Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0024
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2026
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Mariamne – l’échec de la patience ? Tragédie terrestre et bonheur éternel dans la Cour sainte de Nicolas Caussin
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2026
Ioana Manea
Véritable succès de librairie du XVIIe siècle, la Cour sainte de Nicolas Caussin inclut parmi les reines et les dames dont elle traite Mariamne, la malheureuse reine de Judée. À première vue, ce choix peut sembler inattendu puisque la vie de la princesse juive semble avoir été un échec : après avoir assisté impuissante à l’assassinat de ses proches par Hérode, son mari tyrannique, elle a été elle-même exécutée par lui. Pourquoi une reine qui, malgré toutes ses qualités, n’a pas pu s’épanouir, aurait-elle été au goût du public mondain de la première moitié du Grand Siècle ? Afin de répondre à cette question, qui sera au coeur de notre recherche, notre article analysera le portrait de Mariamne en lien avec la patience, qui est son trait distinctif et avec la tragédie dont elle est la protagoniste. À l’instar du stoïcisme chrétien dont participe la patience, la tragédie suscitait, elle aussi, l’engouement du public auquel s’adressait l’ouvrage de Caussin.
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PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 Mariamne - l’échec de la patience ? Tragédie terrestre et bonheur éternel dans la Cour sainte de Nicolas Caussin I OANA M ANEA U NIVERSITATEA O VIDIUS DIN C ONSTANȚA Véritable succès de librairie du XVII e siècle, la Cour sainte de Nicolas Caussin inclut parmi les reines et les dames dont elle traite Mariamne, la malheureuse reine de Judée. À première vue, ce choix peut sembler inattendu puisque la vie de la princesse juive semble avoir été un échec : après avoir assisté impuissante à l’assassinat de ses proches par Hérode, son mari tyrannique, elle a été elle-même exécutée par lui. Pourquoi une reine qui, malgré toutes ses qualités, n’a pas pu s’épanouir, aurait-elle été au goût du public mondain de la première moitié du Grand Siècle ? Afin de répondre à cette question, qui sera au cœur de notre recherche, notre article analysera le portrait de Mariamne en lien avec la patience, qui est son trait distinctif et avec la tragédie dont elle est la protagoniste. À l’instar du stoïcisme chrétien dont participe la patience, la tragédie suscitait, elle aussi, l’engouement du public auquel s’adressait l’ouvrage de Caussin. La Cour sainte - structure et enjeux Œuvre d’un prédicateur très réputé aux yeux du public mondain, la Cour sainte a eu de nombreuses éditions, voire des traductions en plusieurs langues 1 . Entre 1624, date de sa première édition, et 1645, date de son édition complète, elle a été soumise à des remaniements successifs. Dans la version finale, elle a été divisée en deux volumes. Le premier volume contient trois traités, dont le premier porte sur la concordance entre la vertu chrétienne et 1 Voir Sophie Conte, « Introduction », Nicolas Caussin : rhétorique et spiritualité à l’époque de Louis XIII. Actes du colloque de Troyes (16-17 septembre 2004), Berlin, LIT, 2007, p. 12-13. Ioana Manea PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 336 la vie à la Cour, le deuxième sur les « maximes de la Cour sainte » et le troisième sur les passions. Le deuxième volume, quant à lui, comporte cinq sections principales, qui ont pour objet les monarques, les reines et les dames, les cavaliers, les hommes d’État et les hommes de l’Église. L’ouvrage se situe à la croisée de plusieurs genres, car il relève à la fois des traités de civilité, des traités de dévotion et de la galerie littéraire. Ce faisant, contrairement l’Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, l’ouvrage de Caussin cherche à démontrer que la vie à la Cour n’est pas irréconciliable avec la dévotion. Du point de vue stylistique et thématique, la Cour sainte se rapproche de la « conception morale et didactique » de la tragédie défendue au cours de la période comprise entre les traités humanistes du XVI e siècle et La Poétique de La Mesnardière (1639) 2 . Par conséquent, le traité de Caussin vise un dessein pédagogique consistant, d’une part, à apprendre aux courtisans à accéder au salut tout en fréquentant la Cour et, d’autre part, à les avertir contre les dangers intrinsèques à leur condition comme les passions ou les changements de fortune. Mariamne - personnage tragique dépeint à travers des images puissantes Cherchant à transmettre une « leçon morale », le but didactique de Caussin aboutit à une « simplification manichéenne 3 ». Aussi le portrait de Mariamne est-il élaboré en contraste avec celui de son mari, car « pour bien parler de la vertu de cette reine, il lui faut opposer la malice d’Hérode 4 ». Ainsi le portrait de Mariamne a une forte dimension tragique qui, entre autres, est attestée par son affinité avec des tragédies qui datent de la même époque. Il s’agit là, par exemple, des tragédies comme les Mariannes d’Alexandre Hardy (1632) et de Tristan L’Hermite (1637), l’Herodes de Heinsius (1632) et la Mort des enfants d’Hérode de La Calprenède (1639) 5 . Afin de réaliser le portrait de la reine juive, Caussin se sert des images auxquelles, sous l’emprise de la pensée jésuite, il est susceptible d’attribuer 2 Voir Emmanuelle Hénin, « Écriture et vision tragiques dans La Cour Sainte », dans Sophie Conte, Nicolas Caussin : rhétorique et spiritualité à l’époque de Louis XIII, op. cit., p. 103-104. 3 Ibid., p. 109. 4 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, t. II, Paris, chez Jean du Bray, 1645, p. 159. Nous gardons la ponctuation d’origine, mais nous en modernisons l’orthographe. 5 Voir Emmanuelle Hénin, « Écriture et vision tragiques dans La Cour Sainte », op. cit., p. 103-104. Mariamne - l’échec de la patience ? PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 337 une vertu éducative 6 : « dans la cour d’Hérode, je m’en vais prendre la chaste et la patiente Mariamne, vrai tableau de l’innocence indignement traitée 7 ». Parmi les acceptions du terme « tableau », en plus de celle, courante, de représentation à travers la peinture, il y en a une autre, qui se réfère à une « représentation » effectuée soit par vive voix, soit par écrit 8 . Tout en ayant en commun avec le Dictionnaire universel de Furetière la signification de « tableau », le Dictionnaire de l’Académie française lui ajoute les épithètes de « naturelle et vive 9 ». À partir de deux définitions du « tableau » qui viennent d’être évoquées, il est légitime de comprendre que Caussin dépeint Mariamne par le biais d’un portrait tragique qui a une forte composante visuelle. Pour ce faire, l’auteur jésuite se sert, entre autres, d’une hypotypose qui consiste à faire voir au public l’ignominie du traitement auquel Mariamne a été soumise par son époux 10 : […] il faut voir nécessairement comme ce déloyal tenant la vie, le sceptre, et la couronne de la maison de Mariamne, pour récompense lui ôta le sceptre, la couronne, et la vie, après avoir tiré ses entrailles, lui faisant mourir ses plus proches devant ses yeux, puis la jetant toute sanglante sur le bûcher où brûlaient le corps de ses pères et de ses frères, comme la dernière victime de sa fureur, sans toutefois jamais ébranler son invincible patience 11 . Afin de mettre en relief le pathétique intrinsèque à l’abominable comportement adopté par Hérode envers sa femme, Caussin utilise une série de figures rhétoriques. Aussi mobilise-t-il la répétition (le « sceptre », la « couronne », la « vie ») pour faire ressortir la condition d’usurpateur et de criminel d’Hérode. De plus, il exagère les supplices qui ont été infligés à Mariamne et, à travers le champ lexical du feu (« bûcher », « brûler »), il transforme la princesse juive dans une martyre purifiée par la souffrance. 6 Ibid., p. 106. 7 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 159. 8 Furetière, Dictionnaire universel, corrigé et augmenté par Basnage de Beauval et Brutel de La Rivière, t. IV, sixième article « tableau », La Haye, chez P. Husson, Th. Johnson, J. Swart, J. Van Duren, Ch. Le Vier, La Veuve van Dole, 1727, sans numéro de page : « se dit figurément en morale, des descriptions et représentations qui se font, soit de vive voix, soit par écrit, soit par des livres exprès, tant des choses naturelles que morales ». 9 Dictionnaire de l’Académie française, t. II, article « tableau », Paris, chez Jean Baptiste Coignard, 1694, p. 523 : « La représentation naturelle et vive d’une chose, soit de vive voix, soit par écrit ». 10 Voir Emmanuelle Hénin, « Écriture et vision tragiques dans La Cour Sainte », op. cit., p. 106. 11 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 159-160. Ioana Manea PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 338 La figure de martyre de Mariamne est consolidée à travers son portrait moral et physique. En ce qui le concerne, le portrait physique de la reine est celui d’une princesse tout à fait singulière. Sans fournir aucun détail précis à propos de l’apparence physique de la souveraine, Caussin la décrit au superlatif, en soutenant qu’elle était « estimée la plus belle princesse du monde 12 ». De plus, en rapportant le propos de l’érudit Aulus Gellius, il affirme que « toutes les autres beautés étaient de terre en comparaison de celle-ci, qui semblait être formée parmi les globes célestes 13 ». À travers l’opposition entre les deux éléments, la terre et le Ciel, l’auteur jésuite suggère la beauté presque surnaturelle de Mariamne, qui participe de sa dévotion. Aussi grande qu’elle fût, la beauté extérieure de la princesse infortunée pâlissait par rapport à sa beauté intérieure. En effet, la nature de la reine de Judée était caractérisée par d’excellentes qualités morales et intellectuelles, qui relevaient en partie de ses origines nobles : « C’était une petite fille de ces grands Maccabées, bien versée en la Loi de Dieu, discrète, accorte, respectueuse, débonnaire, chaste comme une Suzanne, mais surtout courageuse et patiente, qui vivait dans la Cour d’Hérode, comme Job sur le fumier 14 ». Réunies autour de la constance et de la force d’âme, ces qualités appartiennent à une personne éduquée, modeste, fidèle à son mari et prévenante envers les autres. Ainsi, Mariamne ne se distingue pas par la capacité d’agir sur les événements, mais plutôt par l’aptitude à les subir avec résilience. L’image biblique de Job qui résume la patience de la malheureuse princesse devant les épreuves est complétée par trois autres images qui particularisent sa souffrance : « C’était bien allier la brebis au loup, la colombe à l’épervier, et coller le corps vivant bouche à bouche sur le mort, que de marier une telle dame [Mariamne] à un homme si malheureux [Hérode] 15 ». Accumulées à travers une gradation croissante, ces trois images dévoilent la situation infernale de Mariamne qui, en victime innocente, est obligée de partager sa vie avec un mari oppressif. Inspirée de l’affreux supplice attribué à Mézence, la dernière et la plus forte de ces images met en exergue l’enfer quotidien que la reine de Judée a été obligée de subir au cours des années passées à côté d’Hérode. Le mariage avec Hérode a été le résultat des intérêts politiques de la mère et du grand-père de Mariamne, qui ont espéré qu’en devenant son épouse, elle pourrait le rendre plus bienveillant envers leur famille. Par piété filiale et acceptation de l’inévitable, elle a acquiescé à une union à propos de la réussite de laquelle elle ne se faisait pourtant pas d’illusions. Malgré toutes ses qualités physiques et morales, elle n'est pas parvenue à affaiblir l’abîme 12 Ibid., p. 163. 13 Ibid., p. 164. 14 Idem. 15 Idem. Mariamne - l’échec de la patience ? PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 339 qui la séparait d’Hérode dès le début de leur vie commune. Individu « monstrueux », qui « n’avait quasi rien d’humain que la peau et la figure 16 », ce dernier était un usurpateur dépourvu de scrupules, qui s’est emparé du pouvoir à travers la violence et l’intrigue. Son mariage avec Mariamne a été le résultat des calculs à la fois amoureux et politiques : outre le fait d’être séduit par sa beauté, il a pensé que le mariage avec elle, qui était la descendante d’une lignée prestigieuse, pourrait mieux asseoir son pouvoir sur les Juifs. Pour Hérode, le mariage avec Mariamne a eu seulement des conséquences politiques, car l’amour véritable qu’il éprouvait pour elle n’a pas diminué sa perfidie : La [Mariamne] voilà mariée. Hérode l’aime comme le chasseur fait la venaison pour sa passion, et son avantage, sans que l’amour lui fasse perdre un seul grain de son ambition, et de sa cruauté. Ce pervers qui tenait le royaume comme un loup par les oreilles, toujours branlant, même dans la sûreté de ses affaires, ne cherchait qu’à se défaire de ceux dont il avait les dépouilles, sans que le respect de cette bonne reine adoucît ses sauvages humeurs 17 . Le présentatif (« voilà ») met devant les yeux du lecteur la situation conjugale de Mariamne, qui est actualisée à travers le présent de narration (« aime »). La tragédie qui est au cœur de cette situation est rendu parlante à travers des termes qui relèvent du champ lexical du prédateur et de sa proie (« chasseur », « venaison », « loup », « dépouilles »). Malgré son statut de reine et de femme aimée, Mariamne se trouve, à l’instar de son royaume, entre les griffes d’Hérode. Lorsque le sacrifice qu’elle fait d’elle-même ne suffit plus pour empêcher l’extermination de sa famille par un Hérode cruel et soupçonneux, elle ne se révolte pas et, à travers beaucoup d’efforts, parvient à maîtriser sa peine. Lorsque son frère, qu’elle regardait comme un autre soi-même, est assassiné à travers un complot tramé par Hérode, elle maîtrise sa douleur et console sa mère. À l’encontre de cette dernière, qui ne cache pas son désespoir, Mariamne s'abandonne à Dieu : […] Si parmi tant d’amertumes je suçais encore quelques douceurs du monde, en la présence de ce doux objet que vous m’avez enlevé ; m’en voilà du tout sevrée, désormais je n’y trouverai que de l’absinthe, afin que renonçant aux consolations de la terre, j’apprenne à goûter celles qui sont propres à vos enfants. Voilà comme les belles âmes tirent le miel de la pierre, et tournent tout en mérite jusqu’à leurs larmes 18 . 16 Idem. 17 Ibid., p. 164. 18 Ibid., p. 168. En italiques dans le texte original. Ioana Manea PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 340 Exprimant les paroles de Mariamne, le discours direct, qui procède de l’hypotypose, est censé rendre vivante la scène tragique. Le style orné du discours 19 est structuré autour de deux champs lexicaux contraires, qui participent du plaisir (« sucer », « douceur », « doux », « goûter ») et de la souffrance (« sevrer », « amertume », « absinthe »). L’opposition entre les deux champs lexicaux prépare l’éloignement douloureux de la terre et le rapprochement du Ciel dont la protagoniste est la malheureuse femme d’Hérode. Entamée par un présentatif (« voilà ») censé montrer au public le comportement hors du commun de la princesse juive, la conclusion de Caussin mobilise une image évocatrice, basée sur deux éléments, le « miel » et la « pierre », qui puisqu’ils n’ont rien en commun, font ressortir la capacité de Mariamne de mettre à profit la puissance transformatrice de la souffrance. La longue série de souffrances subies par la princesse juive au cours de la vie conjugale à côté d’un conjoint despotique culmine par sa condamnation à mort, qui est le dernier acte de la tragédie prévisible dès le début du mariage. Attisées par Salomé, la sœur d’Hérode, la jalousie et les suspicions d’Hérode finissent par avoir raison de l’innocence de la reine. Lors du procès injuste intenté contre elle, Mariamne prononce une tirade qui est caractérisée par un style élevé se traduisant par des « paroles mémorables » spécifiques de la tragédie 20 : « [il était] très aisé de lui ôter le diadème de dessus la tête, et la tête de dessus les épaules, mais très malaisé de lui ravir la réputation de princesse d’honneur, qu’elle tenait de ses pères, et qu’elle ferait passer jusqu’aux cendres de son tombeau 21 ». Mobilisant l’antithèse (« il était aisé », « il était malaisé ») et le chiasme (« de dessus la tête », « la tête de dessus »), la tirade de la princesse résume à travers une formule visant à être inoubliable l’espoir vis-à-vis de l’échec de la tentative d’Hérode de la diffamer. Après avoir reçu l’inévitable arrêt de mort, Mariamne l’accepte avec la même sérénité et le même courage qu’elle a mis en œuvre pour subir les autres peines qui lui ont été infligées par son mari. Pour décrire la mort tragique de l’infortunée reine de Judée, Caussin se sert des « techniques à la fois poétiques et picturales 22 » : Cette belle aube du jour qui portait encore en ses rayons l’alégresse et le rafraîchissement aux âmes des pauvres affligés, dans les horribles confusions de la tyrannie, fut alors éteinte dans son sang. Encore les yeux de toute 19 À propos de l’hypotypose et du style orné, voir Emmanuelle Hénin, « Écriture et vision tragiques dans La Cour Sainte », op. cit., p. 104-106. 20 À propos du style élevé, voir ibid., p. 104-105. 21 Nicolas Caussin, La Cour sainte, op. cit., p. 177-178. 22 Catherine Pascal, « Récits de vie, récits de mort dans La Cour sainte du père Caussin », dans Patricia Eichel-Lojkine (dir.), De bonne vie s’ensuit bonne mort. Récits de mort, récits de vie en Europe (XV e -XVII e siècles), Paris, Garnier, 2006, p. 117. Mariamne - l’échec de la patience ? PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 341 l’assistance baignés en larmes la contemplaient en son éclipse, quand on vit ce front plein d’une royale majesté, affronter courageusement la mort prochaine, qui fait trembler les plus hardis, et qu’on aperçut le col d’albâtre tendu et plié sous le fer étincelant, pour être séparé de ce beau corps, le frisson se coula dans les os de tous les regardant, et n’y ayant roche si dure qu’il ne lui donna l’eau de ses pleurs avant qu’elle rendît son propre sang. La tête fut séparée du corps, et le corps de l’âme, mais jamais l’âme ne se sépara de Dieu, dressant à la mort un tel trophée de patience. Les membres demeurèrent tous froids étendus sur la place, […] 23 Victime innocente, la reine n’est pourtant pas décrite comme entièrement passive. Tandis que ses états sont exprimés à travers les participes passés des verbes à la voix passive (« éteinte », « tendu », « plié »), son attitude devant le supplice est rendue à travers un infinitif à valeur de voix active (« affronter »). La mise à mort de Mariamne représente l’acmè du récit tragique dont elle est la protagoniste 24 . À l’instar de la tragédie, la scène construite autour de son exécution est censée émouvoir les lecteurs et susciter de leur part la terreur et la pitié qui participent de deux des motifs récurrents de la scène, à savoir le « sang » et les « larmes » 25 . De plus, le public est susceptible de réitérer la réaction du public présent sur place et, ce faisant, de perpétuer la compassion pour Mariamne. En outre, la prosopopée des roches qui pleurent est de nature à amplifier la commisération pour la princesse. L’opposition entre le champ lexical de la lumière (« aube du jour », « rayons »), synonyme de la vie, et celui des ténèbres (« éclipse », « eteinte »), synonymes de la mort, provoque une tension qui touche à l’apogée lors de la séparation de la tête du corps. Indépendamment des bienséances qui allaient mettre leur empreinte sur l’esthétique classique, la décollation de Mariamne est décrite de manière concrète. L’abondance des détails est, elle aussi, censée rendre vivante la scène devant les yeux du public 26 . « Acte profanateur », supprimant la beauté physique, morale et spirituelle qui apportait du réconfort dans un monde livré au despotisme d’Hérode, l’exécution de Mariamne est à l’origine d’une scène aboutissant au « pathétique spectaculaire 27 ». 23 Nicolas Caussin, La Cour sainte, op. cit., p. 178. Notre analyse de la citation est en partie fondée sur Catherine Pascal, « Récits de vie, récits de mort dans La Cour sainte du père Caussin », op. cit., p. 117-119. 24 Voir Emmanuelle Hénin, « Écriture et vision tragiques dans La Cour Sainte », op. cit., p. 107. 25 Ibid., p. 110. 26 Cette idée est exprimée à propos des morts de Marie Stuart et d’Assuérus dans ibid., p. 105. 27 Catherine Pascal, « Récits de vie, récits de mort dans La Cour sainte du père Caussin », op. cit., p. 118-119. Ioana Manea PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 342 Abject, le meurtre de la reine innocente ne demeure pas impuni. Aussi Hérode est-il tourmenté dès son vivant par d’affreux maux physiques et psychiques, qui préfigurent les châtiments qui lui seront réservés après la mort. Après avoir fait exécuter l’innocente Mariamne, il est lanciné par des remords : hurlant effroyablement, [il] invoquait sans cesse la mémoire et le nom de la pauvre défunte, à qui il ne pouvait plus rendre par ses regrets, ce qu’il lui avait ôté par l’épée d’un bourreau. Partout où il allait, il était toujours accompagné de l’image de son crime, toujours alarmé de noires fureurs, de monstres, et de spectres effroyables 28 . Exprimant le repentir, les passions funestes qui dévorent Hérode rappellent les Érinyes des tragédies grecques. Malgré sa monstruosité, Hérode n’est pas intégralement « monolithique » ce qui, dans une certaine mesure, est susceptible de réduire l’abîme qui le sépare du public 29 . Par ailleurs, avant de mourir, Hérode subit les conséquences terribles du tribunal divin, car « Dieu lui voulait faire boire dès cette vie à longs traits le calice de sa justice, consommant ce malheureux corps par de longues souffrances 30 ». Aussi le despote est-il atteint d’une maladie protéiforme, dont chaque symptôme châtie un vice 31 . Malgré la mort affreuse d’Hérode, du point de vue de la logique profane, le sacrifice de Mariamne a été un échec. Incapable d’atténuer la rivalité entre son mari usurpateur et sa famille, la princesse juive n’a pas pu empêcher les meurtres successifs de son frère cadet, de son grand-père, de sa mère et d’ellemême. En dépit de son abnégation, Mariamne n’a pas réussi à contrecarrer la brutalité d’Hérode, qui a transformé la Judée dans un bain de sang. La patience de Mariamne - vertu multiforme Avant la fin tragique qui lui est réservée par Hérode, Mariamne vit à sa Cour comme « Job sur le fumier 32 ». À l’origine de nombreuses représentations artistique à partir du Moyen Âge en raison de sa puissante capacité d’expression, l’image d’un Job seul, pauvre et malade assis sur un dépotoir 28 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 179. 29 Emmanuelle Hénin, « Écriture et vision tragiques dans La Cour Sainte », op. cit., p. 110. 30 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 191. 31 Voir Lisa Zeller, « Mettre en scène l’alternative politique réduite au silence : de Juan de Mariana aux Marianes de Caussin et de Tristan L’Hermite », Early Modern French Studies, 40/ 2 (2018), p. 139. 32 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 164. Mariamne - l’échec de la patience ? PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 343 (Job 2 : 8) témoigne de la puissance de la foi inébranlable en Dieu 33 . Puisque, malgré quelques défaillances, il ne perd presque jamais la foi en Dieu lorsqu’il est accablé par des malheurs dont il ne comprend pas la cause, Job figure la patience qui ne faiblit pas au milieu des épreuves. Même après avoir été en apparence injustement dépouillé de ses biens, de ses fils et de sa santé, il continue à croire en Dieu et à l’aimer de manière désintéressée. Dans sa miséricorde, Yahvé pardonne à Job l’acte d’hybris qui a consisté à l’accuser d’injustice et lui révèle les limites de la compréhension humaine. Juste de l’Ancien Testament, Job personnifie pour les Pères de l’Église comme Grégoire le Grand la figure d’un Christ en chair et en os 34 . Mariamne, quant à elle, est susceptible d’être une réincarnation de Job grâce à la patience indestructible avec laquelle elle affronte les souffrances et dont elle puise les sources en Dieu. Contrairement aux figures masculines voire à des dames comme Judith, qui sont particularisées par leurs vertus guerrières, Mariamne est individualisée par des vertus qui appartiennent au « for intérieur » et qui relèvent d’un « héroïsme en retrait 35 ». Se manifestant notamment dans la sphère privée, les vertus de Mariamne gravitent autour d’une patience remarquable : « La patience de cette pauvre reine mériterait d’être consacrée par une plume de diamant au temple de l’éternité 36 ». Connu pour sa dureté singulière, le diamant suggère les qualités littéraires du discours à travers lesquelles la patience de la reine juive est digne d’être immortalisée. Synonyme de la « constance » et de la « fermeté » selon le Dictionnaire universel de Furetière 37 , la patience de Mariamne se réfère essentiellement à la capacité de faire face sereinement aux épreuves. L’une de ces situations surgit lorsque, en prison à côté de sa mère, la malheureuse princesse est tenue d’affronter la souffrance de l’incarcération conjuguée avec la menace de la mort : « Alexandra rongeait son frein d’impatience, Mariamne combattait les 33 Voir Jean Lévêque, article « I. Le Livre de Job », dans M. Viller et al., Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, t. VIII, Paris, Beauchesne, 1974, col. 1201-1218. 34 Voir Charles Kannengiesser, « II. Job chez les Pères », Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, t. VIII, op. cit., col. 1218-1225. 35 Voir Grégoire Menu, « Imperfection des vertus, vertu de l’imperfection dans La Cour sainte de Nicolas Caussin », dans Gilbert Schrenck, Anne-Élisabeth Spica, Pascale Thouvenin (dir.), Héroïsme féminin et femmes illustres (XVI e -XVII e siècles). Une représentation sans fiction, Paris, Garnier, 2019, p. 170-171, 175, 177. 36 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, p. 159. Voir aussi Furetière, Dictionnaire universel, t. I, op. cit., premier article « diamant » : « La plus dure, la plus brillante de toutes les pierres précieuses ». 37 Furetière, Dictionnaire universel, t. III, op. cit., premier article « patience » : « vertu, fermeté, constance qui fait souffrir la douleur, l’adversité sans se plaindre, sans murmurer ». Ioana Manea PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 344 longueurs de cette captivité d’une généreuse constance, et tâchait d’adoucir les aigreurs de sa vie par les douceurs de sa conscience, toute sa consolation était en Dieu […] 38 » D’autant plus méritoire qu’elle est en contradiction avec l’exaspération de sa mère, la patience de la jeune princesse est mise en évidence par l’opposition entre, d’une part, l’aigreur et, d’autre part, la douceur qui relève de tout un champ lexical (« adoucir », « douceur », « consolation »). Encore qu’elle constitue le trait distinctif de Mariamne, la constance ne la transforme pas dans l’équivalent féminin du sage stoïcien. Susceptible d’être utilisée par Caussin surtout à cause de la relation de synonymie qui la relie à la patience, la constance témoigne de la proximité entre le vocabulaire du christianisme et celui du stoïcisme. Réactualisée par des auteurs comme Juste Lipse ou Guillaume Du Vair dans le contexte politique et social mouvementé de la fin du XVI e siècle et du début du siècle suivant, la constance stoïcienne correspond à la patience chrétienne 39 . Malgré sa parenté avec le stoïcisme, la constance dont Mariamne fait preuve est, en fait, une pratique chrétienne. À l’encontre du sage stoïcien, la reine juive ne fait pas face à l’épreuve de l’emprisonnement en trouvant les ressources de la patience en elle-même, mais en la foi en Dieu. Encore que les Méditations sur le livre de Job de Guillaume Du Vair ne soient pas évoquées dans la section de la Cour sainte portant sur Mariamne 40 , la constance ancrée dans la dévotion est de nature à consolider les rapports entre la malheureuse femme d’Hérode et Job, le juste de l’Ancien Testament qui a affronté les adversités avec une résilience exemplaire. Ainsi, la patience dont la reine juive est l’incarnation consiste premièrement dans l’aptitude à affronter paisiblement les difficultés. Toujours est-il que, chez Mariamne, cette aptitude brille de tout son éclat puisqu’elle est accompagnée par d’autres vertus comme le courage, la générosité et la sagesse. En ce qui concerne le courage, la princesse infortunée en fait preuve dès le début de son mariage avec Hérode. Par abnégation, piété filiale et lucidité politique, elle accepte d’épouser Hérode en « fortifiant son cœur royal 38 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, p. 173. 39 Voir Alexandre Tarrête, « Le Stoïcisme chrétien de Guillaume Du Vair (1556- 1621) », dans Stoïcisme et christianisme à la Renaissance, Éditions Rue d’Ulm / Presses de l’École normale supérieure, 2006, p. 110. Voir également, à propos de la constance stoïcienne, Jacqueline Lagrée, « Stoïcisme jusqu’au XVII e siècle. La tradition stoïcienne de l’époque romaine au XVII e s. », dans Monique Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, t. 1, Paris, PUF, 2004 (1996), p. 1866. 40 Voir Alexandre Tarrête, « Le Stoïcisme chrétien de Guillaume Du Vair (1556- 1621) », op. cit., p. 109-111. Mariamne - l’échec de la patience ? PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 345 contre tous les orages qui semblaient déjà la menacer 41 ». Afin de se préparer à faire face aux dangers suggérés par la métaphore des « orages », la malheureuse reine mobilise son cœur qui, conformément au Dictionnaire universel de Furetière, ne se réfère pas seulement au principal organe de la vie, mais aussi au courage 42 . Ainsi, sans se laisser tromper par un mariage qui, au moins en apparence, aurait dû consolider son statut princier, Mariamne réunit la passivité intrinsèque à la patience avec l’activité nécessaire à la consolidation de la force d’âme. Par conséquent, entre autres, lors du procès injuste qui a été intenté contre elle, elle met en œuvre un courage qui la transforme à la fois dans un avatar des femmes célèbres pour leur audace et dans une pionnière du Christ à venir : « La glorieuse Amazone, petite-fille des Machabées, et héritière de leur patience, étant présentée à ce parquet de malins, vingt-huit ans devant la venue du fils de Dieu, fit dès lors ce qu’il nous enseigna depuis très illustrement par son exemple […] 43 » Confrontée à une situation qui lui est hostile, elle agit avec une bravoure qui ne se manifeste pas à travers les armes utilisées dans les combats guerriers, mais à travers une douceur qui anticipe l’amour du Christ. Contrairement au courage, la générosité n’est pas considérée comme une vertu cardinale. Pourtant, elle permet à Mariamne de parvenir à la grandeur, qui est censée être la fin de la vie morale 44 . Se traduisant par l’abnégation, la générosité de la princesse juive ne provient pas seulement de sa nature aristocratique, mais aussi d’un stoïcisme christianisé, selon lequel les malheurs apportent leur contribution à l’ordre du monde voulu par Dieu. La malheureuse reine démontre sa générosité surtout à travers le dévouement et la délicatesse envers les autres. Par exemple, dans le cas de la perte d’un être cher comme son frère Aristobule, elle maîtrise sa propre douleur afin de se mettre au service de ses proches pour leur rendre les devoirs de fille et de sœur : « La déplorable Mariamne, quoique très patiente, avait toutes les peines de résister aux violences d’une douleur incomparable […] toute blessée qu’elle était, la bonne fille pensait la plaie de sa mère, et demeurait auprès du corps de son frère, comme si elle eût été l’ombre du mort même 45 ». Ainsi, la souffrance dont les proportions hyperboliques sont mises en relief à 41 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 164. 42 Furetière, Dictionnaire universel, t. I, op. cit., quatrième article « cœur » : « figurément signifie, bravoure ; courage ; intrépidité ; fermeté d’âme ». Voir aussi Monique Canto-Sperber, article « courage », dans Monique Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, op. cit., p. 422-429. 43 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 177. 44 Voir Monique Dixsaut, article « Générosité », dans Monique Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, op. cit., p. 769-771. 45 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 167-168. Ioana Manea PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 346 travers le champ lexical de la blessure (« blessée », « pensait », « plaie », « douleur ») devient pour la princesse infortunée une occasion de pratiquer le don de soi en faveur des autres. Outre le fait de se sacrifier en faveur des membres de sa famille, la générosité de Mariamne se traduit aussi par le fait de ne pas démasquer leurs vices. Entre autres, au moment crucial où elle est appelée à se défendre contre les accusations d’Hérode, elle n’essaie pas de se sauver en dévoilant les abominations dont elle a été victime : Jamais on n’entendit partir de sa bouche une seule parole d’impatience, jamais elle n’usa d’un seul mot de récrimination, et pouvant représenter au Conseil mille et mille outrages qu’elle avait reçus en sa personne, et en celle de ses plus proches, elle dévora toutes les amertumes d’une patience plus qu’humaine, […] 46 Ainsi, elle ne tente pas de divulguer les infamies dont son mari s’est rendu coupable envers elle afin de se disculper des accusations on ne peut plus graves qu’il formule contre elle. Au lieu de répondre par la violence à la violence que son mari lui a constamment fait subir, elle choisit de se taire. Contrairement au grand nombre de souffrances qui lui ont été infligées par Hérode et qui est mis en relief par l’hyperbole relevant de la répétition de l’adjectif numéral « mille », elle adopte un silence qui est mis en relief par la répétition des tournures négatives (« jamais… une seule parole », « jamais… un seul mot »). Par ailleurs, Mariamne fonde sa pratique du courage et de la générosité sur la sagesse. Encore qu’elle partage avec trois autres vertus dont le courage le statut de vertu cardinale, la sagesse se distingue d’elles par sa double qualité de vertu et de connaissance 47 . Se référant au savoir de ce qu’il faut faire et de ce qu’il faut éviter, la sagesse amène la personne qui la possède à bien diriger ses actions. Dans le cas précis de la malheureuse femme d’Hérode, la sagesse se traduit par la préparation morale qui résulte de l’anticipation de possibles retournements de situation. Par exemple, lorsque son frère, Aristobule, a été nommé grand pontife par Hérode, à l’encontre d’Alexandra, sa mère, la « sage Mariamne qui apprenait de longue date à tenir la prospérité pour suspecte, ne laissait point aller tellement son cœur à la joie, qu’elle ne l’armât toujours davantage contre les revers de fortune 48 ». Ainsi, la sagesse aboutit à une pratique qui, procédant de la science à propos de changements de fortune, consiste à demeurer dans un état d’âme relativement constant afin 46 Ibid., p. 177. 47 Voir Jean-Louis Labarrière, « Sagesse et tempérance », dans Monique Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, op. cit., p. 1705-1711. 48 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 165. Mariamne - l’échec de la patience ? PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 347 de pouvoir maîtriser les passions et les émotions. Puisqu’il est le siège des passions possiblement déstabilisantes 49 , le cœur est subordonné au savoir sur les aléas du sort. La sagesse, la générosité et le courage sont des aspects particuliers de la patience, qui est la vertu dominante de Mariamne. Reposant sur la nonviolence, cette patience subit les peines sans riposter ni par la parole, ni par l’action contre ceux qui les lui infligent. Essentiellement chrétienne, la nonviolence est ancrée dans plusieurs références aux Écritures dont notamment l’Épître aux Romains 12, 21 et se définit par le fait de subir le mal sans essayer de se venger contre ceux qui le provoquent 50 . En outre, la patience pratiquée par la princesse juive ne relève pas du christianisme seulement à travers la non-violence par laquelle elle se manifeste, mais aussi à travers le principe essentiel dont elle se nourrit. Contrairement à la patience des stoïciens, qui est autarcique et constitue son propre but, la patience de Mariamne repose sur la piété et se rapporte à Dieu 51 . À l’encontre de la patience stoïcienne, qui porte sur le présent, la patience de Mariamne porte sur l’éternité et relève surtout de l’espérance en Dieu. Comme chaque fois lorsqu’elle doit faire face à une situation affligeante, au moment où elle est incarcérée par son mari, la reine juive fonde toutes ses attentes sur Dieu : « Mon Dieu jusqu’à quant [sic ! ] ? ne verrons-nous point reluire sur nos têtes ce beau jour qui est toujours en son levant, lequel essuiera nos larmes, et rompant les liens de notre captivité, nous mettra dans le sein d’Abraham, dans la liberté de vos élus 52 ». Mis en relief à travers le champ lexical de la lumière (« reluire », « beau jour », « levant »), l’espérance du salut est censée procurer la libération de l’enfermement qui, quoiqu’il soit plus dramatique en prison, correspond, en fait, à la vie de Mariamne à côté d’Hérode. Profondément chrétienne, la patience que la malheureuse princesse oppose constamment aux épreuves auxquelles elle est soumise par Hérode puise ses sources en Dieu et oriente vers lui tous ses espoirs relevant notamment de la vie après la mort. Certes, du point de vue d’une pensée matérielle, la patience de la reine juive s’est soldée par un échec. La fermeté, la générosité, le courage et la sagesse dont Mariamne a constamment fait 49 Furetière, Dictionnaire universel, t. I, op. cit., cinquième article « cœur » : « figurément signifie en général, l’âme et ses principales facultés ; c’est-à-dire, les sentiments ; la volonté. » 50 Voir Michel Spanneut, article « Patience », dans M. Viller et al., Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, t. XII, 1 e partie, Paris, Beauchesne, 1984, col. 444- 446. 51 Ibid., col. 441-442. 52 Nicolas Caussin, La Cour Sainte, op. cit., p. 174. En italiques dans le texte d’origine. Ioana Manea PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0024 348 preuve n’ont pu empêcher ni l’accaparation du pouvoir par Hérode, ni le crépuscule de sa famille appelée à gouverner la Judée, ni même sa propre mort. Toujours est-il que, selon Caussin, c’est justement l’apparent fiasco dans la confrontation avec Hérode qui transforme la malheureuse souveraine dans une martyre. L’insuccès subi par Mariamne constitue, en fait, la prémisse d’« une tragédie à fin heureuse 53 ». Infructueuse sur la terre, la patience chrétienne procure à la reine juive le statut privilégié d’élue. Dépeinte à travers de vifs tableaux, la tragédie que la princesse infortunée subit grâce à une patience comparable à celle de Job est censée se métamorphoser dans le bonheur indescriptible réservé aux justes. 53 Emmanuelle Hénin, « Écriture et vision tragiques dans La Cour Sainte », op. cit., p. 119.
