Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2022-0032
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2022
4997
Jean-Philippe Grosperrin (dir.) - L’idée de monument et ses représentations à l’âge classique
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2022
Volker Kapp
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Comptes rendus PFSCL XLIX, 97 DOI 10. / PFSCL-2022-0032 513 Jean-Philippe Grosperrin (dir.) : L’idée de monument et ses représentations à l’âge classique. Textes, voix, scènes. Littératures classiques, n o 104 (2021). 207 p. L’intitulé de ce numéro semble familier et se révèle en même temps surprenant. Le projet d’étudier la notion de monument à l’âge classique ne s’impose pas forcément au critique littéraire qui qualifierait ainsi spontanément des sculptures ou des réalisations architecturales. Les articles de ce numéro abordent une perspective qui s’accorde mieux avec le domaine de la critique littéraire. Dans son introduction (5-10) Jean-Philippe Grosperrin propose d’examiner « une économie de la monumentalisation » (5) des œuvres illustres et d’analyser « l’aptitude du texte (poétique ou en prose), de l’éloquence publique, du livre d’apparat, de la proclamation chorale, des scènes du théâtre, à faire monument » (5). Il ne s’agit donc pas d’attirer l’attention sur « les constructions ostentatoires dans un espace public consacré à la mémoire du régnant » mais de se rendre compte comment prospèrent et fleurissent « les cérémonies à fonction monumentale (entrées royales, fêtes, pompes funèbres des grands personnages), les discours de célébration en tout genre, les livres-monuments […], les poèmes-temples » (7). Dans cette optique, les travaux historiographiques « transformant le monarque en imago et en monumentum » (7) sont concernés aussi bien que le domaine littéraire du « genre aristocratique des mémoires » (7). Les éléments essentiels de ce vaste domaine sont présentés dans les quatre parties : « Monument : le nom et l’idée » (13-54), « Monument et représentation funèbre » (55-98), « Le texte comme monument » (99-138), « Images et scènes du monument » (139-196). La « Bibliographie sélective (197-202) » oriente le lecteur qui voudrait approfondir certains aspects. En ce qui concerne les données linguistiques, Françoise Berlan (« Le mot monumentum à l’âge classique. Histoire d’une relatinisation », 13-26) constate d’une part la « relatinisation » remontant au Moyen Age et d’autre part les « tensions révélatrices » (20) qui distinguent les XVII e et XVIII e siècles des années après 1850 où le terme désigne « un édifice remarquable et de grande taille » (19). En reconnaissant le latinisme du nom, les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française attestent « un souci d’émancipation du français » et privilégient le « bon usage conversationnel » (22) par rapport à la pratique des lettrés. Christophe Imbert cite un vers des Antiquités de Rome de Du Bellay « Rome de Rome est le seul monument » pour analyser « Le sens du monument dans la tradition renaissante de la poésie des ruines de Rome » (27-40). Selon ces poésies, les bâtiments tombés en ruine ne survivent que grâce à « l’idée de Rome » (32). Les poètes et les traités théoriques de la Renaissance découvrent dans la poussière Comptes rendus PFSCL XLIX, 97 DOI 10. / PFSCL-2022-0032 514 funéraire de Rome « l’étalon d’une grandeur moderne » (28). La « relative disponibilité du terme monumentum […] depuis l’Antiquité à l’âge humaniste » (39) dans la littérature latine, néolatine et vernaculaire en Europe se manifeste « au cœur d’un dispositif poétique, voire rhétorique » et « prend place dans la logique globale du poème comme inscription monumentale » (39). Fabrice Chassot (« Entre mépris et passion du monument : Fontenelle, Falconet, Diderot », 41-52) se penche sur le chemin de la déconstruction du concept humaniste de monument des Dialogues des morts de Fontenelle à Diderot qui le récupère sur la base « d’un matérialisme humaniste » (49). Grâce à Pierre Du Chastel, nous connaissons « le déroulement précis des funérailles » (55) de François I er . Selon Pascale Chiron, son recueil de textes devient « l’édifice abritant la mémoire de faits vertueux du roi » (« Édifier le monument du roi en 1547 », 60). Jean-Philippe Grosperrin consacre une étude à un genre prestigieux de l’époque (« L’oraison funèbre et ses monuments (1615-1770) », 69-84), qui en tant qu’« acte solennel de communication consacré par une pragmatique morale et spirituelle illustre […], au plus haut point, une économie du monument » (69-70). Elle se situe au « croisement de la liturgie catholique et de la célébration sociale » (72). Ménestrier qualifie ces oraisons de « machines funèbres » (cit. p. 72). Grosperrin analyse un grand nombre de discours pour montrer comment ils s’efforcent « d’animer les représentations de la pompe funèbre » (76) tout en se gardant de créer « une idole » de la grandeur humaine, à laquelle ils substituent « une icône » spirituelle qui diffère « de la pompe environnante » (82) des funérailles aussi bien que des publications destinées à perpétuer cet événement. « La parole possède en propre la puissance de susciter dans l’esprit une image monumentale plus fine, destinée à s’empreindre plus fortement dans la mémoire de l’auditoire » (83). Les panégyristes du jeune dauphin Louis, mort en 1765, ignorent ces présupposés religieux. En exploitant surtout deux lettres à Sophie Volland, Geneviève Cammagre (« Diderot et les Projets de monument pour le Dauphin », 85-96) met en lumière comment, « sollicité par Charles-Nicolas Cochin pour l’inscription d’une estampe » (85), Diderot élabore et modifie ses propositions. Son imagination « oscille entre représentation macabre et représentation édifiante à des fins purement profanes » (93). Le monument réalisé par Guillaume II Coustou « est l’œuvre funéraire la plus considérable et la plus coûteuse de la seconde moitié du siècle » (95). Il « doit quelque peu à Diderot » (95) qui ne se prononce pas sur la maquette exposée dans le Salon de 1769 ni sur l’œuvre achevée exposée dans l’atelier du sculpteur en 1777. Pauline Decarne (« Les temples fabuleux de l’immortalité et leurs aménagements à l’âge classique », 99-108) montre comment « le temple de l’immortalité acquiert des dimensions strictement historiques et nationales » Comptes rendus PFSCL XLIX, 97 DOI 10. / PFSCL-2022-0032 515 et devient « le Panthéon national » (106). Philippe Chométy (« Le philosophe au temple de Mémoire. Poèmes-monuments et inscriptions en vers à la gloire de Descartes », 109-122) attire l’attention sur la donnée remarquable qu’on ne trouve pas en France de grand monument élevé à la mémoire de Descartes, qui, en revanche, entra « au temple de Mémoire » (111) par la poésie : des épitaphes en vers et des poèmes-monuments à sa gloire. Constantijn Huygens a composé « la plus grande quantité de poèmes en hommage à son ami » (120). Laurent Susini (« Le Mémorial de Pascal, texte monument », 123-133) applique le concept de monument au célèbre texte qui reflète dans une première rédaction sur papier l’événement bouleversant et qui, calligraphié et mis en page sur parchemin, conforme le texte « aux modes de composition de la rhétorique biblique » (132). Grosperrin transcrit les deux versions (133-135) du Mémorial pour faciliter la vérification de l’analyse de Susini. Les Triomphes de Louis le Juste (1649), volume in-folio richement illustré de planches sur cuivre édité par Jean Valdor, est bien analysé par Bernard Tessandier (« Des Mausolées qui volent », 139-154) en tant que « livregalerie » ressortissant de « la catégorie du recueil dit d’apparat : grand format, grand papier, grandes marges, gravures de décoration et d’illustration sur cuivre, matériel dédié, bornes typographiques et iconographiques susceptibles de cadastrer la lecture » (140). Des « scènes inouïes » annoncent « une translatio imperii ad Francos » et une gravure d’Hercule « suggère l’idée selon laquelle la monarchie française est à la fois et en même temps contrôle et conciliation » (150). Thierry Favier (« Le motet à grand chœur (1660-1792) entre musique monumentale et moment de musique », 155-166) complète le panorama par une analyse musicologique dont le critique littéraire obtient bien des informations importantes. Le motet à grand chœur est un genre dans lequel, à partir de 1660, « Veillot, Robert et Lully renouvelèrent la musique religieuse d’apparat pour devenir un emblème de la dévotion royale » (155). L’association d’un corps de chantres important à un orchestre à cordes tel que la Grande Bande « constituait une grande nouveauté dans la musique religieuse européenne » (159). Cette monumentalité « est mise en valeur dans les comptes rendus de la presse de la plupart des cérémonies extraordinaires » (160) et elle « est fortement concurrencée par la dramatisation du discours musical inspirée du langage opératique » (161). Passant à partir de 1683 à la messe quotidienne du roi où les musiciens adoptent « un dispositif frontal » (165), elle « offrait la démonstration quotidienne de l’essence religieuse de l’autorité politique de Louis le Grand » (165). Jean- Philippe Grosperrin complète ce panorama par la dramaturgie de l’opéra (« Le tombeau, la mémoire, et le reste. Dramaturgies du monument dans la Comptes rendus PFSCL XLIX, 97 DOI 10. / PFSCL-2022-0032 516 tragédie et à l’opéra », 167-196) dont la vue d’ensemble va de « la tragédie française princeps Cléopâtre captive de Jodelle » (168) à La Clemenza di Tito de Mozart basée sur le livret de Mazzolà remaniant celui de Métastase mis auparavant en musique par Caldara. Dans le chœur de l’acte II (n o 24), il découvre un « contraste […] saisissant entre le monologue et le caractère ouvertement ‘à la française’, au rythme obstinément pointé, très Ancien Régime, du morceau choral » (187) et en déduit une « monumentalisation » (187) de la civilisation des Habsbourg. Grosperrin dépasse donc le domaine de la littérature et de la langue françaises pour montrer que, dès Jodelle, la tragédie jouait « des actualisations du monument dans sa plénitude des valeurs, qu’il soit représenté par le spectacle ou formé par le verbe » (169). Ses interprétations attirent l’attention sur des aspects que le critique littéraire risque de négliger. La mise en scène est un de ces éléments. Lors de la création d’Atys, la déploration collective englobe « le décor des jardins et du château de Saint-Germain-en-Laye » (175). Mais la structure de l’action est ce qui lui importe le plus, par exemple, la fonction de l’urne dans Pompé de Corneille et ses « dérivés » (192) dans les opéras de Haendel et de Graun. Grosperrin a engagé des spécialistes reconnus dont les développements rendent précieux ce numéro de Littératures classiques. Volker Kapp
