eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature53/103

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0020
pfscl53103/pfscl53103.pdf0216
2026
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Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose : comédienne française du dix-septième siècle

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Bernard J. Bourque
Dans son ouvrage Dictionnaire biographique des comédiens du XVIIe siècle, publié en 1961, Georges Mongrédien recense plus de huit cents comédiens professionnels ayant exercé en France entre 1590 et 1715, ainsi qu’environ cent trente troupes itinérantes auxquelles ces artistes étaient affiliés. Nicole Gassot, connue également sous le nom de Mademoiselle Bellerose, figure parmi les actrices étudiées dans ce travail ; elle rejoignit la troupe de l’Hôtel de Bourgogne en 1630. Vers 1657, Gédéon Tallemant des Réaux la qualifie de « la meilleure comédienne de Paris ». Au dix-huitième siècle, les frères Parfaict parlent de la comédienne dans leur Histoire du théâtre français, affirmant qu’elle « n’est connue que par son mari » et qu’ils ignorent « quels Rôles elle remplissait ». Au dix-neuvième siècle, Pierre-David Lemazurier fournit un court article sur l’actrice dans sa Galerie historique des acteurs du théâtre français, mettant l’accent sur les liens de Mademoiselle Bellerose avec le dramaturge Isaac de Benserade. Au vingtième siècle, Léopold Lacour consacre douze pages à la comédienne dans son ouvrage Les premières actrices françaises, la qualifiant d’« étoile de première grandeur » et soulignant son importance dans l’histoire du théâtre français. Sophie Wilma Deierkauf-Holsboer fait référence à Mademoiselle Bellerose plusieurs fois dans son étude sur l’Hôtel de Bourgogne. Plus récemment, Alan Howe met en lumière des détails biographiques sur la comédienne dans son travail Le théâtre professionnel à Paris 1600-16498. Virginia Scott cite la comédienne à plusieurs reprises dans son ouvrage Women on the Stage in Early Modern France : 1540-1750. Enfin, Charles Brenet et Fantine Devin nous fournissent une courte biographie de Nicole Gosset, leur notice faisant partie du Dictionnaire des femmes de l’ancienne France, disponible en ligne. Le présent travail vise à étudier la vie de Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose, afin d’établir un portrait précis de cette comédienne et d’analyser l’impact réel de sa carrière sur le théâtre français du dix-septième siècle.
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PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose : comédienne française du dix-septième siècle B ERNARD J. B OURQUE (U NIVERSITY OF N EW E NGLAND , A USTRALIA ) Dans son ouvrage Dictionnaire biographique des comédiens du XVII e siècle, publié en 1961, Georges Mongrédien recense plus de huit cents comédiens professionnels ayant exercé en France entre 1590 et 1715, ainsi qu’environ cent trente troupes itinérantes auxquelles ces artistes étaient affiliés 1 . Nicole Gassot, connue également sous le nom de Mademoiselle Bellerose, figure parmi les actrices étudiées dans ce travail ; elle rejoignit la troupe de l’Hôtel de Bourgogne en 1630 2 . Vers 1657, Gédéon Tallemant des Réaux la qualifie de « la meilleure comédienne de Paris 3 ». Au dix-huitième siècle, les frères Parfaict parlent de la comédienne dans leur Histoire du théâtre français, affirmant qu’elle « n’est connue que par son mari » et qu’ils ignorent « quels Rôles elle remplissait 4 ». Au dix-neuvième siècle, Pierre-David Lemazurier fournit un court article sur l’actrice dans sa Galerie historique des acteurs du théâtre français, mettant l’accent sur les liens de Mademoiselle Bellerose avec le dramaturge Isaac de Benserade 5 . Au vingtième siècle, Léopold Lacour 1 Georges Mongrédien, Dictionnaire biographique des comédiens du XVII e siècle, Paris, Centre national de la recherche scientifique, 1961 (première édition), 1972 (deuxième édition), 1981 (troisième édition sous le titre Les comédiens français du XVII e siècle, avec la collaboration de Jean Robert). 2 Mongrédien et Robert, Les comédiens français du XVII e siècle, p. 40. 3 Gédéon Tallemant des Réaux, Les Historiettes, éd. Louis Monmerqué, Hippolyte de Chateaugiron et Jules-Antoine Taschereau, 6 volumes, Paris, Levavasseur, 1834- 1835, t. VI, p. 23. 4 Claude et François Parfaict, Histoire du théâtre français depuis son origine jusqu’à présent, 15 volumes, Paris, Mercier et Saillant, 1745-1749, t. V, p. 28. Le mari de Nicole Gassot dont parlent les frères Parfaict est Pierre le Messier, dit Bellerose, comédien de l’Hôtel de Bourgogne et, entre 1635-1647, chef de la troupe. 5 Pierre-David Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, depuis 1600 jusqu’à nos jours, 2 volumes, Paris, Chaumerot, 1810, t. II, p. 45-46. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 274 consacre douze pages à la comédienne dans son ouvrage Les premières actrices françaises, la qualifiant d’« étoile de première grandeur 6 » et soulignant son importance dans l’histoire du théâtre français. Sophie Wilma Deierkauf- Holsboer fait référence à Mademoiselle Bellerose plusieurs fois dans son étude sur l’Hôtel de Bourgogne 7 . Plus récemment, Alan Howe met en lumière des détails biographiques sur la comédienne dans son travail Le théâtre professionnel à Paris 1600-1649 8 . Virginia Scott cite la comédienne à plusieurs reprises dans son ouvrage Women on the Stage in Early Modern France : 1540-1750 9 . Enfin, Charles Brenet et Fantine Devin nous fournissent une courte biographie de Nicole Gosset, leur notice faisant partie du Dictionnaire des femmes de l’ancienne France, disponible en ligne 10 . Le présent travail vise à étudier la vie de Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose, afin d’établir un portrait précis de cette comédienne et d’analyser l’impact réel de sa carrière sur le théâtre français du dix-septième siècle. 1. Nicole Gassot Nicole Gassot naquit vers 1605. Son père, Jean Gassot, dit La Fortune, était comédien à Nancy, à Lille et à Gand entre 1607 et 1609 11 . En décembre 1608, la troupe dont il était chef et celle de Georges Buffequin, dit Petit Paris, conclurent un contrat d’association « afin de jouer et représenter en cette ville de Paris toutes comédies, tragi-comédies, pastorales et autres jeux qu’ils 6 Léopold Lacour, Les premières actrices françaises, Paris, Librairie française, 1921, p. 124. 7 Sophie Wilma Deierkauf-Holsboer, Le théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, 2 volumes, Paris, Nizet, 1968. 8 Alan Howe, Le théâtre professionnel à Paris 1600-1649, Paris, Centre historique des Archives nationales, 2000, p. 79-80. 9 Virginia Scott, Women on the Stage in Early Modern France : 1540-1750, New York, Cambridge University Press, 2010. 10 Charles Brenet et Fantine Devin, « Nicole Gassot », dans Dictionnaire des femmes de l’ancienne France, Paris, Société Internationale pour l’Étude des Femmes de l’Ancien Régime, 2025. Voir le site Web suivant : https: / / ancien.siefar.org/ dictionnaire/ fr/ Nicole_Gassot#Principales_sourcesarWiki Fr [consulté le 29 juillet 2025]. 11 Voir Howe, Le théâtre professionnel à Paris, p. 49. Dans son Essai de répertoire des artistes lorrains, Albert Jacquot parle de Jean « Gassotte » (Essai de répertoire des artistes lorrains : les comédiens, les auteurs dramatiques, les poètes et les littérateurs lorrains, Paris, Librairie de l’art ancien et moderne, 1905, p. 13). Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 275 verront et aviseront bon être 12 ». L’identité de la mère de Nicole demeure inconnue, son nom n’apparaissant dans aucun des documents examinés. Le seul frère ou sœur connu de Nicole Gassot est le comédien Philibert Gassot 13 , dit Du Croisy, qui naquit en 1627. En toute probabilité, Philibert était le demi-frère de Nicole, et non son frère comme le soutient Howe 14 . L’acte de baptême de 1627 indique que la mère de Philibert était Barbe Blanvallet 15 , que Jean Gassot avait épousée le 22 septembre 1626. Barbe Blanvallet (aussi Blanvarlet ou Blanvarletti) était la veuve de Jean Leroy 16 . Du Croisy était d’abord comédien de campagne avant de se joindre à la troupe de Molière, venant avec lui à Paris en 1658. Il « fut bientôt regardé comme un des meilleurs acteurs du palais royal 17 ». Après la mort de Molière, il passa à l’Hôtel Guénégaud. Il quitta le théâtre en 1689 et mourut six ans plus tard 18 . Nicole Gassot fit partie d’une troupe pour la première fois quand elle avait environ treize ans. Le 5 mars 1618, Jean Gassot, Guillaume Desgilberts 19 et cinq autres comédiens, dont Nicole, fondèrent une association à Paris : Furent présents en leurs personnes Jehan Gassot, acteur en comédies, étant de présent en cette ville de Paris, logé rue de la Huchette, enseigne du Dauphin, tant pour lui que pour, en son nom, sois faisant fort et stipulant pour Thomas Truffot, aussi comédien, et Nicolle Gassot, sa fille, âgée de treize ans ou environ, Guillaume Degilbert, Jehan Gellée, Nicolas Girard et Jacques Richard, tous comédiens logés de présent à Paris, rue de la Callende en la maison du Plat d’étain, lesquels comparants ont volontairement reconnu et confessé eux être associés et associent par ces présentes pour deux ans commençant au jour de Pâques prochain venant pour représenter 12 Howe, Le théâtre professionnel à Paris, documents du minutier central, transcription IV, p. 350. 13 Le nom est écrit « Gassaud » dans certains textes. Virginia Scott déclare que Nicole avait une sœur, Françoise, qui était mariée à un acteur. Malheureusement, une source spécifique n’est pas fournie. Voir Scott, Women on the Stage in Early Modern France, p. 125. 14 Howe, Le théâtre professionnel à Paris, p. 79. 15 Fonds Laborde (Paris) - 145. Disponible en ligne : https: / / www.geneanet.org/ registres/ view/ 105137/ 278 [consulté le 30 juillet 2025]. 16 Mongrédien et Robert, Les comédiens français du XVII e siècle, p. 120 ; Jacquot, Essai de répertoire des artistes lorrains, p. 13. 17 Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, t. I, p. 249. 18 Voir Henry Lyonnet, Dictionnaire des comédiens français (ceux d’hier) : biographie, bibliographie, iconographie, 2 volumes, Genève, Bibliothèque de la Revue universelle internationale illustrée, 1911, t. I, p. 591-592. Voir aussi Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, t. I, p. 248-250. 19 Il s’agit du comédien Montdory (1594-1653). Bernard J. Bourque PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 276 ensemblement jeux, comédies, tragédies, pastorales et autres actions de théâtre tant en cette ville de Paris que ailleurs […] 20 . Au dix-septième siècle, les enfants-acteurs furent recrutés surtout dans les familles des comédiens 21 . Il s’agissait généralement des rôles de figuration, les rôles parlés étant rares ou mineurs. Dans le cas de Nicole Gassot, cependant, il semble qu’elle ait également joué des rôles importants, car le document du minutier central affirme que les bénéfices « seront partis entre lesdits sept associés également chacun par septième partie sans plus grande prétention de salaire par aucun d’eux 22 ». Howe affirme : Despite her youth, Nicole probably was not confined to children’s roles; for the astonishing thing we learn here is that at thirteen years old she already had sufficient talent and prestige to be allocated a whole share in the company’s profits, as well as a full voice in their decisions 23 . [Nous traduisons: Malgré sa jeunesse, Nicole n’était probablement pas confinée aux rôles d’enfants ; car la chose étonnante que nous apprenons ici est qu’à treize ans, elle avait déjà suffisamment de talent et de prestige pour se voir attribuer une part entière des bénéfices de l’entreprise, ainsi qu’une pleine voix dans leurs décisions.] Il est plausible d’affirmer que Nicole accompagna son père sur scène pendant plusieurs années, aussi bien à Paris qu’en province. Vers 1624, elle épousa le comédien Mathias Meslier. Les informations disponibles sur Meslier sont limitées, si ce n’est son appartenance à la troupe de Valleran Le Conte en 1615, à celle de Gros-Guillaume en 1618 et à celle du prince d’Orange en 1627 24 . Charlotte Meslier 25 , la fille de Nicole et Mathias, naquit avant le 5 mai 20 Howe, Le théâtre professionnel à Paris, documents du minutier central, transcription IX, p. 364. Nous avons modernisé l’orthographe, à l’exception des noms propres. 21 Voir l’article de Jean Émelina, « L’enfant dans le théâtre du XVII e siècle », Littératures classiques, 14 (1991), p. 79-92. 22 Howe, Le théâtre professionnel à Paris, documents du minutier central, transcription IX, p. 364. Nous avons modernisé l’orthographe. 23 Alan Howe, « Actors, playwrights and lawyers : the contribution of notarial documents to seventeenth-century French theatre history », conférence donnée à l’Université de Liverpool en 2006, parrainée par C A Mayer Memorial Trust, p. 10. Disponible en ligne : http: / / www.c-a-mayer-memorial.org.uk/ Alan_Howe_lecture%26appendix.pdf [consultée le 31 juillet 2025]. 24 Voir Howe, Le théâtre professionnel à Paris, p. 355. Voir aussi Mongrédien et Robert, Les comédiens français du XVII e siècle, p. 151. 25 Charlotte devint comédienne comme ses parents. Elle épousa un avocat, François Brosse, en 1648. Veuve en 1651, elle épousa le comédien et dramaturge Jean Guillemay du Chesnay, dit Rosidor, avant le 1 er avril 1658. (Dans leur biographie Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 277 1625. Nous savons que les trois membres de la famille étaient ensemble à Pithiviers ce jour-là 26 . Le 1 er avril 1629, Gaston d’Orléans convoqua Mathias et Nicole à Orléans 27 . Mathias mourut probablement cette même année, puisque Nicole se remaria le 12 février 1630 28 au comédien Pierre Le Messier, dit Bellerose (1592-1670). 2. Mademoiselle Bellerose La date du second mariage de Nicole Gassot fait l’objet d’incertitudes dans la recherche. Mongrédien et Robert affirment à tort que le mariage eut lieu le 2 février 1638 29 , la date du mariage de Josias de Soulas, dit Floridor, avec Marguerite Baloré 30 . Howe déclare que la date correcte est le 9 février 1630 31 , alors qu’en réalité c’est le 12 février 1630 : Le samedi 9 février 1630, Pierre Le Messier, sieur de Bellerose, comédien ordinaire du Roi, en cette paroisse, et Nicole Gosset, aussi comédienne depuis peu arrivée de Calais, veuve du feu Mathias Meslier, aussi comédien, ont été fiancés, le premier ban proclamé le dimanche 10 février, mariés avec dispense des deux derniers bans le 12 février 32 . Il convient de noter que le contrat de mariage appelle Le Messier « sieur de Bellerose », alors que « Bellerose » n’était que son nom de scène. Au dixseptième siècle, « sieur » est un « espèce de titre d’honneur, dont l’usage ordinaire est renfermé dans les plaidoyers, dans les actes publics, et autres écritures de même sorte 33 ». Ce titre n’indique pas la noblesse. Il est souvent de Nicole Gassot, les auteurs Charles Brenet et Fantine Devin affirment erronément que Charlotte épousa Floridor, plutôt que Rosidor.) Charlotte et Rosidor eurent un fils, Claude-Ferdinand Guillemay du Chesnay, qui devint aussi acteur. Voir Mongrédien et Robert, Les comédiens français du XVII e siècle, p. 187. 26 Ibid., p. 40 et 187. 27 Ibid., p. 151. 28 Fonds Laborde (Paris) - 104. Disponible en ligne : https: / / www.geneanet.org/ registres/ view/ 105096/ 247? current=58280373 [consulté le 1 er août 2025]. 29 Mongrédien et Robert, Les comédiens français du XVII e siècle, p. 39. 30 Voir Howe, Le théâtre professionnel à Paris, p. 116. 31 Ibid., p. 116n. 32 Fonds Laborde (Paris) - 104. Disponible en ligne : https: / / www.geneanet.org/ registres/ view/ 105096/ 247? current=58280256 [consulté le 2 août 2025]. 33 Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 2 volumes, Paris, Veuve de Jean Baptiste Coignard et Jean Baptiste Coignard, 1694, t. II, p. 476. Disponible en Bernard J. Bourque PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 278 suivi du lieu de résidence ou du nom des terres de la personne. Dans le cas de Pierre Le Messier, nous n’avons trouvé aucune preuve que son lieu de résidence ou le nom de ses terres était Bellerose. Scott déclare : Actors and actresses, who came from many different social strata, were often perceived to have adopted titles to which they were not entitled. Men usually took a stage name that implied the particule, sometimes a feature of the landscape like Montfleury or Parc, sometimes a place name like Molière. To this they added the title “sieur de,” thus assuming the particule and higher status 34 . [Nous traduisons : Les acteurs et actrices, issus de nombreux milieux sociaux différents, étaient souvent perçus comme ayant adopté des titres auxquels ils n’avaient pas droit. Les hommes prenaient généralement un nom de scène qui impliquait la particule, parfois une caractéristique du paysage comme Montfleury ou Parc, parfois un nom de lieu comme Molière. À cela, ils ajoutaient le titre « sieur de », assumant ainsi la particule et un statut plus élevé.] Le nouveau mari de Nicole Gassot était déjà membre de la troupe de Robert Guérin, dit Gros-Guillaume, chef des Comédiens du Roi à l’Hôtel de Bourgogne, depuis 1622. Les frères Parfaict appellent Bellerose « un des premiers, et des plus excellents Acteurs qui ait paru dans le genre Tragique, sous le règne de Louis XIII 35 ». Il agit également en tant qu’orateur pour la troupe, c’est-à-dire l’acteur qui s’adressait formellement au public après chaque représentation 36 . Après la mort de Gros-Guillaume en 1635, Bellerose devint le chef des Comédiens du Roi à l’Hôtel de Bourgogne 37 . On croit qu’il reprit les rôles titres de Cinna et du Menteur de Pierre Corneille 38 , les rôles ayant été joués d’original par Floridor au Théâtre du Marais. Le contrat de mariage met en avant deux points relatifs à Nicole Gassot : les circonstances de sa rencontre avec son futur époux et ses activités à Calais avant la célébration du mariage à Paris. Il n’existe aucune preuve que Nicole Gassot et Bellerose aient appartenu à la même troupe avant leur mariage en 1630. Il est probable que le couple ligne : https: / / www.dictionnaire-academie.fr/ article/ A9S1579 [consulté le 15 août 2025]. 34 Scott, Women on the Stage in Early Modern France, p. 2. 35 Parfaict, Histoire du théâtre français, t. V, p. 24. 36 Voir Samuel Chappuzeau, Le théâtre françois, éd. C. J. Gossip, Tübingen, Narr Verlag, 2009, livre III, chapitre LXIX, p. 214-222. Voir aussi l’article de C. J. Gossip, « The “Orateur” in Seventeenth-Century Theatre Companies », The Modern Language Review, 101 (2006), p. 691-700. 37 Voir Howe, Le théâtre professionnel à Paris, p. 91. 38 Voir Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, t. I, p. 150. Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 279 se soit connu au sein d’une association d’acteurs informelle qui existait à l’époque. Bellerose, jamais marié auparavant, avait environ treize ans de plus que Nicole. La réputation grandissante de Nicole Gassot en tant qu’excellente actrice aurait été connue du monde théâtral. Un point intéressant est que la troupe de Gros-Guillaume, dont Bellerose était membre, était à Orléans en mai 1629 39 , à peu près au même moment que Nicole et son premier mari. Devenue veuve, Nicole Gassot était maintenant libre de se remarier, de préférence avec quelqu’un du milieu du théâtre. Le fait qu’elle n’ait pas mis longtemps à prendre un nouveau mari (probablement moins de six mois) indiquerait son désir ou son besoin financier de changer son statut matrimonial. N’oublions pas que Nicole avait un jeune enfant à s’occuper. De plus, Bellerose était bien établi à l’Hôtel de Bourgogne. À cet égard, le remariage de Nicole était un excellent coup de carrière pour la comédienne. La référence à Calais dans le contrat de mariage est un mystère. Le fait que la ville soit mentionnée indiquerait que Nicole s’y était installée après la mort de son premier mari. Avec son mariage à Bellerose, elle entra à l’Hôtel de Bourgogne. Il n’y a aucune preuve indiquant que les Bellerose avaient des enfants ensemble 40 . 3. Mademoiselle Bellerose à l’Hôtel de Bourgogne Nous ne disposons des descriptions physiques de Mademoiselle Bellerose à l’Hôtel de Bourgogne que grâce à Tallemant des Réaux et à l’abbé Paul Tallemant. Le premier affirme, vers 1657, que la comédienne « est si grosse que c’est une tour 41 ». Lacour suppose que l’actrice avait sans doute pris du poids avec l’âge 42 . L’abbé Tallemant déclare, en 1697, que Mademoiselle Bellerose « avait les cheveux d’un blond ardent 43 ». Les charmes de Mademoiselle Bellerose suffisaient à attirer l’attention d’Isaac de Benserade. Selon Paul Tallemant, Benserade quitta la Sorbonne, où il faisait des études théologiques, pour aller presque chaque jour à l’Hôtel de Bourgogne afin d’être en présence de la comédienne 44 . Il déclare que Bernard J. Bourque PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 280 Benserade était captivé par Mademoiselle Bellerose en raison de leur « conformité de poil » : La belle Rose avait les cheveux d’un blond ardent ; et pour lui il avouait franchement qu’il était rousseau, se donnait lui-même ce nom, et s’associait là-dessus des plus grands Seigneurs de la Cour, sans se mettre en peine si cette société leur plaisait ou non 45 . L’intérêt que manifesta le dramaturge pour Mademoiselle Bellerose l’amena à rédiger Cléopâtre en envisageant la comédienne dans le rôle principal : Étant devenu amoureux d’une Comédienne (Mlle Bellerose), il fit cette Tragédie de Cléopâtre qui fut assez bien reçue 46 . La pièce fut représentée à l’Hôtel de Bourgogne en 1635 47 . Quels sont les autres rôles que Mademoiselle Bellerose interpréta ? D’après les recherches de Mongrédien et Robert, elle joua les rôles de Camille dans Horace, Cléopâtre dans Rodogune et Émilie dans Cinna 48 . Ces rôles avaient été joués d’original au Théâtre du Marais, qui représentait les pièces de Pierre Corneille 49 . Selon Léopold Lacour, dans Rodogune, Mademoiselle Bellerose aurait interprété le rôle de Rodogune, princesse des Parthes, plutôt que celui de Cléopâtre 50 . Cette affirmation repose sur une référence trouvée dans la Lettre de Belle-Roze à l’abbé de La Rivière, publiée en 1649 : « Cette Cléopâtre, cette Rodogune, cette Impératrice de nos jeux […] 51 ». L’identité des autres rôles joués par Mademoiselle Bellerose repose sur des conjectures, plutôt que sur des preuves directes. Lacour déclare que « selon toute probabilité », la comédienne joua le rôle d’Iphis dans Iphis et Iante de Benserade, ainsi que celui d’Atalante dans Méléagre du même dramaturge 52 . Brenet et Devin ajoutent à cette liste le rôle de Sophronie dans La mort 45 Ibid. 46 Jean Marie Bernard Clément et Joseph de La Porte, Anecdotes dramatiques, 2 volumes, Paris, Veuve Duchesne, 1775, t. I, p. 208. 47 Selon André Rigaud, la Cléopâtre de Benserade fut représentée « dans les derniers jours de 1634 ou au début de 1635 » (« Benserade, auteur tragique », dans Le Correspondant, Paris, V.-A. Waille, 1925, p. 269). Voir l’édition critique des œuvres dramatiques de Benserade, Isaac de Benserade. Théâtre complet, éd. Bernard J. Bourque, Tübingen, Narr Verlag, 2024. 48 Mongrédien et Robert, Les comédiens français du XVII e siècle, p. 40. 49 Horace fut représenté en 1640, Cinna en 1642 et Rodogune en 1644. Voir Corneille. Œuvres complètes, éd. Georges Couton, 3 volumes, Paris, Gallimard, 1980-1987, t. I, p. 1536 et 1574 ; t. II, p. 1268. 50 Lacour, Les premières actrices françaises, p. 126. 51 Lettre de Belle-Roze à l’abbé de La Rivière, Paris, Claude Boudeville, 1649, p. 6. 52 Lacour, Les premières actrices françaises, p. 127-129. La comédie Iphis et Iante fut jouée en 1636 ; la tragédie Méléagre fut jouée en 1640. Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 281 d’Asdrubal de Zacharie Jacob, dit Montfleury, tragédie qui fut représentée pour la première fois à l’Hôtel de Bourgogne en 1647 : Nicole Gassot fut même de ces rares femmes de l’époque à porter l’épée sur scène, notamment dans le rôle de Sophronie dans La Mort d’Asdrubal, une tragédie de Montfleury datant de 1647 53 . Lacour continue sa liste spéculative de rôles pour Mademoiselle Bellerose en mentionnant les personnages suivants : Isabelle, reine de Castille, dans Don Sanche d’Aragon de Pierre Corneille (comédie héroïque jouée probablement à l’Hôtel de Bourgogne en 1649) ; Laodice dans Nicomède de Corneille (tragédie jouée probablement à l’Hôtel de Bourgogne en 1651) ; Déjanire ou Iole dans Hercule mourant de Jean Rotrou (tragédie jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1632) ; Parthénie dans L’Innocente infidélité de Rotrou (tragi-comédie jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1635) ; Laure dans Laure persécutée de Rotrou (tragicomédie jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1637) ; Cassandre dans Venceslas de Rotrou (tragédie jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1647) 54 . Bien sûr, Mademoiselle Bellerose n’était pas la seule actrice à appartenir à la troupe royale de l’Hôtel de Bourgogne. Mademoiselle Valliot (Elisabeth Dispanet, femme de Jean Valliot) et Mademoiselle Beaupré (Madeleine Lemeine, femme de Nicolas Lion, dit de Beaupré) furent reconnues comme les principales artistes féminines de l’Hôtel de Bourgogne durant une grande partie des années 1630 55 . Tallemant des Réaux décrit Mademoiselle Valliot comme une « personne aussi bien faite qu’on en pût voir » et Mademoiselle Beaupré, lorsqu’elle se trouva dès 1637 au Théâtre du Marais, comme « vieille et laide 56 ». Il y avait aussi à l’Hôtel de Bourgogne, à partir de 1634, Mademoiselle Le Noir (Isabelle Mestivier, femme de Charles Le Noir), décrite par Tallemant des Réaux comme une « aussi jolie personne qu’on pût trouver 57 », et, dès 1637, Mademoiselle de Villiers (Marguerite Béguin, femme de Claude Deschamps, dit de Villiers) reconnue pour son excellence profession- 53 Brenet et Devin, « Nicole Gassot » [en ligne : consulté le 29 juillet 2025]. 54 Lacour, Les premières actrices françaises, p. 130-131. Voir pour les dates de représentation : Corneille. Œuvres complètes, p. 1422 et 1458-1459 ; Claude et François Parfaict, Dictionnaire des théâtres de Paris, 7 volumes, Paris, Rozet, 1767, t. III, p. 67, 178 et 267 ; t. VI, p. 52. 55 Mademoiselle Beaupré passa au Théâtre du Marais en 1637, alors que Mademoiselle Valliot se retira vers 1640. Voir Lacour, Les premières actrices françaises, p. 124. Voir aussi Bernard J. Bourque, « Madeleine Lemeine, dite la Beaupré : portrait d’une comédienne française du XVII e siècle », Papers on French Seventeenth Century Literature, 98 (2023), p. 25-38. 56 Tallemant des Réaux, Les Historiettes, t. VI, p. 12 et 19. Le chroniqueur appelle Mademoiselle Valliot « la Violette ». 57 Ibid., t. VI, p. 13. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 282 nelle, selon les propos du même chroniqueur 58 . Enfin, il convient d’ajouter trois autres comédiennes : Mademoiselle Baron (épouse d’André Baron), qui, bien qu’elle ne soit pas reconnue pour son talent exceptionnel d’actrice, sut s’imposer par la grâce de sa beauté 59 ; Mademoiselle Beauchâteau (Madeleine de Pouget, épouse de François Chastelet, dit Beauchâteau) qui, entre 1630 et 1634, « remplissait les rôles de Princesses dans le Tragique, et d’Amoureuses comiques 60 » ; Mademoiselle La Fleur (Jeanne Buffequin, femme de Robert Guérin, dit Gros-Guillaume) qui se retira probablement en 1634 après la mort de son mari 61 . Mademoiselle Bellerose occupa la scène de l’Hôtel de Bourgogne jusqu’à sa retraite en 1660. À partir de 1640 environ, consécutivement au départ de Mademoiselle Beaupré pour le Théâtre du Marais et à la retraite de Mademoiselle Valliot, Mademoiselle Bellerose s’imposa comme l’une des actrices les plus reconnues de son époque 62 . Selon Lacour, elle doit être considérée comme la principale figure parmi les premières actrices françaises ayant évolué à l’Hôtel de Bourgogne 63 . 4. Mademoiselle Bellerose : son statut social et économique Dans son livre Women on the Stage in Early Modern France : 1540-1750, Scott souligne que la plupart des acteurs et actrices de la France du dixseptième siècle appartenaient à la classe moyenne : […] actors and actresses in seventeenth-century France came not from the gutter, but from a representative range of social and economic backgrounds. Granted, all actors pretended to be ladies and gentlemen, sieur and demoiselle, but even if that claim was nothing but fantasy - and, after all, they did play nobles and even royals on stage - they were still mostly from what we today understand to be the middle class and were well-supplied with earthly goods 64 . [Nous traduisons : […] les acteurs et actrices de la France du dix-septième siècle ne venaient pas de la rue, mais d’une gamme représentative de milieux sociaux et économiques. Certes, tous les acteurs faisaient semblant d’être des dames et des gentilshommes, sieur et demoiselle, mais même si cette 58 Ibid. 59 Ibid., t. VI, p. 17-18. 60 Parfaict, Dictionnaire des théâtres de Paris, t. I, p. 396-397. 61 Voir Scott, Women on the Stage in Early Modern France, p. 134. 62 Voir Brenet et Devin, « Nicole Gassot » [en ligne : consulté le 29 juillet 2025]. 63 Lacour, Les premières actrices françaises, p. 124. 64 Scott, Women on the Stage in Early Modern France, p. 126. Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 283 prétention n’était rien d’autre qu’une fantaisie - et, après tout, ils jouaient des nobles et même des royaux sur scène - ils venaient surtout de ce que nous comprenons aujourd’hui comme la classe moyenne et étaient bien pourvus de biens matériels.] Le 5 novembre 1633, Pierre Le Messier, dit Bellerose, acheta une grande propriété à Conflans-Sainte-Honorine 65 , comprenant une grande maison, avec tout son contenu, et un grand terrain, déboursant la somme de 14 542 livres 66 . L’année précédente, il avait loué, pour une période de six ans, une somptueuse maison à Paris près de l’Hôtel de Bourgogne pour 240 livres par an 67 . La situation financière des Belleroses était manifestement satisfaisante. Malgré une nécessité temporaire de liquidités en 1639 68 , leur état économique se rétablit rapidement. En 1642, ils achetèrent, pour 1 600 livres, « de divers héritages en terres, jardins et bois, situés près de Pontoise, à Courdimanche et Jouy le-Moutier, et entre Menucourt et Boisement 69 » ; l’année suivante, ils firent un prêt de 1 800 livres à Jean Brandin, barbier ordinaire du frère du roi, et ils achetèrent, pour 3 000 livres, « trente arpents de terre plantés en bois taillis à Conflans-Sainte-Honorine 70 ». Nous devons conclure que les Bellerose possédaient une fortune considérable. Le 18 décembre 1657, les héritiers de Bellerose assurèrent à Nicole Gassot, en cas de survie, l’usufruit 71 de tous les biens de son mari lors de son décès. Le 1 er avril 1658, les héritiers de Nicole assurèrent à Bellerose, en cas de survie, l’usufruit des biens de sa femme au jour de son décès. De plus, ils s’engagèrent, après la mort de tous les deux, à partager ces biens également entre eux et les héritiers de Bellerose 72 . Nicole étant décédée neuf ans après son époux, elle fut la bénéficiaire de l’arrangement prévu. 65 Ville située une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Paris. 66 Voir Howe, Le théâtre professionnel à Paris, documents du minutier central, transcription XV, p. 384-388. 67 Ibid., p. 130. 68 Howe écrit: « […] Bellerose et sa femme, Nicole Gassot, se procurèrent la somme de 1800 livres contre une rente annuelle et perpétuelle de 100 livres constituée à un tissutier-rubannier [sic] parisien. Un acte notarié du 24 juin 1639 nous apprend qu’au paiement de cette rente fut hypothéquée leur maison à Conflans-Sainte- Honorine, ainsi que trois autres maisons et 252 livres 16 sols de rente dont étaient redevables plusieurs habitants de Conflans. Ces mesures semblent indiquer un besoin pressant d’argent comptant » (ibid., p. 156). 69 Ibid., p. 180. 70 Ibid. 71 Ce droit permet l’utilisation des biens ou en percevoir les fruits, mais sans pouvoir les vendre. 72 Voir Émile Campardon, Les comédiens du roi de la troupe française pendant les deux derniers siècles, Paris, Champion, 1879, p. 33-36. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 284 Lorsque Mademoiselle Bellerose prit sa retraite en 1660, elle conclut un accord avec Raymond Poisson, comédien à l’Hôtel de Bourgogne, par lequel elle céda la place qu’elle occupait dans la troupe à l’épouse de Poisson, Victoire Guérin, en échange d’une pension de 1 000 livres par an. En 1670, ce montant fut réduit par le Conseil du roi à 600 livres par an au motif que le montant initial était excessif 73 . Comme Mademoiselle Bellerose mourut en 1679, elle reçut de Raymond Poisson un total de 15 000 livres 74 . Toutes les preuves mènent à la conclusion que Mademoiselle Bellerose mena une vie très confortable durant ses années à Paris à l’Hôtel de Bourgogne et également pendant ses années de retraite à Conflans-Sainte- Honorine. 5. Mademoiselle Bellerose et la Fronde Dans une lettre datée du 24 mars 1649, attribuée à Bellerose et adressée à Louis Barbier, abbé de La Rivière 75 , l’auteur évoque les difficultés rencontrées par son théâtre durant la période de la Fronde. Selon cette lettre, Mademoiselle Bellerose « se voit dans un état bien contraire à sa pompe Théâtrale » et qu’elle est « réduite il y a déjà assez longtemps à ne se plus mirer que dans une 76 losange de vitre cassée, ou dans un seau d’eau claire ; parce qu’il a été nécessaire qu’elle ait vendu son miroir pour avoir du pain 77 ». La lettre, qui comprend également des vers intitulés « Chanson du Savoyard », décrit les moyens par lesquels Nicole tenta d’amasser de l’argent dont elle avait tant besoin : la vente d’objets, la prostitution et le proxénétisme : Elle a envoyé depuis peu chez les Fripiers le tour de notre lit, et me dit pour me consoler, que le bon temps revenu elle en fera deux pour un avec l’éguille. Il n’est pas jusqu’à un collier de perles qu’elle tenait d’un homme de condition 73 Ibid., p. 226-227. « Devançant toujours la Bellerose, Bellerose mourut en 1670. Les Poisson en profitèrent sans retard pour estimer trop lourde la charge assumée par eux du vivant du mari. Raymond se hâta d’adresser à Louis XIV, en des stances hardiment familières, une requête où il allait jusqu’à prier le roi de payer pour lui » (Lacour, Les premières actrices françaises, p. 134). 74 Comme le souligne Campardon, Poisson s’économisa un total de 4 000 livres grâce à la réduction : « […] Raymond Poisson était un observateur fort peu scrupuleux des engagements pris librement par lui. Comme madame Bellerose ne mourut que dix années plus tard, il s’en suit [sic] que la somme dont Poisson la frustra se monte à 4,000 livres environ, total fort important pour l’époque » (Les comédiens du roi de la troupe française pendant les deux derniers siècles, p. 226n). 75 L’abbé de La Rivière agit en tant qu’espion pour Mazarin. 76 Le mot « losange » fut utilisé au féminin au dix-septième siècle. 77 Lettre de Belle-Roze à l’abbé de La Rivière, p. 6. Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 285 qu’elle avait satisfait en une visite, qui n’est franchi le pas, il s’était défilé le jour précédent. […] la nécessité l’a forcée à mettre cet écrit à la porte de notre logis : CÉANS L’ON TIENT PETITES ÉCOLES POUR LES FILLES, mais il n’y en vient pas une, si ce n’est de celles qui ne veulent pas retourner pucelles à leur maison 78 . Je m’étonnais entre autres choses Comment vivait la Belle-Rose Depuis l’exil de Mazarin Mais je me suis tiré de peine, Ne gagnant plus rien sur la Seine Elle trafique sur le Rhin. Encor est-ce un bonheur pour elle Qu’à cinquante ans elle soit belle Cela lui fait passer chemin. Car je tiens pour chose certaine Ne gagnant plus rien sur la Seine Qu’elle trafique sur le Rhin. Sans son travail et son ménage Son mari qu’un Grec ombrage Serait mort à faute de pain, Mais dès la première semaine Que rien ne lui vint de la Seine Elle trafiqua sur Le Rhin 79 . Bien qu’il soit vrai que la première Fronde ou Fronde parlementaire (1648- 1649) interrompit la représentation des pièces à Paris, la situation financière des Bellerose n’était guère aussi désespérée que la lettre le prétend. Cette lettre satirique, qui « se présente avant tout comme un libelle injurieux 80 », fut faussement attribuée à Bellerose. En ce qui concerne l’affirmation selon laquelle Mademoiselle Bellerose « trafiqua sur le Rhin », ce n’est certainement pas une preuve que la comédienne se rendit en Alsace pour gagner de l’argent par tous les moyens nécessaires, comme l’affirme Léopold Lacour : […] cela ne signifie pas — ai-je besoin de le noter? — que les troubles de 1648-1649 obligèrent l’actrice à remonter sur le chariot de Thespis et à faire une « tournée » jusqu’en Alsace . 78 Ibid., p. 6-7. 79 « Chanson du Savoyard », dans Lettre de Belle-Roze à l’abbé de La Rivière, p. 8. 80 Brenet et Devin, « Nicole Gassot » [en ligne : consulté le 29 juillet 2025]. 81 Lacour, Les premières actrices françaises, p. 132. Bernard J. Bourque PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 286 6. Mademoiselle Bellerose : sa retraite et sa mort En avril 1647, Pierre Le Messier, dit Bellerose, quitta son poste de directeur de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne et fut remplacé par Zacharie Jacob, dit Montfleury 82 . La retraite de Bellerose coïncida avec l’arrivée à l’Hôtel de Floridor, chef de la troupe du Marais. Bellerose mourut en janvier 1670 83 . Mademoiselle Bellerose continua à l’Hôtel de Bourgogne jusqu’à sa retraite en 1660, laissant sa place à Mademoiselle Poisson (Victoire Guérin) 84 . Elle mourut en 1679 à Conflans Saint-Honorine 85 . *** Nicole Gassot occupe une place incontestable dans l’histoire du théâtre français du dix-septième siècle. Elle exerça la profession d’actrice pendant plus de quarante ans, dont trente au sein de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne. Elle interpréta des rôles principaux dans les tragédies de son époque et fut décrite par Gédéon Tallemant des Réaux comme la meilleure comédienne de Paris. Léopold Lacour la qualifie également de figure majeure parmi les premières actrices françaises. Alan Howe la décrit comme la comédienne principale et « la plus admirée de l’Hôtel de Bourgogne 86 ». Depuis l’âge de treize ans, sa vie fut entièrement orientée vers le théâtre français, influencée par la profession de son père, acteur, ainsi que par ses deux unions avec des acteurs. La maîtrise de la mémorisation et de l’interprétation des rôles majeurs par une comédienne dans le contexte exigeant du Paris de l’époque constitue une démonstration notable de professionnalisme et de compétence. Mais les capacités de cette actrice s’étendirent également au monde des finances. Comme l’affirment Charles Brenet et Fantine Devin, « plusieurs sources démontrent que Nicole Gassot avait non seulement une part active en tant que comédienne, mais aussi une place importante dans la gestion financière du foyer et de la troupe 87 ». 82 Voir Howe, Le théâtre professionnel à Paris, p. 170. 83 « Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’après avoir passé ses dernières années d’une manière très régulière, il mourut au milieu du mois de janvier 1670 » (Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, t. I, p. 151). 84 Voir supra la note 73. 85 Voir Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, t. II, p. 46. Voir aussi Parfaict, Dictionnaire des théâtres de Paris, t. I, p. 409. 86 Howe, Le théâtre professionnel à Paris, p. 79. 87 Brenet et Devin, « Nicole Gassot » [en ligne : consulté le 22 août 2025]. Nicole Gassot, dite Mademoiselle Bellerose PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0020 287 Bibliographie Benserade, Isaac de. Isaac de Benserade. 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