eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 50/98

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2023-0005
61
2023
5098

Le tragique de la mémoire dans Andromaque

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2023
Ralph Albanese
pfscl50980085
PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 Le tragique de la mémoire dans Andromaque R ALPH A LBANESE T HE U NIVERSITY OF M EMPHIS Si l’on admet que la guerre de Troie constitue la base de la mémoire collective dans Andromaque, l’évocation des figures historiques de cette guerre sert cependant à rafraîchir la mémoire des spectateurs. Le discours tragique de Racine faisant une large place à la notion de memoria, la première grande tragédie racinienne est marquée, en fait, par une rhétorique de la mémoire et de l’oubli 1 . Le dramaturge s’adresse pour cela à la mémoire culturelle de son public, c’est-à-dire à sa connaissance intime de la légende antique. Dans l’ensemble, les éléments constitutifs de cette guerre font partie intégrante de la mémoire des protagonistes. Situés dans l’univers de « l’après Troie, » ceux-ci s’imaginent rejouer la guerre qu’ils ont vécue et restent encore marqués par le souvenir de la violence et de l’horreur. On ne saurait trop insister sur la primauté du « culte de la guerre de Troie et de ses héros 2 , » qui a pour objet d’exalter la mémoire des morts célèbres, à savoir, les héros de guerre et la fidélité aux morts héroïques. Ainsi, la mémoire affective de Pyrrhus et d’Andromaque est caractérisée par l’épopée troyenne et ils s’en remettent par ailleurs à des images divergentes de la guerre. 1 E. Bury estime que « … la présence de la mémoire, le poids du passé sont souvent déterminants pour l’évaluation que les personnages font de leur action … l’appel à la memoria qui caractérise la parole tragique de Racine suppose une certaine compétence culturelle de la part du public… » (« Mémoire, doxa et argumentation : le délibératif à l’œuvre dans la dramaturgie racinienne, » in G. Declercq et al., éds. Jean Racine, 1699-1999. Actes du colloque du tricentenaire, Paris, PUF, 2003, 381). 2 J. Rohou, La Tragédie classique (1550-1793), Paris, SEDES, 1996, 232. Selon J-P. Le Hir, la mémoire représente « … la seule forme de survie accordée au passé, celle du souvenir, » « Puissance et prestige du passé dans Andromaque, » Etudes Classiques, 33 (1965), 407. Le passé jouissant d’un empire sur la conscience des personnages, on peut signaler l’importance de l’antériorité chez Racine (L. Horowitz, « The Second Time Around, » L’Esprit Créateur, XXXVIII [1998], 23). Ralph Albanese PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 86 Puisqu’on vise à réactualiser l’existence des héros de la légende de Troie, on a affaire, d’après G. Poulet, à un « phénomène gigantesque de mémoire 3 ». Afin de mieux saisir la durée intérieure dans la conscience des protagonistes, il convient d’insister sur le fait que les événements de la guerre se sont déjà joués dans leurs mémoires. Autant dire que le comportement d’un protagoniste se laisse déchiffrer en fonction de son vécu. L’ensemble des souvenirs sert à filtrer l’expérience vécue d’un protagoniste et à organiser ses actes ; il contribue ainsi à former l’identité de ce dernier. Il convient donc de faire ressortir la dimension existentielle de la mémoire, qui joue un rôle significatif dans la formation de l’identité. Remarquons, enfin, que la mémoire constitue une fonction cognitive de premier ordre. De même que les autres personnages, Andromaque appartient à un passé mythique. Toutefois, elle ne fait pas preuve des mêmes composantes psychologiques des protagonistes grecs, à savoir, Pyrrhus, Hermione et Oreste. Bref, l’amour-passion ne constitue pas une dimension fondamentale de sa personnalité : son amour pour Hector dépasse l’amour passionnel des autres. L’existence d’Andromaque étant, semble-t-il, dépourvue de tout avenir, l’héroïne éponyme s’enferme dans un passé remémoré 4 . Se sentant déracinée en Épire, elle se trouve mue par un réseau d’images du passé. Il s’agit d’une princesse troyenne traumatisée par la violence de la guerre de Troie et elle témoigne d’une volonté farouche de garder sa mémoire intacte et la renommée de son époque : Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ? Dois-je oublier Hector privé de funérailles Et traîné sans honneur, autour de nos murailles ? Dois-je oublier son père à mes pieds renversé Ensanglantant l’autel qu’il tenait embrassé ? (III, 8, v. 992-996). Il va de soi qu’Andromaque met en évidence des références historiques au passé du peuple troyen. Elle évoque ainsi une époque révolue, voire mythique, d’où la primauté des références au passé. Il est inconcevable alors qu’Andromaque cesse de se souvenir de l’expérience bouleversante de cette guerre. Chez elle, la première vision de Pyrrhus s’est définitivement inscrite dans sa mémoire et ne peut jamais en sortir. Cette vision demeurant fixée dans sa mémoire visuelle, l’image troublante des yeux étincelants de Pyrrhus lors de la destruction de Troie ne cesse d’agiter Andromaque : 3 Études sur le temps humain, Paris, Union générale d’éditions, 1949, 109. 4 Étant donné la multiplicité des références au passé dans Andromaque, le présent se trouve, de ce fait, dominé par une conscience hypertrophiée du passé. Le tragique de la mémoire dans Andromaque PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 87 Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants, Entrant à la lueur de nos palais brûlants, … Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue : Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ; (III, 8, v. 999-1000, 1005-1006) Ce tableau évocateur du carnage de la guerre de Troie se présente alors à Céphise. Cette évocation saisissante de la cruauté sanguinaire de Pyrrhus, la mort de Priam et d’autres victimes innocentes, ainsi que les décombres de Troie, voilà l’image primordiale qui perdure dans la mémoire affective d’Andromaque, mémoire qui pèse lourdement sur son esprit et qui refuse d’expirer 5 . Telle « cette nuit cruelle » (v. 997) - qu’elle engage sa confidente à se remémorer - la mémoire de l’héroïne garde une valeur éternelle. À la fin de cette scène (III, 8), Andromaque se présente donc en garante et dépositaire des souvenirs familiaux, notamment de la mémoire troyenne de vengeance. Ayant subi les conséquences néfastes d’un traumatisme personnel, Andromaque témoigne, enfin, de la défaite du peuple troyen, c’est-à-dire, de l’anéantissement d’une race. À en croire C. Venesoen : « Elle vit dans le souvenir du macabre … En quelques heures elle est devenue le dernier témoin de la défaite d’une race, mais aussi le dernier dépositaire d’un espoir de survivance 6 . » Veuve d’Hector, elle se définit principalement par rapport à son veuvage. Tout se passe alors comme si elle menait sa vie au sein du souvenir de son mari défunt. Partageant avec Hector une identité spirituelle, ce dernier finit par jouir d’une existence réelle à l’intérieur de la mémoire de sa veuve. Hector apparaît comme le modèle héroïque suprême, se fait l’objet d’un portrait idéalisé, et s’apparente à une figure déifiée à travers Andromaque. Le héros troyen représente, aux yeux de cette dernière, le lien vital avec le peuple troyen. Son souvenir fait ressortir alors la conscience de l’identité troyenne 7 . L’héroïne exilée et douloureuse envisage ainsi l’avenir de la culture troyenne. La présence physique d’Astyanax lui permet d’ailleurs de faire revivre son passé : C’est Hector, disait-elle, en l‘embrassant toujours ; Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ; C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. (II, 5, v. 652-654) 5 L’image fantasmatique de l’entraînement dégradant d’Hector « sanglant traîné sur la poussière » (III. 6, v. 930) finit par créer la mémoire du sang importante dans la logique nobiliaire. 6 Jean Racine et le procès de la culpabilité, Paris, La Pensée Universelle, 1981, 262. 7 D’après J-M. Apostolidès, Andromaque défend avant tout « la survie du lignage troyen » (Le Prince sacrifié, Paris, Minuit, 1985, 97). Ralph Albanese PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 88 Face à Pyrrhus, elle fait hommage à son mari défunt et s’adonne par ailleurs à une lamentation obsessionnelle (I, 4, v. 359-362) où elle laisse entendre que la gloire d’Achille s’explique notamment par la mort d’Hector. Lors des adieux d’Hector à sa femme, elle parvient à faire parler une voix du tombeau et finit par actualiser le discours testamentaire d’Hector : Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes, J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ; Je te laisse mon fils pour gage de ma foi : S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi. Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère, Montre au fils à quel point tu chérissais le père. (III, 8, v. 1021-1026) Grâce à cette invocation solennelle, Hector rattache sa femme à la mémoire tant chérie de leur mariage. Le dilemme de la Troyenne consiste précisément à ne pas trahir la mémoire d’Hector, mémoire qu’elle considère comme sacrosainte. Si elle répugne à l’idée de se désengager de la mémoire d’Hector, c’est qu’elle se heurte à la culpabilité qui découlerait de sa trahison de son mari défunt 8 . Dans le culte qu’elle voue à Hector, elle finit par sacraliser le père absent. Sa volonté profonde de garder ces souvenirs intacts (III, 8, v. 1017-1026) relève, selon S. Natan, d’un « véritable devoir de mémoire » : « Pour Andromaque, le plus grand crime est l’oubli, oubli qui la révolte et la scandalise 9 . » Remarquons, enfin, que selon le testament d’Andromaque à sa confidente, Céphise devra cultiver chez le fils d’Hector le souvenir des actions héroïques de ses aïeux (IV, 1, v. 1113). En dernier lieu, Andromaque demande à Céphise de s’assurer qu’Astyanax n’oubliera pas le passé. Au surplus, ce dernier devra se détourner de la vengeance (v. 1119). Alors qu’Andromaque vit dans l’impossibilité de l’oubli, Pyrrhus, lui, s’avère prêt à tout oublier. Là où le roi d’Épire finit par renier son passé, sa captive troyenne se révèle incapable de désavouer le sien. Dans le cas de Pyrrhus, on peut parler d’une défaillance ou bien d’une perte de mémoire allant jusqu’à l’amnésie ; faisant preuve d’une mémoire défectueuse, il souffre d’une lacune mémorielle volontaire. Vouloir oublier le passé relèverait, chez le roi d’Épire, de toute évidence, d’une gageure ; c’est s’employer, en un mot, à échapper au tragique. Andromaque, par contre, témoigne d’une mémoire d’une efficacité remarquable ; son incapacité d’oublier 8 C. Venesoen met en relief la problématique de la « trahison du père » dans Andromaque (Jean Racine et le procès de la culpabilité, 74). 9 « Andromaque de Racine : vraie fausse héroïne tragique ? , » Neohelicon, 40 (2013), 257. Le tragique de la mémoire dans Andromaque PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 89 s’accompagne d’un véritable culte de la mémoire. Toutefois, les deux protagonistes sont obsédés par le même souvenir d’horreur. Tous deux revivent l’expérience de la guerre de Troie puisqu’ils y ont participé directement, à la différence d’Oreste et d’Hermione, qui font partie de la génération des enfants. Jouissant d’une domination psychologique sur Pyrrhus, Andromaque l’oblige ainsi à rendre compte de son passé honteux et réussit alors à plonger le roi d’Épire dans son passé en le faisant songer à son identité de bourreau. Si l’on admet, avec Pylade, que Pyrrhus s’avère en proie à un « désordre extrême » (v. 121), c’est que le protagoniste se trouve enfermé dans ses multiples indécisions. Son trouble provient, en somme, de sa profonde irrésolution. Désireux de rester indifférent à ses obligations passées - « … je consens d’oublier le passé » (v. 1344) -, il fait violence à l’ensemble de ses engagements politiques et sentimentaux. Par ailleurs, il agit le plus souvent par impulsivité, passant alors d’une situation extrême à une autre. Son rôle connaît ainsi une certaine dégradation au cours de la pièce. S’appliquant à nier ses attaches familiales, le protagoniste finit par affronter ses alliés grecs. Conformément à Oreste et à Hermione, il se livre aussi à des revirements passionnels. Aussi trahit-il la foi promise à Hermione et s’adonne-t-il à de multiples volte-face vis-à-vis d’Andromaque. Il convient de noter ici que les palinodies du Roi contribuent à la complexité de l’action dramatique. L’univers tragique d’Andromaque étant dominé par la concupiscence, on s’aperçoit de la primauté chez des protagonistes (Pyrrhus, Oreste et Hermione) de la fureur amoureuse puisqu’ils se trouvent marqués par la non-réciprocité passionnelle. En présence d’Oreste, Pyrrhus fait montre d’une conscience malheureuse quant à ses cruautés lors de la guerre. Il reconnaît la démesure de sa colère, c’est-à-dire, ses diverses atrocités guerrières, face aux vaincus et l’appelle « trop sévère ». Hanté par le souvenir de ses meurtres, il se sent mû par le souci d’expier ses crimes : La victoire et la nuit, plus cruelles que nous, Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups. Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère. Mais que ma cruauté survive à ma colère ! (I, 2, v. 211-214) On assiste, chez lui, à la transformation imperceptible des exploits en crimes ; il fait figure alors de héros déchiré. Dans son rapport avec Andromaque, Pyrrhus s’évertue à obtenir l’absolution totale de celle-ci : « Hé quoi ! votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ? / Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ? » (I, 4, v. 311-312). Se marier avec Andromaque représente, pour Pyrrhus, une négation radicale de la guerre Ralph Albanese PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 90 de Troie et en même temps sa rupture définitive avec le passé. En optant pour l’héroïne de Troie, le roi d’Épire peut s’imaginer un avenir heureux. Évoquant « le visage hideux et maléfique du passé de Pyrrhus, » G. Defaux fait remarquer à ce propos : « Toujours chez Racine le remords est fruit du crime, le coupable torturé par sa culpabilité 10 . » Cependant, exaspéré par Andromaque, Pyrrhus s’emporte et se révèle finalement obligé de la bannir de sa conscience : « Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr » (I, 4, v. 364). Il faut signaler aussi que Pyrrhus coupe définitivement ses attaches à la Grèce, c’est-à-dire, son identité en tant que héros grec idéal. Aussi finit-il par faire violence à son identité nationale, comme l’observe Oreste : « On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse, / Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce » (I, 1, v. 69-70). Force est d’insister sur la mise en cause de l’ignominie du Roi, d’où sa volonté de se réhabiliter. Dans cette perspective, son remords provient de sa prise de conscience de la violence démesurée et injustifiée de ses actions à Troie pendant la guerre (v. 329-333). L. Horowitz discerne à juste titre un souci chez Pyrrhus de se libérer des contraintes d’une mémoire troyenne 11 . Ainsi, il s’applique avant tout à échapper à sa mémoire. Par ailleurs, au sentiment de culpabilité s’ajoute, chez lui, une désillusion réelle : J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie Cent fois de votre sang a vu ma main rougie : Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés ! (I, 4, v. 313-315) Désireux de chercher la rédemption pour ses crimes de guerre, Pyrrhus met en question l’idéal de la gloire militaire ; il dévalorise de la sorte la noblesse sous-jacente au projet héroïque (I, 2, v. 209-216). À ses yeux, enfin, la rédemption trouve sa meilleure expression dans sa liquidation du passé. Pour en revenir au mariage avec Andromaque, Phoénix estime que cette union finirait par nuire à l’identité héroïque du Roi. Dans la mesure où le passé héroïque fait partie intégrante de cette identité, son gouverneur prend à partie l’obsession royale vis-à-vis d’Andromaque. En le poussant à quatre reprises à se séparer définitivement (= oublier) avec sa captive troyenne, il tente de s’adresser à sa conscience. Un tel conseil : « Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère » (II, 5, v. 666) s’avère futile puisque le Roi se montre 10 « Culpabilité et expiation dans l’Andromaque de Racine, » Romanic Review, LXVIII (1977), 27. 11 « The play of Andromaque, centered on Pyrrhus’s guilt-induced wish to liberate himself from the binds of Trojan memory, is nonetheless wholly committed to replaying, again and again, that war, » « The Second Time Around, » L’Esprit Créateur, XXXVIII (1998), 23. Le tragique de la mémoire dans Andromaque PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 91 incapable de maîtriser sa passion ; il se révèle, en effet, l’objet d’un envoûtement profond (v. 671-673). En proposant une ligne de conduite raisonnable, le conseil de Phoénix s’avère donc mal placé dans l’univers tragique. On admet volontiers que Pyrrhus pourrait se poser en rival de son père légendaire et prestigieux. Toutefois, ayant du mal à rester « le fils d’Achille, » il se soucie d’effacer la gloire paternelle ; il préfère aussi ignorer les démarches meurtrières d’Achille. Plus précisément, selon Céphise, il finit par purger de sa mémoire son lien biologique avec le grand héros grec : « (Pyrrhus) ne se souvient plus qu’Achille était son père » (III, 8, v. 990). Bien qu’il garde la mémoire de son père, Pyrrhus ne tient pas à prendre sa place. On pourrait soutenir à ce propos qu’Achille, après avoir été tué lors de la guerre, subit en quelque sorte une deuxième mort du fait qu’il a été purgé de la mémoire de son fils. D’après le propos judicieux de C. Venesoen : « Aucune responsabilité familiale n’effleure la conscience de Pyrrhus : il se déclare et se conduit en parfait orphelin. Loin d’être le fils d’Achille, il désire être le père d’Astyanax 12 . » Dans la mesure où Hector se présente à Pyrrhus en rival, il lui est impossible de se mesurer avec le mari défunt. Se voyant écrasé par la supériorité morale de ce dernier, Pyrrhus se trouve obligé de lutter contre l’image de son rival, qui vit encore dans le cœur d’Andromaque. De même que celle-ci, Pyrrhus refuse paradoxalement de trahir la mémoire d’Hector. Ce dernier s’apparentant à Dieu, le Roi vise à le remplacer symboliquement. Faisant évidemment obstacle au rapport qui lie Pyrrhus à Andromaque, son désir d’être le succédané d’Hector s’inscrit, du reste, dans sa quête d’une nouvelle identité. Tout se passe, enfin, comme s’il s’employait à s’ériger en un nouvel Hector : Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ; Mais, dussent-ils encore, en repassant les eaux, Demander votre fils avec mille vaisseaux, Coûtait-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre …Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours. (I, 4, v. 282-288) Restant indifférent à toutes les bontés d’Hermione, Pyrrhus fait figure de traître à ses yeux (II, 1, v. 414-415). D’où la mise en question, chez lui, de l’idéal chevaleresque, telle la fidélité à la parole donnée. Vers la fin de l’Acte IV, face à Hermione, le Roi entend se mettre en paix avec sa conscience et témoigne d’une volonté de se disculper devant elle (IV, 5). Aussi se livre-t-il à des démarches d’auto-justification en lui annonçant froi- 12 Venesoen, Jean Racine et le procès de la culpabilité, 62. Ralph Albanese PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 92 dement son mariage : « J’épouse une Troyenne » (v. 1281). En désavouant l’alliance politique entre le Grèce et l’Épire, il revient évidemment sur sa promesse. Cependant, il s’agit pour lui d’une prise de position conséquente, et son vœu relève d’une optique fort contraire à l’esprit de la tragédie : « Mais enfin je consens à oublier le passé » (v. 1344). Il reconnaît alors la démesure de ses atrocités et préfère rester indifférent au passé. En signalant l’absence d’amour entre Hermione et lui, il recourt à une attitude rationnelle, et la forme passive du verbe souligne l’insensibilité de Pyrrhus : « Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre » (v. 1286). Ne reconnaissant pas l’amour d’Hermione, il essaie de se disculper en se posant comme victime. En insistant sur le rôle de la volonté dans la formulation de sa décision (v. 1301-1302), il aboutit ici à une maxime morale et judiciaire : « Il faut se croire aimé pour se croire infidèle » (v. 1350). C’est ainsi qu’il provoque Hermione et l’on a affaire là, à ses yeux, à un fardeau réel pour lui, c’est-àdire, une fidélité imposée : « Je voulus m’obstiner à vous être fidèle » (v. 1294). Le Roi refuse carrément de se marier par obligation et, en bafouant Hermione, il ne tient pas compte du danger qui risque d’en résulter puisque le refus de son engagement solennel comporte une valeur sacrilège. En somme, par sa rupture avec Hermione, Pyrrhus rejette ouvertement l’ensemble des valeurs du passé : Épouser Andromaque, c’est commencer une vita nuova où toutes les valeurs du passé sont en bloc allègrement refusées : patrie, serments, alliances, haines ancestrales, héroïsme de jeunesse, tout est sacrifié à l’exercice d’une liberté, l’homme refuse ce qui s’est fait sans lui, la fidélité s’écroule, privée, soudain d’évidence, les mots ne sont plus une terreur, l’ironie d’Hermione devient la vérité de Pyrrhus 13 . Pyrrhus entend alors faire table rase du passé avec impunité. De même qu’Hector hante la mémoire d’Andromaque, Pyrrhus hante également celle d’Hermione. Alors que Pyrrhus refuse de se marier par obligation, Hermione, elle, désire ardemment épouser Pyrrhus. Fille de Ménélas, Oreste est son déplorable cousin germain qu’elle accuse d’être parricide et sacrilège (V, 4). On assiste, chez elle, à une hérédité passionnelle, car la mère d’Hermione, Hélène, a été mue par une passion adultère. Bien qu’elle s’avère jalouse d’elle (v. 1477-1484), Hermione aspire vraisemblablement à sa célébrité légendaire. Toujours est-il qu’elle souffre d’un sentiment d’infériorité vis-à-vis de sa mère. Au demeurant, la passion d’Hermione a des conséquences néfastes puisqu’elle se montre égoïste et insensible à la douleur d’autrui. Elle se révèle aussi orgueilleuse quant à sa naissance et son 13 R. Barthes, Sur Racine, Paris, Seuil, 1963, 84-85. Le tragique de la mémoire dans Andromaque PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 93 rang. De plus, elle se montre mue par la gloire d’être l’épouse de Pyrrhus, héros vainqueur. Elle évoque par la suite l’image glorieuse de Pyrrhus lors de la guerre de Troie (II, 1, v. 464). Toutefois, Hermione se révèle en même temps fort sensible à la honte d’être abandonnée (v. 395-401). Apparaissant comme une mal-aimée exceptionnelle, elle est motivée par l’égocentrisme. Après avoir considéré avec sarcasme l’amour d’Oreste comme « cet amour payé de trop d’ingratitude » (v. 393), elle se théâtralise : Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui, De voir mon infortune égaler son ennui ! Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ? (II, 1, v. 395-397) Face à Cléone, elle fait preuve, dans son trouble intérieur, d’un manque de lucidité : « Je crains de me connaître en l’état où je suis » (II, 1, v. 428). À l’instar d’Oreste, elle répugne alors à utiliser sa raison. Dans le tiraillement de sa conscience, Hermione cultive l’espoir que Pyrrhus rentrera « dans son devoir » (v. 436). Elle témoigne, du reste, d’une grande puissance d’illusion (v. 432). De plus, elle craint que Pyrrhus ne se gêne pas pour « rompre un nœud si solennel » (v. 443). Car le roi d’Épire n’a aucun respect pour ses engagements, notamment les lois amoureuses (v. 444). Hermione révèle, enfin, que c’est elle qui a provoqué la venue d’un ambassadeur en Épire (v. 445). Force est de faire remarquer ici l’ingratitude d’Hermione vis-à-vis d’Andromaque, qui a sauvé la vie d’Hélène (III, 4, v. 874-875). Il convient de noter qu’Hermione et Oreste cherchent à transformer l’Épire en « un second Ilion » : Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ; Rapportez-lui le prix de sa rébellion ; Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion. (II, 2, v. 562-564). En envisageant cette résurgence de la guerre, ils visent ainsi à faire revivre le passé : … si Hermione se tourne vers le passé pour en perpétuer la violence flatteuse, si Oreste attend de sa résurgence la gloire et l’amour, si Andromaque y a trouvé le plus sûr des refuges, Pyrrhus ne songe en revanche à le ressusciter que pour l’anéantir 14 . Dans son entretien avec Oreste, Hermione cherche à se duper de nouveau. Par ailleurs, elle ne tient pas compte du fait que l’indifférence du Roi dépasse la norme (III, 2, v. 810-811). Elle finit par blesser l’amour-propre d’Oreste, qui se croit responsable du revirement de Pyrrhus. Après avoir 14 Defaux, « Culpabilité et expiation dans l’Andromaque de Racine, » 28. Ralph Albanese PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 94 témoigné d’une volonté de croire (= s’illusionner) à la fidélité de Pyrrhus (v. 813), la princesse grecque s’en prend au devoir d’obéissance paternelle : « L’amour ne règle pas le sort d’une princesse » (v. 821). Dans la scène suivante, l’aveuglement d’Hermione s’accroît (III, 3). Elle s’en remet d’ailleurs à une conception volontariste dans cette peinture illusoire de Pyrrhus : « Il veut tout ce qu’il fait ; et, s’il m’épouse, il m’aime » (v. 846). Voilà les traits élogieux qu’elle entend projeter sur le Roi : « Intrépide, … / Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire » (v. 853-854). Se grisant de mots servant à la convaincre de la sincérité de Pyrrhus, elle veut à tout prix se croire heureuse. La fille de Ménélas l’érige en une grande figure héroïque, semblable à son père, Achille. En niant le désordre moral chez Pyrrhus, elle prend à partie alors la perception du Roi que se fait Cléone (v. 845). Notons, enfin, que la présence de la captive aimée finit par être source d’humiliation pour elle : Elle fut promise à Pyrrhus, sans qu’elle le connaisse, mais les fantasmes mêmes de sa sexualité naissante rendirent Pyrrhus aimable et même éblouissant dans sa stature héroïque et dans sa virilité arrogante. Elle a cru en la promesse d’un dieu, et elle n’a découvert qu’un homme insolent. De plus, elle subit, jour après jour, l’humiliation d’une rivalité involontaire, mais réelle, d’une captive 15 . Il va de soi qu’Hermione s’humilie en raison de sa rivalité avec la veuve d’Hector. Face à celle-ci, elle se retranche derrière le devoir paternel qui remonte au passé. Sa réponse à Andromaque, vindicative et jalouse, se ramène à un conseil sarcastique et hautain : « Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame » (III, 4, v. 886). À l’Acte IV, Hermione prend le parti de châtier Pyrrhus de parjure. Son silence et son calme prennent un aspect funeste au point où Cléone fait preuve d’inquiétude face au trouble d’Hermione (IV, 2, v. 1130, 1141). Exerçant une emprise infernale sur Oreste, la fille de Ménélas lui assigne le rôle peu reluisant d’assassin. Elle finit alors par imposer au fils d’Agamemnon une identité odieuse (IV, 3). Soucieuse d’une vengeance immédiate, elle encourage Oreste de courir au temple. À l’instar de Pyrrhus dans son rapport avec Andromaque, Hermione exerce sur lui un chantage réel (IV, 3, v. 1199-1200). Le poussant à tuer Pyrrhus le plus vite possible, elle a recours à une suite d’impératifs s’apparentant à des directives meurtrières (« Parlez, » « Conduisez, » « Revenez, » « Allez ») (v. 1227-1231). Se chargeant de son sort, Hermione se met d’accord alors pour l’accompagner dans une évasion maritime hors de l’enceinte tragique (v. 1253-1254). On s’aperçoit, du reste, de la dimension tragique propre à la mer dans Andromaque. Il 15 Venesoen, Jean Racine et le procès de la culpabilité, 248. Le tragique de la mémoire dans Andromaque PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 95 importe de signaler que, face à Cléone, Hermione entend s’assurer que l’assassinat ait une signification personnelle et non politique (v. 1269-1270). Dans son entretien avec Pyrrhus, Hermione, après avoir cherché à le culpabiliser, prend à partie son passé lointain peu glorieux et dénonce ses crimes de guerre (V, 5, v. 1337-1340). Son sarcasme se manifeste aussi par la mise en valeur du manque de maîtrise de soi chez le Roi (v. 1323-1324). Cette critique rejoint celle de Phoenix, qui pousse Pyrrhus, comme on l’a vu, à briser son obsession vis-à-vis d’Andromaque afin de pouvoir regagner son identité héroïque (II, 2, v. 664-666). De plus, Hermione met en relief sa double trahison, à savoir, sentimentale et politique : « Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être/ Prodiguer les doux noms de parjure et de traître » (v. 1325-1326). Avant de prononcer sa malédiction, elle reproche au Roi d’avoir désacralisé son serment (v. 1380-1383). Dans ce contexte, on peut interpréter le verbe « oublier » comme une action à laquelle les mortels préfèrent se livrer. Jurer de nouveau sa foi, voilà une démarche nettement sacrilège. Disposant d’une mémoire éternelle, les dieux ne partagent pas la faiblesse des mortels. La mémoire divine s’avère alors infiniment supérieure à la mémoire humaine, marquée avant tout par des limites réelles. Au début de l’Acte V, Hermione se montre en proie à une aliénation psychologique profonde : Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? Errante et sans dessein, je cours dans ce palais. Ah ! ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ? (v. 1393-1396) Ses démarches physiques la rapprochent dans une certaine mesure de l’égarement d’Agrippine dans Britannicus (I, 1 ; III, 4). Il convient de faire remarquer qu’une telle instabilité psycho-affective a pour effet de la préparer à des revirements passionnels. Dans son récit de la cérémonie du mariage (V, 2), Cléone laisse entendre qu’Andromaque ne pourra jamais perdre de vue le souvenir de son existence troyenne (v. 1438). Contrairement aux autres protagonistes, la veuve d’Hector se situe au-delà de l’amour et de la haine : Andromaque, au travers de mille cris de joie, Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie ; Incapable toujours d’aimer et de haïr, Sans joie et sans murmure elle semble obéir. (v. 1437-1440) Quant à Pyrrhus, il fait preuve d’amnésie au début de la cérémonie (v. 1449-1450). Tout ayant été « sorti de sa mémoire, » il ne songe ni à sa Ralph Albanese PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 96 gloire, ni à son bien-être, ni, enfin, à Hermione. En effet, il ne prévoit aucun danger. Oreste ayant accompli le commandement funeste d’Hermione, il signale le caractère inéluctable de l’action tragique : « Madame, c’en est fait » (V, 3, v. 1493) 16 . La fille de Ménélas finit alors par être l’objet d’un revirement aux limites de la vraisemblance : « Pourquoi l’assassiner ? Qu’at-il fait ? À quel titre ? / Qui te l’a dit ? » (v. 1542-1543). Après le meurtre de Pyrrhus (V, 3), elle subit « un arrêt de conscience » et « réagit à la manière d’une personne atteinte d’amnésie qui repousse inconsciemment, et oublie affectivement, tout souvenir désagréable ou douloureux. » Hermione subit alors « une perte de mémoire 17 . » Grâce à son célèbre « Qui te l’a dit, » Hermione connaît ici un moment de refoulement absolu. Souffrant d’une mémoire déficiente, elle finit par oublier (= ne plus tenir compte) de son commandement fatal. Pour se défendre, Hermione met en évidence le décalage entre le cœur et la bouche (v. 1545-1548) 18 . De surcroît, elle arrive à répudier la Grèce entière (v. 1562-1564). Pylade conseille à son ami, enfin, de se désolidariser d’Hermione : « Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier » (V, 5, v. 1600). Se livrant à un auto-châtiment, elle se poignarde sur le corps de Pyrrhus. Il faut alors qu’Oreste se détache définitivement de son obsession. L’arrivée d’Oreste en Épire déclenche l’action dramatique. La raison d’être de son exil repose sur son désir d’oublier Hermione. Marqué par la mélancolie passionnelle, il s’avère traîné « de mers en mers » (v. 44). La « fureur des eaux » (v. 11) amène le protagoniste, en fait, à un état psychologique désespéré et il se trouve alors en proie à des actions irrationnelles. S’il évoque le « calme » de la mer (v. 58), c’est pour mettre en relief l’aspect illusoire de son calme psychologique. Souffrant d’un amour sans espoir, ce mal-aimé s’illusionne en croyant avoir dominé ses sentiments pour Hermione. Oreste recourt à une stratégie de divertissement pascalien afin de ne plus penser à elle en se livrant à de multiples voyages maritimes. Son effort pour « oublier » Hermione s’apparente, dans le cas d’Oreste, à une résolution manquée. En fait, toutes ses tentatives ayant été vouées à l’échec, l’oubli apparaît alors comme l’illusion suprême. Oreste s’adonne ainsi à une stratégie de fuite pour pouvoir oublier Hermione (I, 1, v. 51-52) ; force est d’avoir recours en l’occurrence au mensonge (v. 53-56 ; 61-64). Se plaisant à cultiver un fatalisme tragique, ce membre de la famille des Atrides se 16 On songe au propos du Comte dans Le Cid, qui regrette son soufflet de Dom Diègue : « … puisque c’en est fait, le coup est sans remède » (II, 1, v. 353). L’action tragique étant irrémédiable, il est impossible de faire un retour en arrière. 17 E. Batache-Watt, Profils des héroïnes raciniennes, Paris, Klincksieck, 1976, 132. 18 Ce decalage sera repris par Junie lorsqu’elle s’en prend à la feinte sous-tendant la cour impériale de Néron (Britannicus, II, 3, v. 639-642). Le tragique de la mémoire dans Andromaque PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 97 montre en proie à une divinité malveillante. Ce recours à la fatalité relève chez lui d’une justification a posteriori : « Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,/ Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne » (v. 97-98). Cherchant « l’oubli et la mort, » Oreste incarne ainsi le malheur tragique 19 . Rival de Pyrrhus, il se révèle incapable d’oublier que le roi d’Épire lui a « ravi » Hermione (v. 97). De même que Pyrrhus tente de « fléchir sa captive » (v. 112), Oreste, lui, s’évertue à fléchir sa bien-aimée. S’imaginant que son ambassade diplomatique devait servir de divertissement quant à son amour pour Hermione, il se trouve tiraillé par son rôle d’ambassadeur et sa qualité d’amant 20 . Remarquons par ailleurs que c’est précisément le souvenir d’Hector qui rend compte de l’ambassade d’Oreste (I, 2, v. 155-160). À l’Acte II, Oreste se trouve en proie aux diverses impulsions d’Hermione. Tout en le plaignant, elle se révèle insensible sinon cruelle. Elle prend plaisir à faire souffrir Oreste (II, 2, v. 482-484 ; 552-554), et ce dernier cultive le sentiment personnel de sa dégradation et s’évertue à rester indifférent face à la froideur d’Hermione. Puis, ils font cause commune en projetant de transformer l’Épire en une seconde Troie (v. 564). Soucieux de valoriser la gloire d’antan, ils témoignent d’une solidarité fondée sur la haine (v. 569). Renouveler cette guerre, c’est, pour Oreste, adopter l’héroïsme d’Agamemnon. Tels Hermione et Pyrrhus, Oreste s’engage à incarner une image idéalisée de lui-même. D’où sa volonté de jouer un rôle héroïque dans la légende épique. Bref, tous les deux se livrent à une réitération mystique de la guerre de Troie. À la fin de la scène 2, Hermione se montre prête à suivre Oreste si Andromaque la renvoie. Oreste tient alors à la certitude de leur départ (II, 3), mais Pyrrhus désavoue ses sentiments et décide d’épouser Hermione. Oreste commence alors à sombrer dans l’irrationalité au début de l’Acte III. Son ambassade ayant abouti à un échec spectaculaire, il s’avère en proie à la fureur amoureuse (III, 1, v. 709, 726). Tout se passe comme s’il se révélait furieux de se croire dupé. Sa raison se trouvant aux abois, Oreste s’adonne à un impératif tragique : enlever Hermione ou périr (v. 714), qui annonce le dilemme tragique de Pyrrhus : « il faut ou périr ou régner » (III, 7, v. 968). Si l’on admet que l’enlèvement 19 C’est ainsi qu’A. Couprie évoque l’image d’« Oreste en allant chercher l’oubli et la mort, » puisqu’il s’engage pleinement dans son infortune (Andromaque, Paris, Hatier, 1992, 48). 20 Se reporter ici à T. Hampton, Fictions of Embassy. Literature and Diplomacy in Early Modern France, Ithaca, Cornell University Press, 2009 : « Oreste’s problem is that he is unable to be exclusively an ambassador or a lover. And his activities throughout the play consist of trying to rid himself of one of these roles, only to have it thrust back upon him » (183). Ralph Albanese PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 98 d’Hermione suppose, de la part d’Oreste, une action violente, c’est que le fils d’Agamemnon affirme qu’il lui est impossible de rompre avec la princesse de Sparte (v. 759). Dans la scène suivante, Hermione finit de nouveau par blesser la vanité d’Oreste (III, 2, v. 810-812). Après avoir été provoqué (v. 824), celui-ci se trouve obligé de dissimuler son projet d’enlèvement. Le revirement de Pyrrhus a pour effet de désespérer Oreste en le poussant à la vengeance meurtrière. Malgré son horreur du régicide - crime abominable au XVII e siècle 21 - Oreste s’avère tout à fait dévoué à Hermione jusqu’à lui obéir inconditionnellement. S’identifiant par rapport à un passé révolu, Oreste et Hermione s’imaginent reprendre le rôle de leurs aïeux, ce qui constitue pour eux une entreprise glorieuse (III, 3, v. 1157-1162). Remarquons ici que la fuite de ce couple est fondée sur une volonté irrationnelle. À l’Acte V, Oreste fait le récit de la mort de Pyrrhus, survenue au moment où celui-ci érige Astyanax en roi des Troyens (V, 3). Ce faisant, il essaie de faire croire à Hermione que c’est lui seul qui est responsable du meurtre (V, 3, v. 1524). En vérité, le meurtre représente un acte collectif. Désireux de satisfaire Hermione aliénée et errante (v. 1545), Oreste commence par la suite à subir des troubles d’ordre visuel et auditif (V, 4). Stupéfait, il s’interroge sur son identité disloquée et se trouve enfin l’objet d’une dénonciation morale de la part d’Hermione. Voici le rôle ultime que lui confère une Hermione qu’il tient pour ingrate : « Je deviens parricide, assassin, sacrilège » (V, 4, v. 1574). Le dénouement est marqué par le délire d’Oreste. Saisi par le remords, il tombe dans une surexcitation névrotique. Voix de la raison, Pylade lui conseille de se désolidariser définitivement de son obsession. Force est, en effet, de l’extirper de sa conscience : « Hermione, seigneur ? Il la faut oublier » (V, 5, v. 1600) - Oreste va vivre dès lors sous le signe de l’expiation. Le protagoniste attribue aux dieux sa torture morale, et Racine laisse entrevoir, de nouveau, l’impossibilité de la fuite hors de l’univers tragique : « Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ? / De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ? (v. 1625-1626). L’épaissement de la folie d’Oreste implique, chez lui, l’effacement de toute mémoire ; bref, il se fait un vide psychologique. Il est évident, au terme de cet essai, que chaque protagoniste se remémorant Troie selon des perspectives divergentes 22 , Andromaque met en évi- 21 Conformément à son rang royal - Oreste est fils d’un roi - Oreste doit en principe refuser d’assassiner un roi (II, 3, v. 1187). 22 « …chacun se plaît à évoquer le souvenir de Troie et de ses morts, sur le mode de la douleur (Andromaque), du sarcasme (Hermione, v. 1330 à 1340) ou du remords (Pyrrhus, v. 211 à 216, v. 1341 à 1344) … » (P. Dandrey et al, éds., Andromaque, Paris, Livre de Poche [1986], 141). Le tragique de la mémoire dans Andromaque PFSCL L, 98 DOI 10. / PFSCL-2023-0005 99 dence les enjeux problématiques de la mémoire. Racine s’interroge à la fois sur l’efficacité et sur le dysfonctionnement de la mémoire, c’est-à-dire, la totalité des souvenirs qui se dégagent de la guerre de Troie. Témoignant d’une mémoire visuelle et affective, Andromaque s’adonne, de toute évidence, à l’anamnèse, à savoir, l’évocation volontaire d’un passé qu’elle valorise exclusivement. L’héroïne éponyme fait valoir, du reste, la primauté de l’antériorité dans la conscience historique des protagonistes. Quant aux personnages grecs (Pyrrhus, Hermione et Oreste), le passé s’apparente à une contrainte qui les enserre insidieusement. Agissant en fonction de leurs ancêtres, ils ne peuvent jamais s’égaler aux figures historiques tels qu’Achille, Hélène et Agamemnon. Oreste et Hermione, quant à eux, entendent se projeter dans l’atmosphère héroïque de la guerre. Mais les trois protagonistes se trouvent aussi en proie à la violence de leurs transports. Marqués par une obsession passionnelle, les trois Grecs se livrent à des illusions valorisantes et leur entreprise amoureuse aboutit à la futilité. Leur sort tragique illustre « la chaîne des passions fuyantes » (= non partagées) et fait ressortir en même temps les conséquences funestes de l’amour-passion dans Andromaque. Tel Oreste, Hermione cherche à trouver dans l’oubli le remède à ses malheurs. Ils font l’objet d’une mémoire sérieusement troublée (Oreste) ou bien parfaitement absente (Hermione). Dans le cas de Pyrrhus, son refus délibéré du passé suppose de multiples lacunes mémorielles. L’oubli volontaire de la mémoire représente, pour lui, une prise de position anti-tragique. Le Roi finit alors par être aussi égaré qu’Hermione au dénouement ; comme elle, il renie la Grèce. Abolir le passé, c’est, pour lui, « détruire sa propre mémoire » et, selon R. Barthes, son sort rappelle celui de Néron 23 . Démolir sa mémoire relève, enfin, d’un effort pour se préparer à une nouvelle identité. Mais il ne peut retrouver son identité véritable, comme l’affirme justement J. Rohou 24 , qu’en épousant Hermione 25 . 23 Sur Racine, 85. Dans Britannicus, d’après la rhétorique politique de Burrhus, il est temps que Néron règne, et le propos qu’il adresse à Agrippine laisse pressentir que son fils devrait subir en quelque sorte une nouvelle naissance en abolissant le passé, ce qui lui permettra de jouir d’une indépendance impériale : « Ce n’est plus votre fils, c’est le maître du monde » (I, 2, v. 180). 24 La Tragédie classique (1550-1793), Paris, SEDES, 1996, 233. 25 Je tiens à remercier mes collègues, Denis Grélé et M. Martin Guiney, pour leurs excellentes suggestions lors de l’élaboration de cet essai.