eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature52/103

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0028
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2026
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Mme de Sévigné et le roman de son temps

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Nicolas Garroté
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PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 Mme de Sévigné et le roman de son temps N ICOLAS G ARROTÉ U NIVERSITÉ P ARIS N ANTERRE Contrairement à d’autres aspects de sa culture - le théâtre, l’opéra, les vers italiens, la poésie de La Fontaine, les ouvrages de Port-Royal, etc. - le roman ne réunit pas Mme de Sévigné et sa fille ; il les divise. Au soir de la Correspondance, Mme de Sévigné doit encore se défendre de ce goût pour « la fable 1 » : Vous dites que j’ai relu trois fois les mêmes romans ; cela est offensant. Ce sont de vieux péchés, qui doivent être pardonnés en considération du profit qui me revient de pouvoir relire aussi plusieurs fois les plus beaux livres du monde, les Abbadie, Pascal, Nicole, Arnauld, les plus belles histoires, etc. (8 février 1690, III, 833) Mme de Sévigné est réduite à lire ses « chers romans » avec son fils Charles, qui a hérité du penchant maternel - « nous sommes dans les mêmes erreurs, cela fournit beaucoup 2 » - et à approuver ce goût chez sa petite-fille Pauline lorsqu’il se révèle, à l’adolescence : Je ne veux rien dire sur les goûts de Pauline ; je les ai eus avec tant d’autres qui valent mieux que moi que je n’ai qu’à me taire. Il y a des exemples des bons et des mauvais effets de ces sortes de lectures. Vous ne les aimez pas, 1 Voir la lettre du 29 décembre 1675 (II, 205). Nous citons Mme de Sévigné dans l’édition de Roger Duchêne (Correspondance, Paris, Gallimard, 1972-1978, 3 vol.), dont nous indiquons le tome en chiffre romain et la page en chiffre arabe. Sauf indication contraire, les lettres citées sont adressées à sa fille, Mme de Grignan. La « fable » que nous étudions ici est le roman baroque et classique, notamment illustré par Honoré d’Urfé, Mlle de Scudéry et Mme de La Fayette ; nous laissons de côté le roman comique et toute la tradition romanesque issue de Don Quichotte. 2 8 mai 1680 (II, 919). Sur les lectures collectives effectuées dans son domaine breton, les Rochers, avec Charles de Sévigné et d’autres hôtes, voir l’article de Mathilde Faugère, « Le lecteur de roman, un auditeur parmi d’autres ? Étude des ‘‘restes’’ du modèle rhétorique de la lecture dans Le Roman des Lettres de l’abbé d’Aubignac et quelques lettres de Mme de Sévigné », Exercices de rhétorique, n° 12, 2019 (en ligne). Nicolas Garroté PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 396 vous avez fort bien réussi. Je les aimais ; je n’ai pas trop mal couru ma carrière. Tout est sain aux sains, comme vous dites. Pour moi, qui voulais m’appuyer dans mon goût, je trouvais qu’un jeune homme devenait généreux et brave en voyant mes héros, et qu’une fille devenait honnête et sage en lisant Cléopâtre. Quelquefois il y en a qui prennent un peu les choses de travers, mais ces personnes ne feraient peut-être guère mieux, quand elles ne sauraient pas lire. Quand on a l’esprit bien fait, on n’est pas aisée à gâter. Mme de La Fayette en est encore un exemple. (16 novembre 1689, III, 757) Lorsque Pauline enverra, à l’occasion du carnaval de 1690, un « roman de la princesse, de l’infante, du premier ministre 3 » retraçant les affaires familiales en style de La Calprenède 4 , l’épistolière et son fils n’auront pas assez de mots pour louer l’œuvre et demander des « suites 5 ». Toutefois, il convient de remarquer que ce goût diminue chez Mme de Sévigné à partir de 1680 : en raison de sa « conversion 6 », sans doute, mais aussi d’une certaine maturité, ou disons d’une évolution qui lui fait préférer des matières plus « solides ». En juin 1680, la description de sa bibliothèque bretonne « réformée » en témoigne : J’ai apporté ici une grande quantité de livres choisis. Je les ai rangés tantôt ; on ne met pas la main sur un, tel qu’il soit, qu’on ait envie de le lire tout entier. Toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion, bon Dieu ! Quel point de vue pour honorer notre religion ! L’autre est toute d’histoires 3 26 février 1690 (III, 848). Mme de Sévigné commente aussi volontiers les romans de son temps, notamment avec Bussy-Rabutin. Voir sur ce point l’article de Monika Kulesza, « Mme de Sévigné et les théories du roman », Écho des études romanes, n° 1/ 1, 2005, p. 67-77. 4 Ce « roman » sera publié dans le Mercure galant en 1706 sous le titre d’Histoire de l’abbé de Suze. Monmerqué l’a reproduit dans son édition (Lettres de Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis, Paris, Hachette, 1862-1868, t. XII, p. 145-155). 5 Voir par exemple les lettres des 15 et 26 février 1690 : « Je vous conjure de me donner la suite du roman, où je trouve que Pauline fait un fort bon personnage, puisqu’elle est bien avec la princesse sa mère, et qu’elle couche dans sa chambre. » (III, 838) ; « Mais, ma belle, par votre foi, pensez-vous qu’il n’y ait qu’à nous donner un premier tome du roman de la princesse, de l’infante, du premier ministre, aussi joli que celui que nous avons vu, et puis nous planter là ? Je ne le souffrirai point. Je veux absolument savoir ce qu’est devenue cette bonne et juste résolution de la princesse ; j’ai bien peur qu’elle ne se soit évanouie par la nécessité des affaires, par le besoin qu’on a du ministre, par le voyage précipité, par l’impossibilité de ramasser les feuilles de la Sibylle, follement et témérairement dissipées et jetées en l’air pendant dix ans. […] Il faut une suite à cette histoire » (III, 848). 6 Voir sur ce point les analyses de Roger Duchêne, Mme de Sévigné devant Dieu, Bruges, Desclée De Brouwer, 1968, en particulier p. 84 et 101 ; et Philippe Sellier, Port- Royal et la littérature II, Paris, Honoré Champion, 2012, p. 396-400. Mme de Sévigné et le roman de son temps PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 397 admirables. L’autre de morales. L’autre de poésie, et de nouvelles, et de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites armoires. Quand j’entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j’en sors. (5 juin 1680, II, 959) Mais l’épistolière se flatte, ou flatte sa fille, car ce goût demeurera en elle jusqu’à la fin, quoique voilé, estompé, diminué à mesure que les années passent. Nous ne proposerons pas ici une analyse de sa culture romanesque - on la trouvera dans l’ouvrage de Monika Kulesza 7 - ; nous tâcherons en revanche d’étudier l’usage que l’épistolière fait du roman dans ses lettres à sa fille. Rappelons simplement que, comme toute sa génération, elle lit Amadis de Gaule et l’Astrée dans sa jeunesse 8 ; elle dévore aussi, avec passion, les romans de La Calprenède : Cassandre, Cléopâtre, Pharamond. Ce sont ces œuvres-là qu’elle lit en Bretagne avec son fils en 1671 et 1675, et que sa fille l’accuse d’avoir « relu trois fois 9 ». À partir des années 1650, avec moins d’enthousiasme 10 , elle lit ceux de Mlle de Scudéry, en particulier Clélie, où elle apparaît sous le nom de Clarinte. Puis ceux de Mme de La Fayette, dont elle a la primeur en manuscrit : Zayde, la Comtesse de Tende 11 et la Princesse de Clèves. Comme c’est souvent le cas, Mme de Sévigné a suivi l’évolution du siècle. En 1690, au moment où sa petite-fille lui adresse son roman familial, elle note l’évolution du genre : Ah ! oui, vraiment, je connais le style d’où Pauline a puisé sa lettre. Mon Dieu, comme je le trouve, présentement qu’on n’aime plus que ce qui est 7 Monika Kulesza, Le Romanesque dans les Lettres de Madame de Sévigné, Francfort, Peter Lang, 2014, p. 47-69. 8 Dans le Recueil de chansons autographe de Coulanges, on trouve un « Voyage en Forez » adressé à « Madame la marquise de Sévigné » qui évoque les principaux personnages de l’Astrée (BN fr 12746, f° 4r). Dans les lettres que son cousin lui écrit à la fin de sa vie, lorsqu’elle est établie à Grignan, on trouve également de nombreuses références à Amadis de Gaule. Voir sur ce point les analyses d’Alain Corbellari, « Mme de Sévigné et les vieux romans », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n° 41, 2021, p. 345-354. 9 Mme de Sévigné évoquait déjà un personnage de Cassandre dans son épître à la Grande Mademoiselle en 1656 (I, 41). 10 Voici ce qu’elle en dit en 1680, lorsqu’elle reçoit le premier livre de Conversations que la romancière lui envoie : « Mlle de Scudéry vient de m’envoyer deux petits tomes des Conversations ; il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n’est point noyé dans son grand roman. » (25 septembre 1680, III, 27). 11 Elle en possédait une copie puisqu’elle la fait lire à Du Coudray en 1694, après la mort de Mme de La Fayette (III, 1030). Comme on sait, l’œuvre ne sera publiée qu’en 1718. Nicolas Garroté PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 398 naturel ! Mais j’avoue que la beauté des sentiments et les grands coups d’épée m’avaient enchantée. (23 avril 1690, III, 871) Déjà en 1671, du reste, le style et les aventures des romans de La Calprenède lui semblaient datés : Le style de La Calprenède est maudit en mille endroits : de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela. […] Je trouve donc qu’il est détestable, et je ne laisse pas de m’y prendre comme à de la glu. La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements, et le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m’entraîne comme une petite fille ; j’entre dans leurs desseins. Et si je n’avais M. de la Rochefoucauld et M. d’Hacqueville pour me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m’apparaissez pour me faire honte ; mais je me dis de méchantes raisons, et je continue. (12 juillet 1671, I, 294) À bien y regarder, Mme de Sévigné trouve dans les romans baroques 12 la version amplifiée et mouvementée de la générosité qu’elle admire chez Corneille 13 : « grands coups d’épée 14 » et « droite vertu 15 ». C’est cela qui définit pour elle « le romanesque », et qu’elle se réjouit de retrouver dans la vie. 12 Par cette expression nous entendons les romans qui relèvent de l’esthétique baroque au sens large, d’Amadis de Gaule (dont le premier volume paraît en français en 1540) à Pharamond de La Calprenède (dont le dernier volume paraît en 1671). Pour les problèmes de définition et de datation du roman baroque en France, voir la mise au point de Laurence Plazenet, « D’un roman baroque », Littératures classiques, n° 36, 1999, p. 293-305. 13 En 1680, elle qualifie d’ailleurs de « romanesque » un comportement qu’elle rapproche (autant qu’on puisse en juger) de l’intrigue du Cid (II, 991). Sur Mme de Sévigné et Corneille, voir les analyses d’Hélène Henry, « Sur Mme de Sévigné et Corneille », Europe, n° 540-541, 1974, p. 97-109 ; Jacques Morel, « ‘‘Vive donc notre vieil ami Corneille’’ (lettre du 16 mars 1672) », in Roger Duchêne (dir.), Mme de Sévigné (1626-1696). Provence, spectacles, « lanternes », Grignan, Association d’action culturelle des châteaux départementaux de la Drôme, 1998, p. 161-163 ; Mireille Gérard, « Le corpus cornelianum dans la Correspondance de Mme de Sévigné », in Yvonne Bellenger, Gabriel Conesa, Jean Garapon, Charles Mazouer et Jean Serroy (dir.), L’Art du théâtre. Mélanges en hommage à Robert Garapon, Paris, PUF, 1992, p. 121-131 ; et Alain Couprie, « Mme de Sévigné, “Vive donc notre vieil ami Corneille ! ” », in Madeleine Bertaud et Alain Niderst (dir.), Onze études sur la vieillesse de Corneille, Boulogne-Rouen-Paris, Klincksieck, 1994, p. 153-170. 14 5 juillet 1671 (I, 289). 15 9 août 1671 (I, 317). Mme de Sévigné et le roman de son temps PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 399 En effet, comme cela a déjà été souligné 16 , Mme de Sévigné aime à rapporter des éléments de la vie à ses « chers romans 17 ». Elle associe volontiers des événements extraordinaires à des péripéties ou, comme elle dit, des « destinées » romanesques. Cela relève de cet art de vivre en lisant en écrivant qui la caractérise 18 . Par exemple, lorsque le chevalier de Nantouillet traverse l’Yssel, pendant les guerres de Hollande, ou lorsqu’elle voit pour la première fois le port de Marseille : Un chevalier de Nantouillet était tombé de cheval. Il va au fond de l’eau ; il revient, il retourne, il revient encore. Enfin il trouve la queue d’un cheval, s’y attache. Ce cheval le mène à bord ; il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard. Voilà qui est d’un sens froid et qui me fait souvenir d’Oronte, prince des Massagètes. 19 (3 juillet 1672, I, 547) La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan ; des noms connus, des Saint-Hérem ; des aventuriers, des épées, des chapeaux du bel air, des gens faits à peindre, une idée de guerre, de roman, d’embarquement, d’aventures, de chaînes, de fers, d’esclaves, de servitude, de captivité : moi, qui aime les romans, tout cela me ravit et j’en suis transportée. (25 janvier 1673, I, 572) Souvent, Mme de Sévigné rêve de voir le réel prolonger le pli romanesque qu’il a pris, et ajouter un « tome », un « chapitre » ou un « volume » au premier « épisode » : J’approuve fort le voyage que vous faites ; je le crois divertissant ; le bruit du canon me paraît d’une dignité de convenance ; il y a quelque chose de romanesque à recevoir partout sa princesse avec cette sorte de magnificence. Pour les étrangers et les princes Thrasibules qui arrivent à point nommé, je ne crois pas que vous en ayez beaucoup : voilà ce qui manque à votre roman ; cette petite circonstance n’est pas considérable. (13 mai 1672, I, 506) 16 Voir Roger Duchêne, « Signification du romanesque chez les mondains : l’exemple de Mme de Sévigné », Écrire au temps de Mme de Sévigné, Paris, Vrin, 1982, p. 121- 137 ; Chrystelle Barbillon, « ‘‘Me voilà comme Don Quichotte’’ : Jeux et enjeux des modèles fictionnels romanesques et théâtraux », in Cécile Lignereux (dir.), Lectures de Madame de Sévigné, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 135-146 ; Monika Kulesza, Le Romanesque dans les Lettres de Madame de Sévigné, op. cit. ; et Lise Charles, « Les grands romans de Mme de Sévigné », Exercices de rhétorique, n° 6, 2016 (en ligne). 17 21 août 1675 (II, 64). L’expression apparaît plusieurs fois dans les Lettres. 18 Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre Poétique de Madame de Sévigné. L’invention d’une langue, Paris, PUF, 2023, p. 60-76. 19 Oronte est un personnage de Cassandre, de La Calprenède. Nicolas Garroté PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 400 Il y a des endroits bien extraordinaires dans son roman [la disgrâce de Guitaut auprès de Condé]. La conclusion est la retraite dans son château ; c’est pourtant ce que je ne voudrais pas assurer. (27 octobre 1673, I, 605) On dit que le petit prince [le fils du roi d’Angleterre] n’est point à Portsmouth, où on le croyait assiégé. Sa fuite fera un roman quelque jour. (13 décembre 1688, III, 428) Ces Majestés n’ont accepté de tout ce que le Roi voulait leur donner que cinquante mille francs par mois, et ne veulent point vivre comme des rois. Il leur est venu bien des Anglais ; sans cela, ils se seraient contentés encore de moins. Enfin, ils ont résolu de faire vie qui dure. Ils m’ont fait souvenir d’abord de mes chers romans, mais il faudrait un peu d’amour sur le jeu. (26 janvier 1689, III, 486) Ces rapprochements apparaissent comme l’équivalent épistolaire des jeux de Fresnes, évoqués dans la lettre du 22 décembre 1675 20 , qui consistaient à prolonger la lecture groupée en appliquant noms et situations de roman aux invités et à leurs connaissances 21 . En 1671, l’épistolière se prend ainsi à imaginer une suite romanesque à l’accouchement de sa fille, en appliquant le destin d’Amadis de Gaule à sa supposée deuxième petite-fille (ce sera un garçon) : Votre petit garçon serait-il devenu fille ? Ne vous embarrassez pas ; je vous aiderai à l’exposer sur le Rhône dans un petit panier de jonc, et puis elle abordera dans quelque royaume où sa beauté sera le sujet d’un roman. Me voilà comme Don Quichotte. 22 (9 août 1671, I, 317) 20 « Mon fils me met en furie par le sot livre qu’il vient lire autour de moi ; c’est le Pharamond. Il me détourne de mes livres sérieux et, sous prétexte que je me fais mal aux yeux, il me faut écouter des sornettes que je veux oublier. Vous savez comme faisait Mme du Plessis à Fresnes, c’est justement de même. Il va et vient ; il songe fort à m’amuser et à me divertir » (22 décembre 1675, II, 194). Voir également la lettre de Pomponne du 3 ou 5 juin 1666 reproduite par Roger Duchêne dans son édition (I, 83, note 6) : mêlées à des noms de personnages de Clélie et de l’Astrée, Mme de Sévigné et sa fille y sont évoquées. 21 Sur les « modèles de vie » qu’offrent les Belles-lettres à l’âge classique, voir Emmanuel Bury, Littérature et politesse. L’invention de l’honnête homme (1580-1750), Paris, PUF, 1996, en particulier p. 84-111. 22 Lise Charles rapproche cet extrait du destin de Moïse dans la Bible et d’un passage du Grand Cyrus (« Les grands romans de Mme de Sévigné », art. cit.). On peut également y voir une référence à l’histoire d’Amadis de Gaule, qui, au deuxième chapitre du premier livre, est déposé par sa mère et sa servante (figurée ici par l’épistolière) dans un coffret de bois et exposé sur un fleuve avant d’aborder en Écosse et de devenir le sujet du roman. Cela expliquerait que Mme de Sévigné se dise « comme Don Quichotte » : comme lui, elle imite Amadis. Remarquons que les Mme de Sévigné et le roman de son temps PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 401 Il arrive qu’elle développe davantage les « applications 23 ». Par exemple en 1675, lorsqu’il faut rapporter les aventures militaires de son cousin La Trousse, officier dans l’armée du Rhin. Mme de Sévigné en donne deux versions. L’une, factuelle et sobre, le 16 août, où l’on entend l’appel de la forme romanesque ; l’autre, plus riche et plus élaborée, le 21 août, où elle répond à cet appel : Enfin, M. de La Trousse est trouvé ; admirez son bonheur dans toute cette affaire. Après avoir fait des merveilles à la tête du bataillon, il est enveloppé de deux escadrons, et si bien enveloppé qu’on ne sait ce que tout cela est devenu. Tout d’un coup, il se trouve prisonnier. De qui ? du marquis de Grana 24 , qu’il a vu pendant six mois à Cologne et qui l’aime extrêmement. Il a aussi une jolie petite blessure, et pourra fort bien faire ses vendanges à La Trousse, car il viendra très assurément sur sa parole, et pour mieux dire, il sera reçu très agréablement à la cour. […] n’est-il pas vrai que si on avait fait exprès une destinée, on n’aurait pas imaginé autre chose que ce qui lui est arrivé ? (16 août 1675, II, 56) Pour M. de La Trousse, depuis mes chers romans, je n’ai rien vu de si parfaitement heureux que lui. N’avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu’à l’extrémité ? Un autre s’avance pour voir qui peut faire une si grande résistance. Il voit l’inégalité du combat. Il en est honteux ; il écarte ses gens. Il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son épée, à cause de son honnêteté car, sans cela, il ne l’eût jamais rendue. Il le fait son prisonnier ; il le reconnaît pour un de ses amis, du temps qu’ils étaient tous deux à la cour d’Auguste. Il traite le prisonnier comme son propre frère ; il le loue de son extrême valeur. Mais il me semble que le prisonnier soupire ; je ne sais s’il n’est point amoureux. Je crois qu’on lui permettra de revenir sur sa parole ; je ne vois pas bien où la princesse l’attend, et voilà justement l’histoire. (21 août 1675, II, 64) Tandis que, dans la première version, Mme de Sévigné se contente de comparer l’événement à une aventure de roman, dans la seconde 25 , elle met en œuvre ce parallèle, et la raconte comme un épisode de roman : La Trousse références simultanées à plusieurs œuvres sont nombreuses dans les Lettres. Voir sur ce point notre Poétique de Madame de Sévigné, op. cit., p. 72-74. 23 « Action par laquelle on applique une chose sur une autre. L’application d’un remède sur une partie malade. Il se dit aussi de l’adaptation d’une maxime, d’un passage, d’un discours. L’application d’un passage. Cette application est juste, est heureuse, est fausse. » (Dictionnaire de l’Académie française, Paris, Brunet, 1762, s.v. « Application »). Le terme est régulièrement employé par Mme de Sévigné en ce sens. 24 Officier d’origine italienne, le marquis de Grana fut ambassadeur de l’Empereur puis gouverneur des Pays-Bas espagnols. 25 Sur les différentes versions d’un même événement, voir Laure Depretto, Informer et raconter dans la Correspondance de Mme de Sévigné, Paris, Garnier, 2015, p. 217-221. Nicolas Garroté PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 402 devient « un prince qui se bat jusqu’à l’extrémité », et le marquis de Grana « un autre qui s’avance ». La capture du premier, qui n’était qu’effleurée le 16 août (« tout d’un coup, il se trouve prisonnier »), est racontée de manière romanesque le 21 ; comme dans Zayde (1670), par exemple, où Consalve intervient pour sauver son ennemi Alamir, enveloppé par ses soldats : Pendant cette trêve, un jour que Consalve passait d’un quartier à l’autre, il vit sur une petite éminence deux Cavaliers de l’armée ennemie qui se défendaient contre plusieurs Cavaliers espagnols ; et qui malgré leur résistance étaient près d’être accablés par le nombre de ceux qui les attaquaient. Il fut étonné de voir ce combat pendant la trêve, et de le voir si inégal. Il envoya quelqu’un des siens à toute bride pour le faire cesser, et pour en savoir la cause. On lui vint dire que ces deux Cavaliers arabes avaient voulu passer auprès des Gardes avancées ; qu’on les avait arrêtés avec insolence ; qu’ils avaient mis l’épée à la main ; et que la Cavalerie qui s’était trouvée en ce lieu les avait attaqués. Consalve commanda à un Officier d’aller de sa part faire des excuses à ces deux Cavaliers, et de les conduire jusques hors du Camp du côté qu’ils voudraient aller. 26 De même, la ville de Cologne, dans les États de l’empereur, où avaient eu lieu des négociations pour la paix en 1672, devient dans la seconde version « la cour d’Auguste », lieu où se déroulent les principales intrigues de Cléopâtre, à Alexandrie (à moins que Mme de Sévigné ne fasse référence aux Exilés de la cour d’Auguste, le roman que Mme de Villedieu publie à partir de 1672). La version du 21 août constitue donc un véritable condensé de roman comprenant personnages, trame et éléments de langage romanesques. Pas à proprement parler un pastiche - comme celui, non conservé, qu’elle adresse à son fils en 1671 27 - car le romanesque y est seulement distillé, à petites gouttes (on ne pourrait confondre ce passage avec une page de roman), mais une sorte de résumé imitatif, de texte écrit à l’ombre d’un genre, dans le halo d’une forme. Quelques mois plus tard, lors d’un séjour en Bretagne, le roman réapparaît dans les Lettres. En « disette » de sujets, Mme de Sévigné décide de mander à sa fille des « nouvelles de la cour de Danemark » que lui conte sa voisine, la duchesse de Tarente, dont la fille, cousine de la reine, vient d’arriver à Copenhague. Racontant les faits et gestes de ces inconnus dans un lointain royaume, elle fait des aventures de la fille de son amie, comme elle dirait, une « manière » de roman : 26 Mme de La Fayette, Zayde [in] Œuvres complètes, éd. Camille Esmein-Sarrazin, Paris, Gallimard, 2014, p. 199. 27 Dans la lettre du 12 juillet 1671, Mme de Sévigné écrit (après avoir évoqué les romans de La Calprenède) : « J’écrivis l’autre jour une lettre à mon fils de ce style, qui était fort plaisante » (I, 294). Cette lettre n’est pas conservée. Mme de Sévigné et le roman de son temps PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 403 Voici donc, ma bonne, des nouvelles de la cour de Danemark. Je n’en sais point de celle de France, mais pour celle de Copenhague, elles ne vous manqueront pas. Vous saurez que cette princesse de La Trémouille est donc favorite du roi et de la reine, qui est sa cousine germaine. Il y a un prince, frère du roi, fort joli, fort galant, que nous avons vu en France, qui est passionné de la princesse, et la princesse pourrait peut-être sentir quelque disposition à ne le haïr pas, mais il se trouve un favori qui est tout-puissant, qui s’appelle M. le comte de Kinghstoghmkllfel : vous entendez bien. Ce comte est amoureux de la princesse, mais la princesse le hait ; ce n’est pas qu’il ne soit brave, bien fait, de l’esprit, de la politesse, mais il n’est pas gentilhomme, et cette seule pensée fait évanouir. Le roi est son confident, et voudrait bien faire ce mariage ; la reine soutient sa cousine, et voudrait bien le prince, mais le roi ne veut pas, et le favori fait sentir à son rival tout le poids de sa jalousie et de sa faveur. La princesse pleure et écrit à sa mère des lettres de quarante pages. Elle a demandé son congé ; le roi ni la reine n’y veulent point consentir, chacun par différents intérêts. On éloigne le prince sous divers prétextes, mais il revient toujours. Présentement, ils sont tous deux à la guerre contre les Suédois, se piquant de faire des actions romanesques pour plaire à la princesse. Le favori lui dit en partant : « Madame, je vois de quelle manière vous me traitez, mais je suis assuré que vous ne me sauriez refuser votre estime. » Voilà le premier tome. Je vous en manderai la suite, et je ne veux pas qu’il y ait présentement une personne en France mieux instruite que vous des intrigues de Danemark. 28 (2 octobre 1675, II, 115) Le Danemark, dont il est souvent question dans Amadis, a-t-il servi d’embrayeur ? On trouve en tout cas dans ce passage tous les ingrédients du roman. L’intrigue, d’abord, qui s’apparente à celle de Zayde, que Mme de Grignan connaît bien 29 . Tout se passe en effet comme si Mme de Sévigné s’était contentée de septentrionaliser l’action du roman et de transposer la 28 Mme de Sévigné poursuit en effet l’histoire dans les lettres du 30 octobre et du 22 décembre : « Mme de Tarente […] me montra des lettres de Danemark. Ce favori se fait porter les paquets de la princesse jusqu’à l'armée, faisant semblant qu’on s’est trompé, et pour avoir un prétexte, en les renvoyant à la princesse, de l’assurer de sa passion. » (II, 147) ; « Disons deux mots de Danemark. La princesse est au siège de Wismar avec le roi et la reine ; les deux amants y font des choses romanesques. Le favori a traité un mariage pour le prince et laissé le soin à la renommée d’apprendre cette nouvelle à la jolie princesse. Il fut même deux jours sans la voir ; cela n’est pas le procédé d’un sot. Pour moi, je crois qu’il se trouvera à la fin qu’il est le fils de quelque roi des Visigoths. » (II, 195). 29 Mme de Sévigné y fait deux fois allusion dans les lettres à sa fille (I, 251 et II, 922). Cette dernière, également fort liée à Mme de La Fayette, avait très certainement lu le roman avec attention. Il est probable que l’épistolière s’y réfère plus volontiers qu’à ceux de La Calprenède dont Mme de Grignan ne devait avoir qu’une légère teinture. Nicolas Garroté PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 404 différence religieuse de Consalve et Alamir en différence sociale : le favori « tout-puissant » mais « pas gentilhomme » valant pour le sarrazin, et le prince « fort joli » valant pour l’Espagnol. Mais l’intrigue, élémentaire, pourrait aussi être celle de beaucoup de romans, presque de n’importe lequel, à tel point que ce passage constitue un parfait résumé d’une nouvelle qu’Eustache Le Noble publiera vingt ans plus tard, Ildegerte reine de Norvège 30 , dont les aventures se déroulent également au Danemark ; il n’y aurait qu’à noircir un peu le favori et à ragaillardir la princesse… À cela s’ajoutent les expressions typiquement romanesques, comme cette « disposition à ne le haïr pas » que ressent la princesse, que l’on retrouve dans Zayde et Clélie : […] il crut voir que Zayde ne le haïssait pas ; et il en ressentit une joie extraordinaire ; mais cette joie ne lui dura pas longtemps : il s’imagina qu’il ne devait qu’à la ressemblance de son rival le penchant qu’elle avait pour lui ; il pensa qu’après avoir perdu un homme, qu’elle avait fort aimé, elle avait des dispositions favorables pour un autre, qui lui ressemblait. 31 […] je suis fortement persuadée, qu’on ne peut tout au plus, la première fois qu’on voit une personne, quelque aimable qu’elle puisse être, sentir autre chose dans son cœur, que quelque disposition à l’aimer 32 D’autre part quoique Sulpicie témoignât avoir beaucoup d’amitié pour Horace, parce que Clélius le voulait ainsi, il était pourtant vrai que dans le fond de son cœur, elle avait quelque secrète disposition à ne rendre pas justice à son mérite, parce qu’il était fils d’une personne dont Clélius avait été fort amoureux, et qu’il avait pensé autrefois épouser. Si bien que Sulpicie conservant encore quelques restes de jalousie, qui lui persuadaient que son mari n’aimait Horace que parce qu’il avait encore quelques agréable souvenir de l’amour qu’il avait eue pour sa mère, elle avait sans doute beaucoup moins de disposition à l’aimer que Clélius ; et elle aimait bien plus tendrement Aronce qu’Horace. 33 En 1679, c’est une autre nouvelle, non moins extraordinaire, qui apparaît dans les Lettres sous l’espèce du roman : le mariage du prince de Conti avec la première bâtarde de Louis XIV, Mlle de Blois. La cérémonie aura lieu l’année suivante, mais l’épistolière raconte l’annonce du mariage : La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de Conti et de Mlle de Blois ; ils s’aiment comme dans les romans. Le Roi s’est fait un grand jeu de 30 Le Noble, Ildegerte reine de Norvège ou l’amour magnanime [1694], éd. René Godenne, Genève, Slatkine reprints, 1980. 31 Mme de La Fayette, Zayde, op. cit., p. 147 (nous soulignons). 32 Mlle de Scudéry, Clélie, histoire romaine, éd. Chantal Morlet-Chantalat, Paris, Honoré Champion, 2001-2005, t. I, p. 112 (nous soulignons). 33 Ibid., p. 125 (nous soulignons). Mme de Sévigné et le roman de son temps PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 405 leur inclination. Il parla tendrement à sa fille, et qu’il l’aimait si fort qu’il n’avait point voulu l’éloigner de lui. La petite fut si attendrie et si aise qu’elle pleura, et le Roi lui dit qu’il voyait bien que c’est qu’elle avait de l’aversion pour M. le prince de Conti. Elle redoubla ses pleurs ; son petit cœur ne pouvait contenir tant de joie. Le Roi conta cette petite scène, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince de Conti, il était transporté. Il ne savait ni ce qu’il disait ni ce qu’il faisait ; il passait par-dessus tous les gens qu’il trouvait en son chemin, pour aller trouver Mlle de Blois. Mme Colbert ne voulait pas qu’il la vît, que le soir. Il força les portes, et se jeta à ses pieds et lui baisa la main ; elle, sans autre façon, l’embrassa, et la revoilà encore à pleurer. (27 décembre 1679, II, 775) Un jeune prince de la cour de France, une jeune beauté touchante et magnifique, un Roi qui se fait un jeu de les unir à la face du public, presque en plein bal, n’est-ce pas précisément la fameuse scène de la rencontre entre la princesse de Clèves et le duc de Nemours dans le roman de Mme de La Fayette, paru, lu et commenté par Mme de Sévigné quelques mois plus tôt ? Voici la scène en question : Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisait au Louvre. Lorsqu’elle arriva, l’on admira sa beauté et sa parure ; le bal commença, et comme elle dansait avec M. de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu’un qui entrait et à qui on faisait place. Mme de Clèves acheva de danser, et pendant qu’elle cherchait des yeux quelqu’un qu’elle avait dessein de prendre, le Roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un homme qu’elle crut d’abord ne pouvoir être que M. de Nemours, qui passait par-dessus quelque siège, pour arriver où l’on dansait. 34 On retrouve dans le récit de Mme de Sévigné tous les éléments de cette scène : le temps et le lieu, car le bal de la Princesse de Clèves a pour fonction de célébrer les fiançailles de la fille du Roi, dont les noces sont « résolues pour le mois de février », et celles du prince de Conti et de Mlle de Blois auront lieu le 16 janvier de l’année suivante. L’action, car il s’agit d’unir deux jeunes figures de la cour ; le rôle du Roi, qui « crie », dans le roman, à Mme de Clèves de « prendre » M. de Nemours pour partenaire de danse, et ordonne, en 1679, au prince de Conti d’épouser sa fille ; l’impossibilité de cette union, due à l’état de la princesse dans le roman, et à la condition des jeunes gens dans la scène de 1679 (à en croire Saint-Simon, elle consiste en effet à mélanger le « plus pur sang de nos rois […] avec la boue infecte du double adultère 35 »). L’épistolière s’est aussi plu à reprendre les mots mêmes que Mme de La Fayette avait empruntés pour peindre le caractère fabuleux (détonnant avec 34 Mme de La Fayette, La Princesse de Clèves, op. cit., p. 350-351. 35 Saint-Simon, Mémoires, éd. Yves Coirault, Paris, Gallimard, 1983-1988, t. V, p. 593. Nicolas Garroté PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0028 406 le reste de l’œuvre) de cette rencontre. De même que la romancière écrivait : « Elle […] vit un homme qu’elle crut d’abord ne pouvoir être que M. de Nemours, qui passait par-dessus quelque siège, pour arriver [vers elle] », Mme de Sévigné écrit : « il passait par-dessus tous les gens qu’il trouvait en son chemin, pour aller trouver Mlle de Blois ». Ce terme étrange, qui suggère un mouvement proprement merveilleux (car impossible) garde dans la lettre toute la puissance évocatrice qu’il avait dans le récit de Mme de La Fayette : il opère, comme un coup de baguette magique, la transformation de cette scène de cour en scène de roman 36 , et permet à Mme de Sévigné d’exprimer d’un trait de plume le caractère stupéfiant de cette nouvelle, qui, à bien le prendre, est encore plus étonnante, plus imprévue, plus miraculeuse, plus singulière, plus étourdissante (Saint-Simon dirait plus « monstrueuse ») que celle du mariage de la Grande Mademoiselle avec Lauzun. Reste à savoir le rôle de ces « applications ». Souvent, Mme de Sévigné emploie de tels traits romanesques pour représenter à sa fille des événements qu’elle n’a pas vus, qu’elle ne connaît que de seconde (voire de troisième) main. Souvent, aussi, ces événements concernent la cour : ses personnages, son décor, ses intrigues - tout cet univers qui est à la fois lointain et familier pour l’épistolière. Tandis que la comparaison avec les romans apparaît aussi bien pour les choses qu’elle a vues que pour celles qu’on lui rapporte - aussi bien pour la destinée de son ami Guitaut que pour les aventures de la famille royale d’Angleterre 37 -, le style romanesque semble être réservé à l’inconnu, et plus particulièrement à cette part d’ombre et de mystère qui caractérise la cour. Comme si, tâtonnant pour peindre ces nouvelles doublement extérieures (lointaines et rapportées), ce ouï-dire des confins, la marquise recourait à la forme du roman pour les habiller dans la lettre. Comme si le romanesque était pour elle un moyen de peindre - de cartographier - ces terres inconnues. Transposant les on-dit en récits, Mme de Sévigné fait ainsi du romanesque une sorte de lunette d’approche, semblable à celle dont elle use pour observer, en 1675, les « bords de Loire 38 » ; un cannocchiale propre à représenter galamment et plaisamment l’univers qui polarise son attention (et celle de sa fille) ; en un mot, un outil lui permettant de transformer le flou en fable. 36 Deux jours plus tard, Mme de Sévigné dira qu’on se trouve disposé à souffler du bonheur sur ce mariage « comme du temps des fées » (II, 779). 37 Voir les lettres du 27 octobre 1671 (I, 605) et du 24 décembre 1688 (III, 444). 38 6 octobre 1675 (II, 120).