eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature53/103

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0025
pfscl53103/pfscl53103.pdf0216
2026
53103

La confusion des Edens. De quelques rêves protestants aux lendemains de la Révocation de l’Édit de Nantes

0216
2026
Isabelle Trivisani-Moreau
pfscl531030349
PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 La confusion des Edens. De quelques rêves protestants aux lendemains de la Révocation de l’Édit de Nantes I SABELLE T RIVISANI -M OREAU U NIVERSITÉ D ’A NGERS 3 L.AM. SFR C ONFLUENCES Protestant natif de Bergerac, Jean Marteilhe raconte dans ses mémoires la reprise des dragonnades contre ceux de sa religion une quinzaine d’années après la Révocation de l’Édit de Nantes (1685). C’est ce qui le détermina à chercher à quitter sa patrie pour gagner la Hollande en sorte de pouvoir y « confesser la véritable Religion Réformée 1 ». Une bonne douzaine d’années plus tard, après avoir essuyé en France la prison, les galères et la chaîne pour avoir tenté de sortir du Royaume, il finit par en obtenir l’autorisation. S’entame alors un parcours de sortie qui, s’il égraine les étapes d’une géographie concrète, se dit aussi en termes de lieux symboliques marqués au sceau de la Bible : comme dans bien des écrits protestants, « la langue » ou « le patois de Canaan » amène à projeter sur une situation vécue et contemporaine une terminologie issue des Écritures. Dans un tel contexte culturel et spirituel, la démarche d’expatriation du mémorialiste donne à son propos un tour plus géographique au sein duquel il sollicite une toponymie biblique. Il traduit alors ce que lui et ses compagnons éprouvèrent à leur sortie de France en ces termes : Nous fondions tous en larmes, le patron comme les autres, et il nous assura depuis qu’il croyait être en Paradis 2 . Le lendemain, jour de dimanche, nous arrivâmes à un petit village sur une montagne, à environ une lieue de Genève, d’où nous voyions cette ville avec une joie qui ne peut être comparée qu’à celle des israélites à la vue de la terre de Canaan. Il était environ midi lorsque nous arrivâmes à ce village, et nous 1 Jean Marteilhe, Mémoires d’un galérien du Roi-Soleil, éd. André Zysberg, Paris, Mercure de France, coll. « Le Temps retrouvé », 2001, p. 49. 2 Ibid., p. 281. Isabelle Trivisani-Moreau PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 350 voulions poursuivre sans nous y arrêter pour dîner, tant notre ardeur était grande d’être au plus tôt dans une ville que nous regardions comme notre Jérusalem 3 ! Le Paradis, la terre de Canaan, Jérusalem, autant de lieux bibliques évoquant une dualité spatiale et temporelle, opposant à un présent marqué par les difficultés la promesse d’un futur situé dans un ailleurs avec, pour certains, une dimension à la fois réelle et métaphorique. Canaan, que Yavhé promet à la descendance d’Abraham dès la Genèse, est une région effective qui revêt l’image de la terre promise ; Jérusalem, dont une grande partie de la population fut déportée à Babylone du temps de Nabuchodonosor, ne sera regagnée que plus tard après l’exil, ce qui radicalise l’opposition entre les deux villes, comme le dessine l’Apocalypse : Babylone, c’est un lieu associé à la débauche et la corruption auquel les protestants assimilent, à travers Rome, la France catholique en cette fin du XVII e siècle. On parlera aussi - autre référence biblique - de Désert du fait de l’impossibilité d’y célébrer le culte protestant après la Révocation. La Jérusalem céleste figure, elle, un lieu de libération, suggérant l’existence d’un au-delà. Entre le Paradis, la terre de Canaan et Jérusalem, on dispose ainsi de trois représentations de l’espace familières dans la langue des protestants, trois espaces non identiques selon le récit que la Bible a élaboré à leurs propos, mais dont la dimension idéalisée se recoupe : les caractéristiques propres à chacune de ces représentations infusent vers les autres. La Révocation de l’Édit de Nantes engendra le départ de France de plusieurs dizaines de milliers de protestants : ils gagnèrent ce qui fut désigné sous une nouvelle appellation métaphorique, le Refuge. Positif, ce terme peut être mis en écho avec le caractère idéalisant présent dans les trois horizons heureux que le mémorialiste Jean Marteilhe assimilait : il s’agira ici de mettre un tel rapprochement à l’épreuve de l’expérience vécue par les protestants eux-mêmes. On se demandera si le Refuge répondit bien à l’image de la Terre promise que portaient en eux ces protestants-lecteurs de la Bible, en s’appuyant sur cinq de leurs écrits, trois mémoires, ceux d’Isaac Dumont de Bostaquet 4 (écrits de 1688 à 1693), ceux d’Anne-Marguerite Du Noyer 5 (rédigés de 1703 à 1710), et l’Histoire de la famille des Fontaine rédigée par 3 Ibid., p. 290. 4 Mémoires d’Isaac Dumont de Bostaquet gentilhomme normand sur les temps qui ont précédé et suivi la Révocation de l’Édit de Nantes, sur le refuge et les expéditions de Guillaume III en Angleterre et en Irlande, Paris, Mercure de France, coll. « Le temps retrouvé », 1968. Sera désormais abrégé par Bostaquet. 5 Mémoires de Mme Du N**, Ecrits par Elle-même, Cologne, P. Marteau, 1710, 5 tomes. Sera désormais abrégé par Du Noyer. La confusion des Edens PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 351 Jacques Fontaine 6 en 1722, ainsi que sur un diptyque composé du Recueil de quelques mémoires servans d’instruction Pour l’Etablissement de l’Isle d’Eden d’Henri Du Quesne 7 paru en 1689, projet utopique auquel répond l’expérience plus réelle 8 narrée dans Voyage et Avantures de François Leguat 9 , publié en 1708 10 . On verra d’abord comment s’énoncent chez eux le renoncement à leur pays, puis dans quelle mesure les terres qu’ils gagnèrent n’offrirent qu’une réponse partielle à leurs attentes, les entraînant dans une quête de nouvelles terres promises. Un pays auquel il faut renoncer La Révocation de l’Édit de Nantes ne saurait se dire qu’en termes de perte pour les protestants : contraints d’abjurer, ils perdent la possibilité de confesser librement leur foi. Certains se créent cependant dans l’illégalité une autre voie : transgresser l’interdit de sortie du royaume pour continuer à vivre sa foi ailleurs, ce qui implique de renoncer à son pays. Parmi nos mémorialistes, Fontaine est d’emblée un partisan de cette solution. À l’annonce de l’arrivée des dragons à Royan, de très nombreux protestants se rendent sur le bord de mer pour s’embarquer, mais un curé tente de les en dissuader en les rassurant sur les intentions royales à leur 6 Jacques Fontaine, Persécutés pour leur foi. Mémoires d’une famille huguenote, éd. Bernard Cottret, Paris, Les Éditions de Paris, 2003. Sera désormais abrégé par Fontaine. 7 Henri Du Quesne, Recueil de quelques Memoires servans d’instruction pour l’Etablissement de l’Isle d’Eden, Amsterdam, H. Desbordes, 1689. Sera désormais abrégé par Du Quesne. 8 Sur ce projet, voir notamment Paolo Carile, Huguenots sans frontières. Voyage et écriture à la Renaissance et à l’Âge classique, Paris, H. Champion, coll. « Les Géographies du Monde », 2001, particulièrement « La Réunion, “Refuge” protestant à la fin du XVII e siècle dans un projet d’Henri Duquesne », p. 97-136. Sur le rapport entre les écrits de Henri Du Quesne et François Leguat ont été réalisées de nombreuses études, voir notamment l’édition conjointe de leurs deux textes par Jean-Michel Racault et Paolo Carile parue d’abord aux Éditions de Paris (1995), puis aux Classiques Garnier (2022 et 2025). 9 Voyages et avantures de François Leguat & de ses Compagnons en deux isles desertes des Indes orientales, Londres, D. Mortier, 2 tomes, 1708. Sera désormais abrégé par Leguat. 10 Pour une présentation d’un corpus plus large (récits de voyages, utopies…) alimentant les projets de départ, voir Didier Boisson, « Paysage rêvé et Refuge : écrits utopistes de protestants français au XVII e siècle », dans Serge Brunet et Philippe Martin (dir.), Paysage et religion. Perceptions et créations chrétiennes, Paris, C.T.H.S., coll. « CTHS-Histoire », 2015, p. 345-356. Isabelle Trivisani-Moreau PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 352 encontre. Persuadé du contraire, Fontaine se rend chez lui et rapporte leur échange. Ce qui incite le curé à tenir ces discours n’est pas la charité pour ses prochains prêts à tout quitter, mais les conséquences qu’il redoute pour la France du fait de leur départ. Le mémorialiste rapporte une partie de ses paroles au discours direct : Je crains, dit-il, dans une espèce de rapture 11 , la guerre, la famine et la peste. La guerre, car les princes chez qui tant de huguenots se réfugient seront incités par pitié à venger leur querelle ; la famine, car qui aura soin des terres ? Tous nos jeunes gens s’en vont, et il ne nous reste que des vieillards et des enfants. Quelle armée cette brave jeunesse va faire contre nous ! Et pour la peste, c’est ordinairement le dernier fléau de Dieu, et que nous méritons par la profanation que nous faisons du saint sacrement de l’autel 12 . L’envolée est ensuite commentée par le mémorialiste dans une amplification qui développe comment les trois fléaux se sont de fait abattus sur la France et qui s’achève en une double invocation à Dieu et au peuple protestant : O nous, le peuple de Dieu, que nous sommes heureux d’être sortis de cette Babylone barbare et maudite, car nous n’avons eu nulle part à ses plaies. Mais, comme Lot, nous avons vu de loin et en sûreté les flammes de son embrasement qui sont montées jusqu’au ciel et ont été aperçues de tous les habitants de l’univers. Tous ces flots sont tombés sur eux, et cependant il n’y a encore nul qui y prenne garde (…). Tant s’en faut, on continue d’affliger le petit résidu de l’Israël de Dieu 13 . Dans la pensée et la langue protestantes, le pays qu’il faut quitter n’est plus seulement une Babylone dépravée, c’est une Babylone déjà punie par Dieu : une telle représentation élimine les regrets qui pourraient attacher à la patrie d’origine. La désolation méritée qui y règne ne peut que contribuer à s’en détacher. Mais ce n’est pas toujours la même conviction sans faille que l’on trouve chez tous les mémorialistes. À l’approche des dragons en Normandie, Dumont de Bostaquet semble dans un premier temps aussi déterminé à partir que Fontaine : il fait part aux gentilshommes de son Église de sa proposition de quitter sans délai le Royaume. Mais il montre comme il fut freiné par son entourage : Chacun approuva et loua ma proposition ; mais aucun ne me voulut suivre, non pas même mon fils aîné, qui cependant paraissoit rempli de bons et pieux desseins. Ma famille, composée de plusieurs femmes et filles, se trouva alar- 11 Extase, ravissement. 12 Fontaine, p. 118. 13 Fontaine, p. 120. La confusion des Edens PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 353 mée à cette nouvelle, et crut que si je les abandonnois, elles étoient perdues ; et ma femme fort grosse me pria avec larmes de ne la point laisser 14 … Réaffirmant peu après son désir de gagner la Hollande, il relate à nouveau l’opposition des siens : Je proposai mon dessein à mon beau-père et à son frère, Madame de Grosménil présente ; et tous en général s’y opposèrent et me représentèrent vivement le tort que j’aurois d’abandonner ma grande et nombreuse famille dans cette dure extrémité. J’avoue ma faiblesse : je me rendis à leurs conseils, et d’autant plus que nous nous flattions encore que la noblesse seroit exempte de logement des troupes 15 . La volonté du mémorialiste semble ainsi quelque peu s’effriter. Toute son énergie se met alors à résister à l’abjuration, mais il finit cependant par céder à la pression 16 : il perd, ce faisant, la tranquillité de l’âme, mais échappe ainsi à la menace qui pèse sur ceux qu’ils soupçonnent de vouloir quitter le Royaume. À partir de là, ce n’est plus de son évasion à lui qu’il est question, mais de celles que projettent sa mère et sa sœur. Le chef de famille se montre alors plus réservé évoquant « quelque pressentiment que cette résolution de partir dans un temps où je ne trouvois pas les choses assez bien disposées, me pouvoit attirer des affaires 17 ». Il interprète la perte d’un cheval comme un « pronostic fâcheux » : « il me sembloit que Dieu s’opposoit à mes desseins de ce côté-là 18 . ». L’argument peut paraître spécieux, même si le mémorialiste a l’excuse de l’échec des tentatives pour faire embarquer sa belle-fille. Quand il apprend peu après que l’on va « remettre les gardes sur les côtes pour empêcher le passage », il tente de dissuader sa sœur chez laquelle cette nouvelle provoque, à l’inverse, « l’impatience (…) de partir 19 ». Mais il la trouve, quant à elle, parfaitement ferme. D’une famille noble, attachée à ses terres normandes dont il peint abondamment comment elles firent l’objet de l’attention des siens depuis plusieurs générations, Dumont de Bostaquet, malgré son élan initial, peine à se déraciner. Pour éviter les ennuis que la tentative d’évasion de sa mère, sa sœur et quelques autres membres de sa famille risquent de lui attirer, il hésite même un moment à les accompagner jusqu’au vaisseau. De fait, tout se passe mal lors de cette tentative d’évasion qui sera surprise : non seulement les siens ne parviennent pas à prendre la mer, mais il reçoit luimême une balle. Complice de cette tentative, il n’a plus d’autre solution que 14 Bostaquet, p. 96. 15 Ibid., p. 98. 16 Ibid., p. 105. 17 Ibid., p. 109. 18 Ibid. 19 Ibid. Isabelle Trivisani-Moreau PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 354 la fuite, blessé, pour échapper aux autorités : de tels atermoiements et de telles conditions de départ limitent la part du choix spirituel dans la sortie du Royaume pour ce qui le concerne. À travers l’exemple de ces deux mémorialistes, on mesure ainsi que l’arrachement au pays, bien que provoqué par des causes identiques, ne fut pas tout à fait de la même nature selon les individus. L’évidence formulée par Fontaine ne se retrouve pas sur le long terme dans le parcours de départ de Dumont de Bostaquet. Les départs vers le Refuge ne concernèrent qu’une partie de la population protestante : moins de deux cent mille choisirent cet exode. Pour ceux qui restèrent en France, une très grande part accepta l’abjuration : le degré d’adhésion au catholicisme de ces Nouveaux Convertis était fort variable, mais la signature de l’abjuration était un moyen de rester en France pour ceux qui ne voyaient pas la possibilité de partir. Le désir même de départ fut pour certains émoussé par des textes émanant du clan protestant lui-même. Pierre Jurieu, exilé dès 1681 à Rotterdam où il devint pasteur de l’Église wallonne 20 , produisit en effet des écrits adressés à ses coreligionnaires restés en France. Il s’agit d’abord de ses Lettres pastorales adressées aux fidèles de France qui gémissent sous la captivité de Babylone : leur objectif était d’aider les protestants français à résister à la pression spirituelle exercée par les catholiques. La matière que Jurieu y traite à partir de 1686 est diverse. Soutenant la foi de ses lecteurs, il plonge d’abord dans l’histoire de l’Église pour fonder son discours théologique et argumenter sur de nombreux sujets de controverse religieuse. Mais son objectif est multiple : il s’agit non seulement de consolider la foi de ses coreligionnaires privés de leurs pasteurs partis au Refuge, mais aussi d’entretenir leur espoir. C’est ce qui le conduit à leur promettre le retour de l’Église réformée sur le sol français à brève échéance. Dans la IV. Lettre datée du 15 octobre 1688, défendant l’idée que le temps des miracles n’est pas passé, il enregistre dans les événements qui se sont récemment produits en France toute une série de signes « de la chute de Babylon, & de la resurrection de l’Eglise que nous attendons dans peu ». La chute de l’Église romaine est imminente selon plusieurs Lettres pastorales. L’accent prophétique se fait aussi entendre dans un autre ouvrage de Jurieu de 1686, L’Accomplissement des prophéties ou la délivrance prochaine de l’Église dont le sous-titre fixait même une date pour cette délivrance : Ouvrage dans lequel il est prouvé, que le Papisme est l’Empire Antichrétien ; que cet Empire n’est pas élogné de sa ruine ; que cette ruine doit commencer 20 Église protestante de langue française. 21 Lettres pastorales adressées aux fidèles de France qui gémissent sous la captivité de Babylone, Troisième année, Rotterdam, A. Acher, p. 86. La confusion des Edens PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 355 dans peu de temps ; que la persecution presente peut finir dans trois ans & demi. Après quoy commencera la destruction de l’Antechrist, laquelle se continuera dans le reste de ce Siecle, & s’achevera dans le commencement du Siecle prochain : Et enfin le regne de Jesus-Christ viendra sur la terre 22 . Bien que critiquées dans le clan réformé, de telles promesses touchaient un certain nombre de protestants français, d’autant que la fuite du roi catholique d’Angleterre, remplacé par son gendre Guillaume d’Orange, stathouder de plusieurs des Provinces-Unies protestantes, encourageait ces espoirs. Outre le fait que de tels propos soutenaient leur foi, ils pouvaient aussi avoir un impact directement spatial : s’il ne s’agissait que d’attendre 1689 pour se voir délivré du joug catholique, on pouvait patienter un peu en restant en France, sans avoir à renoncer à sa patrie d’origine. Mais l’inscription spatiotemporelle trop précise des prophéties de Jurieu ne tarda pas à se heurter à la réalité des faits : Babylone n’était pas près de s’effondrer. En terre promise : promesses tenues ou pas ? Pour ceux qui gagnèrent le Refuge, il ne s’était donc agi pendant quelques temps que d’attendre un peu une amélioration, jusqu’à ce que l’évidence de son absence amenât à considérer plus durablement l’exil et les potentialités de ces nouveaux lieux de vie 23 . La promesse d’une terre plus accueillante futelle effectivement tenue ? À vingt-trois ans en 1686, Anne-Marguerite Petit, qui n’est pas encore Mme Du Noyer, quitte la France par la Suisse et remonte vers la Haye où elle doit être accueillie chez un oncle. L’euphorie de l’arrivée témoigne de l’aura positive dont bénéficient les Provinces-Unies : Comme c’étoit la prémiére Ville des sept Provinces que je voïois ; je la trouvai d’une beauté enchantée : les arbres que l’on voit dans les ruës, la propreté, la cimétrie des maisons, tout cela me charmoit, & je ne croïois pas pouvoir rien trouver de plus beau 24 . Si j’avois été charmée de Nimes [Nimègue], je la fus encore plus de Rotterdam et de Delft, et bien plus encore de la Haye qui est un séjour enchanté 25 . 22 L’Accomplissement des prophéties ou la délivrance prochaine de l’Église, par le S.J.P.E.P.E.Th.A.R., t. I et II, Rotterdam, A. Acher, 1686. 23 Pour une étude générale du Refuge protestant, voir Owen Stanwood, The Global Refuge. Huguenots in an Age of Empire, Oxford University Press, 2020. Les chapitres I (“The Beginning of the End of the World”) et II (“Finding Eden”) relatent comment les protestants, après avoir considéré les pays du Refuge comme un accueil temporaire, y investirent progressivement des visées d’installation à plus long terme. 24 Du Noyer, t. I, p. 274. 25 Ibid., p. 277. Isabelle Trivisani-Moreau PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 356 L’accueil que lui réservèrent son oncle et sa femme ne fut cependant guère généreux : après avoir tenté de la dissuader de venir, ils ne lui épargnent pas les duretés et projettent de la placer dans une société religieuse fondée « pour des pauvres Demoiselles 26 ». Ce n’est pas le seul élément qui explique qu’elle n’ait pas tardé à quitter le Refuge pour revenir en France : elle a gardé contact avec sa famille de France dont l’affectueuse pression compte aussi dans ce retour. Mais cet accueil avare au sein de sa propre famille donne un avantgoût de ce que peint ensuite plus longuement Mme Du Noyer lorsqu’elle décide à nouveau, en 1701, alors qu’elle est devenue épouse et mère, de reprendre la route du Refuge. Temps du vécu ou temps de la narration, elle ne nourrit plus guère d’illusion à cette date pour introduire son second départ pour le Refuge qu’elle dit motivé par le seul remords de sa conscience : Je vais entrer à présent dans le période le plus triste pour moi & commencer l’Histoire du plus dur tems de ma vie ; c’est à dire celui de mon Refuge 27 . Même alors, elle croit pouvoir dans un premier temps garder des liens avec la France et le mari qu’elle a brusquement quittés. Mais, seule avec deux filles à entretenir, elle relate à quel point la survie fut rude, quelle hypocrisie pouvait caractériser l’attitude de ses coreligionnaires qu’elle qualifie de « faux frères 28 », à quelle envie, quels soupçons, quelles ruses et quelle brutalité furent exposées ces femmes dans ce qui porte du coup bien mal le nom de « refuge ». Fontaine non plus ne coupe pas tout lien avec sa patrie d’origine une fois l’Angleterre atteinte : il se soucie de transmettre à ses enfants leur généalogie détaillée et met en place un trafic maritime en s’appuyant sur ses relations en France. À la belle fermeté manifestée dans sa foi jusque dans la prison quand il est encore sur le sol de France, répond, une fois qu’il a touché le sol anglais, non seulement la poursuite de son engagement religieux en tant que pasteur, mais aussi une détermination sans faille à entreprendre et à faire vivre sa famille sans guère compter sur la charité d’autrui. Les Églises protestantes du Refuge avaient mis en place des aides financières pour les exilés huguenots qu’elles accueillaient 29 : mais cette aide ne pouvait être à la hauteur de tous les besoins, particulièrement quand l’afflux des réfugiés se fit plus abondant. Fontaine aime à se présenter comme un homme de ressource, capable, outre 26 Ibid., p. 294. 27 Du Noyer, t. II, p. 267. 28 Ibid., p. 405. 29 Voir notamment Michelle Magdeleine, « Le refuge huguenot, exil et accueil », dans Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, Didier Boisson (dir.), Heurs et malheurs des voyages ( XVI e - XVIII e siècle), n o 121/ 3, 2014, p. 131-143. https: / / doi.org/ 10.4000/ abpo.2848 La confusion des Edens PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 357 sa charge de pasteur, de faire du commerce maritime, d’ouvrir des boutiques où sa famille travaille, de monter des manufactures textiles, d’inventer de nouveaux procédés, de se reconvertir dans la pêche, de tenir pension pour des écoliers ou encore d’exercer les fonctions de juge de paix. Mais une telle abondance de fonctions est précisément le signe d’une difficulté à trouver une situation stable une fois la France derrière soi. Ses tentatives dans les domaines du commerce et de l’industrie textile se heurtent à la concurrence locale, à la jalousie de ceux auxquels il enlève des parts de marché par son habileté et qui trouvent les moyens de lui rendre le tort qu’il a pu ainsi leur causer. Les procès d’ailleurs ne lui manquent pas. Mais s’il est une déception plus cruelle que les autres sur cette terre promise, c’est celle qui concerne l’exercice de la religion, motif même de son départ. Elle commence de se faire jour quand il reçoit une aide en tant que réfugié : seul un quartier de la somme lui est adressée accompagnée d’une lettre lui expliquant que, pour « recevoir un autre quartier, il fallait que je communiasse à la manière de l’église anglicane 30 ». Or, dès son arrivée en Angleterre, c’est vers les presbytériens que le Français s’est tourné. Il témoigne ainsi de l’opposition qui se radicalise en Angleterre entre presbytériens et anglicans désignés aussi sous le nom d’épiscopaux ; le terme stigmatise le maintien d’une forme de hiérarchie figée dans cette Église anglicane trop riche qui semble au mémorialiste bien éloignée d’une foi simple et pure. Il manifeste sa défiance en assimilant anglicanisme et papisme : Moi qui venais d’échapper au tentateur, je me sentis alarmé de cette manière de faire des charités et quoique j’eusse déjà communié très cordialement avec les Anglais et avec les français à la manière de l’Eglise anglicane, sans aucun scrupule, et avec un esprit de charité, d’abord qu’on m’en fît une condition pour participer aux charités du royaume, (…) je me défiai de la bonté d’une communion qui serait faite dans la vue et le dessein d’avoir une pension, et crus y voir le procédé des papistes tout clair : « Venez à la messe et vous serez exemptés des dragons et entrerez dans les charges comme nous 31 . » Je trouvais beaucoup de ressemblance entre l’extérieur de leurs cérémonies et celle des papistes 32 . La comparaison entre anglicanisme et papisme va d’ailleurs plus loin quand le mémorialiste comprend comment s’organisent de façon discrétionnaire la collecte et la distribution pour les réfugiés : Cela me parut plus lâche et plus injuste que ce que j’avais vu pratiquer en France. (…) J’avais eu en France horreur de cette pratique ; mais alors du 30 Fontaine, p. 146. 31 Ibid. 32 Ibid. Isabelle Trivisani-Moreau PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 358 moins m’aperçus-je qu’il n’y avait pas l’injustice parmi les papistes que je voyais parmi les épiscopaux. En un mot, ce procédé me parut si bas et si contraire à la nature de la charité, que je me séparai entièrement de la communion de gens si cruels et si injustes 33 . Dans un pays où il avait cru pouvoir vivre en protestant, l’auteur constate qu’existe au sein même de cette religion une scission qui reproduit la même oppression d’une minorité religieuse qu’en France. Impossible d’échapper à ce lourd constat : mais surtout voyant partout un nombre de quartiers et de têtes d’hommes qui avaient été écartelés peu de jours avant mon arrivée en Angleterre, qui étaient à tous les carrefours de chaque chemin et dont toutes les tours et portes de toutes les villes où j’avais été étaient garnies comme autant de boucheries, et que le plus grand et presque unique crime de ces pauvres malheureux avait été d’être presbytériens, je confesse que j’eus de l’horreur pour ces persécuteurs 34 … La terre promise anglaise ne semble avoir guère à envier en termes de noirceur au pays de la répression d’Amboise et de la Saint-Barthélemy. À côté du corpus mémorialiste, il est intéressant d’envisager si cet écart entre projet et réalisation se retrouve dans le voyage entrepris par François Leguat à partir du projet politico-religieux formé par Henri Du Quesne. En 1689 paraît à Amsterdam un Recueil de quelques mémoires servans d’instruction Pour l’Etablissement de l’Isle d’Eden. Ce recueil élaboré au Refuge présente un projet de colonisation élaboré par Henri Du Quesne, fils d’un illustre officier de la marine royale française, Abraham Duquesne, ennobli pour ses services mais entravé dans sa carrière par sa religion protestante à laquelle il n’avait pas voulu renoncer. Henri émigre aux Provinces-Unies et élabore un projet pour l’installation de protestants français dans des terres lointaines. L’abondante affluence des émigrés dans divers pays d’Europe engendrait des tensions, ce qui donna lieu à plusieurs types de projet de colonisation de cette nature. C’est sous cet angle que l’avertissement engage le projet : Depuis la dispersion des Réformez de France & de ceux des Valées de Piedmont, on n’a parlé que de Colonies & de Nouveaux Etablissemens : Plusieurs en ont fait des projets suivant leurs inclinations & leurs genies, & il s’en est commencé quelques-uns dans les Etats Protestans d’Allemagne, dans quelques Provences de l’Amerique, au Cap de Bonne Espérance, & ailleurs 35 […] 33 Ibid., p. 147. 34 Ibid., p. 146-147. 35 Recueil de quelques mémoires servans d’instruction Pour l’Etablissement de l’Isle d’Eden, Amsterdam, H. Desbordes, 1689, Avertissement, non numéroté. La confusion des Edens PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 359 Derrière l’appellation d’Isle d’Eden qu’annonce le titre, selon les principes d’une géographie toute symbolique, c’est à la fois un projet politique utopique qui est développé et un lieu réel qui est visé. L’Isle d’Eden, c’est en fait l’île Bourbon, c’est-à-dire aujourd’hui La Réunion qu’on appelait aussi auparavant Mascareigne. Au XVII e siècle cette île, la plus grande des Mascareignes, proche de Madagascar (île Dauphine ou grande île), fait l’objet d’un intérêt particulier car elle se situe sur la route des Indes et intéresse notamment les compagnies des Indes orientales hollandaise et française. Mais à côté de l’Île Dauphine, Bourbon offre des traits propres soulignés par les voyageurs du XVII e : son climat est bien plus agréable que celui de l’île Dauphine d’une part et d’autre part elle apparaît comme une île quasiment déserte n’ayant reçu au milieu du siècle, en fait de peuplement, que quelques indociles en relégation. C’est donc sous des auspices doublement propices que pourrait s’envisager l’arrivée de colons dans un tel lieu. Mais Du Quesne ne mène pas à bien son projet : comme l’indique Leguat au début de son Voyage, la France a la première envoyé une escadre vers la même île si bien qu’il renonce à « exposer au danger de pauvres gens déjà assez misérables dont même la plus grande partie n’étoit composée que de femmes, & d’autres personnes sans défense 36 ». Cependant une petite frégate de onze hommes, parmi lesquels Leguat, est tout de même envoyée dans la zone de l’île pour y évaluer les chances de réussite de ce projet de colonisation. Au cours de son périple, l’équipage entend réaffirmée l’image édenique de l’île : Ce qui passoit pour incontestable c’étoit, que rien ne pouvoit être égalé à la beauté & à la bonté de l’Isle Mascareigne ; que les bleds, le vin, & toutes les autres choses propres à la nourriture de l’Homme, y venoient abondamment, & presque sans culture 37 . Pourtant l’Eden restera inaccessible : alors même que la frégate arrive en vue de l’île et en constate, outre les beautés, les extraordinaires parfums, le capitaine lui fait prendre une autre route. À la frustration éprouvée par les marins, Leguat répond en offrant néanmoins à ses lecteurs une description de l’île qu’il affirme emprunter à Du Quesne : la terre utopique promise ne sera donc que de papier. 36 Leguat, t. I, p. 3. 37 Ibid., p. 40. Isabelle Trivisani-Moreau PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 360 Une terre promise toujours repoussée Comme l’affiche le titre du livre de Du Quesne, l’ouvrage est un recueil de mémoires, mais ils ne sont pas juxtaposés sans le moindre soin, l’auteur ayant tout de même inscrit une certaine continuité dans la lecture. Dès l’Avertissement, il programme cette lecture : Au reste on doit être averti que ces Memoires ont été faits en differens tems, le premier n’a été publié que comme un essai après que le projet en fut conçû par quelques Amis ; c’est pourquoi les termes en sont plus généraux, & selon que la chose a eu du succés, on a parlé plus positivement dans les Memoires suivans 38 . C’est donc une sorte de feuilleté qui s’offre au lecteur invité à aller du général au positif, termes un peu vagues dont le sens se précise au seuil suivant. Au cours du mémoire qui vient ensuite est effectivement différée la publication du nom du lieu « pour des raisons importantes, jusqu’à ce que le nombre des gens de bien que nous cherchons soit complet 39 » ; la révélation en est cependant promise : « c’est pourquoi la chose sera expliquée plus amplement quand il en sera temps 40 », l’auteur prétendant convaincre d’abord sur le contenu de son projet et non sur sa localisation. Un troisième seuil « Addition au mémoire précédent Qui contient une description abregée de l’endroit où l’on veut aller », perpétue l’anonymat en en restant encore à une « idée générale, en attendant que l’expérience que nous en ferons bien-tôt, moiennant l’aide de Dieu, nous donne occasion de satisfaire la curiosité de ceux qui veulent sçavoir jusques aux moindres particularitez 41 ». Un quatrième seuil, « Autre Mémoire Contenant une Instruction plus ample, de ce qui concerne l’Etablissement de l’Isle d’Eden 42 », demeure tout aussi laconique. Avant que la « Description particuliere de l’isle d’Eden » ne délivre enfin cette localisation, un cinquième seuil motive à nouveau cette longue préservation du silence : On s’étoit contenté jusques ici de donner une description abrégée de l’endroit où l’on a dessein de s’établir & l’on avoit même affecte de ne le pas nommer, parce que ce lieu étant connu pour un des endroits du monde le plus agréable & le meilleur, on avoit juste sujet d’appréhender d’en faire naître l’envie à quelqu’un qui auroit peut-être pû nous prévenir 43 … 38 Du Quesne, Avertissement, n. p. 39 Du Quesne, p. 15. 40 Ibid., p. 16. 41 Ibid., p. 21. 42 Ibid., p. 28 sq. 43 Ibid., p. 51. La confusion des Edens PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 361 Mettant en avant in fine le caractère enviable des lieux-mêmes au-delà du projet d’installation, l’auteur, poursuit sur le mode idéel au moment où il s’ancre dans la réalité géographique, maintenant un mélange entre deux modes, idéel et réel. Selon un dosage différent, on retrouve le mélange de ces deux modes dans le récit de Leguat 44 , alors même que les indications de lieux sont chez lui d’emblée très présentes. L’épreuve de la réalité semble contraindre en général à en rabattre en matière de rêves protestants ; pour autant le rêve d’un ailleurs sublimé, bien qu’un peu émoussé, n’en reste pas moins présent, relancé par la pression de ces récits de vie, mémoires ou relation de voyage. Le récit de Leguat en témoigne à travers le traitement du moment où l’équipage se voit frustré d’aborder sur l’île d’Eden. La raison qui en est alors donnée n’est pas la présence potentiellement ennemie des Français, mais la mauvaise volonté de celui qui commande la frégate, Antoine Valleau, dont les motivations échappent au narrateur, provoquant sa rancœur. C’est en fait vers la plus petite île de Diego-Ruiz (ou île Rodrigue) que ce capitaine les conduit. Malgré les préventions liées à sa déception, Leguat ne se défend pas vraiment d’admirer à son tour cette île-là : L’Isle nous parut extrêmement belle, & de loin & de près 45 . Nous ne pouvions nous lasser de regarder les petites montagnes dont elle est presque toute composée, tant elles étoient richement couvertes de grands & beaux arbres. Les ruisseaux que nous en voyions découler, tomboient dans des vallons de la fertilité desquels il nous étoit impossible de douter ; & après s’être répandus dans quelques espaces de terrain uni, auquel je ne donnerai le nom ni de forêt ni de plaine, quoi qu’ils pussent recevoir l’un & l’autre, ils se venoient jetter à nos yeux dans la mer. Quelcun de nous se souvint du fameux Lignon, & de ces divers endroits enchantez qui sont si agréablement décrits dans le Roman de Mr. D’Urfé, mais nôtre esprit se porta incontinent à une toute autre pensée. Nous admirâmes les secrets & divins ressorts de la Providence, qui après avoir permis que nous eussions été ruïnez, dans nôtre Patrie, nous en avoit ensuite arrachez par diverses merveilles, & voulut enfin essuyer nos larmes dans le Paradis Terrestre qu’elle nous montroit 46 … 44 Voir Jean-Michel Racault, Mémoires du Grand Océan. Des relations de voyage aux littératures francophones de l’océan indien, Paris, PUPS, 2007, p. 18-20 et 99-102, où sont soulignés les emprunts du texte de François Leguat, revu par François- Maximilien Misson, au recueil d’Henri Du Quesne qui ne s’était pourtant, contrairement à lui, jamais rendu sur place. 45 Leguat, t. I, p. 60. 46 Ibid., p. 61-62. Isabelle Trivisani-Moreau PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 362 Comme dans bien des récits de voyage, l’idéalisation de la peinture de paysage vient concurrencer une approche moins euphorique que laisserait attendre la frustration au point de fragiliser la cohérence du propos. L’artialisation de la représentation est ici rendue sensible par la référence au modèle pastoral diffusé par L’Astrée. L’agrément des lieux sera maintenu par l’ample description des beautés et de la richesse de la faune et de la flore de l’île au point que les marins sembleraient presque avoir trouvé une vie saine et paisible digne du Paradis. Pourtant, un tel état ne saurait tous les satisfaire et l’inquiétude se fait jour : craignant l’ennui, ils décident de gagner l’île Maurice sur un radeau sans que le narrateur puisse les en dissuader. Nouveau rêve d’une nouvelle île donc : les écueils de Maurice montrent cependant dès l’abord qu’il faudra déchanter. Assez vite, les marins échappés « des deserts de Rodrigue 47 » se retrouvent en butte à des inimitiés et se voient cette fois exilés « sur un rocher tout sec & affreux, de deux cens pas de long, & de cent de large, à deux lieües de terre, où il étoit presque impossible de marcher, parce que l’on ne pouvoit poser les pieds que dans des trous ou sur des pointes aigues 48 ». Ballotés d’une île à l’autre, non pas seulement par la volonté d’autrui mais aussi parfois de leur fait, Leguat et ses compagnons tracent un parcours qui témoigne du caractère inaccessible d’une terre promise : l’insatisfaction humaine en est autant responsable que les lois du récit qui exigent relance et mélangent les motivations. Revenant sur ce périple, la Préface adopte un ton solennel pour stigmatiser la jeunesse inconsidérée de ses compagnons qui l’obligea à abandonner à Rodrigue non seulement un air admirable, une nourriture abondante et simple, mais aussi une vie plus à l’abri du pêché « de cette malheureuse Terre, où l’Art détruit presque toûjours la Nature, sous prétexte de l’embellir : où l’Artifice, pire que l’Art, l’Hypocrise, la Fraude, la Superstition, la Rapine exercent un tyrannique Empire 49 ». Mais si l’on croyait pouvoir s’en tenir à cet éloge d’une retraite marquée au sceau de la spiritualité, la Préface use d’une ultime palinodie en célébrant son transport de ses îles désertes vers « la vaste, puissante, & glorieuse Isle de GRAND’BRETAGNE où la charité de ses généreux Habitans, m’a tendu la main, & a enfin fixé le repos que je pouvois attendre ici bas 50 . » Leguat laisse ainsi à la Providence divine le dernier mot, comme le font souvent les mémorialistes protestants qui ne sauraient, malgré les malheurs connus sur la route de l’exil, prendre en défaut la volonté de Dieu. Même s’ils voyagèrent moins loin que Leguat, nos mémorialistes eurent du mal à trouver une stabi- 47 Ibid., t. II, p. 9. 48 Ibid., t. II, p. 23-24. 49 Ibid., t. I, Préface, p. XXIX-XXX. 50 Ibid., p. XXX. La confusion des Edens PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0025 363 lité : Mme Du Noyer traverse la Suisse, l’Allemagne, les Provinces-Unies où elle est ballottée entre plusieurs villes (La Haye, Delft, Rotterdam, Nimègue, Groningue, Deventer…) et se verra même contrainte à passer en Angleterre dans l’espoir d’un sort meilleur. Dumont de Bostaquet gagne d’abord les Provinces-Unies, mais prend ensuite la mer pour l’Angleterre puis l’Irlande. Fontaine dont le père avait déjà des attaches en Angleterre, la choisit d’abord pour sa destination initiale, mais se résout ensuite à gagner l’Irlande où il change à plusieurs reprises de lieu d’installation. Si le passage de l’un à l’autre de ces lieux pourrait sembler s’être opéré par la contrainte des événements plutôt que par choix, la recherche de la terre promise n’est pas un rêve auquel il est si facile de renoncer quand on a pris le parti de s’en remettre à la Providence divine. Ainsi en est-il pour la famille de Fontaine au terme de ses mémoires : conformément à ses vœux comme à ceux de son père, ses enfants ont contracté entre eux une union pour vivre proches les uns des autres et se secourir mutuellement. En août 1714, ils jugent que « l’Amérique serait le meilleur endroit pour s’y établir et accomplir leur dessein avec le temps 51 ». Ils y envoient pour prospecter l’un d’eux qui choisit la Virginie « comme le meilleur pays et la plus propre place pour établir la famille 52 ». Si le père, au soir de sa vie, ne peut les y retrouver, les enfants rejoignent peu à peu cette nouvelle terre promise. La mise en regard de ces textes relevant de genres différents, mais répondant à la situation commune d’une mobilité protestante engendrée par la Révocation de l’Édit de Nantes, permet de mesurer la diversité des imaginaires convoqués dans la mise en œuvre de ces mobilités : si la réalité, dans sa dimension contraignante, aurait pu induire la convocation dominante du discours de l’exil, la foi, qui anime notamment les écrits des mémorialistes, commande plutôt, si difficiles que soient l’arrachement à la patrie et parfois l’accueil des nouveaux pays, de s’en remettre à la providence divine. L’imaginaire religieux de territoires heureux à atteindre peut alors rencontrer les représentations littéraires plus statiques des lieux plaisants, mais aussi se combiner avec des perspectives plus dynamiques de l’imaginaire viatique et des enjeux de colonisation. Les parcours de ces auteurs les font passer d’une idée héritée de terre promise à la nécessité d’en investir toujours de nouvelles par l’imaginaire comme dans les faits. 51 Fontaine, p. 216. 52 Ibid., p. 217.