eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 52/102

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0001
pfscl52102/pfscl52102.pdf0728
2025
52102

Présentation

0728
2025
Antoine Bouvet
pfscl521020009
PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0001 Présentation A NTOINE B OUVET IHRIM (UMR 5317) Par bien des aspects, la phénoménologie cherche à établir une méthode pratique pour recaractériser les contours du monde et les rapports que la conscience entretient avec lui. En cela, il n’y a rien de tout à fait neuf à vouloir appliquer les méthodes de la phénoménologie à la littérature : au fond, le texte littéraire est déjà une « inscription de l’Être », la trace inscrite et manifeste du rapport transcendantal de soi au monde. Ce chantier a d’ailleurs été ouvert dès les origines de la phénoménologie et se poursuit aujourd’hui - de L’Œuvre d’art littéraire de Roman Ingarden en 1931 à la Métaphysique du sentiment de Renaud Barbaras en 2016, en passant par les premiers écrits de Jean-Paul Sartre, par Wilhelm Dilthey, Jan Pato ka ou Henri Maldiney. S’il faut bien reconnaître qu’il serait anachronique de chercher à appliquer telles quelles ces méthodes à tous les objets littéraires du passé, il paraît néanmoins intéressant et fructueux d’interroger les manières dont les outils critiques développés par la phénoménologie depuis Husserl permettent potentiellement de réévaluer l’espace littéraire de l’âge classique et de dégager des textes eux-mêmes une expérience particulière du monde, spécifique à cette période qui nous apparaît à la fois doucement familière et radicalement étrange. Ce qui s’offre à nous par le texte, c’est une mise en mots de la perception d’un monde qui n’est plus, suivant les codes d’une intimité et d’une subjectivité révolues et inatteignables. C’est une invitation à pénétrer avec les écrivains dans l’« incessant retrait au cœur du sensible qu’est le monde » et particulièrement leur monde, cet univers instable et tissu de contradictions qu’est pour nos yeux la période classique. Invitation aussi à voir se dessiner les contours d’une conscience subjective dont on comprend bien entendu les enjeux, mais dont la part profonde nous étonne (au sens classique) et parfois nous résiste. 1 Maurice Merleau-Ponty, « Notes de travail », dans Le Visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1979, p. 251. 2 Renaud Barbaras, Métaphysique du sentiment, Paris, Les Éditions du Cerf, 2016, p. 17. Antoine Bouvet PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0001 10 Il paraît donc intéressant de vouloir interroger ce que les textes de l’âge classique recèlent de singulier au point de vue phénoménologique. En effet, l’étrangeté phénoménale de la « terre de Brésil » dans les récits de voyage de Jean de Léry répond aux excès du sensible qui détruit et fait jouir les corps dans les boudoirs du marquis de Sade ; la matérialité brute des corps métamorphiques de la poésie baroque et des visages difformes des romans burlesques fait écho à l’expérience sensible de Dieu à laquelle nous invitent Pascal ou Fénelon. La littérature d’Ancien Régime en France est traversée par la question du corps et de la sensibilité comme vecteurs de compréhension et d’expérimentation de la « chair du monde » - pour emprunter encore à Merleau-Ponty dans Le Visible et l’invisible - de la texture du réel et de son audelà. Nous proposons d’interroger la manière dont la littérature produite entre le XVI e et le XVIII e siècles s’inscrit dans une certaine recherche de la mesure du monde et, pour ce faire, recourt à des expérimentations de soi et du monde caractéristiques du « retour aux choses-mêmes » initié par Husserl. Il semble pertinent de s’interroger sur les spécificités du rapport de ces écrivains au sensible, aux phénomènes qui les entourent et au mode d’intentionnalité qui caractérise leur présence et leur mouvement au creux du réel. Quels corps les écrivains de l’âge classique cherchent-ils à montrer ou à incarner ? À quelle perception du monde ces corps sont-ils ouverts ? De quelles manières le monde, connu ou étranger, leur apparaît-il ? Enfin, pouvons-nous envisager de réunir, dans la littérature de l’époque, les marques discrètes mais palpables d’une saisie phénoménologique du réel ? Le dualisme qui caractérise la période classique nous fait souvent oublier que la matérialité sensible du monde est pourtant un aspect crucial du fait littéraire dans cette période. Les études proposées dans ce dossier entreprennent donc de croiser les recherches littéraires et philosophiques afin de relire des œuvres de l’âge classique à la lumière de la méthode phénoménologique, en s’intéressant à des formes aussi variées que le roman comique, le sonnet baroque, les fragments, les carnets de voyage, la tragédie et le dialogue philosophique. Elles sont d’abord le fruit de discussions tenues au cours de la journée d’étude, intitulée « Le corps du sensible. Lectures et écritures phénoménologiques du littéraire, XVI e - XVIII e siècle », qui s’est déroulée à l’Université Jean Moulin Lyon 3 en mai 2023. Cette manifestation avait pour objectif de servir de préambule au colloque du même nom qui s’est tenu dernièrement, en mars 2025, à l’Université Catholique de Louvain, sous l’impulsion de Maxime Cartron, Ralph Dekoninck, Agnès Guiderdoni, Caroline Heering et Olivier Leplatre. Il nous a donc paru pertinent de faire paraître le compte-rendu dans une publication à part et remercions à ce titre les Papers on French Seventeenth Century Literature pour leur accueil. Il sera question de chercher à montrer qu’une relecture phénoménologique de ces textes littéraires peut renouveler Présentation PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0001 11 le regard que nous portons sur elles et peut-être aussi de nous amener à réévaluer la place du corps comme instrument de la perception dans un champ littéraire d’où on a parfois tendance à croire que le sensible est absent, banni ou remisé au second plan. Les trois premières contributions s’attachent à caractériser le rapport des textes au corps selon une perspective phénoménologique. Mathilde Mougin analyse la manière dont plusieurs voyageurs des XVI e et XVII e siècles, comme Jean de Léry ou Robert Challe, relatent les expériences esthétiques vécues dans les terres lointaines américaines ou orientales, expériences d’altérités nouvelles et d’espaces de phénoménalité insoupçonnés. Cassandre Heyraud s’intéresse à la façon dont les histoires comiques traitent le corps du personnage : qu’il soit inerte ou en mouvement, héroïsé ou blessé, dissimulé ou spectaculaire. Quant à nous, nous proposons de nous pencher sur deux sonnets de la période baroque afin de déterminer quel rapport du corps à l’espace (espace diégétique relaté par le poème mais aussi espace du poème lui-même) y transparaît. Les deux contributions suivantes étudient le cas particulier du théâtre, dispositif littéraire qui fonctionne sur la construction d’une dialectique entre le visible et l’invisible. Maxime Cartron s’emploie à caractériser le rôle et les enjeux que revêt la couleur noire dans les tragédies de Tristan L’Hermite : syntagme axiologique qui juge du caractère néfaste des actions, le noir est aussi une marque de l’esthétique en clair-obscur de Tristan, fondée sur l’opposition entre éclats aveuglants et ténèbres vibrantes. Dans un même esprit, Hannah Lambrechts s’attache à analyser la manière dont Racine organise le spectacle tragique comme un jeu d’allers-retours entre la scène et le horsscène, entre ce qui est montré et ce qui est relaté ou même dissimulé au regard. Pour finir, les trois dernières contributions s’intéressent au corps dans sa relation à Dieu. Sylvain Josset propose une relecture de Pascal par le biais de Max Scheler afin de déterminer ce qui, chez lui, fonde le sentiment de Dieu, entre la forme sensible du sentiment que Scheler nomme « Sinnlichkeit » et celle, intentionnelle, qu’il nomme « Gefühl ». Dans le prolongement de la réflexion de Pascal, Anne-Laure Darcel interroge la façon dont Fénelon fait correspondre l’expérience sensible du corps avec celle, mystique, de la révélation divine. Pour terminer, Julien Lefebvre-Bier engage la réflexion dans une tout autre voie en envisageant la problématique d’un rapport phénoménologique des personnages au corps et à l’espace dans les récits du marquis de Sade.