eJournals lendemains 49/193

lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2024-0007
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm49193/ldm49193.pdf0922
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Deux enquêtes sur un sabre: Illazioni su una sciabola (1984) de Claudio Magris et Sabre (2020) d’Emmanuel Ruben

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Tobias Berneiser
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70 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier Tobias Berneiser Deux enquêtes sur un sabre: Illazioni su una sciabola (1984) de Claudio Magris et Sabre (2020) d’Emmanuel Ruben Dans une interview avec le quotidien Libération, l’auteur Emmanuel Ruben explique qu’il se „considère comme un écrivain européen de langue française, ce qui veut dire que [s]on territoire littéraire, c’est l’Europe et ses marges“ (Schwartzbrod 2018). Son intérêt pour l’Europe en tant qu’espace culturel, politique et topographique se manifeste, par exemple, dans son roman La ligne des glaces (2014) et le long poème Terminus Schengen (2018), qui révèlent tous deux son obsession pour les frontières. Ce sujet se retrouve également dans le journal sur le séjour de Ruben en Ex- Yougoslavie, intitulé Le Cœur de l’Europe (2018), et Sur la route du Danube (2019), un récit de voyage à vélo. Par rapport à ce dernier ouvrage, Ruben a indiqué l’influence de Danubio (1986), le célèbre livre de Claudio Magris sur cette rivière européenne, et son intention de changer la perspective en refaisant le voyage décrit par l’auteur italien, mais à vélo et „en sens inverse, pour caresser l’Europe à rebroussepoil, d’est en ouest, dans le sens des grandes invasions, des conquêtes ottomanes et des réfugiés actuels“ (Schwartzbrod 2018). Dans plusieurs de leurs ouvrages, les deux écrivains se sont consacrés à l’étude littéraire de la situation culturelle et historique de la Mitteleuropa. Leurs romans, tels que Alla cieca (2005) de Magris et Halte à Yalta de Ruben (2010), traitent la vie pendant la guerre froide ou les conflits résultant de la chute du rideau de fer. Un autre point commun entre les œuvres de Magris et de Ruben est que la fiction et le documentaire, ainsi que le roman et le récit de voyage se mélangent et se transforment souvent en textes hybrides (cf. Dobozy 2019). De telles déconstructions au niveau du genre s’accompagnent de déconstructions au niveau idéologique, de sorte que des identités nationales ou des concepts patriotiques, par exemple, sont remis en question (cf. Pireddu 2015). Cet article se consacre à l’étude d’Illazioni su una sciabola (1984), le premier roman de Magris, et le roman Sabre de Ruben, publié en 2020. Tous les deux ouvrages romanesques traitent des enquêtes sur l’origine d’un sabre et des biographies de son propriétaire respectif. Dans cette mesure, l’analyse des deux romans mettra en lumière le rapport entre la mémoire personnelle et l’histoire, ainsi que les effets de l’expérience de la guerre et de la perte de la patrie sur un individu. 1. Le sabre du général Le récit d’Illazioni su una sciabola se présente sous la forme d’une lettre du prêtre don Guido, adressée à son ami clérical don Mario avec qui il voudrait partager ses nouvelles réflexions sur une mission qu’il avait entreprise à la demande de l’évêque à l’automne 1944. L’événement historique traité par le prêtre vieilli dans sa lettre- DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 71 Dossier monologue est l’occupation de la région de la Carnie dans le Frioul par les Cosaques anti-soviétiques collaborant avec l’Allemagne national-socialiste. Convaincus par la promesse des nazis de pouvoir fonder leur propre État cosaque, dont le territoire prévu s’étendait de plus en plus à l’ouest au fur et à mesure que la guerre progressait, les Cosaques se sont installés en Carnie sous la direction du général Piotr Nikolaïevitch Krasnov (1869-1947) afin de créer une nouvelle patrie. En mai 1945, ce Kosakenland, situé entre les villes italiennes de Trieste et d’Udine, a pris fin après seulement sept mois. Bien que les Cosaques se soient rendus aux troupes anglaises en échange de l’assurance de ne pas être livrés à l’Union soviétique, ils n’ont pas pu échapper à ce destin prédéterminé par les accords de Yalta (cf. Kofler 2016). Ensuite, nombre d’entre eux se sont noyés avec leurs familles dans la Drave pour éviter l’extradition. L’intérêt de Magris pour cet épisode de la Seconde Guerre mondiale, qui avait également inspiré l’auteur frioulan Carlo Sgorlon pour son roman L’armata dei fiumi perduti (1985) (cf. Magni 2005), est dû à la fois à ses propres souvenirs d’enfance 1 ainsi qu’à une fascination pour les ambiguïtés entourant la mort de l’ataman Krasnov qui a en fait été condamné à la pendaison par les Soviétiques après son arrestation: „Ce qui me frappait, c’est que l’on voulait croire que Krasnov était mort dans sa fuite, déguisé en soldat de deuxième classe, alors que nous savons que Krasnov a été livré aux Soviétiques puis pendu en 1947 à Moscou“ (Magris 2010: 5), déclare l’auteur dans un entretien avec Oriane Jeancourt avant d’ajouter: Mais même lorsque fut rétablie la vérité historique, on voulait encore croire que Krasnov était ce mort inconnu, et moi aussi, dans un article pour le Corriere della Sera, j’avais présenté les faits avec quelques réticences stylistiques, […] et je me suis demandé quelle vérité poétique se cachait derrière ce désir de croire à une version historiquement fausse. (Magris 2010: 5) C’est cette question, tout comme la dichotomie entre la vérité historique et la vérité poétique, qui suscite les efforts de don Guido pour examiner la mort de Krasnov dans Illazioni su una sciabola. En représentant les enquêtes historiques du narrateur ainsi que ses réflexions sur la condition humaine, ce roman sous forme épistolaire peut être classé comme „romanzo-inchiesta“ ou polar métaphysique (cf. Pellegrini 1997: 34), d’autant plus que don Guido, qui en tant que chrétien perçoit la mort comme un mystère, doit lui-même admettre que, dans le cas de Krasnov, „il mistero della fede si confondesse con quello di un romanzo giallo“ (Magris 2012a: 837). Le prêtre à la retraite, qui vit alors dans la Maison du Clergé, date le début de ses recherches de 1957, lorsqu’il a lu un article dans le Corriere di Trieste sur l’exhumation récente d’un soldat abattu en 1945 et dont le corps a été identifié par des représentants du Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge comme celui de l’ataman Krasnov. Malgré l’impossibilité d’une identité entre le corps enterré en 1945 dans le cimetière de Villa Santina et le général cosaque exécuté à Moscou en 1947, don Guido trouve et cite différentes sources à l’appui, dont par exemple l’étude de Francesco Vuga (1961) souscrivant à cette hypothèse paradoxale. Or, le narrateur s’abandonne au „gioco della congettura“ (Magris 2012a: 842) qui commence par la découverte d’un vieux sabre sans lame 72 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier dans la tombe du soldat exhumé. Cette arme peut être considérée comme une sorte de Dingsymbol pour le roman, c’est-à-dire un objet qui prend des significations emblématiques au cours de l’œuvre et qui réapparaît plusieurs fois à la manière d’un leitmotiv. En général, le sabre est un symbole de pouvoir et de violence, mais sans lame, il ne représente que la relique d’un pouvoir perdu au fil du temps: alors que la journaliste du Corriere di Trieste qui attribue le sabre à Krasnov le considère comme „il simbolo di un’ultima resa, quasi espiazione per il male arrecato“ (ibid.: 840), il devient pour don Guido le symbole de l’éphémère qui est suggéré tout au long du roman, mais surtout souligné à la fin (cf. ibid.: 881-882). Si le sabre ne peut donner à son porteur qu’une „breve illusione di sicurezza e di sostegno“ (ibid.: 840), il en va de même pour le narrateur qui, au cours de ses recherches, n’est plus sûr ni de ses propres expériences ni des informations recueillies sur Krasnov. La confrontation avec le passé, concrètement avec sa mission en Carnie pendant l’occupation des Cosaques, devient pour don Guido une obsession ainsi qu’une quête de soi-même: Ma più rileggevo la mia relazione […], più sentivo la necessità di conoscere altri dettagli, di seguire tracce di persone […], come se quella vicenda, che si era incrociata con la mia vita soltanto per nove giorni, racchiudesse in qualche modo la mia storia più vera e fosse lo specchio della mia esistenza. (Ibid.: 833) En lisant des études historiques et des témoignages ainsi qu’en parlant avec des contemporains de Krasnov et d’autres historiens amateurs - surtout le sacristain Zorzut et un nietzschéen de gauche s’appelant Puchta -, il se rend compte qu’il ne trouvera pas la vérité sur les circonstances de la mort de l’ataman. Ainsi, il admet: „Non sto cercando la verità, bensì le ragioni e le spiegazioni di una contraffazione della verità“ (ibid.: 841), ou en d’autres termes: „Questa laboriosa e sottile resistenza della falsificazione mi induceva quasi a farmi storico anch’io, storico dilettante che recostruisce non i fatti, bensì la loro deformazione“ (ibid.: 842). Contrairement au titre de la traduction française, Enquête sur un sabre (Magris 1987), les Illazioni du titre italien - à traduire par le mot ‚inférences‘ - reflètent la lucidité du personnage principal de ne jamais pouvoir révéler des événements véridiques. Plus il enquête, plus ses inférences lui font comprendre que l’histoire unique n’existe pas, ou du moins qu’elle ne lui est pas accessible, et qu’il doit plutôt se contenter de différentes contre-histoires et versions apocryphes de la vérité (cf. Pellegrini 1997: 32). En s’interrogeant sur l’identité du colonel cosaque avec qui il a parlé en octobre 1944 en Carnie, et qu’il croyait être Krasnov, don Guido commence aussi à mettre en cause la véracité de ses souvenirs: „Non sono neanche più così certo della barba fluente di quel colonnello, non so se la ricordo perché l’ho vista veramente o perché l’ho scritta […]. Vedo quella fluente barba bianca, ma forse sono le parole, quelle lettere dell’alfabeto battute con la mia macchina da scrivere, che hanno inventato quell’immagine“ (Magris 2012a: 835). Les doutes du narrateur illustrent le pouvoir de l’écriture sur la mémoire, et, par conséquent, sur l’histoire, ce qui permet également d’accéder à la dimension métahistorique du roman. 2 En tant qu’historien amateur et prêtre à la retraite qui, à la fin de sa vie, revient sur des expériences passées, don DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 73 Dossier Guido évoque le narrateur d’un autre roman historique italien des années 1980, à savoir Adso da Melk d’Il nome della rosa (1980) d’Umberto Eco (cf. Serkowska 2015: 153-154). Comme Adso, don Guido peut être classé comme un narrateur peu fiable (cf. Nünning 2015), qui a certes l’intention de compléter son compte rendu „con tanti particolari doverosamente tralasciati, di riempire i vuoti fra le righe o fra le immagini del [suo] ricordo“ (Magris 2012a: 833), mais qui, en même temps, met en doute l’exactidude de son propre récit: „Se non riesco a spiegarmi, il difetto è mio, nella mia mente o nella mia arteriosclerosi, che si fa sentire sempre più“ (ibid.: 831). En outre, le narrateur d’Illazioni su una sciabola ne considère pas seulement l’ataman des cosaques du Don comme un militaire, mais il accorde également un rôle éminent à sa deuxième carrière professionnelle, celle d’écrivain: après avoir combattu en vain contre le communisme aux côtés des armées blanches lors de la guerre civile russe, Krasnov est émigré en France et en Allemagne, et il a effectivement travaillé en tant que romancier (cf. Smirnov 2003). Ainsi, don Guido relie son enquête biographique à ses lectures de l’œuvre romanesque de l’ataman, concrètement ses romans De l’aigle impérial au drapeau rouge (1921), Comprendre, c’est pardonner (1923) et Tout passe (1926). En établissant des liens entre la vie de Krasnov et ses publications littéraires, le narrateur s’appuie sur le témoignage du prêtre don Caffaro pour suggérer que le général-écrivain a revécu dans la réalité les aventures des personnages de ses propres romans: „Don Caffaro aveva avuto l’impressione che Krasnov, mentre credeva di dettar legge al futuro, ripetesse un copione, le parole e la parte di un suo personaggio“ (Magris 2012a: 845). A cet égard, l’image de l’ataman que don Guido transmet dans sa lettre à don Mario correspond effectivement à celle d’un „patetico Don Chisciotte russo“ (Pellegrini 1997: 35). Pourtant, ce mélange quichottesque entre la réalité et la littérature se manifeste aussi dans les observations du narrateur, car il commence à expliquer ses inférences en se référant à l’œuvre romanesque de Krasnov. Ainsi, il essaie par exemple de justifier la découverte du sabre dans la tombe de Villa Santina par un rituel cosaque qu’il connaît des aventures de Kostja, le héros de l’épopée nomade Tout passe qui représente, d’après lui, le plus beau livre de l’auteur (cf. Magris 2012a: 851). Ailleurs, don Guido avoue même ne plus pouvoir faire la distinction entre Krasnov et un personnage de roman: „[N]on so se vedo lui, un personaggio d’un suo romanzo oppure il mio benevolo colonello-generale, ma certo, in ogni caso, un’ombra, una creatura di carta ma non perciò meno dolente, un attore che recita una parte grottesca eppure dolorosa“ (ibid.: 865). Il explique ce rôle grotesque de l’ataman en se référant à une citation tirée d’un roman de Krasnov, selon laquelle les hommes sont livrés au cours de l’histoire, pour finalement rapporter cela au destin de l’auteur-général lui-même: Non era stato egli stesso, quasi presago del suo destino coatto e cartaceo, a citarsi nel più celebre dei suoi romanzi, a rappresentarsi - personaggio fra i personaggi - nella parte che egli aveva davvero recitato nella realtà, nel ’18? Ora, non più autore che crea liberamente, bensì figura romanzesca che obbedisce ciecamente alla trama d’un autore di cui non sospetta l’esistenza, ripeteva la sua parte, istrione della propria sconfitta e duce di una schiavitù (ibid.). 74 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier La préfiguration du destin de l’homme dans des livres, la violence grotesque de l’histoire qui n’est pas comprise, le sujet de la trahison, l’incertitude sur la mort du personnage ou encore la présence du sabre donnent tous l’impression que le Krasnov décrit est un personnage des contes de Jorge Luis Borges. 3 En ce qui concerne l’influence de l’œuvre borgésienne, Magris lui-même a declaré qu’Illazioni su una sciabola est „une histoire très digne de Borges“ (Magris 2010: 5), et c’est pourquoi il avait initialement suggéré à l’écrivain argentin d’écrire lui-même cette histoire. Étant donné la dimension borgésienne du roman de Magris, il faut également réviser le rôle du narrateur. Don Guido se présente comme „storico dilettante“ (Magris 2012a: 842), mais on remarque aussi ses tendances littéraires, de sorte que la transcription de son enquête ressemble parfois à une tentative d’écrire sa propre „épopée cosaque“, par exemple quand il compare les efforts de Krasnov pour établir une nouvelle patrie des Cosaques à une „odissea“ (ibid.: 862). L’intention du narrateur est de comprendre la motivation de Krasnov et d’expliquer comment il en est venu à l’erreur de réaliser ses objectifs en collaborant avec les nazis. Néanmoins, son approche le conduit parfois à des conclusions simplistes: „Da vecchio prete, vedo in Krasnov sopratutto una sincera ma deviata passione di libertà, che lo conduce a una mecchanica schiavitù, come accade col peccato. È per questo che vedo in lui uno di noi, uno di noi peccatori per i quali preghiamo l’Ave Maria“ (ibid.: 868). Considérer le général comme ‚l’un d’entre nous‘ sur la base de ses péchés et comme épris de liberté 4 revient à banaliser son rôle politique. Certes, don Guido ne passe pas sous silence les crimes commis par les troupes cosaques contre la population civile frioulane, et il mentionne brièvement l’antisémitisme de l’ataman. Mais ces éléments ne sont traités que de manière marginale et passent au second plan par rapport à la représentation de „personaggi e figure che entrano nella vicenda uscendo da un libro“ (ibid.: 862). Alors que le narrateur d’Illazioni su una sciabola tire le désir de Krasnov de trouver une nouvelle patrie en particulier de ses romans, il évite de préciser les idées politiques de l’écrivain anticommuniste, 5 que l’on retrouve également dans son œuvre romanesque. À cet égard, son roman fantastique Za chertopolokhom (1922), publié aussi en allemand sous le titre Jenseits der Disteln (1923), mais pas évoqué dans la lettre de don Guido, se caractérise par une „nostalgie rétablissante“ 6 en représentant l’utopie réactionnaire d’une Russie post-révolutionnaire qui, au milieu du XX e siècle, est isolée du monde occidental et réorganisée autocratiquement selon les valeurs nationalistes et impérialistes du siècle précédent (cf. Maguire 2013: 102-104). Ce livre, qui a connu un regain de popularité au début du XXI e siècle et a été réédité trois fois entre 2000 et 2006, illustre l’idéologie antidémocratique d’un eurasianisme russe, tel qu’il est également défendu par les représentants de l’extrême droite de la Russie d’aujourd’hui, comme par exemple Alexandre Douguine (cf. Aptekman 2009: 245-246). La Russie utopique imaginée par Krasnov dans Za chertopolokhom est gouvernée selon les principes de l’orthodoxie, de l’autocratie et du nationalisme, pour l’application desquels l’auteur justifie aussi le recours à la violence (cf. ibid.: 244). Néanmoins, don Guido ne semble pas vouloir reconnaître l’image d’un général Krasnov à l’esprit autocratique, DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 75 Dossier préférant considérer son occupation de la Carnie en tant que projet nostalgique s’inscrivant dans la conception quasi romantique du nomadisme et du patriotisme cosaques: Krasnov diceva di combattere per l’ordine, la gerarchia e la tradizione […]. In realtà egli, come ho già detto, odiava l’ordine della legge, dello Stato. Tutto passa è un canto di gloria e d’addio allo spirito cosacco ribelle ed errabondo e celebra le rapide e fugaci conquiste dei cavalieri, le effimere e violente costruzioni dei nomadi senza radici (Magris 2012a: 868). En devenant obsédé par la „verità dell’arte“ (ibid.: 842), le prêtre-historien ferme les yeux sur la réalité politique de l’événement dont il a été lui-même témoin dans sa jeunesse et imite la cécité de celui qu’il a lui-même qualifié d’aveugle face à son destin: „Mi chiedesse come potesse o volesse essere così ceco e forse per questo vedo in lui un mio specchio, il ritratto di ogni uomo che, in qualche momento della sua vita, vuole chiudere gli occhi sulla propria verità e, per nasconderla alla sua vista, allestisce una macchinosa messinscena“ (ibid.: 865). La cécité face à la réalité historique a également préoccupé Magris dans d’autres œuvres, notamment dans le roman Alla cieca (2005), qui radicalise certains aspects d’Illazioni su una sciabola (cf. Serkowska 2015: 161). Magris a expliqué le choix du titre Alla cieca, ou en français À l’aveugle, par une anecdote sur Horatio Nelson, selon laquelle l’amiral britannique aurait continué à bombarder la ville de Copenhague alors que ses habitants avaient déjà hissé le drapeau blanc (cf. Magris 2005: 22-23). Lorsqu’on lui a demandé pourquoi il n’avait pas arrêté le bombardement, Nelson „aurait répondu: ‚Quel dommage! Je n’avais pas vu, j’avais positionné la longue-vue sur mon œil bandé! ‘ Cette anecdote signifie qu’on ne veut pas toujours voir le mal qu’on fait, on préfère vivre ‚à l’aveugle‘“ (Magris 2010: 11). Le protagoniste et narrateur délirant d’Alla cieca, Salvatore Cippico, est détenu dans un asile psychiatrique où il raconte le récit de sa vie en témoignant de toutes les horreurs de l’histoire du XX e siècle: après avoir combattu du côté des républicains pendant la guerre civile espagnole, puis contre le fascisme en Italie, le communiste Salvatore a été prisonnier dans le camp de concentration nazi à Dachau et, après son émigration en Yougoslavie, il a été torturé dans un goulag titiste à cause de ses convictions staliniennes, et enfin rejeté par ses anciens camarades du Parti communiste à Trieste. Souffrant d’un trouble bipolaire, il est aussi convaincu d’incarner le personnage historique du marin et aventurier danois Jørgen Jørgensen (1780-1841), qui s’est proclamé roi d’Islande en 1809, avant d’être déposé au bout de deux mois. En s’identifiant à Jørgensen, Salvatore vante l’esprit révolutionnaire au nom duquel il aurait libéré les Islandais affamés sous la domination danoise, pour rendre l’Islande indépendante et en faire une alliée de l’Angleterre. Cette expédition islandaise vouée à l’échec évoque aussi le projet utopique de Victor Vidouble, le „Roi des Lives“, dont la biographie fait l’objet des enquêtes du narrateur Samuel dans le roman Sabre d’Emmanuel Ruben, qui sera examiné ci-après. 76 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier 2. Le sabre du roi Samuel Vidouble est un personnage récurrent dans l’œuvre romanesque de Ruben et était déjà le protagoniste dans La ligne des glaces (2014). Dans ce roman, il est encore un jeune diplomate envoyé dans un pays balte sans nom, où on lui confie la tâche de cartographier la délimitation des frontières maritimes de ce pays de la Baltique orientale. Dans Sabre, Samuel est déjà un professeur d’histoire-géo en banlieue parisienne, âgé de 34 ans, désabusé par son travail et - comme il le laisse brièvement entendre à certains moments (cf. Ruben 2020: 50) - en proie à la dépression. Comme le narrateur d’Illazioni su una sciabola, Samuel met ses souvenirs et sa vie passée à l’épreuve, mais contrairement au prêtre déjà très âgé, le narrateur de Sabre est dans la force de l’âge. La mort de son grand-père Auguste, suivie d’une découverte qu’il a faite la veille de l’enterrement, déclenchent le processus d’une enquête qui est en fait une „enquête sur un sabre“: En novembre 2008, le soir des obsèques, Samuel passe la nuit dans la maison du défunt et découvre qu’il manque un sabre qui était auparavant toujours suspendu au mur dans la salle à manger des grands-parents. L’absence du sabre, associé à de nombreux souvenirs d’enfance et d’adolescence, provoque chez le protagoniste une véritable obsession pour l’histoire de cette arme, de sorte qu’il veut savoir qui avait apporté le sabre dans la maison des grands-parents à l’époque et où il se trouve maintenant. Quant à l’origine du sabre, Samuel réussit à se rappeler le tétragramme VVRL gravé dans l’acier de sa lame et que son grand-père lui a expliqué être les initiales pour „Victor Vidouble Rex Livorum. Victor Vidouble Roi des Lives“, le nom d’un ancêtre supposé dont les histoires se sont propagées par les „légendes du folklore familial“ (ibid.: 63). Au début de son enquête, il ne dispose que de maigres informations trouvées dans un livre mystérieux: 7 Victor de Saint-Pesant, baron de Montserieu était un noble français qui, à l’époque de la Révolution française et du Premier Empire, séjournait dans la ville baltique de Windau et rêvait de l’archipel de Taraconta qu’il avait renommé la Nouvelle-Gascogne (cf. ibid.: 58-59). Comme le texte de ce livre s’arrête brusquement, Samuel doit s’appuyer sur sa mémoire pour reconstruire l’histoire de la vie du supposé ancêtre, prétendu roi et premier propriétaire du sabre, en se basant sur ses souvenirs des récits sur Victor Vidouble racontés par différents membres de la famille. En représentant cette enquête, le roman de Ruben se rapproche du genre du romanzo-inchiesta tel qu’il est représenté par Illazioni su una sciabola de Magris. Mais alors que le roman italien ne se réfère qu’à la biographie du général Krasnov, discutée par la voix narrative de don Guido, Sabre s’avère être un roman à tiroir. Le narrateur Samuel ne se contente pas de décrire ses propres expériences et réflexions sur l’histoire familiale et l’histoire en général, mais lors de ses recherches sur la vie de l’ancêtre Victor et son sabre, il aborde aussi les biographies de son grand-père et de ses oncles, dont les fables sur le roi des Lives sont introduites sous forme de récits intercalés. Alors que le sabre dans Illazioni su una sciabola est un Dingsymbol qui relie la vérité poétique de la mort alternative de Krasnov à la conscience que don Guido DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 77 Dossier prend de sa propre existence éphémère, dans le roman Sabre, il est considéré en tant qu’un „instrument qui avait le pouvoir de donner la mort et de sauver la vie, ce sabre […] avait enterré des générations et des générations“ (ibid.: 17). Pour cela, le narrateur oppose la permanence du sabre à l’impermanence humaine: „Tous ceux qui ont porté ce sabre sont morts, enterrés, depuis longtemps. Tous ceux qui m’ont raconté l’histoire de ce sabre sont morts à l’heure où j’écris, petits cadavres décomposés, petits cercueils superposés dans le caveau familial d’un obscur cimetière de province, et seront bientôt oubliés“ (ibid.). Étant donné la „capacité de figuration et donc d’évocation“ des objets matériels dans la littérature et aussi leur fonction en tant que „porteur de récits qui ne demandent qu’à déborder“ (Thérenty 2018: 8), telle qu’elle a été examinée par Marta Caraion (2020), le sabre dans le roman éponyme de Ruben peut être interprété comme un objet évocatoire qui porte et fait ressurgir les souvenirs appartenant à la mémoire familiale, même ceux qui sont gardés sous silence: „Comme si le sabre faisait partie de cet héritage dont on ne parlait pas, […] de tous ces secrets de famille, […] comme si évoquer le sabre c’était évoquer le défunt, profaner son souvenir, exhumer sa dépouille“ (Ruben 2020: 67). Par conséquent, l’arme utilisée habituellement pour donner la mort devient pour Samuel un instrument permettant de rétablir la présence des morts et de leurs histoires. Le récit de Sabre retrace donc cet acte de l’évocation ou de la représentation des souvenirs qui se mêlent à l’écriture du narrateur. Afin de faire avancer et terminer le procès de cette écriture, Samuel passe les congés de la Toussaint 2015 dans la bourgade de D**, 8 le lieu de vacances de son enfance, où son père est né et son grand-père mort. Sa tante Esther, une libraire retirée et sœur de sa grand-mère désormais démente, soutient Samuel dans ses enquêtes sur les origines du sabre, même si elle „le haïssait, ce sabre, d’une haine plus forte que celle qu’elle vouait à tous les objets“ (ibid.: 75), car „il lui rappelait sans cesse la guerre“ (ibid.: 76). Malgré son attitude critique envers le sabre et les affabulations sur le roi des Lives, tante Esther n’explique pas à son petit-neveu pourquoi elle doute de ces histoires. Pourtant, Samuel se passionne de plus en plus pour les légendes que lui racontaient autrefois son grand-père et ses grands-oncles: Tante Esther ne m’a pas raconté la vraie vie du roi des Lives. […] Et je m’aperçois peu à peu qu’il me revient de l’inventer, la vraie vie du roi des Lives. Mais il me fallait d’abord comprendre ce qui lui déplaisait dans ma quête insensée des origines. Ces trucs-là, c’étaient des histoires d’hommes. Des légendes que se racontaient les hommes pour ne pas s’avouer la vérité, et cette vérité s’appelait la province, la vie de famille, le traintrain quotidien, l’ennui, la vieillesse, la maladie, la mort (ibid.: 85-86). Tout comme don Guido est fasciné par la „verità dell’arte“ (Magris 2012a: 842), Samuel préfère, dans le cadre de son enquête sur les origines du sabre - et donc sur sa famille -, inventer pour le roi des Lives une biographie qui lui semble plus vraie que l’histoire probablement prosaïque de tante Esther. L’invention est ici mise au service de l’histoire familiale qui se démarque ainsi d’une conception stricte de la 78 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier „prétendue, la sacro-sainte vérité“ (Ruben 2020: 67) et remplit au contraire la fonction de l’évasion. D’après les souvenirs d’enfance de Samuel, la pratique de raconter les histoires (cf. ibid.: 64-65) ou des légendes sur la généalogie familiale et la référence au personnage historique ou imaginaire du roi des Lives représentaient des éléments importants de la vie familiale pour ses ancêtres masculins en remplissant donc des objectifs à la fois identificatoires et évasifs. Si toutes les légendes s’accordent à dire que Victor était originaire du Dauphiné, les versions divergent quant à la noblesse et l’origine de sa famille. Alors que l’oncle Ernest préfère la théorie que „les Vidouble de Saint-Pesant étaient une famille de petite noblesse, qui remontait à l’époque où Louis XI, enfin sur le trône, avait anobli les plus méritants parmi ses bourgeois du Dauphiné“ (ibid.: 106), le pieux grand-père Auguste se prononce pour une version selon laquelle les Vidouble étaient les descendants de protestants réfugiés du Sud- Ouest. Victor, né vers 1760, se passionne très jeune pour le Voyage autour du monde (1771) de son contemporain fameux Louis-Antoine de Bougainville, mais seuls les récits de l’oncle Guillaume lui reconnaissent avoir réellement vu le Nouveau Monde et même participé à la guerre d’Indépendance américaine, tandis que les autres récits considèrent la mort du frère aîné de Victor comme la cause de la fin prématurée de sa carrière de soldat et de marin. Retourné dans le Dauphiné, le jeune seigneur hérite des titres de sire de Saint-Pesant, de sire de Montserieu et de baron de Mortesel après la mort du père en 1780, et il se consacre désormais au métier de lieutenant des eaux et forêts. Cependant le lecteur des philosophes des Lumières, de Montaigne, de Thomas More et du Don Quichotte n’a pas cessé de „rêve[r] d’une carrière de navigateur et d’explorateur“ (Ruben 2020: 131) en se consacrant aux activités d’un cartographe. Son désir de dépaysement, mais aussi le patronyme Vidouble évoquant un dédoublement de la vie ou un double, sont des indices de son rôle en tant que personnage dans lequel ses descendants masculins peuvent refléter leurs propres vies et qui assouvit surtout leur désir d’aventure. Ainsi, l’oncle Guillaume, qui passe sa vie de retraité à Dieppe en collectionnant des cartes géographiques et en rêvant d’îles imaginaires, concentre ses histoires spécialement sur les rêves d’explorateur de Victor, par exemple celui d’accompagner Bougainville à la conquête du passage du Nord-Ouest et d’envahir le pôle Nord pour la France de Louis XVI (cf. ibid. : 140-141). Bien que Samuel découvre dans les archives de Grenoble des documents identifiant Victor comme membre du Tiers État, l’aristocrate dauphinois doit émigrer en Allemagne en 1791, selon le récit de l’oncle Ernest. En Forêt-Noire, Victor s’occupe d’hydrologie et de botanique, et malgré l’émigration, il n’a pas non plus perdu son esprit visionnaire, puisqu’il se fixe pour objectif de „découvrir la source authentique du Danube“ (ibid.: 235) et en assumant que „le Danube ne serait en vérité qu’une résurgence du Rhin“ (ibid.: 236). 9 Après avoir appris que ses biens en France ont été confisqués et que Louis XVI a été exécuté, Victor s’engage temporairement dans les troupes prussiennes et s’installe à Berlin en 1793. L’image de son ancêtre, telle que la présente l’oncle Ernest, correspond à celle d’un visionnaire qui fréquente les frères Humboldt à Berlin, suit les leçons de géographie DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 79 Dossier d’Emmanuel Kant à Königsberg et élabore le plan utopique d’un détournement des eaux du Danube, afin de redessiner la carte de l’Europe: „À la fin, on obtiendrait une Europe toute sillonnée de canaux, et chaque pays, chaque région serait comme une île, dit Victor, et tout cela dessinerait un immense archipel“ (ibid.: 240). Cette fascination pour les archipels s’exprime aussi par son obsession pour Taraconta, un „archipel mystérieux“ (ibid.: 262), et pour le peuple des Lives, „les anciens habitants de Taraconta“ (ibid.: 264). 10 Après avoir approfondi ses connaissances de ce peuple en lisant l’Histoire de la Grande-Baronnie de Zyntarie, située sur l’archipel de Taraconta et de ses premiers habitants les Lives qui endurent depuis des siècles la condition du servage, le livre fictif d’un auteur allemand, le noble sans patrie prend la décision de libérer les Lives et devenir leur monarque: „[I]l manque à ces Lives un roi; moi, c’est un royaume qui me manque! […] [Victor] disait vouloir prendre possession de cet archipel au nom des Bourbons; Nouvelle-Gascogne était le nom qu’il proposait“ (ibid.: 276). En mars 1798, l’ancêtre hypothétique des Vidouble s’installe à Windau, la ville lettone aujourd’hui connue sous le nom de Ventspils, et au bout d’un an, il a réuni un groupe de douze compagnons, des „barons locaux désœuvrés et les étrangers en mal d’aventure“, avec qui il proclame le „gouvernement live en exil“ (ibid.: 296). En 1800, le groupe du „roi sans terre et de ses douze ministres“ (ibid.: 320) se rend à bord d’un navire marchand se dirigeant depuis Windau en direction de l’ouest afin de débarquer sur Taraconta, mais l’aventure échoue: Victor et ses camarades découvrent que l’île sur laquelle ils ont atterri n’est pas la patrie des Lives mais l’île baltique de Fårö qui appartient au royaume de Suède, raison pour laquelle ils sont arrêtés quelques heures plus tard par la police suédoise. Le projet politique de l’aristocrate émigré Victor Vidouble et sa vision utopique de fonder une nouvelle monarchie sur un archipel baltique relèvent davantage de l’imaginaire évasif de l’oncle Guillaume et de l’oncle Ernest que de celui du grand-père Auguste. Les portraits de chacun de ces hommes décrits par Samuel diffèrent les uns des autres. Alors qu’Auguste, pieux protestant et ouvrier municipal à la retraite, représente un germanophile idéalisant cette Allemagne qu’il avait connue au STO en Prusse-Orientale et un amateur de vieux trains, son frère cadet Ernest était „un hâbleur“ et un „embobineur de génie“ (ibid.: 243) dont les bobards lui ont valu d’être comparé au baron de Münchhausen (cf. ibid.: 244-245): „S’il inventait, s’il romançait, c’était consciemment, par besoin vital d’inventer, de romancer“ (ibid.: 247). Samuel doit même admettre qu’il est presque impossible de faire la différence entre les faits et la fiction dans les informations qu’Ernest donnait sur son métier. Selon ses déclarations, il a servi dans l’armée de l’air pendant la Seconde Guerre mondiale en Allemagne, plus tard en Indochine et en Algérie, avant de devenir ingénieur et développeur de drones travaillant pour un grand constructeur aéronautique et, pendant la Guerre froide, gendarme pour l’ambassade de France à Mouscou. Bien qu’il ait toujours été gaulliste, il s’est distingué dans les dernières années de sa vie, probablement sous l’influence de ses séjours en Russie, comme un partisan du panslavisme et un admirateur de Vladimir Poutine. Le troisième chroniqueur du roi des Lives, l’oncle Guillaume, partageait, en tant que collectionneur de livres de géographie et 80 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier d’anthropologie, les intérêts du prétendu ancêtre Victor Vidouble. Outre un penchant pour le mysticisme et la poésie, il était également doté d’une grande imagination, grâce à laquelle il voulait convaincre la postérité qu’il avait servi sur le cuirassé Jean Bart en 1942 et qu’il avait „inventé l’ancêtre du GPS , le cœur artificiel et le radar automatique“ (ibid.: 266). Quant à la fin de l’histoire du roi des Lives, c’est lui qui a contribué „la variante tragicomique et mégalomane de l’histoire“ (ibid.: 352): d’après le récit de l’oncle Guillaume, Victor et deux de ses camarades se sont évadés de la prison suédoise et ont débarqué sur l’île d’un pirate qui les a vendus au tsar Alexandre I er . Après que le tsar leur a proposé de les engager en tant qu’ingénieurs pour la conquête de l’Alaska, Victor a l’idée d’un nouveau projet et écrit à d’autres émigrés français pour les convaincre du plan de „relier la Louisiane à l’Alaska via toute une série de canaux“ (ibid.: 354). Enfin, le tsar se rend compte du complot et punit Victor en le faisant „vice-roi des îles Aléoutiennes“ (ibid.: 355), c’est-à-dire forçat sur une île déserte et gelée. Par contre, la version du grand-père Auguste représente son esprit romantique, puisque selon lui, Victor réussit effectivement à trouver la patrie des Lives après douze ans de détention et devient leur roi, mais il n’a pas l’occasion de défendre son royaume contre les Russes parce qu’il est tué auparavant par la reine. D’après la troisième version, racontée par l’oncle Ernest, Victor profite de l’amnistie des émigrés proclamée par Napoléon et s’engage volontairement dans les armées de l’Empereur sous les ordres duquel il combat dans les batailles d’Iéna et d’Eylau. Mais quand Jean-Baptiste Bernadotte, son ancien maréchal à Eylau, est devenu le nouveau prince héritier du royaume de Suède et essaie de le convaincre de lutter ensemble contre Napoléon, Victor attaque le futur roi suédois Karl XIV Johan et est ensuite exécuté pour tentative de régicide. Les histoires sur l’ancêtre-aventurier affabulées par les hommes de la famille et rassemblées par Samuel illustrent le plaisir d’affabulation du grand-père Auguste et des oncles Guillaume et Ernest, bien qu’aucune des trois versions ne résolve l’énigme du sabre. Néanmoins, l’oncle Albert, un autre frère de son grand-père, „le plus mystérieux, le plus austère de toute la fratrie“ (ibid.: 313), dont Samuel ne sait que très peu de choses et qui n’a presque jamais participé aux histoires sur le roi des Lives, a également contribué à une variante de sa mort. D’après cette version qui est contestée par ses frères, Victor a finalement rejoint la Grande Armée de Napoléon et périt lors de la bataille de la Bérézina en 1812. C’est en 1967 qu’Albert, accompagné de sa mère, se rend lui-même en URSS pour des motifs incompréhensibles pour le reste de la famille. Munis par Ernest de visas et d’instructions pour traverser l’ URSS , les deux se dirigent vers la Lettonie afin de découvrir un secret que Samuel n’apprend qu’en lisant l’agenda de l’oncle Albert retrouvé par tante Esther: Eva, l’arrière-grand-mère allemande de Samuel, avait eu un fils d’une relation prénuptiale, s’appelant Walter Richter, adopté plus tard par l’arrière-grand-père Eugène et qui, malgré sa naturalisation française avant la Seconde Guerre mondiale, était incorporé de force dans la Wehrmacht en tant que malgré-nous lorrain. Envoyé en Courlande pour combattre l’Armée rouge avec la Wehrmacht, Walter décède en mars 1945 dans la ville de Goldingen, aujourd’hui appelée Kuldīga, où sa mère et DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 81 Dossier son demi-frère Albert cherche sa tombe. La lecture de l’agenda de l’oncle Albert oriente l’enquête de Samuel sur le sabre vers une autre direction, si bien qu’il finit par se demander si Victor Vidouble était son véritable propriétaire: Et si le sabre accroché dans la salle à manger des grands-parents avait appartenu à cet oncle bâtard qui était mort pour la France, sur le front de l’Est, dans l’uniforme allemand? […] [J]e me souviens soudain des initiales gravées dans la lame: VVRL. Et si ces deux V étaient en fait un W, le W de Walter? Et si le R était l’initiale de Richter? Et si le L indiquait sa provenance (la Lorraine, en allemand, Lothringen) ou son grade de sous-lieutenant (Leutnant) que ne confirmait pas l’avis de décès mais que les lettres du VDK lui prêtaient? (ibid.: 338-339) Tante Esther confirme à Samuel l’existence d’une histoire de l’oncle Ernest sur le transport illégal du sabre en France, d’après laquelle „c’était grâce à lui si le sabre du roi des Lives était accroché au mur de la salle à manger, grâce à lui si le sabre avait franchi le rideau de fer“ (ibid.: 340). Au terme de son enquête, Samuel n’a trouvé aucune certitude sur l’origine et la destination du sabre, ni sur l’histoire du roi des Lives, seulement des affabulations, des inférences. Avant le départ de Samuel pour Paris, tante Esther, qui a lu les carnets contenant les récits prévus pour constituer le roman Sabre, lui reproche que tout ce qu’il a „raconté là est fabriqué du début à la fin“ et qu’il a „travesti la réalité“ (ibid.: 376). 3. Le sabre de la guerre Ruben fait précéder son roman d’une citation tirée de l’essai Les amandiers (1940) d’Albert Camus qui fait référence à l’opposition entre le sabre et l’esprit, citation prétendument reprise d’une conversation entre Napoléon et Louis de Fontanes: „Et ce que nous voulons justement ce n’est plus jamais nous incliner devant le sabre, ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l’esprit“ (Camus 1959: 112). De toute évidence, le sabre représente ici la force, la violence et la guerre. La première mention du sabre dans l’incipit du roman traite d’un rêve de Samuel qui reflète sa relation obsessionnelle avec cet objet: Hier encore, j’ai rêvé que je maniais un sabre, en courant à reculons, dans la nuit. C’est un rêve fugitif qui me hante depuis des années […]. Je ne vois jamais le visage de l’ennemi contre lequel je me bats, j’ignore s’il s’agit d’une bataille ou d’un duel - parfois, je vois tomber d’un arbre des feuilles mortes, je tente en vain de les trancher, mais mon geste n’est jamais assez rapide et je ne fais que tracer dans l’obscurité les cicatrices d’une signature incertaine (Ruben 2020: 11). L’image du sabre présente dans les rêves et ancrée dans l’inconscient du narrateur n’est pas celle des joyeuses réunions de famille avec des récits d’aventures divertissants qu’il décrira plus tard en détail. Au contraire, l’arme rêvée symbolise l’absence de paix et la lutte intérieure de Samuel. Mais ce qui distingue toutefois le professeur d’histoire-géographie de tous les autres membres de la famille obsédés par le sabre suspendu dans la maison d’Auguste, c’est que tous ces affabulateurs ont 82 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier eux-mêmes participé à des guerres et sont parfois tellement hantés par leur passé militaire - surtout les oncles Guillaume et Ernest - qu’ils doivent régulièrement en faire le récit. Loin des champs de bataille du monde et en fabulant sur la vie romanesque de leur prétendu ancêtre Victor, les Vidouble retraités peuvent se livrer à des aventures imaginaires et oublier la mort du seul (demi-)frère qui n’a pas survécu à la guerre. Leur rapport au sabre en tant que point de référence de leurs imaginations et leur rapport au phénomène de la guerre les distinguent du personnage d’Arnaud Langley, un collectionneur de sabres et ancien camarade de Samuel qu’il retrouve à Grenoble. Alors qu’il était à l’époque un poète doué et admiré par Samuel, il a ensuite été „rattrapé soudain par le démon rimbaldien“ et s’est engagé pour combattre en Afghanistan, afin de „vivre enfin la grande aventure“ (ibid.: 40) des romans et films sur la guerre. Au lieu de cet idéal de l’écrivain-soldat (cf. ibid.: 198-200) qu’il voulait incarner autrefois, ce combattant des forces spéciales françaises et participant à l’opération „Sabre“ au Sahel ne représente plus qu’un chauviniste qui, après avoir quitté la Légion étrangère, se consacre à piloter des drones militaires et compare irrespectueusement les manœuvres mortelles qu’il effectue avec le jeu vidéo Call of Duty (cf. ibid.: 216). Même si Samuel est dégoûté par l’attitude d’Arnaud, il ne peut pas nier que les représentations médiatiques de guerres d’aujourd’hui ont le caractère de simulations. 11 Ainsi, il se souvient d’un reportage télévisé sur la plus grande perte de l’armée française pendant la guerre d’Afghanistan qui défilait sur l’écran au jour de la mort de grand-père Auguste et qui ressemblait plus à un film de cinéma qu’à la réalité (cf. ibid.: 37-40). Le fait que l’enquête de Samuel sur l’origine du sabre et sur le roi des Lives constitue en même temps une découverte de l’omniprésence de la guerre apparaît surtout au cours de sa lecture de l’agenda de l’oncle Albert. Après avoir quitté la Lettonie, Albert et sa mère se rendent à Vilnius, où ils visitent la crypte d’une synagogue qui, en 1812, a servi de dispensaire aux soldats français ayant survécu au passage de la Bérézina et aux attaques des troupes cosaques du général russe Koutouzov. Cette crypte, telle qu’elle leur est présentée par le bedeau de la synagogue, est un lieu où se mêlent historiquement les scènes d’horreur de plusieurs guerres: [L]e petit bedeau nous décrit la scène apocalyptique […] des canassons squelettiques et des grognards déguenillés. […] [J]’ignore pourquoi je vous raconte toutes ces horreurs, nous dit le bedeau, c’est seulement après la dernière guerre, en cherchant les restes de nos morts, que nous avons découvert ceux des vôtres, leurs squelettes en piteux état et les carcasses de leurs chevaux s’entassaient et se mêlaient parfois dans les mêmes fosses communes; ici, dans ce pays maudit, plus on creuse, plus on découvre des horreurs (ibid.: 344). Les impressions de ce lieu sinistre de scènes cruelles se mêlent aussi aux légendes de la famille: Il pourrait en effet s’agir du lieu de repos de Victor Vidouble, car Albert se souvient d’un récit de son père qui situait la mort de l’ancêtre sur la Bérézina. Enfin, le bedeau lui offre un vieux sabre de dragon „de la part de la communauté DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 83 Dossier juive de Lituanie“ pour lui rappeler „les massacres“ (ibid.: 347) des ancêtres. Cependant, Albert n’est plus sûr si le mot massacres - pour lui „un vrai leitmotiv“ (ibid.) - se réfère aux „massacres subis ou aux massacres commis“ (ibid.) par les soldats français. Par conséquent, la dernière entrée de son agenda se termine par un paragraphe biffé, dans lequel il décrit comment la crypte réveille en lui les terribles souvenirs de scènes de torture et de mutilations sexuelles dans des caves d’El Biar lors de la bataille d’Alger (cf. ibid.: 347-348). Il est évident que le souvenir et la gestion de l’expérience de la guerre et de la violence sont des sujets éminents de Sabre. Samuel, le narrateur et protagoniste, est le seul personnage masculin du roman qui n’a jamais participé à un combat, mais en tant que professeur d’histoire-géographie, il lui faut aborder le thème de la guerre au quotidien avec ses élèves, „parler dans la pénombre de la guerre de 14, de la guerre froide, de la guerre d’Algérie“ (ibid.: 384). Mais après l’achèvement de son projet de roman et après avoir quitté tante Esther et la bourgade de D** pour rentrer à Paris, le narrateur-historien se demande „le sens de ce métier qui fouille le passé pour n’en extraire que des bribes de faits, des fragments d’interprétation trop vite assénés - et que signifiaient pour eux [les élèves] cette histoire avec un grand H, cette Guerre avec un grand G, cette Mémoire avec un grand M dont on leur rebattait les oreilles“ (ibid.). Sans savoir à „quoi leur servirait le récit figé de toutes ces guerres passées si la guerre devenait revenir - non pas les vieux conflits militaires mais une autre guerre, d’un genre tout à fait nouveau“ (ibid.), Samuel remet en question son métier et la transmission d’une histoire incompréhensible et hantée par les guerres. Sans doute, Sabre contient plusieurs références aux atrocités de la guerre et aux expériences historiques en tant que catastrophes qui peuvent inspirer une attitude pessimiste vis-à-vis du progrès historique. La dernière phrase du roman retourne au souvenir du sabre, „ce bijou de famille qui le toisait, pointait les ténèbres et lui indiquait, telle l’aiguille d’une boussole intime, la source infinie du péril“ (ibid.: 385). Si l’on s’en tient à l’image du sabre en tant qu’aiguille d’une boussole, il faut également considérer le lieu où il était accroché: selon les souvenirs du narrateur, le sabre désormais manquant était autrefois suspendu entre une photo et un tableau. Le tableau à droite était une copie de L’Angélus (1859) de Jean-François Millet. Alors que le grand-père religieux a probablement accroché L’Angélus parce que pour lui, le tableau „glorifiait la vieille éthique protestante du travail“ (ibid.: 13), l’interprétation de Samuel s’approche du mythe tragique (cf. Dalí 1963) que Salvador Dalí a reconnu dans ce tableau, car il est d’avis que la scène des deux paysans représente „la fin d’une vie, la fin d’une ère, la fin d’un monde, un enterrement“ (Ruben 2020: 13). À la gauche du sabre se retrouvait la photo d’une falaise locale appelée „le Pan Ferré“ dont la grotte „aurait servi de refuge aux camisards pendant les guerres de Religion, et durant la dernière guerre mondiale, aux maquisards“ (ibid.: 12). Le titre du tableau (L’Angélus) et la dénomination de la falaise (Pan Ferré), inspirée par „[l]’idée d’un bouc ailé, d’une bête sacrée“ (ibid.: 13), suggèrent une référence à l’aquarelle Angelus novus (1920) de Paul Klee, surtout connue pour son traitement dans la neuvième thèse de l’essai Über den Begriff der Geschichte de Walter Benjamin. 84 DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 Dossier Comme cet Ange de l’Histoire imaginé par Benjamin (1978: 697-698), le narrateur de Sabre a tourné son visage vers le passé et essaie, au sens figuré, de réveiller les morts en rendant hommage à ses ancêtres et en reconstituant leurs histoires. Finalement, il lui faut accepter son impuissance face aux catastrophes, celles de l’histoire et celles de ses rêves (cf. Ruben 2020: 380-382). 4. Conclusion Malgré son manque d’optimisme, Samuel achève la rédaction du roman, qui contient le récit de son enquête sur le sabre, mais aussi les histoires de ses ancêtres, dans lesquelles les énigmes et les tabous familiaux sont transformés par l’imagination. En suivant sa conviction littéraire „[qu’]on invente toujours en racontant, et [qu’]il faut imaginer beaucoup, mentir énormément“ (Ruben 2020: 67), le narrateur de Sabre confirme la poétique du roman que Ruben développe dans son livre Dans les ruines de la carte et selon laquelle „le roman est l’art du mentir-vrai“ (Ruben 2015: 126). La lettre que don Guido, le narrateur d’Illazioni su una sciabola, écrit à son ami don Mario pour rendre compte de son enquête, devient aussi un roman, car elle abolit le décalage entre une vérité historique et une vérité poétique en supposant qu’il existe toujours plusieurs versions de l’histoire. Bien qu’il soit tout à fait problématique que le prêtre-historien s’identifie au général cosaque Krasnov à propos duquel il mène son enquête biographique et qu’il minimise l’agenda politique de ce collaborateur des nazis en le considérant comme une victime aspirant à la liberté, don Guido parvient en revanche à mieux se connaître soi-même: „Pour comprendre comment et pourquoi les hommes ont vécu cette histoire ainsi, il faut de la littérature, c’est-à-dire des enquêtes, des tâtonnements à l’intérieur de l’ambiguïté de l’âme humaine et individuelle […]. Elle amène aussi à la connaissance“ (Magris 2010: 5-6). Outre la connaissance de soi-même, le métier d’écrire est, selon Ruben, aussi lié à une insuffisance, car „[l’]écrivain, l’artiste est celui pour qui le monde fait défaut“ (Ruben 2015: 144), et il ne peut écrire son roman „qu’en inventant par-dessus ce pays en ruine un autre pays, un pays au carré, un pays imaginaire“ (ibid.: 162). Pour l’auteur de Sabre, ce pays imaginaire qu’est la littérature correspond également à la notion d’utopie, telle qu’il la comprend et dont il reconnaît le besoin „[p]our ne pas céder à l’astre noir du désenchantement permanent“ (ibid.: 123). À cet égard, les affabulations des Vidouble sur les idées et projets utopiques de leur prétendu ancêtre Victor les aident à ne pas céder à la désolation face à l’expérience de la guerre et du vieillissement. En rédigeant les récits de la mémoire orale sur le propriétaire présumé du sabre et en transformant l’évolution de son enquête en roman, Samuel illustre ainsi un acte de narration au service d’une écriture contre le désespoir. Certes, à la fin du roman, Samuel n’a pas retrouvé le sabre, et il n’a aucune certitude sur l’origine de cet object ni sur l’existence historique de l’ancêtre supposé Victor Vidouble. En revanche, il a pris conscience de l’inexorabilité historique du principe de violence, dont la perception contraste avec les aventures optimistes de Victor Vidouble. Néan- DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 85 Dossier moins, le désenchantement de Samuel à la fin de Sabre, malgré ses accents fatalistes, n’est pas nécessairement permanent. Selon Magris, il faut aussi reconnaître les effets positifs du désenchantement: Il disincanto, che corregge l’utopia, rafforza il suo elemento fondamentale, la speranza. […] La speranza non nasce da una visione del mondo rassicurante e ottimista, bensì dalla lacerazione dell’esistenza vissuta e patita senza veli, che crea un’insopprimibile necessità di riscatto. Il male radicale - la radicale insensatezza con cui si presenta il mondo - esige di essere scrutato sino in fondo, per essere affrontato con la speranza di superarlo. (Magris 1999: 14) Par conséquent, même si le narrateur désenchanté de Sabre doit reconnaître l’omniprésence de la violence et de la guerre dans le monde, il ne lui faut pas perdre l’espoir de Camus qu’à „la longue, le sabre est toujours vaincu par l’esprit“ (Camus 1959: 111). Aptekman, Marina, „Forward to the Past, or Two Radical Views on the Russian Nationalist Future: Pyotr Krasnov’s Behind the Thistle and Vladimir Sorokin’s Day of an Oprichnik “, in: The Slavic and East European Journal, 53, 2009, 241-260. Benjamin, Walter, „Über den Begriff der Geschichte“, in: Gesammelte Schriften, vol. I. 2, ed. Rolf Tiedemann, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1978, 693-704. Camus, Albert, „Les amandiers“, in: Noces, suivi de L’été, Paris, Gallimard, 1959, 111-115. Caraion, Marta: Comment la littérature pense les objets. Théorie littéraire de la culture matérielle, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020. Dalí, Salvador, Le Mythe tragique de l’Angélus de Millet, Paris, Pauvert, 1963. 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Udine était occupée par les Allemands et par les Cosaques de Krasnov, que les Allemands avaient rassemblés, les uns en les faisant prisonniers pendant leur attaque de l’Union soviétique, les autres avec les exilés blancs qui avaient abandonné la Russie lors de la Révolution. Les Allemands leur avaient promis un État cosaque, un Kosakenland, qui dans le projet initial aurait dû se situer en URSS. Au fur et à mesure que les Allemands et leurs alliés se retiraient, cette patrie était toujours plus déplacée vers l’ouest jusqu’au jour où elle fut créée en Italie, dans le Frioul, dans la Carnie, où se trouvait justement cet ‚État‘, ce territoire cosaque fantomatique. Ces villages frioulans, que mon grand-père avait quittés encore enfant pour venir travailler à Trieste, prirent ainsi, de manière improvisée, des noms cosaques“ (Magris 2010: 4-5). 2 „Per Magris la storia è sempre vera e sempre falsa per gli stessi motivi: perché sia chi prima agisce (i cosacchi, i tedeschi), che chi poi ne scrive, muove da una sua verità“ (Serkowska 2015: 154). 3 Le récit de don Guido évoque plusieurs contes borgésiens tels que, par exemple, La otra muerte, La forma de la espada, Tema del traidor y del héroe ou Biografía de Tadeo Isidoro Cruz. Pour la dimension métahistorique dans l’œuvre de Borges cf. Rath 2011. Quant au symbolisme des sabres et des épées chez Borges cf. Esquivel Alva 2022. Outre Borges, Ernestina Pellegrini (1997: 30-33) a mis en évidence d’autres références intertextuelles potentielles pour Illazioni su una sciabola, par exemple Léon Tolstoï ou G. K. Chesterton. DOI 10.24053/ ldm-2024-0007 87 Dossier 4 Ailleurs, il définit le concept de liberté de l’ataman comme suit: „La libertà di Krasnov era la democrazia selvaggia dei Saporoghi, l’assamblea dell’errante esercito cosacco che aveva sede, nel XVI secolo, nel Sitsch, nella fortalezza dell’isola Chortiza del Dnjepr“ (Magris 2012a: 869). 5 Les descriptions de l’idéologie de Krasnov se réduisent à des déclarations plutôt abstraites, comme par exemple: „Nella rivoluzione Krasnov vedeva l’aggressione anonima della modernità, il tramonto dell’individuo, la fine dell’aventura“ (Magris 2012a: 868). 6 „Since restorative nostalgia concentrates upon the rediscovery of origins and the reconstruction of interrupted tradition, it can be distorted by political interests to create fanaticism and prejudice, or be manipulated by association with an invented heritage. Thus, while claiming to ‚restore‘ what was lost, this variety of nostalgia actually provides a substitute, a cuckoo in the nest of memory. In the process of reconstruction, the original memory - and thus the imaginary topography of home - is profoundly transformed and distorted“ (Maguire 2013: 100). 7 En effet, le jour précédent, Samuel avait déjà trouvé un livre contenant les initiales VVRL dans la maison de son grand-père décédé. L’introduction de ce livre peut être attribuée au procédé de la mise en abyme, parce que, malgré l’effacement de plusieurs lettres, la page de garde permet de reconstituer le titre et le nom de l’auteur reconstitué sous la forme „Sabre ou le Roi des Lives par Samuel Vidouble“ (cf. Ruben 2020: 56-57). Néanmoins, il commence plus tard à douter de l’existence du livre: „Et j’avais le pressentiment […] que ce livre n’avait jamais existé, que je l’avais tout simplement rêvé, voire fantasmé, dans mon égarement d’insomniaque“ (ibid.: 82). 8 À cause de quelques indices géographiques et la proximité de la ville de Grenoble, on peut supposer qu’il s’agit de la commune Die qui fait partie du département de la Drôme en région Auvergne-Rhône-Alpes. 9 La recherche de la source authentique du Danube est également traitée dans le livre Danubio de Claudio Magris (cf. Magris 2012b: 892-903). 10 Bien que le narrateur de Sabre n’y fasse pas allusion, Ruben a déjà traité l’archipel imaginaire de „Thaaraconta“ et le peuple des Lives dans La ligne des glaces. Dans ce roman, le personnage de Dvina, la copine de Samuel, est de descendance live, et Lothar, un collègue du protagoniste, fait des recherches sur les sagas des Lives et voudrait les compiler dans un volume (cf. Ruben 2016: 142-148, 160-173). 11 Pourtant, il lui faut admettre qu’il a aussi joué à la guerre quand il était enfant et qu’il s’est ensuite consacré, à l’adolescence, à „la guerre virtuelle ressemblant de plus en plus à la guerre réelle“ (Ruben 2020: 46).