eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 51/101

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2024-0024
0120
2025
51101

Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques du XVIIIe siècle : une fonction-auteur réfractée, entre roman et histoire

0120
2025
Alicia C. Montoya
pfscl511010389
PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques du XVIII e siècle : une fonction-auteur réfractée, entre roman et histoire 1 A LICIA C. M ONTOYA R ADBOUD U NIVERSITEIT (N IJMEGEN ) De la fin du XVII e au début du XIX e siècle, des dizaines de milliers de bibliothèques privées ont été mises en vente en Europe et à cette fin, ont fait l’objet d’un catalogue imprimé. Bien que les catalogués préservés de nos jours ne représentent qu’une très petite partie du nombre total des bibliothèques qui ont été vendues, ce corpus fournit néanmoins un outil précieux pour les recherches bibliographiques et littéraires 2 . En effet, ces catalogues nous permettent de nous faire une idée de la production totale du livre, y inclus les livres « perdus ». Au-delà de ce type de questionnement quantitatif, ils font apparaître la valeur que les libraires qui ont rédigé les catalogues reconnaissent aux ouvrages de certains auteurs, lorsqu’ils assignent un prix à chaque volume à vendre. Or, cette valeur économique sur le marché du livre est indissociable de la valeur culturelle que les lecteurs contemporains et 1 Ce projet a bénéficié d’une subvention du Conseil européen de la recherche (ERC) dans le cadre du programme de recherche et innovation de l’Union européenne Horizon 2020 sous la convention n o 682022. Voir aussi le site du projet : www.mediate18.nl. 2 Les catalogues préservés représentent 10% à 20% seulement de ceux produits au cours du siècle. Helwi Blom, Rindert Jagersma et Juliette Reboul, « Printed Private Library Catalogues as a Source for the History of Reading », dans The Edinburgh History of Reading: Early Readers, Mary Hammond dir., Edimbourg, Edinburgh University Press, 2020, p. 249-269. Dans le cadre du projet MEDIATE, nous construisons actuellement une seconde base de données dont le but est de récenser tous les exemplaires préservés des catalogues de la période 1665-1830. Juliette Reboul, Helwi Blom, base de données BIBLIO, 2023-, en ligne : https: / / heurist.huma-num.fr/ heurist/ ? db=radboud_BIBLIO&website [consultée le 15 février 2024]. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 390 postérieurs ont attribué aux textes que renferment ces livres, dans le cadre des processus de canonisation et de consécration littéraire à l’intérieur desquels les ventes publiques ont été des supports importants. Dans la présente étude, nous proposons donc une analyse de l’émergence de Marie-Madeleine de Lafayette en tant qu’autrice reconnue et consacrée pendant le premier siècle et demi de sa réception, à partir d’une étude de sa présence dans les catalogues de vente des bibliothèques privées des années 1685-1830. Faisant appel à la notion foucaldienne de la fonction-auteur, nous privilégions le rôle fédérateur du nom de l’auteur dans ce processus, un sujet dont la critique reconnaît largement l’importance, puisque Lafayette a publié presque tous ses ouvrages sous couvert de l’anonymat 3 , à une époque justement, la fin du XVII e siècle, pendant laquelle les notions conjointes d’auteur et de public subissent des transformations profondes 4 . À partir de cette époque, « les discours “littérairesˮ ne peuvent plus être reçus que dotés de la fonction-auteur : à tout texte de poésie ou de fiction on demandera d’où il vient, qui l’a écrit, à quelle date, en quelles circonstances ou à partir de quel projet 5 . » Reconnue de son vivant comme autrice par ses proches, tous membres des cercles littéraires de la haute noblesse, malgré son choix d’un anonymat plus ou moins transparent pour ceux-ci, l’auctorialité de Lafayette ne commence à émerger pleinement qu’au cours du XVIII e siècle. Il nous paraît significatif que ce soit surtout grâce à des publications à l’étranger que le nom « Madame de Lafayette » commence à être associé de façon systématique à ses ouvrages, alors qu’ils se dégagent de leur contexte de production original. Ainsi, l’Histoire d’Henriette d’Angleterre est publiée dans une belle édition, sous le nom de « Dame Marie de la Vergne Comtesse de La Fayette », par l’éditeur huguenot Michel Charles Le Cène à Amsterdam en 1720. Cet ouvrage est suivi des Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 1689 qui paraissent en 1731 sous le nom de « Madame la Comtesse de Lafayette », également à 3 La bibliographie sur ce sujet est vaste, mais signalons au moins Joan DeJean, « Lafayette’s Ellipses. The Privileges of Anonymity », PMLA, vol. XCIX, n o 5, 1984, p. 884-902 ; et Nathalie Grande, Stratégies de romancières. De Clélie à La Princesse de Clèves (1654-1678), Paris, Honoré Champion, 1999. 4 Selon Foucault, « un chiasme s’est produit au XVII e , ou au XVIII e siècle ». Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », dans Dits et écrits 1954-1988, t. 1 : 1954- 1969, éds. Daniel Defert et François Ewald, Paris, Gallimard, 1994, p. 800. Voir aussi Alain Viala, Naissance de l’écrivain. Sociologie de la littérature à l’âge classique, Paris, Minuit, 1985, et Hélène Merlin-Kajman, Public et littérature en France au XVII e siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1994. 5 Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », p. 800. Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 391 Amsterdam, chez un autre libraire-éditeur réfugié, Jean Frédéric Bernard 6 . La première édition de La Princesse de Clèves qui porte le nom de l’autrice est celle publiée à La Haye par Jean Neaulme, dans le tome V de sa Bibliothèque de campagne, ou Amusemens de l’esprit et du coeur, paru en 1737, dont la table des matières indique que les auteurs seraient « Mad. De La Fayette, le Duc de La Rochefoucault, & Segrais ». Autant de raisons donc pour adopter une approche comparative, étayée par des outils numériques qui nous permettront de comparer la façon dont se construit l’auctorialité de Lafayette dans un cadre français et « local » à l’auctorialité que lui reconnaissent libraires et lecteurs au-delà de la France, dans les Provinces-Unies notamment, mais aussi au Royaume-Uni et encore plus loin. Les ouvrages de Madame de Lafayette dans les bibliothèques privées La base de données MEDIATE (Measuring Enlightenment : Disseminating Ideas, Authors, and Texts in Europe, 1665 - 1830) renferme des données extraites des catalogues de 600 bibliothèques privées mises à la vente au cours du XVIII e siècle 7 . Elle privilégie ainsi le livre ancien ou d’occasion, qui représentait une partie très importante du marché du livre pendant cette période. Afin de rendre possible des comparaisons à l’échelle européenne, pour le XVIII e siècle le corpus comprend le même nombre de bibliothèques, toutes de taille petite et moyenne (moins de 1 000 lots) vendues dans trois pays : Pays-Bas, France et Grande-Bretagne. Le corpus comprend en outre dix catalogues de vente italiens, ce nombre plus bas réfletant l’état sousdéveloppé du marché du livre en Italie à cette époque 8 . La première mention d’un ouvrage de Lafayette se trouve dans le catalogue de la bibliothèque de l’avocat Simon van Middelgeest, vendue aux enchères à La Haye en 1685. Le catalogue cite, sous la rubrique « Libri miscellanei in octavo », une « Zayde Histoire Espagnole par M. de Segrais avec un Traité de l’Origine des Romans par M. Huet. ». La dernière mention se trouve également dans un catalogue néerlandais, celui de la bibliothèque du magistrat Johan Schimmelpenninck et de sa femme Johanna Engelina Gülcher, vendue à Amsterdam les 11 et 14 avril 1829. Il s’agit d’un lot réunissant plusieurs titres in-12 : « La Princesse de Cleves, Moïna, Harpa- 6 Certes, La Comtesse de Tende paraît en 1724 dans le Mercure de France sous son nom, mais elle ne fait pas l’objet d’une publication séparée. 7 La base de données est consultable en libre accès : https: / / mediatedatabase.cls.ru.nl/ about/ [consultée le 15 février 2024]. 8 Pour la réception italienne, voir aussi les contributions de Laura Rescia et de Jean- Luc Nardone dans ce volume. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 392 goniana et Aneries Revolutionnaires, 4 vol. ». Au total, nous avons recensé 168 exemplaires des ouvrages de Madame de Lafayette, et 187 titres (un livre comportant parfois plusieurs titres) mentionnés dans les catalogues de 103 bibliothèques ayant appartenues à 109 collectionneurs, 90 hommes et 19 femmes (certaines bibliothèques ayant plusieurs propriétaires). Le chiffre total de 168 exemplaires dans 103 bibliothèques situe Marie- Madeleine de Lafayette très loin derrière les auteurs à plus grand succès, à savoir les grands auteurs de l’Antiquité gréco-latine qui continuent à dominer les ventes tout au long du siècle (voir Tableau 1). Néanmoins, avec une position à la 305 e place dans le recensement des auteurs, sur un total de plus de 12 000 auteurs recensés à ce jour dans la base de données, elle se trouve bien à la tête des auteurs modernes, parmi les 3% des auteurs les plus cités. Tableau 1. Les auteurs les plus cités dans les catalogues de vente des bibliothèques privées, 1685-1830 (n=563) Auteur Nombre de bibliothèques Nombre d’exemplaires Pourcentage de bibliothèques 1 [Bible] 525 7 033 93,2% 2 Ovide 447 1 535 79,4% 3 Virgile 433 1 724 76,9% 4 Horace 428 1 775 76,0% 5 Cicéron 414 2 552 73,5% 6 Tacite 386 949 68,5% 7 Érasme 377 1 383 66,9% 8 Grotius 373 1 539 66,2% 9 Homère 373 1 194 66,2% 10 Térence 368 1 080 65,3% 11 Flavius Josèphe 354 562 62,8% 12 Sénèque 351 870 62,3% 13 Plutarque 347 755 61,6% 14 Quinte-Curce 338 593 60,0% 15 Juvénal 333 802 59,1% 16 Jules César 330 727 58,6% 17 Fénelon 325 733 57,7% […] 305 Lafayette 103 168 18,3% Les romans de Lafayette se trouvent également derrière les romans modernes à plus grand succès : ainsi, les catalogues de bibliothèque font état de 404 exemplaires du Don Quichotte de Cervantès, dans 264 bibliothèques, Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 393 alors que Les Aventures de Télémaque de Fénelon sont citées 418 fois, dans 260 bibliothèques, soit dans presque la moitié de toutes les bibliothèques. Néanmoins, les romans de Lafayette connaissent une circulation plus qu’honnête, comme le montre le classement de Zayde et de La Princesse de Clèves, selon l’état actuel d’identification des titres (non exhaustif) dans la base de données MEDIATE (Tableau 2). Tableau 2. Fréquence de 25 romans des XVII e -XVIII e siècles dans les catalogues des bibliothèques privées, 1685-1830 (n=563) 9 Titre Nombre de biblio thèques Nombre d’exem plaires Pourcentage de biblio thèques Cervantes, Don Quijote de la Mancha 264 404 46,9% Fénelon, Les Aventures de Télémaque 260 418 46,2% Lesage, Gil Blas de Santillane 121 135 21,5% Ramsay, Les Voyages de Cyrus 118 130 20,9% Defoe, Robinson Crusoe 103 112 18,3% Montesquieu, Lettres persanes 84 93 14,9% Fielding, History of Tom Jones 83 91 14,7% Lesage, Le Diable boiteux 81 91 14,3% Richardson, Clarissa 75 81 13,3% Swift, Gulliver’s Travels 74 82 13,1% Scarron, Le Roman comique 62 63 11,0% Marmontel, Bélisaire 60 74 10,6% Prévost, Cleveland 60 65 10,6% Richardson, Charles Grandison 58 64 10,3% Richardson, Pamela 55 62 9,7% Marguerite de Navarre, Heptaméron 52 59 9,2% Fielding, Joseph Andrews 47 50 8,3% Cervantes, Novelas ejemplares 46 51 8,1% Lafayette, Zayde 44 48 7,8% La Calprenède, Cléopâtre 43 49 7,6% Sterne, Tristram Shandy 41 48 7,2% Lafayette, La Princesse de Clèves 41 44 7,2% 9 Sont exclues de ce tableau les éditions des Œuvres de ces auteurs qui pourraient aussi inclure le roman cité, ceci à cause du peu de précision bibliographique des catalogues. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 394 Prévost, Mémoires d’un homme de qualité 41 43 7,2% La Calprenède, Cassandre 40 45 7,1% Rousseau, La Nouvelle Héloïse 40 43 7,1% Une fonction-auteur flottante Comme nous avons signalé plus tôt, ce sont les libraires hollandais qui, les premiers, identifient Lafayette comme autrice de ses œuvres et ajoutent son nom aux éditions. Or, c’est avec ses ouvrages « historiographiques » que l’autrice commence à sortir de l’anonymat, d’abord avec l’Histoire d’Henriette d’Angleterre en 1720 (Amsterdam, Charles Michel Le Cène), ensuite les Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 1689 en 1731 (Amsterdam, Jean Frédéric Bernard). Ceci nous paraît significatif, car nous montrerons que la fonction-auteur de Lafayette empruntera au départ sa légitimité à ce statut d’historienne plutôt qu’à celui de romancière. Les libraires-éditeurs jouent un rôle clé dans la construction du nom d’auteur de Lafayette, car après que le libraire hollandais Jean Neaulme, le premier, rattache son nom à La Princesse de Clèves dans sa Bibliothèque de campagne, en 1737, d’autres libraires suivront, en France aussi bien qu’en Hollande. Ainsi, lorsque le libraire parisien Musier dresse le catalogue pour la vente le 17 juin 1754 de la bibliothèque de l’Oratorien Jean-Claude Fabre (auteur lui-même de traductions de Virgile et de Phèdre), il ajoute le nom de l’autrice, alors qu’il manquait dans l’édition recensée : « La Princesse de Cleves par François VI. Duc de la Rochefoucault, Mad. de la Vergne Comtesse de la Fayette & Jean Renaud de Segrais. Par. 1704. In-12 ». Alors que Jean Neaulme avait mis le nom de Lafayette en avant - « Mad. De La Fayette, le Duc de La Rochefoucault, & Segrais » - Musier donne la première place à La Rochefoucauld. Quatre années plus tard, lorsqu’il rédige le catalogue pour la vente de la bibliothèque de Marie Christine Françoise Hébert (née Dumouriez de Saint-Léon) 10 , femme d’Antoine-François Hébert, écuyer, trésorier général de l’Argenterie, Menus-Plaisirs et affaires de la Chambre du Roi, le même libraire reprend à peu près son phrasé, lorsqu’il attribue l’édition parisienne de 1741, parue sans nom d’auteur, aux trois auteurs : « La Princesse de Cleves, par le Duc de la Rochefoucault, la Comtesse de la Fayette & Jean de Segrais. Par. 1741. in 12. » 10 Identification proposée par Michel Marion, Collections et collectionneurs de livres au XVIII e siècle, Paris, Honoré Champion, 1999, p. 395. Helwi Blom propose une autre identification possible : il pourrait s’agir aussi d’Anne Charlotte Françoise Hébert. Paris, A.N. Y 11072 (date de décès le 15 décembre 1757, rue Vivienne). Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 395 Mais souvent aussi, les ouvrages de Lafayette dans les catalogues ne portent pas de nom d’auteur. Sur un total de 187 occurrences de ses ouvrages, 54 seulement, soit 28,8% portent le nom de l’autrice. Le plus souvent, ses ouvrages paraissent sans nom d’auteur, ou bien, plus souvent, sont insérés dans des collections plus larges comme la Bibliothèque de campagne ou la Bibliothèque universelle des romans dont les libraires ne donnent pas le détail des titres individuels. Il y a toutefois des différences importantes entre ses ouvrages de fiction et ses ouvrages d’histoire en ce qui concerne la fréquence des attributions (Tableau 3). Tableau 3. Attribution des ouvrages de Lafayette dans les catalogues de vente 11 Auteur nommé Zayde Princesse de Clèves Henriette d’Angleterre Mémoires de la Cour de France Princesse de Montpensier Lafayette - 2 19 22 2 Segrais 28 1 - - - Lafayette, Segrais, La Rochefoucauld - 4 - - aucun 20 37 7 1 11 autre - - Comte de Lafayette (1) - - Le nom d’auteur se manifeste le plus fortement lorsqu’il s’agit des Mémoires de la Cour de France qui lui sont attribués, et qui portent le nom de l’auteur dans 95,6% des cas, et pour l’Histoire d’Henriette d’Angleterre, accompagnée de son nom dans 70,3% des occurrences. Il paraît donc que la fonction-auteur de Marie-Madeleine de Lafayette est intrinsèquement liée à son travail supposé de mémorialiste. En effet, il est essentiel, pour la crédibilité d’un récit émanant d’un témoin oculaire, de connaître son identité. Le statut de Lafayette en tant qu’historienne est encore confirmé par la composition des lots qui renferment plusieurs titres et par les recueils factices. Lorsque ses ouvrages sont regroupés avec d’autres, c’est le plus souvent avec d’autres ouvrages d’histoire, des chroniques ou des mémoires par de hauts 11 Nous avons omis de ce tableau La Comtesse de Tende, qui n’apparaît dans les catalogues que dans la Bibliothèque de campagne et dans la Bibliothèque universelle des romans. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 396 personnages. Ainsi par exemple, dans le catalogue de la bibliothèque de Louis-Michel, Baron de Vuoerden (ou Woerden), vendue en 1730 vraisemblablement à Lille, figure un lot comprenant les « Memoires de Philippe de Comines, 2. v. / Abregé de l’histoire d’Espagne, par du Verdier, 2. vol. / La Princesse de Cleves. » Dans le catalogue de la bibliothèque d’Anne Philippe Raulin d’Essarts, Grand Maître des Eaux &Forêts du Hainaut, vendue à Lille en 1751, figure ce qui paraît être un recueil factice, comportant les « Mémoires de Choisy. / du Marquis de la Fare. / de Made. de la Fayette. / Histoire d’Henriette d’Angleterre par lad. Dame. » Lorsque le catalogue est divisé en rubriques, les ouvrages de Lafayette sont régulièrement classifiés sous la rubrique « Histoire de France », voire sous la rubrique plus spécifique « Histoire de France sous le Règne de Louis XIV ». C’est dans le domaine de la fiction et du roman donc que la fonctionauteur de Lafayette se révèle la plus instable. Aucune des éditions de Zayde dans les bibliothèques vendues avant 1830 ne mentionne son nom comme auteur possible, et 4,5% seulement des lots renfermant La Princesse de Clèves la mentionnent comme unique auteur. Le débat sur l’attribution se poursuit tout au long du siècle et se fait aussi sentir dans la presse néerlandaise, par exemple dans un compte rendu d’une nouvelle traduction de Zayde (à partir de la version allemande ! ) parue en 1793 dans l’influente revue littéraire Vaderlandsche Letteroefeningen : Nous avons trouvé cette traduction néerlandaise, dans l’ensemble, très soignée et très fluide ; cependant, en la comparant avec le haut allemand, il nous a paru que M. Schulz, dont la renommée a été établie par son roman Moritz, et ensuite par Léopoldine, ne prétendait pas le moins du monde à l’original de cette Zaide ; puisque ce roman n’a nullement été écrit par lui en haut allemand, mais par la comtesse de La Fayette en français ; Schulz n’étant que le traducteur en haut allemand de la Zaide. Nous ne comprenons pas pourquoi ce détail a été omis dans la traduction néerlandaise, ni pourquoi la petite préface de la Zaide allemande n’a pas été traduite. Ou peut-être est-ce parce que Schulz aurait pu faire quelque chose de mieux que de lire la Zaide française, et quelque chose de plus utile que de l’habiller d’une robe allemande 12 ? Dans la construction de la fonction-auteur de Madame de Lafayette au cours du XVIII e siècle, il paraît donc être question d’une certaine hésitation entre son statut d’historienne et son statut de romancière. Cette instabilité auctoriale est compliquée davantage par les grands écarts entre les pays européens dans la réception de son œuvre. 12 Vaderlandsche Letteroefeningen 1793-1, p. 656. Nous traduisons du néerlandais. Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 397 La circulation européenne des ouvrages de Madame de Lafayette En effet, le classement global des ouvrages de Marie-Madeleine de Lafayette dans les catalogues de vente des bibliothèques cache des différences importantes entre les pays. Si les libraires hollandais ont été largement responsables du rayonnement international de ses livres, en tant que premiers à rattacher son nom à ses publications, ce sont les acheteurs et lecteurs en France surtout qui la consacrent comme autrice reconnue. La répartition par titres et par pays est très inégale, car la majorité écrasante des exemplaires des ouvrages de l’autrice - 148, soit 88,6% du total - figurent dans les catalogues des bibliothèques françaises (Tableau 4). Le succès de la romancière, semble-t-il, est un succès spécifiquement français. Tandis que les catalogues des bibliothèques françaises mentionnent 148 exemplaires des ouvrages de Lafayette, les bibliothèques britanniques en renferment 20, les bibliothèques néerlandaises en comptent 18, et les bibliothèques italiennes (omises dans le tableau) font état d’un seul exemplaire de La Princesse de Clèves, en traduction italienne (Venise 1691), dans le catalogue d’une bibliothèque anonyme vendue sans doute à Venise en 1747. Tableau 4. Répartition par pays des ouvrages de Lafayette dans les catalogues de vente (par nombre d’exemplaires) Titre France Pays-Bas Royaume-Uni Zayde 36 2 10 La Princesse de Clèves 34 6 4 Histoire d’Henriette d’Angleterre 21 4 2 Mémoires de la Cour de France 18 4 1 La Comtesse de Tende 19 1 3 La Princesse de Montpensier 12 1 - Œuvres complètes 9 - - 17 en français, 1 en néerlandais 14 en français, 6 en anglais Remarquons en passant l’importance des anthologies dans la diffusion de l’œuvre de Lafayette. La Comtesse de Tende paraît uniquement à l’intérieur de la Bibliothèque universelle des romans (qui contient aussi un abrégé de La Princesse de Clèves, que nous n’avons pas pris en compte dans nos calculs). La Princesse de Montpensier doit son succès également en bonne partie à son insertion dans la Bibliothèque de campagne publiée par Jean Neaulme à La Haye en 1737, où la nouvelle figure au tome 4, puis dans l’édition élargie publiée en 1766 par Pierre Duplain l’aîné à Lyon, où la nouvelle est insérée Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 398 dans le tome 9. D’ailleurs, l’édition de la Bibliothèque de campagne publiée à La Haye ne figure dans aucune des bibliothèques néerlandaises 13 , mais est relativement répandue en France. Comment expliquer la circulation très limitée des ouvrages de Lafayette en dehors de la France ? Comme l’a déjà signalé la critique, la réception de son œuvre au-delà de la France paraît à plusieurs égards une non-réception, à cause de son association avec « une sorte de galanterie considérée comme typiquement française », peu conforme aux mœurs des pays protestants notamment 14 . En outre, comme nous le montrerons ci-dessous, son œuvre reste fortement associée aux milieux aristocratiques et parisiens dont elle est issue, et à un moment et à un modèle historique précis, qui se voient de plus en plus souvent rejetés par les littérateurs à l’étranger, en quête de nouvelles littératures nationales 15 . La réception modeste de Lafayette à l’étranger est suggérée aussi par une deuxième base de données numérique qui, elle, permet de nous faire une idée du marché du livre neuf au XVIII e siècle. Alors que les catalogues de vente aux enchères nous livrent des informations sur le marché du livre d’occasion, d’autres libraires-imprimeurs au XVIII e siècle se spécialisaient dans la vente et revente de livres neufs. La base de données « French Book Trade in Enlightenment Europe » (FBTEE) permet aux chercheurs de manipuler statistiquement un corpus important de données extraites des archives d’un éditeur suisse, la Société Typographique de Neuchâtel (STN), dans les années 1769-1794. La STN était un acteur moyen sur le marché du livre européen, mais l’un des rares libraires-imprimeurs dont les archives administratives ont été préservées de façon plus ou moins intégrale, au moins pour certaines années 16 . Son intérêt pour les ouvrages de littérature moderne en fait un point de départ logique pour retracer la circulation européenne des ouvrages de Lafayette. Dès 1783, la STN passe commande de ses ouvrages chez des 13 Sauf s’il s’agit de cette édition dans les quelques rares cas où seulement le titre est mentionné, sans lieu ni année de publication. 14 Andrea Grewe, « La Princesse de Clèves à Amsterdam. Les Provinces-Unies comme zone de contact entre la France et les pays de langues germaniques », dans Frontières. Expériences et représentations dans la France du XVII e siècle, Claudine Nédelec et Marine Roussillon dir., Tübingen, Gunter Narr, 2023, p. 376. 15 Sur le rejet aux Pays-Bas du modèle français, voir entre autres Lieke van Deinsen, Literaire Erflaters. Canonvorming in tijden van culturele crisis, 1700-1750, Hilversum, Verloren, 2017. 16 Pour un aperçu des activités de la STN dans un cadre européen, voir les ouvrages de Mark Curran et de Simon Burrows, The French Book Trade in Enlightenment Europe, vol. 1: Selling Enlightement (Curran) et vol. 2: Enlightenment Bestsellers (Burrows), Londres, Bloomsbury, 2021. Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 399 libraires à Lyon (25 exemplaires de La Princesse de Clèves procurés chez les frères Périsse le 26 février 1783) et à Maastricht (12 exemplaires des Œuvres diverses chez Jean-Edme Dufour et Philippe Roux le 1 er mai 1787), et les revend ensuite un peu partout en Europe. Dans les deux cas, il s’agit sans doute d’éditions récentes, à valeur de nouveauté, particulièrement en ce qui concerne la construction de la fonction-auteur de Lafayette. La nouvelle édition de La Princesse de Clèves qui avait été publiée à Paris par Didot l’aîné en 1780, en effet, comportait pour la première fois en France le nom de l’autrice sur la page de titre. L’édition des Œuvres diverses publiée par Dufour et Roux en deux volumes en 1779, pour sa part, comprend les deux ouvrages « historiques » de l’autrice, à savoir l’Histoire d’Henriette d’Angleterre et les Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 1689. La base de données FBTEE recense 30 ventes des ouvrages de Madame de Lafayette en Europe entre 1784 et 1794, dont la plupart en dehors de la France 17 : Tableau 5. Destination des ouvrages de Lafayette vendus par la Société Typographique de Neuchâtel, 1784-1793 Destination Dates Nombre de livres Acheteur Ouvrage Venise 27 mars 1786 11 mai 1788 14 mai 1788 6 Jacomo Storti Antoine Foglierini Giov. Ant. Curti & Cie Princesse de Clèves Varsovie 23 sept. 1784 1 mars 1785 5 La Borde Joseph Lex Princesse de Clèves Genève 20 août 1784 4 Henri-Albert Gosse & Cie Princesse de Clèves Lyon 28 sept. 1787 3 Frères Périsse Œuvres diverses Prague 2 août 1788 2 Wolfgang Gerle Œuvres diverses Colombier 26 mai 1784 2 Chaillet (pasteur) Princesse de Clèves Turin 15 déc. 1787 2 Charles-Marie Toscanelli Œuvres diverses Yverdon 10 avril 1784 1 Jean-Jacques Hellen de Boligen Princesse de Clèves Neuwied 1 mars 1787 1 Société Typographique de Neuwied & Munz Princesse de Clèves 17 Je remercie mon collègue Simon Burrows, qui a bien voulu me transmettre et commenter ces données. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 400 Moscou 3 mai 1787 1 Christian Rüdinger Œuvres diverses Stockholm 23 nov. 1786 1 Elsa Fougt & Cie Princesse de Clèves Neuchâtel 26 mai 1784 1 Henry Meuron Princesse de Clèves Altdorf 22 août 1793 1 Jean Turckheim Œuvres diverses La plupart des acheteurs sont eux-mêmes des libraires, mais on trouve aussi un pasteur, le nommé Chaillet à Colombier, ainsi qu’un libraire qui anime aussi un cabinet de lecture, Joseph Lex à Varsovie. Notons enfin la présence parmi les libraires qui ont acheté des ouvrages de Lafayette la présence d’une femme libraire, qui commande un seul exemplaire de La Princesse de Clèves le 23 novembre 1786. Il s’agit de la femme de lettres Elsa Fougt, basée à Stockholm qui, à côté de ses activités commerciales, est aussi l’éditrice du journal Stockholms Weckobladde 1774 à 1779. Signe supplémentaire d’un intérêt accru chez les femmes pour les ouvrages de Lafayette, cette mention, avec les autres que nous livrent les archives de la STN, reste cependant somme toute assez maigre, tout au moins quantitativement, comme témoignage de l’impact des œuvres de l’autrice à l’étranger. Les acheteurs des ouvrages de Madame de Lafayette Dans la base de données MEDIATE, nous avons recensé 109 collectionneurs : 90 hommes et 19 femmes. Les femmes sont nettement surreprésentées : alors que les collections féminines représentent à peine 7,3% du corpus MEDIATE, elles constituent 17,4% des propriétaires des bibliothèques faisant mention d’un ou de plusieurs ouvrages par Lafayette. Comme nous l’avons déjà noté, les bibliothèques françaises sont également surreprésentées, car la grande majorité des bibliothèques faisant mention des ouvrages de Lafayette sont vendues en France. Comme les nombres de collectionneurs à l’étranger sont modestes, nous présentons dans les tableaux 6 et 7 la liste complète des collectionneurs aux Pays-Bas et au Royaume-Uni dont le catalogue fait mention d’un ou de plusieurs ouvrages par Lafayette. Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 401 Tableau 6. Les bibliothèque néerlandaises renfermant des ouvrages de Lafayette Nom du propriétaire Profession ou activité Ville de la vente Date Ouvrages Simon van Middelgeest Avocat La Haye 1685 Zayde Govard Bidloo Médecin, homme de lettres Leiden 1713 Princesse de Clèves Princesse de Montpensier Henri Desmarets Pasteur hugeuenot La Haye 1725 Princesse de Clèves Zayde Petrus Brandwyk van Blokland Avocat Dordrecht 1733 Henriette d’Angleterre Maria Le Clerc, née Leti Veuve, femme de lettres Amsterdam 1735 Princesse de Clèves Balthasar Boreel Magistrat, ad ministrateur de la Compa gnie des Indes Amsterdam 1745 Mémoires de la Cour de France Willem Ligtvoedt Chirurgien Leiden 1747 Princesse de Clèves H. van Vianen Magistrat Utrecht 1791 Henriette d’Angleterre Cornelis Michiel ten Hove Greffier des Fiefs de la Province de Hollande La Haye 1806 Henriette d’Angleterre Mémoires de la Cour de France Baron Pieter Smeth van Alphen Banquier, magistrat Amsterdam 1810 Henriette d’Angleterre Mémoires de la Cour de France Henriette Marie Hasselaer, née Vernede Veuve Amsterdam 1814 Princesse de Clèves Cornelis van Rossum Inconnu La Haye 1821 Comtesse de Tende Johan Schimmelpenninck 18 Magistrat Amsterdam 1829 Voir ci-dessous 18 Bibliothèque vendue ensemble avec celle de sa femme Johanna Engelina. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 402 Johanna Engelina Schimmelpenninck, née Gülcher Femme du précédent Amsterdam 1829 Princesse de Clèves Bien que le nombre de bibliothèques soit restreint, quelques tendances paraissent émerger des données. La première, c’est que malgré le nombre modeste de femmes, il est suggestif que tous les catalogues des femmes, en Hollande comme au Royaume-Uni, fassent mention d’un même titre parmi l’œuvre de Lafayette, La Princesse de Clèves, tandis que les hommes semblent apprécier plus ou autant ses ouvrages « historiques ». Deuxièmement, bon nombre des propriétaires des ouvrages de Lafayette évoluent eux-mêmes dans des milieux littéraires, en tout cas plus que la moyenne dans le corpus MEDIATE. Aux Pays-Bas, ceci est le cas par exemple pour Govard Bidloo, médecin personnel du stadhouder Guillaume III et poète à ses heures, auteur notamment d’un recueil de lettres versifiées des apôtres et d’une tragédie à succès, Karel, Erfprins van Spanje (1679). Maria Leti, veuve du célèbre journaliste Jean Le Clerc, a travaillé avec son mari tout au long de sa carrière, et elle a aussi traduit les ouvrages de son père Gregorio Leti 19 . Johanna Engelina Schimmelpenninck est la fille de Theodor Gülcher, qui est lié entre autres à Friedrich Nicolai et qui joue un rôle important de médiateur culturel entre l’Allemagne et la Hollande au tournant du siècle 20 . Au Royaume-Uni, figurent parmi les propriétaires des ouvrages de Lafayette des hommes de lettres comme Daniel Defoe, le poète et collaborateur d’Alexander Pope Elijah Fenton, le pasteur et professeur de rhétorique John Lawson, ou encore le célèbre comédien David Garrick. À l’étranger, il paraît donc que ceux qui connaissent les ouvrages de Lafayette appartiennent plutôt à une élite culturelle. 19 Alicia C. Montoya, « A Woman Reader at the Turn of the Century: Maria Leti Le Clerc’s 1735 Library Auction Catalogue », dans Origines : Actes du 39 e Congrès Annuel de la North American Society for Seventeenth-Century French Literature, Tom Carr et Russell Ganim dir., Tübingen, Gunter Narr, 2009, p. 129-140. 20 Alicia C. Montoya, « “Eene zeer Aanzienlijke verzameling Boekenˮ. Literaire relaties in Nederlandse, Franse en Britse veilingcatalogi van privébibliotheken 1790-1830 », Internationale Neerlandistiek, vol. 62, n° 1, 2024, p. 9-30. Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 403 Tableau 7. Les bibliothèquess britanniques renfermant des ouvrages de Lafayette Nom du propriétaire Profession ou activité Ville de la vente Date Ouvrages de Lafayette Jonathan Trelawney Évêque anglican Londres 1723 Zayde Charles Hatton inconnues Londres 1723 Zayde Charles Coke Membre du Parlement Londres 1728 Henriette d’Angleterre Zayde Richard Powell Inconnues Londres 1730 Henriette d’Angleterre Zayde Philip Farewell 21 Ecclésiastique Londres 1731 Princesse de Clèves Daniel Defoe Homme de lettres Londres 1731 Voir ci-dessus Elijah Fenton Poète Londres 1731 Princesse de Clèves George Kelly Comploteur Londres 1737 Princesse de Clèves Luke Thompson Inconnues York 1745 Mémoires de la Cour de France John Lawson Pasteur, professeur de rhétorique Dublin 1760 Zayde Philip Doyne Poète, mort jeune Dublin 1766 Zayde John Walcot Inconnues Londres 1776 Zayde Edward Thomas Pasteur ? Londres 1787 Zayde Thomas Day Inconnues Londres 1793 Zayde David Garrick 22 Comédien Londres 1823 Voir ci-dessous Eva Maria Garrick (née Veigel) Danseuse Londres 1823 Zayde Princesse de Clèves Comtesse de Tende Nous avons relevé jusqu’ici plusieurs indices qui semblent auggérer une affinité spécifique des femmes avec l’œuvre de Marie-Madeleine de Lafayette. Revenons donc maintenant aux bibliothèques féminines, surreprésentées dans le corpus de bibliothèques faisant mention d’un ou de plusieurs ouvrages par Lafayette (Tableau 8). 21 Bibliothèque vendue ensemble avec celle de Daniel Defoe. 22 Bibliothèque vendue ensemble avec celle de sa femme Eva Maria. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 404 Tableau 8. Les bibliothèques de femme renfermant des ouvrages de Lafayette Nom de la propriétaire Ville de la vente Date Ouvrages de Lafayette Marthe-Marguerite, comtesse de Caylus Paris 1729 Zayde Princesse de Clèves Princesse de Montpensier Mémoires de la Cour Charlotte-Madeleine, marquise de Costentin, née Huguet de Semonville Paris 1732 Zayde Princesse de Clèves Henriette d’Angleterre Maria Le Clerc, née Leti Amsterdam 1735 Princesse de Clèves Marie Christine Françoise Hébert, née Dumouriez de Saint-Léon (mari : écuyertrésorier des Menus plaisirs) Paris 1759 Zayde Princesse de Clèves Mademoiselle Bidart (milieu social inconnu) Lille 1768 Henriette d’Angleterre Anne Angélique, duchesse de Bouteville Paris 1769 Zayde Mademoiselle Cuvelier (milieu social inconnu) Saint-Omer 1773 Princesse de Clèves Louise-Élisabeth-Charlotte de Bourbon, princesse de Conti puis comtesse de Sancerre Paris 1775 Zayde Princesse de Clèves Henriette d’Angleterre Princesse de Montpensier Mémoires de la Cour Marie-Edmée de La Haye (mari : fermier général) Paris 1776 Zayde Henriette d’Angleterre Marie Angélique Françoise Desurmont Lille 1778 Zayde Louise-Jeanne, duchesse de Mazarin Paris 1782 Zayde Princesse de Clèves Henriette d’Angleterre Princesse de Montpensier Mémoires de la Cour Comtesse de Tende Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 405 Madame D’Escars (non identifiée 23 ) Paris 1792 Comtesse de Tende Marie-Marguerite Barrois, née Didot (mari : libraireimprimeur) Paris 1796 Henriette d’Angleterre Mémoires de la Cour Béatrix, duchesse de Gramont, née de Choiseul-Stainville Paris 1797 Zayde Comtesse de Tende Œuvres Madame de La Borde (non identifiée) Paris 1799 Henriette d’Angleterre Mémoires de la Cour Louise Honorine de Choiseul, née Crozat du Châtel Paris 1802 Zayde Princesse de Clèves Henriette Marie Hasselaer, née Vernede (mari : magistrat) Amsterdam 1814 Princesse de Clèves Eva Maria Garrick, née Veigel Londres 1823 Zayde Johanna Engelina Schimmelpenninck, née Gülcher (mari : magistrat) Amsterdam 1829 Princesse de Clèves Deux choses émergent clairement de cette liste des femmes dont le catalogue fait mention d’un ou de plusieurs ouvrages par Madame de Lafayette. Tout d’abord, il s’agit d’une population d’élite, appartenant aux milieux de la très haute noblesse dont avait fait partie Lafayette elle-même. C’est, en outre, une population presque exclusivement française, ceci malgré le fait que le corpus MEDIATE compte autant de bibliothèques de femmes dans les Provinces-Unies et au Royaume-Uni qu’en France. Troisièmement, les femmes qui lisent les ouvrages de Lafayette en possèdent beaucoup plus d’exemplaires en moyenne que les hommes. Ainsi, Louise-Jeanne, duchesse de Mazarin possède sept exemplaires, ainsi que Louise-Elisabeth Charlotte de Bourbon, princesse de Conti, tandis que Marthe-Marguerite, comtesse de Caylus en possède quatre. Ceci vaut même pour les très petites collections, car les bibliothèques de femmes sont plus petites en moyenne que celles des hommes 24 . Celle de Mademoiselle Bidart (Lille, 1768) ne compte que 184 livres, celle de Madame de La Borde (Paris, 1799) juste 187, mais deux sont 23 Peut-être Marie Antoinette Louise Esprit Jeanne Claude de Harville de Traisnel (1745-avant 1798), femme de Louis-François-Marie de Pérusse des Cars, comte d’Escars, et belle-sœur de Pauline Louise Joséphine de Laborde (1767-1792). 24 Alicia C. Montoya, « The Library as a “Room of One’s Ownˮ ? Women’s Libraries at Auction, 1735-1831 », dans Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 406 de Lafayette. Au total, 26,8% de tous les ouvrages de Lafayette se trouvent dans une bibliothèque de femme, alors que les bibliothèques féminines constituent seulement 7,3% du corpus MEDIATE. Bien que nous ayons écarté les très grandes bibliothèques de la base de données, notons pour finir que ses ouvrages sont bien présents dans d’autres bibliothèques de femmes. Le catalogue de la bibliothèque de Madame de Pompadour cite sept livres par Lafayette, alors que le catalogue de la bibliothèque de la comtesse de Verrue, vendue en 1737, en cite neuf, dont deux manuscrits, de l’Histoire d’Henriette d’Angleterre et de La Comtesse de Tende. Dans les deux cas, d’ailleurs, l’auteur est bien identifié comme « Me de La Fayette ». Comme ailleurs, Lafayette fait figure ici encore d’historienne. Les deux manuscrits figurent en effet à l’intérieur d’un lot plus vaste d’ouvrages manuscrits sur des sujets historiques, comportant en outre un « Memoire sur l’entreprise du Siege de la Rochelle sous Louis XIII », un « Memoire sur l’entreprise du Siege de Vienne par Cara Mustapha Grand Vizir en 1683 » et un « Memoire sur le secours de Vienne par Jean Sobieski. MS. in 4. mar. Rouge ». Le profil du lecteur « typique » de Lafayette Les données des catalogues nous livrent des informations précises sur les collectionneurs qui ont pu acquérir à un moment de leur vie l’un des ouvrages de Lafayette, mais elles nous permettent aussi d’esquisser le profil du lecteur « typique » de ses œuvres. C’est que dans chaque bibliothèque, les ouvrages de Lafayette voisinent avec d’autres ouvrages, par d’autres auteurs. On pourrait ainsi élargir la notion de la fonction-auteur en regroupant sous un même « nom » tous les textes qui figurent dans une même bibliothèque, « établissant entre eux un rapport d’homogénéité ou de filiation, ou d’authentification des uns par les autres, ou d’explication réciproque, ou d’utilisation concomitante », pour reprendre les mots de Foucault 25 . Il devient alors possible de calculer des corrélations entre les différents auteurs, c’est-à-dire d’établir une liste des autres auteurs qui apparaissent plus souvent dans les catalogues de bibliothèque où sont recensés les ouvrages de Lafayette que dans d’autres bibliothèques. Finissons donc par esquisser l’horizon d’attente des lecteurs possibles de Lafayette, tel que nous le livrent les statistiques des bibliothèques (Tableau 9). 25 Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », p. 798. Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 407 Tableau 9. Auteurs qui apparaissent significativement plus souvent dans les bibliothèques comportant les ouvrages de Lafayette (min. 20 occurrences, coefficient supérieur à 1.25 26 ) Auteur Coefficient Nombre de bibliothèques 1 Claudine-Alexandrine de Tencin 2.33 21/ 09 2 Nicolas Baudot de Juilly 2.1 21/ 10 3 Charlotte-Rose Caumont de La Force 1.86 26/ 14 4 Charles-Irénée de Saint-Pierre 1.8 27/ 16 5 Gabriel-Henri Gaillard 1.69 22/ 13 6 Nicolas La Grange 1.57 22/ 14 7 François-Marie de Marsy 1.57 22/ 14 8 Louis-Pierre Anquetil 1.56 28/ 18 9 Claude-Pierre Goujet 1.53 26/ 17 10 Pierre-Antoine de La Place 1.5 30/ 20 11 Pierre de L’Estoile 1.48 40/ 27 12 Guy Joly 1.47 50/ 34 13 Jean Regnault de Segrais 1.47 28/ 19 14 Marie d’Orléans-Longueville, duchesse de Nemours 1.47 22/ 15 15 Pierre-Claude Nivelle de la La Chaussée 1.44 26/ 18 16 Louis-Silvestre Sacy 1.43 33/ 23 17 Mathurin Regnier 1.39 39/ 28 18 Bonaventure Des Périers 1.39 25/ 18 19 Nicolas Le Tourneux 1.38 22/ 16 20 Françoise de Motteville 1.33 32/ 24 21 Laurent Angliviel de La Beaumelle 1.33 20/ 15 22 Louis XIV 1.3 26/ 20 23 Anne-Marguerite Du Noyer 1.3 26/ 20 24 Jean-Baptiste de Lacurne de Sainte-Palaye 1.29 22/ 17 25 François Gacon 1.28 23/ 18 26 Jean-Philippe-René La Bléterie 1.27 42/ 33 27 Thémiseul de Saint-Hyacinthe 1.27 33/ 26 28 Étienne Pavillon 1.26 24/ 19 26 Nous avons calculé ce coefficient en divisant le nombre de bibliothèques qui comprennent des ouvrages de Lafayette et ceux de l’auteur sur la liste par le nombre de bibliothèques qui ne comprennent pas les ouvrages de Lafayette mais qui comprennent bien le deuxième auteur. Ces chiffres se trouvent dans la dernière colonne. Alicia C. Montoya PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 408 29 Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné 1.25 55/ 44 30 Jean-François de Saint-Lambert 1.25 20/ 16 Cette liste de 30 auteurs qui apparaissent plus souvent dans les bibliothèques à côté des ouvrages de Marie-Madeleine de Lafayette confirme nos autres résultats. Six, soit 20%, sont des femmes. Ceci est une proportion très élévée si l’on tient compte du fait que seulement 1,7% des livres dans le corpus MEDIATE ont pour auteur une femme. Deux autres tendances s’affirment. D’abord, le nombre d’auteurs directement associés aux milieux dans lesquels évoluait Lafayette elle-même : Segrais et Madame de Sévigné, ses proches directs, mais au-delà d’eux, la grande noblesse, incarnée par la duchesse de Nemours, Françoise de Motteville, ou Louis XIV lui-même. D’autres auteurs relèvent du champ des belles-lettres pris au sens large. Ainsi, les satiristes Mathurin Regnier et François Gacon, ou au XVIII e siècle, Jean- François de Saint-Lambert, sont tous des poètes bien connus. Nicolas La Grange est le traducteur de Sénèque et de Lucrèce. Louis-Silvestre Sacy a traduit Pline le Jeune et a publié des traités sur l’amitié et sur la gloire. Un seul écrivain religieux figure sur la liste, Nicolas Le Tourneux, prêtre aux tendances jansénistes. Mais c’est sans doute surtout la couleur « historiographique » de la liste qui frappe. Viennent en tête des auteurs qui ont pratiqué le genre de l’« histoire secrète » comme Nicolas Baudot de Juilly et Charlotte-Rose Caumont de La Force. Ils sont suivis par nombre d’autres qui se sont distingués dans d’autres genres d’écriture historique, soit en historiens plus ou moins professionnels, comme Gabriel-Henri Gaillard ou Louis-Pierre Anquetil, soit en mémorialistes comme Pierre de l’Estoile et Guy Joly, ou encore Laurent Angliviel de La Beaumelle, éditeur de la correspondance de Madame de Maintenon. Bref, cette très rapide esquisse de l’horizon d’attente des lecteurs de Lafayette aux XVII e et XVIII e siècles montre l’aspect réfracté et multiple de sa fonction-auteur qu’éditeurs, libraires et lecteurs sont en train de bâtir au cours de cette période. Madame de Lafayette étant perçue d’un côté comme un auteur femme - une autrice -, on remarque la part massive des femmes en tant qu’acheteuses de ses ouvrages. Son œuvre s’inscrit bien dans le champ des belles-lettres et de la « littérature » émergeantes, mais elle est prisée à l’étranger surtout par une petite élite littéraire. De façon plus fondamentale sans doute, l’auctorialité de Marie-Madeleine de Lafayette semble modulée par ses associations avec un milieu et un moment historique précis, noble et parisien. Si elle a bien pu être reconnue de son vivant comme femme auteur à l’intérieur des milieux nobles qui étaient les siens, cette association semble Madame de Lafayette au prisme des catalogues de vente de bibliothèques PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0024 409 empêcher plus tard sa réception plus large en dehors de la France. Le profil de son œuvre qui se dessine alors est celle d’une œuvre « historique », perçue comme ayant une certaine valeur historiographique, mais hésitant finalement - et fatalement, pour sa fortune à l’étranger ? - entre roman et histoire.