eJournals lendemains48/192

lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2023-0035
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm48192/ldm48192.pdf0922
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La représentation du sort des enfants franco-allemands nés d’unions interdites pendant la Seconde Guerre mondiale dans la littérature française et allemande du 21ème siècle

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Elsa Berton
ldm481920016
16 DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 Dossier Elsa Berton La représentation du sort des enfants franco-allemands nés d’unions interdites pendant la Seconde Guerre mondiale dans la littérature française et allemande du 21ème siècle Introduction L’échappée de Valentine Goby (2005) et Alma und der Gesang der Wolken d’Heinrich Thies (2022) explorent les thèmes des relations interdites et coupables lors de la Seconde Guerre mondiale et des enfants nés de ces unions. Dans L’échappée, le roman de l’écrivaine française Valentine Goby (*1974), nous suivons la vie de Madeleine, une jeune Bretonne qui, en 1941, durant l’occupation allemande, travaille comme femme de chambre et serveuse dans un hôtel. Elle y rencontre Joseph Schimmer, un brillant pianiste allemand. Une histoire d’amour naît entre eux, mais un jour Joseph disparaît subitement, sans explication, en abandonnant Madeleine enceinte. Ce roman explore les épreuves auxquelles Madeleine fait face au cours de sa vie telles que l’humiliation publique lors de la tonte de sa chevelure et la relation conflictuelle qu’elle développe ultérieurement avec sa fille, Anne. Tentant de reconstruire sa vie, Madeleine se réinvente, mais sa fille, en grandissant, se questionne sur son passé et sur l’identité de son père biologique. En apprenant la vérité, Anne cherche à se définir en tant qu’enfant d’un couple franco-allemand, mais cette quête d’identité lui vaut le mépris et la haine de certains. Dans Alma und der Gesang der Wolken de l’écrivain allemand Heinrich Thies (*1953), la vie d’Alma, une paysanne allemande, est dépeinte avec sensibilité. Isolée dans sa ferme après la mobilisation de son frère, Alma, mère célibataire, élève seule sa fille, Marie. En 1943, elle reçoit l’aide de deux prisonniers de guerre, dont Robert, un Français. Ce dernier est doux, attentionné et prend soin de Marie comme si elle était sa propre fille, apportant à Alma un réconfort inattendu. Malgré les difficultés et les préjugés de la communauté, une relation amoureuse naît entre eux, et Alma tombe enceinte. Alma est consciente que les prisonniers seront un jour rapatriés et sait que Robert repartira. Ce dernier finit en effet par rentrer en France, lui avoue qu’il est promis à une autre femme et cesse toute correspondance avec elle, la laissant seule pour élever leur fille, Sophie. L’enfant grandit sans son père, élevée par sa mère avec le soutien de sa demi-sœur, Marie. Ces deux œuvres sont des exemples de fiction historique et de fiction biographique, des genres littéraires qui mêlent réalité et imagination. La fiction historique intègre des événements et des personnages réels dans un récit fictionnel, tandis que la fiction biographique combine le roman avec des éléments factuels de la vie d’une personne. Bien que les deux auteurs s’appuient sur des détails historiques précis, ils exercent une liberté créative en imaginant les pensées et les dialogues de leurs DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 17 Dossier personnages. Valentine Goby, l’auteure française, dédie son ouvrage à trois femmes: son arrière-grand-mère, sa grand-mère et sa mère. Toutefois, la question demeure quant à savoir si elle retrace ici la vie de l’une de ces femmes. En revanche, Heinrich Thies, l’auteur allemand, raconte de manière romancée la vie de sa tante. La fiction historique ou biographique devient ainsi un moyen d’explorer des sujets sensibles ou tabous, tels que les relations entre ennemis en temps de guerre ou les enfants issus de ces unions, tout en offrant une certaine distance narrative. Cette distance permet de transmettre la mémoire avec une plus grande justesse. La représentation du sort des enfants franco-allemands nés pendant ou juste après la Seconde Guerre mondiale a trop souvent été négligée dans la littérature française et allemande. Peu d’auteurs ont traité ce sujet directement après le conflit. Il a fallu attendre le début du 21ᵉ siècle pour que le tabou s’estompe et que des écrivains osent aborder cette douloureuse thématique avec moins de retenue. Pourtant, même 80 ans après la fin du conflit, ce sujet demeure très sensible dans les deux pays. En effet, il n’existe que peu de romans relatant la vie d’enfants nés de viols ou de collaborations; les auteurs, tels que Valentine Goby et Heinrich Thies, préfèrent mettre en lumière des enfants nés de relations consenties et amoureuses. Parler d’amour en temps de guerre est effectivement moins abrupt et douloureux. L’amour offre un refuge et une consolation face à la brutalité et à l’horreur des conflits. Il permet de se raccrocher à quelque chose de beau et de réconfortant. De plus, dans cette quête de sens, la naissance d’un enfant revêt une signification profonde, incarnant le triomphe d’Éros sur Thanatos. 1 Comme l’explique Gwendoline Cicottini en citant dans sa thèse de doctorat les travaux de Claire Langhamer, 2 se raccrocher à l’amour pendant la guerre permet à l’individu de „supporter les temps sombres“ qui lui sont associés (Cicottini 2020: 299). 3 En examinant la représentation littéraire des vies de ces deux jeunes enfants franco-allemandes, créée par une écrivaine française et un écrivain allemand, une perspective duale s’impose. Les perspectives française et allemande, en raison des différences historiques entre la France et l’Allemagne ainsi que des approches distinctes du travail de mémoire dans les deux pays ne peuvent pas être entièrement semblables. La confrontation entre le parcours de Sophie, la jeune Allemande, et celui d’Anne, la jeune Française, révèlera ainsi les similitudes et les divergences entre ces deux représentations. Les auteurs explorent-ils de manière similaire la thématique de la souffrance, du rejet de la société, incluant amis, famille et église, ainsi que celle de l’abandon et de l’absence paternelle? La question du mensonge, la dynamique mère-enfant et la forte symbolique associée à ces enfants sont-elles mises en lumière dans chaque représentation? Les liens profonds entre L’échappée et Alma und der Gesang der Wolken: une analyse comparative Dans les deux ouvrages, il apparaît que les auteurs soulignent avec distinction le rejet des deux enfants. Il est extrêmement difficile pour Anne et Sophie de s’intégrer 18 DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 Dossier dans la société. Dans le livre d’Heinrich Thies, le rejet de l’enfant commence dès la grossesse d’Alma. Les habitants du village, ainsi que ses frères et sœurs, ne comprennent pas cette situation et perçoivent Alma comme une traîtresse. Nous pouvons lire les rudes propos de Dora, sa sœur: „[…]‚ dass du dich nicht schämst‘, hatte sie ihr selbstgerecht vorgehalten. ‚Hast du schon ein Kind und keinen Kerl! Und dann auch noch von einem Franzosen! […]‘“ (Thies 2022: 131). De plus, lors de son accouchement, Alma ne reçoit le soutien de personne et est livrée à elle-même. L’indifférence des villageois est très clairement illustrée dans le roman: „Im Dorf war die Reaktion auf die Geburt verhalten. Kaum jemand besuchte sie, um ihr zu gratulieren oder das Baby zu bestaunen“ (ibid.: 138). Ce rejet et cette exclusion révèlent la cruauté d’une société emprisonnée dans une pensée dichotomique, où Alma n’est perçue que comme coupable. En tant que mère célibataire d’une enfant issue d’une relation avec un prisonnier de guerre français, Alma devient le symbole de cette intolérance et de ce jugement implacable et ses filles, Marie et Sophie, héritent de ce stigmate. Dans le roman de Valentine Goby, nous constatons une similitude, le rejet de l’enfant commence également lors de la grossesse de la mère. La jeune Madeleine, après avoir été tondue, insultée et mutilée en public, retourne chez sa mère avec son ventre arrondi. À son arrivée, sa mère l’accueille avec une gifle et lui ordonne de quitter le foyer: „Fiche le camp, elle avait dit, blême, tu nous fais honte“ (Goby 2005: 157). L’enfant, encore dans le ventre de Madeleine, ne connaîtra donc jamais ses grands-parents. Dès le stade fœtal, elle est reniée par sa famille tout autant que sa mère. De plus, Anne est continuellement le sujet de moqueries. Le secrétaire de la mairie de son village la prend d’ailleurs pour cible et le mépris de cet homme est particulièrement palpable lorsqu’il plaisante du malheur de l’enfant avec une comparaison dégradante: „Vous connaissez la différence entre un Boche et une hirondelle? L’hirondelle qui fait ses petits en France les emmène avec elle quand elle s’en va. Tandis que le Boche, lui, il les laisse ici“ (Goby 2005: 201). Cette comparaison entre l’homme allemand et l’hirondelle est significative. L’hirondelle est un symbole d’amour, de famille, de fidélité et de loyauté, revenant chaque année à son nid. En opposition, l’homme allemand est suggéré comme incapable d’incarner ces mêmes valeurs. À l’école, le calvaire de ces deux jeunes filles est également omniprésent. Roger Albert, écrivain français, explique dans son ouvrage Pour l’amour d’une allemande (2019) que les enfants étaient entre eux „impitoyables“ et qu’il était difficile pour les enfants franco-allemands nés de relations interdites de „s’intégrer auprès des autres bambins“ (Albert 2019: 122). Il continue en expliquant que pour les autres enfants, „ceux dits de la honte“ n’étaient pas considérés comme fréquentables, ils étaient „les victimes toutes désignées aux moqueries et aux sarcasmes de leurs camarades de classe“. En effet, ils étaient considérés comme malpropres, négligés, impurs et après les avoir salués, les autres enfants s’essuyaient tout de suite les mains „comme pour se protéger des microbes véhiculés par l’enfant honni“ (ibid.: 122). DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 19 Dossier Les observations de Roger Albert font écho aux deux romans choisis. Sophie, la fille d’Alma, est victime de harcèlement à l’école. Heinrich Thies ne s’attarde pas sur les détails, mais indique clairement que l’enfant subit des brimades. Les autres enfants s’amusent à appeler Sophie „Franziska“, un prénom en apparence neutre qui est ici utilisé de manière péjorative pour désigner l’origine mixte de l’enfant, combinant ses ascendants français et allemands et marquant l’origine française comme un signe d’impureté (Thies 2022: 252). Dans le livre de Valentine Goby, nous constatons que la jeune Anne subit des moqueries et un harcèlement similaire à ceux décrits par Heinrich Thies. Toutefois, l'auteure française adopte une approche beaucoup plus directe pour décrire la souffrance de l’enfant. Madeleine, la mère d’Anne, avait été tondue en public et tatouée d’une croix gammée pour marquer son prétendu „passé fautif“ avec l’Allemand. Anne, comprenant que cette croix raconte son histoire et ressentant un manque inconditionnel de reconnaissance choisira de la reproduire malgré les répercussions: […] debout face au miroir, Anne dessine à la pointe d’un stylo une croix gammée sur son sein droit […] Mademoiselle Chaumet frottera la peau d’Anne jusqu’au sang pour faire disparaître les traces d’encre, qu’Anne reproduira tous les jours malgré les gifles de sa mère. Les punitions à répétition et les convocations chez la directrice […] la rumeur se répandra, accomplissant un long et lent travail de reconnaissance, affichant enfin le scandale: ‚Fille de Boche‘, ils crieront dans la cour de l’école, ‚bâtarde‘. Anne sourira, ce sera tellement mieux que de n’être personne. (Goby 2005: 198) Ce passage poignant souligne le comportement autodestructeur d’Anne qui cherche à panser ses plaies en s’infligeant encore plus de douleur. Ce comportement pourrait être un mécanisme de défense qui cherche à combler le vide laissé par l’abandon de son père, transformant la souffrance en un moyen de se sentir visible et, paradoxalement, de réaffirmer son existence. De plus, la petite Anne est rejetée par les mères des autres enfants, qui la perçoivent comme une coupable, une fautive, une criminelle en raison de la nationalité de son père: Et les mères! Tu sais ce qu’elles disent, les mères? C’est la fille du diable, cette gosse. Elle est muette, elle détruit les insectes, elle déchire les fleurs. Tu l’aurais vue avec des iris l’autre jour, elle s’essuyait les mains sur les fleurs, du jus violet partout, et ça la faisait rire. Elle pressait les pétales, comme ça… La fille d’un assassin, elles disent… (Goby 2005: 193) Dans ce passage, l’auteure met en avant les comportements perturbants et bestiaux de l’enfant. Elle est décrite comme violente, griffant et détruisant les joyaux de la nature. La couleur violette, omniprésente dans cette scène, ajoute également une dimension symbolique importante. Traditionnellement associée à la mélancolie, à la solitude, et parfois à la mort, elle reflète l’état désespéré de l’enfant. Michel Pastoureau 4 explique que „les sociétés précédentes détestaient cette couleur, alors associée aux traîtres, au mensonge et à la trahison“ (Géliot 2021). Ainsi, la couleur violette symboliserait la trahison que la mère d’Anne a commise en procréant avec 20 DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 Dossier l’ennemi. Nous pouvons également souligner que ce passage évoque une dimension religieuse. Le violet est souvent lié à la spiritualité et à l’union entre l’Homme et l’Esprit Saint; les évêques et le Pape portent des vêtements violets lors des cérémonies religieuses. En associant cette couleur sacrée au diable, l’auteure souligne comment Anne, aux yeux des mères, souille ce qui est considéré comme pur. Cette dimension religieuse est significative dans les deux romans, car ces enfants sont perçus non pas comme des figures innocentes ou divines, enfants du seigneur, mais comme des incarnations du mal, du diable. Dans les deux romans, le rapport conflictuel entre les deux enfants et le cercle religieux est d’ailleurs omniprésent. Dans le roman de Valentine Goby, Madeleine et sa fille subissent un grand nombre d’injustices. 5 Par exemple, „[à] dix ans, dans une petite ville du centre de la France où elle est scolarisée, Anne, qui sait par cœur son catéchisme, ne sera pas admise à faire sa première communion. Madeleine ira plaider sa cause. En vain“ (Goby 2005: 201). Ce refus indique qu’Anne est considérée comme coupable, coupable d’être née. Dans le roman d’Heinrich Thies, nous faisons face à une situation très similaire. Alma souhaite que ses deux filles ne manquent de rien et se démène pour que Sophie ait une vie semblable à celle des autres enfants. Pourtant, Sophie n’a pas pu être baptisée directement après sa naissance. Étant une enfant illégitime, fille de l’ennemi, cette enfant devra attendre ses 6 ans pour ne plus être exclue de la communauté évangélique luthérienne. Lors de son baptême, nous pouvons lire que l’auteur fait transparaître le mépris des personnes qui y assistent. Personne ne se réjouit du baptême de Sophie ou si réjouissance se fait ressentir, ce n’est que parce que le sacrement est tardif: „Im Kirchenschiff sitzen manche aus der Gemeinde, die darüber lächeln, dass dieses Kind schon so alt werden musste, bis es den Segen der Kirche bekam, wissend, welchen Hintergrund die Verzögerung hat“ (Thies 2022: 240). Ces deux enfants pourtant innocentes incarnent aux yeux des religieux et du seigneur le fruit d’un péché. 6 Aucune once de solidarité ne se fait ressentir en France et en Allemagne. Pourtant l’altruisme fait partie des principes majeurs et fondamentaux de la doctrine sociale de l’Église. Parmi les similitudes de cette représentation, un autre obstacle majeur au bonheur de ces deux enfants se fait ressentir, il s’agit de l’absence paternelle. Dans le livre de Roger Albert, il est souligné que de nombreux enfants ne connaîtront jamais leur père. Ce manque profond et ce vide immense engendre une grande incertitude chez eux, les laissant sans repères et sans véritable identité. Roger Albert décrit cette situation avec des mots poignants: Pauvres gosses qui fantasment sur un père qu’ils ne connaîtront sans doute jamais, leur mère [sic] ayant le plus souvent du mal à sortir de leur mutisme [sic]. Ce sont des paumés qui ont du mal à guérir de leurs écrouelles. 7 Ils auront toujours des difficultés à se reconstruire, à être de quelque part, à s’attacher à une identité, en recherche d’un père, un homme évanoui dans le temps et l’espace. (Albert 2019: 122) DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 21 Dossier Les propos de Roger Albert illustrent la réalité cruelle de cette absence. En effet, le manque accentue leur sentiment d’errance. Dans le livre de Valentine Goby, Madeleine ne possède plus rien de Joseph si ce n’est une photo de lui, lorsqu’il avait 18 ans. Madeleine contemple parfois cette photo, mélancolique de son passé avec l’Allemand. Anne, connaissant l’existence de ce cliché, se rattache à celui-ci: Parfois Madeleine entendra Anne qui se parle à elle-même, devant le miroir de la salle d’eau, la photo de Joseph Schimmer dans la maison, évoquant de grands voyages, jurant d’apprendre le solfège et le chant et l’allemand quand il sera venu la chercher, tenant la photo contre sa tempe et observant la ressemblance trait pour trait. (Goby 2005: 200). Anne est remplie d’espoir et pense que son père reviendra un jour et qu’ils pourront construire, ensemble, un futur heureux, comme dans ses rêves. Dans le livre d’Heinrich Thies, la souffrance de la jeune Sophie est plus atténuée, laissant davantage de place aux préoccupations d’Alma. La mère de Sophie s’inquiète du fait que sa fille n’ait pas de père lors de son baptême et de l’attitude distante de Robert, qui refuse de considérer Sophie comme sa propre fille. En effet, lors d’une réponse à une lettre d’Alma, Robert insiste sur l’adjectif possessif „ton“: „Ich wünsche Dir und Deinen Kindern für die Zukunft alles erdenklich Gute“ (Goby 2005: 182). Pour lui, Sophie n’est pas leur enfant, mais celle d’Alma seule. Alma perçoit ces propos comme une profonde humiliation. Sous des mots apparemment bienveillants se cache le rejet le plus cinglant. 8 Deux œuvres, deux identités: une analyse des caractéristiques uniques La journaliste française Delphine Saubaber décrit ces amours interdites comme étant „une croix si écrasante à porter que beaucoup n’en ont jamais rien dit à leurs enfants et à leur entourage, ou ont embelli les choses, ou ne les diront jamais“ (Saubaber 2004). En effet, pour ces „filles mères“, 9 le fait d’avoir un enfant avec l’ennemi entraînait de lourdes sanctions. Ainsi, le silence sur l’identité du père fonctionnait comme un mécanisme de protection contre les répercussions sociales. Selon l’historien français Fabrice Virgili, le silence procurait une certaine forme de paix, en offrant „le sentiment d’une stabilité retrouvée, d’une mise à distance de la guerre par l’apparent oubli de ses troubles les plus manifestes. Le silence était en effet une garantie de tranquillité dont l’environnement se portait garant“ (Virgili 2009: 329). En dissimulant cette vérité accablante, il devenait possible de reconstruire une vie normale et de rétablir un semblant de stabilité dans un contexte troublé. Cependant, la représentation du secret et du mensonge n’apparaît que dans le livre de Valentine Goby. Madeleine, la mère d’Anne, se crée une nouvelle identité et un passé minimaliste: elle devient „Mathilde Lanec“ une jeune Parisienne sans famille qui aurait perdu son compagnon décédé en Allemagne (Goby 2005: 169). Néanmoins, le village commence à s’interroger, et la vérité que Madeleine tente de dissimuler finira par éclater: 22 DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 Dossier […] comme tous les Français, les gens font un calcul, on ne peut pas leur en vouloir: 1947 moins cinq égale 1942, les prisonniers de guerre sont partis en 1940, on peut tout imaginer, une évasion, une permission exceptionnelle, bien sûr; mais Madeleine est jeune et l’enfant n’a plus de père, cette absence accentue forcément sa blondeur et le bleu de ses yeux. (Goby 2005: 176) Lorsqu’Anne découvre la vérité au sujet de son identité, Madeleine la supplie de garder le secret, craignant pour la sécurité de sa fille et redoutant les représailles: „Tu te tairas, il le faut, c’est un secret“ (Goby 2005: 298). Cependant, Anne préfère dévoiler son identité. Elle préfère être stigmatisée et traitée de fille illégitime plutôt que de vivre sans identité. Ces insultes sont plus supportables que l’anonymat complet. Ce besoin de dissimuler la vérité, du côté de Madeleine, la mère française, peut s’expliquer par la signification de sa relation. Pour beaucoup, cette enfant était perçue comme le fruit d’une collaboration avec l’occupant nazi, donc d’une relation honteuse qui devait être cachée. En revanche, pour Alma, la mère allemande, une relation avec un Français après la fin de la guerre pouvait symboliser une forme de résistance et de rébellion contre le régime nazi. Concernant le couple mère-enfant, la souffrance et les difficultés à trouver un équilibre sont uniquement présentes chez Valentine Goby. Les disputes et les reproches étaient fréquents au sein de ces familles monoparentales. Les enfants se questionnaient sans cesse: Pourquoi sont-ils ici? Comment se fait-il qu’une guerre puisse donner la vie? Ont-ils vraiment leur place dans ce monde? L’historien Fabrice Virgili aborde cette thématique en expliquant que „leur présence ici résultait d’une défaite, d’une humiliation du pays. Ils étaient nés de la guerre alors que tant d’autres en étaient morts“ (Virgili 2009: 325). Anne reproche d’ailleurs souvent à sa mère de l’avoir mise au monde, exprimant qu’elle aurait préféré mourir plutôt que de vivre ce calvaire: „Pourquoi je ne suis pas morte, hein? Pourquoi tu ne m’as pas tuée? Personne ne voudra jamais de moi, tu comprends? C’est ta faute! “ Anne se jette sur sa mère, les gifles pleuvent, Madeleine se laisse faire. Anne pleure, hurle, qu’elle déteste sa mère. Anne hait sa mère autant qu’elle-même et se sent privée de liberté en vivant aux côtés de Madeleine. (Goby 2005: 206) Anne explique sa situation à travers une métaphore saisissante: „Je suis ta prison, Mado. Et toi, tu es la mienne“ (ibid.: 207). Cette métaphore reflète une réciprocité douloureuse, chacune est à la fois geôlière et prisonnière. Leur relation est marquée par un cycle de dépendance, elles sont toutes deux enchaînées par leur histoire commune, impossible pour elles de se libérer de ce carcan émotionnel. De plus, pour Madeleine, il est très difficile d’aimer sa fille. Le lien naturel entre une mère et son enfant est brisé. Madeleine souhaiterait être présente pour sa fille et l’aimer comme les mères aiment leur enfant, mais la souffrance et la culpabilité l’en empêchent: „Madeleine regarde l’enfant qu’elle ne connaît pas. Son enfant. Elle voudrait l’aimer, elle n’est pas sûre d’en être capable, de l’aimer bien, comme elle croit qu’il faut aimer un enfant. Elle ne sait pas comment une mère doit aimer, peut DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 23 Dossier aimer, elle ne sait rien“ (ibid.: 173). Lors de la naissance d’un enfant, une mère est normalement inondée d’hormones comme l’ocytocine, la prolactine ou la vasopressine, qui favorisent des liens émotionnels forts entre elle et son enfant. Cependant l’amour maternel, qui semble naturel, peut être affecté par „des troubles anxieux“ (Ayeni 2023). Pour Madeleine, sa grossesse a été vécue comme un véritable traumatisme, percevant la naissance de sa fille comme une punition. Lorsqu’elle s’exprime sur la tonte de sa chevelure, Madeleine révèle sa détresse physique et psychologique: „J’accepte de traverser la place, c’est ce qu’ils veulent, je suis déjà morte de toute façon, ils peuvent me frapper, me griffer, m’insulter, je ne sens plus rien, je ne suis plus rien“ (Goby 2005: 155). La phrase „je ne suis plus rien“ est particulièrement révélatrice, indiquant non seulement une dépersonnalisation mais aussi une déshumanisation complète. La violence que subit Madeleine n’a donc pas seulement détruit son corps, mais a annihilé son identité tout entière. Madeleine a cessé de se percevoir comme une personne digne de respect ou d’amour. Dans cette situation, comment aurait-elle pu aimer son enfant alors qu’elle ne s’estimait déjà plus ellemême? La perte de son identité et de sa dignité humaine entrave sa capacité à ressentir et à offrir de l’amour à sa propre fille. Concernant le livre d’Heinrich Thies, la relation entre Sophie et Alma est beaucoup plus saine. Alma aime profondément sa fille et même si cette mère se veut parfois froide et non démonstrative, l’auteur allemand met en avant la tendresse et l’acceptation inconditionnelle de la mère pour son enfant: Wenn sich das kleine, federleichte Wesen an sie schmiegte, an seiner Flasche nuckelte und zufrieden in ihrem Arm einschlief, wurde ihr warm ums Herz. Selbst das Wickeln erfüllte sie mit Mutterstolz, und sie freute sich, dass auch Marie in die kleine Schwester vernarrt war. (Thies 2022: 137) Dans ce passage, le mot „Stolz“ montre que cette femme est fière de sa fille, 10 malgré le fait que tant d’autres la condamnent pour avoir eu une relation avec l’ennemi. La notion de ‚pardon‘ représente également un facteur crucial dans la distinction entre ces deux œuvres. En effet, ce thème n’est abordé que par l’auteur allemand, Heinrich Thies, qui met en avant la thématique de la réconciliation et Alma et Sophie se voient offrir la possibilité de pardonner à Robert le mal qu’il leur a infligé. En fin de roman, alors que Sophie est désormais adulte, son père, Robert, souhaite la rencontrer pour la première fois. Sophie, dans un premier temps, rejette son père, laissant s’exprimer l’enfant en elle qui n’a jamais pu grandir aux côtés de celui qu’elle avait tant espéré voir un jour revenir. Elle souhaite quitter la pièce où se trouve Robert, mais ce dernier tente de la retenir: „Haben Sie mal an unser Glück gedacht, als Sie sich all die Jahre nicht gemeldet haben? Haben Sie an meine Mutter gedacht? Haben Sie daran gedacht, dass Sie ein Kind in die Welt gesetzt haben? Einen Dreck haben Sie sich um uns gekümmert. Und jetzt kommen Sie hier an wie ein Märchenprinz und erwarten, dass wir Ihnen um den Hals fallen. Nein, ohne mich“. (Thies 2022: 415) 24 DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 Dossier Robert reconnaît ses torts et s’excuse de son absence. Malgré la douleur et la colère, Sophie finit par pardonner à son père. Alors qu’ils se promènent dans les jardins d’Hanovre, un lien indescriptible se forme entre eux, ce moment réalisant un rêve que Sophie avait longtemps nourri: „Vielleicht gibt es doch so was wie ein heimliches Band zwischen Vater und Tochter“ (Thies 2022: 424). Heinrich Thies, en explorant le thème du pardon, contribue à une réflexion sur la guérison des blessures passées et l’importance de pardonner pour pouvoir avancer. Cette volonté semble d’ailleurs s’aligner avec l’esprit du traité de l’Élysée et la réconciliation entre la France et l’Allemagne. Conclusion Valentine Goby et Heinrich Thies révèlent avec acuité la cruauté d’une société autrefois imprégnée de préjugés à l’égard des relations interdites entre Français et Allemands durant la Seconde Guerre mondiale. Ces deux auteurs soulignent avec évidence la souffrance des enfants issus de ces unions dites coupables ainsi que le mal-être de leurs mères. Cependant, bien que les deux romans abordent des thématiques communes, telles que la stigmatisation sociale, le rejet ou encore l’absence paternelle, ils se distinguent également par leurs caractéristiques uniques, comme celles du mensonge, du silence, des dynamiques mère-enfant ou de la notion de pardon. Ces deux romans offrent ainsi des perspectives complémentaires sur la manière dont les individus, et plus particulièrement les enfants dits de la honte, ont été irrémédiablement marqués par ce douloureux chapitre de l’histoire. La notion de pardon, telle qu’illustrée par l’auteur allemand, revêt un intérêt particulier, car elle influence profondément la symbolique des personnages de Sophie et d’Anne. Dans l’œuvre d’Heinrich Thies, Sophie, née après la guerre, incarne un nouveau départ et l’aboutissement de l’amour entre Alma et Robert. L’enfant devient alors un symbole d’espoir et de réconciliation, transcendant les souffrances et les conflits de la période de guerre. Elle représente l’avenir et la possibilité de construire une vie meilleure, au-delà des cicatrices laissées par la guerre. Le message véhiculé est donc empreint de positivité. La fin heureuse et le pardon que Sophie accorde à son père pourraient servir de métaphore pour le pardon entre la France et l’Allemagne, ainsi que pour l’amitié qui s’est établie entre ces deux nations. L’historienne Gwendoline Cittocini conclut dans sa thèse de doctorat que „même si ces relations intimes et interdites n’étaient [d’après elle] pas toujours synonymes de la future réconciliation franco-allemande, les enfants de la guerre qui en sont issus s’octroient [quant à eux] volontiers le rôle de médiateurs entre les deux pays […]“ (Cicottini 2020: 501). En revanche, dans le livre de Valentine Goby, la vie de Madeleine et Anne symbolisent la souffrance des femmes et des enfants nés de ces unions. Cette souffrance n’a toujours pas été reconnue par les pays concernés. En effet, comme l’explique le journal La Croix, la Norvège est le seul pays d’Europe à avoir demandé pardon à ses ‚tondues‘ et aux enfants nés de ces unions interdites, près de 73 ans DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 25 Dossier après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Qu’en est-il de l’Allemagne et de la France qui ont longtemps considéré ces femmes comme des parias de la société et ces enfants comme des symboles de trahison? Les perspectives plus ou moins contrastées de ces deux auteurs enrichissent la compréhension des conséquences des conflits mondiaux et de la manière dont les sociétés choisissent de les confronter afin de se réconcilier avec notre passé collectif ou, au contraire, de les ignorer. Albert, Roger, Pour l’amour d’une Allemande, La crèche, Éditions La Geste, 2019. Ayeni, Ayo, „Lien mère-enfant: ce n’est pas toujours instantané“, www.postpartum.net/ fr/ motherinfant-bonding-its-not-always-instant (publié en 2023, dernière consultation: 10/ 07/ 24). Cicottini, Gwendoline, Relations interdites, enfants oubliés? Les relations entre femmes allemandes et prisonniers de guerre français pendant la Seconde Guerre mondiale (thèse de doctorat soutenue en 2020 à l’Université d’Aix-en-Provence). François, Jean-Baptiste, „La Norvège demande pardon auprès de ses ‚tondues‘ d’après-guerre“, www.la-croix.com/ Monde/ Europe/ Norvege-demande-pardon-aupres-tondues-dapres-guerre- 2018-10-18-1200976969 (publié en 2018, dernière consultation: 05/ 07/ 24). Géliot, Marion, „Jaune, violet, rouge… Michel Pastoureau, spécialiste de la symbolique des couleurs, dévoile leur sens caché“, https: / / madame.lefigaro.fr/ style/ jaune-violet-rouge-michelpastoureau-specialiste-de-la-symbolique-des-couleurs-devoile-leur-sens-cache-031121- 198966 (publié en 2021, dernière consultation: 20/ 04/ 25). Goby, Valentine, L’échappée, Paris, Gallimard, 2007. Picaper, Jean-Paul, Le crime d’aimer, Les enfants du STO, Paris, Éditions des Syrtes, 2005. Saubaber, Delphine, „Pour l’amour d’un ‚boche‘ “, www.lexpress.fr/ societe/ pour-l-amour-d-unboche_489486.html (publié en 2004, dernière consultation: 02/ 07/ 24). Thies, Heinrich, Alma und der Gesang der Wolken, Berlin, Aufbau Verlag, 2022. Virgili, Fabrice, La France „virile“. Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2004. —, Naître ennemi: Les enfants nés de couples franco-allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Payot, 2009. 1 En opposant Éros, la divinité de l’Amour dans la mythologie grecque, à Thanatos, la personnification de la mort, nous ne faisons pas un parallèle direct avec les notions freudiennes, mais nous soulignons plutôt que ces relations interdites et intimes entre ennemis triomphaient sur les horreurs de la guerre. En effet, même la plus sanglante des guerres n’a pas empêché les hommes et les femmes de s’aimer: Les pulsions de vie endiguant les pulsions de mort. 2 Claire Langhamer est une historienne sociale et culturelle de la Grande-Bretagne. Elle est spécialisée dans l’histoire des émotions, de l’amour, des loisirs et du travail dans la Grande- Bretagne du 20ᵉ siècle. 3 Gwendoline Ciccottini est une historienne française, docteure en histoire contemporaine depuis 2020. Sa thèse de doctorat porte sur les relations interdites et les enfants oubliés de la Seconde Guerre mondiale. 4 Michel Pastoureau est un enseignant-chercheur français et un historien, plus précisément médiéviste. Il s’est spécialisé dans l’histoire des systèmes symboliques et plus particulièrement dans celle des couleurs. 26 DOI 10.24053/ ldm-2023-0035 Dossier 5 Marie-Madeleine est l’un des personnages féminins les plus importants et complexes du Nouveau Testament. Pour les chrétiens, elle incarne le symbole de la pécheresse repentie, associée à la sensualité et à la tentation. Le lien entre la jeune Bretonne portant le prénom Madeleine et Marie-Madeleine, la fidèle de Jésus de Nazareth, semble donc évident: toutes deux sont perçues comme fautives, mais Marie-Madeleine, elle, a trouvé la rédemption. 6 Le péché originel est une doctrine fondamentale de la théologie chrétienne, faisant référence au premier acte de désobéissance d’Adam et Ève envers Dieu. Cet acte symbolise une rupture profonde entre l’humanité et Dieu. Selon cette doctrine, le péché originel est transmis à tous les descendants d’Adam et Ève. Ainsi, les filles de Madeleine et d’Alma n’échappent pas à ce fardeau. Leur baptême tardif illustre l’apathie des autres religieux, qui leur refusent le seul sacrement capable de les purifier du péché originel et de rétablir la relation entre elles et Dieu. 7 Le terme ‚écrouelles‘ n’est pas choisi au hasard. Le touché des écrouelles était une pratique religieuse ancienne censée guérir diverses maladies, notamment les écrouelles. Ce rappel du pouvoir thaumaturge des rois renvoie au lien qui existe entre le pouvoir politique, le spirituel et la faute. Les enfants dits de la honte représenteraient, d’après Roger Albert, l’impossibilité d’une rédemption. 8 Il est cependant important de préciser que ces deux enfants ont pu rester près de leurs mères, n’ayant jamais été abandonnées par celles-ci. Le reportage Frankreichs deutsche Kinder / Enfants d’État d’Anja Unger (2002) montre bien que beaucoup d’entre eux ont été abandonnés par leurs deux parents et ont par la suite été adoptés. 9 Le terme ‚fille mère‘ combinant les notions de jeunesse ‚fille‘ et de maternité ‚mère‘ souligne la situation particulière où une très jeune femme devient mère. Fabrice Virgili, historien français, grand spécialiste des relations entre hommes et femmes au cours des deux guerres mondiales, utilise ce terme dans son ouvrage Naître ennemi (2009). 10 ‚Stolz‘ signifie ‚fierté‘ en allemand.