eJournals Vox Romanica 82/1

Vox Romanica
vox
0042-899X
2941-0916
Francke Verlag Tübingen
10.24053/VOX-2023-019
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/121
2023
821 Kristol De Stefani

Philippe Simon, Les monstres de Rabelais, Genève (Droz) 2022, 593 p. (Études rabelaisiennes LX)

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2023
Alain Corbellarihttps://orcid.org/0000-0002-0476-6797
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355 DOI 10.24053/ VOX-2023-019 Vox Romanica 82 (2023): 355-358 Besprechungen - Comptes rendus cette partie est par exemple de comprendre dans quelle mesure une thématique centrale à l’identité nationale française telle que la libéralité peut entrer en résonnance avec des motifs comme l’argent, la liberté, le mariage, le statut social. Par ailleurs, la prise en compte diversifiée du rapport de rivalité, de dialogue ou de «co-élaborations» - entre productions internationales (par ex. italiennes), régionales et nationales, entre textes patrimoniaux et modernes et entre les différents acteurs du livre - offre une occasion inédite de réfléchir en même temps au phénomène de translatio studii et à la question du pouvoir inhérents à ces recueils de débats amoureux. La conclusion «Finir, non finir» fait rejaillir la lumière sur la langue poétique elle-même, rappelant combien cette caractéristique est essentielle pour cerner les aspects les moins explorés dans les lectures de ces querelles. L’autrice propose alors une définition tout en mouvement de l’enjeu national qui les sous-tend: «Les joutes poétiques à l’épreuve ont ainsi contribué à former une nation française instable, polymorphe, aux antipodes de la fixité, prise dans le perpetuum mobile , où chacun scinde le sensible selon ses propres lignes de partage. C’est bien la langue, résolument dynamique et agonistique, qui nous permet de l’appréhender - car n’oublions pas que le ‹pouvoir est une question de style› (Robert Hariman 2009 [ 1 1995]) - et qui donne, in fine , naissance à la nation» (p. 566). Après cette belle découverte, nous attendons avec impatience les prochains travaux de Nina Mueggler et en particulier son édition de La contr’amye de court de Charles Fontaine dans le cadre du projet sur cet auteur dirigé par Élise Rajchenbach. Catherine M. Müller (Haute école pédagogique de Zurich) https: / / orcid.org/ 0009-0004-0422-0470 ★ p hilippe s imon , Les monstres de Rabelais , Genève (Droz) 2022, 593 p. ( Études rabelaisiennes LX). À la fin de l’avant-propos de cet impressionnant ouvrage, l’auteur, Philippe Simon (Ph. S.), rend hommage à son professeur de français du Lycée de Porrentruy qui a su le «remettre sur le droit chemin» alors qu’il s’apprêtait à entamer des études de biologie. On aura compris l’ironie du propos: s’il est bien devenu spécialiste de littérature, Ph. S. n’en a pas moins choisi un sujet de thèse qui lui permît de laisser affleurer son ancienne passion, même si c’est plutôt par le biais de la crypto-zoologie que de la biologie classique; mais il est certain qu’il fallait être un passionné de la vie sous toutes ses formes pour aborder ainsi le vaste sujet du monstrueux chez Rabelais. Prévenons d’emblée les lecteurs friands d’anecdotes et d’illustrations drolatiques qu’ils en seront pour leur frais: à l’exception de la couverture, empruntée à Gustave Doré, aucune image ne figure dans le livre de Ph. S., et ce pour l’excellente raison que le merveilleux rabelaisien s’appréhende d’abord, pour lui, à travers le langage. Que Rabelais ait pu compulser des bestiaires et des livres de voyage en quête d’enluminures et de gravures suggestives n’est pas impossible, mais ces sources-là ne sont, dans l’optique de Ph. S., d’aucun secours pour 356 DOI 10.24053/ VOX-2023-019 Vox Romanica 82 (2023): 355-358 Besprechungen - Comptes rendus comprendre comment sont dépeints les monstres dans les cinq romans du corpus rabelaisien: Les monstres de Rabelais est d’abord un livre qui envisage le monstrueux comme une construction purement langagière et qui se donne les moyens de cette enquête à travers une très fine connaissance de la critique rabelaisienne et des multiples débats qu’elle a suscités. Donnant la parole à ses critiques autant qu’à Rabelais lui-même, Ph. S. construit une étude digne de la polyphonie à l’œuvre chez le grand écrivain-médecin de la Renaissance. On ne s’étonnera pas de trouver en première lignes des rabelaisants cités Michel Jeanneret, dont Ph. S. se montre le disciple à la fois attentif et émancipé. Renchérissant sur le maître-livre de Jean Céard sur les monstres à la Renaissance ( La nature et les prodiges. L’insolite au XVI e siècle ) 1 , Ph. S. nous livre ainsi la première étude exhaustive sur le monstrueux et son écriture chez Rabelais. Ce faisant, il ne perd pas son temps à nous décrire préalablement les monstres dont il traitera; le lecteur est censé bien connaître le texte rabelaisien et un index plaisamment mais fort logiquement intitulé «index monstrueux» permettra (p. 589-90) de retrouver facilement tous les monstres et prodiges traités dans son livre: y figurent en effet non seulement les monstres au sens courant du terme, mais aussi des phénomènes étranges, tels les paroles gelées, les silènes ou la bouche de Pantagruel, dont la description et l’usage obéissent aux mêmes règles qui régissent les monstres proprement dits. Doit-on préciser que, bien que chef d’édition d’un grand quotidien romand, Ph. S. ne fait aucune concession à une écriture qui ne correspondrait pas aux critères universitaires les plus sévères? Au point d’en être d’une austérité dont la rigueur se marque à travers la progression impeccable de ses démonstrations. Seuls quelques titres de chapitres se permettent, ici et là, des clins d’œil littéraires. Encore Ph. S. tient-il à s’en excuser, comme au chapitre IV dont le titre «Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre» est accompagné d’une note précisant «Avec mes plates excuses à Verlaine». Ces scrupules ne sont néanmoins pas la règle, et l’on appréciera le sous-titre du chapitre IX intitulé «La part maudite», en évident hommage à Bataille, et la sous-section du chapitre X nommé «Extension(s) du domaine de l’analogie», qui n’avoue pas davantage (et c’est très bien ainsi) sa dette envers Houellebecq. Ph. S. prévient dès la p. 11 qu’il a mis la «notion d’ambiguïté […] au cœur de [s]on travail». C’est assez dire qu’il se situe résolument du côté de ceux qui jugent que la polyphonie de Rabelais est irréductible à un sens qui chapeauterait tous les autres, profession de foi remarquablement résumée à la dernière page de l’étude: «avec plusieurs de ses contemporains, Rabelais participe d’une écriture qui tout à la fois doute de la puissance herméneutique de la narration et la met au défi» (p. 541). Or, la question des monstres permet de particulièrement bien exemplifier ce point de vue, puisque le monstre, passé le premier moment de sidération, se trouve être par excellence le support de discours divers et contradictoires. À cet égard, bien que prenant en compte l’ensemble du corpus rabelaisien, Ph. S. montre une prédilection marquée pour le «second Rabelais», celui des Tiers , Quart et Cinquième Livre (dont l’authenticité lui semble assurée, du moins dans ses traits essentiels), le Gargantua et le Pantagruel étant beaucoup moins riches en phénomènes monstrueux, même si la description des géants, et plus spécialement de la bouche du second nommé, est largement commentée dans son 1 c éard , j. 1996: La Nature et les prodiges. L’insolite au XVI e siècle , Genève, Droz. 357 DOI 10.24053/ VOX-2023-019 Vox Romanica 82 (2023): 355-358 Besprechungen - Comptes rendus ouvrage. Les dix chapitres (de longueur assez inégale) sont eux-mêmes pris dans une structure tripartite plus englobante traitant tour à tour des «Discours» (p. 19-95), des «Rencontres» (p. 99-227) et du «Lecteur» (p. 231-518); mais, à vrai dire, les thématiques s’entremêlent d’un chapitre à l’autre pour toujours revenir à l’idée centrale d’une ambigüité fondamentale entretenue par des procédés stylistiques et rhétoriques au premier rang desquels figure l’analogie, analysée en particulier dans la section du chapitre X malicieusement intitulée «comme que comme» (expression que tous les suisses romands comprendront, mais que l’auteur prend soin de gloser en note à l’intention des lecteurs périphériques). Ph. S., après avoir cité Guy Demerson selon qui «l’analogie est le mode de connaissance sous lequel Rabelais continue de percevoir les êtres» 2 (p. 414), poursuit sur cette lancée et montre que la « discordia concors », chère à Érasme, a été systématisée par Rabelais «avec une intensité remarquable» (p. 426). La place manque ici pour suivre tous les linéaments d’une étude remarquablement dense et érudite qui brasse tout le savoir de la Renaissance pour mieux cerner l’originalité de Rabelais dans son appréhension du monstrueux et va puiser ses références d’Aristote (fréquemment sollicité) à Umberto Eco dont la théorie de la «coopération interprétative» 3 (p. 234) est mise à contribution de manière particulièrement judicieuse; ainsi l’idée que «l’implication du lecteur dans la construction du sens reste liée à la notion large et mouvante du pantagruélisme» (p. 494) apporte-t-elle un regard neuf sur ce dernier concept, si souvent glosé. On soulignera aussi l’usage de la notion de «brouillage» pour décrire en particulier le très énigmatique personnage de Quaresmeprenant (p. 454). L’influence d’Eco se marque sans doute aussi dans l’optique peircienne adoptée par Ph. S. (même si Peirce n’est nommé nulle part), en particulier avec la mise en avant de la notion d’interprétant, car «le monstrueux gagne en effet à être pensé, non comme un objet, mais comme le rapport qui lie cet objet à son interprète» (p. 77). Quelques regrets tout de même? On s’étonnera peut-être, tout d’abord, que la question du rire soit peu mise en avant: l’analyse des contradictions herméneutiques et de la polyphonie qui en résulte prend plus de place dans l’argumentation de Ph. S. que la résultante comique qui en est tout de même bien souvent la conséquence. Le médiéviste, par ailleurs, — quand bien même Ph. S. produit des références à la littérature médiévale assez rarement sollicitées à propos de Rabelais (ainsi de Guillaume d’Ockham à la p. 103, de Marco Polo à la p. 104, de La Bataille de Caresme et Carnage et d’ Aucassin et Nicolette à la p. 358, des bestiaires à la p. 490 ou de la beste glatissant à la p. 536) — pourra s’étonner, lorsqu’il est question, p. 68, du miraculeux et du merveilleux , que Ph. S. ne fasse aucun développement sur le magique , troisième terme de la fameuse triade par laquelle Jacques Le Goff 4 circonscrit le concept de surnaturel dans la littérature du Moyen Âge. Il n’est par ailleurs fait mention du travail essentiel de Madeleine Jeay sur les listes dans la littérature médiévale qu’au travers d’un 2 d emerson , G. 1994. «Rabelais et l’analogie», Humanisme et facétie. Quinze études sur Rabelais , Orléans, Paradigme ( L’Atelier de la Renaissance 3): 163. 3 e co , u. 1985. Lector in Fabula. Le rôle du lecteur, ou la coopération interprétative dans les textes narratifs , trad. M. b ouzaher , Paris, Grasset ( Biblio essais ). 4 l e G oFF , j. 1985. L’imaginaire médiéval: Essais , Paris, Gallimard. 358 DOI 10.24053/ VOX-2023-020 Vox Romanica 82 (2023): 358-361 Besprechungen - Comptes rendus petit article de cette érudite (p. 385-87): la mention de son grand livre sur Le Commerce des mots 5 aurait sans doute apporté sur cette question de quoi légèrement relativiser (sans aller, bien sûr, jusqu’à la nier! ) l’originalité de Rabelais dans l’usage des listes; à cet égard, l’opinion longuement citée du médiéviste Eco, qui prétend que «dès la Renaissance, c’est avec l’énumération que sont portés les premiers coups à l’ordre du monde établi par les grandes summae médiévales» 6 (p. 385) étonne un peu… à moins qu’Eco n’inclue dans la Renaissance les XIV e et XV e siècles français! Enfin, on rappellera que l’étymologie de monstre donnée à la p. 57 ( monstrare ) est, comme l’a montré (sic! ) Benvéniste, probablement fausse (il semble qu’il faille plutôt privilégier monere ): cela n’a pas ici une importance cruciale, car la Renaissance était certaine du lien avec monstrare , mais la question aurait peut-être tout de même mérité un petit développement. On le voit: ces quelques remarques restent peu de choses face à la somme écrite par Ph. S., qui figure d’ores et déjà à une place d’honneur dans la prestigieuse collection genevoise des «Études rabelaisiennes». Alain Corbellari (Université de Lausanne/ Université de Neuchâtel) https: / / orcid.org/ 0000-0002-0476-6797 ★ p ierre de l’e sToile , Journal du règne de Henri IV , Édition critique publiée sous la direction de G ilberT s chrenck , Tome V: 1604-1606 (transcription du Ms fr 10300 de la BnF et du Ms 1117 (2, 3) de la Bibliothèque de Troyes) , édité par m arTial m arTin , Glossaire établi par v olker m eckinG , Genève (Droz) 2022, xxiv + 390 p. ( Textes Littéraires Français 660). Le volume dont nous rendons compte ici est le cinquième d’une série de huit et s’inscrit dans la publication du Journal du règne de Henri IV de Pierre de L’Estoile, sous la direction de Gilbert Schrenck, déjà éditeur, entre 1992 et 2003, du Registre-Journal du règne de Henri III du même auteur. Comme on le sait, les registres-journaux de Pierre de L’Estoile forment un vaste ensemble d’annotations de première main - personnelles ou non - fondamental pour la connaissance de l’époque des guerres de religion en France; pour cette raison, leur lecture est conseillée à de nombreux professionnels, tant aux historiens de l’époque moderne qu’aux littéraires et philologues, s’agissant d’un auteur qui a laissé un grand nombre de documents autographes qui posent des problèmes de chronologie rédactionnelle. Les linguistes profiteront également de la lecture de ces documents qui leur pourvoient une masse de données, surtout au niveau lexical, contribuant à la définition du français préclassique. Le risque, dans une telle entreprise, est donc de ne contenter qu’une partie des chercheurs. Précisons tout de suite que la participation de plusieurs experts à ce projet éditorial permet de dépasser ce problème, et que les différents aspects (philologiques, lexicographes, littéraires et historiques) trouvent tous un traitement efficace. D’ailleurs, la qualité scientifique de ce volume corres- 5 j eay , m. 2006. Le commerce des mots. L’usage des listes dans la littérature médiévale (XII e -XV e siècles) , Genève, Droz. 6 e co , u. 2009. Vertige de la liste , trad. M. b ouzaher , Paris, Flammarion: 245-49.