eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature 52/102

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0010
pfscl52102/pfscl52102.pdf0728
2025
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Images de nudité dans les oeuvres théâtrales de Benserade

0728
2025
Bernard J. Bourque
pfscl521020151
PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade B ERNARD J. B OURQUE U NIVERSITY OF N EW E NGLAND , A USTRALIA Les thèmes du transvestisme, de l’homosexualité et de la transsexualité figurent dans quatre des six pièces d’Isaac de Benserade 1 . Dans La mort d’Achille, et la dispute de ses armes (1636), nous trouvons une référence au fait que le héros avait autrefois été déguisé en vêtements de femme pour échapper à un oracle. Dans Gustaphe ou l’heureuse ambition (1637), la princesse Célinte paraît sur scène habillée en homme, et elle continue à être travestie pendant une grande partie de la pièce. Le transvestisme fait partie intégrante d’Iphis et Iante (1637), où Iphis a été déguisée en garçon depuis sa naissance par sa mère. La jeune héroïne, âgée alors de vingt ans, fait semblant d’être un homme tout au long de la comédie jusqu’à sa métamorphose miraculeuse. Dans La Pucelle d’Orléans (1642), Jeanne d’Arc est habillée en homme. Bien que le transvestisme ait un but pratique dans chaque pièce, il y a toujours un élément érotique qui lui est nécessairement associé. Un érotisme plus explicite se retrouve dans le traitement du thème de l’homosexualité féminine dans Iphis et Iante. À l’encontre d’Ovide, qui révèle la métamorphose en homme d’Iphis avant le mariage du jeune couple, Benserade présente l’événement miraculeux après la nuit de noces. Dans Gustaphe ou l’heureuse ambition, l’homosexualité féminine est seulement évoquée grâce au déguisement en homme de la princesse Célinte. Les charmes de ce personnage travesti attirent l’attention d’autres femmes, créant potentiellement dans l’esprit du spectateur ou du lecteur des images légèrement érotiques. La transsexualité soudaine d’Iphis est l’événement qui permet à Iphis et Iante d’avoir une fin heureuse, 1 Ces thèmes sont traités en termes généraux dans la section intitulée Observations de mon édition critique du théâtre complet de ce dramaturge. Voir Isaac de Benserade. Théâtre complet, éd. Bernard J. Bourque, Tübingen, Narr Francke Attempto Verlag, « Biblio 17, 231 », 2024, p. 28-33. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 152 les espoirs et les désirs de tous les personnages étant exaucés, en particulier ceux du jeune couple. L’élément fondamental de la nature érotique des thèmes ci-dessus est, bien sûr, celui de la nudité. Les images de nudité sont fréquentes dans les six pièces de Benserade. Le présent article vise à démontrer comment le dramaturge réussit à créer ces images sans choquer son public. I. Les euphémismes Le choix des thèmes de Benserade révèle un dramaturge qui aime l’érotisme, évoquant la nudité de nombreuses fois dans ses œuvres. Toutefois, l’auteur fait attention à ne pas enfreindre les règles des mœurs. L’une des façons dont Benserade y parvient est l’utilisation d’euphémismes. Le Dictionnaire de l’Académie française nous donne la définition suivante du terme : Euphémisme : Figure de pensée et de style par laquelle on atténue l’expression de faits ou d’idées considérés comme désagréables, tristes, effrayants ou choquants 2 . Avant son mariage homosexuel avec Iante, Iphis se plaint que n’étant pas un homme, elle ne pourra pas éprouver de gratification sexuelle avec sa future épouse : Dire que je vous aime en l’état où je suis, Et baiser ce beau sein, c’est tout ce que je puis ; Ô Dieux ! permettrez-vous, pour accroître ma peine, Que je meure de soif auprès d’une fontaine ? Verrai-je devant moi des mets si délicats, Et s’ils me sont servis, n’en goûterai-je pas 3 ? Des euphémismes liés à la boisson et à la nourriture permettent à Benserade de créer des images de nudité sans qu’elles soient explicites. Une métaphore culinaire avait également été utilisée par Lidge, le père d’Iphis, dans la première scène de la pièce lors de la planification du mariage. Parlant à sa fille (qu’il croit être son fils), il affirme : Je vous irai trouver sur le soir chez son Père, Où nous achèverons le reste de l’affaire, Afin qu’un chaste hymen vous donne cette nuit Le moyen de goûter les douceurs de son fruit 4 . 2 Dictionnaire de l’Académie française, 9 e édition, 4 volumes, Paris, Fayard, 1992-2024, t. II. 3 Isaac de Benserade, Iphis et Iante, Paris, Sommaville, 1637, IV, 1. 4 Ibid., I, 1. Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 153 Au moment de sa métamorphose en homme, Iphis parle d’une « mâle vigueur 5 » qui caractérise désormais son être. Le personnage parle de ses membres qui sont maintenant plus forts, de son corps qui devient robuste, de ses pas qui sont plus grands que d’habitude, de son sein qui est devenu tout plat et de sa peau et sa voix qui ont perdu leur délicatesse 6 . Le personnage se tient nu sous forme masculine dans nos esprits, les mots « mâle vigueur » communiquant qu’Iphis a soudainement des organes sexuels masculins. La nudité est aussi évoquée lorsque Iphis, après sa métamorphose, désire la fin de la lumière du jour afin qu’il puisse profiter du plaisir sexuel avec Iante : Nous devons souhaiter la fin de la lumière, Et la seconde nuit doit être la première 7 . Il poursuit en déclarant que la preuve de sa nouvelle masculinité sera démontrée lorsqu’un bébé arrivera dans neuf mois : Au reste, si l’excès de ma félicité Laisse dans vos esprits de l’incrédulité, Si vous ne jugez pas mes discours véritables, Je vous en ferai voir des effets plus palpables, Et ma chère moitié d’une bonne façon Prouvera dans neuf mois qu’Iphis est un garçon 8 . L’utilisation d’euphémismes pour évoquer des images de nudité se retrouve également dans Gustaphe ou l’heureuse ambition. L’arrivée de Célinte déguisée en homme crée une excitation sexuelle pour Oriane, la fille cadette du roi. Celle-ci décrit le nouveau venu en termes très suggestifs, l’appelant « la merveille des hommes » : Parlons de l’étranger la merveille des hommes, De cet objet charmant, les délices des yeux, Qui d’un simple discours persuaderait mieux Que celui dont la voix déracina des arbres, Ravit l’âme aux humains, et la mit dans les marbres, Mieux fait que ce berger, qui dans un long sommeil Reçut mille baisers de la sœur du Soleil 9 . Oriane affirme qu’elle admire « les attraits » du jeune homme, ce qui incite sa fille d’honneur à déclarer : « C’est trop bien s’expliquer 10 . » 5 Ibid., IV, 6. 6 Ibid. 7 Ibid. 8 Ibid. 9 Benserade, Gustaphe ou l’heureuse ambition, Paris, Sommaville, 1637, V, 1. 10 Ibid. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 154 Enfin, dans Méléagre (1641), Atalante fait allusion à la nudité en parlant de son âme. Après avoir épousé le héros, elle déclare : Maintenant que le Ciel autorise ma flamme, Que je puis sans rougir manifester mon âme, Et vous en découvrir la glorieuse ardeur Sans que je fasse injure à l’honnête pudeur 11 . Ici, la manifestation de l’âme peut être interprétée comme un euphémisme pour la révélation du corps nu de l’héroïne. II. L’utilisation de l’adjectif « nu(e) » Encor qu’a-t-elle dit, lorsqu’elle a reconnu, Qu’un garçon comme vous est fille étant tout nu 12 ? L’utilisation de « tout nu » crée une image directe de la nudité du corps. Iphis répond à sa mère en fournissant des détails concernant la nuit de noces. Elle parle des nombreux baisers qu’elle a donnés sur le sein et sur la bouche d’Iante : Hélas, qu’eût-elle dit ! elle était occupée À se plaindre tout bas d’avoir été trompée, Et son cœur me disait par de secrets soupirs Qu’il ne rencontrait pas le but de ses désirs. Je lui baise le sein, je pâme sur sa bouche, Mais elle s’en émût aussi peu qu’une souche, Et reçoit de ma part comme d’un importun Mille de mes baisers, sans m’en rendre pas un 13 . Comme Benserade limite sa description à celle des baisers, les images qui sont créées ne choquent pas la sensibilité de son public. Il est important de noter que les baisers sont très fréquents dans le théâtre préclassique. Il s’agit non seulement des baisers qui sont des gestes de politesse, mais aussi de ceux qui sont de nature sensuelle 14 . Il convient également de souligner que le mot « sein » est employé fréquemment dans les pièces de la première moitié du siècle, comme l’affirme Jacques Scherer : 11 Benserade, Méléagre, Paris, Sommaville, 1641, V, 1. 12 Iphis et Iante, V, 4. 13 Ibid. 14 Voir Jacques Scherer, La dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, 1950 ; réimpr. 1964, p. 403. Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 155 Il faut ici se souvenir que le mot « sein » est souvent au XVII e siècle employé dans un sens noble et vague ; mais il semble parfois que son sens soit plus précis. En tout cas, au théâtre comme dans le roman de la première moitié du siècle, il est assez fréquemment question de l’embrasser ou de le caresser. La douceur, la dureté ou le durcissement du « sein » sont notés avec une complaisance évocatrice par un Rotrou, un Mareschal, un Scarron 15 . L’utilisation de « tout nu » (dans ce cas « toute nue ») se retrouve également dans La Pucelle d’Orléans. Le comte de Warwick, qui courtise désespérément Jeanne d’Arc, utilise le terme dans le contexte de son âme : Au reste mon amour vous est assez connue, Vous avez vu cent fois mon âme toute nue 16 . L’image de nudité qui est créée est immédiatement transférée de l’âme au corps dans l’esprit du spectateur, l’expression « toute nue » conduisant naturellement à des pensées érotiques. Néanmoins, en parlant de l’âme plutôt que du corps, Benserade ajoute cet élément d’érotisme à la scène sans choquer son public. Le dramaturge veille à ce que ce soit l’imagination du spectateur qui soit responsable de ces éléments impurs. Le mot « nue » dans le contexte d’une femme se retrouve dans la tragicomédie Gustaphe ou l’heureuse ambition. Ayant été choisi par Amasie pour être son mari, Gustaphe n’hésite pas à exprimer son attirance sexuelle pour elle : Le faste du dehors n’arrête point ma vue, Plus haut que votre trône elle s’est étendue, À travers cette pompe et de gloire, et d’honneur Je vous contemple nue, et c’est là mon bonheur 17 . Cet élément érotique est cependant atténué, car Gustaphe accentue immédiatement le cœur généreux d’Amasie plutôt que ses attributs physiques : Il est vrai je possède une fortune insigne, Et des prospérités dont je me sens indigne, Mais je possède aussi votre cœur généreux, Cette possession me rend bien plus heureux 18 . L’adjectif « nu » se retrouve également dans La Cléopâtre (1636). À la deuxième scène de la tragédie, Antoine déplore la perte de sa dignité et de son pouvoir en raison de sa défaite aux mains d’Octave, adressant les mots suivants à Cléopâtre : 15 Ibid., p. 405. 16 Benserade, La Pucelle d’Orléans, Paris, Sommaville et Courbé, 1642, I, 4. 17 Gustaphe ou l’heureuse ambition, III, 3. 18 Ibid. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 156 Je ne me trouve plus digne de vous servir, Je n’ai plus rien en moi qui vous puisse ravir, Nu, délaissé, trahi, n’ayant plus rien d’illustre, Et mon peu de mérite ayant perdu son lustre 19 . Bien que « nu » soit utilisé métaphoriquement pour décrire la perte de prestige d’Antoine, l’adjectif est toujours chargé d’érotisme, car le discours est prononcé à la reine d’Égypte, sa maîtresse. Le mot est utilisé une seconde fois dans la tragédie, cette fois par Cléopâtre elle-même. Dans le dernier acte de la pièce, la reine convainc faussement l’affranchi d’Octave qu’elle accepte maintenant d’être la prisonnière du triumvir romain. Elle parle de son destin qui lui avait donné les moyens de faire face à sa détresse : Le Ciel qui fit mon cœur propre à lui résister Pour avoir plus d’honneur à me persécuter, De crainte que sa gloire en fut moins estimée, Ne m’attaquerais pas s’il ne m’avait armée. Comme un ennemi prête en son ardent courroux À son ennemi nu de quoi parer ses coups 20 . Dans ce cas, le mot « nu » signifie sans armes. Cependant, étant donné que la reine d’Égypte parle d’elle-même, l’image d’une Cléopâtre nue est évoquée. Benserade utilise l’adjectif « nu » quatre fois dans sa tragédie La mort d’Achille, et la dispute de ses armes. Après la mort d’Hector aux mains d’Achille, le roi troyen, Priam, arrive au camp ennemi pour récupérer le corps de son fils. Briséide, la captive d’Achille, exhorte son maître à traiter le roi avec respect : Priam est toujours Roi, bien qu’il soit malheureux, Vous le devez traiter comme on traite un Monarque, Bien qu’un Roi soit tout nu, jamais il n’est sans marque 21 . Comme nous l’avons vu dans Iphis et Iante, l’utilisation de l’expression « tout nu » évoque l’image directe d’un corps sans vêtements. Cependant, cet élément érotique est léger compte tenu du contexte dans lequel l’expression est utilisée. Les mêmes mots, « tout nu », se retrouvent plus loin dans la pièce. Dans le dernier acte, le héros Ajax rivalise verbalement avec Ulysse pour déterminer qui mérite d’être le récipiendaire des armes du défunt Achille. Il soutient que son concurrent manque de courage : Comme autrefois charmé de sa natale terre Une feinte fureur l’exempta de la guerre, 19 Benserade, La Cléopâtre, Paris, Sommaville, 1636, I, 2. 20 Ibid., V, 1. 21 Benserade, La mort d’Achille, et la dispute de ses armes, Paris, Sommaville, 1636, I, 2. Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 157 Quand son esprit touché d’une ordinaire peur Fuyait ce qu’il recherche avecque tant d’ardeur : Il sera préférable à tant d’autres personnes, Et qui n’en voulut point en aura de si bonnes ? Le mérite éclatant ne sera point connu ? Il fuira tout armé, je combattrai tout nu 22 ? Dans ce cas, Ajax fait référence non seulement à un manque d’armes, mais aussi à une absence totale de vêtements. Cet élément érotique est une fois de plus dans les limites de la décence étant donné que Benserade utilise l’expression « tout nu » dans le contexte de la guerre. Le héros Ajax utilise le mot « nu » une autre fois dans la pièce, mais dans ce cas, il s’agit d’épées hors de leurs fourreaux : Mais contre les Troyens nos troupes sont aux champs, Déjà l’on voit à nu mille glaives tranchants 23 . La quatrième utilisation du mot « nu » se trouve à la scène finale de la pièce. Déplorant le suicide d’Ajax, Ulysse ne peut savourer sa victoire dans la dispute des armes d’Achille : Je goûte peu l’honneur de ce prix obtenu, Plût aux Dieux qu’il fut vif, et que je fusse nu Mais puisque c’est un mal qui n’a point de remède ; Dissimulons au moins le deuil qui nous possède 24 . Ici « nu » est utilisé dans le sens de ne pas avoir le prix, mais il y a aussi l’autre sens d’être non vêtu. Une fois de plus, Benserade ajoute un élément érotique à sa tragédie en utilisant l’adjectif à la fois au sens figuré et au sens littéral. III. Le non-dit Chez Benserade, la nudité est parfois implicite ou informulée. C’est particulièrement vrai dans les scènes où les personnages portent les vêtements de l’autre sexe. La pensée d’un homme travesti a tendance à évoquer des images de parties du corps masculines, tandis que la pensée d’une femme travestie a tendance à évoquer des images de parties du corps féminines. Cela est dû au fait que, d’un point de vue stéréotypé, la tenue vestimentaire de ces personnages n’est pas compatible avec leur corps, ce qui crée un élément légèrement érotique dans la pièce. Comme l’affirme Jacques Scherer, les 22 Ibid., V, 1. 23 Ibid., III, 1. 24 Ibid., V, 2. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 158 travestissements ne sont pas rares dans les pièces de la première moitié du dix-septième siècle : Pour commencer par ce qui nous paraît le moins suggestif, on aime à voir des femmes déguisées en hommes et, plus rarement, des hommes déguisés en femmes. Le public devait prendre à ces travestissements un vif plaisir, car ils sont extrêmement fréquents. Une femme déguisée en homme peut avoir mille aventures, y compris d’être courtisée, aimée ou serrée de fort près par une autre femme […] 25 . Le thème du travestissement se retrouve dans quatre pièces de Benserade. L’image d’un Achille nu ou presque nu est créée lorsque nous apprenons que le héros avait autrefois porté des vêtements féminins afin d’échapper au sort d’un oracle : Parlons-en toutefois. Quand l’esprit de Thétis, Eut lu dans les secrets du destin de son fils, Par le conseil rusé d’une crainte subtile Sous l’habit d’une femme elle déguise Achille, Et cette invention la tire du souci 26 . L’idée du héros habillé en fille évoque l’image de son corps couvert d’une manière qui, en réalité, accentue ses caractéristiques masculines dans l’esprit du public. Dans Gustaphe ou l’heureuse ambition, la princesse Célinte est travestie pendant plusieurs scènes. Comme nous l’avons déjà noté, la beauté physique de ce personnage déguisé évoque des images érotiques, toutes impliquant de la nudité féminine. Célinte elle-même attire l’attention sur son corps lorsqu’elle révèle son vrai sexe à la princesse Amasie : Voyez en regardant une fille amoureuse Dans sa fidélité la vertu malheureuse. Je la suis, par ce sein dont l’amour est vainqueur Qui fut jadis aimable, et qui couvrit un cœur 27 . Dans Iphis et Iante, Iphis est déguisée en garçon tout au long de la pièce jusqu’à sa métamorphose miraculeuse à la fin. Sa simple présence sur scène suffit à évoquer des pensées sur le corps féminin, car toute la prémisse de la pièce est basée sur la dissimulation du sexe du personnage. L’héroïne de La Pucelle d’Orléans est également vêtue d’habits d’homme tout au long de la tragédie. Ses juges se concentrent sur le travestissement du personnage comme preuve de son crime : 25 La dramaturgie classique en France, p. 400. 26 La mort d’Achille, et la dispute de ses armes, V, 1. 27 Gustaphe ou l’heureuse ambition, V, 3. Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 159 Faut-il pour la convaincre user de tant d’efforts ? Son crime éclate assez dessus son propre corps, Ces restes d’un habit dont son sexe elle offense, Et qu’elle garde encor contre notre défense, Sont de justes témoins qui parlent devant nous 28 . Dans chacune des quatre pièces discutées ci-dessus, la nudité est implicite, car le public est amené à imaginer le personnage nu en raison du travestissement. En raison de l’incongruité entre le vrai sexe du personnage et les vêtements qu’il porte, l’esprit du spectateur est automatiquement attiré par la nudité de ce personnage. Comme ces images de nudité sont le produit de l’imagination, le dramaturge réussit à émouvoir la sensualité du public sans paraître trop osé. IV. L’amour et le mariage Un thème important que l’on retrouve dans les œuvres dramatiques de Benserade est celui de l’amour . Le thème du mariage y est étroitement associé. Comme dans la société du dix-septième siècle, les règles au théâtre sont strictes concernant le comportement des femmes dans les relations sentimentales. L’abbé d’Aubignac affirme dans sa Pratique du théâtre : Il ne faut jamais qu’une femme fasse entendre de sa propre bouche à un homme qu’elle a de l’amour pour lui, et moins encore qu’elle ne se sent pas assez forte pour résister à sa passion : car c’est donner sujet au plus discret amant de prendre avantage de cette disposition, et de tenter tout ce qu’elle doit craindre 30 . L’aveu de l’amour d’une héroïne pour un homme est donc difficile. Comme l’affirme Jacques Scherer, « cet aveu exige un effort, parce qu’il suppose en réalité une attitude masculine 31 ». Lorsque ce comportement est observé sur scène, un élément d’érotisme est introduit dans la pièce. Dans Gustaphe ou l’heureuse ambition, la princesse Amasie doit choisir son mari, selon la coutume du royaume. En évaluant tous les hommes qui se sont 28 La Pucelle d’Orléans, IV, 1. 29 Comme l’affirme Georges Forestier : « Dans le théâtre classique, qu’il soit comique ou tragique, l’amour est essentiel comme ressort dramaturgique » (entretien du 9 février 2019, La Croix, en ligne : https: / / www.la-croix.com/ Culture/ Theatre/ theatre-classique-lamour-ressortdramaturgique-essentiel-2019-02-09-1201001358). 30 François Hédelin, abbé d’Aubignac, La pratique du théâtre, éd. Hélène Baby, Paris, Champion, 2001 ; réimpr. 2011, p. 455. 31 La dramaturgie classique en France, p. 397. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 160 rassemblés à la cour du roi en tant que candidats, elle fait son choix en fonction de leurs attributs physiques. Quand elle aperçoit Gustaphe, elle ressent une attirance sexuelle immédiate : Dieux! quel nouveau rayon brille dans ce nuage, Qui comme un trait de feu pénètre dans mon cœur Ha, l’amour le commande, adorons ce vainqueur, En quelque rang qu’il soit je veux qu’il me possède, Ô superbe dédain, je vous perds, et je cède 32 . Le verbe « posséder » évoque des images de nudité et de rapports sexuels. Puisqu’Amasie est obligée de faire un choix de mari, étant la fille aînée du roi, et que le résultat immédiat de ce choix sera le mariage, son langage évocateur fait appel à la sensualité des spectateurs sans être trop hardi. Dans La Cléopâtre, la reine d’Égypte parle également d’être possédée par un homme. À propos d’Octave qui fut victorieux sur elle et d’Antoine, Cléopâtre affirme : Et puis en quelque sorte ici tout m’est rendu, Je trouve dans César le bien que j’ai perdu, Et quoi que de mon sceptre un tel vainqueur dispose, Je souffre les effets d’une si digne cause, Je ne murmure plus, mon esprit se résout, Aussi bien suis-je à lui, puisqu’il doit gagner tout 33 . Nous apprenons plus tard que cette déclaration de Cléopâtre n’était qu’un stratagème pour se donner l’occasion de se suicider. N’ayant pas réussi à charmer ou à séduire Octave, comme elle l’avait fait avec Jules César et Antoine, elle décide que son seul recours est la mort. Parlant d’Octave, la reine déclare : Ce cruel ne m’a pas seulement regardée, Dieux de quelles fureurs me sens-je possédée ! Je vois bien qu’il faut faire avecque le trépas, Ce que je n’ai pu faire avec tous mes appas 34 . En ce qui concerne Cléopâtre, la question du mariage n’a pas d’importance. Elle n’avait jamais été officiellement mariée ni à Jules César ni à Antoine. Benserade utilise les relations non conjugales de la reine comme un moyen d’émouvoir la sensualité de son public. Comme l’histoire de Cléopâtre était bien connue dans la France du XVIIe siècle, cet élément érotique n’aurait pas été considéré comme étant trop risqué. 32 Gustaphe ou l’heureuse ambition, II, 4. 33 La Cléopâtre, V, 1. 34 Ibid., IV, 7. Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 161 Le thème de la séduction se retrouve également dans La mort d’Achille, et la dispute de ses armes. La princesse Polyxène utilise ses charmes physiques pour persuader Achille de rendre le corps de son frère, Hector, à la famille. Achille est immédiatement séduit par la jeune femme, exauce son vœu et demande au roi Priam la main de sa fille en mariage. Polyxène fait l’aveu de son amour pour Achille. Cependant, comme dans le cas de Cléopâtre, le comportement séduisant de Polyxène était une ruse pour profiter de son ennemi. Hécube, la mère de Polyxène, et qui participe également au complot contre Achille, encourage sa fille dans ce jeu politique de séduction : Caressez-le pourtant, faites-en de l’estime, Si ce n’est par amour, que ce soit par maxime, Songeons au bien présent, le mal soit oublié, Il nous perd ennemi, qu’il nous serve allié, Que son affection répare notre perte, Et qu’il ferme la plaie après l’avoir ouverte : Nourrissez son espoir d’un favorable accueil, Quoique vous ayez peine à le voir de bon œil, Et qu’il vous soit à charge en sa flamme amoureuse, Il fut votre ennemi, vous êtes généreuse 35 . À cette complication s’ajoute la relation d’Achille avec Briséide, sa captive. Méfiante à l’égard de Polyxène et jalouse de son pouvoir de séduction sur Achille, Briséide déclare son amour éternel à son maître : Briséide en beauté le cède à Polyxène, Souffrez, souffrez pour elle une amoureuse peine, Préférez ses attraits à ma fidélité, Mais aimez votre honneur autant que sa beauté. Je ne demande pas (beau, mais cruel Achille), Que vous n’aimiez que moi, je serais incivile, Ni que vous teniez à mes faibles appas, Ni que vous me gardiez ce que vous n’avez pas, Je ne veux point forcer votre humeur déloyale, Non, non, mais seulement connaissez ma rivale, Songez que de vos faits, elle a souvent gémi, Et qu’il est dangereux d’aimer son ennemi 36 . Comme pour La Cléopâtre, l’élément érotique de cette pièce est discret, excitant le public sans être trop risqué. Dans Iphis et Iante, il s’agit d’une fille, déguisée en garçon, qui fait l’aveu de l’amour pour une autre fille. Cette situation pose un dilemme en ce qui 35 La mort d’Achille, et la dispute de ses armes, III, 4. 36 Ibid., III, 2. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 162 concerne les exigences d’un comportement approprié de la part des femmes. Iphis n’adopte pas seulement une attitude masculine, mais elle essaie aussi de se faire passer pour un homme. Le mariage scandaleux de ce couple de même sexe et la nuit de noces qui s’ensuit alimentent amplement les pensées érotiques de la part du public. Cependant, les détails intimes fournis plus tard par Iphis indiquent que le comportement amoureux du couple lors de la nuit de noces n’est pas allé très loin, se limitant à des baisers de la part du « mari ». Dans Méléagre, Atalante assume des rôles qui sont considérés comme étant le domaine des hommes. Elle insiste pour participer à la chasse au sanglier monstrueux afin de gagner des honneurs. Elle déclare à Déjanire, la sœur de Méléagre, qu’elle n’est une femme que par son corps : Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment, De moi, si je la suis, c’est de corps seulement Mais sans perdre de temps il faut que je médite, Par où je dois frapper ce Sanglier d’élite 37 . Bien qu’elle soit amoureuse de Méléagre, elle feint l’indifférence à son égard au début de la pièce. De son côté, Méléagre courtise la jeune femme en termes suggestifs : Si vous ne connaissez le démon qui me guide Mirez-vous seulement dans ce cristal humide, Contemplez-vous un peu, regardez à dessein Ce beau teint, ce beau front, ces beaux yeux, ce beau sein, Cherchez ma passion dans vos grâces parfaites, Pour voir ce que je sens voyez ce que vous êtes, Vos rares qualités composent un amour Dont mon âme timide est le brulant séjour 38 . Plus tard, Atalante fait l’aveu de l’amour pour le prince. Consciente d’enfreindre les règles, elle accompagne son aveu de honte : Vous verrez les rayons d’une flamme assez prompte, Les agitations d’une débile honte, Et le grand embarras qui se fait dans le cœur, Dont une passion déloge la pudeur Bien plus (me résoudrai-je à franchir ces limites ? Oui, la raison l’ordonne, ainsi que vos mérites, Et si c’est un péché d’aimer ce qui le vaut, Il n’en est pas plus grand pour le dire tout haut 39 .) 37 Méléagre, I, 1. 38 Ibid., II, 1. 39 Ibid., III, 4. Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 163 Une fois de plus, Benserade fait appel à la sensualité de son public, évoquant des images de nudité. Mais comme l’amour du couple mène au mariage, le langage évocateur utilisé par le héros et l’héroïne reste dans les limites de l’acceptable. Dans La Pucelle d’Orléans, il s’agit d’un amour non partagé, le comte de Warwick voulant sauver Jeanne d’Arc de l’exécution parce qu’il veut la posséder. La jeune fille refuse l’aide du comte, croyant que son amour est un péché : Tu m’aimes je le sais, ton âme se consume, Mais d’un feu qui fait honte à celle qui l’allume, Puisqu’il souffre un espoir lâchement combattu Et que je vois qu’il dure auprès de ma vertu 40 . Sans se décourager, le comte élabore un plan pour libérer l’héroïne de prison. Il exprime ses motivations en termes très suggestifs : Mais elle aura pitié d’un amour si constant, Je l’aimerai si bien, je la presserai tant Qu’elle m’accordera le bonheur où j’aspire : Ainsi j’aurai ce bien comme je le désire, Puisque tout le secret et l’assaisonnement Des plaisirs amoureux est le consentement 41 . Valorisant sa pureté au-dessus de sa vie, l’héroïne condamne les sentiments du comte : Je connais ton adresse, âme au vice occupée, Et dans l’impureté tout à fait détrempée, N’ayant pas achevé ce complot odieux Tu veux me rassurer pour me surprendre mieux, Mais les intentions tant de fois reprochées Et des tiens et de toi ne me sont point cachées . Dans cette pièce, le mariage est hors de question, le comte étant un homme marié et l’héroïne étant très protectrice de sa virginité. C’est précisément parce que les intentions immorales du comte sont impossibles à satisfaire que les images érotiques évoquées par la situation ne devraient pas choquer le public. *** 40 La Pucelle d’Orléans, I, 4. 41 Ibid., II, 3. 42 Ibid., II, 5. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 164 L’érotisme est un aspect important des ouvrages dramatiques de Benserade, l’évocation d’images de nudité étant fréquente. Nous avons vu que dans sa pièce la plus audacieuse, Iphis et Iante, l’intrigue est complètement chargée d’éléments érotiques en raison de l’accent mis sur le travestissement, sur l’homosexualité féminine et sur la transsexualité. Le thème du travestissement fait également partie intégrante de Gustaphe ou l’heureuse ambition et de La Pucelle d’Orléans, avec des images de nudité suggérées. Le thème de la séduction féminine est important dans La Cléopâtre et dans La mort d’Achille, et la dispute de ses armes, les attributs physiques des femmes en question étant au centre de l’attention. L’aveu de l’amour d’une femme pour un homme - comportement pourtant découragé au dix-septième siècle - se retrouvent dans cinq des six pièces de Benserade, le dramaturge essayant d’émouvoir la sensualité de son public. Le mot « nu », chargé d’érotisme, se retrouve également dans cinq des œuvres. Des références aux seins sont également présentes dans certaines pièces. Bien que Benserade soit un adepte de l’érotisme, il fait attention à ne pas choquer son public. L’utilisation d’euphémismes lui permet d’évoquer des images de nudité sans qu’elles soient explicites, le dramaturge faisant des allusions équivoques pour autoriser l’appel à la sensualité. Liée à cette pratique, le recours aux non-dits pour atténuer l’érotisme. L’amour, qui est à la base de l’érotisme dans les œuvres de Benserade, est souvent lié au mariage ou à la perspective du mariage. Pour cette raison, le langage évocateur utilisé par les personnages amoureux réussit à émouvoir la sensualité du public sans être trop hardi. Bibliographie Aubignac, François Hédelin, abbé d’. La pratique du théâtre, éd. Hélène Baby, Paris, Champion, 2001 ; réimpr. 2011. Benserade, Isaac de. La Cléopâtre, Paris, Sommaville, 1636. —. Gustaphe ou l’heureuse ambition, Paris, Sommaville, 1637. —. Iphis et Iante, Paris, Sommaville, 1637. —. Méléagre, Paris, Sommaville, 1641. —. La mort d’Achille, et la dispute de ses armes, Paris, Sommaville, 1636. —. La Pucelle d’Orléans, Paris, Sommaville et Courbé, 1642. —. Théâtre complet, éd. Bernard J. Bourque, Tübingen, Narr Francke Attempto Verlag, 2024. Carlin, Claire. « Représentation du sexe : une histoire de genre », Dix-septième siècle, 252 (2011), p. 511-523. Combe, Bernard. Isaac de Benserade de l’Académie Française. Poète et grand ami de Louis XIV, Paris, Éditions L’Harmattan, 2021. Deierkauf-Holsboer, Sophie Wilma. Histoire de la mise en scène dans le théâtre français à Paris de 1600 à 1673, Paris, Nizet, 1960. Dictionnaire de l’Académie française, 9 e édition, 4 volumes, Paris, Fayard, 1992-2024. Images de nudité dans les œuvres théâtrales de Benserade PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0010 165 Forestier, Georges. Entretien du 9 février 2019, La Croix, en ligne : https: / / www.lacroix.com/ Culture/ Theatre/ theatre-classique-lamour-ressort-dramaturgiqueessentiel-2019-02-09-1201001358. 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