Oeuvres et Critiques
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0338-1900
2941-0851
Narr Verlag Tübingen
10.24053/OeC-LI-0011
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Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin : résister à l’épique ?
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Christophe Reig
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1 Gérard Lambin, L’Épopée, Rennes, P.U.R., 1999. 2 Jean Kaempfer, Poétique du récit de guerre, Paris, Corti, 1998. 3 Kathryne Fontaine, Poétique du récit de guerre contemporain. La littérature comme laboratoire d’éthique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2021. Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? Christophe Reig THALIM/ CNRS/ Sorbonne Nouvelle, UPVD L’historiographie a entériné la rupture majeure qu’opère l’avènement de la guerre moderne, qui culmine dans l’expérience paroxystique des tranchées de 14-18. Dans les récits de Barbusse, Dorgelès ou Céline, davantage encore chez Claude Simon ou Jean Rouaud, le phénomène guerrier se retrouve orphelin de ses justifications et de ses batailles ordonnées : la guerre se manifeste désormais comme un chaos anonyme, mécanique et absurde, broyant l’individu dans une violence industrielle qui échappe à toute tentative de maîtrise. Une telle rupture semble rétrospectivement disqualifier l’ancien paradigme épique qui organisait méthodiquement le désordre de l’événement en récit intelligible. Le «-récit im‐ périal », narration fondamentalement stratégique et surplombante, présentait la guerre comme l’affrontement maîtrisé de volontés rationnelles dont la collision produisait, selon une causalité transparente, la victoire ou la défaite. Remontant plus loin encore, la tradition homérique avait institué ce que Gérard Lambin identifie comme une matrice narrative complexe : concentration autour d’un héros évoluant dans un univers clos et épuré, fiction d’une voix désubjectivée embrassant la totalité du champ de bataille et pénétrant les consciences, autorité discursive capable de conférer une signification transcendante au phénomène guerrier 1 . Dans le prolongement des analyses de Jean Kaempfer 2 , Kathryne Fontaine 3 a bien démontré combien les mutations contemporaines du récit de guerre accentuaient le travail de sape des anciens codes, sans toutefois occulter totale‐ ment leurs marques. En effet, globalement, là où l’épique configurait le tumulte guerrier en cosmos intelligible selon des schèmes de causalité et de valeurs, le Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 4 Les éditions retenues pour les ouvrages de Jouannais et Rolin figurent en fin d’article. 5 Dominique Viart, « Historicité de la littérature contemporaine », dans Dominique Viart et Laurent Demanze, éds., Fins de la littérature, tome 2, Historicité de la littérature contemporaine, Paris, Colin, 2012, p.-100. paradigme contemporain défait les conventions du genre en rompant avec les lisibilités téléologiques héritées. Intégrant l’opacité croissante du phénomène guerrier contemporain, les textes s’ingénient à transgresser les codes narratifs, le plus souvent en les retournant contre eux-mêmes. Ce type de récits se présente désormais plutôt sous le jour d’entreprises réflexives et aporétiques dont la forme même - morcelée, ironique ou transposée - constitue le signe manifeste d’un engagement éthique contre l’incommensurable de la violence collective. On se propose donc de mesurer la résistance (plus ou moins forte) des textes à la matrice épique au sein de deux corpus éminemment distincts. Si les projets de Jean-Yves Jouannais et Jean Rolin 4 dessinent effectivement des trajectoires formellement très divergentes - émiettement encyclopédique chez l’un, décentrements fictionnels chez l’autre - ils n’en convergent pas moins vers une parole critique et résolument rétive aux rhétoriques belliqueuses. Endossant le rôle d’enquêteurs, caractéristique de la littérature contemporaine, l’un et l’autre déploient des stratégies d’investigation - constitution d’un projet encyclopédique chez Jouannais, reportage de terrain chez Rolin - pour mieux les détourner de leurs finalités cognitives initiales, privilégiant la traque des zones invisibles plutôt qu’un savoir positif, déjouant également les catégories du «-roman historique-» ou du «-roman-témoin 5 -». Trois grands mouvements vont scander notre exploration : l’analyse de la fragmentation archivistique et de la performance comme déconstruction de l’auctoritas polémologique chez Jouannais ; puis les flottements et décen‐ trements narratifs comme production d’indétermination herméneutique chez Rolin ; enfin, l’esquisse des convergences épistémologiques qui permettent de dégager les contours d’une poétique commune de la résistance aux justifications narratives de la guerre. Fragments «-encyclo-épiques-», ruines de récits L’entreprise de contournement du canon épique trouve chez Jouannais sa mise en œuvre la plus radicale dans un dispositif qui retourne contre eux-mêmes les anciens instruments de l’ordre narratif. Là où la tradition épique organisait le tumulte selon des principes de causalité et de téléologie, l’« Encyclopédie des guerres » substitue à la construction d’un muthos unifié une méthodique fragmentation qui, par le recours systématique à l’ordre alphabétique, au Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 140 Christophe Reig montage citationnel et à l’inachèvement assumé, récuse toute prétention à saisir la guerre dans une synthèse maîtrisable. Inauguré en septembre 2008 au Centre Pompidou, le projet de performances mensuelles poursuivi durant seize années constitue dans sa genèse même un paradoxe éditorial fondamental dont l’irrésolubilité maintenue éclaire les modalités contemporaines d’une écriture refusant de domestiquer son objet : conçu a priori comme « machine orale » destinée à ne jamais se figer en volume imprimé, il connaîtra cependant, au terme de ses cent cinquante séances, une trajectoire éditoriale contredisant progressivement ses postulats originels. Durant la première décennie du projet (2008-2017), Jouannais affirme en effet un refus du livre, s’inscrivant dans la lignée des « artistes sans œuvres » qu’il avait théorisés en 1997 ; néanmoins, dès cette période, s’amorce une dissémina‐ tion éditoriale qui nuance ce discours : trois « surgeons » hybrides puisent amplement dans le stock des « entrées » encyclopédiques, configurant ainsi un écosystème éditorial complexe qui va contrevenir au principe de fugacité orale revendiqué et prendre position vis-à-vis du narratif épique, témoignant d’une tension féconde entre l’éphémère performatif et la permanence archivistique - tension qui n’a de cesse de manifester l’« obsession » (obsidio, l’étymologie latine désigne le «-siège-») de Jouannais pour le phénomène guerrier. Un tel rythme institue d’abord un rapport à la temporalité contrevenant radicalement aux logiques de l’événement épique. Contrairement à la narration canonique, dont la flèche était rectiligne et menait inéluctablement à sa conclu‐ sion, l’actualité guerrière contemporaine impose le plus souvent, notamment avec le télescopage de l’information en continu, un rythme d’urgence ne laissant aucun temps à la réflexion critique - chaque conflit chassant le précédent dans un flux ininterrompu. Face à cette volatilité, la pratique mise en œuvre dans « L’Encyclopédie » oppose une régularité obstinée : celle d’une accumulation patiente qui installe une temporalité longue et fait de l’œuvre non pas un produit achevé, mais un processus indéfiniment ouvert, déployé au rythme d’une tranche de vie. Autre contradiction apparente qui mérite qu’on s’y attarde, tant elle révèle un geste central de ce projet : la mobilisation de la forme encyclopédique non seulement pour contrer l’inclination à la narration épique et produire un savoir maîtrisable sur la guerre, mais a contrario, pour exhiber son impossibi‐ lité structurelle. Le premier surgeon, L’Usage des ruines. Portraits obsidionaux (2012) inaugure la démarche en rassemblant vingt-deux portraits de figures Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 141 6 Laurent Demanze, « Vestiges du temps et restes de l’histoire selon Jean-Yves Jouan‐ nais », dans Gianfranco Rubino et Dominique Viart, éds., Le Roman français contempo‐ rain face à l’Histoire, Macerata, Quodlibet, 2014, p. 105, https: / / books.openedition.org/ quodlibet/ 135. 7 Id. 8 Winfried Georg Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, trad. de l’allemand par Patrick Charbonneau, Arles, Éditions Actes Sud, 2004. « aimantées par une secrète fièvre obsidionale 6 », configurant ainsi un inventaire hétéroclite où se côtoient chefs de guerre antiques, architectes nazis, ou simples témoins anonymes pris dans la tourmente des sièges. Le dispositif repose essentiellement sur la distinction cardinale entre « ruines » - à prendre comme des traces honorifiques façonnées par la patine mémorielle - et « décombres » - négativité imposée par l’ennemi, cette dichotomie structurant l’ensemble des portraits selon le rapport singulier de chaque figure aux vestiges guerriers. Quoique fragmentaire, ce texte opère une inflexion décisive par rapport à sa matrice encyclopédique : il réintroduit, au sein même d’un dispositif apparemment anti-narratif, une épaisseur biographique et une dimension phé‐ noménologique qui restaurent paradoxalement ce que Laurent Demanze nomme un « souci romanesque 7 », permettant ainsi de concilier des exigences apparem‐ ment contradictoires - maintenir la fragmentation comme principe structurant irréductible tout en restaurant suffisamment de continuité narrative pour que les figures adviennent dans leur singularité existentielle. Cette réintroduction répond à une nécessité structurelle que Jouannais identifie en diagnostiquant une aporie sebaldienne. De la destruction comme élément de l’histoire naturelle 8 maintient, en effet, soit une distance contemplative irrémédiablement extérieure à l’expérience vérita‐ ble de la ruine, ou bien, lorsqu’il décide de franchir ce seuil phénoménologique, « cesse d’être romancier pour entrer dans les ruines », basculant dans une « nomenclature raisonnée des douleurs » (15) qui sacrifie la dimension roma‐ nesque à l’exactitude documentaire. Face à l’alternative paralysante - demeurer à l’extérieur en préservant la posture littéraire ou pénétrer les vestiges au prix du romanesque -, Jouannais fraye une « tierce voie » dont l’ingéniosité formelle mérite qu’on s’y attarde : en se démultipliant fictionnellement à travers les vingt-deux figures obsidionales, il parvient à pénétrer phénoménologiquement l’espace de la ruine tout en restaurant une épaisseur narrative indispensable à sa saisie sensible. Par ailleurs, cette solution engage toute une conception de l’auctorialité que le dispositif inaugural rend manifeste : en se positionnant comme personnage potentiel d’un roman de Vila-Matas, Jouannais instaure un régime de lecture où Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 142 Christophe Reig 9 Laurent Demanze, « Vestiges du temps et restes de l’histoire selon Jean-Yves Jouan‐ nais-», p.-105, 10 Demanze, « Vestiges du temps et restes de l’histoire selon Jean-Yves Jouannais », p. 107. la frontière entre document et fiction se trouve volontairement brouillée, créant la zone d’indétermination constitutive du projet, si bien que chaque portrait peut fonctionner comme une unité biographique dotée d’une véritable consistance narrative, échappant ainsi à la réduction encyclopédique. Les « figures » ne sont ainsi pas cataloguées dans l’immobilité d’une définition mais bien saisies dans leur rapport singulier, incarné, parfois pathologique aux vestiges guerriers, la « fièvre obsidionale 9 -». Le découpage qui transcende les siècles et les lieux con‐ serve toute son efficace : l’amplitude chronologique vertigineuse conjuguée à la logique associative non-chronologique qui préside à l’agencement des portraits produit un « télescopage temporel », caractéristique qui interdit toute linéarité narrative traditionnelle, les époques se superposant dans des correspondances souterraines qui créent l’impression d’une permanence anthropologique du phénomène guerrier excédant toute historicité particulière. Les portraits fonctionnent ainsi comme autant de « bribes chues 10 » d’un chantier encyclopédique inachevable, qui conservent néanmoins assez de den‐ sité narrative et d’épaisseur personnelle pour résister à leur dissolution dans la pure sérialité. C’est donc au sein même de cet entre-deux - ni totalité close ni dispersion absolue, ni récit continu ni pure fragmentation - que se situe la singularité formelle de L’Usage des ruines : en mêlant indistinctement documents authentiques et figures apparemment inventées, la contamination délibérée des régimes de vérité obère toute assignation générique stable, élaborant ce que l’on peut présenter comme une sorte d’« autofiction encyclopédique » où l’obsession personnelle devient principe organisateur d’une enquête transpersonnelle. Si bien que l’écriture elle-même manifeste cet écroulement des catégories auctoriales traditionnelles par le refus de toute signature stylistique identifiable : alternant prose méditative (Speer), narration documentaire (Klemperer) et lyrisme hallucinatoire - Dagerman parmi les « paysages de ruines, plus désolés qu’un désert » (44) -, Jouannais multiplie les registres sans stabiliser une voix unique, qui constitue l’assise même de la narration épique. Aussi, au lieu d’af‐ firmer une individualité auctoriale souveraine, s’impose une pratique scripturale au sein de laquelle l’auctorialité relève moins de l’expression intérieure que de traces de performance, sorte de mascarade qui assume pleinement son caractère construit. Paru deux ans plus tard, Les Barrages de sable (2014) accentue fortement la tendance à l’autoportrait oblique en détournant sciemment le terme désignant l’étude des châteaux fortifiés pour l’appliquer aux éphémères architectures Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 143 édifiées par les enfants sur les plages. Partant de ce geste enfantin universel, Jouannais déploie dans ses pages une méditation vertigineuse convoquant Agésipolis détournant l’Ophis pour conquérir Mantinée, Alexandre assiégeant Tyr, l’éclusier Geeraert inondant les plaines de l’Yser… Oscillant entre confi‐ dences sur le projet encyclopédique et conférences savantes, ce cabinet de curiosités érudit révèle comment ces « discrets autels de l’enfance dédiés à la bataille » rappellent « les hommes perdus à la guerre, non pas seulement au sens statistique des pertes, mais au sens d’égarés, les “combattus” » (« Aux Anciens combattus-»,-129) - ce dernier terme sollicitant un calembour évident. Le troisième surgeon, MOAB - Épopée en 22 chants (2018), fait référence à la bombe « Mother Of All Bombs » larguée en Afghanistan en avril 2017 - hyperbolise la bataille de Mossoul opposant les forces irakiennes et la coalition internationale à l’organisation « État islamique » entre octobre 2016 et juillet 2017. Le texte, lui aussi directement dérivé des éléments de « L’Encyclopédie des guerres », se lit comme un pastiche d’épopée centonique, radicalisant la posture du copiste jusqu’à son point de non-retour en refusant toute médiation auctoriale personnelle au profit d’un montage brut où les anacoluthes miment le désordre du champ de bataille. Composé exclusivement de fragments prélevés dans environ mille ouvrages - depuis Homère jusqu’aux témoignages sur Mossoul -, le texte ne comporte ainsi aucune phrase originale, achevant la trajectoire d’effacement auctorial amorcée dans L’Usage des ruines : là où ce dernier ouvrage maintenait encore une médiation narrative minimale à travers les portraits, MOAB escamote radicalement le sujet écrivant, ne laissant subsister que le montage citationnel intégral érigé en principe structurant absolu. S’y dissolvent les singularités historiques dans un flux panchronique, inter‐ rogeant ainsi les limites de la représentation littéraire de la catastrophe guerrière à travers une polyphonie citationnelle où les armées de toutes les époques paniquent, fuient et meurent ensemble. La disparition de la voix auctoriale trouve sa justification formelle dans l’anacoluthe généralisée que la postface revendique explicitement : « Ni les temps verbaux, ni les sujets ne sont raccord. Cela bégaie de n’avoir pas été raboté, jusqu’à faire anacoluthe-» (228), érigeant la fracture syntaxique non plus comme accident stylistique à corriger mais comme principe compositionnel manifestant le refus de toute continuité fluide. Les vingt-deux chants organisent cette matière selon une logique non chrono‐ logique mais phénoménologique (« Vis-à-vis », « Harangue », « Collision », « Panique »), permettant la coexistence, au sein d’un même chant, de fragments extraits de contextes spatio-temporels radicalement hétérogènes et produisant cette « simultanéité transhistorique » qui dissout les particularités historiques dans un continuum sensoriel. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 144 Christophe Reig 11 L’exposition « Topographies de la guerre » au BAL (Paris, 2011) met en avant les photographies d’Anne-Marie Filaire. En noir et blanc, elle documente les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, sans embellissement. « Comment se faire raconter les guerres par un grand-père mort ? » aux Abattoirs de Toulouse (2012) et à la Villa Arson de Nice (2014) présente à nouveau le projet : une bibliothèque de guerre de dix-huit mètres, les registres de Jouannais, des maquettes, des figurines, des cartes annotées. En 2014, la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois accueille les deux expositions : « Systema naturae », puis, en 2018, « L’Encyclopédie des guerres : département des jeux et distractions-». 12 Adrien Chassain, « Publier, le faire, le dire : L’Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais-», L’esprit créateur, 2022, 62 (1), p.-43. Le projet se ramifie concomitamment dans l’espace muséal et galéristique, engendrant un écosystème transmédial qui déborde les performances au Centre Pompidou 11 - écart entre le discours initial de refus du livre et les pratiques ef‐ fectives d’inscription matérielle qui témoigne de ce qu’Adrien Chassain identifie comme un «-trouble dans la publication 12 -». Aussi, l’entreprise encyclopédique se confond avec une logique de progression rhizomique : elle fait mine d’échouer dans son ambition totalisante, mais se reconstruit en se déplaçant d’un support à l’autre - de la scène au livre, de l’exposition à l’archive, d’un livre à l’autre -, avançant par mouvements latéraux et replis stratégiques, évitant l’assaut frontal d’un territoire guerrier demeurant, par essence, énigmatique. Revenons au tronc commun de « L’Encyclopédie » : une inflexion décisive intervient en novembre 2017, lors de la quatre-vingt-dixième séance, lorsque Jouannais renverse neuf années de discours anti-livresque, et annonce la clôture monumentale du projet qui advient en 2024 avec l’exposition à l’IMEC program‐ mée pour coïncider avec le quatre-vingtième anniversaire du Débarquement de Normandie. Désormais conservée sous la cote 1141JNN, la présentation rassemble les deux décennies d’accumulation patiente d’éléments hétéroclites : bibliothèque de guerre (dix-huit mètres linéaires), archives manuscrites, capta‐ tions des cent cinquante performances - en une totalité matérielle configurant désormais un fonds d’archives consultable. Et surtout, fait notable : le catalogue déjoue complètement les attentes génériques en se démarquant d’une transcrip‐ tion exhaustive des neuf cent trente-neuf entrées répertoriées et en envisageant plutôt un dispositif hybride, entre livre-exposition et archive recomposée. En effet, l’ouvrage se compose de quatre sections distinctes qui configurent autant de modes d’approche du matériau encyclopédique. Avec son titre poly‐ sémique, l’inaugural « Du transport des récits » (13-54) établit ainsi le cadre théorique et méthodologique du projet, explorant les modalités de circulation et de transmission des récits guerriers dans une perspective explicitement borgé‐ Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 145 13 Jouannais convoque à plusieurs reprises «-La Bibliothèque de Babel-» et «-Funes ou la mémoire » une citation de cette nouvelle figure même en exergue de la seconde partie (55). sienne 13 pour penser l’accumulation vertigineuse et l’impossibilité structurelle d’une maîtrise totalisante. Viennent ensuite les « Planches de l’Encyclopédie », corpus central exclusivement constitué d’entrées alphabétiques prélevées parmi les neuf cent trente-neuf répertoriées, et s’étalent d’« ARMURE » à « ZEPPE‐ LIN », sélection qui juxtapose délibérément concepts tactiques et détails incon‐ grus, créant des effets de dissonance cognitive qui interrogent les catégories habituelles de la polémologie. Plus loin, « La Bibliothèque de guerre » (176-199) recense exhaustivement les dix-huit mètres linéaires d’ouvrages accumulés depuis 2008, révélant la dimension affective et hasardeuse d’une collection constituée par échanges successifs. Pour terminer, « Les Épreuves » (201) présente la matérialité même des entrées encyclopédiques, composées dans une typographie originale baptisée « L’Obsidionale » (! ) qui fait de la police de caractères elle-même un dispositif signifiant. Pour le dire brièvement, l’ordre alphabétique des deux premières parties, loin de constituer une contrainte neutre ou un simple outil organisationnel hérité de la tradition encyclopédique, fonctionne à la manière d’un puissant opérateur qui brise mécaniquement toute tentative de construction d’un récit causal au profit d’isotopies polyphoniques. Tandis que l’épopée construit un sûr récit, et que l’encyclopédie diderotienne prétend, en dépit de l’arbitraire apparent de l’alphabet, reconstituer par le jeu des renvois internes une totalité organique du savoir humain, avec leur hybridation réciproque, le texte jouannaisien en renverse explicitement les ambitions, laissant chaque « entrée » flotter dans un isolement apparent, ouvrant des tiroirs de sous-entrées ou encore contredisant l’ordre attendu. «-Toutes ces citations, je les recopie en effet, afin de les classer au sein d’un catalogue sous forme d’abécédaire. Nul recours à l’inspiration. Seules me préoccupent de possibles erreurs de saisie. Ces phrases butinées, accompagnées de leur source bibliographique, sont classées par entrées-» (33). Pareille logique de l’écart produisant des effets de sens inattendus, ces collisions sémantiques obligent à repenser les catégories habituelles du discours guerrier. De même, la multiplication des onomatopées dans l’entrée « Boum » ne constitue pas une régression vers une forme pré-linguistique ou une facilité stylistique, mais une manière de ramener le discours belliqueux à sa dimension sonore et corporelle irréductible, de le déprendre de ses rationalisations straté‐ giques pour le confronter à sa matérialité brute : « Boum, bang, crac, vlan, paf, pouf, bing, badaboum, ratatatata » (33) - la séquence mime le bombardement en Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 146 Christophe Reig deçà de toute signification articulée et refuse en l’occurrence la mise en sens que l’épopée traditionnelle imposait au tumulte acoustique du champ de bataille. Les entrées de la quatrième partie juxtaposent aussi sans hiérarchisation apparente le concept tactique le plus technique - « Phaléristique » ou « Vexil‐ lologie » - et l’anecdote la plus triviale. « Triperie » documente les pratiques culinaires des armées et renvoie à la « boucherie » qu’est, en règle générale, la guerre. Cette liste condense exemplairement le dispositif ironique : elle autorise des syllepses sémantiques où le lexème oscille entre pratique culinaire militaire et violence charnelle du combat, entre l’éventrement des corps et la consom‐ mation des victuailles. Une telle coprésence hétéroclite ressortit à une ironie structurelle qui déstabilise l’ambition totalisante du projet encyclopédique en substituant à la hiérarchie propre à l’épique des termes piégeux. Somme toute, le projet s’avoue en tant qu’entreprise existentielle, l’auteur, simultanément assiégeant - cherchant à cerner l’insaisissable matière guerrière - et assiégé par cette même matière qui colonise son existence, « don aux morts », offrande paradoxale par laquelle on accepte de perdre une part de sa vie pour maintenir la possibilité du rappel. L’Encyclopédie des guerres témoigne ainsi, par sa structure fragmentaire et son inachèvement constitutif, que ne subsistent jamais que des vestiges irréductibles à toute synthèse définitive. Globalement, cette économie de saturation archivistique et de fragmentation généralisée dessine les contours d’une résistance qui procède chez Jouannais par excès : montage citationnel et accumulation vertigineuse visent à submerger et « ruiner » la matrice narrative épique et ses héros sous le signe de l’absurdité et le poids de l’érudition. Une telle logique, comme on va le voir, trouve un contrepoint dans la poétique rolinienne, qui déploie plutôt une stratégie de soustraction ou de déplacement, cette fois-ci cantonnée au champ du narratif. Le décentrement rolinien-: l’époque et l’épique Effectivement, là où Jouannais attaque patiemment mais frontalement l’édifice épique en l’ensevelissant sous les décombres textuels d’une bibliothèque hyper‐ trophiée, Rolin en mine obliquement les fondations en opérant une série de décentrements méthodiques : délégitimation énonciative qui fragilise l’autorité du témoin, déplacement focal qui substitue l’insignifiant au spectaculaire, et maintient une indécidabilité herméneutique refusant toute clarification. Campagnes (2000) et Les Événements (2015) jalonnent ainsi une trajectoire qui radicalise progressivement cette esthétique de l’écart vis-à-vis des attendus épiques, portant à son comble une interrogation persistante sur les conditions de possibilité du récit de guerre à l’époque contemporaine. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 147 14 Comme l’établit Mathilde Roussigné, dans son article « “Insignifiant et déplacé”, Jean Rolin reporter de guerre », Recherches & Travaux, n° 98, 2021, la notion d’imposture constitue le fondement du rapport que Rolin entretient tant au journalisme qu’au monde extérieur. Loin de se réduire à un simple topos, l’imposture chez Rolin structure en profondeur l’économie énonciative de ces textes, comme l’ont remarqué de nombreux commentateurs, et détermine les modalités selon lesquelles le narrateur appréhende le phénomène guerrier 14 , traversant ainsi l’ensemble de l’œuvre par-delà toute distinction générique entre récits de reportage et fiction littéraire. Campagnes déploie méthodiquement cette volontaire mise en défaut des récits comme un principe narratif structurant. Dès l’incipit, le narrateur confesse sa propre insignifiance, avouant traverser les Balkans déchirés « sans mandat », « empiétant ainsi sur les prérogatives de l’Église ou de ces organisations internationales, lourdes et lentes, supposées soulager la misère du monde en temps de guerre » (68). La mention dérisoire sur la visite touristique antérieure des Balkans pour… « voir des ours […] au début des années 80 » (33) accentue cette auto-disqualification liminaire qui engage une éthique du regard récusant la position surplombante du grand témoin. Le narrateur ne prétend par ailleurs à aucune compétence spécialisée : ni expert en géopolitique balkanique, ni observateur privilégié ayant accès aux centres décisionnels, ni même reporter aguerri rompu au terrain. Cette triple disqualification - épistémologique, sociale, professionnelle - écorne une énonciation d’emblée fragilisée qui déjoue par avance toute prétention à l’autorité testimoniale. Un tel programme d’invalidation méthodique produit forcément une dégra‐ dation burlesque des figures d’autorité belligérantes et fonctionne comme l’un des ressorts narratifs centraux de l’écriture rolinienne. La scène de la réception militaire en Bosnie au cours de laquelle le colonel français « déconne » progressivement jusqu’à devoir être « porté » au véhicule « où il s’effondra sur son siège comme un sac » illustre exemplairement ce procédé. La comparaison finale avec « le maréchal Koutouzov lors d’une réunion de son état-major » (60), inscrit ironiquement cette déchéance dans une tradition inversée, mobilisant la référence culturelle canonique - le vieux stratège génial de Guerre et Paix - pour en exhiber l’inadéquation grotesque au réel observé. Le narrateur ne se place donc jamais en position de surplomb critique mais demeure complice de cette déliquescence, observant plutôt avec un détachement quasi-entomologique les mécanismes de l’imposture collective qui régit les rapports entre forces internationales, autorités locales et observateurs extérieurs dans les zones de conflit. Les Événements radicalise par ailleurs cette posture en franchissant un seuil qualitatif décisif : le basculement dans une fictionnalisation Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 148 Christophe Reig 15 Sylvaine Lecomte-Dauthuille, Le Motif improbable : le récit d’enquête français contem‐ porain, Thierry Beinstingel, Emmanuel Carrère et Jean Rolin, Thèse de doctorat, Bruno Blanckeman dir., Paris, Sorbonne Nouvelle, 2018, p.-50. 16 Jean Rolin, L’explosion de la durite, p. 71, cité par Sylvaine Lecomte-Dauthuille, Le Motif improbable, p.-372. assumée qui instaure le dispositif le plus radical qui soit de délégitimation énonciative. Sylvaine Lecomte-Dauthuille a établi une distinction narratologi‐ que fondamentale entre les deux textes en observant que, tandis que dans Campagnes « le narrateur renvoie à la personne de l’auteur dans un énoncé de réalité 15 -», dans Les Événements celui-ci devient manifestement un personnage, évoluant dans une France dystopique ravagée par une guerre civile aux contours volontairement indéterminés. Ce type de fictionnalisation déjoue ainsi toute prétention au témoignage authentique, tout en exhibant l’impossibilité struc‐ turelle d’incarner la figure héroïque du reporter de guerre. Plus précisément, le narrateur-personnage joue à l’agent secret dans un contexte de conflit généralisé sans jamais accéder à une quelconque maîtrise des événements - et cette impossibilité ne procède pas d’une défaillance individuelle mais révèle l’inadéquation constitutive des schèmes narratifs hérités face aux modalités contemporaines du conflit armé. Pareille marginalité énonciative engage également un « goût contrarié pour la clandestinité » et produit des « narrateurs prétendants au rôle 16 » systéma‐ tiquement tournés en dérision. Le narrateur des Événements se trouve ainsi compromis malgré lui dans les manœuvres de Brennecke, manipulé par Victoria, instrumentalisé par diverses factions dont il ne comprend ni les objectifs ni les affiliations. Qui plus est, l’instrumentalisation permanente finit par transformer le prétendu observateur en acteur involontaire, exhibant ainsi la vanité de toute prétention à l’extériorité objective - imposture narrative qui trouve son acmé dans la révélation finale : le fils supposé dont la recherche structurait le périple méridional… n’a jamais existé, transformant rétrospectivement l’ensemble du récit en dispositif de tromperie généralisée au sein de laquelle la quête elle-même se révèle fictive. Pareille mise en abyme, vertigineuse, signale que la vérité de la guerre contemporaine ne peut s’atteindre que par des voies obliques, par des stratégies d’indirection qui assument leur caractère construit plutôt que de prétendre à une quelconque transparence référentielle. Le deuxième aspect de cette poétique du décentrement réside dans le déplace‐ ment méthodique de la focale narrative qui substitue l’insignifiant au spectacu‐ laire, le détail marginal à l’événement central, l’infraordinaire à la dramatisation - stratégie qui engage une conception spécifique de ce qui « fait événement » dans un récit de guerre en opérant un glissement constant vers les périphéries Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 149 17 Fontaine, Poétique du récit de guerre contemporain, p.-135. du conflit, vers ces zones limites où la guerre se manifeste obliquement, par traces résiduelles (encore les ruines) plutôt que par affrontements paroxystiques et épiques. De fait, cette logique du décentrement structure l’ensemble de Cam‐ pagnes selon une géographie qui privilégie systématiquement les considérations topographiques et les détails matériels aux événements militaires proprement dits : l’arrivée à Zagreb en août 1995, alors que « le courant était en train de se renverser et la guerre touchait à sa fin » (61), donne lieu non à une analyse géopolitique de ce tournant décisif mais à une description minutieuse de l’hôtel Esplanade, de son « terminal d’ordinateur sur lequel le concierge, après s’être emparé de mon passeport, fit apparaître un certain nombre d’informations scintillantes que, de mon côté, je ne pouvais pas lire-» (61-62). L’attention aiguë portée aux détails techniques et bureaucratiques évacue la dimension pathétique, relevant davantage de l’infraordinaire que de la dramatisation. De même, la persistance incongrue de la vie culturelle à Sarajevo assiégée - ces vernissages organisés dans l’obscurité totale où « l’intérêt des visiteurs semblait plutôt stimulé par cette difficulté supplémentaire » (121) - souligne cette capacité à saisir une normalité obstinée qui persiste au cœur du tumulte. Les Événements accentue cette stratégie en multipliant les notations apparem‐ ment hors-sujet dans un contexte de guerre civile. Les « magnolias aux feuilles lustrées » (67) du quartier de la FINUF et les « pailles d’or » (74) aperçues dans un supermarché voisin en ruines reçoivent la même attention descriptive que les événements violents, créant une indistinction calculée qui produit un effet de banalisation profondément dérangeant. Fontaine observe justement que le roman multiplie les « descriptions nonchalantes d’horreurs », mentionnant les « dépouilles d’un nombre indéterminé de curés morts » avec « la même désinvolture que le paysage environnant 17 ». Cette inadéquation entre le ton adopté et la gravité du sujet crée un malaise productif qui refuse au lecteur le confort du pathos attendu. Dès l’incipit, le narrateur donnait le ton, se réjouissant du «-petit plaisir-» consistant à «-pouvoir emprunter le boulevard de Sébastopol à contresens et à tombeau ouvert-» (7), notation qui inscrit la transgression ludique au cœur du tragique et refuse toute hiérarchisation morale des expériences vécues. Ce refus de la hiérarchisation entre l’important et l’accessoire engage une critique implicite des mécanismes de spectacularisation de la violence : en accordant la même attention narrative aux détails triviaux et aux événements tragiques, Rolin exhibe le caractère construit de nos catégories de perception de la guerre, opérant cette « déspectacularisation » qui ne procède pas d’une volonté d’édulcorer l’horreur mais vise au contraire à en dévoiler la banalité Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 150 Christophe Reig structurelle - montrer que la violence constitue une modalité ordinaire, presque routinière, de l’organisation sociale. Contre la logique de l’épique ou du média‐ tique, un tel décentrement de la narration privilégie volontiers le marginal sur le central et retire à la violence son caractère événementiel, refusant de participer à l’économie de la sidération. Par-delà ce déplacement focal, l’écriture rolinienne se caractérise par une opacité herméneutique méthodiquement entretenue qui refuse obstinément de fournir les clés interprétatives permettant de refermer confortablement le récit sur une signification stabilisée, indétermination qui atteint son paroxysme dans Les Événements où le lecteur reconnaît parfaitement les lieux - le boulevard de Sébas‐ topol, le pont de Châteauneuf-sur-Loire - mais ne parvient jamais à identifier avec précision les belligérants, à saisir les enjeux du conflit, voire à déterminer la nature de la configuration guerrière en présence. Cette disjonction intentionnelle entre précision référentielle et opacité herméneutique produit une forme d’« effet de réel paradoxal-» propre à la dystopie-: le monde décrit est simultanément familier dans sa topographie matérielle mais totalement incompréhensible dans sa logique conflictuelle, réversibilité constante qui se manifeste déjà dans Campagnes à travers l’ambivalence des belligérants - Serbes présentés tantôt comme bourreaux tantôt comme victimes, musulmans bosniaques oscillant entre résistance héroïque et factionnalisme criminel - interdisant toute assignation morale stable. Aucune voix narrative ne vient hiérarchiser ces perspectives contradictoires, laissant le lecteur dans une suspension du jugement particulièrement inconfortable-: l’indé‐ cidabilité ne procède nullement d’un relativisme moral qui nierait toute possibilité de jugement éthique, mais constitue au contraire une exigence épistémologique reconnaissant que la vérité des conflits contemporains ne se laisse plus saisir par les catégories morales héritées. Les Événements accentue la réversibilité du casus belli en multipliant les re‐ tournements qui transforment progressivement alliés en ennemis et inversement, au point que le narrateur lui-même finit par perdre le fil de ces mutations. La multiplication des organisations aux acronymes obscurs - FINUF, DGRN, DGSE - dont les objectifs demeurent structurellement indéchiffrables et les affiliations constamment mouvantes, mime au niveau narratif la désorientation caractéristi‐ que des guerres civiles où la partition ami/ ennemi devient indiscernable. Une telle confusion entretenue ne constitue pas un échec de la représentation mais plutôt sa vérité profonde-: la guerre contemporaine se caractérise par l’impossibilité de cartographier de façon précise les lignes de partage. Les histoires amoureuses ne se soustraient pas davantage à cette logique globale : soumises à la même logique d’imposture qui gouverne l’ensemble de l’œuvre, elles fonctionnent dans Campagnes comme des liaisons d’emblée Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 151 18 Jacques Poirier, « L’épique au XX e siècle. Du mythe collectif au mythe personnel », Vincent Dussol, éd., Elle s’étend, l’épopée. Relecture et ouverture du corpus épique / The Epic Expands. Rereading & Widening the Epic Corpus, Bruxelles, Peter Lang, 2011, p.-47-58. suspectées d’artificialité, et dans Les Événements comme un mensonge émotif - la fausse paternité inventée par Victoria - qui agit à titre de mise en abyme d’un conflit dont les causes et les enjeux demeurent perpétuellement indéchiffrables. Le travail de sape ne détruit donc pas l’édifice narratif mais le corrode de l’intérieur, instaurant une poétique de la défiance narrative au sein de laquelle le narrateur rolinien se présente en imposteur, en instance auctoriale dont l’autorité n’a de cesse de vaciller. On retrouve le glissement caractéristique de l’épopée moderne - celui qui mène de l’échelle collective à l’individuel - bien identifié par Jacques Poirier 18 et qui réside dans cette dialectique productive où la démystification critique de l’épopée - révélant ses exploits comme cache-misères de la médiocrité humaine et invalidant son lien organique à la communauté nationale - ouvre précisément, par sa radicalité même, l’espace d’une survivance nostalgique si bien que la mort symbolique du genre crée immédiatement les conditions de sa rémanence mélancolique. À cet égard, les œuvres de Jouannais et Rolin incarnent exemplairement ce double mouvement contradictoire, quoique selon des modalités formelles distinctes. L’entreprise encyclopédique de Jouannais constitue de fait une… machine de guerre contre toute synthèse héroïque : en fragmentant le discours guerrier en centaines d’entrées alphabétiques et en refusant obstinément la clôture narrative, il déconstruit méthodiquement les fondements mêmes de l’épopée traditionnelle, néanmoins cette déconstruction acharnée témoigne paradoxale‐ ment d’une fascination obsessionnelle rendant impossible tout détachement définitif. Cependant, tandis que Jouannais se détourne en général de la narration et parfois de l’assomption auctoriale, Rolin en préserve la forme tout en en contestant la légitimité épistémologique, reproduisant et sapant tout à la fois l’édifice épique, évitant soigneusement les lieux où pourrait se cristalliser une narration héroïque pour documenter avec une précision clinique la fossilisation de ses anciens idéaux. Autrement dit, le romanesque perdure chez Rolin sous le régime du soupçon, comme projet maintenu dans sa structure formelle mais vidé de sa prétention à l’autorité interprétative, instituant ainsi une forme narrative qui conserve les apparences du roman traditionnel tout en en ruinant les fondements épistémologiques. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 152 Christophe Reig 19 Walter Benjamin, Œuvres III, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, «-Folio essais-», 2000, p.-433. Convergences-: l’envers comme stratégie de résistance Cette esthétique de la trace propre à l’épique fonctionne moins comme liquida‐ tion définitive que comme archive mélancolique d’un temps où les lieux et les mots possédaient encore une capacité mobilisatrice. En définitive, l’impossibilité même d’oublier - manifeste dans le retour compulsif sur les vestiges épiques - signale que la mort proclamée du genre n’en finit pas de s’accomplir, maintenant ainsi vivante la présence spectrale de ce qu’elle prétend congédier. Bref, audelà de leurs différences formelles manifestes, les entreprises des deux auteurs s’articulent autour d’héritages théoriques communs qui structurent une certaine résistance épistémologique. Entre l’accumulation d’éléments hétérogènes dans l’Encyclopédie et celle de notations contradictoires dans Campagnes, se tisse en effet une parenté métho‐ dologique fondamentale reposant sur un même refus : non pas produire une synthèse unifiée qui viendrait résorber les tensions dans une vision totalisante du phénomène guerrier, mais plutôt ménager un espace de tensions irrésolues que le texte maintient résolument ouvertes. L’opposition apparente entre projet encyclopédique et récit de guerre ne doit pas masquer une proximité épistémo‐ logique consistant à substituer à la logique de la démonstration - qui prétendrait établir une vérité définitive sur la guerre - celle de la « monstration », laquelle se contente d’exhiber une complexité résistant structurellement à toute réduction. Par ailleurs, s’ajoute la référence benjaminienne qui, explicite chez Jouannais mais également opérante chez Rolin, structure une approche commune d’une histoire « à rebrousse-poil 19 » privilégiant de façon réitérée les vaincus et les débris plutôt que les vainqueurs et les monuments. Toutefois, une inflexion majeure accompagne cet héritage : le refus délibéré du pathos mélancolique. Là où Benjamin chargeait les vestiges d’une dimension allégorique théologique, les deux auteurs pratiquent un usage absolument dé-mélancolisé de la ruine, la transfigurant en outil critique plutôt qu’en objet de contemplation nostalgique. Une telle sécularisation caractérise une spécificité de l’anti-épique contempo‐ rain : non plus pleurer sur les décombres, mais en faire des instruments pour penser autrement le présent. On peut rattacher à ces réflexions trois opérateurs formels fondamentaux qui sous-tendent cette convergence. Le fragment d’abord, comme unité narrative de base - entrées alphabétiques chez l’un, notations périphériques chez l’autre -, qui engage une conception ontologique de la guerre comme réalité nécessai‐ rement lacunaire, résistant par nature à toute synthèse. Le montage ensuite, Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 153 comme principe de composition juxtaposant des éléments hétérogènes sans hiérarchisation, qui produit des courts-circuits sémantiques par rapprochement d’éléments a priori disjoints, révélant ainsi des isotopies insoupçonnées qui déstabilisent les catégories habituelles du discours guerrier. L’indétermination enfin, comme régime herméneutique, qui refuse de clore le sens en maintenant par principe vive l’opacité là où l’épique s’empressait invariablement de pro‐ duire une transparence rassurante, en dépit des péripéties héroïques. Loin de procéder d’un relativisme qui nierait toute possibilité d’accès à la vérité, une telle indétermination relève d’une exigence reconnaissant que le fait guerrier ne peut se dire que dans le maintien de son indécidabilité partielle, dans la préservation de zones d’opacité irréductibles à toute transparence. La technique du montage citationnel de MOAB crée un flux panhistorique dissolvant les singularités historiques dans un continuum révélant les invariants anthropo‐ logiques de l’expérience guerrière. En définitive, par la collision entre Homère et Guyotat, César et Jünger, le montage révèle la persistance de certains schèmes perceptifs, de certaines structures émotionnelles qui traversent les siècles et con‐ figurent une sorte d’invariant anthropologique de l’être-en-guerre, qui demeure remarquablement stable en dépit des transformations techniques considérables qui séparent le combat homérique de la guerre industrielle contemporaine. En faisant coexister sans hiérarchisation une description de Clausewitz et une citation de bande dessinée, MOAB récuse la partition entre sources nobles et triviales, entre grande Histoire et petites histoires, configurant ainsi un espace radicalement polyphonique où aucune voix ne peut monopoliser le sens. Le dispositif mnémonique configure une résistance mémorielle qui subvertit radicalement l’économie contemporaine de l’oubli guerrier. Face à la logique effaçant chaque conflit au profit du suivant dans un « présentisme » généralisé, l’œuvre jouannaisienne déploie une stratégie inverse : celle d’une accumulation maximale qui refuse de « faire de la place » aux futures batailles. L’entreprise encyclopédique s’inscrit ainsi dans une temporalité longue contestant avec méthode l’amnésie programmatique caractérisant le traitement contemporain des conflits armés. Contre le flux qui évacue méthodiquement chaque guerre pour permettre l’avènement de la suivante, MOAB instaure une mémoire saturée - un millier de références concentrées sur quelque deux cent quarante pages - dont l’excès même constitue une forme de résistance critique. Cette saturation volontaire transforme le texte en archive obsessionnelle maintenant obstiné‐ ment présentes les reliefs d’anciennes batailles, opposant à l’oubli productif une rétention mémorielle obstinée qui fait de chaque fragment cité un refus du renouvellement guerrier. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 154 Christophe Reig Quant à la structure chronologique apparente de Campagnes, scandée par ces six années-repères qui s’égrènent de 1992 à 1997, elle dissimule en réalité une temporalité beaucoup plus complexe et stratifiée, où la progression linéaire du calendrier se trouve constamment perturbée par une prolifération d’analepses et de digressions temporelles qui tissent des correspondances inattendues entre différents moments de l’Histoire : ainsi le narrateur convoque-t-il régulièrement des souvenirs antérieurs à la guerre, comme la visite touristique en Bosnie- Herzégovine « au début des années 80 » pour observer des ours, anecdote presque picaresque qui contraste violemment avec le présent du conflit et souligne, par effet de contraste saisissant, la rupture historique que constitue l’embrasement des Balkans. Cette architecture temporelle trouve son aboutissement troublant dans l’épilo‐ gue situé à Sydney en 1999, séquence conclusive où Marijana révèle au narrateur, avec plus de six ans de retard, l’existence d’exactions commises par des paramili‐ taires bosniaques contre des civils serbes dès le début du siège de Sarajevo en 1992 - information capitale que le narrateur s’étonne « qu’elle eût mis plus de six ans à [lui] parvenir, à moins que [ses] oreilles, auparavant, n’aient été trop ensablées pour l’entendre » (194), aveu qui jette rétrospectivement un doute méthodologique radical sur l’ensemble du témoignage et suggère que l’observateur, même le plus scrupuleux et le plus attentif, reste irrémédiablement prisonnier de ses propres filtres perceptifs, de ses angles morts idéologiques et de la partialité inhérente à toute position de témoin dans un conflit dont la complexité excède fondamentalement les capacités de compréhension d’un regard extérieur. Parallèlement, l’usage massif de l’anacoluthe (particulièrement dans MOAB) multiplie les ruptures syntaxiques jusqu’à produire par endroits une quasidésintégration de la phrase, mime formellement le désordre perceptif du champ de bataille en instaurant au niveau même de la syntaxe les ruptures, les discon‐ tinuités, les effondrements de sens qui caractérisent l’expérience subjective du combattant. L’incohérence narrative qui en résulte constitue dès lors non un échec stylistique qu’il conviendrait de corriger, mais la vérité profonde d’une réalité excédant structurellement les capacités de mise en ordre narrative dont dispose le langage ordinaire, tandis que chez Rolin, c’est plutôt l’instauration délibérée d’un brouillard herméneutique qui transforme radicalement la posi‐ tion du lecteur en le contraignant à éprouver dans sa propre expérience de lecture la désorientation constitutive de l’être-en-guerre contemporain. En résumé, là où les fictions traditionnelles installaient une position de maîtrise cognitive confortable - la narration omnisciente fournissant tous les éléments nécessaires à la compréhension exhaustive des enjeux guerriers -, Jouannais et Rolin substituent à cette assurance interprétative une incertitude Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 155 productive qui refuse de domestiquer mentalement la violence représentée. En refusant obstinément de fournir les clés qui permettraient de refermer confortablement le texte sur une signification stabilisée, l’un comme l’autre oppose une stratégie de résistance herméneutique face à ce que Fontaine analyse comme une normalisation discursive de la violence : rendre le conflit structurellement inintelligible refuse en effet sa domestication symbolique. Jouannais et Rolin partagent ainsi une même défiance principielle face aux récits martiaux qui prétendent donner sens à la guerre en enfermant celle-ci dans des catégories idéologiques stabilisées. Les discours visés sont essentiellement les récits glorifiant les hauts faits militaires, les discours d’hé‐ roïsation transformant les combattants en figures exemplaires. Que ce soient l’héroïsme patriotique exigeant le sacrifice au nom de la nation, la lutte de libération légitimant la violence par la promesse d’émancipation collective, la défense de la civilisation structurant les interventions impériales, ou toute autre narrativisation transformant la violence en sacrifice nécessaire, les textes participent sans exception d’une entreprise de délégitimation qui constitue le point de mire des stratégies anti-épiques. La démystification opère ainsi selon des modalités distinctes mais complé‐ mentaires qui convergent vers un même objectif critique. Chez Jouannais, elle passe par l’ironie, le burlesque, la dégradation systématique de toute prétention à la grandeur héroïque. L’accumulation d’onomatopées dans l’entrée « Boum » (33) de l’Encyclopédie, qui réduit le fracas apocalyptique des batailles à une litanie de sons enfantins, ou encore la focalisation sur des détails matériels s’inscrivent comme autant de stratégies qui ramènent méthodiquement le sublime au trivial, qui désacralisent la guerre en refusant de lui accorder le statut d’événement extraordinaire qu’elle réclame pour se légitimer. Symétriquement, chez Rolin, la démystification procède davantage par le détachement émotionnel, l’indifférence calculée, la banalisation qui refuse d’accorder à la violence le statut exceptionnel qu’elle réclame pour capturer l’attention et mobiliser les affects. Cette différence de tonalité - l’ironie ouver‐ tement burlesque chez Jouannais versus le détachement flegmatique chez Rolin - ne doit toutefois pas masquer leur convergence fonctionnelle profonde : dans les deux cas, il s’agit de priver la guerre de ses justifications narratives habituelles, de la ramener à sa réalité matérielle et humaine dépouillée des oripeaux qui la transfigurent habituellement en sacrifice glorieux ou en épreuve héroïque. Le décentrement rolinien en préférant le marginal au central, l’insignifiant au spectaculaire, les temps morts aux moments paroxystiques, retire à la violence son caractère événementiel en refusant de la constituer en climax narratif qui concentrerait l’intensité dramatique. Cette stratégie de neutralisation du Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 156 Christophe Reig 20 Lecomte-Dauthuille, Le Motif improbable, p.-75. spectaculaire ne procède nullement d’une volonté d’édulcorer l’horreur en la rendant plus acceptable, mais vise au contraire à en exhiber la banalité structurelle, à montrer que la guerre n’est pas cet événement extraordinaire qui surviendrait ponctuellement dans un monde par ailleurs pacifique, mais constitue au contraire une modalité ordinaire de l’organisation sociale dont la permanence même finit par la rendre invisible tant elle s’est normalisée dans nos sociétés contemporaines. La convergence critique ainsi établie révèle l’existence d’une position éthique commune structurée par un double refus - celui de la complaisance esthétique pour la violence et celui de la fascination pour les narrativisations héroïques - auquel s’articule, en guise de contrepartie positive, l’exigence d’un regard qui ne cède ni au relativisme épistémologique ni à la neutralité axiologique. Le détachement rolinien et l’ironie jouannaisienne ne sont nullement assimilables à des postures de retrait ou d’indifférence morale, mais constituent de stratégies sophistiquées pour maintenir ouverte la possibilité d’un jugement critique qui ne se laisse pas capturer par les catégories idéologiques préexistantes, et qui assume simultanément une responsabilité active envers les disparus. Chez Jouannais, cette dimension s’explicite remarquablement dans une formule programmatique qui traverse l’ensemble du projet encyclopédique : l’écriture comme « don aux morts » plutôt que « don des morts », déplacement préposi‐ tionnel apparemment mineur mais qui signale en réalité une inversion radicale du rapport traditionnel à la transmission mémorielle, en ce qu’il transforme la position de l’écrivain penché sur les marques de disparitions absurdes, acceptant de perdre une part significative de sa propre vie pour maintenir la possibilité d’un rappel. Pour Rolin, cette exigence mémorielle s’articule différemment tout en procédant d’une même reconnaissance fondamentale de la dette contractée envers les disparus. Dans Campagnes, le narrateur revient en effet obstinément sur les lieux des combats passés, non pas pour y chercher un sens qui aurait été provisoirement obscurci mais finirait par se révéler, mais bien plutôt pour maintenir matériellement présente la trace de conflits que l’actualité médiatique a déjà chassés de l’attention collective, instaurant ainsi ce que Lecomte-Dauthuille identifie avec justesse comme une caractéristique structurelle de cette écriture : « ces récits ne se terminent pas 20 », refusant systématiquement la clôture narrative qui permettrait au lecteur de refermer le texte avec le sentiment rassurant d’avoir compris, d’avoir fait son deuil, de pouvoir désormais passer à autre chose dans un mouvement de liquidation mémorielle. Œuvres & Critiques, LI, 1 DOI 10.24053/ OeC-LI-0011 Jean-Yves Jouannais, Jean Rolin-: résister à l’épique-? 157 21 Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles, Paris, Seuil, 2016, cité par François Dosse, Les Vérités du roman. Une histoire du temps présent, Paris, Les Éditions du Cerf, 2023, p.-77. Ce qui se transmet véritablement lorsqu’on écrit sur la guerre n’est dès lors ni une vérité historique définitive qui prétendrait établir une fois pour toutes ce qui s’est réellement passé, ni davantage un témoignage prétendument exhaustif, mais bien une hésitation maintenue, une incertitude qui préserve justement l’opacité constitutive des guerres contre toute tentative de normalisation rétro‐ spective. Cette conception radicalement révisée de la transmission remodèle, par là même, la posture que l’écrivain peut désormais légitimement revendiquer face au conflit : celui-ci ne peut plus se concevoir comme un témoin héroïque qui se placerait courageusement au cœur de l’action pour mieux la saisir et la restituer dans toute sa complexité, pas plus qu’il ne peut prétendre au rôle d’un intellectuel engagé qui mettrait résolument sa plume au service d’une cause clairement identifiée et moralement justifiée. Et c’est précisément parce qu’il renonce à la prétention de tout expliquer selon des schèmes interprétatifs préétablis que l’écrivain peut produire une parole résistant efficacement aux discours dominants. La vérité de la guerre ne s’énonce désormais que dans les marges, les pleins et les vides d’un récit qui refuse délibérément de se refermer, maintenant ouverte cette « indétermination de situations où de multiples possibles peuvent advenir » que François Dosse identifie comme l’enjeu décisif d’une écriture capable de « défataliser le discours historique » en restituant « au passé l’incertitude de l’avenir 21 ». Tel serait en définitive le sens profond de ces stratégies péri-épiques : non pas renoncer à dire quelque chose de vrai sur la violence, mais élaborer les formes littéraires qui permettent à cette vérité de demeurer problématique, irréductible aux rhétoriques belliqueuses qui prétendent la capturer. Bibliographie Sources Jouannais, Jean-Yves. L’Usage des ruines. Portraits obsidionaux, Paris, Verticales, 2012. —. Les Barrages de sable. Traité de Castellologie littorale, Paris, Verticales, 2014. —. MOAB. Épopée en 22 chants, Paris, Grasset, 2018. —. L’Encyclopédie des guerres. 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