Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0002
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De l’usage des sensations dans les récits de voyage de l’époque moderne
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Mathilde Mougin
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PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 De l’usage des sensations dans les récits de voyage de l’époque moderne M ATHILDE M OUGIN L AB E X COMOD ET IHRIM Introduction Le recours aux outils de la phénoménologie, courant philosophique que Husserl développe au début du XX e siècle, peut sembler anachronique pour rendre compte de la littérature des siècles anciens, à une époque où la connaissance est fondée dans les livres, et où l’expérience a souvent pour fonction de confirmer des vérités établies par les Autorités. Ainsi, Christophe Colomb meurt en pensant avoir découvert l’Inde, fort de sa certitude acquise par les cartes. De plus, le sujet de la connaissance tel que le conçoit par exemple Descartes au XVII e siècle, objectivant et réifiant le monde, semble bien éloigné du phénoménologue, dont la conscience entretient une solidarité intentionnelle 1 avec le monde et dont la corporéité se dérobe à la perspective dualiste 2 . Pourtant, la découverte de territoires inconnus et des nombreuses espèces que comptent leur faune et leur flore expose les voyageurs à des sensations inédites qui font vaciller leurs certitudes en même temps que l’édifice de la connaissance, les mettant au défi de décrire des réalités pour lesquelles aucun concept préexistant n’est établi. Dans son essai sur l’exotisme, Francis Affergan souligne par exemple les difficultés que pose la description spécifique de l’altérité dans les récits de voyage : une logique de l’altérité s’avère impossible, puisque, dans le contexte choisi, autrui s’inscrit dans l’ordre de l’apparition, du surgissement, de la révélation, 1 L’intentionnalité de la conscience - c’est-à-dire sa solidarité avec le monde qu’elle vise - est au cœur de la pensée de Husserl, développée dès les Recherches logiques (1900-1901). 2 Cette idée de corporéité de la conscience est développée par Merleau-Ponty, notamment dans les Méditations cartésiennes (1945). Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 16 de la résurgence, autrement dit d’un voir dont seul un discours phénoménologique pourrait rendre compte […] autrui déborde non seulement la place qu’on veut lui assigner mais […] il est toujours ailleurs, atopique et achronique, que dans sa description […] dès lors, ce serait vers une phénoménologie de la conscience exotique qu’il faudrait s’acheminer 3 . Ces réflexions semblent également valables pour la représentation de certaines espèces de la faune et de la flore que découvrent les voyageurs. Or, cette carence conceptuelle à laquelle ils sont exposés semble décupler l’attention qu’ils portent à leurs perceptions et sensations, principales voies d’accès aux réalités inconnues qu’ils diffusent ensuite auprès d’un lectorat friand des vertus documentaires et pédagogiques de ce type de littérature. Le monde est ainsi perçu non comme un ensemble de réalités anciennement conceptualisées dans les encyclopédies, mais comme des « apparitions » « dont seul un discours phénoménologique pourrait rendre compte », pour reprendre les mots de Francis Affergan. Attentifs au surgissement de la nouveauté, les auteurs inventent des solutions pour la restituer, déployant une rhétorique de l’altérité notamment analysée par François Hartog, faite d’analogies et de périphrases 4 . Il s’agira donc se demander si la grille de lecture empruntée à la phénoménologie ne pourrait pas éclairer notre lecture des récits de voyage du long XVII e siècle - époque parfois caricaturée comme celle du triomphe de la raison raisonnante, avec un cogito au fondement de l’édifice de la connaissance - en révélant l’importance que les voyageurs accordent à l’écriture des phénomènes dans ce type de littérature. De plus, cette méthode invite à interroger toute la complexité du sujet voyageur et de son rôle dans le processus de la construction de connaissances qu’il consigne dans son récit. Loin d’être réductible à une surface d’impression de sensations diverses, le sujet voyageur semble se découvrir en même temps que le monde des phénomènes avec lequel il est en relation. Cette enquête s’appuiera sur la lecture de plusieurs récits de voyage de langue française de la fin du XVI e siècle et du XVII e siècle, portant sur les Amériques et plusieurs pays d’Orient, comme la Perse et l’Inde. 3 Francis Affergan, Exotisme et altérité : essai sur les fondements d’une critique de l’anthropologie, 1re éd, Paris, Presses universitaires de France, « Sociologie d’aujourd’hui », 1987, p. 14-15. 4 François Hartog, Le miroir d’Hérodote : essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard, « Collection Folio Histoire », 1980. Voir en particulier le chapitre « Une rhétorique de l’altérité », p. 224-270. De l’usage des sensations dans les récits de voyage PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 17 « Experientia est rerum magistra » L’insuffisance des sources livresques dont disposent les voyageurs pour rendre compte de réalités inconnues conduit ces derniers à accorder une place centrale à l’expérience, alors principale source de la connaissance. Cette valorisation constitue même un topos viatique attesté dans plusieurs récits de voyage : « l’experience est maistresse de toutes choses 5 », déclare Thevet dans sa Cosmographie universelle, à la suite de Cartier qui l’insérait dans son épître dédicatoire 6 . Léry insère quant à lui une anecdote vantant la supériorité du savoir d’un marin sur celui du « sçavant » ayant acquis ses connaissances par l’« estude des livres » : j’ay veu un de nos Pilotes nommé Jean de Meun, d’Harfleur : lequel, bien qu’il ne sceut ny A, ny B, avoit neantmoins, par la longue experience avec ses cartes, Astrolabes, et Baston de Jacob, si bien profité en l’art de navigation, qu’à tout coup, et nommément durant la tormente, il faisoit taire un sçavant personnage (que je ne nommeray point) lequel cependant estant dans nostre navire, en temps calme triomphoit d’enseigner la Theorique. Non pas toutesfois que pour cela je condamne, ou vueille en façon que ce soit, blasmer les sciences qui s’acquierent et apprennent és escoles, et par l’estude des livres : rien moins, tant s’en faut que ce soit mon intention : mais bien requerroy-je, que, sans tant s’arrester à l’opinion de qui que ce fust, on ne m’alleguast jamais raison contre l’experience d’une chose 7 . Montaigne se souviendra de cette réflexion dans l’injonction qu’il formule dans son essai « Des cannibales », où il souhaite « que chacun escrivit ce qu’il 5 André Thevet, La cosmographie universelle d’André Thevet cosmographe du Roy. Illustrée de diverses figures des choses plus remarquables veuës par l’auteur, et incogneuës de noz Anciens & Modernes., vol. 1, Guillaume Chaudiere, Paris, 1575, p. 913. Référence signalée par Frank Lestringant, Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, Paris, Le Livre de Poche, « Classiques », 1994, p. 141, note 1. 6 « experientia est rerum magistra », Jacques Cartier, Brief recit, et succincte narration, de la navigation faicte es ysles de Canada, Hochelage et Saguenay et autres, avec particulieres meurs, langaige, et cerimonies des habitans d’icelles : fort delectable à veoir, Paris, Antoine Le Clerc, Ponce Roffet, 1545, p. 3. Passage commenté par Normand Doiron, L’art de voyager : le déplacement à l’époque classique, Sainte-Foy / Paris, Presses de l’Université de Laval / Klincksieck, 1995, p. 49. À propos de la circulation viatique de cette expression, voir Rachel Lauthelier-Mourier, Le voyage de Perse à l’âge classique : lieux rhétoriques et géographiques, Paris, Classiques Garnier, 2020, p. 154. Il s’agit plus largement d’un poncif de la philosophie empiriste fréquent sous la plume de Gassendi. On trouve également cette déclaration dans la bouche du personnage de l’avocat dans Le Médecin volant (sc. VII, « Je crois que vous l’exercez tous les jours avec beaucoup de succès : experientia magistra rerum »). 7 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 141-142. Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 18 sçait, et autant qu’il en sçait, non en cela seulement, mais en tous autres subjects 8 ». Cette importance accordée à l’expérience entraîne même la mise à distance de la tradition livresque de la part de certains voyageurs, comme Lescarbot, qui réfute l’existence de monstres mentionnée par Pline 9 , ou Léry, qui nie que les « sauvages » soient « velus 10 ». Cette allégation d’expérience, véritable topique viatique, est associée à la multiplication d’« opérateurs de croyance 11 » garantissant l’authenticité du voyage, et dont François Hartog a montré le caractère central dans la « rhétorique de l’altérité 12 ». Léry revendique leur usage dans sa préface : si quelqu’un, di-je, trouve mauvais que, quand ci-apres je parleray de la façon de faire des sauvages (comme si je me voulois faire valoir), j’use si souvent de ceste façon de parler, Je vis, je me trouvay, cela m’advint, et choses semblables, je respon, qu’outre (ainsi que j’ay touché) que ce sont matieres de mon propre sujet, qu’encores, comme on dit, est-ce cela parlé de science, c’est à dire de veuë et d’experience : voire diray des choses que nul n’a possible jamais remarquées si avant que j’ay faict, moins s’en trouve-il rien par escrit 13 . 8 « Des Cannibales », Michel de Montaigne, Les Essais, Paris, Librairie générale française, coll. « la Pochothèque », 2001, p. 317-318. 9 « Au reste il n’y a point parmi eux de ces hommes prodigieux déquels Pline fait mention, qui n’ont point de nez, ou de lèvres, ou de langue ; item qui sont sans bouche, n’ayans que deux petits trous, déquels l’un sert pour avoir vent, l’autre sert de bouche : item qui ont des tétes de chiens, & un chien pour Roy ; item qui ont la téte à la poitrine, ou un seul œil au milieu du front, ou un pié plat & large à couvrir la tête quand il pleut, & semblables monstres », Marc Lescarbot, Voyages en Acadie (1604 -1607), Paris, PUPS, « Imago mundi », 2007, p. 311. 10 « Je reserve aussi à refuter cy apres l’erreur de ceux qui nous ont voulu faire accroire que les sauvages estoyent velus », Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 149. Les auteurs ne rejettent cependant pas systématiquement l’autorité des Anciens, qui restent des références fréquemment mobilisées. Léry se réfère par exemple à Pline dans sa préface : « je me suis rétracté de l’opinion que j’ay autresfois eue de Pline […] parce que j’ay veu des choses aussi bigerres et prodigieuses qu’aucunes qu’on a tenues incroyables dont ils font mention », Ibid., p. 95. 11 François Hartog, Le miroir d’Hérodote : essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 275. 12 Ibid., p. 224. 13 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 98. De l’usage des sensations dans les récits de voyage PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 19 Léry utilise ici plusieurs marqueurs d’autopsie, c’est-à-dire le fait de « voir selon ses propres yeux », selon l’étymologie grecque 14 , pour accréditer la fiabilité de son témoignage, et qu’il décline tout au long de son récit en marqueurs autoptiques sonores, gustatifs ou encore haptiques. Bien que ces marqueurs relèvent d’une indéniable « façon de parler » et constituent en cela des stylèmes propres au récit de voyage, il n’en demeure pas moins qu’ils sont caractéristiques d’une écriture qui accorde une importante place aux sens 15 . Le voyage comme « dérèglement de tous les sens » La rigueur du climat des pays froids, la chaleur harassante des pays chauds, le caractère épicé de certaines nourritures exotiques, ou encore la vue de la faune et de la flore des pays parcourus entraînent un « immense et raisonné dérèglement de tous les sens », pour reprendre la formule de Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny 16 . Le monde parcouru est appréhendé - et restitué - à travers l’expérience polysensorielle qu’en fait le voyageur, donnant lieu à des descriptions phénoménologiques. La vue occupe une importante place dans les récits de voyage. Considérée par la tradition comme le sens le plus noble - car elle est associée à la connaissance intellectuelle et détachée du contact direct avec la matière 17 -, la vue est aussi le premier sens par lequel les voyageurs perçoivent leur environnement. C’est par exemple par la vue que le monde apparaît en premier lieu aux voyageurs, comme en témoigne cet extrait du récit de Léry : le vingtsixiesme jour du mois de Febvrier, 1557. prins à la nativité environ huict heures du matin, nous eusmes la veuë de l’Inde Occidentale, terre du 14 α α, « action de voir de ses propres yeux » (DIOSC. Præf. ; LUC. Syr. 1), Anatole Bailly, Louis Séchan, Pierre Chantraine, et al., Dictionnaire grec-français, édition revue en 2018, Paris, Hachette, 2000. 15 Sur l’écriture des sens dans les récits de voyage, voir la thèse en cours de publication de Rebecca Legrand, « Vous avez bien là dequoy vous contenter les yeux, l’odorat & l’appetit ». Usages, fonctions et enjeux du lexique des perceptions sensorielles dans les récits de voyages français en Amérique (1545-1618), Université de Lille et Université de Toronto, Sous la direction des Professeur.e.s Grégoire Holtz et Marie-Claire Thomine-Bichard, 2023. 16 Lettre à Paul Demeny en 1871 dite la « Lettre du Voyant ». Arthur Rimbaud, « “Lettre du Voyant” à Paul Demeny le 15 mai 1971 », dans Correspondance (1870-1875), R. Gilbert-Lecomte (éd.), Paris, Éditions des cahiers libres, 1929, p. 55. 17 « Nous préférons la vue à tout le reste. La cause en est que, entre les sensations, c’est elle qui nous fait au plus haut point acquérir des connaissances et nous donne à voir beaucoup de différences », Aristote, Métaphysique, Paris, Flammarion, coll. « GF » 1347, 2008, p. 71, 980a 25. Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 20 Bresil, quarte partie du monde […] Apres donc que nous eusmes bien remarqué, et apperceu tout à clair que ce que nous avions descouvert estoit terre ferme […] apres avoir mis la barque hors le navire, et, selon la coustume quand on arrive en ce pays-là, tiré quelques coups de canons pour advertir les habitans, nous vismes incontinent grand nombre d’hommes et de femmes sauvages sur le rivage de la mer […] Nous commençasmes aussi lors de voir premierement, voire en ce mois de Febvrier (auquel à cause du froid et de la gelée toutes choses sont si reserrées et cachées par deçà, et presque par toute l’Europe au ventre de la terre), les forests, bois, et herbes de ceste contrée là aussi verdoyantes que sont celles de nostre France és mois de May et de Juin : ce qui se voit tout le long de l’année, et en toutes saisons en ceste terre du Bresil 18 . Le champ lexical de la vue parcourt tout cet extrait (« veuë », « remarqué », « apperceu », « vismes », « voit »), et est le medium par lequel le voyageur découvre non seulement la terre, mais aussi les habitants du Nouveau Monde. La notation de couleur - « verdoyantes » - et son suffixe duratif met l’accent sur la dimension phénoménale de cet environnement, qui n’existe qu’en tant qu’il apparaît aux yeux des voyageurs. La description de certaines espèces animales est également l’occasion de nombreuses notations visuelles, et en particulier colorées, comme celle des « perroquets de toutes couleurs, rouges, gris, verts, jaunes 19 » de l’île de Moali du récit de Challe, parti au large de l’Afrique en direction de l’Océan indien en 1690. Le sens de la vue est encore plus développé dans sa description du caïman de l’île de Négrades au large de l’actuelle Birmanie : ces écailles sont marquetées de blanc, de jaune, de rouge, de bleu, avec un peu de noir, taillées par échelons en octogones, aussi polis et luisants que le cristal, et d’un éclat si vif que l’œil n’en peut soutenir la réverbération, lorsque le soleil donne dessus 20 . Couleurs et éclat permettent de tracer les contours de cette créature dont l’œil du voyageur peut difficilement soutenir la vue. Mais la vue est loin d’être le seul sens mobilisé dans la littérature viatique. L’ouïe, en deuxième position dans la hiérarchie culturelle de la dignité des sens 21 , puisqu’elle supplée celui de la vue dans le processus de construction Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 146-148. Robert Challe, Journal d’un voyage fait aux Indes orientales II, Paris, France, Mercure de France, 2002, p. 96. Ibid., p. 89. 21 « après l’ópsis vient l’akoē : non plus j’ai vu, mais j’ai entendu », rappelle François Hartog. Mais « l’oreille, du point de vue du faire-croire, vaut moins que l’œil », François Hartog, Le miroir d’Hérodote : essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 279. De l’usage des sensations dans les récits de voyage PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 21 de la connaissance, est également convoquée. C’est par l’ouïe que les « réalités sonores » pénètrent le récit, comme l’a analysé Michel Jourde avec le chant des oiseaux ou encore le « sabbat » des Amérindiens dans le récit de Jean de Léry 22 . L’ouïe est notamment le sens par lequel les voyageurs entrent un contact avec les populations rencontrées, avec lesquelles la communication n’est cependant pas toujours possible, puisqu’ils ne comprennent pas systématiquement les idiomes étrangers. Ainsi, Léry dit n’entendre « que le haut Allemand 23 » lorsque les « Sauvages » s’adressent à lui pour la première fois. À propos des Cafres, Tavernier déclare que leur langage lui est totalement inaudible : « quand ils parlent ils font peter leur langue dans la bouche & […] leur voix [est] à peine articulée 24 ». De même Dapper, auteur d’une Description de l’Afrique célèbre à l’époque - publiée en néerlandais en 1668 et traduite en français en 1686 -, livre une description très péjorative de la langue des Hottentots, si confuse, que leurs mots ressemblent plutôt au son des cloches qu’à des termes articulés, qui expriment nos pensées. Ils ont des mots aspirés et qu’ils prononcent si durement, que les Hollandais même ne sauraient apprendre leur langue. La langue des bas Bretons et des Basques est douce au prix de la leur 25 . C’est l’aspect sonore qui domine la description de la langue de cette population d’Afrique du Sud. Toutefois, selon une logique d’inversion entre la dignité des sens et le volume qu’ils occupent dans le texte, les « sens interdits 26 » que sont le 22 Michel Jourde identifie quatre moments importants mettant en scène la perception auditive dans le récit de Jean de Léry : le chant d’un oiseau nocturne (p. 287 du récit), la harangue des vieillards lors du départ pour la guerre (p. 337-338), la traversée d’une « grande forest » remplie « d’une infinité d’oyseaux rossignolans » (p. 417), et enfin, l’épisode du « sabbat » des Indiens, occasion d’un souvenir sonore persistant dans l’esprit du voyageur (p. 403). Voir Michel Jourde, « Autopsie et réalités sonores au XVI e siècle : contribution à une histoire de l’expérience auditive », dans Jean Dupèbe, Franco Giacone, Emmanuel Naya, et al. (éd.), Esculape et Dionysos. Mélanges en l’honneur de Jean Céard, Genève, Librairie Droz, « Travaux d’humanisme et Renaissance », 2008. 23 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 449. 24 Jean-Baptiste Tavernier, Les Six voyages II, Paris, Gervais Clouzier et Claude Barbin, 1676, p. 503. 25 Dominique Lanni, Fureur et barbarie. Récits de voyageurs chez les Cafres et les Hottentots (1665-1721), Paris, Cosmopole, 2001, p. 59-60. 26 Formule tirée du titre de la journée d’étude « Sens interdits : le goût, le toucher et l’odorat dans la littérature française des XV e et XVI e siècles » par Mélanie Fruitier et Rebecca Legrand en janvier 2021 à l’Université du Littoral Côte d’Opale. Elle visait à interroger la place de ces sens moins étudiés que la vue et l’ouïe. Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 22 toucher et le goût sont encore plus développés. C’est même ce dernier qui semble dominer dans les récits de voyage : des écrevisses des tavernes que Montaigne parcourt aux nombreux fruits exotiques découverts par les voyageurs en Amérique et en Afrique, le monde est décrit en tant qu’il est goûté, révélant une expérience du monde « incorporé », comme Merleau-Ponty a pu le montrer, lui qui déclare : « j’ai conscience du monde par le moyen de mon corps 27 ». Ainsi, nombreux sont les voyageurs s’employant à décrire par exemple l’ananas, « roy des fruits 28 » très fréquemment illustré dans les récits de voyage, et qui donne lieu à l’évocation de nombreuses perceptions gustatives. Léry signale par exemple son « odeur de framboise » qui surpasse les « confitures de ce pays 29 ». De même, la noix de coco, autre fruit emblématique des denrées exotiques, fait l’objet d’une description chargée de notations sensorielles dans le récit de Challe, lors de l’épisode de l’île de Moali : Le coco mérite un moment d’attention. […] Quand ce fruit tombe de luimême, il est meilleur que lorsqu’on l’abat, parce qu’il est en parfaite maturité : lorsqu’on veut l’avoir, il ne faut que secouer l’arbre, ou y jeter une pierre. On coupe la queue du fruit, et on le perce à deux des trois trous, qui ne sont bouchés que par une écorce fort tendre. L’un des deux sert à passer le vent, et l’autre à boire à même la liqueur qui y est renfermée. Elle est très bonne, et a un petit goût d’aigreur très agréable, comme de citron, mais moins âcre. Le dedans de ce fruit (ordinairement gros du contour des deux mains ; puisqu’il tient ordinairement, et en maturité trois demi-setiers de liqueur, mesure de Paris) est rempli d’une pâte qui tient à son bois, et qui est épaisse de la moitié du petit doigt. Cette pâte est blanche, et a le goût de nos noisettes : elle est bonne et nourrissante, et je ne crois pas qu’un homme puisse en manger à un repas plus qu’un coco en contient. Ainsi, ce fruit assure la vie d’un homme frugal 30 . 27 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 97. 28 Jean-Baptiste Du Tertre, Histoire générale des Antilles habitées par les François II, Paris, Thomas Jolly, 1667, p. 127. 29 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 326. À propos de la description de l’ananas et de la poétique dont elle témoigne, voir l’article de Frédéric Tinguely, « Poétique de l’ananas », Viatica [en ligne], HS 5, Pôle éditorial numérique de l’Université Clermont Auvergne, 2022 : https: / / journals.openedition.org/ viatica/ ? id=2407, consulté le 19 octobre 2023. 30 Robert Challe, Journal d’un voyage fait aux Indes orientales I, Paris, France, Mercure de France, 2002, p. 382-383. De l’usage des sensations dans les récits de voyage PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 23 Véritable plagiat par anticipation 31 , cette description détaillée évoquant celle que Ponge fait de l’orange est dominée par les sens du goût (« bonne », « goût d’aigreur », « bonne ») et du toucher (« tendre », « épaisse »), auxquels s’ajoute la mention des modalités de dégustation de ce fruit, qu’il faut percer de deux trous. En outre, soucieux de rendre compte de manière précise de la complexité de ses saveurs, l’auteur nuance sa description, évoquant la paradoxale « aigreur très agréable » de la liqueur, et déployant dans une stylistique de l’approximation une série d’analogies mobilisant des référents partagés avec le lectorat (« comme du citron », « goût de noisettes »), afin de lui permettre de se représenter des réalités qui lui sont inconnues. À ces notations sont ajoutées des caractéristiques visuelles (la chair « blanche »). Ainsi, cette description est véritablement phénoménologique, ce fruit n’étant envisagé qu’en tant qu’il est perçu, tenu et goûté par un homme, étalon de mesure (l’épaisseur de la coque fait « la moitié du petit doigt », et la liqueur est évaluée en fonction de la « mesure de Paris »). C’est dans cette perception multimodale par un sujet que ce fruit acquiert sa « texture 32 » et sa saveur. Cette description témoigne d’une forme d’intercorporéité, qui désigne dans la pensée de Merleau-Ponty la qualité corporelle de la conscience, et son indissociabilité d’avec le corps qui éprouve le monde, loin du dualisme cartésien : « L’épaisseur du corps, loin de rivaliser avec celle du monde, est au contraire le seul moyen que j’ai d’aller au cœur des choses, en me faisant monde et en les faisant chair 33 ». Sens et connaissance : un « retour aux choses mêmes » ? Cette description sensorielle des objets, en plus de témoigner de l’expérience qu’en font les voyageurs, délivre un savoir sur ces derniers, accomplissant ce « retour aux choses mêmes 34 » au cœur de la phénoménologie. Il s’agit en effet, en envisageant les choses pour elles-mêmes, indépendamment des « fausses interprétations et des préjugés 35 » qui y sont attachés, d’accéder à leur connaissance. Par exemple, dans le chapitre consacré à la description 31 Du titre de l’essai de Pierre Bayard, Le Plagiat par anticipation, Paris, Les Éditions de Minuit, « Collection paradoxe », 2009. 32 Terme très fréquemment utilisé par Merleau-Ponty. Voir Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964. 33 Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, p. 176. 34 Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie transcendantale, traduction de Paul Ricoeur, Paris, Gallimard, 1905, p. 65. Voir aussi Maurice Merleau-Ponty, La Phénoménologie de la perception, Avant-Propos, Paris, Gallimard, 2009 [1945], p. 9. 35 Edmund Husserl, Ibid. Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 24 des poissons, Léry parle de « poissons volans » qu’il « pren[ait] […] aisément à la main », et qui sont « de fort bon goust et savoureux à manger 36 ». Quant à la bonite, il la compte parmi les « meilleurs à manger qui se puisse trouver », mais il déclare que la chair du requin n’est « guere bonne 37 ». Le goût, en plus de renseigner sur les préférences du voyageur, permet ainsi de classer les espèces, comme l’explique Rebecca Legrand : « les perceptions gustatives semblent avoir pour fonction principale d’être un procédé permettant de classer les animaux découverts et goûtés pour permettre de compléter les descriptions du narrateur 38 ». Ainsi, le goût produit de la connaissance. Il en est de même du toucher. Jean-Baptiste Tavernier, marchand parti en Orient pour acheter des pierreries, livre une description détaillée de certaines pierres reproduites sur les gravures accompagnant le récit, dans laquelle le toucher occupe une place importante, comme dans cet extrait : On voit la forme où il [un diamant du Grand Mogol] est demeuré étant taillé, & m’ayant esté permis de le peser j’ay trouvé qu’il pese 319 ratis […]. Estant brut il pesoit comme j’ay dit ailleurs, 907 ratis, qui font 793 carats. Cette pierre estoit de la méme forme comme si l’on avoit coupé un œuf par le milieu 39 . L’acte du toucher, permis au voyageur, lui laisse la possibilité de mesurer le poids du diamant, de la même façon que toutes les autres pierres commentées. C’est par le toucher qu’il établit un classement des pierres et de leur valeur. Les sens permettent ainsi aux voyageurs non seulement d’éprouver les choses du monde et d’en livrer une description phénoménale, mais aussi de classer les choses du monde et d’en produire une connaissance. Cette trajectoire de la perception des phénomènes à leur connaissance est également perceptible dans le cas particulier de la maladie, expérience lors de laquelle l’incorporation de la conscience atteint son comble, le sujet étant alors le siège des phénomènes qu’il observe, réduisant encore la possibilité d’une perspective dualiste. Si Montaigne, dans la véritable autopathographie 40 qu’est son Journal de voyage en Italie, rend compte quotidiennement des manifestations phénoménales de la gravelle dont il souffre et qui motive son voyage curatif, La Martinière, chirurgien et médecin, livre une importante 36 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 128. 37 Ibid., p. 129 et p. 133. 38 Rebecca Legrand, « Pour une poétique de la sensorialité dans les récits de voyage : l’exemple de la perception gustative dans l’Histoire d’un voyage de Jean de Léry (1580) », dans Grace Baillet (dir.), Sur les traces du voyageur-écrivain : témoignages croisés d’une histoire, Düren, Shaker Verlag, 2021, p. 76. 39 Jean-Baptiste Tavernier, Les Six voyages II, op. cit., p. 334. 40 Stéphane Grisi, Dans l’intimité des maladies : de Montaigne à Hervé Guibert, Paris, Desclée de Brouwer, « Intelligence du corps », 1996. De l’usage des sensations dans les récits de voyage PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 25 description du scorbut qu’il contracte lors de son voyage dans les pays du Nord : Sept ou huit heures aprés que je fut rentré dans nôtre Vaisseau, il me prit un grand mal de teste, & un vomissement, qui me dura deux ou trois heures. Après quoy me vint un mal de gorge, qui me donnoit de la peine d’avaller mes Amigdalles, estant fort enflées, accompagné d’une grande ébulution de sang, & démangeaison par tout le corps, mes gencives s’enflerent & seignerent abondamment, avec ébranlement de dents, me semblant à tout moment qu’elles alloient tomber ; ce qui m’empeschoit de manger aucune chose dure. Tout mon corps devint extraordinairement foible, avec fièvre lente, mon haleine courte & de mauvaise odeur, accompagnée d’une grande soif ; pour laquelle appaiser je beuvais souvent de l’oxicrat 41 . La Martinière, que la formation de chirurgien puis celle de médecin - effectuée à la suite de ses voyages - rend d’autant plus attentif aux affections corporelles, décrit ici les manifestations phénoménales du scorbut, dans une alternance d’imparfaits à valeur durative (« donnoit », « m’empeschoit », « beuvais souvent ») mettant l’accent sur l’état malade, et de passés simples (« s’enflerent & seignerent », « devint ») exprimant au contraire le surgissement, l’apparition des symptômes. À la fois objet de la maladie et sujet soignant, La Martinière interprète ses symptômes pour trouver des remèdes à son mal. Identifiant les causes de sa maladie (le « grand froid », la « nourriture de viandes salée […] qui avoit irrité [sa] glande pituitaire »), il expérimente différents traitements (« de l’eau de vie », « de l’eau douce », « du syrop de reglisse ») qu’il administre ensuite au reste de l’équipage avec succès. Il apparaît ainsi que, passé un premier état passif où le voyageur est terrassé par le mal, il accède progressivement à la posture du sujet connaissant, objectivant ses symptômes pour les traiter. La connaissance de la maladie est produite par sa perception phénoménale. Conscience du monde, conscience de soi Si la maladie favorise l’attitude introspective d’un sujet qui s’observe luimême, les perceptions du monde extérieur conduisent également à un retour sur soi, en vertu de la qualité intentionnelle de la conscience. « Toute 41 Pierre-Martin de La Martinière, Voyage des païs septentrionaux, dans lequel se void les moeurs, manière de vivre et superstitions des Norwéguiens, Lappons, Kiloppes, Borandiens, Sybériens, Samojèdes, Zembliens et Islandois... par le sieur de La Martinière, Paris, Louis Vendosme, 1671, p. 135-136. Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 26 conscience est conscience de quelque chose 42 », déclare Husserl dans sa formule bien connue, devenue adage de la phénoménologie. « La conscience n’a pas de “dedans” ; elle n’est rien que le dehors d’elle-même et c’est cette fuite absolue, ce refus d’être substance, qui la constituent comme une conscience », expliquera à sa suite Sartre 43 . Or, bien que suivant un mouvement de « glissement hors de soi », de « fuite » 44 , la conscience établit une solidarité entre le monde et soi. Avoir conscience du monde, percevoir les phénomènes implique aussi une conscience de soi. En d’autres termes, cette écriture phénoménale du monde dans le récit de voyage constitue également une voie d’accès à la conscience des voyageurs, qui s’explorent eux-mêmes dans cette relation dynamique qu’ils entretiennent avec les choses du monde. Georges Vigarello considère même qu’une forme de dialogue entre l’homme et le monde s’établit à cette période : « le corps est d’abord, sinon exclusivement, relation avec le monde. Il est le lieu éprouvant les choses, communiquant avec elles, les mesurant, les évaluant 45 ». Ainsi, il est fréquent que la perception des choses du monde suscite chez le voyageur une référence particulière, un souvenir, et révèle toute l’épaisseur de sa conscience. Léry compare par exemple la chair des bananes à celle des « meilleures figues de Marseille 46 », Bernier compare les montagnes du Cachemire à « nos montagnes d’Auvergne 47 » et Tavernier associe « à nos campagnes de Beausse » les « fertiles campagnes de bled & de ris 48 » de l’Inde. Si la perception de l’ailleurs révèle quelque chose de la structure de la conscience des voyageurs, elle peut également faire résonner en eux certains souvenirs, comme il apparaît par exemple dans le chapitre que Léry consacre à la description des racines dont se nourrissent les autochtones : ceste farine ainsi crue, comme aussi le suc blanc qui en sort, dont je parleray tantost : a la vraye senteur de l’amidon, fait de pur froment long temps trempé en l’eau quand il est encore frais et liquide, tellement que depuis mon retour par-deça m’estant trouvé en un lieu où on en faisoit, ce flair me fit 42 « tout état de conscience en général est, en lui-même, conscience de quelque chose », Edmond Husserl, Méditations cartésiennes. Introduction à la phénoménologie, Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas (trad.), Paris, Vrin, 1966, p. 28. 43 Jean-Paul Sartre, La Transcendance de l’ego. Esquisse d’une description phénoménologique, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1981, p. 111. 44 Id. 45 Georges Vigarello, Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps, Paris, Éditions Points, 2016, p. 32. 46 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 320. 47 François Bernier, Un libertin dans l’Inde moghole, Paris, Chandeigne, « Magellane », 2008, p. 414. 48 Jean-Baptiste Tavernier, Les Six voyages II, op. cit., p. 34. De l’usage des sensations dans les récits de voyage PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 27 ressouvenir de l’odeur qu’on sent ordinairement és maisons des sauvages, quand on y fait de la farine de racine 49 . Dans ce passage que Frank Lestringant qualifie d’« humble et rustique ancêtre de la madeleine de Proust 50 » « sur le mode sauvage 51 », Léry met en scène ici une réminiscence déclenchée par la perception olfactive de l’amidon trempé dans de l’eau, les jours de lessive : « l’odeur d’amidon du manioc râpé transporte soudain le Brésil et ses fêtes dans la campagne bourguignonne des jours de lessive 52 ». Cette réminiscence est fondée sur une première association : celle du manioc à la farine de froment. C’est toutefois sur cette seconde association que s’étend Léry, qui convoque une scène « par-delà » une fois rentré en France, témoignant de toute la transformation de sa conscience à son retour. Cette racine brésilienne fait désormais partie des comparants structurant sa conscience : la France antarctique est un univers mental qui résonne avec son expérience du monde phénoménal français. D’autres auteurs formulent plus distinctement encore le sentiment d’une transformation de leur conscience lors de leur voyage, comme Bernier qui craint « de [s’]être corrompu le goût et [se] l’être fait à l’indienne 53 » à la suite de son séjour en Inde d’une dizaine d’années. La conscience du voyageur se trouve modifiée par sa relation dialogique au monde. Challe témoigne de manière particulièrement frappante de cette dimension relationnelle de la conscience qui est au cœur de la phénoménologie, à l’occasion d’un épisode de désœuvrement tandis qu’il est à bord de l’Écueil. La vue du gouvernail nourrit alors des pensées et des réflexions dans l’esprit du voyageur : Il me suffit de me mettre dans la grande chambre du vaisseau à une fenêtre, ou au haut de la dunette, ou à un des sabords de l’arrière dans la saintebarbe, & de regarder le gouvernail du navire, pour me jeter dans une méditation profonde & pour m’inspirer une espèce de mélancolie qui jusqu’ici m’a été inconnue. Je me suis plusieurs fois arrêté sur cet objet dans mes voyages au Canada, aux îles de l’Amérique, dans le Nord & dans l’Archipel ; mais jamais mon esprit n’a été frappé des idées dont il est présentement accablé 54 . 49 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 238. 50 Frank Lestringant, « Léry ou le rire de l’Indien », dans Histoire d’un voyage en terre de Brésil, Paris, Le Livre de Poche, « Classiques », 1994, p. 34. 51 Ibid., p. 33-34. 52 Ibid., p. 33. 53 François Bernier, Un libertin dans l’Inde moghole, op. cit., p. 297. 54 Robert Challe, Journal d’un voyage fait aux Indes orientales I, op. cit., p. 178. Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 28 Il s’étonne ici du changement de ses réflexions par rapport à ses voyages au Canada, au cours des expéditions auxquelles il a participé (cinq entre 1682 et 1688) avant de rejoindre la Compagnie des Indes orientales 55 . Son esprit devient ici un objet de perception au même titre que le monde, et entretient une solidarité avec celui-ci : Je regardais les mouvements de l’eau autour du gouvernail comme de simples effets naturels d’une eau repoussée ou retenue : mon esprit n’allait pas plus loin & se bornait à une petite rêverie qui ne prenait rien sur sa tranquillité 56 . Son esprit fait véritablement corps avec l’environnement maritime. Il s’interroge alors sur les causes des modifications de ses pensées (« D’où vient que ce qui me paraissait autrefois très indifférent ne m’offre à présent qu’une matière de réflexions sérieuses ? »), écartant l’hypothèse que ce changement soit dû à l’âge, la faiblesse de son corps ou la maladie, et concluant à une cause intérieure : « il faut donc que la cause de ce changement soit en moimême 57 ». Toutefois, bien que ce mouvement introspectif soit attribué à une cause intérieure, il est bien généré par la vue du gouvernail et du mouvement des vagues : La vue du gouvernail du vaisseau me présente une infinité de sujets de réflexions : mon esprit s’y attache, et suit celle dont il est le plus frappé ; et si je n’étais distrait par leur propre confusion, ou par quelque secours étranger, j’approfondirais la matière autant que ma faible lumière pourrait s’étendre 58 . C’est dans sa relation au monde que le voyageur découvre sa conscience, en vertu de l’intentionnalité de cette dernière. Au-delà de cette expérience individuelle, Challe nous livre une méditation presque universelle, philosophique, sur les rapports entre soi et le monde. Il élabore en quelque sorte une pensée du sensible. Le journal apparaît alors bien, selon le mot de Friedrich Wolfzettel, comme un instrument gnoséologique 59 : il recèle une valeur de « prise de conscience ». « Le journal semble être le genre par excellence de cette réflexion in actu […] la réflexion immédiate prime sur le matériau des 55 Sur la biographie de Robert Challe, voir Jean Mesnard, « L’identité de Robert Challe », Revue d’Histoire littéraire de la France, vol. 79, n° 6, 1979. 56 Robert Challe, Journal d’un voyage fait aux Indes orientales I, op. cit., p. 178. 57 Ibid., p. 179. 58 Ibid., p. 180. 59 « la forme du journal est revalorisée en tant qu’instrument gnoséologique », Friedrich Wolfzettel, Le discours du voyageur : pour une histoire littéraire du récit de voyage en France, du Moyen Age au XVIII e siècle, 1. éd, Paris, PUF, « Perspectives littéraires », 1996, p. 246. De l’usage des sensations dans les récits de voyage PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 29 faits et circonstances en ravalant ces derniers à un statut secondaire 60 ». L’espace de l’écriture apparaît alors comme le lieu où se déploie cette science du sensible générée par le spectacle phénoménal des vagues. Conclusion Ce parcours dans quelques récits de voyage du long XVII e siècle révèle que l’insuffisance des connaissances livresques pour rendre compte de réalités inconnues des voyageurs favorise un « retour aux choses mêmes », à l’origine de nombreuses descriptions polysensorielles témoignant de toute l’incorporation du voyageur dans le monde qu’il perçoit. La multiplication des marqueurs autoptiques relatifs à la vue, à l’ouïe, à l’odorat, au toucher et surtout au goût, accréditent l’authenticité des récits en même temps qu’ils témoignent de l’expérience des voyageurs et du dialogue qu’ils entretiennent avec le monde parcouru. Le genre viatique, dans lequel aucun sens n’est interdit, fait ainsi figure d’hapax dans le paysage littéraire de cette époque régie par la bienséance. De plus, cette perception sensorielle du monde est productrice d’une connaissance : la conscience apparaît comme un principe épistémologique participant à l’ordonnancement du monde. L’expérience viatique permet ce « retour aux choses mêmes » au cœur de la phénoménologie, l’appréhension de celles-ci libérée de préjugés. Il est néanmoins évident que certaines occurrences d’autopsie relèvent plus d’une « façon de parler 61 » que d’un réel indice d’expérience, et la nouveauté à laquelle sont exposés les voyageurs n’annule pas leur recours aux autorités livresques. Toutefois, cette perspective de lecture phénoménologique révèle la singularité de ces récits d’expérience viatique, et toute la complexité de la psyché des voyageurs, qui embrassent le monde pour faire corps avec lui. L’écriture du phénomène engage une écriture de la conscience, cette dernière étant intimement solidaire du monde qu’elle perçoit. Les voyageurs révèlent en effet l’épaisseur, la texture de leur intériorité, de leurs valeurs, de leurs repères et de leur imaginaire dans cette relation au monde, dans une forme de découverte réciproque, et proposent une véritable pensée du sensible. Le voyage et son écriture, en plus de participer à l’édification et à la transmission d’une connaissance des « choses mêmes », ont ainsi un rôle indéniable dans la construction des consciences. 60 Ibid. 61 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, op. cit., p. 98. Mathilde Mougin PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0002 30 Bibliographie Sources Aristote. Métaphysique, Paris, Flammarion, « GF », 2008. Bernier, François. Un libertin dans l’Inde moghole, Paris, Chandeigne, « Magellane », 2008. Cartier, Jacques. 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