Vox Romanica
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0042-899X
2941-0916
Francke Verlag Tübingen
10.24053/VOX-2024-013
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2025
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Kristol De StefaniRuodlieb, conte latin du XIe siècle. Un ancêtre du Conte du graal, texte présenté, traduit et annoté par Joël Thomas et Philipp e Walter, Grenoble (UGA Éditions) 2024, 364 p. (Moyen Âge européen).
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Alain Corbellarihttps://orcid.org/0000-0002-0476-6797
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236 DOI 10.24053/ VOX-2024-013 Vox Romanica 83 (2024): 236-238 Besprechungen - Comptes rendus località (Cozzo, Genova, Chiusdino, Spinazzola, Cagliari) la possibilità di un confronto con i dati di poco posteriori dell’AIS (la scelta di questi punti da parte di Jaberg e Jud non è forse un caso [43-44]); e anche i non specialisti delle singole varietà potranno trarne un’importante lezione di filologia dialettale. Giampaolo Salvi (Università Eötvös Loránd, Budapest) https: / / orcid.org/ 0000-0002-0104-0878 ★ Galloromania Ruodlieb , conte latin du XI e siècle. Un ancêtre du Conte du graal , texte présenté, traduit et annoté par J oëL t homaS et P hiLiPPe W aLteR , Grenoble (UGA Éditions) 2024, 364 p. ( Moyen Âge européen ). Écrit en latin au XI e siècle en domaine germanique, Ruodlieb est un texte pratiquement inconnu en pays francophone. En tout et pour tout, deux articles lui ont été consacrés en français (l’un de Maurice Wilmotte, en 1916, l’autre de Peter Dronke en 1969), soulignant tous deux son caractère de «premier roman courtois» (l’expression est de Wilmotte), ce qui ne lui a pas pour autant valu de retenir l’attention de la critique française. En Allemagne même, il traîne une réputation paresseuse de texte didactique, justement réfutée en p. 318 de la présente édition, car la possibilité qui nous est enfin offerte, grâce aux soins de Joël Thomas ( J. T.) et de Philippe Walter (Ph. W.), de le lire en français ne peut que confirmer l’opinion de ses trop rares exégètes dans notre langue: il s’agit indubitablement d’un roman (même s’il est écrit en latin! ), et l’étiquette de «courtois», compte tenu des nombreuses scènes se passant dans des cours seigneuriales, lui convient parfaitement. Certes, l’amour n’y est guère présenté avec les couleurs idéalisées qui s’épanouiront au siècle suivant dans le roman français; mais en revanche, la composante aventureuse que développeront un Gautier d’Arras ou un Chrétien de Troyes y est déjà fort bien illustrée. De Ruodlieb , nous ne possédons cependant que des fragments, certes pour certains assez étendus; on trouvera (57-58) une liste des 18 fragments, couplée à une évaluation du nombre de vers manquants, d’où il résulte que nous possédons sans doute à peu près les deux tiers du texte, c’est à dire 2328 hexamètres dactyliques pour environ 1294 manquants. Cet état fragmentaire rend donc assez difficile d’évaluer la cohérence d’ensemble d’un récit visiblement très hétéroclite: ainsi, l’idée d’une «conjointure», chère à Chrétien de Troyes, y semble encore embryonnaire et c’est avec raison que Ph. W. tire plutôt Ruodlieb vers la catégorie du conte: il y reconnaît en particulier un schéma qui est celui du conte 910B dans la classification Aarne-Thompson-Uther. Nous aurons à y revenir. 237 DOI 10.24053/ VOX-2024-013 Vox Romanica 83 (2024): 236-238 Besprechungen - Comptes rendus La traduction serre au plus près un texte latin compliqué et par moments quasiment incompréhensible, au vocabulaire riche et volontiers influencé par son substrat germanique (voir les très intéressantes remarques sur la métrique, 64-67). Si elle ne contient malheureusement pas de glossaire général, l’édition répertorie tout de même, en les commentant (339- 42), les 18 noms de poissons que Ruodlieb pêche dans le fragment X grâce à une technique de son invention. Le héros est donc un jeune homme qui se met volontiers au service de souverains étrangers et quitte pour des longues périodes sa mère éplorée. À un moment, un roi que quelques indices nous autorisent à situer en Afrique (sans doute, disent les éditeurs, pour ne vexer la susceptibilité d’aucun prince chrétien) lui donne des conseils qui vont, comme de bien entendu, s’avérer bien utiles dans la suite du récit, tant ils anticipent, pour ne pas dire qu’ils appellent, les aventures que Ruodlieb va vivre. Ainsi, le premier conseil est de ne pas se lier d’amitié avec un rouquin, et, comme par un fait exprès, la première personne que rencontrera le héros en quittant le roi sera un rouquin. Le deuxième conseil recommande de ne pas hésiter à prendre un chemin boueux s’il se présente devant soi, et naturellement Ruodlieb en empruntera un. Etc. Il faut savoir un gré infini à J. T. et à Ph. W. de nous avoir restitué dans toute sa verdeur un texte véritablement charnière de la littérature narrative médiévale, et l’on comprend que Ph. W. ait, dans sa postface (315-38), voulu rapprocher Ruodlieb de l’un des textes majeurs de la tradition romanesque occidentale, à savoir le Conte du graal de Chrétien de Troyes. De fait, Ph. W. nous paraît avoir raison lorsqu’il critique le fait que l’exégèse du roman de Chrétien ait été «réduite le plus souvent au seul et unique problème de l’‹origine› du graal», alors que cet objet usuel de la batterie de cuisine du XII e siècle est, en soi, sans mystère, et qu’il est donc presque certain que le fond du conte soit à chercher ailleurs. L’hypothèse que «le livre remis par Philippe d’Alsace à Chrétien de Troyes contenait une version du conte type 910B» (338) s’avère donc très intéressante, et Ph. W. a la prudence de ne pas faire de Ruodlieb un ancêtre direct du Conte du graal , mais de voir la source de ce dernier dans «une version du conte 910B qui appartient à la même famille de versions que celle qu’utilisa l’auteur de Ruodlieb » (338). Il convient toutefois de faire quelques remarques à ce sujet. On constatera tout d’abord que les quelques lignes de résumé figurant en 4 e de couverture sont quelque peu biaisées: il nous est en effet dit que «ce fils d’une veuve quitte sa mère et découvre la vie». Mais le début du texte nous montre que Ruodlieb est dépourvu de naïveté et sait parfaitement ce qu’est la chevalerie; le narrateur insinue même que l’expédition dans laquelle il se lance en ouverture du récit, et qui le verra se couvrir de gloire, n’est sans doute pas la première. Certes, sa mère semble inconsolable de son départ, mais elle ne meurt pas et, après bien des aventures, son fils reviendra dans son château où il entreprendra d’ailleurs de marier son neveu. Ajoutons qu’il n’est question d’aucune recommandation faite par la mère au moment du départ, ce qui est un peu gênant dans la mesure où le conte que Ph. W. croit reconnaître à la source de Ruodlieb et du Conte du graal , le 910B, est appelé par Aarne et Thompson le «conte des conseils». Certes, des conseils il y en aura non moins de dix, mais donnés, on l’a vu, par le roi d’Afrique; et parmi ceux-ci aucun ne ressemble à ceux que donnent à Perceval sa mère et Gornemanz, sinon, éventuellement le huitième, assez passe-partout, qui demande au héros de s’arrêter dans toutes les églises qu’il verra. Certes, il y a une scène de pêche, on l’a rappe- 238 DOI 10.24053/ VOX-2024-014 Vox Romanica 83 (2024): 238-241 Besprechungen - Comptes rendus lé, mais pas de roi pêcheur, et il y a bien des scènes de repas, mais pas de procession mystérieuse. Ph. W. insiste toutefois, et non sans raison, sur le repas eucharistique offert aux pauvres par l’hôte du chevalier (fragment VII), argumentant que l’hostie apportée dans le graal au roi mehaigné dans le roman de Chrétien de Troyes possède également une valeur eucharistique, même si elle est individuelle. On notera aussi, parmi les indices de convergence avec le Conte du graal , le motif de la révélation tardive du nom de Ruodlieb: ce dévoilement n’est cependant pas thématisé comme tel et n’est pas motivé par un péché caractérisé. Enfin, la structure narrative assez lâche de Ruodlieb ne présente guère de point de contact bien saillant avec celle du Conte du graal . On pourra toujours dire que Chrétien a considérablement modifié sa source, mais à ce stade l’hypothèse devient décidément bien peu économique. Retenons, pour terminer, la remarque de Ph. W. pour qui le terme «livre» ne peut au XII e siècle s’appliquer «qu’à un ouvrage en latin» (316), ce qui semblerait exclure que le livre donné par Philippe de Flandres fût d’origine bretonne (on a connu Ph. W. plus accueillant aux sources celtiques! ). Pourtant, si le déplacement de perspective qui ne met plus le graal au centre de l’intrigue du récit est incontestablement stimulant, il ne semble pas interdit de proposer d’autres pistes que celle des «conseils». À cet égard, celle de la vengeance des meurtriers de sa famille (totalement introuvable dans Ruodlieb ) ne rend-elle pas mieux compte de la trajectoire de Perceval? Mais la discussion reste ouverte, et il faut être reconnaissant à Ph. W. de l’avoir brillamment rouverte. Alain Corbellari (Université de Lausanne/ Université de Neuchâtel) https: / / orcid.org/ 0000-0002-0476-6797 ★ Poèmes abécédaires français du Moyen Âge (XIII e -XIV e siècles) , sous la dir. de m aRion u hLig , éd et trad. d’o LivieR C oLLet , Y an g Reub , P ieRRe -m aRie J oRiS , F annY m aiLLet , d avid m ooS , t hibaut R adomme et m aRion u hLig , Paris (Champion) 2023, 360 p. ( Champion Classiques Moyen Âge 60). m aRion u hLig / t hibaut R adomme / b Rigitte R oux , Le Don des lettres. Alphabet et poésie au Moyen Âge , Paris (Les Belles Lettres) 2023, 656 p. Ces deux ouvrages complémentaires sont issus d’un projet de recherche, «Jeux de lettres et d’esprit dans la poésie manuscrite en français (XII e -XVI e siècles)», dirigé par Marion Uhlig (M. U.), professeure à l’Université de Fribourg, projet pour le moins couronné de succès, puisqu’il a abouti en un temps record à l’édition de deux beaux livres qui éclairent d’un jour tout à fait neuf des textes à la fois bien connus dans leur principe, mais en fin de compte fort peu glosés dans tous leurs tenants et aboutissants. Chacun sait en effet que les médiévaux ont accordé une attention toute particulière à la signification individuelle des lettres de l’alphabet, glosant presque à l’infini sur elles et les réunissant volontiers dans des poèmes fort logiquement ici appelés «abécédaires». M. U. et son équipe ont donc suivi à la trace les aventures mouvementées de ces signes parlants, pro-
