eJournals Papers on French Seventeenth Century Literature53/104

Papers on French Seventeenth Century Literature
pfscl
0343-0758
2941-086X
Narr Verlag Tübingen
10.24053/PFSCL-LIII-010
pfscl53104/pfscl53104.pdf0810
2026
53104

Benedetta Papasogli, éd. : Jean-Joseph Surin, Cantiques spirituels de l’Amour divin. Introduction, édition et annotation par Benedetta Papasogli. Paris, Champion, « Mystica, 24 », 2025. 369 p.

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Volker Kapp
pfscl531040182
Comptes rendus PFSCL LIII, 104 DOI 10.24053/ PFSCL-LIII-010 182 Benedetta Papasogli, éd. : Jean-Joseph Surin, Cantiques spirituels de l’Amour divin. Introduction, édition et annotation par Benedetta Papasogli. Paris, Champion, « Mystica, 24 », 2025. 369 p. Au début du chapitre consacré à Surin de l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France, Henri Bremond l’érige en maître qui, dans l’ordre spirituel, a la même importance que Boileau dans l’ordre classique, mais il ne s’intéresse qu’aux œuvres en prose et néglige ses poésies. Jean Rousset intègre le cantique XXXIX intitulé Fournaise d’amour dans son Anthologie de la poésie française (1961), mais Anne Mantero, dont la bibliographie de La Muse théologienne (1995) enregistre l’édition des Cantiques spirituels (Paris 1664), se contente d’analyser des textes tirés des Poésies spirituelles, éditées pour la première fois en 1957 par Etienne Catta. Ces poésies se distinguent des Cantiques par l’adoption de formes poétiques traditionnelles auxquelles Surin substitue, dans les Cantiques, un langage poétique susceptible de mieux articuler l’expérience bouleversante d’un mystique adonné à l’impact du Dieu de l’Amour, l’Amour étant le motif dominant tout le recueil. Le présent volume contient 55 cantiques outre l’Avis au Lecteur (49-51). L’éditrice les fait précéder d’une excellente Introduction (9-34) et présente chaque poésie en la commentant ensuite par des renvois précieux aux écrits en prose de Surin ainsi qu’à la riche tradition d’écrits similaires familiers au poète. L’Avis au lecteur caractérise les Cantiques spirituels par la notion de « simplicité » (50) de style. Surin y invoque saint Paul voulant « que les Chrétiens de l’Église primitive chantassent dans leurs Assemblées des Cantiques spirituels » (49). Il tient pour « louable de composer des Airs spirituels » et les qualifie de « chansons pieuses, qui toutes ont pour leur sujet l’Amour Divin » (49). Ils doivent instruire les lecteurs, qui sont « dans l’usage des choses spirituelles », des « belles connaissances » de la « conduite spirituelle » (50). L’expression poétique, qui convient mieux aux âmes adonnées à l’expérience spirituelle, se substitue au raisonnement abstrait des traités de théologie. Surin, qui possède un don remarquable de poète, s’inspire du terme de « chanson » de Jean de la Croix en attribuant aux Cantiques « l’initiation à la vie intérieure » et il se conforme à Ignace de Loyola en vue du « réveil à la vie théologale et une effusion de l’Esprit » (17). Il néglige en revanche « les esprits profanes » (50) sachant qu’ils « trouveront à reprendre dans ce genre de Poésie » (50). Il se fait ainsi l’avocat de l’inspiration mystique, soupçonnée par les supérieurs des jésuites d’hérésie qu’ils taxent de galimatias. Le résultat de cette opération peut fasciner le critique littéraire qui est confronté à la donnée peu commune selon laquelle ces cantiques sont destinés à être chantés. Aussi Benedetta Papasogli reproduit-elle « pour chaque cantique la Comptes rendus PFSCL LIII, 104 DOI 10.24053/ PFSCL-LIII-010 183 partition publiée dans l’édition de 1731 » (48), un des grands mérites de cette édition. Les Cantiques spirituels de l’Amour divin sont nés pendant les années de la maladie de Surin survenue à la suite de l’aventure de l’exorcisme des ursulines de Loudun. Ils ont eu « une gestation lente » (10) puisque Surin les imaginait quand il était même physiquement incapable de les noter. On peut « dater les premiers cantiques aux années 1637-1640 » (10). Dans le cantique 5 intitulé De l’abandon intérieur, pour se disposer à la perfection de l’Amour divin, le poète déclare : « il faut que ma chanson décrive / Le grand abîme, où je suis descendu, / C’est un état qui n’a ni fonds, ni rive, / Et de bien peu je serais entendu » (90). Quoique les cantiques thématisent les luttes intérieures du poète, ils ne se contentent pas d’avouer ingénument des expériences privées puisqu’ils les métamorphosent en profitant des riches possibilités de l’univers poétique. L’histoire de leur publication est très complexe. L’ordre des jésuites cherchait à soustraire tous ses écrits à la publication, mais ses admirateurs ont diffusé et même imprimé ses cantiques sans en nommer l’auteur, qui put toutefois surveiller « les éditions de 1660 et 1664 ». Benedetta Papasogli a choisi pour base du volume cette « dernière édition parue du vivant » (39) de l’auteur. On sait qu’à l’époque il existait un vaste réseau de sympathisants qui collectionnaient et échangeaient des manuscrits. Surin profitait de la circulation de tout ce qu’il adressait à une personne. C’est pourquoi certains de ses Cantiques spirituels purent être publiés à Bordeaux par l’éditeur G. de la Court en 1655 dans un volume intitulé Cantiques spirituels Contenant les trois États de la vie spirituelle, Purgative, Illuminative, et Unitive avec l’attribution vague : « composez et recueillis par quelques personnes vénérables, Ecclésiastiques et Religieuses ». Ce volume, accessible maintenant dans le site Gallica, pourrait être pré-daté et être en vérité contemporain de l’édition parisienne chez Guignard de 1657. Il contient 29 cantiques suriniens, dont 26 « seront repris dans les éditions successives » (37). On doute que trois des cantiques, qui ne se trouvent dans aucune des éditions successives, proviennent de Surin « à cause d’une platitude didactique que revêtent des éléments thématiques et linguistiques » (37). Le grand succès éditorial des Cantiques à la fin du XVII e et au début du XVIII e siècle est marqué par l’intervention d’éditeurs qui ont défiguré les poésies par un souci de corrections linguistiques ou doctrinales. Malheureusement, les Cantiques « ont disparu depuis les premières décennies du XVIII e jusqu’à la fin du XX e siècle » (10), à tort, vu le rang poétique de la plupart des pièces. Surin profite de la richesse expressive du langage poétique pour articuler un grand nombre de thèmes qui leur sont communs avec les œuvres en prose dans lesquels l’auteur arrive rarement à mieux exprimer un des thèmes des poésies. Comptes rendus PFSCL LIII, 104 DOI 10.24053/ PFSCL-LIII-010 184 Selon Benedetta Papasogli, on est tenté à une première lecture « de penser que Surin a tout dit dans les dix ou onze premiers cantiques, qui étaient, tous, déjà présents dans la première édition » (19), mais on peut découvrir « des beautés d’ordre nouveau » (19) dans les différents cantiques. Les autres textes sont insérés ensuite « dans un ordre différent, jusqu’à former un corpus définitif de trente-cinq cantiques » (37). Une situation spécifique convient à l’actuel numéro 10 intitulé Le Triomphe de l’Amour (123-148) divisé en deux parties dont la deuxième manquait dans l’édition de 1655. La première partie contient un « récit autobiographique où Surin a raconté sa saison en enfer » (123). Elle commence par le constat : « Quelqu’un hors de ma connaissance / S’est rendu maître de mon cœur ; […] Je ne puis plus vivre à ma guise » (127). Mais il veut « souffrir son doux martyre » (127) et évoque les censeurs antimystiques dans le personnage d’un « Docteur qui s’avance, / Et d’un accent plein de terreur / M’avertit, me presse, et me tance, / Disant que je suis en erreur » (135). La « Seconde Partie », ajoutée après l’édition de 1655, évoque « une chanson secrète, […] Qui pourtant est pleine d’appas, / Par cette musique insensible / Il rend toujours l’âme paisible » (143). L’Amour « la promène / Par son magnifique Palais » (146) et « la conduit dans le Conclave / de cette Auguste Trinité » (147) parce que « Dieu la rend, par soimême heureuse » (147). Le cantique 3 intitulé Du délaissement de toutes choses pour vivre plus parfaitement (71-76) profite de l’antithèse, très fréquente dans tout le recueil, pour annoncer « Je n’ai plus rien à prétendre / Plus d’amis à rechercher, / Plus de causes à défendre, / Plus de dessins à cacher. » (71). Les vers 3 et 4 dépassent l’aveu personnel parce que Surin envisage l’abandon total et déclare ensuite « […] à cette perte […] / Ma poitrine s’est ouverte, / Et Dieu s’en est emparé ; » (72). Ces poésies traitent de Dieu qualifié d’Amour en thématisant l’expérience mystique et ses implications. Le cantique 13 intitulé La Sagesse des Saints ne se contente pas d’opposer la « science des saints » aux docteurs de théologie mais à la sagesse des mondains. Benedetta Papasogli rapproche cette description des diables guettant la conscience des personnages attachés au monde des romans de « Dostoïevski ou de Bernanos » (163), le cantique intitulé L’Ivresse spirituelle des « poètes maudits (Baudelaire dans Le vin de l’assassin, Rimbaud dans Comédie de la soif, etc.) » (199). Surin illustre cette divergence par des vers, comme par exemple ceux-ci : « Ayant peur que terre leur manque, / Ces mondains ont tout à la banque, / Pour n’être jamais dépourvus, […] Les Saints ayant le cœur au large, / Font en Dieu toute leur décharge ; » (165). Cette science des saints s’obtient par une lutte acharnée que les cantiques présentent, en explorant le drame horrible que le poète a dû subir pendant de longues années. Tout le recueil des Cantiques spirituelles est structuré selon le modèle de cette conquête du Comptes rendus PFSCL LIII, 104 DOI 10.24053/ PFSCL-LIII-010 185 bonheur obtenu grâce à l’abandon des biens terrestres au profit de ceux qui « Trouvent en Dieu tout leur repos » (164). Le cantique 29 intitulé L’École de l’amour se termine par cette conclusion : « Amour, cette leçon me plaît ; » en qualifiant « Cette doctrine de pur lait » et en assurant « Après ceci je ne veux plus / jamais écouter aucun maître. » (238). Benedetta Papasogli approuve le jugement énoncé par Michel de Certeau en soutenant que « certains de ces poèmes mériteraient d’entrer dans un canon de chefs-d’œuvre poétiques universels » (10). Elle range dans cette catégorie le cantique V De l’abandon intérieur pour se disposer à la perfection de l’Amour divin qui lui semble « un sommet du recueil, et de la poésie du père Surin » (83). La critique littéraire devra désormais classer les Cantiques spirituels de l’Amour divin parmi les sommets de la poésie du XVII e siècle et cette édition magistrale ne pourra pas manquer dans aucune bibliothèque de la littérature de l’époque. Volker Kapp Christian-Albrechts-Universität zu Kiel