eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 52/102

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0008
pfscl52102/pfscl52102.pdf0728
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Le passage du sensible à l’invisible : la fiction comme expérimentation de la démarche spirituelle chez Fénelon

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PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 Le passage du sensible à l’invisible : la fiction comme expérimentation de la démarche spirituelle chez Fénelon A NNE -L AURE D ARCEL IHRIM (UMR 5317) Que ce soit dans le livre IV des Aventures de Télémaque ou dans la fable VIII « Voyage dans l’île des plaisirs » de Fénelon, les deux personnages, Télémaque et le narrateur de la fable, sont confrontés aux « plaisirs des sens 1 » et à leurs effets sur le corps et sur l’âme. Dans le livre IV du Télémaque, Télémaque, dans la grotte de Calypso, poursuit le récit de ses aventures. Il se dirige vers l’île de Chypre, toujours seul, ayant été séparé de Mentor au livre II. Sur cette île, il découvre la violence des assauts des plaisirs mais aussi la faiblesse de son cœur. Dans la fable « Voyage dans l’île des plaisirs », le personnage principal fait l’expérience de multiples plaisirs, il découvre des vendeurs d’appétit, d’odeurs… Les personnages des deux récits font donc l’expérience sensible de ce monde. Le monde sensible désigne le monde tel qu’il est perçu par l’homme à travers ses sens. Mais il ne se limite pas à ce qui est vu, à ce qui est perçu. Il comprend une part invisible, qui n’est pas décelable par les sens. Selon Merleau-Ponty, l’invisible c’est : 1) ce qui n’est pas actuellement visible, mais pourrait l’être (aspects cachés ou inactuels de la chose, - choses cachées, situées “ailleurs” - “ici” et “ailleurs”) 2) ce qui, relatif au visible, ne saurait néanmoins être vu comme chose […] 2 . L’invisible renvoie donc à ce qui ne peut pas être perçu. 1 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », Fable VIII, Fables et opuscules pédagogiques, dans Œuvres, t. I, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983, p. 204. 2 Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible, Paris, Gallimard, « Tel », 1964, p. 310-311. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 118 La fable VIII et le livre IV du Télémaque, tout en racontant la confrontation des personnages au monde sensible, laissent entrevoir une réflexion sur la présence de l’invisible, ici Dieu. Fénelon propose une réflexion spirituelle et l’expérience du monde devient une étape indispensable dans le cheminement mystique. En faisant l’expérience d’eux-mêmes, Télémaque et le narrateur de la fable VIII découvrent les limites de l’être humain. Ils envisagent alors une autre voie, qui renvoie à une vérité qui les dépasse et qui se présente dans ce que Michel Henry appellera « l’auto-révélation originaire de la vie 3 » : Dieu. Michel Henry définit la phénoménologie comme ce qui revient à « se donner, se montrer, advenir dans la condition de phénomène, se dévoiler, se découvrir, apparaître, se manifester, se révéler 4 ». Ces termes correspondent aussi bien à la phénoménologie qu’au domaine de la théologie et plus précisément au mysticisme : Dieu se révèle à l’homme. Ainsi l’expérience révèlerait la vérité, plus précisément la présence de Dieu en chaque homme. Dans les deux passages étudiés, il est bien question de « se découvrir » au moyen d’expériences variées, par lesquelles les personnages éprouvent le monde sensible et sa capacité à apporter à l’homme une forme de plénitude. En cela, Télémaque, dans le livre IV, dans la souffrance qu’il ressent face à cette épreuve qui lui semble insurmontable, s’éprouve lui-même mais il ne trouve pas la force de surmonter les difficultés rencontrées. Il faut attendre le retour de Mentor pour que l’obscurité de son âme se dissipe. Ce retour a lieu en deux temps : Mentor apparaît une première fois sous la forme d’un songe l’exhortant à plus de fermeté et à fuir l’île de Chypre et une deuxième fois en personne, sa présence physique sauve Télémaque et lui apporte le soutien nécessaire pour affronter les illusions du monde. Ce retour à soi, par le passage par le monde sensible, est aussi un premier pas vers le « Soi 5 » originel, Dieu, phénomène qui se donne à voir à travers l’épreuve. Le narrateur de la fable « Voyage dans l’île des plaisirs » présente toutefois une lucidité plus avancée que Télémaque, étant capable par luimême de faire le choix de s’éloigner de ces plaisirs, tandis que Télémaque a besoin de Mentor pour affronter les dangers de Chypre. Télémaque va devoir poursuivre son voyage et donc surmonter d’autres épreuves pour développer cette lucidité. À travers la question du sensible, du rapport au monde sensible, c’est donc celle du rapport entre le visible et l’invisible qui se pose, question propre à la démarche mystique de Fénelon. L’épreuve du monde sensible devient l’unique moyen de se rapprocher de Dieu. Selon Fénelon, « c’est le sensible qui donne 3 Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 122. 4 Ibid., p. 37. 5 Ibid., p. 123. Le passage du sensible à l’invisible PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 119 le change, c’est un appât flatteur pour l’amour-propre. On ne craint point de manquer à Dieu tandis que le plaisir dure 6 ». Le sensible masque la présence de Dieu, se détacher des appâts du monde requiert une force qui amène les personnages à se détourner d’eux-mêmes et donc à se tourner vers Dieu. L’homme a alors accès au phénomène premier qui « se donne à tous sans se partager 7 », telle est la leçon que reçoit Télémaque. Par l’expérience vécue et éprouvée dans la chair et l’âme des deux personnages, c’est une leçon spirituelle qui leur est donnée et qui est transmise au lecteur. Ainsi l’approche phénoménologique de ces deux passages permet d’expliquer par l’intermédiaire de la fiction le cheminement du visible à l’invisible. Ce n’est pas tant la théorie que l’expérimentation de la démarche spirituelle qui permet de prendre conscience de cette part d’invisible présente en tout homme. L’expérience sensible du monde Selon Marc Richir, les sensations participent du « vivre incarné », présenté comme un « corps vécu 8 ». Il présente les sensations comme « la tendance du corps à s’évanouir dans les choses. […] C’est par rapport à cet excès [du sensible dans le sensible lui-même] que notre corps paraît à son tour, pour une part au moins de lui-même situé : […] 9 ». Le corps tend vers ce qui est extérieur à lui-même, le monde auquel il est confronté, par l’intermédiaire des sens. C’est en étant confronté à l’objet monde qu’il s’incarne et s’expérimente comme corps sensible. Dans les Aventures de Télémaque, livre IV, et dans la fable VIII, les personnages arrivent sur une île dans laquelle ils font l’expérience des plaisirs : « nous arrivâmes dans l’île de Chypre 10 », « nous aperçûmes de loin une île… 11 ». L’île est une « matrice spatiale, imaginaire et intellectuelle 12 », en tant que lieu clos sur lui-même et isolé du reste du monde, elle offre un espace propice à l’expérience, ici du monde sensible, mais cette expérience sera aussi 6 Fénelon, Lettres et opuscules spirituels, XXV, dans Œuvres, t. I, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983, p. 675. 7 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, dans Œuvres, t. II, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, p. 55. 8 Marc Richir, Le Corps, Essai sur l’intériorité, Paris, Hatier, « Optiques philosophie », 1993, p. 8. 9 Ibid., p. 10-11. 10 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 49. 11 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », p. 200. 12 Olivier Leplatre, « La carte et le livre », dans Le Clair-obscur du visible, Fénelon et l’image, dir. O. Leplatre, Lyon, Cahiers du GADGES, n° 14, 2016, p. 423. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 120 le temps de la révélation de l’être à lui-même et donc de Dieu. Dieu est présent au plus profond du cœur de l’homme. Michel de Certeau, en parlant de ce lieu où réside Dieu, décrit l’île comme « une figure narrative qui forme le cadre du récit (l’insularité de l’âme : un cercle, un château, une île, etc.) 13 ». L’île est alors à la fois un espace fictionnel, « cadre du récit », et la métaphore de cet espace intérieur, reculé, dans lequel l’homme va rechercher la présence de Dieu. Elle devient la représentation métaphorique de la démarche mystique, dans ce glissement d’un lieu renvoyant au monde sensible à un autre, intérieur et propre à chaque homme. Dans la fable VIII, Fénelon crée une sorte de cartographie des plaisirs et de ses effets sur l’être. Il superpose deux espaces : en proposant une géographie physique des plaisirs, l’espace géographique se mêle aux différentes parties du corps sollicitées par ces plaisirs. Il donne ainsi à voir, et donc à sentir, l’expérience sensorielle exprimée par la fiction, qui propose ici au lecteur une expérience sensible du monde. Ainsi le héros de la fable décrit sa première vision de l’« île de sucre » en géographe averti : « avec des montagnes de compotes, des rochers de sucre candi et de caramel, … 14 ». Le voyage d’une île à une autre devient celui d’une expérience sensorielle à une autre, et l’île, une métaphore du monde sensible dans lequel évolue l’homme. Le narrateur de la fable erre au gré de sa curiosité dans une sorte de déambulation au milieu des sens. La fable propose au lecteur une expérience sensorielle totale : le goût, la vue, l’odorat, l’ouïe, le toucher, jusqu’à satiété voire jusqu’au dégoût. Chaque découverte se clôt par une satiété déplaisante aux yeux du personnage car au fur et à mesure de ses explorations, il rencontre les limites des plaisirs, qui, en tant que plaisirs terrestres, ne sont pas absolus mais restent corporels. Fénelon analyse le corps comme « une étendue bornée » par opposition à « l’étendue sans restriction 15 » qu’est Dieu. En cela, les plaisirs ne peuvent permettre d’atteindre une sorte d’extase, étant donné qu’ils restent ancrés dans un rapport physique au monde. Si dans la fable VIII, Fénelon cartographie les plaisirs, en donnant une existence spatiale aux sens, dans Les Aventures de Télémaque, il cartographie le cœur. Fénelon s’intéresse moins, dans son roman, aux effets physiques qu’aux affres moraux de Télémaque. Chypre incarne le lieu des tentations : « On n’oubliait rien pour exciter toutes mes passions, pour me tendre des 13 Michel de Certeau, La Fable mystique 1, XVI e - XVII e siècle, Paris, Gallimard, « Tel », 1982, p.225. 14 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », p. 200-201. 15 Fénelon, La Nature de l’homme expliquée par les notions simples de l’être en général, dans Œuvres, t. II, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, p. 843. Le passage du sensible à l’invisible PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 121 pièges, et pour réveiller en moi le goût des plaisirs 16 ». Télémaque est confronté à un conflit intérieur qu’il ne parvient pas à surmonter. Il est lucide sur sa propre faiblesse et décrit son épuisement moral. Il se compare à un homme qui nage à contre-courant et qui s’épuise physiquement mais, à la différence de ce dernier, l’impact de sa résistance aux assauts des plaisirs est moral, non physique. Le vocabulaire de l’intériorité traduit la virulence de l’attaque, car elle a un objectif précis, son cœur : « mon cœur tombait en défaillance 17 », « une douce langueur s’emparait de moi. J’aimais déjà le poison flatteur qui se glissait de veine en veine, et qui pénétrait jusqu’à la moelle de mes os 18 ». La douceur est pernicieuse et s’insinue par des chemins intérieurs, veines, moelle, pour atteindre l’essence même de Télémaque, et de tout homme, son cœur. Télémaque ne peut détourner les yeux de la réalité du corps, celui du corps lascif, source de tentation : « D’abord j’eus horreur de tout ce que je voyais. Mais insensiblement je commençais à m’y accoutumer 19 ». Il arrive sur l’île de Chypre après avoir erré en mer. Mais, à la différence du personnage de la fable « Voyage dans l’île des plaisirs », il n’est pas maître de ses choix, il subit l’expérience. La déambulation devient une errance géographique et morale, le voyage se fait chemin de croix. Le livre IV du Télémaque et la fable VIII proposent ainsi deux façons d’appréhender le monde sensible : soit en l’expérimentant volontairement, soit en le subissant. Les deux récits se complètent donc, la place du plaisir et la façon de se confronter aux tentations du monde sensible sont sources d’une réflexion sur le rapport entre extériorité et intériorité, entre espace extérieur et espace intérieur. Fénelon présente, dans la fable VIII et dans le livre IV du Télémaque, une débauche de plaisirs qui a pour objectif de faire réfléchir son lecteur, ici le duc de Bourgogne, sur les conséquences physiques mais aussi morales de ces derniers. L’expérience des plaisirs immodérés conduit, comme le dit François-Xavier Cuche 20 , à la perte de Télémaque ; mais on peut ajouter aussi à une distance critique et éclairée du narrateur de la fable. Les expériences décrites sont loin des plaisirs modérés prônés dans le livre VII du Télémaque : Il vous faut des plaisirs qui vous délassent, et que vous goûtiez en vous possédant, mais non pas des plaisirs qui vous entraînent. Je vous souhaite 16 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 50. 17 Ibid., p. 51. 18 Id. 19 Ibid., p. 50. 20 François-Xavier Cuche, Télémaque, entre père et mer, Paris, Honoré Champion, « Unichamp », 2009, p. 124. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 122 des plaisirs doux et modérés, qui ne vous ôtent point la raison, et qui ne vous rendent jamais semblable à une bête en fureur 21 . La fable VIII insiste justement sur l’épuisement du corps face à la quête de satiété : « Le soir je fus lassé d’avoir passé toute la journée à table comme un cheval à un ratelier 22 », « La nuit, j’eus une indigestion pour avoir trop senti tant d’odeurs nourrissantes 23 ». Le prosaïsme de la comparaison animale renvoie l’homme à sa condition d’être de chair et l’empêche d’atteindre ce qui constituerait son essence, la part divine en lui. Elle l’ancre dans le corporel au détriment du spirituel. Le narrateur de la fable prend conscience de l’avilissement de l’homme qui découle des « plaisirs des sens 24 » : en rejetant les plaisirs qu’il estime désagréables, il reprend possession de lui-même, par lui-même, dans une distance critique salutaire : « de retour chez moi, je trouvai dans une vie sobre, dans un travail modéré, dans des mœurs pures, dans la pratique de la vertu, le bonheur et la santé que n’avaient pu me procurer la continuité de la bonne chère et la variété des plaisirs 25 ». La fable VIII, mais aussi Télémaque dans sa « folie 26 », démontre combien l’être se perd dans les sensations, perd son intégrité, se rabaisse à ne plus devenir que le sens lui-même : une bouche qui mange, une âme souffrant de sa propre faiblesse. Cette expérience des sens et du monde sensible n’a donc de valeur que dans ce retour sur soi ; en tant que tel, elle est indispensable à la connaissance de soi. L’expérience du monde doit conduire à l’expérience de soi : car notre chair n’est rien d’autre que cela qui, s’éprouvant, se souffrant, se subissant et se supportant soi-même et ainsi jouissant de soi selon des impressions toujours renaissantes, se trouve, pour cette raison, susceptible de sentir le corps qui lui est extérieur, de le toucher aussi bien d’être touché par lui 27 . Michel Henry rappelle ainsi la part réflexive de l’expérience, comme le montre l’emploi des formes pronominales, dans un mouvement de soi au monde puis du monde à soi. Télémaque par ses souffrances apprend et découvre qui il est, tout comme le narrateur de la fable : en découvrant le monde sensible, ils comprennent le sens du monde, de leur être. 21 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 104. 22 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », p. 202. 23 Id. 24 Ibid., p. 204. 25 Id. 26 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 51. 27 Michel Henry, Une philosophie de la chair, p. 8. Le passage du sensible à l’invisible PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 123 C’est pourquoi les deux personnages de ces histoires prononcent tous deux la même phrase : « alors je compris par l’expérience ce que j’avais souvent ouï dire à Mentor, que les hommes mous et abandonnés aux plaisirs manquent de courage dans les dangers 28 » ; « et je compris, par expérience, qu’il valait mieux se passer des choses superflues que d’être sans cesse dans de nouveaux désirs, sans pouvoir jamais s’arrêter à la jouissance tranquille d’aucun plaisir 29 ». L’expérience a permis à Télémaque de prendre conscience de la portée de l’enseignement de Mentor : « ce que j’avais souvent ouï dire à Mentor », elle a donné du sens à une parole passée. Mais cet apprentissage ne reste encore qu’une parole qui n’a pas marqué suffisamment profondément son esprit pour le garantir des autres difficultés. En effet, même si pendant la tempête Télémaque maintient le cap et fait preuve de fermeté, dès l’arrivée sur l’île de Chypre, les préceptes de Mentor sont oubliés, l’âme de Télémaque n’étant pas assez ferme. Mais dans la fable VIII, l’expérience est tournée vers l’avenir, vers les choix raisonnables du narrateur, celui d’une vie simple. Peutêtre est-ce en cela que le personnage de la fable et Télémaque se distinguent : l’un envisage l’avenir en toute conscience des écueils à éviter, l’autre commence seulement à comprendre la valeur de l’enseignement de Mentor, sa réflexion n’en est qu’à ses débuts. Dans les deux récits, Fénelon propose « une réponse éducative sûre, [pour lui], il est nécessaire de faire l’expérience du désir sous toutes ses formes, afin de le gérer, de l’éduquer, ou de l’éradiquer 30 ». Ce processus ne peut que s’inscrire dans le temps. La révélation de la présence invisible de Dieu Le visible renvoie à ce qui est perçu par les sens, à la façon dont l’homme se confronte au monde pour appréhender cette réalité extérieure à lui. Il fait ainsi l’expérience du monde mais aussi, par un effet de renversement, l’expérience de lui-même, comme le montrent Télémaque et le personnage de la fable VIII. L’invisible correspond en revanche à cette part non visible du visible. Il correspond à la partie non perceptible du monde. Dans une approche théologique, réfléchir à la présence de l’invisible revient alors à s’interroger sur la présence de Dieu. Selon Marc Richir, Dieu n’est pas à chercher au dehors dans le monde qui reste irréductiblement profane, tant qu’il n’est pas transfiguré par la croyance, mais au plus intime 28 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 48 29 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », p. 203. 30 Benedetta Papasogli, Le Sourire de Mentor, Paris, Honoré Champion, 2015, p. 175. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 124 du dedans, dans le retournement qui me fait me découvrir comme toujours déjà, et pour toujours, accueilli par Dieu 31 . Cette présence « intérieur[e] au fond du cœur, antérieur[e] à toute intelligibilité du monde 32 » pousse l’être à se détourner de l’expérience du monde sensible pour explorer le monde intime. Dieu est celui que l’on ne voit pas mais qui est là par le fait même qu’il est là avec le monde et avant le monde. Le livre IV du Télémaque et la fable VIII posent tous deux la question de l’apparaître de Dieu, de la révélation de la présence divine. Fénelon, à travers l’expérience vécue des personnages et leur recul critique, amène son lecteur à réfléchir à cette part invisible de l’être et surtout à son mode d’apparition. La question de voir Dieu est abordée par Fénelon dans son texte « Sur le bonheur des saints ». Selon lui, les yeux du corps ne peuvent jamais voir Dieu. […] L’œil demeurant un corps organisé et la sensation demeurant ce qu’elle est essentiellement, c’est-à-dire un ébranlement causé par un contact physique, que l’âme aperçoit, il s’ensuit que la substance divine qui est immatérielle ne peut jamais par elle-même faire une sensation dans mon œil 33 . La perception du monde par l’œil renvoie à une projection du moi vers le monde extérieur. Ainsi un corps perçoit un autre corps, mais le rapprochement en reste à « un contact physique », extérieur. L’immatérialité de la présence divine annonce l’échec d’une perception sensible de Dieu, la présence divine n’étant pas perceptible par l’œil mais par le cœur. La présence de Dieu ne découle donc pas du contact direct et sensible avec le monde extérieur à soi mais bien de ce retour à soi suite à la rencontre avec le monde sensible. Les deux fictions s’interrogent sur ce processus intérieur que Michel Henry, tout comme Fénelon, développe lui aussi avec la métaphore de l’œil : « l’Œil par lequel je vois Dieu et l’Œil par lequel Dieu me voit n’est qu’un seul et même Œil 34 ». Cette métaphore illustre le processus de l’« auto-révélation 35 » de la parole divine et le lien qui unit l’homme à Dieu. La vue n’est alors plus tournée vers le monde mais vers l’apparition de Dieu, révélation 31 Marc Richir, Le Corps, Essai sur l’intériorité, p. 58. 32 Benedetta Papasogli, « Fénelon et les “anthropologies” de Dieu », dans Le Clairobscur du visible, Fénelon et l’image, dir. O. Leplatre, Lyon, Cahiers du GADGES, n° 14, 2016, p. 64. 33 Fénelon, « Sur le bonheur des saints », Opuscules théologiques, dans Œuvres, t. II, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 889. 34 Michel Henry, « Parole et religion : la parole de Dieu », dans Phénoménologie et théologie, Paris, Criterion, « Idées », 1992, p. 141. 35 Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, p. 122. Le passage du sensible à l’invisible PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 125 intérieure de la présence divine comme substance première de notre être. L’impossibilité de voir Dieu n’empêche donc pas ce dernier de se révéler aux hommes, mais cela se fait par un processus qui lui est propre. Dans la deuxième partie du livre IV du Télémaque apparaît un nouveau personnage, Hasaël. Ce dernier a acheté Mentor, qui avait été fait esclave, et tous deux vont quitter Chypre. Télémaque le supplie de l’emmener avec eux. Hasaël accepte et décide d’être un père de substitution en attendant que Télémaque retrouve Ulysse. Il incarne une autre douceur : « me regardant avec un visage doux et humain 36 », qui annonce celle de Dieu et qui est bien éloignée de celle de Chypre. Son nom, lui-même, « signifie “Dieu a vu” en hébreu 37 ». Il acquiert une dimension symbolique : avec lui s’opère ainsi un renversement du monde extérieur vers le moi intérieur. De plus, au moment où Mentor annonce à Télémaque qu’il doit retrouver Hasaël, le jeune homme supplie Mentor de l’emmener avec lui : Je me jetterai à ses pieds, j’embrasserai ses genouils, je ne laisserai point aller qu’il ne m’ait accordé de vous suivre. Mon cher Mentor, je me ferai esclave avec vous, je lui offrirai de me donner à lui. […] Dans ce moment, Hasaël appela Mentor. Je me prosternai devant lui 38 . Télémaque emploie un vocabulaire propre à la pratique spirituelle : « je lui offrirai de me donner à lui », mais aussi de la reconnaissance du divin : « je me prosternai devant lui ». Même si Hasaël est présenté comme un homme, la valeur symbolique de son nom et l’attitude de Télémaque peuvent être analysées comme des signes révélant la présence de Dieu. La présence de Mentor, qui n’est autre que l’incarnation de Minerve, vient doubler cette présence divine souterraine que le récit fait émerger en lui donnant corps. Le récit par là même devient le vecteur de la diffusion de cette présence et le moyen que Fénelon utilise pour rendre sensible et donc visible cette présence invisible. Fénelon en appelle à la culture de son lecteur pour comprendre les indices égrenés par ses personnages et marquer l’esprit de son élève. Le récit centré sur Mentor et Télémaque montre que les indices peuvent être multiples, et comme Télémaque, il faut savoir suivre son cœur pour, sans en avoir pleinement conscience, reconnaître la grandeur cachée, voire masquée à l’homme, de Dieu. Au début du quatrième livre, lors de son arrivée sur l’île de Chypre, Télémaque est confronté à Cupidon, caractérisé par son « ris […] malin, 36 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 54. 37 Gérard Ferreyrolles, De Pascal à Bossuet, La littérature entre théologie et anthropologie, Paris, Honoré Champion, 2020, p. 663. 38 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 53. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 126 moqueur et cruel 39 » et à Vénus. L’arrivée de Vénus est présentée comme une rupture avec le sentiment de « paix » qu’il ressentait au départ de la Phénicie : « tout à coup je crus voir Vénus qui fendait les nues 40 ». L’emploi du verbe de perception, même modalisé « je crus voir », rattache Vénus au monde sensible. Vénus ne peut pas être assimilée à cette présence divine intérieure. La rencontre va jusqu’à un contact physique marqué : « me mit en souriant la main sur l’épaule 41 ». Selon Fénelon, « la sensation [demeure] ce qu’elle est essentiellement, c’est-à-dire un ébranlement causé par un contact physique 42 ». Télémaque prend conscience de la présence de Vénus par la vue et le toucher, la déesse se limite donc à une sensation. Elle est le contre-exemple de l’apparition du phénomène divin incarné par Minerve protégeant Télémaque du péché, de la tentation de la chair : « quand Minerve se montra soudainement pour me couvrir de son égide 43 ». Le verbe « se montra » marque l’apparition de la déesse Minerve et révèle l’action de la grâce divine touchant le cœur de Télémaque afin de le fortifier. Selon François-Xavier Cuche, « l’égide en est le symbole matériel, la parole - […] - en représente, sous un aspect extérieur, le mode d’intervention - en réalité intérieur 44 ». L’opposition se poursuit avec l’emploi d’un vocabulaire moral opposé à celui de Vénus : « n’avait point cette beauté molle… C’était au contraire une beauté simple, négligée, modeste. Tout était grave, vigoureux, noble, plein de force et de majesté 45 ». Fénelon, dans le livre IV, construit comme un diptyque, opposant deux modes d’apparition : l’un soumis au sens, l’autre protégeant le cœur. Les sens sont ainsi présentés, s’ils ne sont pas mis à distance par une force intérieure et agissante en l’homme, comme dangereux et effrayants pour reprendre les termes de Télémaque à la vue de Cupidon. Mais la rapidité de l’apparition de Minerve (« puis elle disparut ») fait de cette apparition le temps d’une révélation, même fugace, de la puissance agissante de Dieu, apportant la paix intérieure. Fénelon renforce la présence invisible de Dieu par un jeu de tensions entre les réalités terrestres, qui découlent du monde sensible, et les réalités spirituelles. Il construit un jeu d’oppositions avec la reprise, dans un contexte différent, d’un même lexique spirituel. Ainsi dans le quatrième livre du Télémaque, les paroles de Calypso annonçant celles de Vénus reprennent le 39 Ibid., p.47. 40 Id. 41 Id. 42 Fénelon, « Sur le bonheur des saints », p. 889. 43 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 47. 44 François-Xavier Cuche, Télémaque, entre père et mer, p. 250. 45 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 47. Le passage du sensible à l’invisible PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 127 lexique propre à la démarche mystique de Fénelon : « abandonnez-vous donc à la joie, goûtez la paix et tous les autres dons des dieux, dont vous allez être comblés 46 », et s’opposent au moment de paix suite aux retrouvailles avec Mentor : « je goûtais la consolation d’être auprès d’un homme qui m’aimait… fendent les ondes paisibles… un doux mouvement 47 ». De même les corps mous liés aux mauvais plaisirs s’opposent au corps sain incarné par Minerve. Le discours de Vénus, tout comme la parole de Calypso, peut se lire comme une réécriture déformée, et fallacieuse, de la parole de Dieu : à « je te plongerai dans un fleuve de délices », où Télémaque est soumis à l’action néfaste de Vénus, répondent les effets de la joie apportée par la reconnaissance de la présence divine : « plus on s’y plonge, plus elle est douce ; elle ravit l’âme sans la troubler 48 ». Dans le Télémaque, l’expérience du monde sensible conduit ainsi l’homme à connaître le monde intérieur, celui de Dieu. Le récit par un savant jeu de contrepoints construit la manifestation d’une présence divine en filigrane qui devient une réécriture positive d’une expérience douloureuse. Mentor incarne cette présence invisible par son absence dans un premier temps puis par sa présence qui ne devient nette qu’au fur et à mesure, dans une révélation progressive. Mentor absent, Télémaque l’appelle, comme il interpelle les dieux face aux maux de l’âme engendrés par la passion. Cette prière à l’absent revient à marquer « la présence de l’invisible. Elle est l’acte par lequel l’orant se tient en présence d’un être auquel il croit, mais qu’il ne voit pas, et se manifeste à lui. Si elle répond à une théophanie, elle est d’abord une anthropophanie, une manifestation de l’homme 49 ». Télémaque met son âme à nu, conscient de son imperfection, et exprime ainsi sa lutte intérieure contre l’aveuglement des passions. Dans la fable VIII, l’épisode utopique révèle lui aussi par un jeu de renversements la présence divine. C’est paradoxalement dans l’absence de référence au divin que se manifeste sa présence. La ville utopique décrite dans la deuxième partie de la fable est dans un premier temps l’image de l’ordre et de l’unité : « Toute la ville n’est qu’une seule maison », incarnant la perfection. Le narrateur décrit l’idée d’une plénitude tant matérielle que morale : « qui ne me laissa manquer de rien », « les habitants de cette ville étaient polis, doux, obligeants 50 ». Mais tout cela n’est qu’une illusion. Le renverse- 46 Ibid., p. 44. 47 Ibid., p. 54. 48 Ibid., p. 52. 49 Jean-Louis Chrétien, « La parole blessée - Phénoménologie de la prière », dans Phénoménologie et théologie, Paris, Criterion, « Idées », 1992, p. 44. 50 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », p. 203. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 128 ment des rôles entre les hommes et les femmes révèle l’incapacité des hommes à modérer leurs besoins, leurs désirs, leurs excès : En ce pays-là, les femmes gouvernent, […], les hommes […] travaillent à la broderie […] : mais les hommes servis par les souhaits sont devenus si lâches, si paresseux et si ignorants, que les femmes furent honteuses de se laisser gouverner par eux 51 . L’échec moral de l’homme dont la vie reste ancrée dans les biens et les besoins matériels révèle implicitement par son oubli la présence de Dieu. Selon Fénelon, au sujet des grands du monde, « toute leur vie est une expérience sensible et continuelle de leur égarement, mais rien ne les ramène 52 ». L’expérience utopique qui expose une forme de perfection matérielle par les plaisirs masque en réalité une vérité plus sombre. C’est dans ce renversement de la perfection matérielle en imperfection morale que découle la révélation de la place des vrais biens, de l’importance de la présence divine. Dans l’absence se révèle donc paradoxalement la présence de Dieu. Le récit peut ainsi être interprété comme une représentation métaphorique de la puissance agissante de la parole de Dieu, sa démonstration, et surtout le moyen, là encore, pour Fénelon de révéler la présence divine présente en tout homme. La fiction joue le même rôle que l’égide pour Télémaque, celui de rendre visible cette présence invisible en l’homme. Par l’expérience du sensible, l’enseignement du chemin de Dieu Fénelon enseigne les erreurs du monde, il les rend manifestes par les expériences proposées dans ces œuvres. Comment démontrer l’illusion du monde si ce n’est en la rendant palpable au moyen de la fiction qui se fait expérience pour son lecteur ? Le temps de la lecture, le lecteur suit à travers les personnages des expériences variées, qui le conduisent à réfléchir, par un retour sur lui-même, à son propre rapport au monde. Fénelon écrivait pour son élève le duc de Bourgogne. Selon François- Xavier Cuche, « à la connaissance abstraite, à la théorie, le précepteur du duc de Bourgogne préférait en toute chose l’expérience. […] L’expérience privilégiée, c’est la souffrance. On sait ce qu’on a souffert, on sait parce qu’on a souffert ». Il ajoute : « Mais surtout il ne se connaît pas lui-même, car l’expérience, […], de la souffrance […] éprouve en [l’homme] sa force et sa faiblesse, et, tant qu’il ne l’a pas éprouvée, il ne peut se connaître ni accéder 51 Ibid., p. 204. 52 Fénelon, Lettres et opuscules spirituels, XXXIX « Jésus-Christ est la lumière de tout homme qui vient en ce monde », p. 735. Le passage du sensible à l’invisible PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 129 à la sagesse 53 ». C’est ainsi que Télémaque et le narrateur de la fable font l’expérience de la faiblesse humaine. À travers ces deux personnages, le duc de Bourgogne peut être témoin de la faiblesse de l’homme et en tirer les conséquences. Mais cette expérience physique du monde a surtout un enjeu spirituel avec la révélation de la présence divine. Fénelon, dans ses œuvres, ne cesse d’avertir son lecteur des dangers de l’illusion du monde sensible, comme dans la lettre XXXIX : « on croit voir. On croit toucher. On croit jouir. Mais tout est faux, tout va disparaître au grand réveil de l’éternité, où la lumière de Jésus- Christ si longtemps méconnue viendra tout à coup frapper les yeux étonnés et éblouis 54 ». Nous retrouvons la même leçon dans le livre IV du Télémaque au sujet des hommes « [n’ayant jamais] vu cette lumière pure 55 » : il croit tout voir, et il ne voit rien. Il meurt n’ayant jamais rien vu ; tout au plus il aperçoit de sombres et fausses lueurs, de vaines ombres, des fantômes qui n’ont rien de réel. Ainsi sont tous les hommes entraînés par le plaisir des sens, et par le charme de l’imagination. Il n’y a point sur terre de véritables hommes, excepté ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent cette raison éternelle 56 . La répétition du verbe « croire » montre que les sens participent de l’illusion du monde et de l’ancrage physique de l’homme en ce monde au détriment de son élévation spirituelle. Avec le verbe « suivre », Fénelon présente à son lecteur le chemin qui permettra à tout homme de se détourner des écueils que représentent les sens. Cette réflexion théologique rappelle que derrière l’expérience sensible, il est question de l’expérience spirituelle, de la quête de Dieu. Ce n’est donc pas dans son rapport au monde sensible que l’homme se découvre et se révèle mais bien dans le monde intime qui appelle une intériorité supérieure, révélant ainsi la présence de Dieu en lui. Dans la lettre XXXIX des Lettres et opuscules spirituels, Fénelon dénonce l’illusion du monde : « Ô monde si fragile et si insensé […], tu n’es rien de vrai qui remplisse le cœur. […] Dans le moment où tu t’offres à nous avec un visage riant, tu nous coûtes mille douleurs. […] Heureux seulement celui qui voit ton néant à la lumière de Jésus-Christ 57 ». Dans les deux récits, Télémaque et le narrateur de la fable font le même constat d’une jouissance 53 François-Xavier Cuche, Télémaque, entre père et mer, p. 127. 54 Fénelon, Lettres et opuscules spirituels, XXXIX, p. 735. 55 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 55. 56 Id. Nous soulignons par l’emploi de l’italique. 57 Fénelon, Lettres et opuscules spirituels, Lettre XXXIX, p. 735-736. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 130 négative : « je jeûnai pour me délasser de la fatigue des plaisirs 58 » et d’une réalité illusoire faussée par les sens car elle détourne le regard de Dieu. Chacun des deux personnages, à sa manière, est face au vide laissé par les sens. Toute la fable est construite autour de l’idée de remplir les douze estomacs, de satisfaire tous ses souhaits… Mais tout ce plein ne laisse place paradoxalement qu’à un sentiment de vide marqué par la négation voire la saturation de la négation : « sans pouvoir jamais s’arrêter à la jouissance tranquille d’aucun plaisir 59 ». La seule solution est l’éloignement. À plusieurs reprises, Mentor pousse Télémaque à fuir : « Fuyez cette cruelle terre, cette île empestée… […] La vertu la plus courageuse y doit trembler, et ne peut se sauver qu’en fuyant 60 ». « La fuite du monde 61 » devient une nécessité pour trouver le chemin de Dieu. Dans la fable, les mêmes termes sont employés : « Je m’éloignai donc de ces contrées en apparence si délicieuses ; et, de retour chez moi, je trouvai une vie sobre 62 ». La fin de la fable peut se relire comme une métaphore du cheminement spirituel pour retrouver la lumière divine : il ne faut pas chercher […] au-dehors de soi. Chacun la trouve en soi-même. Elle est la même pour tous. Elle découvre également toute chose. Elle se montre à la fois à tous les hommes dans les coins de l’univers. Elle met audedans de nous ce qui est dans la distance la plus éloignée 63 . Le vocabulaire employé rappelle celui de la révélation en phénoménologie évoqué par Michel Henry : « se donner, se montrer, advenir dans la condition de phénomène, se dévoiler, se découvrir, apparaître, se manifester, se révéler 64 ». La lumière apparaît comme un phénomène révélant la présence divine en l’homme. Mais elle marque aussi le chemin que l’homme doit parcourir pour l’atteindre en commençant par revenir à une vie simple, dans une démarche personnelle afin de pouvoir ensuite laisser la volonté divine agir, tout comme Télémaque courant vers Mentor : « je courais vers lui, tout transporté, jusqu’à perdre la respiration. Il m’attendait tranquillement sans faire un pas vers moi 65 ». 58 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », p. 202. 59 Ibid., p. 203. 60 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 48. 61 Fénelon, Fragments spirituels, XLIX, dans Œuvres, t. I, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983, p. 808. 62 Fénelon, « Voyage dans l’île des plaisirs », p. 204. 63 Fénelon, Preuves intellectuelles et idée de l’infini, IV, dans Œuvres, t. II, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, p. 641-642. Nous soulignons par l’emploi de l’italique. 64 Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, p. 37. 65 Fénelon, Les Aventures de Télémaque, p. 52. Le passage du sensible à l’invisible PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 131 Seule la lumière divine éclairant l’intériorité de l’être peut ainsi extraire l’homme du monde sensible en le recentrant sur lui et donc sur Dieu. La lumière, comme élément suprasensible, guide Télémaque et apaise son âme : « Il dit, et aussitôt je sentis comme un nuage épais qui se dissipait sur mes yeux, et qui me laissait voir la pure lumière. Une joie douce et pleine d’un ferme courage renaissant dans mon cœur 66 ». Elle exprime le pouvoir de la grâce et sa force. Elle est définie comme cette première puissance qui a formé le ciel et la terre ; […] cette lumière simple, infinie et immuable, qui se donne à tous sans se partager ; […] cette vérité souveraine et universelle qui éclaire tous les esprits, comme le soleil éclaire tous les corps 67 . Elle devient la métaphore sensible de la présence de Dieu et exprime l’action de la grâce dans le cœur de l’homme. « Il ne faut pas [la] chercher au-dehors de soi. Chacun la trouve en soi-même. Elle est la même pour tous 68 ». Le livre IV du Télémaque et la fable VIII proposent donc tous deux une réflexion sur le rapport de l’homme au monde sensible. Les personnages font part au lecteur de leurs difficultés : le monde offre de multiples sources de jouissances, mais derrière ce plein, se cache une analyse des insuffisances morales qui en découlent, un vide intérieur. Le rapport entre le monde sensible comme perception extérieure à soi et le monde intérieur repose dans les deux fictions sur un effet de miroir et de renversement. Mais ces expériences multiples, sources de danger, de lassitude et d’illusions, même si elles sont rejetées par les personnages, sont indispensables : c’est parce qu’elles ont été vécues que Télémaque et le narrateur de la fable ont pu acquérir une force d’âme les amenant à les condamner, à les mettre à distance. L’expérience du monde sensible permet de se détourner de l’illusion de bien-être et de joie qu’elle peut offrir pour retrouver la présence intérieure et cachée de Dieu. Elle se fait ainsi révélation. Les deux récits ne cessent de mettre en scène, sous différentes formes, la présence divine et l’importance de son action sur l’âme de l’homme. Le livre IV des Aventures de Télémaque, toutefois, ne constitue qu’une étape dans le cheminement de Télémaque. Aux multiples perceptions du monde extérieur, à la fragmentation du monde selon les sens et les perceptions que l’on peut en avoir, répond l’unité 66 Id. 67 Ibid., p.55. 68 Fénelon, Démonstration de l’existence de Dieu, « II. Preuves intellectuelles et idée de l’infini », IV, dans Œuvres, t. II, éd. J. Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, p. 641. Anne-Laure Darcel PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0008 132 incarnée par Dieu. La fiction rend sensible à son lecteur ces expériences. Ce dernier peut, dans le prolongement de sa lecture, méditer sur ce rapport entre le monde sensible et les illusions qui y règnent. La lecture devient une expérience dans laquelle il se trouve emporter le temps d’un récit. En suivant les pensées et les souffrances des personnages, mais aussi leur joie et l’origine de cette dernière, le lecteur prend conscience de la présence divine en chaque être, le récit servant à son tour à révéler, à rendre visible cette part invisible en tout homme. Bibliographie Sources Fénelon. Œuvres, t. I, éd. Jacques Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983. Fénelon. Œuvres, t. II, éd. Jacques Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997. Études Certeau, Michel de. La Fable mystique 1, XVI e - XVII e siècle, Paris, Gallimard, « Tel », 1982. Chrétien, Jean-Louis. « La parole blessée - Phénoménologie de la prière », dans Phénoménologie et théologie, Paris, Criterion, « Idées », 1992. Cuche, François-Xavier. Télémaque, entre père et mer, Paris, Honoré Champion, « Unichamp », 2009. Ferreyrolles, Gérard. De Pascal à Bossuet, La littérature entre théologie et anthropologie, Paris, Honoré Champion, 2020. 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