lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2023-0031
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm48190-191/ldm48190-191.pdf0414
2025
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Jochen Mecke/Anne-Sophie Donnarieix (ed.): Littératures du faux, Lang, 2023, 286 P.
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Melanie Schneider
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DOI 10.24053/ ldm-2023-0031 189 Comptes rendus JOCHEN MECKE / ANNE-SOPHIE DONNARIEIX (ED.): LITTÉRATURES DU FAUX, BERLIN, LANG, 2023, 286 P. Comment expliquer la popularité du faux dans la littérature francophone contemporaine? En quoi précisément consiste sa force d’attraction? Quelles formes du faux convient-il de distinguer, et comment celles-ci sont-elles représentées par la littérature? Existe-t-il une esthétique du faux, et si oui, en quoi consiste-t-elle? Quel rôle joue encore la dimension éthique dans les représentations littéraires du faux? Et en quoi l’imaginaire littéraire du faux conteste-t-il notre connaissance présumée des catégories du faux et du vrai? Ces questions sont au cœur de l’ouvrage collectif dirigé par Jochen Mecke et Anne-Sophie Donnarieix qui ambitionnent d’interroger et d’explorer une tendance importante de la littérature française contemporaine. Au premier regard, il peut sembler téméraire de s’attaquer au champ vaste et complexe du faux - ce dernier étant compris dans l’étude en question dans un sens large, qui inclue entre autres la supercherie, le mensonge, l’erreur, le simulacre, la reproduction, la falsification, la mystification, l’imposture, l’(auto-)tromperie -, alors que la création littéraire s’est, dès ses débuts, servie du faux sous toutes ses formes afin de séduire son public. C’est sans doute la raison pour laquelle le volume cherche à retracer dès l’introduction - de manière convaincante bien qu’un peu rapide - l’usage du faux depuis l’époque baroque jusqu’à l’époque postmoderne. Ce faisant, le directeur et la directrice de l’ouvrage avancent la thèse selon laquelle, dans l’époque postmoderne, les écrivain.e.s décident de se servir du faux avec une fréquence notable et invitent ainsi les lecteurs et lectrices à réfléchir sur la puissance du faux dans l’imaginaire littéraire. Après l’introduction de Mecke et de Donnarieix, les contributions de Jochen Mecke, Frank Wagner et Maxime Decout interrogent dans la première partie de l’ouvrage les régimes et l’historicité du faux, tandis que la répartition thématique de l’ouvrage s’articule autour de trois axes principaux: les contributions d’Ursula Bähler, Christian von Tschilschke, Chloé Chaudet et Jonas Hock composent la deuxième partie intitulée „Falsifier les faits, réécrire l’histoire“ et analysent les différentes stratégies narratives du faux en proposant des lectures alternatives de l’Histoire. Dans la troisième partie, intitulée „Fausses identités“, Jutta Fortin, Dominique Rabaté, Matthias Hausmann, Jochen Mecke et Marina Ortrud M. Hertrampf examinent les stratégies falsificatrices auxquelles les personnages fictifs recourent afin de survivre dans une société capitaliste où le paraître l’emporte sur l’être. La dernière partie „Reproduire, plagier, travestir“ rassemble les articles d’Anne-Sophie Donnarieix, Samuel Holmerz, Gaëlle Debeaux et Loïse Lelevé, et s’intéresse aux motivations et aux méthodes textuelles de production du faux. Dans son article „Qui lit vrai et qui lit faux? “, Ursula Bähler s’interroge sur le rapport de HHhH de Laurent Binet et de Jan Karski de Yannik Haenel à l’Histoire: si le roman de Binet a été salué par les historien.nne.s pour sa métaréflexion littéraire concernant la possibilité d’écrire l’Histoire et, par conséquent, pour l’authenticité qui en résulte, la critique a reproché à Haenel d’avoir simplement copié et réuni des extraits 190 DOI 10.24053/ ldm-2023-0031 Comptes rendus des œuvres déjà existantes sur Karski. Bähler montre ainsi de manière convaincante - mais avec plus de détails dans le cas de Haenel que de Binet - que la situation est bien plus complexe et que le faux est non seulement à chercher du côté de la production littéraire, mais également du côté de la critique: Binet comme Haenel transforment en effet la vérité historique grâce aux procédés littéraires, jouant ainsi avec la véracité de l’Histoire. Dans le cas de Haenel par exemple, ce jeu consiste en une représentation allégorique de quelques scènes clés de l’histoire de Haenel et des évènements historiques en lien avec la période de la Seconde Guerre mondiale. Selon Bähler, celui-ci sert à communiquer au public des vérités qui sont bien connues, mais pas entendues, comme c’était le cas de la vérité de Haenel sur les camps de concentration nazis qui a été ignorée par les Alliés. Ainsi, la manipulation de l’Histoire chez Haenel sert à illustrer et à faire passer une vérité universelle au public que ce dernier tend à ignorer ou à négliger. Une intention semblable soustend les autres contributions: Christian von Tschilschke montre avec son analyse du roman Civilizations de Laurent Binet la puissance du roman historique contrefactuel, concluant que Binet raconte la conquête et la colonisation de l’Europe par les Américain.e.s dans le but de renseigner les Européen.nne.s sur l’horreur et les conséquences réelles de la colonisation. Jonas Hock analyse l’usage truqué de la photographie par Jérôme Ferrari dans son roman À son image et montre que l’écrivain cherche à illustrer le faible impact que peut posséder une vérité dérangeante - la protagoniste de Ferrari travaille en tant que photographe de guerre - questionnant ainsi le véritable pouvoir du médium photographique comme du roman. De son côté, Chloé Chaudet revient sur le pouvoir des discours littéraires méga-complotistes chez Antoine Bello (trilogie des Falsificateurs), Chloé Delaume (Sorcières de la République) et In Koli Jean Bofane (Mathématiques congolaises), tout en se concentrant sur la critique sociopolitique qui est à l’origine des différents jeux avec la vérité sur une échelle mondiale. Dans toutes ces analyses, le faux est toujours au service de la diffusion d’une vérité qui dérange et que les écrivains et écrivaines entreprennent de transmettre par le détour du faux. Si le faux, tel qu’il est compris dans la première partie, se manifeste notamment par des techniques de falsification visant l’Histoire, la seconde, intitulée „Fausses identités“ exploite plus spécifiquement les stratégies du faux telles qu’elles sont mises en scène dans l’intrigue des romans. Jutta Fortin et Matthias Hausmann s’interrogent ainsi sur les formes de l’(auto-)tromperie dans notre monde numérique: la première analyse la fausse présentation de soi à l’aide d’un avatar dans Celle que vous croyez de Camille Laurens, pendant que le second examine les stratégies du self-fashioning dans le roman épistolaire La toile de Sandra Lucbert, à la suite et dans la perspective des fameuses Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, transposées dans notre ère numérique, où la manipulation et la tromperie prennent, avec les réseaux sociaux, une toute nouvelle dimension. Dominique Rabaté et Marina Ortrud M. Hertrampf abordent quant à eux, dans leurs contributions respectives sur Ladivine de Marie NDiaye et L’invention de nos vies de Karine Tuil, l’hypocrisie et l’imposture qui sont à l’ordre du jour dans la société néo-libérale et qui se DOI 10.24053/ ldm-2023-0031 191 Comptes rendus révèlent indispensables pour les individus qui aspirent à une ascension sociale, menant à une (auto-)aliénation des protagonistes qui cherchent (mais toujours en vain) à s’établir et à réussir dans la société occidentale ou le système capitaliste. Dans cette partie, le faux est appréhendé avant tout comme une stratégie de représentation au service d’une mise en scène de l’image de soi et de la construction de l’identité des personnages fictifs, qui prend en général des allures tragi-comiques, mais qui peut également, comme le constate Dominique Rabaté dans le cas de Ladivine, illustrer la tentative de vivre une existence authentique. La contribution de Jochen Mecke est particulièrement intéressante car elle porte sur une tromperie qui franchit les frontières de la diégèse littéraire: lorsque Jean-Benoît Puech manipule les références paratextuelles et fait osciller son personnage Benjamin Jordanes entre les statuts d’auteur fictif et d’auteur extradiégétique, Puech arrive à donner à sa tromperie, selon Mecke, une certaine exigence de vérité. La dernière partie, intitulée „Reproduire, plagier, travestir“, concerne les stratégies textuelles employées dans une visée déceptive, comme pour mieux duper les lecteurs et lectrices. Ainsi, Anne-Sophie Donnarieix et Gaëlle Debeaux analysent plusieurs stratégies du faux dans des textes de Pierre Senges (La Réfutation majeure), Julia Deck (Sigma) et Gabrielle Wittkop (Usages de faux), ou chez Fanny Chiarello (Le Zepellin, Tombeau de Pamela Sauvage) et Fanny Taillandier (Les États et Empires du Lotissement Grand Siècle), qui vont de la fausse traduction à la reprise et la subversion de modèles génériques. Samuel Hortz analyse les stratégies dont use Robbe-Grillet dans son roman La Reprise, sorte d’auto-pastiche de son œuvre intégrale, et s’intéresse notamment à la méthode de la réplique, et Loïse Lelevé explore enfin les falsifications à l’œuvre dans Une ville de papier d’Olivier Hodasava et Les États et empires du lotissement Grand-Siècle de Fanny Taillandier, falsifications qui s’effectuent par une manipulation non de la forme, mais des médiums en question, c’est-à-dire de la carte et de la photographie. Nous pourrions remarquer que la complexité des différentes utilisations des expressions multiples du faux se perd un peu dans le cadre des analyses individuelles. Toutefois, il s’agit sans doute là d’une conséquence inévitable de la composition du volume qui ambitionne justement de sonder la puissance du faux dans toutes ses variations. Il convient d’ailleurs de souligner les nombreuses forces de l’ouvrage collectif: son atout principal réside dans sa capacité à identifier l’usage du faux comme une tendance importante de la littérature contemporaine, mais également à le relier au contexte socio-historique actuel dont il est aussi l’expression - de la critique du capitalisme et des médias et à une remise en question de l’écriture de l’Histoire. En outre, les interviews menées avec Pierre Senges et Jean-Benoît Puech, reproduites à la fin de l’ouvrage, donnent un aperçu approfondi des réflexions des deux auteurs sur leurs conceptions et leurs usages respectifs du faux en littérature. L’ouvrage collectif sur les Littératures du faux s’inscrit dans le cadre de la série Rencontres Allemandes de la Littérature Contemporaine dont elle constitue, après le volume sur La délocalisation du roman français (Peter Lang, 2020) le deuxième 192 DOI 10.24053/ ldm-2023-0031 Comptes rendus volet, suivi de deux ouvrages en cours de publication: Configurations et défigurations. Les temporalités du roman contemporain et Métamorphoses du réel dans la littérature francophone contemporaine. Melanie Schneider (Saarbrücken)
