisation des émotions ». Italique à nous. Maryline Heck, « “L’écriture blanche” de Georges Perec-», dans-V. Montémont et C. Reggiani, éds.,-Georges Perec. Artisan de la langue, Lyon, PUL, 2012, p.-95. 16 Souvenirs n°-: 6, 14, 23, 37, 53, 106, 117, 141, 143, 176, 230, 242, 249, 257, 283. Je me souviens se situe dans une sorte d’entre-deux et pourrait continuellement basculer dans ma propre relation avec ce souvenir 12 . Or, ce que nous tenterons de démontrer par la suite, c’est que ce « souvenir unique », à la fois « occulté, profondément enfoui et d’une certaine manière nié », qui irrigue tout W ou le souvenir d’enfance - et que l’on sait désormais lié au traumatisme historique de la perte des parents de Perec, victimes de la guerre et de la Shoah - constitue également la source latente de Je me souviens. Dans une stratégie d’écriture que l’on pourrait qualifier, pour reprendre les termes de Philippe Lejeune, d’« autobiographie oblique », ou selon la belle formule de Jacques Denis Bertharion, de «-cryptogramme autobiographique 13 -», ce souvenir fondateur se déplace, se diffracte et se dilue dans l’espace apparemment neutre de la mémoire collective. Dans Je me souviens, le souvenir de la guerre et du traumatisme qu’elle engendre n’est plus frontalement évoqué mais il se manifeste sous la forme d’une mémoire diffuse, presque détrempée dans la banalité du quotidien, et sa charge émotionnelle semble peu à peu neutralisée 14 par le biais de la répétition mécanique et anesthésique 15 de la formule-: «-je me souviens-». Nommer la guerre-: économie de l’explicite L’examen d’une version numérique du texte montre aisément que le mot guerre apparaît quinze fois 16 dans l’ensemble de Je me souviens. Ce simple relevé lexical, en apparence purement quantitatif, s’avère en réalité particuliè‐ Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 130 Michele Costagliola d’Abele 17 Souvenirs n°-249. 18 Souvenirs n°-: 6, 143, 242. 19 Souvenirs n°-: 37, 230, 283. 20 Souvenirs n°-: 14, 24, 106, 141. 21 Souvenir n°-117. 22 Georges Perec, Œuvres, t. I, p.-877. rement révélateur dès lors qu’on l’inscrit dans une perspective analytique plus contextualisée. Loin de constituer une donnée anecdotique, en effet, cette fréquence invite à interroger la place qu’occupe la référence à la guerre dans l’économie mémorielle de l’ouvrage. Trois éléments, en particulier, méritent d’être soulignés et appellent à un examen plus attentif : d’abord, la relative rareté de ces occurrences au regard de l’ampleur du texte ; ensuite, la nature grammaticale et syntaxique des contextes dans lesquels elles s’inscrivent ; enfin, leur distribution discontinue et inégalement répartie au fil du texte. Premièrement on peut observer que le nombre restreint d’occurrences ne saurait être tenu pour contingent mais qu’il participe d’une véritable stratégie d’obliquité. L’écriture perecquienne, en effet, repose partout sur l’allusion détournée, la mémoire lacunaire et sa remémoration procède moins par affir‐ mation directe que par allusion, ce qui conduit à un évitement volontaire du tragique explicite. Chez un auteur dont le père est mort au front et la mère déportée à Auschwitz, une telle retenue ne peut pas être interprétée comme un simple effacement mais elle relève bien davantage d’une forme de pudeur extrême où le silence, l’ellipse et la fragmentation permettent à la mémoire traumatique d’affleurer sans pourtant jamais se dire pleinement. Deuxièmement il convient de remarquer que, dans douze occurrences sur quinze, le mot guerre est introduit par une préposition à valeur temporelle comme au début  17 , pendant  18 , à la fin de  19 , ou plus fréquemment encore après  20 . En outre, il nous semble également notable qu’une seule occurrence soit précé‐ dée de la préposition avant  21 , ce qui nous semble rejoindre l’indication fournie par Perec dans le Post-scriptum du livre : « Lorsque j’évoque des souvenirs d’avant-guerre, ils se réfèrent pour moi à une époque appartenant au domaine du mythe 22 ». Ce trait syntaxique, qui pourrait paraître anodin, revêt à notre avis une portée sémantique significative car il situe systématiquement la guerre dans un rapport de concomitance ou de postériorité par rapport à l’expérience vécue, ce qui permet d’affirmer que la guerre apparaît ici comme une césure radicale, un point de fracture séparant un avant mythifié d’un après durablement marqué par l’absence et le manque. Enfin, le troisième élément, sans doute le plus révélateur pour notre propos, concerne la répartition de ces occurrences : toutes, en effet, apparaissent Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 Poétique de l’encryptage et stratégies de l’obliquité 131 23 Souvenirs n°-: 14, 23, 25, 33, 37, 40, 100, 141, 143, 154, 242, 258, 268, 323, 476. 24 Souvenirs n°-: 104, 167, 217, 243, 250, 283. 25 Souvenirs n°-: 39, 380. 26 Souvenir n°-176. 27 Souvenir n°-175. 28 Souvenirs n°-: 6, 276. avant le souvenir n° 283, concentrées donc dans la première moitié du livre. Cette disposition, loin d’être fortuite, semble symboliser la localisation du traumatisme, c’est-à-dire le fait que la guerre, en tant qu’événement fondateur, appartient à la première partie de la vie - celle de l’enfance - et se trouve ensuite refoulée, transformée en résonance souterraine dans le reste de l’œuvre. Ainsi, si le traumatisme irrigue encore la mémoire perecquienne comme on le verra cidessous, il ne le fait plus qu’à travers une écriture du silence et de la discrétion ayant recours à une forme oblique, fragmentaire, implicite. Désigner la guerre-: logique semi-explicite de l’index Entre la présence lexicale pleine du mot et son effacement référentiel dans la trame du texte se dessine un régime de signifiance intermédiaire, que l’index rerum permet précisément de cartographier : c’est dans cette zone de visibilité partielle, où la guerre n’est plus énoncée mais néanmoins assignée comme référent, que se déploie ce que nous proposons d’appeler la logique semiexplicite de la désignation de la guerre. Dans l’index, 27 souvenirs sont ainsi répertoriés comme relevant du champ lexical ou thématique de la guerre - soit presque le double du nombre d’occur‐ rences explicites du mot « guerre » lui-même. Parmi eux, plus de la moitié, 15 précisément, renvoient à la Seconde Guerre mondiale 23 , tandis que les 12 autres évoquent d’autres conflits du XXᵉ siècle : la guerre d’Algérie avec ses six mentions 24 se taille la part du lion dans ce sous-groupe, mais on trouve aussi la guerre d’Indochine 25 , la guerre entre l’Inde et le Pakistan 26 , la guerre du Biafra 27 ou encore la Première Guerre mondiale 28 . Si l’on resserre l’analyse sur les quinze souvenirs que l’index classe sous la rubrique « Seconde Guerre mondiale », un premier constat s’impose, qui vient confirmer la stratégie d’obliquité précédemment mise en évidence. En effet, parmi ces quinze occurrences, seules six comportent explicitement le mot guerre. Autrement dit, dans plus de la moitié des cas, la référence au conflit mondial s’effectue sans recours à sa désignation lexicale directe, comme si le texte privilégiait systématiquement la voie du détour plutôt que celle de la nomination frontale. Dans ces cas, la guerre affleure par le biais d’allusions Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 132 Michele Costagliola d’Abele qui suffisent, à elles seules, à réveiller tout un arrière-plan historique. Perec mobilise des éléments dont la simple mention réactive une mémoire partagée. Ainsi, un terme comme Flak, employé dans le souvenir 25, n’a pas besoin d’être explicité davantage car ce mot technique, désignant la défense antiaérienne allemande, transporte avec lui tout un imaginaire de bombardements et de ciel en guerre. De même, l’évocation de la date de capitulation du Japon, dans le souvenir 40, renvoie immédiatement au 2 septembre 1945 et à la clôture officielle du conflit mondial. Dans d’autres cas encore, la référence passe par l’évocation de figures directement liées à la guerre, dont le simple nom suffit à convoquer le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi en est-il de l’amiral Thierry d’Argenlieu dans le souvenir 100, du criminel de guerre Adolf Eichmann dans le souvenir 268, ou encore du commandant René Mouchotte dans le souvenir 323. Bien qu’ils ne mentionnent pas directement la guerre, ces souvenirs relèvent d’une mémoire collective partagée. Ils renvoient en effet à un ensemble de faits qui représentent autant de fragments du passé qui, sans être explicités, réapparaissent dans la trame du texte comme les traces persistantes d’un héritage historique commun. Crypter la guerre-: poétique de l’implicite Nous abordons à présent le troisième temps de notre analyse, annoncé dès l’introduction comme celui des mentions implicites. Avec cette ultime étape, il ne s’agit plus d’examiner la guerre lorsqu’elle est nommée ni même lorsqu’elle est signalée par le détour de l’index, mais d’interroger les modalités plus secrètes de son inscription textuelle, là où elle ne se donne qu’à travers des traces diffuses, des résonances discrètes et des configurations symboliques qui relèvent pleinement d’une poétique de l’implicite. À l’instar des mentions semi-explicites, les mentions implicites de la guerre constituent une série de traces constantes d’un héritage historique - celui de la guerre et des barbaries qu’elle a engendrées - partagé par toute une génération. Ces souvenirs, où la guerre n’est jamais nommée mais toujours perceptible et que Perec ne classifie pas sous le concept de la guerre dans son index rerum, traduisent la manière dont la mémoire collective du conflit se prolonge dans l’imaginaire du temps de paix, à travers les figures, les objets et les récits du monde d’après. Il suffit de penser, par exemple, à ces Je me souviens où la présence de la Seconde Guerre mondiale se devine derrière des références à la culture populaire de l’après-guerre. C’est le cas, par exemple, de personnages emblématiques, de films, de chansons, ou encore d’événements gravés dans la mémoire de Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 Poétique de l’encryptage et stratégies de l’obliquité 133 29 Du générique du film on apprend que celui-ci a obtenu un Lion d’or à la Biennale de Venise avec la mention suivante : « Pour avoir su élever à une singulière pureté lyrique et une exceptionnelle force d’expression, l’innocence de l’enfance au-dessus de la tragédie et de la désolation de la guerre ». Cité dans Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de Je me souviens. Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais su, 3 ème édition revue, corrigée et augmentée, Paris, Le Castor Astral, 2003, p.-227. 30 Il s’agit des compétions qui étaient nommées 6 Jours : courses cyclistes par équipes de deux coureurs qui duraient 144 heures. Ibid., p.-128. ceux qui ont grandi dans l’ombre de la guerre. Le texte en offre en réalité plusieurs occurrences ; toutefois, dans le cadre restreint de cette étude, nous nous limiterons à trois exemples qui nous paraissent particulièrement significatifs et heuristiques pour notre propos. Le souvenir n° 326 (« Je me souviens de Brigitte Fossey et de Georges Poujouly dans Jeux interdits »), par exemple, renvoie au film de René Clément de 1952, où la guerre affleure à travers une représentation de l’enfance blessée 29 . Paulette, en effet, la petite héroïne, orpheline à cinq ans, confiée à la Croix-Rouge à la fin du film, incarne une figure d’altérité douloureuse dans laquelle on peut reconnaître, en creux, un double de Perec lui-même. Le souvenir n° 123 (« Je me souviens que la violoniste Ginette Neveu est morte dans le même avion que Marcel Cerdan ») et le n° 35 ( Je me souviens du match Cerdan-Dauthuille ») évoquent quant à eux Marcel Cerdan, boxeur mythique, premier champion du monde français, dont la mémoire collective retient autant les exploits sportifs que l’engagement dans la Résistance qui en fait, au fil des ans, une véritable icône de l’antifascisme, symbole d’une France combattante et meurtrie. Enfin, le souvenir n° 168 (« Je me souviens des six-jours au Vel’ d’Hiv ») est sans doute le plus lourd de signification historique et symbolique. Derrière l’apparente légèreté du sport et des courses cyclistes 30 se profile le souvenir tragique de la rafle du 16 et du 17 juillet 1942, au cours de laquelle 12.884 hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés, et presque la moitié d’entre eux fut parquée dans le vélodrome d’Hiver avant d’être internés à Drancy et ensuite déportés vers les camps de concentration. Ce Je me souviens fait donc resurgir, sous la forme d’un détail culturel, l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire française contemporaine, la plus vaste opération de déportation jamais menée en Europe occidentale. Afin d’achever cette réflexion consacrée aux manifestations implicites de la guerre dans Je me souviens, il convient d’examiner trois autres exemples qui, quoique plus discrets et en apparence plus éloignés du champ référen‐ tiel explicite du conflit, s’inscrivent néanmoins pleinement dans la même Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 134 Michele Costagliola d’Abele 31 À ce propos, le lecteur pourra approfondir la notion d’autobiographème proposée par Bernard Magné. Cf., entre autres, Bernard Magné, « L’autobiotexte perecquien », dans Jean Luc Joly et Christelle Reggiani, éds., Perecollages II. Anthologie d’articles de Bernard Magné sur l’œuvre de Georges Perec, Toulouse, Presses Universitaires du Midi, 2022, p.-207-259. 32 On sait combien, chez Perec, la question des chiffres et des correspondances numériques relève rarement du pur accident et combien la numérologie fait partie intégrante de sa poétique et, tout en s’inscrivant dans une logique oulipienne de contrainte, devient souvent un support de sens, voire une forme de cryptage autobiographique. 33 Nous rappelons au passage qu’il faudra attendre 1958 pour que l’acte de décès soit enfin établi. dynamique mémorielle et en prolongent les effets souterrains. Ces souvenirs, situés à des numéros qui ne doivent rien au hasard 31 , présentent en effet une dimension symbolique singulière et, loin d’être purement arbitraires, inscrivent le traumatisme biographique dans la structure même du texte, transformant la succession numérique des souvenirs en un espace de mémoire codée 32 . Il s’agit des souvenirs 11 et 43 dont les numéros progressifs renvoient à la date du 11 février 1943, jour de la déportation de Cyrla Szulewicz, la mère de Perec, et du souvenir 47 dont la position numérique rappelle non seulement 1947, année de la rédaction de l’acte de disparition de Cyrla (daté justement 19 août 1947) 33 , mais aussi le convoi 47 qui emmena cette dernière à Auschwitz. Le souvenir 47 (« Je me souviens des postes à galène ») par le recours à un terme technique encrypte une référence profondément ancrée dans le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale. Les postes à galène rappelés par Perec sont des récepteurs radio rudimentaires qui, fonctionnant sans alimentation électrique, jouèrent un rôle décisif dans les zones de guerre pendant l’occupation allemande. En effet, là où les récepteurs à lampes étaient interdits car ils risquaient de trahir la position des troupes ou des foyers d’écoute, le poste à galène, qui n’émettait aucune onde, était silencieux et facile à dissimuler, devint l’instrument privilégié de l’écoute clandestine. Ainsi, dans l’économie symbolique du texte de Perec, ce souvenir minuscule renvoie à une technologie de la résistance, à la possibilité de continuer à entendre, à savoir, à se relier au monde malgré la censure et la peur. On pourrait presque dire que derrière cet objet, à l’apparence anodin, c’est toute une mémoire du danger, de la ruse et du silence qui se réactive. Le souvenir n° 43, quant à lui, (« Je me souviens de l’Adagio d’Albinoni), fait référence à une musique au ton grave et méditatif, souvent associée, dans l’imaginaire collectif, aux cérémonies funèbres. Le choix de cet Adagio acquiert ici une dimension symbolique profonde car il fonctionne comme une tombe musicale offerte à Cyrla Szulewicz, qui, disparue sans sépulture, est restée à Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 Poétique de l’encryptage et stratégies de l’obliquité 135 jamais sans tombe. Là où il n’existe ni corps ni lieu du souvenir, la musique devient le substitut du rituel funéraire, un espace sonore de deuil et de mémoire. Enfin, nous nous arrêterions sur le souvenir n° 11 (nombre omniprésent dans la poétique perecquienne car il renvoie au 11 février 1943), souvenir qui, à notre avis, mérite à cet égard une attention particulière. Le souvenir est le suivant : « Je me souviens du citoyen du monde Garry Davis. Il tapait à la machine sur la place du Trocadéro ». Cette mention renvoie à la figure du célèbre pacifiste américain Garry Davis. Ancien pilote de bombardier pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut profondément marqué par le bombardement de la ville de Royan, auquel il avait pris part par la destruction presque totale de la cité et par la mort de centaines de civils. Au lendemain de la guerre, Davis choisit de rompre avec toute allégeance nationale et s’oriente vers un engagement résolument pacifiste, fondé sur l’idée d’une citoyenneté universelle. Le souvenir n° 11 renvoie justement à cette époque, où il se présente à l’ambassade des États-Unis pour renoncer officiellement à sa nationalité et, se déclarant « citoyen du monde », s’installe place du Trocadéro, où siège alors la toute jeune Organisation des Nations Unies, et il mène une action aussi symbolique que médiatique qui attire l’attention et lui vaut le soutien de plusieurs figures intellectuelles majeures, parmi lesquelles Sartre, Camus, Breton ou encore Gide. C’est en effet à Place du Trocadéro qu’il distribue un « passeport de citoyen du monde », dont plusieurs millions d’exemplaires circuleront par la suite. Ainsi, le choix de Perec de retenir ce souvenir prend une signification particulière car la présence de Garry Davis incarne la volonté de transformer l’expérience du traumatisme de guerre en utopie pacifiste. En filigrane, ce Je me souviens exprime sans doute le vœu, intime et collectif, d’un dépassement du désastre par le geste humaniste et universel de la paix. Conclusion L’examen des différentes formes sous lesquelles la guerre apparaît dans Je me souviens, de ses occurrences explicites, semi-explicites ou implicites, conduit à un constat qui n’a rien d’évident au premier abord. Si, d’un côté on pourrait s’attendre à ce que sa rareté atténue son importance, de l’autre côté il est évident que c’est presque l’inverse qui se produit. En effet, plus le mot se fait discret, plus la guerre semble peser sur l’ensemble du livre, comme si son retrait même ren‐ forçait sa puissance structurante. Lorsqu’elle cesse d’être désignée frontalement, Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 136 Michele Costagliola d’Abele 34 Nous empruntons ce terme à la théorie de Bernard Magné qui propose une « lecture réticulée » de l’œuvre de Perec qu’il explique par les mots suivants : « Relier des fragments disjoints, établir une continuité par l’exercice d’une anamnèse textuelle, non pour reconstituer un chimérique état originel ou retrouver les gestes du scripteur, mais pour faire surgir un tissu de relations et tracer dans l’espace du texte des itinéraires et des repères dont quelques-uns sans doute échappent au déterminisme des contraintes initiales[…] ». Bernard Magné, « Fondements théoriques. Pour une lecture réticulée », dans Jean Luc Joly et Christelle Reggiani, éds., Perecollages II. Anthologie d’articles de Bernard Magné sur l’œuvre de Georges Perec, p.-28. elle ne s’évanouit pas pour autant et elle circule autrement, de façon réticulée 34 , en se logeant dans des détails, dans des allusions à peine marquées, dans des rapprochements qui n’attirent pas immédiatement l’attention mais qui, mis bout à bout, finissent par dessiner une présence continue, se retirant de la surface du texte pour s’inscrire plus profondément dans sa trame. Perec ne raconte pas la guerre au sens traditionnel du terme, et ne la transforme pas en intrigue, mais il en fait une force formelle en la convertissant en rythme, structure, parfois même contrainte silencieuse. L’Histoire, celle qui a marqué son existence de façon irréversible, n’est plus livrée sous la forme d’un récit continu, mais comme une absence qui agit et qui, ne s’exposant pas frontalement, travaille le texte de l’intérieur et façonne à la fois la mémoire générationnelle évoquée par le livre et l’expérience intime de l’auteur. Dans cette perspective, Je me souviens peut se lire comme une entreprise d’encryptage, la guerre n’y étant ni exhibée ni entièrement occultée, mais disséminée et redistribuée dans la trame de l’écriture. Le vers que nous avons voulu placer en exergue de la présente étude, tiré de l’incipit du sonnet 134 des Rerum vulgarium fragmenta de Pétrarque, « Pace non trovo e non ho da far guerra », nous semble en effet éclairer cette posture d’une lumière singulière. Cet hendécasyllabe, que la tradition française a souvent traduit par « Je ne trouve point de paix et je n’ai pas à faire de guerre », exprime un état de tension durable, une position inconfortable entre deux pôles que rien ne vient réconcilier. Il n’y a ni paix véritable ni guerre assumée. Cette tension entre des contraires irréductibles, entre désir et renoncement, appartenance et perte, semble correspondre avec une justesse frappante à la situation de Georges Perec pour qui la guerre n’est plus présente comme événement immédiat, mais n’appartient pas non plus à un passé apaisé car elle subsiste comme une cicatrice dont l’œuvre porte la trace. Son écriture naît précisément de cette fracture. Le besoin de classer, d’inven‐ torier et de décrire l’infraordinaire ne relève pas seulement d’un goût pour la méthode ou la contrainte formelle mais il répond à une nécessité plus profonde, celle de mettre de l’ordre dans le chaos pour tenter de rendre le Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 Poétique de l’encryptage et stratégies de l’obliquité 137 monde habitable. Pourtant, cet effort laisse toujours percevoir ce qui manque. L’attention accordée aux détails les plus modestes, aux souvenirs apparemment insignifiants, fonctionne comme une tentative de stabilisation face à une histoire qui a rendu toute stabilité précaire et illusoire. Aucune entreprise d’archivage, si patiente soit-elle, ne peut restituer ce qui a été perdu. La guerre, celle qui l’a privé de ses parents et a durablement marqué son identité, demeure ainsi inscrite dans la texture du texte et ne se manifeste ni sous la forme d’un récit héroïque ni sous celle d’une confession pathétique, mais comme une condition souterraine de l’écriture. Je me souviens apparaît ainsi le lieu où se rejoue, « obliquement », un traumatisme qui ne peut être ni pleinement formulé ni définitivement dépassé. Bibliographie Sources Perec, Georges. Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, «-Bibliothèque de la Pléiade-», 2017. Études Bellos, David. Georges Perec-: A Life in Words. A Biography, Boston, David R. Godine, 1993. Bertharion, Jacques-Denis. «-Je me souviens-: un cryptogramme autobiographique-», Le-Cabinet d’amateur,-n o -2, automne 1993, p.-73-84. Brasseur, Roland. Je me souviens encore mieux de Je me souviens. Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais su, 3 ème édition revue, corrigée et augmentée, Paris, Le Castor Astral, 2003. Burgelin, Claude. Georges Perec, Paris, Seuil, «-Les Contemporains-», 1988. Joly, Jean Luc et Reggiani, Christelle, éds. Perecollages II. Anthologie d’articles de Bernard Magné sur l’œuvre de Georges Perec, Toulouse, Presses Universitaires du Midi, 2022. Lejeune, Philippe. La mémoire et l’oblique. Georges Perec autobiographe, Paris, P.O.L, 1991. Montémont, Véronique et Reggiani, Christelle, éds.-Georges Perec. Artisan de la langue, Lyon, PUL, 2012. Reggiani, Christelle. L’éternel et l’éphémère. Temporalités dans l’œuvre de Georges Perec, Amsterdam-New York, Rodopi, 2010. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0010 138 Michele Costagliola d’Abele