Vox Romanica
vox
0042-899X
2941-0916
Francke Verlag Tübingen
10.24053/VOX-2025-020
vox841/vox841.pdf0216
2026
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Kristol De StefaniChristopher Lucken, Les portes de la mémoire: Richard de Fournival, le désir de savoir et l’Arriereban d’Amours, Genève (Droz) 2025, 1406 p. (Publications romanes et françaises 281).
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Alain Corbellarihttps://orcid.org/0000-0002-0476-6797
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265 DOI 10.24053/ VOX-2025-020 Vox Romanica 84 (2025): 265-268 Besprechungen - Comptes rendus ★ c hristoPher l ucKen , Les portes de la mémoire: Richard de Fournival, le désir de savoir et l’ Arriereban d’Amours , Genève (Droz) 2025, 1406 p. ( Publications romanes et françaises 281). Trente ans après la soutenance de sa thèse, et au moment même de prendre sa retraite de maître de conférence à l’Université de Paris VIII et de chargé de cours à l’Université de Genève, Christopher Lucken (C. L.) a eu l’heureuse surprise de découvrir que l’auteur qui l’avait accompagné durant toutes ces années avait été proposé, à travers son Bestiaire d’Amours , au programme de l’agrégation. C’était juste là l’impulsion ultime qu’il lui fallait pour mettre la dernière main à son ouvrage et le confier à l’éditeur genevois auquel il l’avait promis depuis toujours. Œuvre d’une vie, ce volume de 1.400 pages, d’un plan limpide (heureux effet, sans doute, de sa longue maturation), s’avère ainsi l’incontestable somme que l’on attendait impatiemment sur un auteur qui, malgré sa relative obscurité, pourrait bien figurer l’un des acteurs intellectuels les plus emblématiques d’un siècle (le XIII e ) que d’aucuns disent le plus beau du Moyen Âge. Le livre de C. L. se veut ainsi un portrait complet d’un des écrivains les plus polymorphes de son siècle, l’un des très rares du Moyen Âge central (avec Hélinand de Froidmont et, peut-être, Abélard et Philippe le Chancelier dont les œuvres vernaculaires ne nous sont malheureusement pas parvenues) à avoir écrit à la fois en latin et en français. On est même allé jusqu’à en faire un «Léonard de Vinci du XIII e siècle», non sans quelque excès car, si l’étendue de ses dons et de ses intérêts force l’admiration, Richard de Fournival ne peut pas vraiment être qualifié de visionnaire, ni même tout à fait - en dépit de ce qu’affirme la quatrième de couverture - de précurseur de l’humanisme: sa bibliothèque, qu’il a lui-même décrite dans sa Biblionomia , était certes l’une de plus riches de son temps, et elle sera l’une des premières à ne pas être dispersée après la mort de celui qui l’a ordonnée, mais elle n’était pas régie par le scrupule philologique qui caractérisera Pétrarque et ses successeurs. En revanche, tout en resituant Richard de Fournival au cœur de son temps dont il résume les aspirations de manière exemplaire, C. L. le rapproche de Dante, qu’il préfigure sur le plan de l’autofiction. Nous y reviendrons. Organisé autour de ce que l’on appellerait aujourd’hui les différentes «postures» que l’on peut tour à tour prêter à Richard, le livre de C. L., ne se donne pas pour unique but de reconstituer le parcours personnel d’un auteur, mais aussi de comprendre en quoi chacune de ses hypostases est représentative d’un pan particulier de la culture et même de la civilisation du XIII e siècle. De fait, son ambition rejoint celle de Sartre qui se demandait, au début de L’idiot de la famille : «Que peut-on savoir d’un homme aujourd’hui? », avec cette difficulté supplémentaire que l’homme dont traite C. L. n’a pas vécu dans un siècle aussi bien documenté que celui de Flaubert et que beaucoup des questions qu’il soulève exigent une sagacité à la mesure de l’impressionnante érudition déployée pour nous restituer la figure de son héros. Par là, l’enquête de C. L. se rapproche de la micro-histoire, ce qui apparaît bien (même s’il n’utilise pas le terme) dans la déclaration d’intention qui figure dans la conclusion de l’ouvrage: «Bien qu’il ne fasse pas partie des philosophes majeurs de ce temps et qu’on puisse peut-être le considérer comme un intellectuel ‘mineur’, il m’a semblé être un candidat idéal pour proposer une histoire ‘globale’ de cet ‘homme médiéval’ qu’est le clerc» (p. 1294). C’est donc bien d’abord à la re- 266 DOI 10.24053/ VOX-2025-020 Vox Romanica 84 (2025): 265-268 Besprechungen - Comptes rendus constitution d’un milieu et d’un habitus qu’aboutit le patient travail de C. L., ambition que l’on peut rapprocher de celle qu’avait manifestée Jacques le Goff dans son Saint Louis : même si le moins que l’on puisse en dire est que ce livre classique ne reconstituait pas l’existence d’un acteur mineur de ce même XIII e siècle, il finissait pourtant par faire paradoxalement apparaître le saint roi comme un symptôme plutôt que comme une figure de proue de son temps. Dans cette optique, il devient oiseux de constater que C. L. ne possède pas toujours l’art d’aller au plus court, car c’est précisément à travers la minutie de ses enquêtes que se fait jour l’émergence progressive de l’auteur du Bestiaire d’Amours . Convoquant un savoir encyclopédique sur les structures sociales et la vie intellectuelle du XIII e siècle, C. L. multiplie les formules jaugeant les probabilités que les événements non certainement connus de la vie de Richard de Fournival aient pu correspondre à ce que le contexte peut nous en apprendre: ainsi, Richard a pu «côtoyer des étudiants qui devinrent célèbres, comme Robert de Sorbon, né la même année que lui (1201-1274), même s’il ne faisait pas partie de la même nation et ne suivit probablement pas de cours avec lui» (p. 271), «Il est donc tout à fait possible que, de manière plus ou moins régulière ou ponctuelle, Richard de Fournival et son neveu [Thomas Greffin] aient mis leurs connaissances médicales et chirurgicales au service de cet établissement» (p. 321), «Amiens n’est pas la seule ville en France où Richard de Fournival a pu exercer la médecin et la chirurgie» (p. 329), et, au sujet de la traduction française du Moralium dogma philosophorum de Guillaume de Conches: «Au vu des différents rapprochements, il est tout à fait possible que l’auteur de cette traduction soit Richard de Fournival» (p. 970). Il en résulte un portrait extrêmement suggestif où la rigueur de l’information ne perd jamais ses droits mais s’allie avec une certaine audace spéculative pour ouvrir des perspectives vivantes sur la vie et l’œuvre d’un clerc du XIII e siècle. L’ouvrage commence par deux chapitres introductifs qui cernent l’existence de Richard: «prières pour les morts» (p. 45-73) met à contribution les obituaires (ce qui revient, comme le reconnaît C. L. dans sa conclusion, à «commence[r] par la fin» - p. 1294), tandis que «la vie vue des astres» (p. 75-211) interroge la passion de Richard pour l’astrologie, qui l’a poussé à nous livrer son thème astral, de sorte qu’il est l’un des rares personnages du Moyen Âge dont non seulement le jour, mais également l’heure de la naissance nous soient connues (encore que C. L. soupçonne son auteur d’avoir un peu triché sur l’heure, à la fois pour que son horoscope offre plus de ressemblances avec celui du Christ et pour qu’il soit placé sous le signe de Mercure). Suit une seconde partie aristotéliciennement intitulée «Le désir de savoir» (de fait la fameuse phrase d’ouverture de la Métaphysique d’Aristote - « toutes gens desirrent par nature a savoir » - ouvre également le Bestiaire d’Amours ), et faite de sept chapitres détaillant tour à tour le parcours universitaire de Richard («Maistre Richart», p. 221-73), sa pratique de la médecine et de la chirurgie («Chirurgien et médecin», p. 275-373), son intérêt pour l’alchimie (« Ricardus Rex Arturus », p. 375-417), son intérêt pour l’exégèse («Au service des saintes écritures», p. 419- 76), son rôle probable dans l’aménagement de la cathédrale d’Amiens («La Bible d’Amiens», p. 477-544 - le titre ruskino-proustien s’imposait), un petit roman du XIV e siècle racontant l’histoire mythique d’Amiens, et qui le met indirectement en scène («Le Roman d’Abladane », p. 545-637) et enfin la catalogue de sa bibliothèque («La Biblionomia ou le jardin des livres», p. 639-796), qui nous mène insensiblement à la troisième partie. Celle-ci, intitulée «L’ Arriereban d’Amours» comprend à son tour deux longs chapitres en entourant un plus bref, qui traitent 267 DOI 10.24053/ VOX-2025-020 Vox Romanica 84 (2025): 265-268 Besprechungen - Comptes rendus de la partie que l’on appellerait aujourd’hui proprement «littéraire» de l’œuvre de Richard: ses chansons d’amour («Du chant du coq au chant du cygne», p. 803-946), où C. L. décèle une rupture avec l’ethos habituel de la fin’amor (l’affrontement de l’amant et de la dame y est exacerbé), les ouvrages qui gravitent autour du Bestiaire (« Arte regendes Amor ? », p. 947-1016) et finalement le Bestiaire d’Amours lui-même (p. 1017-291). L’expression assez obscure d’ Arrierbans d’Amours reçoit ici une explication qui constitue l’une des pièces maîtresses de l’argumentation de C. L.: elle représenterait les animaux allégorisés eux-mêmes venant au secours de l’amant dans son combat à mort avec la dame. Enfin, quinze pages de conclusion (p. 1294-308) rassemblent tous les fils tissés. Remarquant que la séquence ar revient dans les noms et pseudonymes que se donne tour à tour Richard ( Ric ar dus , Ar gus , Ar turus , Floc ar s ), C. L. y décèle, sans pourtant la gloser outre mesure (ce que l’on aurait pu craindre de la part d’un ancien étudiant et admirateur de Roger Dragonetti: nous est ainsi épargné le «riche art» de celui qui nous «fournit [à défaut de nous percer le] val» fleuri de son «jardin des livres»), la hantise de l’ ars ou de l’ art qui s’y fait jour (p. 1294), soulignant le rôle de l’écriture dans la vie et la pratique de Richard de Fournival, qui ne se réclame pas pour rien de Mercure. Mais, de fait, ce qui intéresse surtout C. L. c’est la composante personnelle de l’œuvre de Richard, qui se situe au confluent de deux manières de parler de soi: celle de Boèce, qui se justifie par le besoin de répondre à ses adversaires, et celle de saint Augustin, qui met en avant le rôle exemplaire de la confidence autobiographique (p. 1299). Sa longue analyse du Bestiaire d’Amours , dont le titre avait été glosé dans ses composantes successivement zoologique (pour en déceler les sources et en souligner l’originalité) et amoureuse (pour en retracer le sinueux parcours qui, passant d’abord - littéralement - du coq à l’âne, dessine une trajectoire véritablement existentielle), amène ainsi C. L. à affirmer que cette œuvre est une manière d’autobiographie à bien des égards comparable à la Vita Nova de Dante, qui pourrait en avoir été inspirée. L’ouvrage comprend en outre une liste des manuscrits du Bestiaire d’Amours et de la Response du Bestiaire , (p. 1309-12), une copieuse bibliographie qui se dit modestement «sélective» (p. 1313- 43) et cinq index (auteurs, «principaux personnages historiques pouvant être associés à Richard de Fournival», personnages «livresques», animaux et sources manuscrites, p. 1345-94), auxquels seul manque celui des critiques, mais il est vrai qu’il y en aurait trop à citer! Enfin, on se demande si un tableau synoptique des sources du Bestiaire d’Amours n’aurait pas été utile; mais eût-il été raisonnable d’ajouter encore quelques dizaines de pages à ce déjà très fort volume? Un livre d’une telle ampleur comprend fatalement quelques scories, mais elles sont de l’ordre du micro-détail. Assumons notre cuistrerie: parfois certaines précisions manquent, comme par exemple, lorsqu’il est question d’un passage de Galien dont on serait heureux d’avoir la référence (p. 138), ou lorsqu’il est dit que Richard offrit «son soutien lors des événements des années 1229-1231» (grève de l’Université de Paris), mais sans qu’il soit dit à qui (p. 271). Quoique déjà très riches, les notes pourraient cependant parfois inclure quelques références supplémentaires, comme, à propos de Guillaume le Maréchal (p. 233), l’ouvrage de Georges Duby sur Le meilleur chevalier du monde , ou, à propos de l’école de Salerne (p. 360), le rappel que Rutebeuf cite Trotula de Salerne dans son Dit de l’Herberie . On signalera aussi, à propos du cri de l’âne (p. 1107), la désopilante histoire de l’âne apprenant à lire dans le Pfaffe Amis du Stricker, auteur de peu postérieur à Richard de Fournival et qui avait peut-être un modèle français. En passant, 268 DOI 10.24053/ VOX-2025-021 Vox Romanica 84 (2025): 268-273 Besprechungen - Comptes rendus la date du tome XVIII de l’ Histoire littéraire de la France n’est pas 1895 (p. 271 N152), mais 1835, et la date de la mort de Blanche de Castille n’est évidemment pas 1552 (p. 1021), mais 1252. Enfin, le texte parlant de Richard dans l’ Histoire illustrée de la littérature française dirigée en 1923 par Joseph Bédier, n’est pas de Bédier lui-même (p. 1027), mais d’Edmond Faral. La bibliographie de Richard de Fournival n’était pas énorme jusqu’à cette année agrégative. La voici d’un seul coup dominée par une somme avec laquelle non seulement tous les exégètes du Bestiaire d’Amours , mais même tous ceux qui se coltineront à la vie intellectuelle française du XIII e siècle devront désormais compter. Alain Corbellari (Université de Lausanne/ Université de Neuchâtel) https: / / orcid.org/ 0000-0002-0476-6797 ★ v AleriA r usso , Archéologie du discours amoureux: prototypes et régimes de l’amour littéraire dans les traditions galloromanes médiévales , Genève (Droz) 2024, 512 p. ( Publications romanes et françaises 280). In questo libro, derivato dalla sua tesi di dottorato, Valeria Russo indaga la tradizione discorsiva galloromanza che ha per oggetto l’amore, con un approccio di tipo foucaultiano, che mira a individuare le diverse fasi e modalità attraverso cui il discours amoureux 1 si codifica e si evolve. La riflessione si sviluppa all’interno di un impianto teorico solido, esposto nel capitolo introduttivo (p. 11-41) che ripercorre, in maniera sintetica ma completa, le principali linee dell’imponente bibliografia e degli orientamenti critici: Moshe Lazar, Leo Spitzer, Jacques Lacan e Charles Baladier, Reto R. Bezzola, Stephen Jaeger ed Erich Köhler. L’intento dichiarato dell’autrice è di far interagire le diverse proposte interpretative e proporre un nuovo modello ermeneutico, alternativo a quello che, a partire dal fondamentale studio di Gaston Paris del 1883 2 , ha dominato la critica. Il concetto di ‘amor cortese’ costituisce infatti - secondo le premesse di R. - un modello riduttivo, che appiattisce verso una sola direzione le forme diversificate che può invece assumere la rappresentazione dell’amore nella letteratura medievale, che include l’ amor cortese ma non si identifica con esso (p. 21). L’autrice propone al contrario un’analisi incentrata sugli aspetti evolutivi del discours amoureux , il quale, «comme toute tradition de discours, entraîne des relations intertextuelles basées sur les répétitions et les déviations» (p. 22). Il corpus interrogato comprende testi galloromanzi composti in un arco temporale che va dalla prima metà del XII secolo fino alla fine del XIII e la rappresentazione dell’amore che essi 1 L’impostazione incentrata sui concetti di tradizione discorsiva e di archéologie si rifà a Foucault (f oucAult , m. 1969: L’archéologie du savoir , Paris, Gallimard): «La construction d’un discours manipule et circonscrit, dans le moment même de sa conception, les possibilités potentiellement infinies de la connaissance, l’altérant par l’apport d’influences allogènes liées, entre autres, au champ scientifique et à la période historique», p. 11. Il discours amoureux è definito in particolare come «l’arsenal stylistique, rhétorique et narratif que la littérature médiévale met en place pour représenter l’amour et pour donner une voix stylistiquement caractérisée à son expression littéraire, en la structurant dans des régimes précis», p. 34. 2 P Aris G. 1881-1883: «Études sur les romans de la Table Ronde», R 10: 465-96 e R 12: 459-532.
