Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2024-0025
0120
2025
51101
La première réception italienne de l'oeuvre de Madame de Lafayette : La Principessa di Cleves (1691) et Zaida (1740)
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2025
Laura Rescia
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PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette : La Principessa di Cleves (1691) et Zaida (1740) L AURA R ESCIA U NIVERSITÀ DI T ORINO Afin de mieux évaluer la portée et la signification de l’œuvre de Madame de Lafayette dans le champ littéraire italien de la première modernité, la mise en évidence des caractéristiques essentielles de ce champ de réception entre la fin du XVII e et le siècle suivant s’impose. En premier lieu, il faut ne pas oublier que l’oscillation entre les termes « roman, petit roman, nouvelle » est encore présente soit dans les préfaces des ouvrages de narration soit dans les écrits théoriques (ces derniers étant, par ailleurs, alors plutôt rares et très disparates). Rien de comparable à la Lettre de Huet ne se produit en Italie dans ces siècles : le roman, considéré encore une dégradation du poème épique, ne suscite pas de débat critique semblable à celui sur la tragédie ou sur la poésie lyrique, et son profil identitaire restera incertain jusqu’au chefd’œuvre de Manzoni. Une production éphémère d’un genre presque inexistant 1 : ainsi, jusqu’à une époque très récente, la critique italianiste a considéré le roman italien de cette époque comme un phénomène marginal. Giovanni Getto, un éminent critique italien qui avait conduit des recherches pionnières dans ce champ, en 1969, évoquant notre autrice avait liquidé les narrations italiennes en prose de cette période comme un amas disparate où : L’on voudrait trouver quelque chose de l’« extrême finesse d’analyse » dont Sainte-Beuve était ravi lisant La Princesse de Clèves […]. Mais les personnages de nos romans ne sont que des silhouettes génériques et sans épaisseur 2 . 1 Nous nous permettons de reprendre le titre d’un article de Pino Fasano, « Il romanzo inesistente », dans La riflessione sul romanzo nell’Europa del Settecento, a cura di R. Loretelli e U.M. Olivieri, Milano, Franco Angeli editore, 2005, p. 61-75. 2 « […] si vorrebbe soltanto trovare qualcosa di quella “extrême finesse d’analyse” che incantava Sainte-Beuve di fronte alla Princesse de Clèves […]. Ma i personaggi di questi nostri romanzi sono per lo più figure generiche e inconsistenti », Giovanni Laura Rescia PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 412 Une fois terminée l’expérience de l’Accademia degli Incogniti, active à Venise entre 1630 et 1660, qui avait contribué à l’évolution de la nouvelle et du roman grâce à Giovan Battista Loredano, Girolamo Brusoni et Ferrante Pallavicino 3 , le genre narratif semble décliner. Pourtant, des études plus récentes ont partiellement modifié cette opinion critique, grâce à de nouvelles recherches d’archive, manifestant l’émergence d’un plus grand nombre de romans remontant aux derniers années du XVII e4 et à la deuxième moitié du XVIII e siècle 5 , et permettant ainsi une réévaluation de cette même production, relue à travers une attitude critique délivrée du préjugé précédent 6 , à savoir la perfection inatteignable du roman du XIX e siècle, et arrivant même à postuler dans l’hétérogénéité des romans italiens du Settecento des traits typiques du post-modernisme. En ce qui concerne l’influence du roman français en Italie entre 1625 et 1670, on reconnaît le modèle français de L’Astrée, mais aussi des romans de Gomberville, de La Calprenède et des Scudéry ; cependant, la formule baroque et héroïco-galante semble décliner progressivement, la société littéraire de la Péninsule regardant progressivement plus vers l’Angleterre que vers la France comme source inspiratrice et innovatrice. Il suffira de citer le témoignage de Carlo Denina, historien et polygraphe, auteur d’un discours sur la littérature européenne, qui en 1760 lance un regard rétrospectif sur les habitudes de lecture des nobles italiens, et qui affirme : Les romans, qui occupent une partie considérable des bibliothèques ou des cabinets, depuis cinquante ans se conforment au goût des Anglais. Robinson, Cleveland et Clarissa obscurcirent non pas seulement L’Astrée mais aussi bien La Princesse de Clèves. […] même le célèbre et tant apprécié Télémaque serait encore plus lu aujourd’hui si l’auteur l’avait écrit en Angleterre 7 . Getto, Barocco in prosa e in poesia, Milano, Rizzoli, 1969, p. 331. Pour les textes italiens cités dans cet article, c’est nous qui traduisons. 3 Gli Incogniti e l’Europa, a cura di Davide Conrieri, Bologna, EMIL, 2011. 4 Lucinda Spera, Il romanzo italiano del tardo Seicento (1670-1700), Milano, La Nuova Italia, 2000. 5 Tiziana Crivelli, “Né Arturo né Turpino né la Tavola rotonda”. Romanzi del secondo Seicento italiano, Salerno, Roma, 2002. 6 Folco Portinari, « Avvio a una storia del romanzo italiano del Settecento », dans L’arte dell’interpretare. Studi critici offerti a Giovanni Getto, Cuneo, L’Arciere, 1984, p. 345-363 ; p. 347 ; Elvio Guagnini, « Rifiuto e apologia del romanzo nel secondo Settecento italiano », dans Letteratura e società. Scritti di italianistica e critica letteraria per il 25 anniversario dell’insegnamento universitario di Giuseppe Petronio, Roma, Palumbo, 1980, 2 vol. ; vol. I, p. 291-309. 7 « I romanzi, che occupano una sì notabil parte o delle biblioteche, o de’ gabinetti, sono da cinquant’anni in qua di gusto Inglese. Robinson, Cleveland, Clarissa La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 413 Si ce commentaire témoigne dès la première décennie du XVIII e siècle d’un intérêt pour la littérature narrative d’outre-manche, on constate la conscience précise d’une différence qualitative entre la production française de la première partie du siècle et La Princesse de Clèves, pour laquelle le manque de considération semble, selon Denina, moins motivé que l’abandon du type pastoral. Par ailleurs, le rejet du modèle mariniste se relève déjà, surtout en ce qui concerne la forme, dans les préfaces des romans italiens entre 1650 et 1700, étudiés par Lucinda Spera. On y revendique l’éloignement du conceptisme et on y trouve l’exigence, pour le roman, d’un sermo humilis, d’une medietas stylistique ; et cette orientation se lie avec un intérêt accru pour l’apport de l’histoire au genre romanesque, ce qui motive la nécessité d’un style plus essentiel dans cette fin de siècle, qui prend ses distances avec le modèle épique et chevaleresque. Un seul exemple suffira : dans la préface de Bernardo Morando à sa très célèbre Rosalinda (1650), on lit que les qualités de l’éloquence risquent d’être « dissipées par le vent du boursouflement, cachées par le brouillard des mots obscurs et gâchées par les ornements trop élaborés et sophistiqués 8 ». L’éclipse du modèle français du XVII e siècle ressortit aussi à l’examen des répertoires des traductions italiennes des romans français au XVIII e siècle, même si ces études sont datées et largement lacunaires 9 , et s’il faut considérer que la traduction n’est pas le seul moyen de diffusion du livre français, puisque le public italien pouvait aussi aisément lire les éditions originelles. Pourtant les chiffres démontrent que Fénelon est le seul auteur du XVII e siècle énormément lu et traduit dans la Péninsule 10 , suivi à une énorme distance par les romanciers du XVIII e , plus ou moins célèbres aujourd’hui (Baculard d’Arnaud, suivi par Lesage, Prévost, Marivaux), avant que l’attention des lecteurs italiens ne se focalise sur la production des philosophes des Lumières, Fontenelle et Montesquieu en tête. bandirono non pur l’Astrea, ma la principessa di Cleves. […] Fino il tanto lodato Telemaco sarebbe ora anche più letto, se l’autore l’avesse scritto in Inghilterra », Carlo Denina, Discorso sopra le vicende della letteratura, Venezia, Stamperia Palese, (1 ère éd. 1760), 1788, p. 239. 8 « Il vento della Gonfiezza le dissipa, la caligine dell’oscurità le nasconde, il liscio degli ornamenti troppo affettati, e mendicati le guasta », Bernardo Morando, Rosalinda, Venezia, Zin, (1° ed. 1650) 1672, L’Autore a chi legge, cité par Spera, Il romanzo italiano, p. 39. 9 Maria Rosa Zambon, Bibliographie du roman français en Italie au XVIII e siècle. Traductions, Firenze/ Paris, Sansoni Antiquariato-Marcel Didier, 1962 ; de la même, Les romans français dans les journaux littéraires italiens du XVIII e siècle, Firenze/ Paris, Sansoni Antiquariato-Marcel Didier, 1971. 10 Dans le répertoire de Zambon on compte au moins onze traductions et quarantesept éditions différentes tout au long du XVIII e siècle. Laura Rescia PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 414 En traitant du roman en langue italienne à cette époque, il faut bien préciser de quelle portion de l’actuel territoire italien on discute : c’est Venise la capitale du roman et du théâtre entre XVII e et XVIII e siècle, suivie de loin par Naples et Bologne. Les recherches d’archives les plus récentes ont mis en relief cette prééminence, due à la vocation libertaire de la Sérénissime, ainsi qu’à la floraison du marché éditorial en son sein. L’étude d’Anne Machet 11 sur la diffusion du livre français à Venise dans la deuxième moitié du XVIII e siècle, basée sur l’examen des bibliothèques privées de cette ville - appartenant aux familles des Gradenigo, Quirini, Foscarini - confirme la richesse de la présence française dans ces collections, et atteste par ailleurs une fois de plus l’attention portée sur la production des philosophes des Lumières. La critique académique a rarement pris en considération la question de la réception italienne de Madame de Lafayette. Seule Benedetta Papasogli, dans un article qui date désormais de quarante ans, n’ayant repéré pas même une seule traduction de La Princesse de Clèves au XVII e siècle, commentait que l’apparition de cette « princesse souffrante » n’avait probablement pas attiré l’attention d’une société décadente, où l’absence d’une bourgeoisie urbaine était à la base de l’incapacité de développer l’honnêteté et la conversation 12 . Une étude plus récente (2003) signée par Eleonora di Lorenzo 13 , consacrée entièrement à La Princesse de Clèves, vise à démontrer la permanence de thèmes et motifs baroques dans ce roman (le miroir, la sublimation de la beauté, ou la dissimulation), évoquant des similitudes avec un certain nombre de romans italiens de la même époque. Cette étude nous paraît pourtant insuffisante sur le plan de la méthode adoptée, et, en tout cas, aucun indice historique ou documentaire n’est fourni sur l’éventuelle influence de notre autrice sur les romanciers de la Péninsule. D’après ce panorama, on dirait que Madame de Lafayette est très peu remarquée au-delà des Alpes, comme coincée entre le déclin du modèle baroque, l’apparition du roman anglais et une attention tournée vers la production des philosophes des Lumières. Nous avons pourtant constaté la présence de références explicites à son œuvre dans les ouvrages critiques de la période considérée, et, grâce aux nouvelles ressources digitales, nous avons trouvé des traductions imprimées entre la fin du XVII e et le XVIII e siècle qui 11 Anne Machet, « La diffusion du livre français à Venise dans la deuxième moitié du XVIII e siècle d’après les bibliothèques privées vénitiennes », Annales du Centre d’Enseignement Supérieur de Chambéry, Section Lettres, n° 8, 1970, p. 29-52. 12 Benedetta Papasogli, « Il romanzo francese barocco in Italia », Micromégas, n° 2-3, 1978, p. 107-164, p. 119. 13 Eleonora Di Lorenzo, « La Princesse de Clèves e il romanzo barocco italiano », dans Nel labirinto. Studi comparati, a cura di Anna Maria Pedullà, Napoli, Liguori, 2003, p. 111-126. La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 415 avaient échappé à la critique jusqu’ici, ce qui nous a permis de mieux cerner son influence sur la poétique romanesque italienne de l’époque, encore chancelante. Une première attestation sur le plan chronologique se trouve à l’intérieur de La Galleria di Minerva overo Notizie universali, imprimée à Venise par Girolamo Albrizzi 14 : fondateur d’une dynastie d’imprimeurs-éditeurs vénitiens, lui-même auteur et promoteur d’une nouvelle vague, celle des livres illustrés, il fut très actif dans le domaine du journalisme érudit européen de la fin du XVII e siècle, et fondateur de l’Accademia della Galleria di Minerva. Son journal est une gazette littéraire, ayant l’ambition de rapporter des informations dans le domaine des arts, des sciences et des littératures européennes, en correspondance avec les entreprises de même type au niveau européen, anticipant ainsi le cosmopolitisme et l’ambition encyclopédique du siècle suivant. Le catalogue de son activité d’imprimerie 15 comprend des livrets d’opéra mais aussi des traductions italiennes des ouvrages de François de Sales, ou de textes français proto-scientifiques comme Les Éléments de l’Histoire de Pierre de Lorrain de Vallemont, ainsi que la première traduction italienne imprimée de La Principessa di Cleves, remontant à 1691. Pour ce qui concerne La Galleria di Minerva, il est intéressant de remarquer que, dès son titre 16 , l’imprimeur souligne son intérêt non seulement pour la diffusion des publications récentes, mais aussi pour des publications à paraître, y compris ses propres éditions, mêlant ainsi dans son journal l’intention savante à une sorte de très moderne attitude publicitaire. Le premier volume sort en 1692 ; c’est dans le deuxième tome, imprimé en 1697, dont le frontispice révèle la fierté d’Albrizzi quant à son appartenance à la Sérénissime 17 que nous trouvons le titre du Traité de l’origine des Romans, septième édition, Paris, Thomas Moette, 1693, qui à l’époque n’avait pas encore connu de traduction en Italie, 14 Pour la biographie de Girolamo Albrizzi, voir Giorgio E. Ferrari, « Albrizzi Girolamo », dans Dizionario biografico degli italiani, Roma, Istituto della Enciclopedia Italiana, vol. 2, 1960 ; pour La Galleria di Minerva, voir Donata Levi, Lucia Tongiorgi Tomasi, « Testo e Immagine in una rivista veneziana tra Sei e Settecento : “La Galleria di Minerva” », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, Classe di Lettere e Filosofia, Serie III, vol. 20, n° 1, 1990, p. 185-210. 15 Pour un répertoire des œuvres dont il assura l’impression au XVII e siècle, voir Caterina Griffante dir., Le edizioni veneziane del Seicento. Censimento, Milano, Editrice Bibliografica, 2003. 16 La Galleria di Minerva overo notizie universali di quanto è stato scritto da Letterati d’Europa non solo nel presente Secolo, mà ancora ne’ già trascorsi, in qualunque materia Sacra e Profana […] tratte da libri non solo stampati ma da stamparsi […]. 17 Le frontispice comporte une gravure concernant l’allégorie de Venise, un lion ailé qui serre dans ses griffes le croissant de lune des Turcs, dont on aperçoit tout au fond l’armée désormais vaincue. Laura Rescia PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 416 comme Albrizzi le souligne, même s’il circulait en traduction latine, anglaise et néerlandaise. Albrizzi y fait référence en donnant la date de l’édition princeps française, où, sous forme de Lettre à M. de Segrais, « Huet loue son roman Zaida 18 ». L’imprimeur donc témoigne d’une connaissance, même si indirecte, du roman encore attribué à Segrais. D’après nos recherches, il faudra attendre plus de cinquante ans pour trouver une mention de Madame de Lafayette à l’intérieur d’un ouvrage de critique littéraire : Francesco Saverio Quadrio, un jésuite ayant abandonné la Compagnie, pour dissidence et pour se mettre entièrement au service de sa passion bibliophile, publie entre 1695 et 1756 Della storia e della ragione d’ogni poesia 19 . L’ouvrage est organisé en sept volumes, et doit son étendue à la richesse de la bibliothèque du duc de Mantoue, auquel est dédié le premier volume. À l’intérieur du quatrième tome, sorti en 1749 20 et consacré à l’épique, dans un chapitre dédié aux « faiseurs de Nouvelles en Prose », Quadrio fait apparaître l’entrée La Principessa di Montpensier, suivie par ce commentaire : Cette nouvelle est de la Comtesse de La Fayette et de Giovanni Rinaldo di Segrais et se trouve encore dans Le Recueil des œuvres de la Comtesse de Suze. La même historiette ou nouvelle fut ensuite élargie pour être imprimée à Paris en 1677, ensuite en 1678 et 1704 sous le titre La Principessa di Clèves 21 . Quadrio précise qu’à cette nouvelle version participa aussi La Rochefoucauld, et ajoute : Cet ouvrage souleva quelque critique, et un certain nombre de lettres furent imprimées à Paris en 1678 […] mais une réponse sortit rapidement, en 1679 dont le titre est Conversation sur la critique de la Princesse de Clèves 22 . Les deux positions de la querelle sont attribuées à Bouhours et à Barbier d’Aucourt ; ce qui importe ici c’est de constater que le débat entre Valincour et Charnes était connu par l’abbé ; ce qui ne constitue pas un indice sûr d’une grande diffusion de cette querelle dans les circuits littéraires en raison de l’extraordinaire érudition du jésuite, qui se lance dans une recherche obsessionnelle de textes rares dans les bibliothèques publiques et privées. Si Quadrio était persuadé de l’absolue supériorité de la poésie italienne par Galleria, p. 22. Sur l’œuvre de Quadrio demeure essentielle l’étude de Carlo Dionisotti, « Appunti sul Quadrio », dans L’Età dei Lumi. Studi storici sul Settecento europeo in onore di Franco Venturi, Napoli, Jovene, 1985, 2 vol. ; vol. 2, p. 837-862. Francesco Saverio Quadrio, Della storia e della ragione d’ogni poesia, Milano, Agnelli, 1749. Ibid., t. 4, p. 367-368. Ibid. La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 417 rapport à n’importe quelle autre poésie européenne, sa vision vis-à-vis de l’épique et, par conséquent, de la production romanesque semble beaucoup plus nuancée. L’allusion à Madame de Lafayette, si rapide soit-elle, représente un signal lancé à la société savante, destinataire de cet ouvrage, qui aurait dû selon lui porter son attention sur les discussions concernant la poétique romanesque que La Princesse avait suscitées. D’après la citation de Carlo Denina, à laquelle nous avons déjà fait référence plus haut, qui remonte à 1760, c’est ensuite en 1785, et à l’intérieur d’un ouvrage qui eût un énorme succès en Italie, que nous trouvons le nom de Madame de Lafayette et, d’après nos recherches, pour la première fois, une appréciation détaillée de son ouvrage. Il s’agit du traité de Giovanni Andrès, nom d’un jésuite espagnol naturalisé italien, Dell’Origine, Progressi e Stato Attuale d’Ogni Letteratura, publié à Parme entre 1782 et 1799 23 . C’est un ouvrage qui avait la même ambition encyclopédique que le traité de Quadrio, mais qui associait au répertoire l’évaluation des ouvrages cités. Dans le deuxième volume, publié en 1785, apparaît le nom de Mlle de Scudéry, dont, malgré la « futilité des contenus de Clélie et du Grand Cyrus », on loue « l’esprit fin, l’élégance de son style et la richesse de son invention 24 » ; Andrès évoque ensuite une autre femme illustre : La Comtesse de la Fayette, avec La Princesse de Clèves et la Zaïde […] éleva ces romans vers leur véritable perfection, tout en substituant l’héroïsme chimérique, et les aventures impossibles avec des événements vraisemblables et naturels, tout en limitant la fiction à la description des mœurs, des caractères et des habitudes sociales ; elle alliait la capacité de l’imagination avec l’élévation du sentiment, ce qui est encore plus appréciable, et qui n’était pas encore assez pratiqué par ses prédécesseurs 25 . Il est donc clair que, tout en dressant une comparaison entre les romans de l’époque baroque et ceux de notre autrice, l’abbé exprime une évaluation nettement en faveur de l’ouvrage de cette dernière, évoquant les critères du classicisme de nature et de vraisemblance, et soulignant avec précision la nouveauté de son roman, à savoir la finesse de l’analyse psychologique et sentimentale, une donnée passée sous silence dans l’ouvrage de Quadrio. 23 Giovanni Andrès, Dell’origine, progressi e stato attuale d’ogni letteratura, Parma, dalla Stamperia Reale, vol. 2, 1785. 24 Ibid., p. 484. 25 « La contessa de la Fayette nella Principessa di Cleves, e nella Zaida, […] levò questi romanzi alla vera lor perfezione, sostituendo all’eroismo chimerico, e alle incredibili avventure gli accidenti verosimili e naturali, riducendo la finzione alla pittura de’ costumi, de’ caratteri, e degli usi della società, ed unendo al pregio dell’immaginazione quello ancora maggiore del sentimento, non conosciuto abbastanza negli anteriori romanzi », ibid. Laura Rescia PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 418 Les quatre témoignages que nous avons pu repérer, quoique significatifs, demeurent une rareté ; si nous examinons, à l’aide du répertoire de Zambon 26 le corpus d’une centaine des journaux littéraires du XVIII e siècle, nous constaterons en général une certaine négligence vis-à-vis des romans, la société érudite se consacrant à l’étude de l’Antiquité classique et des genres considérés comme plus nobles. Il est temps d’examiner les traductions que nous avons pu repérer et en particulier leurs paratextes. Une traduction de son chef-d’œuvre, qui a échappée à tout repérage, existe bel et bien. Publiée pour la première fois en langue italienne en 1691, à Venise, sur les presses de Girolamo Albrizzi 27 , que nous avons déjà cité à propos de la revue La Galleria di Minerva, la traduction connaîtra une deuxième édition, en 1703, encore par le même imprimeur, témoignage d’un certain succès. Nous avons pu compter cinq exemplaires de l’édition princeps et une seule de la réimpression, conservés actuellement dans des bibliothèques italiennes publiques ou religieuses 28 . C’est un petit in-12, qui indique le nom du traducteur, Gomes Fontana, celui de la dédicataire, sans nom d’auteur, logiquement. On connaît très peu à propos de ce traducteur, sinon qu’il a aussi transposé en italien un roman de Jean de Préchac, L’Héroïne mousquetaire (1677) 29 , une opération due à l’imprimeur, auquel est aussi délivré le privilège, pour des raisons liées au florissant marché éditorial vénitien. La dédicataire, Lucrezia Gradenigo Cappello, était la descendante d’une des grandes familles aristocratiques de Venise, qui avait constitué une des bibliothèques les plus importantes de la ville, particulièrement riche dans les champs des Beaux-Arts et de la littérature. L’examen du paratexte, constitué par une lettre dédicace et un avis au lecteur, nous offre la possibilité de mieux entrer dans la perception que Gomes Fontana avait du texte qu’il traduisait. Il s’adresse à la dédicataire en adoptant une métaphore : la princesse de Clèves quitte la France, sous travestissement italien, pour chercher un meilleur asile en Italie. Elle voudrait 26 Zambon, Bibliographie du roman français en Italie au XVIII e siècle. 27 La Principessa di Cleves. Trasportata dal Francese da Gomes Fontana e dedicata all’Illustrissima, & Ecc. Signora La signora Lugretia Gradenigo Cappello, Girolamo Albrizzi, Venezia, 1691. 28 1691 : Biblioteca capitolare Dominici (Pérouse), Biblioteca Scipione Gentili San Ginesio (Macerata), Biblioteca Braidense (Milan), Biblioteca Manfrediana (Faenza), Biblioteca Civica Bertoliana (Venise) ; 1703: Biblioteca capitolare Dominici (Pérouse). Nous avons consulté la copie conservée à la Biblioteca Braidense de Milan. 29 L’heroina moschettiera, historia trasportata dal Francese […], Venezia, presso Gio. Giacomo Hertz, 1681. La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 419 aussi abandonner en France sa passion mais elle ne sait pas bien si celle-ci lui est encore chère ou non. La protagoniste est partagée dans une continuelle hésitation entre « vouloir aimer ou ne pas vouloir aimer ; malgré sa vertu, elle est vaincue par l’image de son Duc de Nemours, […] qu’elle s’empresse inutilement d’effacer 30 ». Son cœur est très pur mais aussi très passionné : le traducteur demande donc à Lucrezia de bien l’accueillir en tant qu’« innocente et volontairement malheureuse ». La morale finale que Fontana tire de cette histoire est que Lucrezia doit réfléchir au fait que « tous les efforts de l’être humain sont inutiles contre la sympathique force d’amour 31 » (l’adjectif renvoyant à la force d’attraction du sentiment). La focalisation sur les vicissitudes intimes de la protagoniste se reproduit aussi dans l’avis au lecteur, dans lequel Gomes se réfère à la protagoniste du roman qu’il avait traduit en 1681, L’Héroïne mousquetaire de Jean de Préchac, une femme ayant démontré en même temps « son courage viril […] et sa pudicité parmi les rangs des soldats 32 ». L’héroïsme de la princesse réside par contre dans « la modération héroïque des affects les plus violents, au milieu de la Cour, allant même contre sa propre disposition d’âme 33 ». Si d’une part Gomes semble reprendre l’interprétation la plus commune de l’amour comme force invincible, de l’autre il souligne l’héroïsme d’une femme prête à sacrifier son bonheur, et démontrant sa capacité de modération, dans une lecture stoïcienne des vicissitudes qu’affronte la protagoniste. Une deuxième remarque de l’avis au lecteur concerne l’évaluation de la traduction faite par Gomes sur son propre travail. La captatio benevolentiae se fait à l’aide de deux arguments : il aurait accompli sa tâche pour s’amuser et pour obéir au désir de quelqu’un d’autre - probablement l’imprimeur - et ses compétences linguistiques sont le fruit de son étude, puisqu’il avoue n’avoir jamais quitté son pays natal 34 . L’examen de la traduction fait ressortir une posture du traducteur différente par rapport à ce quoi l’on s’attendrait après la lecture du paratexte. La focalisation sur la dimension intérieure de la protagoniste et sur son héroïsme, qui aurait pu déboucher sur une réduction ou un remaniement des 30 « volere e non volere amare; quanto più procura vincere se stessa, tanto più si confessa vinta dall’immagine del suo Duca di Nemours, […] che s’affatica per cancellarla », La Principessa di Cleves, 1691, [p. III]. Les pages des pièces liminaires ne sont pas numérotées, je les indique donc avec la numération romaine. 31 « tutti li sforzi dell’humanità sono inutili contro la simpatica forza d’amore », ibid., [p. V-VI]. 32 « il corraggio virile […] et la propria pudicitia trà le schiere dei soldati », ibid., Benigno Lettore, [p. VII]. 33 « un’Eroica continenza nel moderare in mezo d’una Corte li più violenti affetti anco al dispetto del proprio genio », ibid., [p. VIII]. 34 Ibid. Laura Rescia PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 420 parties consacrées à la description de la Cour et aux vicissitudes historiques, ne produit aucune modification dans la structure du texte source, qui est intégralement traduit. Les compétences linguistiques de Gomes ne sont pas parfaites mais ne sont pas non plus d’un niveau exécrable : l’examen d’échantillons significatifs de son travail ne fait pas ressortir trop de faux-sens ou de malentendus dans l’interprétation du texte de départ. Sa posture est donc absolument sourcière, très respectueuse de la littérarité du texte, ce qui rend possible de considérer qu’il aurait bien pu être au courant du fait qu’il s’agissait de la première traduction de ce roman, et vouloir donc offrir un travail fidèle et complet. À une époque où les « Belles Infidèles » représentaient encore la normalité, dans un souci d’embellissement ou d’enrichissement du texte de départ, ce scrupule apparaît encore plus significatif de la volonté de respecter une œuvre considérée comme remarquable. Si la syntaxe et la ponctuation sont aussi fidèlement reproduites, restent à signaler les maladresses qui se situent au niveau lexical. Quelques exemples suffiront, tirés des champs lexicaux particulièrement significatifs de l’œuvre. Le lexème « admiration » donne lieu à deux traductions différentes : « stupore » (p. 19 et 23) et « stima » (p. 28), sans que le contexte puisse justifier ce choix. Par contre, le traduisant italien « stima », répété trois fois dans un court passage du texte (p. 28), sert à Gomes comme équivalent de « admiration », « estime » et « considération ». La tendance à réduire les nuances lexicales produit un effet de neutralisation et introduit dans le texte d’arrivée une répétition qui n’appartient pas au texte de départ : autant d’indices des difficultés auxquelles Gomes n’a pas su faire face. Encore plus vague est la traduction du terme « galanterie », qui est déjà attesté en langue italienne à l’époque en tant que calque du français, un parfait correspondant du sens indiqué dans le dictionnaire de l’Académie de 1694 : « les devoirs, les respects, les services que l’on doit aux dames ». Pourtant ce terme est presque toujours réduit par Gomes Fontana au traduisant « amore », ce qui produit une déformation sémantique remarquable dans un passage comme celui-ci : « L’ambition et la galanterie étaient l’âme de cette Cour » (p. 341 35 ) qui devient « L’ambizione e l’amore erano l’anima di questa corte » (p. 32), ou encore « les personnes galantes » traduites par « gli amanti » (p. 40). Un autre terme clé dans le texte, le mot « chagrin », pose problème au traducteur, commettant une erreur de faux sens dans la phrase « Le duc de Nevers apprit cet attachement avec chagrin » (p. 343) qui devient « Il duca di Nevers li osservò con disgusto » (p. 37), où le duc devient dégoûté de l’amour de son fils pour Mlle de Chartres alors qu’il s’agit de mécontentement ou de contrariété. 35 Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, dans Œuvres complètes, éd. Camille Esmein-Sarrazin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014. La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 421 Nos recherches nous ont fait découvrir une autre traduction partielle de La Princesse de Clèves. La Biblioteca Galante, une publication périodique qui s’adressait à un public féminin, imprimée à Florence entre 1775 et 1778 36 , publie au t. VII (1776) La Principessa di Cleves 37 et La Contessa di Tenda, toutes deux répertoriées dans la catégorie de roman historique. Mais si cette dernière est intégralement traduite, le texte de la première est considérablement coupé, étant réduit à une cinquantaine de pages, résumant le texte sauf pour quelques scènes, réputées centrales : la scène du bal, l’aveu, les réflexions de la protagoniste après l’aveu, pour passer ensuite assez rapidement à la fameuse dernière scène. Il s’agit en réalité non pas d’une reconfiguration due à l’imprimeur ou au traducteur, mais de la traduction du texte français miniaturisé paru le premier janvier 1776 dans la Bibliothèque universelle des romans 38 . Un regard comparatif entre la traduction de Gomes Fontana de 1691 et celle-ci révèle que la précédente n’était pas forcement connue par le retraducteur, qui choisit le plus souvent de rester fidèle au texte de départ : 36 Sur la Biblioteca Galante, voir Alessandra Di Ricco, « Bertola, Zacchirolli, la “Biblioteca Galante” e la morale del sentimento », Studi Italiani, vol. XIV, n° 1-2, p. 207-264 ; Giornali del Settecento fra Granducati e legazioni. Atti del Convegno di Studi, Silvia Capecchi dir., Firenze, Ed. di Storia e Letteratura, 2008, p. 13 et p. 15. Capecchi signale des contacts entre la Bibliothèque Universelle et la Biblioteca Galante, sans pourtant mieux les préciser. 37 La Principessa di Cleves di Madama de La Fayette, dans Biblioteca Galante, t. VII, Firenze, Stecchi e Pagani, 1776, p. 45-105. 38 Sur cette collection, voir Roger Poirier, La Bibliothèque universelle des romans. Rédacteurs, Textes, Public, Genève, Droz, 1977. L’article de Lucinda Spera, « Una proposta editoriale d’oltralpe : la “Bibliothèque Universelle des romans” e la sua traduzione italiana, La Rassegna della letteratura italiana, n° 1-2, 1991, p. 66-71, ne donne pas non plus de renseignements sur les contacts entre la collection française et la Biblioteca Galante. Laura Rescia PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 422 - La dernière étape de notre parcours se situe en 1740, et concerne la traduction de Zaïde imprimée à Venise sur les presses de Vincenzo Voltolini, un imprimeur qui se distingue surtout par la diffusion des livrets d’opéra et d’ouvrages dramaturgiques. Il s’agit d’un petit in-12, dont six copies sont actuellement conservées dans des bibliothèques publiques italiennes 39 . Sur le 39 Zaida storia spagnuola del signor Giovanni Renato di Sagrais. Con un trattato dell’origine dei romanzi del signor Pietro Daniele Uezio Vescovo di Avranches. Traduzione dal La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 423 frontispice, le nom du traducteur est remplacé par un acronyme, derrière lequel il nous a été possible d’identifier Don Nicola Maria La Porta, un ecclésiastique qui avait aussi traduit un livre d’oraisons pour le Carême du père jésuite Jacopo Giroust en 1734, date à laquelle don Nicola a été rattaché à la cathédrale de Monopoli, dans les Pouilles ; et une histoire de la révolution polonaise écrite par l’abbé des Fontaines en 1737. On pourrait penser que la présence de la Lettre de Huet a pu représenter une des raisons de cette traduction ; mais l’examen de l’avis au lecteur, signé par La Porta même, nous renseigne plus précisément sur l’intérêt que le roman même suscitait (derrière lequel pourtant on peut facilement imaginer l’intérêt commercial de l’imprimeur). La Porta attribue à Zaida la palme des romans français récemment traduits. Après avoir évoqué le succès du texte français, raison pour laquelle il fut réimprimé, et après avoir fait l’éloge de l’évêque Huet pour son érudition, La Porta se déclare en général ennemi de la mode des romans, responsables de la corruption des mœurs des jeunes gens qui « se remplissent l’imagination des amours, des violences, des ruses, des enlèvements, des trahisons dont malheureusement les romans sont fourrés » devenant ainsi « superbes, voluptueux, efféminés, […] incapables de pensées magnanimes et héroïques 40 » ; il finit par déclarer avoir désiré les voir brûlés. Mais, ayant eu le livre entre ses mains, il fut étonné par la beauté de celui-ci, spécialement du caractère héroïque de Consalve et Zaïde, et de la pureté de leur amour. L’appréciation de l’abbé ne s’arrête pas au contenu ; il loue aussi la dispositio de la narration, le présumé auteur étant admiré pour avoir développé une histoire bien structurée, pour avoir prévu un enchaînement logique des épisodes narrés, et pour avoir inséré dans la narration une qualité historique tout à fait remarquable : « on pourrait croire qu’il s’agissait d’une véritable histoire des temps où les Mores dominaient l’Espagne 41 ». Ce qui est remarquable dans ses réflexions est l’évocation d’une poétique romanesque rationalisante et francese di D.N.L.M.P. Venezia, presso Vincenzo Voltolini libraio a Santa Sofia, 1740. Exemplaires présents dans les bibliothèques suivantes : Statale (Crémone), Teresiana (Mantoue), Estense Universitaria (Modène), Seminario Vescovile (Padoue), Manfrediana (Faenza), Augusta (Pérouse). Nous avons pu consulter l’exemplaire de la bibliothèque Estense de Modène, où ce tome arriva autour des années 1770, provenant de la Bibliothèque des Pères Barnabites. 40 « […] si colmassero la fantasia di amore, di violenze, d’inganni, di ratti e di tradimenti, di cui pur troppo i romanzi ne son pieni […] come per essi diventavano altieri, scostumati, voluttuosi, effeminati […] non eran poi capaci di concepire un pensiero magnanimo, eroico », Il Traduttore a chi legge, Ibid., [p. III-IV] (voir supra mon commentaire à la note 30). 41 « […] è poi tutto l’intreccio si ben filato e talmente uno è concatenato con l’altro che ognuno stimerebbe esser una vera Istoria succeduta a’ tempi che i Mori occupavano la Spagna », ibid., [p. VI]. Laura Rescia PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 424 historiciste : La Porta affirme encore que cette histoire « sempre cagiona diletto e maraviglia » (cause toujours plaisir et surprise), tout en respectant la morale (à savoir, l’amour de la vertu et l’horreur du vice). Or, le concept de « maraviglia », à savoir de surprise, qui appartenait notamment à la poésie de l’âge baroque et fut célébré par Marino dans le célèbre vers de l’Adone « È del poeta il fin la meraviglia », est ici convoqué pour évaluer une forme narrative, sans aucun rapport avec la sémantique originelle. Ici il faudrait plutôt l’interpréter comme désignation des qualités d’un roman inattendu, capable de respecter la morale, pouvant donc s’adresser aux jeunes, et dont les caractéristiques esthétiques annoncent déjà la prédilection pour l’histoire et la raison qui domineront le genre romanesque aux XVIII e et XIX e siècles. En examinant son travail, il est possible de constater que la posture de La Porta est très fidèle au texte de départ, sauf pour des imprécisions sur le plan lexical. Pourtant, en observant les termes qui avaient posé problème à Gomes Fontana, on s’aperçoit qu’il utilise les traduisants « galante/ galanteria » d’une façon systématique, et se révèle beaucoup plus cohérent que son prédécesseur : pour « inclination » et « penchant » il utilise toujours le traduisant « inclinazione », et toujours « ammirazione » pour « admiration » ; seul le terme « chagrin » lui pose quelques problèmes : il utilise le traduisant « collera » dans plusieurs occurrences, mais dans un cas il traduit « il y eut un air de chagrin » avec « una ciera malinconica », ce qui lui permet de mieux s’approcher du signifié du terme français de « forte douleur ». En conclusion, nous pouvons affirmer que le champ littéraire de la première modernité en Italie se configure comme inapte à recevoir la grande nouveauté représentée par l’œuvre de Madame de Lafayette, en considération de la frilosité des critiques vis-à-vis des formes narratives en prose, et du roman en particulier. Pourtant, les rares évocations de son œuvre font état, en particulier vers la fin du XVIII e siècle (c’est le cas de Denina et d’Andrès), d’une conscience accrue de la diversité de ses ouvrages par rapport à ceux de la première partie du XVII e siècle, et signalent dans le champ littéraire italien le début d’une évolution, d’une prise de conscience concernant les nouveautés inspirées au classicisme français, ce qui est aussi confirmé dans les paratextes de la traduction de Zaïde. Les traductions sont généralement fidèles et attentives à la littéralité du texte source : même la traduction de la version abrégée de La Princesse de Clèves provenant de la Bibliothèque universelle des romans ne dément pas ce respect pour l’œuvre de la romancière française. Mais on est loin d’un succès large et partagé : pour que La Princesse de Clèves suscite l’intérêt des éditeurs italiens, il faudra attendre le XX e siècle, pendant lequel on produira au moins une dizaine de traductions à partir de 1923. Giovanni Macchia, un des plus grands francisants du XX e siècle, l’avait La première réception italienne de l’œuvre de Madame de Lafayette PFSCL, LI, 101 DOI 10.24053/ PFSCL-2024-0025 425 considérée comme « un fruit hors saison […] contenant du théâtre tragique mais presque atténué et rendu bourgeois, disponible pour tout le monde 42 » : c’est peut-être là la raison d’un succès si tardif sur la terre des Fiancés. 42 « un frutto fuori stagione […] e c’è il teatro tragico ma come attutito, quasi reso borghese e alla portata di tutti », Giovanni Macchia, Il paradiso della ragione, Milano, Laterza, 1960, p. 203.
