Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0017
pfscl52102/pfscl52102.pdf0728
2025
52102
Christian Reidenbach : Gesten der Entscheidung. Spielarten von Souveränität im Theater Pierre Corneilles (1636-1643), Berlin/Boston, De Gruyter, 2024. 537 p., 50 Ill.
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2025
Volker Kapp
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Comptes rendus PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0017 236 Christian Reidenbach : Gesten der Entscheidung. Spielarten von Souveränität im Theater Pierre Corneilles (1636-1643), Berlin/ Boston, De Gruyter, 2024. 537 p., 50 Ill. Les dates du titre de ce volume concernent les cinq pièces de Corneille auxquelles Reidenbach consacre toujours un chapitre : L’Illusion comique (89- 134), Le Cid (135-198), Horace (199-254), Cinna ou la clémence d’Auguste (255-310), Polyeucte martyr (311-376), La Mort de Pompée (377-438). Ses interprétations se réfèrent aux théories explicitées dans le premier chapitre, le plus long, intitulé « Nous laisser faire. Einleitendes zum Dezisionismus als Epochensignatur der Frühen Neuzeit » (1-88). La thèse centrale de ce chapitre est que les temps modernes se distinguent par un certain type de décision politique discutée en faisant abstraction de la dramaturgie cornélienne (70- 81) pour aboutir aux six pièces dont l’analyse traite « primordialement le paradigme de la modernité » (« im Hinblick auf das Paradigma der Moderne sind sie zentral », 81). L’interprétation de Corneille comme poète érudit par Georges Forestier est vilipendée (cf. p. 23) et les vues rhétoriques de Marc Fumaroli sont citées quand elles peuvent soutenir les vues de notre critique mais écartées en principe (cf. p. 24) tandis que les publications de Hélène Merlin-Kajman sont approuvées puisqu’elles ont « le mérite » d’avoir utilisé les idées de Reinhart Koselleck sur les développements de l’ère privée pour expliquer « les drames de Corneille » (38). La critique allemande, française et anglo-saxonne est citée dans les nombreuses notes surtout pour confirmer les interprétations de l’auteur, sinon elle est rejetée. Reidenbach aborde le théâtre cornélien dans l’optique de l’histoire des mentalités. Hans Blumenberg lui fournit la théorie pour le situer à l’intérieur d’une « généalogie des concepts de réalité » (« Genealogie der Wirklichkeitsbegriffe », 26) qui contribuent à créer une « norme de réalité de la beauté de l’art » (« Realitätsnorm des Kunstschönen », 28). Cette optique fait ressortir une « duplication de la réalité » (« Realitätsverdoppelung », 29) grâce à laquelle le théâtre classique peut attribuer à l’État sécularisé un nouveau mythe produisant « un nouveau schéma de représentation sociale » (« ein neues soziales Vorstellungsschema », 29) en projetant « des présents futurs dans le coloris de l’antiquité » (« zukünftiger Gegenwarten im Kolorit der Antike », 30). Dans De l’Vtilité de l’Histoire aux gens de la covr, Guez de Balzac recommande aux courtisans de pénétrer dans les arcanes des décisions du cabinet royal grâce à l’histoire en affirmant, dans De la Conversation des Romains, qu’il faut ouvrir « la porte de leur cabinet » (cit. p. 37). Il encourage ainsi Corneille à présenter « les abîmes et les chagrins des souverains suprêmes hauts » (« die höchsten Entscheidungsträger in ihren Abgründen und Nöten », 39). Tandis que, dans Le Catholique d’Estat (1625), Jérémie Ferrier Comptes rendus PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0017 237 propage « la sacralisation du secret » (« Sakralisierung des Geheimnisses », 41), Corneille s’attire le reproche de François d’Aubignac d’avoir thématisé, dans son Œdipe, « les grands mal-heurs des familles Royales » (cit. p. 41). Grâce à l’impact des gestes de la décision politique sur la fiction des six pièces la politique de l’État absolutiste et du Roi est rendue « visible d’une manière plus authentique » (« eine authentischere Sichtbarkeit, 3). Andreas Kablitz avait soutenu auparavant la thèse selon laquelle Le Cid, Horace, Cinna pouvaient être compris comme une série expérimentale servant à « essayer des solutions toujours modifiées » (« in der je veränderte Lösungen ausprobiert werden » cit. p. 4) du discours politique, et Reidenbach se réfère plusieurs fois à lui en tant que prédécesseur de ses propres interprétations. Les jugements des Commentaires sur Corneille (1764) de Voltaire sont souvent approuvés et l’Éloge de Corneille, connue sous le titre de Vie de M. Corneille, de Fontenelle est érigée en lecture préalable à celle de notre auteur. Guez de Balzac est cité pour confirmer ses vues tout autant que le Testament politique de Richelieu, Machiavel, quant à lui, sert à expliciter la doctrine politique de Corneille et François d’Aubignac celle du domaine littéraire. Le poète se conforme au programme de Richelieu attribuant au théâtre la fonction de propager les buts de la politique royale, programme confirmé par François de Cauvigny, chargé d’élaborer les discours royaux, dans le traité De l’Autorité des Roys (1631). La philosophie de Descartes, elle, est citée régulièrement pour appuyer les interprétations. Le chapitre sur L’Illusion comique commence par évoquer le roman Voyage du monde (1690) de Gabriel Daniel bien qu’il ne puisse avoir influencé Corneille. Mais ce père jésuite a compris « tout à fait littéralement » (« ganz und gar wörtlich », 89) la doctrine cartésienne pour créer un « théâtre mental » (« mentales Theater », 92-93). Tandis qu’il s’en moque, Corneille l’exploite en inventant la grotte du magicien Alcandre, base de l’illusion théâtrale célébrée ensuite par D’Aubignac. La présentation des affinités entre le philosophe et le dramaturge recourt même à une notion grecque en graphie originale (cf. p. 113), procédé qui revient toujours quand Reidenbach, qui n’utilise que des traductions des sources antiques, semble souligner l’importance d’un concept. Le Cid se rattache à l’essor des traités de comportement comme par exemple celui de Nicolas Faret qui propage un « changement des sémantiques des passions » (« Umkodierung der Affektsemantiken », 137). Les affinités du dramaturge avec l’auteur de L’honnête Homme se vérifient jusqu’à leur montée similaire dans la hiérarchie sociale (cf. p. 142-146). Un long développement sur De la Sagesse (1601/ 1604) de Pierre Charon (147-156) analyse la présentation de la vertu en tant que « modération des appétits » (cit. p. 147) et met en évidence « un changement anthropologique qui est précurseur de Comptes rendus PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0017 238 celui de Descartes » (« einen anthropologischen Wandel, der auf Descartes vorausdeutet », 154). Corneille condense ce programme dans l’épigramme : « Pour vaincre un point d’honneur qui combat contre toi, / Laisse faire le temps, ta vaillance, et ton Roi. » (cit. p. 157 et p. 196). El Héroe de Baltasar Gracián, publié en 1637, confirme le programme du Cid dès que le traducteur Nicolas Gervaise oppose aux passions guerrières des Espagnols l‘honnêteté française, ce qui revient « à une domination du comportement » (« eine Zähmungsleistung », 197). L’illusion de cette tragicomédie est « comique » grâce au « coup rhétorique de l’esthétisation de l’effet d’illusion » (« rhetorischer Coup bei der Ästhetisierung der Illusionswirkung », 117). Alcandre est le double du dramaturge qui « réclame le droit propre des réalités théâtrales » (« Anspruch aufs Eigenrecht theatraler Wirklichkeiten », 123) en s’ingéniant primordialement à « formuler et à réclamer le droit propre du théâtre » (« das Eigenrecht des Theaters allererst formuliert und einfordert », 131). Dans Horace, Corneille prend parti pour les fins politiques de Richelieu quand il exalte les personnages à l’intérieur d’une « économie de gloire » (« Ökonomie des gloire », 204). Citant la dédicace du drame au Cardinal, Reidenbach constate que le poète désire fournir sa « contribution directe en vue de la conservation du corps de l’État » (« direkten Beitrag zum Erhalt des Staatskörpers », 240). Après avoir profité d’Horace pour fonder son royaume, Tulle attribue au meurtre commis contre Camille une « origine du royaume de Rome en tant que territoire de justice » (« Ursprung für das römische Reich als Rechtsraum », 246). Le Dicours de la tragédie (1660) insiste sur la nécessité de plaire même au prix d’une violation de la règle de bienséance pour justifier le bouleversement du public (cf. p. 252-253). Le début du chapitre sur Cinna ou la clémence d’Auguste évoque l’assassinat de Concino Concini, ordonné par Louis XIII, et le situe dans l’optique des Considérations politiques sur les coups d’État (1639) de Gabriel Naudé pour attribuer à Corneille l’intention de montrer comment il résulte « de la compréhension de l’homme au pouvoir concernant la fondation précaire de son office une nouvelle morale du gouvernement » (« aus der Einsicht in die prekäre Begründung seines Amtes eine neue Sittlichkeit des Regierens », 263). Mais Cinna présente « un souverain doutant » (« einen zweifelnden Herrscher », 286) et Cinna et Maxime ne sont que « les exécuteurs de ces scénarios auxquels Auguste se voyait confronté auparavant par sa conscience » (« nur Ausführende jener Szenarien, mit denen sich Auguste zuvor durch das eigene Gewissen konfrontiert sah », 289). Bien que la dévotion bien connue de Louis XIII ne suffise pas à justifier ce trait de caractère du personnage, la pièce s’en autorise pour fournir « un plaidoyer pour la raison d’État » (« ein Plädoyer für die Staatsraison », 306). Comptes rendus PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0017 239 Reidenbach commence ses interprétations des drames par le renvoi à un auteur que les critiques n’avaient pas l’habitude d’évoquer. Celle de Polyeucte martyr se base sur La perspective cvrievse ou Magie artificielle des effets merveillevx (1638) de Jean-François Niceron, une des nombreuses illustrations citées pour expliciter ses lectures, dans le cas présent utilisée pour manifester « le rejet et en même temps la proximité exceptionnelle entre le sacré et le profane » (« die Verwerfung und zugleich die exzeptionelle Nähe zwischen Sakralem und Profanem », 312). Corneille incarne la tension entre le paganisme et le christianisme dans l’amour de Pauline pour Polyeucte et Sévère, deux « personnages symétriques » (« symmetrische Figuren », 331). Le propos de Néarque : « Polyeucte est Chrétien, parce qu’il l’a voulu », (cité p. 346) appuie la thèse d’après laquelle Corneille envisage surtout une légitimation théâtrale du merveilleux, idée rapprochée de sa dédicace à la Reine régente affirmant : « Ce n’est qu’une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui l’entretiendra de Dieu » (cité p. 358). Reidenbach s’y refère pour ajouter un développement sur « la religion et la mode » (« Exkurs. Die Religion und die Mode », 359-367). Il explique l’énoncé de Sévère « que chacun ait ses Dieux, / Qu’il les serve à sa mode, et sans peur de la peine » (cité p. 372) comme un défi de l’honnête homme vis-à-vis du zèle des dévots et en conclut que « l’agitation fondamentaliste de Polyeucte est moins appréciée par le public que l’idée de tolérance de Sévère » (« Polyeuctes fundamentalistischer Übereifer steht in der Pubikumsgunst zurück hinter der Toleranzidee eines Sévère », 461). Le chapitre finit par un portrait satirique de Péguy, dont « l’enthousiasme anachronique » (« anachronistischen Enthousiasmus », 376) pour une lecture religieuse de Polyeucte contraste avec « la fin peu glorieuse dans les tranchées de 1914 » (« in den Schützengräben von 1914 ein wenig ruhmreiches Ende », 376). La Mort de Pompée présente une « idéologie dégrisée » (« ideologisch ausgenüchtert », 382) par rapport au Cid. Corneille y « érige un tombeau littéraire à l’exaltation de l’idéalisme étatiste » (« errichtet […dem…] zum Höhepunkt getriebenen Staatsidealismus ein literarisches Grabmal », 385). Son hommage au cardinal Mazarin, où il déclare « que de tes vertus le portrait sans égal / S’achève de ma main sur son original » (cit. p. 435) érige le dramaturge en « fabricateur de l’opinion publique » (« Meinungsmacher », 435) mais la fin de cette tragédie est « fallacieuse » (« trügerisch », 437). Le dernier chapitre « Möglichkeit der Tragödie gestern und heute » (439- 488) résume les développements précédents en élargissant la perspective jusqu’aux temps présents. Reidenbach y rapproche ses analyses des études de Lucien Goldmann, Walter Benjamin, Georg Lukács, Susan Sontag et George Steiner (cf. p. 439-445). La fin de ce chapitre (464-488) se détourne de Corneille en faveur d’une étude de ce qui est « au-delà du mythe » (Jenseits Comptes rendus PFSCL LII, 102 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0017 240 des Mythos, 464), elle dépasse par conséquent l’optique de notre revue. Je n’ai donc plus à m’en occuper. Volker Kapp
