lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2023-0034
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm48192/ldm48192.pdf0922
2025
48192
Dernière bataille des enfants maudits franco-allemands
0922
2025
Ana M. Alves
ldm481920007
DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 7 Dossier Ana M. Alves* Dernière bataille des enfants maudits franco-allemands 1 Ce qui est terrible chez un enfant, ce n’est pas tellement de savoir qu’il n’est pas aimé, et pourtant c’est important, mais c’est de ne pas pouvoir aimer parce que ce noble sentiment est rejeté des autres. (Picaper 2004: 29) Préambule Cet extrait nous place d’emblée dans un espace-temps qui remonte à la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), période de grandes turbulences, de souffrances et de bouleversements à travers le monde. En Europe, elle a aussi été marquée par des histoires humaines complexes, notamment celles des couples franco-allemands et des enfants nés de ces unions dans un contexte de guerre. Le nombre exact d’enfants ainsi engendrés est inconnu. D’après l’historienne allemande Maren Röger, ils seraient près de „100 000 en France, 20 000 en Belgique et jusqu’à 15 000 aux Pays- Bas et au Danemark“ (Röger 2017). L’invasion de la France par l’Allemagne nazie en 1940 a marqué le début d’une occupation qui allait durer jusqu’à la libération en 1944. Pendant cette période, les interactions entre Français et Allemands se sont multipliées, malgré un climat général de méfiance, de résistance et de collaboration forcée. Les soldats allemands stationnés en France et les civils français ont été amenés à interagir dans diverses circonstances, parfois amicales, parfois tendues. Ces interactions ont donné lieu à des rencontres entre soldats allemands et femmes françaises. Le Service du Travail Obligatoire ( STO ) a conduit de nombreux Français à travailler en Allemagne, où ils ont rencontré des femmes allemandes. De même, des prisonniers de guerre français en Allemagne ont pu nouer des relations avec des Allemandes bien que ces „fréquentations et contacts“ étaient interdits tout comme les „mariages“ (Hillel 1988: 73). Les relations entre Françaises et soldats allemands étaient souvent mal vues, voire criminalisées, par la population française. Après la guerre, les femmes qui avaient eu des relations avec des Allemands étaient parfois tondues en signe de réprobation comme le précise d’ailleurs Fabrice Virgili, en 2000, dans son livre La France „virile“: Des femmes tondues à la libération. Toutes les relations n’étaient pas consensuelles. Certaines résultaient de situations de coercition ou d’opportunisme en temps de guerre. Les enfants nés de ces unions franco-allemandes pendant et après la guerre étaient au nombre de 200.000 d’après le premier parcours tracé, en 2004, dans Enfants maudits par le journaliste français Jean-Paul Picaper et l’écrivain allemand Ludwig Norz. Ces deux hommes * Transdisciplinary Research Center in Education and Development (CITeD), Instituto Politécnico de Bragança, Portugal / Center for Languages, Literatures, and Cultures (CLLC), Aveiro, Portugal. 8 DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 Dossier tâchaient, comme le témoigne Picaper dans le préambule, de se „pencher sur cette question et de recueillir des témoignages pour porter le dossier devant les Parlements de [leurs] deux pays, l’objectif étant d’obtenir le vote d’une législation qui tiendrait compte des désavantages éventuels que leur naissance leur avait causés“ (Picaper 2004: 14). En effet, ces ‚enfants de Boches‘, 2 à la recherche de leur identité, avaient vécu des expériences bouleversantes et avaient besoin de reconnaissance. En avril 2008, lors d’un déplacement à Berlin et durant une communication consacrée à l’identité et l’avenir de l’Europe devant des étudiants de l’université Humboldt, Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, a lancé un appel à la reconnaissance des enfants nés de liaisons illégitimes avec des soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale: Je fais partie de ceux qui ne supportent pas que le mouvement de l’histoire passe les malheurs individuels par profits et pertes […] Or la France et l’Allemagne sont restées jusqu’ici sourdes à la détresse des dernières victimes innocentes d’un conflit qu’elles n’ont même pas connu. Je parle des enfants de la guerre, ceux qu’on surnommait en France du terrible nom d’enfants de Boches [...]. Rejetons de femmes damnées et de pères à la mémoire assassinée, ces enfants devenus adultes nous demandent soixante ans après de reconnaître enfin leur valeur, leur vie et surtout leur identité. Cette identité faite de guerre et de souffrances, d’amours et de détestation, c’est aussi l’identité de l’Europe. Je voudrais lancer une piste de réflexion encore à l’état embryonnaire: ne serait-il pas dans la logique et l’esprit de l’Europe d’accorder une reconnaissance à ceux dont l’être est partagé entre deux pays? Ne pourraient-ils pas faire de leur identité franco-allemande une réalité positive? Tous ne veulent pas d’une double nationalité, la plupart demandent un geste symbolique. Quel que soit le geste, je propose de missionner dans un premier temps un certain nombre d’autorités françaises et allemandes, archivistes, historiens, juristes, philosophes notamment, pour, dans la transparence et la concertation, en préciser les modalités concrètes. (Kouchner 2006) En 2009, l’historien Fabrice Virgili reprend le sujet, vu que d’après lui, il s’agit d’une histoire qui est „digne d’être racontée“ (Virgili 2009: 283) ayant comme propos une dimension réparatrice. Comme l’atteste Fabrice Virgili, ces enfants, nés de „couples d’ennemis“ (ibid.: 11) sont marqués d’un „sceau de trahison“ (ibid.: 7). Souvent nommés „enfants de la guerre“ ou „enfants de Boche“ en France, ils étaient fréquemment rejetés ou discriminés par leur propre communauté. Comme le souligne Fabrice Virgili dans son livre Naître ennemi, ils sont appelés également „Gretchen“ (ibid.: 258) par leur grands-parents ou stigmatisés comme „tête de boche“ (ibid.: 251). Ces enfants franco-allemands, comme le précise Fabrice Virgili, „proviennent d’un double paradoxe: celui d’être le fruit de l’amour de l’ennemi, et celui de naître de la guerre porteuse de tant de morts“ (ibid.: 8). D’après lui, la naissance de ces enfants, considérés un „phénomène [de natalité] massif en 1942“ (ibid.: 155), va se heurter à la question de la nationalité, surtout si le père allemand avait été tué ou encore s’il DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 9 Dossier était reparti en Allemagne ne donnant pas de suite aux „amours de guerre“ (ibid.: 203). Témoignages: Approches culturelles et littéraires Pour aborder la thématique de témoignages d’enfants franco-allemands, nous choisissons des livres, des chansons, des documentaires, des études historiques qui apportent un éclairage unique sur une réalité historique et psychologique complexe. Ils ont révélé non seulement les souffrances et les défis, mais aussi les moments de résilience et de courage. Nous n’en donnerons ici que quelques exemples comme celui du chanteur Gérard Lenorman qui apprend, en 1980, par le contact d’une „demi-sœur tombée du ciel“ (Lenorman 2007: 112), que son père est allemand. Sous le choc du bouleversement et comme par hasard en déplacement vers un concert à Berlin, il écrit sa chanson intitulée Pourquoi mon père („Warum mein Vater“). Warum mein Vater Traîne dans mon cœur Warum mein Vater Mon enfance pleure Warum mein Vater Mon enfance meurt. (ibid.) L’auteur avoue avoir été absolument touché par cette révélation comme il en témoigne d’ailleurs dans son autobiographie Je suis née à vingt ans publiée en 2007: „Quand la vérité éclate, c’est une détente, comme une libération. En même temps, c’est une perturbation, un cataclysme. On ne dort pas tranquille. On ne fait plus rien tranquille“ (ibid.). Plus loin, il raconte, avec mélancolie, le secret de sa naissance caché pendant trente-cinq ans: „Je savais que j’[avais] été abandonné. Douloureuses réminiscences. Tellement floues et tellement précises à la fois. Toutefois, cet isolement m’a forgé, indéniablement“ (ibid.: 23). Le partage public de cette expérience montre combien cette histoire intime a influencé son identité et son parcours en tant qu’artiste. En 2003, le film documentaire Enfants de boches, réalisé par Christophe Weber et Olivier Truc, réveille un sujet qui était resté tabou jusqu’alors et explore en profondeur la stigmatisation subie par ces enfants dans le contexte d’après-guerre. Il fournit une approche visuelle et émotionnelle qui complète les récits littéraires, les témoignages. Le documentaire donne à voir les traces de cette souffrance longtemps ignorée, ainsi que le travail de mémoire qui s’opère dans les générations suivantes. Il montre, également, combien les demandes de recherche de paternité qui sont adressées au service d’information de l’armée allemande, la WASt , sont absolument colossales. Dans Enfants maudits (2004) cité plus haut, le journaliste Jean-Paul Picaper et l’écrivain allemand Ludwig Norz avaient introduit un formulaire de recherche de paternité de la WASt, ce qui facilitait les demandes. L’historien Fabrice 10 DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 Dossier Virgili, qui a participé comme conseiller au documentaire, illustre parfaitement, dans Naître ennemi, l’évolution des demandes de recherche qu’il inscrit entre 1995 à 2007 (Virgili 2009: 291). D’après l’historien, ce documentaire, diffusé le 13 mars 2003, reçoit un accueil absolument expressif „d’un million de téléspectateurs“ (ibid.: 309). Les enfants de la honte sortent ainsi de l’oubli par le biais de ce film qui suscite „de nombreuses réactions par lettres, appels téléphoniques ou courriels“ (ibid.). Comme le précise Virgili, „la publicité faite à leur histoire a […] libéré leur parole. Ils pouvaient raconter leur histoire sans craindre, la moquerie, l’insulte, le gêne“ (ibid.: 309sq.). Cette histoire est également évoquée par Nadia Salmi, autrice du récit Des étoiles sombres dans le ciel (2011). Ce récit réveille la mémoire de ces amours interdits entre Françaises et Allemands, en découvrant, après le décès de sa grand-mère, en 2007, qu’elle était la petite fille d’un membre de la Wehrmacht. Le déclencheur de son enquête est une photo de son grand-père qui lui fait éprouver une „honte en héritage et [d]es blessures en partage“ (Salmi 2011: 12). La quête de son histoire familiale, cachée jusqu’alors, lui fait comprendre qu’elle fait partie des „quatre cent mille aujourd’hui à avoir un arbre généalogique aux racines vénéneuses“ (ibid.). Elle avoue que ses „origines [l’]épuisent“ (ibid.: 40). Elle ajoute que son „père est marocain et [s]a mère est franco-allemande. Voilà pour le pedigree. À utiliser avec prudence. [Elle] ne parle pas l’arabe, ni l’allemand“ (ibid.). Ce récit met en lumière la dimension intergénérationnelle du trauma. Salmi évoque son expérience personnelle comme petite fille de soldat allemand, elle explore la mémoire transmise et la manière dont les stigmates de la guerre affectent encore les descendants. Cette dimension est absolument cruciale pour comprendre l’héritage psychologique des enfants de la guerre. Le témoignage de 18 enfants de guerre issus de la rencontre entre un soldat allemand et une Française pendant la Seconde Guerre mondiale, stigmatisés par leurs origines, peut être également lu dans l’ouvrage d’Isabelle Le Boulanger Enfants de guerre dans l’ouest de la France (2019). L’auteure met en relief le sentiment de honte ressenti par leur famille, la discrimination qu’ils subissent dans leur enfance, ainsi que leur quête d’identité. Dans Des fleurs sur les cailloux (2012), de nombreux témoignages sortent finalement d’un mutisme de décennies. Le courage retrouvé, ils créent en France, le 25 juillet 2005, l’association Amicale Nationale des Enfants de la Guerre (ANEG 2012), une association franco-allemande „dont la tonalité générale est celle de l’échange mutuel et une aide aux personnes“ (Virgili 2009: 313) qui sont nées de père allemand en France ou bien de père français en Allemagne. Sur son site on y découvre sa mission: Entretenir et développer des liens d’amitié entre tous les enfants d’origine franco-allemande nés pendant ou peu après la Seconde Guerre mondiale; avoir un rôle d’écoute attentive et compréhensive envers les personnes qui en éprouvent le besoin et qui le souhaitent; avoir un rôle de conseil et d’entraide pour les démarches administratives liées aux recherches; aider les nouveaux venus qui, souvent intimidés, n’osent pas se confier; échanger des idées, des pistes, dans un climat de confiance; recueillir et diffuser des informations; organiser des DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 11 Dossier rencontres formelles ou informelles pour faire découvrir une région française ou une ville d’Allemagne; être en relation régulière avec la WASt, l’organisme officiel de recherche des pères allemands. (ibid.) Après de nombreux efforts, le travail mené par les membres de l’association est, finalement, récompensé - la nationalité allemande est enfin concédée en février 2009. Cette même année, lors d’une cérémonie au consulat d’Allemagne à Paris, Daniel Rouxel, âgé de 66 ans, est le premier „enfant de guerre à se voir accordé la double nationalité“ (Colinet 2009). Cet épisode qui est repris dans le reportage intitulé Le Fils de Boche diffusé sur Info LMtv Sarthe rappelle son histoire que nous proposons de développer. Le cas de Daniel Rouxel Né le 2 avril 1943 d’une relation franco-allemande entre Otto Daniel Ammon, un officier de la Wehrmacht en poste en Bretagne, et sa mère Mathilde Rouxel, cet enfant de guerre, Daniel Rouxel, profondément marqué par la recherche de son père biologique et la compréhension de son héritage allemand, propose un témoignage personnel chargé d’émotion et de résilience. Connu du grand public depuis le 1 er octobre 1994, à la suite de la diffusion de son témoignage sur TF1, il fut, comme le précise Jean Paul Picaper dans Enfants Maudits, „contacté par des Françaises et des Français qui partageaient son sort. C’est lui […] qui a donné le courage à ces ‚reprouvés‘ de prendre la parole, et, surtout, de constituer entre eux un petit réseau des enfants de la guerre“ (Picaper/ Norz 2004: 12sq.). En 2004, dans le programme Tout sur l’écran sur France 2, Rouxel raconte la rencontre de ses parents, donnant lieu à ce que l’on pourrait initialement considérer, selon les mots de Fabrice Virgili, comme „l’opportunité d’améliorer le quotidien, les moyens de faciliter une évasion, l’obtention de passe-droits, ou le besoin de trouver une protection (Virgili 2009: 63), mais qui se transforme en histoire d’amour. À propos de cette histoire, Rouxel raconte qu’„à la fin de la guerre, son père est blessé mortellement lors d’un bombardement. Sa mère quitte alors la Bretagne pour Paris. Dans la France de l’après-guerre, elle est considérée comme une traître: sortir avec l’Allemand, l’ennemi héréditaire, responsable de nombreuses atrocités pendant l’Occupation était une honte“ (Mönch 2023). Lors d’un entretien sur France 24, Daniel Rouxel raconte qu’„avant qu’il ne soit tué, [son père écrit à sa famille afin d’annoncer] qu’il avait un enfant en France [de] deux ans“ ( AFP 2009). Il ajoute à ce propos que „sa famille voulait faire le nécessaire pour qu’[il] soi[t] élevé en Allemagne, [s]a mère s’y est refusé. A 12 ans, [il] fi[t] la connaissance de [s]a famille allemande, [il] reçu[t] un accueil chaleureux“ (ibid.). Obligé à vivre chez sa grand-mère en Bretagne, il raconte avec amertume la dure enfance qu’il a subie et qui l’a marqué pour la vie. 12 DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 Dossier La reconnaissance officielle de son héritage paternel par l’obtention de son certificat de nationalité allemande en 2009 est le symbole de sa réhabilitation identitaire et un acte de réconciliation personnelle et historique. Son parcours de Résilience et de Réconciliation l’a amené à assumer le poste de Vice-président au sein de l’association franco-allemande Cœurs sans frontières / Herzen Ohne Grenzen qui a vu le jour le 30 septembre 2006 et qui a pour objectif de soutenir les enfants de la guerre de part et d’autre du Rhin dans leur quête d’identité. Cette association a élaboré un accord de partenariat avec l’association allemande d’utilité publique Fantom e. V. mettant en avant une charte qui s’adresse aux Français et aux Allemands nés de: père allemand et de mère française ou de père français et de mère allemande, nés durant les deux guerres mondiales ou après, à leurs conjoints et descendants en ligne directe, aux couples franco-allemands ou germano-français et leurs enfants, désireux d’œuvrer en faveur de la compréhension entre les deux pays, aux volontaires actifs agissant en tant que conseillers techniques, ainsi qu’à toute association ou personne morale poursuivant les mêmes objectifs. (Le Quentrec 2008) Les statuts de l’Association CSF peuvent être consultés sur le site tout comme ses objectifs. Ces derniers y sont clairement définis. Il est question de venir en aide à ces Enfants de la guerre en travaillant à leur reconnaissance légale et sociale, en facilitant la recherche de leurs origines à travers l’accès aux archives, en leur offrant une assistance matérielle, psychologique et morale, et en encourageant les échanges culturels franco-allemands. Elle accompagne ceux qui souhaitent obtenir la double nationalité tout en les aidant à comprendre les évènements historiques qui ont marqué leur vie et leur identité. L’ensemble de ces objectifs reflète une approche holistique et bienveillante pour traiter des séquelles laissées par les guerres sur les enfants issus de relations franco-allemandes. Ces enfants, souvent marginalisés ou oubliés, ont besoin de soutien pour retrouver leur identité et obtenir reconnaissance. Cette association met en place un dispositif complet et structuré pour aider ses membres, nés de couples binationaux pendant et après la Seconde guerre mondiale, à se reconstruire, à surmonter les traumatismes du passé et a revendiquer leur histoire. Elle joue un rôle crucial dans la réconciliation et la mémoire, aidant les individus à retrouver leurs racines et à surmonter la stigmatisation passée. En tant que Vice-président, Daniel Rouxel a œuvré pour la reconnaissance des droits et des histoires de ces enfants, plaidant pour la réconciliation francoallemande et la reconnaissance de la souffrance subie par ces familles. En tant que figure publique, il a contribué à sensibiliser le public aux défis particuliers rencontrés par les enfants de la guerre et à promouvoir une compréhension plus profonde des conséquences humaines des conflits. Par son parcours, Daniel Rouxel a non seulement trouvé une forme de rédemption personnelle, mais il a également offert un modèle d’espoir et de guérison pour beaucoup d’autres qui ont dû faire face à des questions d’identité et de réinsertion sociale dans un contexte d’après-guerre. Certains ont recherché leurs pères biologiques en DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 13 Dossier Allemagne, tandis que d’autres ont été élevés par leurs mères françaises seules, et ceci souvent dans un cadre de stigmatisation et de complexes. Les histoires de ces enfants ont commencé à être plus largement reconnues et documentées à partir de la fin du XXe siècle, avec des initiatives pour les réconcilier avec leur passé et obtenir des réparations morales. L’invitation que Rouxel a reçue de la préfecture de Basse-Normandie en 2014, à l’occasion du 70e anniversaire du Jour J, c’est-à-dire du débarquement de Normandie du 6 juin 1944, en est la preuve et a été pour Rouxel „une véritable surprise“ (Danilo 2014). Il y est écrit: „Monsieur François Hollande, président de la République française et Monsieur Barack Obama, vous prient de bien vouloir assister à la cérémonie commémorative qui aura lieu au cimetière américain à Colleville-sur-mer“ (ibid.). Les descendants de ces unions continuent de porter l’héritage de ces histoires, souvent en cherchant à mieux comprendre et documenter leurs origines et en participant à des initiatives de mémoire et de réconciliation. L’histoire de Daniel Rouxel va prendre vie en 2013 dans un récit de fiction Né Maudit d’Arthur Ténor qui découvre, par le biais d’un journal télévisé, le récit de ce ‚fils de Boche‘. Il y raconte l’histoire de François, un jeune garçon né d’une mère française de 18 ans et d’un soldat allemand. Après avoir passé ses sept premières années heureux en famille d’accueil, François voit sa vie basculer lorsque sa grand-mère maternelle le récupère. Il découvre alors la dureté de sa condition de ‚fils de Boche‘ et doit affronter des humiliations de la part de son entourage. Ténor dépeint avec finesse les relations humaines, mettant en lumière à la fois les pires cruautés et les plus grandes qualités humaines, tout en explorant les conséquences sombres de la fin de l’Occupation allemande et ses prolongements après-guerre. Comme l’écrit Rouxel en préambule, „les personnages et les lieux ne sont pas réels et les évènements son imaginaires. Pourtant, cette histoire est vraie“ (Ténor 2013), et elle reprend, en effet, la bataille des enfants maudits qui marque une réalité historique. In fine La bataille des ‚enfants maudits‘ franco-allemands illustre à la fois les tragédies personnelles et les moments de connexion humaine qui peuvent survenir même dans les périodes les plus sombres de l’histoire. Ces récits continuent d’informer et d’enrichir notre compréhension de la guerre, de la mémoire et de l’identité. Les histoires des couples franco-allemands et des enfants nés de ces unions pendant la Seconde Guerre mondiale sont des témoignages puissants de la complexité des relations humaines en temps de guerre. 14 DOI 10.24053/ ldm-2023-0034 Dossier ACF, „Statuts“, www.coeurssansfrontieres.com/ fr/ vie-de-lassociation/ statuts/ statuts, 23 mars 2019, dernier accès le 12/ 04/ 2024. AFP, „Pour la première fois, un fils de Boche devient Allemand“, in: France 24, 05/ 08/ 2009, www.france24.com/ fr/ 20090805-daniel-rouxel-fils-boche-nationalite-allemagne-guerremondiale-histoire-france (dernier accès le 10/ 04/ 2024). Association Amicale Nationale des Enfants de la Guerre, et Marie-Cécile Zipperling, Des fleurs sur les cailloux: Les Enfants de la Guerre se racontent, Limerzel, Éditions Laurent Guillet, 2012. 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