Vox Romanica
vox
0042-899X
2941-0916
Francke Verlag Tübingen
10.24053/VOX-2025-004
vox841/vox841.pdf0216
2026
841
Kristol De StefaniÀ nouveau sur Eulalie. Langue et versification
0216
2026
Marcello Barbatohttps://orcid.org/0000-0002-3081-035X
La sequenza di santa Eulalia è il più antico testo poetico romanzo conservato. La prima parte dell’articolo presenta uno spoglio della lingua, con un tentativo di localizzazione; la seconda un’analisi della versificazione, con alcune ipotesi innovative.
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À nouveau sur Eulalie. Langue et versification 69 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie. Langue et versification Marcello Barbato (Università di Napoli L’Orientale) https: / / orcid.org/ 0000-0002-3081-035x Riassunto: La sequenza di santa Eulalia è il più antico testo poetico romanzo conservato. La prima parte dell’articolo presenta uno spoglio della lingua, con un tentativo di localizzazione; la seconda un’analisi della versificazione, con alcune ipotesi innovative. Mots-clés: Séquence de sainte Eulalie, Très ancien français, Grammaire historique, Versification 1. Introduction Ce sont la langue et la versification de la séquence de sainte Eulalie [= Eul], le plus ancien texte poétique français, qui seront l’objet de notre étude. En effet, la monographie la plus récente publiée sur ce texte (Berger/ Brasseur 2004) ne prend pas du tout en considération la versification; elle présente certes une analyse linguistique particulièrement détaillée mais, puisqu’elle se fonde sur les graphies, elle ne se prête pas particulièrement à la comparaison ni ne fournit de données pouvant être directement utiles à la localisation. Les pages qui suivent proposent ainsi d’abord une tentative de localisation basée sur une esquisse de grammaire historique pour proposer ensuite une hypothèse relativement innovante sur la structure métrique du poème 1 . Rappelons que Eul est conservée à la Bibliothèque municipale de Valenciennes, ms. 150 ( olim 143), f. 141v. Le manuscrit, qui provient de l’abbaye de Saint-Amandles-Eaux (ou sur Elnon), contient l’ Apologeticus et huit homélies de Saint Grégoire de Nazianze traduites en latin par Rufin d’Aquilée. Sont ajoutés au texte principal une séquence latine dédiée à sainte Eulalie, le poème français et, de la même main, 1 Ce travail s’insère dans les activités du projet intitulé Textus Galloromanici Vetustiores , qui propose un nouvel examen des textes poétiques gallo-romans les plus anciens. Le projet, financé par les fonds ministériels italiens PRIN (code P2022KAT76), est dirigé par Maria Careri et compte parmi ses membres Francesco Carapezza, Laura Minervini, ainsi que l’auteur de ces lignes. Je remercie Yan Greub pour ses remarques précieuses. 70 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 un poème allemand dédié à Louis III, vainqueur des Normands à Saucourt le 3 août 881 ( Ludwigslied ) 2 . 2. Langue 2.1 Généralités La langue de Eul est caractérisée par plusieurs traits archaïques dont certains se retrouvent dans les Serments de Strasbourg . Citons: - le stade initial de la diphtongaison de / ɔ/ ( buona 1) - la conservation de d - < t - ( presentede 11, spede 22) - la conservation de t ( eskoltet 5, enortet 13) - le d dans ad , ned , qued (cf. Serments quid ) et probablement dans ( et ) - le pronom o < hoc - le parfait dérivé du plus-que-parfait latin - des traces de l’ordre SOV Certains aspects morphologiques du texte restent cependant bien énigmatiques, comme la première personne oram 26, les désinences vocaliques du subjonctif présent de la première classe flexionnelle ( raneiet 6, degnet 26) et celles du subjonctif imparfait de toutes les classes ( perdesse 17, auuisset 27). Pour ce qui concerne sa localisation, les premiers spécialistes de Eul n’avaient aucun doute sur le fait que la composition et la copie du texte aient eu lieu à Saint- Amand et que la langue soit ce qu’on appela ensuite le picard (Diez 1846: 19, Paris/ Pannier 1887 [ 1 1872]: 41, Lücking 1877, Koschwitz 1886: 66). Le débat reprend en 1896, quand Marchot argumente que certains traits linguistiques excluent le picard et orientent clairement vers le wallon. Eul présente cependant un trait aussi étranger au picard qu’au wallon - l’épenthèse dans voldrent 3, 4, voldret 21, sostendreiet 16 - qui pousse l’auteur à localiser le texte au carrefour des régions picarde, wallonne et champenoise 3 . Paris (1897: 140) répond que la question picard/ wallon n’a aucun sens puisqu’elle hypostasie des réalités dialectales inexistantes selon lui 4 : «La seule question est de savoir si à Saint-Amand, où le texte en question paraît bien avoir été écrit, on pouvait 2 Le texte français est reproduit en Annexe. La séquence latine et le poème allemand peuvent être lus dans Berger/ Brasseur (2004). 3 L’habitude de l’époque de localiser les textes dans des Grenzgebiete était un effet de distorsion dérivant de la méthodologie utilisée alors (Varvaro 1968: 307). Pour une critique de l’hypothèse de Marchot, cf. Hilty (1990: 76). 4 Sur le scepticisme de Paris quant à l’existence de frontières/ groupements de dialectes, cf. Barbato, ms. 71 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification dire au IX e siècle raneiet , lei , coist et en même temps cose , voldrent , la (art. fém.). Il ne me semble pas que rien s’y oppose». C’est à Avalle (2002 [ 1 1966]) que l’on doit une étude complète de la langue de Eul. Il prend en compte les considérations de Marchot mais il dépasse l’idée d’une superposition exacte entre dialecte et langue poétique. Il pense que Eul reflète «l’existence d’une koiné littéraire (ou scripta ) élaborée sur un plan plus large que la symbiose picard-wallon» 5 (Avalle 2002: 315). Quant au [d] épenthétique, il serait ou «un emprunt littéraire, par exemple, aux dialectes frontaliers de la Champagne» 6 (Avalle 2002: 317), ou un résidu d’une ancienne oscillation qui s’est résolue ensuite avec les formes non-épenthétiques. Hilty (1968) insiste sur le fait que la langue de Eul n’est pas basilectale. Selon le chercheur suisse, un processus d’élaboration de la langue littéraire était déjà en cours à l’époque, en particulier pour le genre épique; processus dans lequel le centre de la France jouait certainement un rôle important 7 . L’analyse qui suit semble démontrer qu’il y a dans le texte des traits généralement orientaux, mais aucun exclusivement wallon - cédons par commodité à l’anachronisme: - absence de iei > i ; uoi > ui - / e/ atone initial > / a/ ( manatce 8, raneiet 6) - B ’ L > [wl] ( diaule 4, vs fr. diable ) - ABwi - > [awi] ( auuisset 14, vs fr. oüss -) Par contre, la palatalisation respecte les conditions picardes ( c a > / k/ , c e,i > / tʃ/ , tJ - > / dʒ/ , x - > / ʃ/ ) alors que le [d] épenthétique est tout aussi central qu’occidental. En somme, si elles n’assignent pas catégoriquement Saint-Amand comme lieu de production, les données linguistiques n’en excluent pas non plus la possibilité. De plus, l’histoire de la culture musicale et poétique (voir §3) fait en revanche justement de Saint-Amand le berceau idéal d’ Eulalie (et du Ludwigslied ). Eul pourrait avoir été composée dans une langue basée fondamentalement sur la langue parlée in loco 8 , mais ouverte à l’ajustement sur les autres variétés protofrançaises. 5 «l’esistenza di una koinè letteraria (o scripta ) elaborata sul piano più vasto di una simbiosi piccardo-vallone». 6 «un prestito letterario, ad esempio, dai dialetti finitimi della Champagne». 7 En postulant un rôle actif et non seulement passif du Centre, Hilty s’oppose à l’idée de Delbouille (reprise dans Delbouille 1972: 564 et 583) d’une harmonisation ancienne des variétés qui aurait naturellement privilégié la variété centrale. Pfister (1973), cependant, nie de façon convaincante la possibilité que Paris ait joué un rôle linguistiquement directif au IX e siècle. Dans ses études ultérieures, Hilty (1978, 1990, 2010 et 2014) confirme essentiellement sa position, mais semble insister davantage sur la composante wallonne de la langue de Eul. 8 Il est probable que le Hainaut, qui constitue la portion la plus orientale de la région picarde, partageait à l’époque des isoglosses plus orientales, telles que * iei > ei , comme on le verra plus bas. 72 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 2.2 Voyelles toniques Le / a/ du système roman commun dans une syllabe ouverte se palatalise dans p(re)sentede 11, virginitet 17, honestet 18, getterent 19, spede 22, roveret (< rogA ( ve ) rAt ) 22 et se conserve dans mals 5 9 . Après une palatale, il se diphtongue en / i ̯ e/ : regiel 8, pleier 9, chielt 13, chief 22, laszier 24, preier 26, pagiens 12, 21, Maximiien 11, (christ)iien 14 10 ; la même diphtongue peut venir de - Ariu , eriu ( conselliers 5, menestier 10). Devant nasale, il se diphtongue dans maent 6 11 , mais se conserve (par latinisme? ) dans oram 26 (voir §2.8). Le / ɛ/ du système roman commun dans une syllabe ouverte se diphtongue dans ciel 6 mais se conserve dans eret 12. La diphtongue métaphonique semble absente dans melz 16 < MeLius , seule 24 < sAecuLu (toujours abrégé D(e)o 3, 6, 10 < deu ) 12 . Correspondant à la triphtongue du protofrançais * iei , on trouve <ei>: raneiet 6 < reneget (afr. renit ), lei 13 < iLLAei (afr. li ). Il s’agit d’un résultat oriental (Remacle 1992: §14, Greub/ Collet 2024: 48-49 [wall., lorr., bourg., comt.]), étranger au picard mais peutêtre étendu au Hainaut à l’époque. Le / ɔ/ du système roman commun dans une syllabe ouverte se diphtongue en / u̯ o/ , également devant nasale: ruovet 24, buona 1, suon 15 (< * souM ), mais com 19. À <uolt> 24 correspond plus probablement volt < voLuit (avec évolution dans une syllabe fermée, voir plus loin) que uolt < voLet . La diphtongue métaphonique semble absente dans fou 19 < Focu . Correspondant à la triphtongue protofrançaise * uoi , on trouve <oi>: coist 20 < coxit (afr. cuist ); il s’agit d’un résultat oriental, principalement wall., lorr., bourg., comt. (Greub/ Collet 2024: 78-79), mais non étranger au picard (Gossen 1970: §24). Comme attendu, le / e/ du système roman commun dans une syllabe ouverte se diphtongue en / e i ̯ / ( sostendreiet 16, concreidre 219) et, s’il est précédé d’une palatale, devient / i/ ( mercit 27). Il se ferme par métaphonie dans * iLLi > il 13. Le / o/ du système roman commun dans une syllabe ouverte se diphtongue en / o u̯ / ( bellezour 2, souue 29), sauf devant nasale ( noMen > nom 14) 13 . Il y a fermeture métaphonique dans * totti > tuit 26, iLLui > lui 28 (Lausberg 1971: §718); on peut supposer 9 Pour la concurrence de mal et de mel en afr., cf. Berger/ Brasseur (2004: 84). La conservation de la voyelle centrale est due non seulement à son évolution en position protonique, mais aussi à l’effet de / l/ , cf. Wüest (1979: 169). 10 Dans pleier et preier , le <i> marque en même temps l’approximante issue de / c, g/ . Voir plus bas, §2.4. 11 La forme ne reflète probablement pas un stade archaïque de la diphtongaison de / a/ , mais bien un emploi graphique qui se maintient dans le Nord (Avalle 2002 [ 1 1966]: 307). Il convient également de considérer la similitude anagrammatique entre maent et le lat. manet . 12 Pour l’origine métaphonique de la diphtongaison dans ces contextes, cf. Barbato (2013). Il convient également de garder à l’esprit que, dans les textes ultérieurs, eret et Deus peuvent apparaître en assonance avec les résultats de A en syllabe ouverte (Weerenbeck 1933): ils pourraient, pour des raisons qui ne sont pas totalement claires, avoir un double résultat / æ/ - / i ̯ e/ . 13 Por 7, 8, 26 et sovre 12 sont traités comme protoniques. Chute en position protonique en sa 17. 73 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification aussi Fui > fui (Lausberg 1971: §905), d’où fut 1, furet 18 (voir §2.8). La fermeture dans fuiet 14 (cf. it. fuggire , esp. huir , etc.) est un phénomène panroman. Il est probable - cette précaution est due à l’hypothèse d’un vocalisme de type wallon - que le / u/ est avancé à / y/ . La monophtongaison de Au en / ɔ/ ( or 7, cose 9, kose 23) n’étonne pas. 2.3 Voyelles atones En position protonique, le / o/ roman commun se conserve, même dans domnizelle 23 (afr. dameisele ) 14 . Le / e/ roman commun est masqué par une graphie latinisante dans inimi 3 (vs enortet 13) et en position protonique dans in 25 (contre en 6, enl 19, enz 19). Il se conserve dans preiement 8, pleier 9, preier 26. Il se ferme dans un hiatus dans nïule 9 < ne uLLA (cf. niul dans Jonas vs neuls dans les Serments, neul dans la Passion). Il s’ouvre dans manatce 8, raneiet 6 et en position protonique devant / r/ dans par 29. L’ouverture de / e/ en protonie est un phénomène particulièrement oriental 15 , mais par est général en français et manace , que l’on trouve déjà dans les gloses de Reichenau, a une diffusion transrégionale et peut s’expliquer par assimilation alors que raneiet pourrait être expliqué par changement de préfixe (Schwarzschild 1952). Pulcella 1 n’étonne pas, puisqu’on suppose * pūllicella en galloroman ( FEW 9: 526). Il n’y a pas de vélarisation dans hABuisset > auuisset 28, contre l’afr. [awwiss]- > [a u̯ ys] > oüss - > eüss - (voir aussi plus loin, §2.4). * Le / a/ intertonique devient [ə] dans * BeLLAtiore > bellezour 2, * precAMentu > preiement 8, contrAdixit > contredist 23; dans paramenz 7, on a conservation de la voyelle ou notation latinisante de [ə]. Le / e/ intertonique se conserve dans menestier 10 < Ministeriu (vs afr. mestier ), honestet 18 et, sous une forme latinisante, dans inimi 3 (= afr. enemi ), domnizelle 23 < doMniceLLA (= afr. dameisele ); il se réduit dans pulcella 1 < puLLiceLLA (= afr. pucelle ). La voyelle postonique se conserve en tant que semi-voyelle dans sAecuLu > *[ˈsɛwlo] > seule 24, forme que l’on retrouve en ancien lorrain ( FEW 11: 44) et qui rejoint l’évolution de tiule < teguLA et riule < reguLA 16 . Sauf dans Buona pulcella 1 ( Eulalia est oxyton comme anima 2, clementia 29), la seule voyelle finale [ə] est représenté par e . Il dérive normalement de - A , sauf dans certains cas de et < et et de ent < unt , pour lesquels nous renvoyons au §2.8, et 14 En position protonique on trouve encore lo 10 etc. mais déjà les 5, 16. 15 Cf. Avalle (2002 [ 1 1966]: 308), Gossen (1970: §29), Remacle (1992: §8), Berger/ Brasseur (2004: 85), Greub/ Collet (2024: 116-17). 16 Cf. Greub/ Collet (2024: 62-63). Les types riule , tiule sont généraux, il est donc inutile d’en citer les occurrences dans des textes orientaux en guise de confirmation du caractère oriental de seule , comme le font Marchot (1896) et Berger/ Brasseur (2004: 106). 74 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 dans les cas où il sert de voyelle d’appui: veintre 3, faire 4, Diaule 4, sempre 10, sovre 12 17 , concreidre 21, seule 24. Le i se conserve en tant qu’appendice de la voyelle tonique dans lei 13, lui 28 et, avec métathèse, dans * totti > tuit 26. Le -o de D(e)o 3, 6, 10 est un latinisme et représente [ u̯ ] (cf. Serments deo ). 2.4 Consonnes En position intervocalique, les consonnes géminées sont souvent conservées dans la graphie. Pour la latérale, nous trouvons pulcella 1, elle 5 etc., bellezour 2, polle 10, domnizelle 23, celle 23, mais aussi bel 2, niule 9, tolir 22: cette fluctuation montre que <ll> est un latinisme et ne correspond pas à la conservation des sonantes géminées, qui se sont pourtant mieux maintenues que les obstruantes dans la Romania occidentale (Loporcaro 2011: 153-54). Bien que latinisant, <ss> dans p(er)desse 17, auuisset 27 sert aussi à rendre la consonne sourde en opposition avec la consonne sonore dans kose 23, etc. La forme getterent 19 présuppose un étymon * JettAre avec assimilation 18 . L’emploi de <tt> est plutôt fréquent en afr. et particulièrement en agn. ( DEAF J 2: 262s., AND , s. geter ). Les consonnes simples connaissent la lénition: p passe à [v] ( sovre 12), qui se désonorise en position finale ( chief 22); t ne s’est pas encore effacé, mais il se conserve probablement en [ð] dans p(re)sentede 11, spede 22 et se désonorise en position finale: virginitet 17, honestet 18, mercit 27. Le d se conserve par effet de la limite morphématique dans contredist 23; adunet 15 est une forme influencée par le latin, empedementz 16 un latinisme tout court. Devant u , la vélaire sourde chute dans inimi 3, seule 24; la vélaire sonore est conservée par latinisme dans figure 25. Devant une voyelle centrale, g chute après une vélaire ( roveret 22, ruovet 2); il se palatalise après une autre voyelle ( regiel 8, preiement 8, pleier 9, pagiens 12, 21, preier 26): son aboutissement devrait être toujours [j], la séquence [ji] étant représentée soit par <i> ( pleier , preier ), soit par <gi> ( regiel , pagiens ) 19 . Pour comprendre les différents aboutissements de la palatalisation, nous partons du système protofrançais 20 : 17 De super , et non suprA , cf. FEW (12: 433), en dépit de Berger/ Brasseur (2004: 106) distinguant suprA > s(o)ure et super > sour ; en réalité, sore / soure / sor sont différents affaiblissements de sovre . 18 Cf. DEAF ( J 2: 262). Cette base n’est pas due à l’influence du latin d’Italie, vieille hypothèse réfutée par Wartburg ( FEW 5: 22), mais à la confusion sporadique, même en Gaule, entre ct , pt , tt , cf. cAptivus > * cActivus , etc. 19 La trace du lat. regalis , paganus est évidente dans cette répartition. Pour <g> = [j], cf. Avalle (2002 [ 1 1966]: 318), Sabatini (1996 [ 1 1968]: 233), Berger/ Brasseur (2004: 115). Contini (2007 [ 1 1966]: 953) mentionne l’utilisation de <g> pour / j/ devant une voyelle palatale en ancien haut allemand. 20 Je suis la reconstruction de Barbato (2019, 2022), où le système protofrançais est dérivé du système «Lugdunensis», qui se maintient également en Italie septentrionale. Pour d’autres reconstructi- 75 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification protofrançais français c o,u k k c a k tʃ 1 chief c e,i , cJ tʃ ts 2 ciel c / tJ 21 dʒ i ̯ dz > i ̯ z 3 raison sJ ʒ i ̯ z 4 maison x ʃ i ̯ s 5 laissier L’aire septentrionale (norm., pic.) ne participe pas aux évolutions 1 et 2, l’aire orientale (pic., wall.) ne participe pas complètement aux évolutions 3-5, parce qu’il n’y a pas de dépalatalisation des aboutissements du protofrançais en position intervocalique 22 . Observons à présent les résultats des trois premières bases 23 , en ajoutant / k/ < / kw/ : c o,u corps 2, eskoltet 5, conselliers 5, colpes 20, coist 20, concreidre 21, contredist 23, colomb 25 qu chi 6, 12, qu’ 6, 17, qued 14, 27, que 26, omq(ue) 9, nonq(ue) 13 ch Krist 24, (christ)iien 14, (Christus) 27 c a cose 9, chielt 13, chief 22, kose 23 c e,i , cJ pulcella 1, ciel 6, 25, cels 12, manatce 8, czo 21, celle 23, mercit 27 Les données reflètent la situation septentrionale (norm., pic.): / k/ est représenté par <c> (devant une voyelle non antérieure), <ch> (devant voyelle antérieure), <qu> (étymologisant), <k> (passe partout); / tʃ/ est représenté par <c> (ou <tc>) devant voyelle antérieure 24 , et par <cz> devant voyelle postérieure 25 : ons, qui ne tiennent pas à l’échelle panromane, cf. Paris (1886: 446) et Fought (1979). 21 Par cela il faut entendre c e , i , cJ , tJ en position faible. 22 La dépalatalisation a lieu en position préconsonantique et, de manière variable, en fin de mot (cf. Marchot 1912: 147-48, 1913: 253-54, Gossen 1970: §38, 39, 40, 48). 23 On exclut, bien sûr, les cas où, suite à une syncope, il y a vocalisation de [tʃ] ( faire 4) ou dépalatalisation [ntʃ > i ̯ nt] ( veintre 3). 24 Pour la graphie <tc>, cf. Avalle (1993 [ 1 1961]: 18), Sabatini (1996 [ 1 1968]: 230). 25 L’hypothèse d’Avalle (2002 [ 1 1966]: 313) selon laquelle il y aurait à partir de c a une alternance entre résultats vélaires (représentés par <c, k>) et résultats palataux (représentés par <ch>) est réfutée par l’équivalence chielt = chi (pour <ch> = / k/ dans les anciens textes galloromans, cf. Biedermann-Pasques 2001: 35 et Meliga 2012: 50); il est vrai, par contre, que la graphie est ambiguë dans les résultats de cJ etc. et pourrait représenter à la fois une affriquée dentale et une affriquée 76 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 / k/ corps 2, conselliers 5, cose 9, colpes 20, coist 20, concreidre 21, contredist 23, colomb 25 chi 6, 12, chielt 13, chief 22 qu’ 6, 17, qued 14, 27, que 26 eskoltet 5, kose 23, Krist 24 / tʃ/ pulcella 1, ciel 6, 25, cels 12, manatce 8, celle 23, mercit 27 czo 21 Venons-en aux autres bases: c / tJ bellezour 2, domnizelle 23, contredist 23 26 x coist 20, lazsier 24, laist 28 Il semble donc, comme on l’a déjà proposé (Barbato 2019: 78), que <cz> représente / tʃ/ 27 , <z> dans bellezour , domnizelle représente la sonore correspondante / dʒ/ , alors que <zs> dans lazsier représente / ʃ/ 28 . Nous sommes donc face à des conditions orientales (pic., wall.) avec la consonne palatale qui se maintient en position prévocalique ( lazsier , domnizelle , bellezour ) mais qui se dépalatalise en position préconsonantique ( contredist , coist , laist ). * Aboutissements de J ( gJ ), g e , i appuyés: argent 7, virginitet 17, getterent 19; ils représentent [dʒ], dans les deux premiers cas en s’appuyant sur la tradition graphique du latin. En position faible on trouve [j] dans raneiet 6 < reneget , fuiet 14 < FugiAt ; il faut y ajouter rex 12, 21 [ˈre i ̯ s] avec une graphie latinisante. Autres palatalisations: LJ > [ʎ] dans conselliers 5, probablement dépalatalisé dans melz 16; gn > [ɲ] dans degnet 26. Pour les groupes occlusive + [w], il semble que le résultat soit [ww] (cf. Fouché 1967: 307 et 337), puis dégéminé et conservé en position intervocalique ( hABuisset > auuisset 28) 29 , vocalisé en position préconsonantique (* háBu ( e ) rAt > auret 2, 20, * pó tu ( e ) rAt > pouret 9). Le maintien de [wi] (vs afr. [y]) est picard et wallon (Remacle 1992: §77, Greub/ Collet 2024: 224-25). palatale, mais il n’y a aucune raison de croire à un système mixte ( c a > / k/ , cJ > / ts/ ), plutôt qu’à un système cohérent ( c a > / k/ , cJ > / tʃ/ ). Hilty (1990: 75) affirme que, comme <cz> est certainement dentale, les résultats de c a doivent être palataux; mais la prémisse est erronée (cf. N27) et la conclusion se heurte à kose = Krist qui ne laisse pas de doute. 26 La forme contredist va ici si elle est au présent, dans la série suivante si elle est au parfait. 27 Pour la double valeur (dentale/ palatale) de <cz> (puis <ç>), cf. Avalle (1993 [ 1 1961]: 19), Sabatini (1996 [ 1 1968]: 232). 28 C’était déjà l’avis de Contini (2007 [ 1 1966]: 953) et Avalle (2002 [ 1 1966]: 310). 29 Pour la graphie <uu>, cf. Sabatini (1996 [ 1 1968]: 229). 77 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification À partir de - Lw -, nous trouvons [ll], qui est ensuite dégéminé: voir * vóLu ( e )rAnt / * vóLu ( e ) runt > voldrent 3, * vóLu ( e ) rAt > voldret 21 et aussi probablement voLuit > volt 24 30 . Le [l] implosif se conserve: pulcella 1, voldrent 3, 4, eskoltet 5, mals 5, cels 12, chielt 13, melz 16, colpes 20, voldret 21, volt 24. Il y a vocalisation [b’l] > [wl] dans diABuLu > Diaule: il s’agit d’un trait oriental (pic., wall., lorr., champ.) 31 . Conservation de [dr] (ou plutôt [ðr]) secondaire dans concreidre 21. Pour ce qui est des autres groupes consonantiques, on trouve les graphies étymologisantes <rps> [rs] ( corpus > corps 2) 32 , <nl> [l] ( in iLLu > enl 19) et <mn> [m] (* doMniceLLA > domnizelle 23). La désonorisation de -[d] n’est pas représentée dans grand 18, à la différence de inde > nt 5, ent 14, de unde > dont 13. * Le s final se fond en [ts] avec la dentale étymologique ( paramenz 7, enz < intus 19, empedementz 16) ou épenthétique ( melz 16) 33 . Le - M latin se délabialise bien sûr ( suon 15), mais le - M roman apparait encore stable: cf. (à moins qu’il ne s’agisse seulement de graphies) nom 14, com 19 distincts de non 9; dans coLuMBu > colomb 25 <mb> représente probablement [m] ou [mp]. La nasale préconsonantique est toujours notée <n>, sauf devant labiale et dans la forme latinisante omq(ue) 9 vs nonq(ue) 13. Le t final est toujours noté aussi bien après les consonnes que les voyelles, dans les mots oxytons ou paroxytons, sauf dans p(er)desse 17 (mais auuisset 27), arde 19 (mais reneiet 6, fuiet 14) 34 . Pour ce qui est du d de Ad , quid sur lequel ont été refaits * ed , * ned , voir ci-dessous. 30 D’après Fouché (1967: 307 et 337), l’évolution serait voLuit > * voLit , voLuerAt > * voLerAt par dissimilation; mais cela ne permettrait pas d’expliquer le résultat de la voyelle tonique qui évolue comme étant en syllabe fermée. Berger/ Brasseur (2004: 148) soutiennent que dans les plus anciens textes les formes de voLet et * voLit n’étaient pas distinctes, mais leurs propres données montrent qu’au présent il y a une alternance entre des formes diphtonguées et des formes non diphtonguées, tandis que le parfait est toujours volt . 31 Cf. Avalle (2002 [ 1 1966]: 318), Gossen (1970: §52), Remacle (1992: §62), Greub/ Collet (2024: 150-51). Sur le mot diable en particulier, cf. la riche documentation de Berger/ Brasseur (2004: 105). 32 Mais Beaulieux (1927: 40): «Peut-être le p était-il encore quelque peu senti dans corps ». 33 Pour la graphie <tz>, qui a une longue tradition, cf. Sabatini (1996 [ 1 1968]: 229). 34 Berger/ Brasseur (2004: 127 N59) rappellent des cas similaires dans des textes latins proches: valea et dedissi (= dedisset ) dans les formules d’Angers (ms. VIII e siècle), nunciasse (= nunciasset ) dans les formules de Marculfo (ms. IX e siècle), esse (= esset ) dans les Formulae Salicae (ms. IX e siècle), fuisse (= fuisset ) dans les formules de Tours (ms. IX e siècle). 78 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 2.5 Phénomènes généraux Observons la répartition entre la forme préconsonantique et prévocalique, qui suggère que ( et ) représente probablement [eð]: __C E 11 a 12, 18, 21, 25, 28 que 26 ne 7 bis, 8 __V (et) 28 ad 22 qued 14, 27, qu’ 17 ned 7 L’absence de prothèse dans une spede 22 est l’un des principaux arguments en faveur de la localisation wallonne et contre une localisation picarde (Marchot 1896). L’absence de prothèse se trouve effectivement en wall. et en lorr. (Avalle 2002 [ 1 1966]: 309, Remacle 1992: §47, Greub/ Collet 2024: 140-41) mais elle n’est pas complètement étrangère au Hainaut (Gossen 1970: §47). Rappelons également le caractère contextuel du phénomène (* escuLtAre > eskoltet 5 mais une spede 22) et son caractère probablement archaïsant (Berger/ Brasseur 2004: 124, Greub/ Collet 2024: 140-41). Général en ancien français, le [v] antihiatique dans roveret 22, ruovet 2. Dans souue 29, nous trouvons [w] antihiatique 35 , ou consonantisation de [ u̯ ] avec déplacement de la frontière syllabique [ˈso u̯ .ə] > [ˈso.wə] 36 . Nous trouvons une épenthèse entre [l’r] ( voldrent 3, 4, voldret 21) et [n’r] ( sostendreiet 16), ce qui est un trait étranger à toute l’aire orientale 37 . Pour les formes faibles des clitiques, voir §2.7. 2.6 Système phonologique et graphie Dans Eul, la représentation de la langue romane s’émancipe des habits latins 38 . Les latinismes graphiques sont relativement peu nombreux (il faut ajouter, à ceux que nous avons déjà mentionnés, Maximiien 11, honestet 18), la logographie se réduit (cf. nonque 13 vs numquam des Serments), les voyelles et les diphtongues sont très net- 35 Phénomène oriental (lorr., pic., wall.), cf. Avalle (2002 [ 1 1966]: 309), Gossen (1970: §54), Remacle (1992: §68), Greub/ Collet (2024: 168-69). 36 Cf. Contini (2007 [ 1 1966]: 952), qui estime que uu <w> représente «le deuxième élément de la diphtongue dans la mesure où il précède une voyelle et franchit ainsi la frontière syllabique» («il secondo elemento del dittongo in quanto preceda vocale e dunque scavalchi la frontiera sillabica»). 37 Cf. Avalle (2002 [ 1 1966]: 315), Pfister (1973: 234-41), Gossen (1970: §61), Remacle (1992: §64), Greub/ Collet (2024: 166-67). 38 Cf. Beaulieux (1927: 41): «Il y a donc déjà un réel progrès qui tient à ce que le scribe emploie la nouvelle prononciation du latin, qu’il a une conscience plus nette de la valeur des différents sons et qu’il note maintenant la plupart des diphtongues. Il suit toujours de près le latin, mais il n’hésite pas — sauf dans certains doublements — à retrancher les lettres latines qui avaient cessé de se prononcer, et à en ajouter là où la prononciation l’exige». Biedermann-Pasques (2001: 30): «L’écriture entretient un rapport réel avec l’oral, ce qui correspond à la mise en jeu du principe d’écriture phonogrammique». Le sketch phonologique proposé par Porter (1960) est arbitraire et basé sur un texte incorrect. 79 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification tement représentées (sans traits mérovingiens); l’influence du latin est cependant un peu plus forte sur le consonantisme. Sur la base de ce que nous avons dit, nous pouvons établir, selon toute probabilité, les correspondances phonographiques suivantes. Voyelles toniques: / i/ / e/ / ɛ/ / æ/ 39 / a/ / ɔ/ / o/ / y/ <i> <e> <a> <o> <u> La nasalisation est allophonique, comme le montre la rime entre les diphtongues orales et nasales (13-14, 21-22). Diphtongues ascendantes 40 : [ i ̯ e] conselliers 5, regiel 8, pleier 9, menestier 10, chielt 13, chief 22, laszier 24, preier 26 Maximiien 11, pagiens 12, 21 (christ)iien 14 [ u̯ o] ruovet 24 Buona 1, suon 15 Diphtongues descendantes 41 : [a i ̯ ] faire 4, laist 28 maent 6 (? ) [a u̯ ] auret 2, 20, Diaule 4 [o u̯ ] bellezour 2, souue 29 [ɔ u̯ ] pouret 9, fou 19 [ɔ i ̯ ] coist 20 [e i ̯ ] concreidre 21 [ rex 12, 21] veintre 3 [ɛ i ̯ ] lei 13 [ɛ u̯ ] D(e)o 3, 6, 10, seule 24 [y i ̯ ] tuit 26, lui 28 39 La transcription est conventionnelle: il pourrait s’agir d’une voyelle moyenne longue (cf. Morin 2009: 2018). 40 Nous considérerons comme neutralisée l’opposition entre les voyelles mi-fermées et mi-ouvertes dans le noyau vocalique. Comme on l’a déjà vu, dans pleier et preier , le <i> marque en même temps l’approximante issue de / c, g/ . 41 Nous considérerons que l’opposition entre les voyelles mi-fermées et mi-ouvertes est en vigueur dans le noyau vocalique, du fait de la rime de coist avec tost . 80 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 Consonnes occlusives: / p/ / b/ / t/ / d/ / k/ / g/ <p> <b> <t> <d> <c, ch, k, qu> <g> Affriquées: / ts/ / tʃ/ / dʒ/ <z, tz> <c, cz, tc> <g, z> Fricatives: / f/ / v/ / ð/ / s/ / z/ / ʃ/ / ʒ/ <f> <v> <d> <s-, -ss-> <s> <zs> _ Sonantes: / n/ / ɲ/ / l/ / ʎ/ / r/ <n> <gn> <l> <ll> <r> Approximantes: / j/ / w/ <i, g> <uu> Toutes ces correspondances ne sont bien sûr pas biunivoques, comme par exemple les différentes graphies de / k/ et de toutes les affriquées, les diverses valeurs de <c> (/ tʃ/ et / k/ ), de <g> (/ j/ , / dʒ/ et / g/ ) et de <z> (/ dʒ/ et / ts/ ). Par rapport aux Serments ( cadhuna , etc.), signalons l’absence d’une graphie spécifique pour / ð/ . Bien qu’il soit expérimental, le système graphique n’est pourtant pas sans cohérence et économie. Notons en particulier le fait que l’élément <z> signale la palatalité de <zs> par rapport à <s> et l’élément <c> la non sonorité de <cz> par rapport à <z> 42 : 42 Pour <z> en tant que coefficient de palatalité, cf. Beaulieux (1927: 40), selon lequel dans <cz>, <z> «empêche de prononcer c dur», et Contini (2007 [ 1 1966]: 954): «la <z> segna negativamente che non si ha una velare occlusiva». 81 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification occlusive palatale sourde <s> <z> + + <ss> + <zs> + + <cz> + + + Le copiste montre une certaine osmose entre système roman et germanique. Le digraphe<zs> est également présent dans le Ludwigslied ( heizsit ‘appelle’ 2) où il représente cependant, en alternance avec <z> et <tz> (p. ex. uueiz ‘je sais’ 1, lietz ‘il laissa’ 11), le résultat faible de la rotation de / t/ qui était probablement [s̪], un son qui est donc plus antérieur et non plus postérieur que [s] 43 . Dans le même Lied , <cz> représente, en alternance avec <c>, le résultat fort [ts] de la rotation (p. ex. czala ‘nombre’ 8, unc ‘jusqu’à’ 35). Penzl (1986: 125) attribue à une influence romane aussi bien l’emploi de <cz> que celui de <tz> dans le texte allemand. 2.7. Morphologie nominale En ce qui concerne l’application de la déclinaison à deux cas, il suffit de citer les cas sujets singulier rex 12, 21, pagiens 21, ( Christus ) 27 et le cas sujet pluriel inimi 3. Le comparatif organique * BeLLAtiore > bellezour 2 est remarquable 44 . L’article féminin est la 23, l’article masculin: c.s. c.r. m. li 21 li 3 lo 10 etc. les 5, 16 Préposition amalgamée * en lo > enl [el] 19. Pronom personnel: c.s. c.r. m. Il 13 lui 28 f. Elle 5, 6, etc. lei 13 43 Cf. Contini (2007 [ 1 1966]: 954) et Penzl (1986: 125). 44 Pour les parallèles occitans et oïliques, cf. FEW (1: 320). Pour le supplétivisme BeLL - BeLLAt -, cf. Berger/ Brasseur (2004: 140). 82 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À la première personne du pluriel, nos est aussi bien tonique (26, 27) que clitique (28). Voici les autres clitiques: - accusatif f. la 3 etc - datif f. li 13, 22 - réflexif · s 18, 20, 21 - partitif · nt 5, ent 15 45 La forme réduite des deux derniers clitiques apparait après le démonstratif neutre et après la négation, qui se réduit à son tour à no (vs non la 9). Notons chi pronom relatif sujet 6, 12, génitif neutre dont 13. Les démonstratifs sont cels 9, celle 23, neutre czo 21 et o < hoc 11, 18, 20 (toujours dans la locution per o ). Les possessifs présentent une variation libre entre la forme précédée de l’article ( lo suon element 15) et sans article ( sa virginitet 17, par souue clementia 29) 46 . Il n’y a qu’un seul indéfini: nïule 9, typique des textes plus anciens, avec quelques rares résidus plus tardifs ( FEW 7: 233, T-L, AW 6: 623). 2.8 Morphologie verbale Les formes sont presque toutes de la troisième personne: I classe autres classes ‘être’ ind. prés. eskoltet 5, enortet 13, adunet 15, ruovet 24 maent 6, chielt 13 ind. impf. eret 12 parf. faible volat 25 getterent 19 parf. fort coist 20, contredist 23, volt 24 fut 1, 6, 11 parf. < pparf. roveret 22 auret 2, 20, pouret 9, voldret 21 voldrent 3, 4 furet 18 subj. prés. raneiet 6, degnet 26, laist 28 fuiet 14, arde 19 45 Cf. Serments int également avec conservation du t , mais en graphie «mérovingienne». 46 Pour la variation en afr. entre «article possessif» ( mes sire ) et «adjectif possessif» ( li miens amis ), cf. Buridant (2019: §137), GGHF 703 [Marchello Nizia]. Pour l’apparition de la forme forte aussi dans le premier cas de figure dans les textes archaïques, cf. Avalle (2002 [ 1 1966]: 269). 83 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification subj. impf. amast 10 p(er)desse 17, auuisset 27 cond. sostendreiet 16 Getterent (où convergent * iectA ( ve ) runt et * iectA ( ve ) rAnt ) et voldrent (où convergent * vóLuerunt et * vóLuerAnt ) sont en réalité des formes syncrétiques. Quelques doutes: contredist pourrait aussi être un présent (voir §2.4), de même que volt (voir §2.2). Temps verbaux: pour Marchot (1896) le parfait dérivé du plus-que-parfait serait un trait du wallon parce qu’il continuerait en wall. mod., par exemple furit ‘il fut’. Pourvu que ce parfait wallon dérive du plus-que-parfait (ce qui n’est pas certain), l’argument n’a pas de poids, car le parfait dérivé du plus-que-parfait n’est qu’un archaïsme 47 . Allomorphie du radical: le subjonctif ardet est refait sur le présent 48 . ForAt > furet s’explique par analogie avec fut (Fouché 1967: 423). Pour au - (vs centr. o - > e -) dans auret et auuisset , voir §2.3. Au subjonctif imparfait de la II macroclasse, la voyelle thématique est soit -esoit -i- : le premier type est étymologique et continue peut-être en bourg., comt. (Greub/ Collet 2024: 226-27), le deuxième type est dû à l’extension de / i/ provenant de * awwisti < hABuisti . Désinences: il est surprenant que et soit conservé dans raneiet , degnet , p(er)desse , auuisset vs laist , amast (solution normale en ancien français). Pour ce qui concerne le subjonctif présent, on pourrait penser à une analogie avec - At de la II macroclasse ou avec les cas de la I classe où [ə] est une voyelle d’appui (Avalle 2002 [ 1 1966]: 320, Berger/ Brasseur 2004: 151). Remarquons que, si notre scansion est correcte (voir §3), les formes * raneit , * perdest , * auuist seraient équivalentes du point de vue métrique (mais pas * deint ). La seule forme qui n’est pas une troisième personne est oram 26. Elle est identique à la forme occitane, mais un emprunt serait surprenant. Il a été émis l’hypothèse qu’elle représente l’aboutissement wallon de - AMus (> ons ) ou le latin oramus 49 , ce qui n’explique toutefois pas l’absence de -s dans le premier cas, et celle de us dans le second. 2.9 Syntaxe L’ordre normal des constituants est l’ordre roman antique XVSO (cf. Renzi/ Salvi 1994: 265s.), avec la première position occupée par l’attribut (1 Buona pulcella ), par un adjectif extrait (2 Bel auret corps ), ou vide (3 Voldrent la veintre ), etc. 47 Pour un exposé complet des formes de ce temps verbal en afr., cf. Buridant (2019: §228). 48 Le picard et le wallon conservent arg - < ArdeAt (Greub/ Collet 2024: 212-13). 49 Pour un historique de la question, cf. Barbato (2023). 84 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 On trouve également l’ordre SOV du latin, peut-être en raison de la fossilisation de conditions plus anciennes plutôt que d’une influence lettrée: 20 elle colpes non auret , 23 La domnizelle celle kose non contredist . L’ordre OV semble particulièrement fréquent dans les subordonnées, notamment à l’infinitif 50 , plus rare dans les phrases explicites, surtout avec un constituant lourd 51 : 4 Diaule servir 6 Qu’elle D(e)o raneiet 24 Volt lo seule lazsier 10 La polle sempre non amast lo D(e)o menestier 14 Qued elle fuie lo nom (christ)iien 17 Qu’elle p(er)desse sa virginitet L’ordre de 27 Qued auuisset de nos (Christus) mercit semble artificiel. Dans une phrase avec un relatif sujet, nous avons 6 chi maent sus en ciel , et 12 chi rex eret a cels dis sovre pagiens avec, à nouveau, l’antéposition de l’attribut. Pour ce qui concerne la validité de la loi Tobler-Mussafia (cf. Renzi/ Salvi 1994: 275s.), il est suffisant de citer 4 Voldrent la faire vs 13 Il li enortet . Il y a remontée du clitique non seulement avec un verbe modal (4 Voldrent la faire Diaule servir ‘ils voulurent lui faire servir le diable’) mais aussi avec un autre verbe (22 Ad une spede li roverent tolir lo chief ‘ils demandèrent de lui enlever la tête’). Le sujet pronominal n’est pas obligatoire; il est exprimé en cas de changement de sujet et de thème (5 Elle no·nt eskoltet les mals conselliers ) et omis en cas de continuité (11 E por o fut p(re)sentede Maximiien ). Il tend cependant à se généraliser dans les subordonnées 52 , même en absence de motivations pragmatiques: 6 Qu’elle D(e)o raneiet 14 Qued elle fuiet 17 Qu’elle p(er)desse 13 dont lei nonq(ue) chielt 19 com arde tost 26 que por nos degnet preier Passant de la phrase au syntagme, on trouve une fossilisation de l’ordre modifieur-tête avec ‘Dieu’ dans li D(e)o inimi 3, lo D(e)o menestier 10 53 . La position de l’adjectif est déjà celle que l’on retrouve dans toutes les langues romanes, qui distingue entre adjectif restrictif et appositif ( manatce regiel 8 mais les mals conselliers 5, etc.). * L’article est généralement employé, sauf dans des cas particuliers. Diaule 4 est sans article comme D(e)o . À propos de Bel… corps 2, Diez (1846: 22) signale d’autres syntagmes analogues sans article: corps ag bo e pro Boeci 28, cors ad gaillard Rol. À 50 Cette tendance perdure dans les textes ultérieurs (cf. Buridant 2019: §692). 51 Pour la complexité de la phrase en tant que facteur inhibant l’apparition de l’ordre OV, cf. Buridant (2019: §690). 52 Cf. Renzi/ Salvi (1994: 358), GGHF 1063 [Marchello-Nizia]. 53 Cf. Serments Pro deo amur . Pour la persistance de cet ordre dans les textes ultérieurs, cf. Buridant (2019: §68). 85 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification propos de sovre pagiens 12, Diez, toujours, cite également Rol païen s’adubent . Quant à volat a ciel 25, Berger/ Brasseur (2004: 135) remarquent que «dans les plus anciens textes, ciel précédé d’une préposition marquant le lieu […] ne prend jamais l’article» 54 . Venons-en aux prépositions. L’opposition entre por 7, 8 (‘en échange de’) et par (‘au moyen de’) ( Par souue clementia 29) est déjà présente: a a aussi une valeur modale-instrumentale (18, 22) 55 ; post 28 (ou pos ) est une forme vivante dans les textes plus anciens ( FEW 9: 241). Avec un nom animé, ne prennent pas de préposition ni l’objet indirect ( Diaule servir 4, fut p(re)sentede Maximiiien 11) ni le complément du nom, enchâssé, comme nous l’avons dit, entre l’article et le nom ( li D(e)o inimi 3, lo D(e)o menestier 10). Quant au pronom personnel, soulignons l’absence de préposition dans dont lei nonq(ue) chielt 13 (objet indirect) et sa présence dans a lui nos laist venir 28 (complément de lieu). * Notons l’ellipse du verbe introducteur dans 6 Qu’elle D(e)o raneiet , et celle du complémenteur dans 10 La polle sempre non amast. Dans la dépendance de oram , nous trouvons d’abord le subjonctif présent ( degnet 26), puis imparfait ( auuisset 27) puis à nouveau présent ( laist 28). La variation ne semble pas fonctionnelle (contrairement à Contini 2007 [ 1 1966]: 949) car dans 19 Enz enl fou [la] getterent com arde tost , on trouve un subjonctif présent là où on attendrait l’imparfait. Il semble donc y avoir une variation libre entre les deux temps du subjonctif, peut-être exploitée dans la métrique. Contrairement à l’opinion de certains chercheurs 56 , il n’y a pas de différence sémantique entre le parfait étymologique et celui qui dérive du plus-que-parfait (De Felice 1957: 6-12). Les formes du deuxième type pourraient cependant avoir une valeur expressive et représenter des doublons utiles pour la métrique (Contini 2007 [ 1 1966]: 950). La variation fréquente des temps verbaux établit une alternance de narration (parfait) et de représentation (présent historique). Dans 18 Por o·s furet morte ‘elle mourut’ a grand honestet nous trouvons une hypercaractérisation temporelle qui n’est pas isolée 57 . Remarquons l’équivalence pragmatique entre passif (11 E por o fut p(re)sentede Maximiien ) et actif avec un sujet indéfini (19 Enz enl fou [la] getterent com arde tost ). Le réflexif a une valeur aspectuelle de complétude (18 ·s furet morte , 20 no·s coist ) ou bien il est lexicalisé (21 A czo no·s voldret concreidre ‘il ne voulut pas se fier’ li rex pagiens ). 54 Cf. Buridant (2019: §81) aussi. 55 Pour la convergence de Ad et AB , cf. FEW (24: 1). 56 Gamillscheg (1909), Marchot (1913: 243-44), Moignet (1958-1959), Buridant (2019: §325). 57 Avalle (2002 [ 1 1966]: 325) évoque Passion 334 fu naz , Saint Léger 51 et 115 il se fud morz , Sponsus 17 fo net , Alex. 54 fu naz . Pour fut nez/ morz ‘naquit/ mourut’ en afr., cf. Buridant (2019: §329). 86 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 3. Versification 3.1 Généralités Bien que Wolf (1841: 117) déjà ait reconnu que Eul est une séquence et qu’elle se modèle sur la séquence latine correspondante 58 , la critique successive a souvent considéré le texte roman indépendamment du texte latin et s’est efforcée d’y trouver une logique qui lui soit propre. De là découlent les tentatives de réduire, par des interventions lourdes sur le texte, tous les vers à une ou deux mesures 59 . De là découlent d’autre part les tentatives, même récentes, de repérer dans le vers une régularité non syllabique mais accentuelle 60 . En réalité, pour comprendre la structure métrique de Eul, il est nécessaire de passer par l’analyse de celle de la séquence latine. 3.2 Le texte latin Comme l’a reconnu le premier Winterfeld (1901), le texte latin est une séquence «da capo» ou «à double cursus», où les clausules (des distiques en l’occurrence) se répètent deux fois selon le même schéma (II = VIII… VI = XII) 61 : introduction premier cursus intermède deuxième cursus conclusion I 10-10 pp II 10-10 pp III 12-12 pp IV 11-11 pp V 13-13 pp VI 12-12 pp VII 12-12 pp VIII 10-10 pp IX 12-12 pp X 11-11 pp XI 13-13 pp XII 12-12 pp XIII 10-10 pp XIV 10 pp + 7 pp Chaque distique unit, au moyen d’assonances toniques ou atones 62 , a) deux vers isosyllabiques, b) deux vers ayant la même cadence (proparoxitone) 63 . 58 Cf. également ten Brink (1865). 59 Littré (1858), Boehmer (1878-1879), Porteau (1933). 60 Simrock (1858), Paris (1862), W. Suchier (1952), Purczinsky (1965), Duffell (1999). 61 Nous présentons la structure du texte latin que préfère Avalle (2017 [ 1 1966]) entre les deux propositions de Winterfeld. La proposition alternative, qui amplifie l’introduction (I-II) et l’intermède (VII-VIII) et réduit les unités en correspondance (III-VI; IX-XII), est suivie par Verrier (1932: 102- 10), Bulst (1971: 208) et Delbouille (1971: 29). Sievers (1929: 251), Spanke (1930: 317), Lausberg (1958: 280) et Perugi (2011: 29) présentent un schéma différent. 62 L’assonance manque dans les distiques VIII et XI. Néanmoins, Perugi (2011: 28) remarque que ces deux distiques constituent «un chiasme rimique à distance Eulaliae : innocuus = innocuos : conciliet; autant dire que l’absence d’homophonie y est compensée par une structure métrique marquée». 63 Pour la cadence du vers, cf. Norberg (1958: 87-91). 87 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification Les distiques I, II, VIII, XIII et le monostique XIV peuvent être lus comme des metra 64 , plus précisément comme des tétramètres dactyliques catalectiques, le mètre utilisé par Prudence dans l’hymne III de son Peristephanon justement à propos du martyre d’Eulalie; d’ailleurs le distique VIII cite littéralement deux de ses vers: ‒´ ◡ ◡ ‒´ ◡ ◡ ‒´ ◡ ◡ ‒´ Spiritus hic erat Eulaliae Lacteolus celer innocuus Les vers rythmiques sont en revanche divisés en trois versiculi , avec une division qui se répète de manière identique d’un vers à l’autre du distique, et du distique du premier cursus à celui qui lui correspond dans le deuxième cursus. Il en découle que les vers latins qui se correspondent sont caractérisés non seulement par un isosyllabisme mais aussi par une distribution identique des accents. Par exemple: IIIa Tuam ego voce sequar melodiam IIIb Atque laudem imitabor ambrosiam IXa Nullis actis regi regum displicuit IXb Ac idcirco stellis caeli se miscuit 3.3 Le texte vernaculaire Le texte vernaculaire, disions-nous, imite la structure du texte latin. Cependant, il innove délibérément, en alignant le distique VII sur le premier et créant ainsi deux cursus compacts, toujours suivis par une coda 65 : premier cursus second cursus conclusion I 10-10 II 10-10 III 11-11 IV 10-10 V 13-13 VI 12-11 VII 10-10 VIII 10-10 IX 10-11 X 11-11 XI 12-13 XII 13-10 XIII 11-10 XIV 10-10 + 7 64 Mais cette lecture ne s’applique probablement pas aux unités XIII et XIV, tout comme le montre la structure des vers romans correspondants (voir ci-après). 65 Cette structure est entrevue par Weigand (1857: 26-27) et clairement décrite par Suchier (1874: 390) qui l’attribue à une innovation délibérée. 88 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 Tous les vers sont masculins, ce qui est normal dans les textes gallo-romans les plus anciens (Canettieri 1999: 502). Les deux vers de chaque distique sont unis par assonance: - / a/ 1-2 - / i/ 3-4, 23-24, 27-28 - / i ̯ e/ évent. nasal 5-6, 9-10, 11-12 , 13- 14 , 21 -22, 25-26 - / e/ nasal 7-8, 15-16 - / æ/ 17-18 - / ɔ/ -/ ɔ i ̯ / 19-20 Comme nous pouvons le voir, l’assonance entre diphtongues orales et nasales et entre voyelles avec ou sans appendice semi-vocalique est possible. Le dernier vers, qui est un vers détaché ( Par souue clementia 29), répond à l’assonance du premier vers 66 ; l’assonance en a qui ouvre et ferme le poème conserve une trace de l’origine du genre de la séquence, né comme on le sait pour remplacer le mélisme du a dans le chant de l’ Alleluia . L’idée de certains selon laquelle il y aurait une «rime» à l’hémistiche est probablement un effet optique dû au parallélisme grammatical et au fait que la seule voyelle atone est e . L’allitération, même si elle est fréquente, ne relève pas des contraintes structurelles du texte. Dans le tableau qui précède, on peut remarquer que le poème ne respecte pas toujours l’isosyllabisme 1) à l’intérieur du distique 2) entre distiques correspondants (voir chiffres en gras) 67 ; d’où les nombreuses tentatives de réduire à une même mesure les vers correspondants 68 . Comme nous le verrons, l’irrégularité n’est cependant souvent qu’apparente 69 . Notre hypothèse est la suivante: correspondant aux metra latins, on trouve un vers qui a la structure «+ - - + - - + - - +», forgé sur le tétramètre dactylique catalectique 70 : + + + + Ia 1 Buona pulcella fut Eulalia Ib 2 Bel auret corps bellezour anima VIIa 13 Il li enortet dont lei nonque chielt VIIb 14 Qued elle fuiet lo nom christiien 66 Pour d’autres correspondances possibles entre assonances, cf. Eckard (2001: 81). 67 Le calcul présuppose une dialèphe systématique, niule et diaule trisyllabiques, seule bisyllabique, Deo monosyllabique. 68 Weigand (1857), Meyer (1861), Suchier (1874), Koschwitz (1886), D’Ovidio (1932 [ 1 1920]), Verrier (1932), Lote (1949), Delbouille (1971). 69 La reconstruction suivante, basée notamment sur Avalle, est argumentée plus en détail dans Barbato (2025). 70 En gras, les cas de «promotion» de l’accent secondaire. 89 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification + + + + IIa 3 Voldrent la veintre li Deo inimi IIb 4 Voldrent la faire Diaule servir VIIIa 15 Ell’ent adunet lo suon element VIIIb 16 Melz sostendreiet les empedementz En revanche, correspondant aux rhythmi latins, qui sont comme nous l’avons vu tripartis, on trouve également des vers tripartis à la différence près que les différents versicules ne présentent pas l’isosyllabisme pur du latin, mais plutôt l’équivalence de la métrique romane entre terminaison masculine et féminine 71 : + + + IIIa 5 Elle no·nt eskoltet les mals conselliers IIIb 6 Qu’elle Deo raneiet chi maent sus en ciel IXa 17 Qu’elle perdesse sa virginitet IXb 18 Por o·s furet morte a grand honestet + + + IVa 7 Ne por or ned argent ne paramenz IVb 8 Por manatce regiel ne preiement Xa 19 Enz enl fou lo getterent com arde tost Xb 20 Elle col pes non auret por o no·s coist 71 Pour la possibilité qu’un mot soit divisé entre deux versicules («tmèse»), cf. Avalle (2017 [ 1 1966]: 434-36), avec des exemples latins et romans. Le phénomène est également présent dans la séquence latine (12 maritali bus habilem ). 90 Marcello Barbato DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 + + + Va 9 Niule cose non la pouret om que pleier Vb 10 La polle sempre non amast lo Deo menestier XIa 21 A czo no·s voldret concreidre li rex pagiens XIb 22 Ad une spede li roveret tolir lo chief + + + VIa 11 E por o fut presentede Maximiien VIb 12 Chi rex eret a cels dis sovre pagiens XIIa 23 La 72 domnize lle celle kose non con tredist XIIb 24 Volt lo seu le lazsier si ruovet Krist + + + XIIIa 25 In figure de colomb volat a ciel XIIIb 26 Tuit oram que por nos degnet preier + + + XIVa 27 Qued auuisset de nos Christus mercit XIVb 28 Post la mort et 73 a lui nos laist venir Comme on peut le voir, une fois les vers scandés de cette façon, leur anisosyllabisme s’estompe et on peut expliquer en même temps leur caractère isorythmique. Seul trois cas n’entrent pas dans ce schéma (v. 17, 21, 24). On peut penser que le système tolère une certaine élasticité - peut-être à cause d’une interférence de la versification germanique - et faire confiance au texte reçu. Ou bien on peut tenter un exercice, plus contrôlé, de restauration (cf. Barbato 2025). 72 Nous considérons la syllabe comme anacrousique, comme le propose déjà Koschwitz (1886: 116). Pour l’anacrouse dans la versification du latin médiéval, cf. Norberg (1958: 143). 73 Pour la présence après et d’une coupure métrique et syntaxique, cf. Contini (2007 [ 1 1966]: 948-49). 91 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 À nouveau sur Eulalie . Langue et versification Bibliographie AND = Anglo-Norman Dictionary ( AND 2 Online Edition ), Aberystwyth University. URL: https: / / anglo-norman.net [17.9.2025]. A vALLe , D’A. S. 1965: Testi piccardo-valloni delle origini , Turin, Giappichelli. A vALLe , D’A. S. 1966: Alle origini della letteratura francese. 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III a Elle no·nt eskoltet les mals conselliers 5 b Qu’elle D(e)o raneiet chi maent sus en ciel. IV a Ne por or ned argent ne paramenz, b Por manatce regiel ne preiement, V a Nïule cose non la pouret omq(ue) pleier b La polle sempre n(on) amast lo D(e)o menestier. 10 VI a E por o fut p(re)sentede Maximiien b Chi rex eret a cels dis sovre pagiens. VII a Il li enortet, dont lei nonq(ue) chielt, b Qued elle fuiet lo nom (christ)iien. VIII a Ell’ent adunet lo suon element: 15 b Melz sostendreiet les empedementz IX a Qu’elle p(er)desse sa virginitet. b Por o·s furet morte a grand honestet. X a Enz enl fou [la] getterent com arde tost, b Elle colpes n(on) auret, por o no·s coist. 20 XI a A czo no·s voldret concreidre li rex pagiens, b Ad une spede li roveret tolir lo chief. XII a La domnizelle celle kose n(on) contredist, b Volt lo seule lazsier, si ruovet Krist. XIII a In figure de colomb volat a ciel. 25 b Tuit oram que por nos degnet preier XIV a Qued auuisset de nos ( Christus ) mercit b Post la mort (et) a lui nos laist venir Par souue clementia . Back to Eulalia. Language and versification 95 DOI 10.24053/ VOX-2025-004 Vox Romanica 84 (2025): 69-95 Back to Eulalia. Language and versification Abstract: The sequence of Saint Eulalia is the oldest extant Romance poem. The first part of the article presents a study of the language, with an attempt at localization; the second an analysis of versification, with some innovative hypotheses. Keywords: Sequence of Saint Eulalia, Early Old French, Historical Grammar, Versification À nouveau sur Eulalie . Langue et versification 95
