eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature53/103

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-2025-0029
pfscl53103/pfscl53103.pdf0216
2026
53103

Adrien Mangili : Magie naturelle et libre pensée. Étude d’une relation ambivalente (XVIe-XVIIe siècles), Genève, Droz, 2025, 535 p.

0216
2026
Marcella Leopizzi
pfscl531030409
PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0029 Adrien Mangili : Magie naturelle et libre pensée. Étude d’une relation ambivalente (XVI e -XVII e siècles), Genève, Droz, 2025, 535 p. Divisé en quatre parties (I. Magie(s) naturelle(S). Origines d’une notion malléable ; II. Désenchanter la magie naturelle ; III. Magie naturelle et naturalisme ; IV. Sympathies dissidentes. La religion au miroir de la magie), ce volume offre une étude sur la magie naturelle dans l’Antiquité, au Moyen Âge, et surtout à la Renaissance et au XVII e siècle, et interroge la relation ambivalente qu’entretiennent la magie naturelle et la libre pensée. Au fil de ces quatre sections, l’auteur illustre par conséquent les dynamiques de réception complexes de la magie naturelle à partir de son évolution jusqu’à son déclin. Centrée sur la Renaissance, la première partie aborde l’histoire de la magie naturelle et de l’hétérodoxie et démontre l’intérêt que portent les esprits forts à la tradition magique. La deuxième section prend en considération la manière dont la libre pensée a rejeté certaines croyances de la magie naturelle jugées par les esprits forts telles des formes de superstition et de charlatanisme, voire des sottises du vulgaire. La troisième partie focalise sur les affinités entre la libre pensée et la magie naturelle et met en évidence que les libertins ont recours à la magie naturelle, en raison de leur intérêt envers les secrets de la nature, afin d’envisager une humanité de plus en plus affranchie de la cosmologie judéo-chrétienne si ce n’est de la divinité, de l’intolérance religieuse et de l’ignorance. La figure du mage offre ainsi aux esprits forts un modèle ambivalent permettant d’élaborer une assise anthropologique et par conséquent une épistémologie nouvelle, par rapport à l’épistémologie chrétienne. Dans cette optique, la quatrième partie analyse le rapport littéraire, et tout particulièrement la dimension rhétorique, qui relie la magie naturelle et la libre pensée et met en relief les dynamiques qui sont à l’origine de la crédulité. Il en découle le rire corrosif des penseurs libertins qui opposent les théories naturalistes aux fables surnaturelles. Par cette étude, Adrien Mangili démontre en effet que loin de se désintéresser des ambitions des mages du siècle précèdent, les esprits forts - tels Sorel, Naudé, La Mothe Le Vayer et Cyrano - examinent les « spéculations cosmologiques, physiques et spirituelles d’une Renaissance humaniste empreinte de néoplatonisme et d’aristotélisme padouan » (p. 466) et tournent en ridicule « certains dérives magiques qu’ils jugent superstitieuses » (p. 466). À cet égard, les pages consacrées aux débats sur les « talismans » offrent des réflexions importantes sur les théories scientifiques de l’époque et sur la circulation des idées subversives. En effet, en s’appuyant notamment sur les critiques de Charles Sorel et de Gabriel Naudé, Mangili démontre que les libertins tournent en dérision le pouvoir des talismans (« talismans et onguent magnétique sont avant tout des inventions de l’esprit qui n’ont aucune réalité Comptes rendus PFSCL LII, 103 DOI 10.24053/ PFSCL-2025-0029 410 avérée » p. 221), car, même si les talismans pourraient offrir l’occasion de naturaliser certains aspects du surnaturel chrétien, de fait, leur puissance est trop invraisemblable pour que les esprits forts l’instrumentalisent (p. 239). De ce fait, cette recherche souligne que les relations entre pensée magique et libre pensée sont plus ambivalentes qu’on pourrait le croire. D’ailleurs, bien qu’ils se montrent critiques envers la magie naturelle, les esprits forts l’abordent pour penser un univers autonome, sans Dieu, matériel et infini et donc pour remettre en cause le surnaturel chrétien. Par ce travail, Mangili met par conséquent en relief que la curiosité des esprits forts pour la magie naturelle ne relève pas seulement de leur volonté de tourner en dérision les prétentions des mages, des astrologues et des alchimistes mais découle aussi du fait que la magie naturelle fournit une cosmologie alternative au géométrisme chrétien et ouvre des perspectives novatrices à caractère naturaliste matérialiste pour expliquer les phénomènes curieux. Loin d’être une simple superstition, la magie naturelle devient un outil puissant pour remettre en question les certitudes établies, pour contester les dogmes religieux et pour explorer les secrets les plus occultes du monde physique. Ainsi, loin de s’opposer toujours, l’irreligion et les sciences occultes se nourrissent réciproquement à tel point que souvent l’irreligion se construit de concert avec les « arts curieux » (p. 467). Dans leurs dissimulations cryptiques, les libertins développent des analogies subversives niant tout phénomène surnaturel magique ou miraculeux. Chez eux, le recours à l’explication surnaturelle (qu’il s’agisse de magie, de thaumaturgie ou de miracle) n’est qu’un signe tangible de l’imposture. Dans l’univers matériel de Cyrano, par exemple, il n’y a rien de plus absurde que le pouvoir des signes. La critique libertine se confirme par conséquent une pensée fondamentale dans le processus de désenchantement voire de rationalisation des esprits. Et elle contribue à renouveler les cosmologies anciennes et à fournir une lecture rationnelle, voire scientifique, des correspondances entre macrocosme et microcosme. Cette importante étude révèle la cohabitation complexe entre rigueur scientifique et subversion religieuse et envisage la pensée magique telle une source apte à fertiliser l’athéisme moderne. L’ouvrage se termine par une vaste bibliographie regroupant les sources prémodernes, les sources antiques et médiévales, et la littérature secondaire. Marcella Leopizzi