lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2024-0008
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm49193/ldm49193.pdf0922
2025
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Voyager verticalement dans les Balkans: Le Coeur de l’Europe (2018)
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2025
Beatrice Nickel
ldm491930088
88 DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 Dossier Beatrice Nickel Voyager verticalement dans les Balkans: Le Cœur de l’Europe (2018) Le Cœur de l’Europe de l’écrivain et dessinateur Emmanuel Ruben se présente comme un bref récit de voyage sur son tour des Balkans, son périple de Novi Sad (dans la province autonome de Voïvodine en Serbie) à Subotica (dans la même province), 1 effectué du 1 er mars au 1 er septembre 2015. Compte tenu du thème général du présent dossier, le livre semble être particulièrement adapté à une analyse littéraire, car Ruben se montre ici explicitement comme un „écrivain européen“ qui présente les „espaces“ tels que sa „mémoire“ (reproductive/ passive) et son „imagination“ (créatrice/ active) les ‚voient‘. Les lecteurs qui s’attendaient à un récit de voyage „conventionnel“ seront sans aucun doute déçus. Dans la deuxième moitié de Le Cœur de l’Europe, l’écrivain exprime son attitude critique à l’égard de ce genre littéraire: „[…] je me méfie toujours un peu des récits de voyage […]“ (Ruben 2018: 45). Comme c’est le cas pour la plupart des récits de voyage, le journal de Ruben est un texte hybride qui transforme des espaces réels en espaces littéraires à l’aide de l’imagination de l’écrivain. Le caractère partiellement fictif est déjà souligné par le lieu de publication: le livre est paru dans la collection Fictions d’Europe. Dans son volume, Ruben a mis en scène le paradoxe caractéristique du genre du récit de voyage qui se situe entre la référentialité et la fictionnalité de la littérature: „Der Reisebericht soll sich per definitionem nur auf wirkliche Reisen beziehen, aber den Verfassern liegt doch ein breiter Spielraum zwischen Authentizität und Fiktionalität offen, der sowohl individuell wie auch epochenspezifisch ganz verschieden ausgefüllt wurde“ (Brenner 1989: 9). Dans ce cas précis, la factualité va très étroitement de pair avec l’autofiction, car Ruben raconte un voyage qu’il a effectivement entrepris. Ainsi, son récit de voyage est fortement caractérisé par l’hybridation de l’espace entre le réel et l’imaginaire. La qualité littéraire de ce récit de voyage réside également dans le fait que les observations de l’auteur et ses descriptions ne sont pas transmises d’une manière objective ou neutre. Tout au contraire, le mode de présentation est toujours fortement marqué par la subjectivité de Ruben. C’est pour cette raison qu’elles ne deviennent pas une fin en soi mais servent à réfléchir aux conditions actuelles de l’Europe. On pourrait même argumenter qu’il s’agit plutôt d’un essai (philosophique) que d’un récit de voyage au sens strict du terme. Dans le cas concret de Le Cœur de l’Europe, ce procédé s’exprime notamment par le fait que les descriptions d’espaces géographiques conduisent à des questions historiques, politiques ou culturelles qui touchent au cœur même de l’identité européenne. Le présent article a pour but principal d’appliquer le concept de voyage vertical („vertical travel“) élaboré par Kris Lackey et popularisé par Michael Cronin au journal de voyage d’Emmanuel Ruben. Bien que son texte soit caractérisé par une mobilité spatiale relativement grande, il s’agit également d’un voyage dans les cultures bien différentes ainsi que dans le passé des Balkans. Les catégories de l’espace, de la DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 89 Dossier mémoire et de l’imagination sont donc très étroitement liées. Il en résulte un type de représentation littéraire qui rappelle le procédé de ‚deep mapping‘ (popularisé par William Least Heat-Moon). Au cours de son récit, Ruben nous présente de nombreuses réflexions (géo-)politiques, géographiques, historiques, religieuses et culturelles prenant notamment en compte les produits littéraires de l’ex-Yougoslavie (romans, BD , poèmes, etc.). L’article analysera les procédés littéraires utilisés par l’écrivain français (anecdotes, digressions, références littéraires et cinématographiques, etc.) pour élucider comment ce qui était autrefois le cœur de l’Europe est devenu un lieu d’isolement dont les frontières sont de plus en plus renforcées. Pour cette raison, Ruben se penche aussi sur le passé des Balkans pour aborder les problèmes actuels de toute l’Europe, comme p. ex. le rôle des frontières et la crise migratoire. 1. L’importance des frontières et des Balkans chez Emmanuel Ruben Le terme de ‚cœur‘ dans le titre du journal d’Emmanuel Ruben se réfère aux Balkans, ce qui explique parfaitement la citation avec laquelle s’ouvre l’avant-propos, tirée du récit de voyage - bien connu - intitulé L’usage du monde (1963), dans lequel Nicolas Bouvier relate son itinéraire jusqu’à la frontière pakistanaise: 2 Il y a en Serbie des trésors de générosité personnelle, et malgré tout ce qui y manque encore, il y fait chaud. La France peut bien être - comme les Serbes se plaisaient à nous le répéter - le cerveau de l’Europe, mais les Balkans en sont le cœur, dont on ne se servira jamais trop. (Ruben 2018: 11) Le choix de cette citation n’est pas le fruit du hasard puisque Bouvier, lui aussi, a publié plusieurs journaux de voyage qui ne se limitent pas à la présentation (plus ou moins) objective de données géographiques, culturelles, sociales etc., mais qui laissent une grande place aux impressions et aux perceptions subjectives qui mènent à des réflexions politiques, historiques et culturelles. Son deuxième récit de voyage intitulé Le poisson-scorpion (1982), qui décrit sa traversée de l’Inde pour arriver dans ce qui était alors Ceylan, en particulier, a été qualifié comme le récit d’un voyage vertical. Un des thèmes centraux de Le Cœur de l’Europe, ce sont évidemment les frontières antérieures et actuelles de l’Europe qu’il faut bien connaître pour comprendre l’identité européenne. 3 Il s’agit ici d’une sorte de leitmotiv dans l’œuvre littéraire de notre écrivain. Comme Ruben nous informe dans un article intitulé „De Yalta à Jérusalem en passant par Istanbul, Riga, Kiev et Novi Sad: réécrire l’Europe sur ses frontières“ (conférence prononcée en 2016, article publié en 2017), le motif des frontières est omniprésent dans ses écrits et lui sert de fil rouge. Déjà dans son premier roman, Halte à Yalta (2010), il aborde le thème des frontières européennes: Yalta est, d’après la légende, car selon les historiens, cela ne s’est pas passé exactement comme on le dit, le lieu où furent tracées, en 1945, les frontières actuelles de l’Europe. J’ai 90 DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 Dossier éprouvé le besoin, à l’aube du XXIe siècle, de visiter ce lieu clé du siècle et du continent où je suis né. Fasciné par cette ville, j’ai décidé d’y situer mon premier roman, Halte à Yalta (publié en 2010), qui était à la fois une réflexion sur les frontières de l’Europe et sur les limites et les travestissements de l’identité. (Ruben 2017: 5) Ce sont surtout les villes-frontières qui attirent son attention et suscitent son intérêt - en tant que lieux d’action de ses œuvres littéraires, mais aussi en tant que lieux de résidence: J’ai vécu en 2005 à Istanbul, ville à cheval entre Europe & Asie; j’ai vécu en 2006 à Riga, ville bilingue, à moitié russophone et à moitié lettophone; j’ai effectué de longs séjours (de 2007 à 2010 puis en avril 2014, après Maïdan) à Kiev, ville déchirée linguistiquement et politiquement; j’ai séjourné en septembre-octobre 2014 à Jérusalem, ville symbole de toutes les divisions de l’Europe et du monde. Enfin, je vis aujourd’hui, depuis février 2015, à Novi Sad, capitale de la province autonome de Voïvodine, deuxième ville de Serbie, située sur le Danube, fleuve frontalier s’il en est (puisqu’il servit à tracer le limes romain). (Ibid.: 6) Mais pourquoi Ruben accorde-t-il une telle importance aux frontières de l’Europe? La réponse à cette question est donnée par l’auteur lui-même dans son article où il explique que ce sont justement elles qui constituent l’essentiel de l’Europe alors que les pays de l’Europe centrale n’ont qu’un caractère accidentel. Ce qui élucide parfaitement le rôle secondaire que Ruben attribue à ces pays-là: […] le sens de l’Europe, le futur de l’Europe, la vérité de l’Europe, se situe sur ses frontières, et non pas dans son triangle technocratique & bureaucratique. Ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Strasbourg, Luxembourg ou Francfort mais à Istanbul, à Jérusalem, à Kiev, à Riga, à Saint- Pétersbourg, à Yalta, à Sarajevo, à Belgrade. Et, à ce propos, Nicolas Bouvier avait raison de considérer que les Balkans sont „le cœur de l’Europe“; Paris, Bruxelles ou Munich (trois villes touchées par les attentats récents) n’en sont que le cerveau - un cerveau bien malade aujourd’hui. (Ibid.) C’est exactement dans cette perspective que s’explique l’importance capitale que Ruben accorde aux Balkans: […] c’est toujours dans les Balkans que l’Europe meurt et renaît: à Athènes, au Kosovo (on pourrait dire au Kosovo en 1389 avec la fameuse bataille du Kosovo mais au Kosovo aussi en 1989 avec les provocations, l’instrumentalisation de la communauté serbe soi-disant opprimée par Milosevic; dix ans plus tard, enfin, en 1999, avec le bombardement de l’OTAN), à Sarajevo (en 1914 puis dans les années 90 avec le siège de Sarajevo par les milices serbes). (Ibid.: 7) Dans la vision de l’écrivain lyonnais, les Balkans représentent un microcosme („une Europe miniature“, ibid.) qui reflète parfaitement la condition actuelle et le destin futur de l’Europe entière. Cela concerne aussi bien la diversité ethnique et linguistique que les frontières omniprésentes qui fragmentent l’Europe - très souvent sous forme d’un fleuve ou d’une rivière (par exemple le Danube, la Drave, la Save etc.). Mais quel est l’intérêt de l’auteur pour les frontières européennes? La réponse se trouve dans la conception de la littérature de Ruben qui rappelle la responsabilité DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 91 Dossier sociale des écrivains contemporains et qui plaide explicitement pour une littérature engagée: „Ma conviction, c’est que la littérature a le pouvoir - et peut-être même, dirais-je, le devoir - de réécrire l’Europe, de redécouvrir les limites et les potentialités du mot, de l’idée EUROPE “ (ibid.: 8). 2. Procédés littéraires de verticalité et le concept de ‚microspection‘ Dans Across the Lines: Travel, Language, Translation (2000), Michael Cronin définit le concept de ‚vertical travel‘ comme suit: Horizontal travel is the more conventional understanding of travel as a linear progression from place to place. Vertical travel is temporary dwelling in a location for a period of time where the traveller begins to travel down into the particulars of place either in space (botany, studies of micro-climate, exhaustive exploration of local landscape) or in time (local history, archeology, folklore). (Cronin 2000: 19) Cette définition est particulièrement appropriée pour être appliquée au tour des Balkans mis en scène par Emmanuel Ruben dans Le Cœur de l’Europe. Son voyage est surtout marqué par la volonté de décélérer la narration. Celui-ci donne inévitablement cette impression, même avant que le voyage effectivement entrepris ne commence, à savoir dans l’„Avant-propos“, où Ruben nous parle d’une autre destination possible de son voyage: J’aurais voulu parler aussi d’Ohrid, à la frontière albano-macédonienne, où se trouve le plus beau bleu des Balkans. À Ohrid je me suis dit que je pourrais rester là toute la journée sur le balcon avec le plus vieux lac d’Europe à mes pieds et devant les yeux les neiges d’Albanie - là j’aurais accepté mon sort d’écrivain, j’aurais écrit toute la journée dans le soleil de novembre sans attendre aucun retour, aucun lecteur, juste pour le plaisir d’être là, vivant, écrivant. (Ruben 2018: 11sq.) Ce passage est parfaitement représentatif de l’écriture de Ruben dans la mesure où il constitue l’une des nombreuses digressions dans le récit de voyage qui servent à ralentir le texte. S’ensuit un bref aperçu de l’histoire de la ville aussi bien que de la gloire et de la grandeur d’antan des Balkans. À la fin de l’„Avant-propos“, l’auteur précise d’abord ex negativo l’intention qui sous-tend son récit de voyage: J’aurais voulu évoquer aussi les Portes de Fer, les monastères de la Fruška Gora, les ours légendaires de la montagne Tara, les méandres et les vautours de l’Uvac; j’aurais voulu repartir en pensée à Novi Pazar dans le Sandžak serbe où il y a des maisons dans tous les styles et des plaques d’immatriculation de toute l’Europe; j’aurais voulu revivre nos virées en scooter sur l’île croate de Dugi Otok où l’on trouve un lac salé et des falaises de marbre mais ce livre aurait fini par ressembler à un guide touristique archilacunaire de l’ex-Yougoslavie, ce qu’il n’est pas. (Ibid.: 14) Enfin, Ruben révèle de manière métaphorique ce qui distingue Le Cœur de l’Europe d’un guide touristique: „Ce petit livre est un lasso jeté négligemment au cou d’un 92 DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 Dossier pays qui n’existe plus; ce petit livre est un stéthoscope […] qui tente d’ausculter le cœur de cette Europe qui bat encore“ (ibid.: 14). La métaphore du stéthoscope révèle que l’auteur a adopté la démarche que Michael Cronin a décrite comme „politics of microspection“: „By this, we mean a form of engagement with the world which is based on an in-depth analysis and understanding (specere: to look at) of the local (mikros: little)“ (Cronin 2012: 1). Le voyage dans Le Cœur de l’Europe est surtout ralenti par le fait que Ruben et ses compagnons ne voyagent pas en avion ou en train, mais en voiture. 4 À cela s’ajoute qu’il quitte souvent sa voiture pour se rendre dans des lieux spécifiques. Ainsi, Ruben se plonge dans les lieux qu’il visite en s’immergeant totalement dans le pays et auprès de ses habitants. Ce qui en résulte, c’est la proximité physique avec le lieu sans que la voiture, comme moyen de transport, ne continue de servir comme „a barrier to direct contact“ (ibid.). Ce qui ralentit aussi considérablement le récit de voyage, ce sont les nombreuses appréciations subjectives d’événements politiques ou historiques. Délibérément, Ruben ne prend pas un point de vue neutre, mais il porte un jugement implicite ou explicite sur ce qu’il voit au cours de son voyage. Cela vaut, par exemple, pour les conséquences des guerres de Yougoslavie (1991-1995) et la guerre du Kosovo (1998-1999): En chemin, il nous parle de nombreuses „[…] villes de massacres, villes de bains de sang, villes martyres et qui, pour ma génération, celle qui a grandi à l’ombre de la chute du mur, sont autant de points rouges, encore brûlants, sur la carte de l’Europe“ (Ruben 2018: 21). Le Cœur de l’Europe est caractérisé par ce que l’on pourrait appeler une poétique de la digression. Les titres du deuxième et du troisième chapitre, en particulier, ne laissent aucun doute sur le fait que le récit de voyage de Ruben ne se limite pas à des descriptions de son tour des Balkans: Le pont et le tunnel: réflexions désordonnées sur l’ex-Yougoslavie, Ivo Andric & Emir Kusturica (ibid.: 25-34) Sur la route de Sarajevo: quelques notes à propos des ponts de Goražde, de Joe Sacco et de la bande dessinée (ibid.: 35-43) Ces deux titres suggèrent la méthode de Ruben, à savoir la démarche par associations d’idées qui s’appuie sur un lien étroit entre la réalité et les produits de l’imagination qui la représentent. Dans le cas suivant, un épisode concret, à savoir la traversée d’un pont, provoque une réflexion approfondie sur la signification et les manifestations artistiques des ponts: Car la Yougoslavie […] était un pays de ponts et de tunnels. Ponts célébrés par Ivo Andrić, prix Nobel de littérature 1961, auteur du Pont sur la Drina, le plus grand roman yougoslave. Tunnels rendus célèbres par Emir Kusturica, Palme d’or 1985 et 1995, dans son plus beau film, Underground. (Ibid.: 26) DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 93 Dossier Le passage suivant se lit, lui aussi, d’abord comme une description - plus ou moins - poétique de ponts pour déboucher ensuite dans une sorte de méditation profonde sur la culture de l’ancienne Yougoslavie: Sur la fameuse route bleue qui longe la Drina, entre Rogatica et Višegrad, viaducs et tunnels se succèdent; à l’entrée de ces derniers, on devine encore, à peine effacée, une étoile rouge, symbole de la Yougoslavie, et des slogans à la gloire des partisans, des ingénieurs et des ouvriers qui ont ici défié le vertige. Et, de tunnel en tunnel, les yeux rivés à la vitre, pendant que la voiture surplombe le vide, on guette cet horizon morcelé dans l’espoir de le voir enfin surgir, ce fameux pont sur la Drina qui est le héros le plus célèbre d’une langue et d’une littérature mortes: la langue serbo-croate, la littérature yougoslave. (Ibid.: 26sq.) En outre, l’auteur profite de son récit de voyage pour renseigner les lecteurs français sur quelques faits historiques largement inconnus en France: „Nous ne savons pas grand-chose, en France, de l’exode de 200 000 civils serbes de Krajina, et nous savons encore moins combien de personnes furent massacrées“ (ibid.: 23sq.). En soulignant avant tout l’importance des Balkans pour l’Europe centrale, Ruben souhaite éveiller une conscience historique qui tient parfaitement compte des liaisons des Balkans avec les pays voisins de l’Europe centrale. Dans le cadre d’une autre digression significative, il fait découvrir les Balkans à ses lecteurs à travers le film Underground (Podzemlje, 1995) du cinéaste serbe Emir Kusturica et le roman historique Le Pont sur la Drina de l’écrivain yougoslave Ivo Andrić (Na Drini ćuprija. Višegradska hronika, 1945). 5 Tous les deux abordent l’histoire et le présent de l’ex- Yougoslavie. Dans son récit, Ruben se montre un grand admirateur d’Ivo Andrić et de son roman récompensé par le prix Nobel de littérature en 1961 avec lequel l’écrivain yougoslave - selon Ruben - a créé un nouveau genre littéraire: le roman-chronique, 6 puisqu’il s’agit d’une chronique de la ville de Višegrad ou, plus concrètement, du pont de Višegrad, héros peu conventionnel pour un roman: Le Pont sur la Drina d’Ivo Andrić est le premier roman dont le héros n’est pas un personnage mais un élément du paysage: un pont. Un magnifique pont de onze arches qui vit le jour en 1577 d’après les plans de l’architecte Sinan dessinés sur les ordres du pacha Mehmed Sokolović. On dit d’un pont, comme d’un être humain, qu’il naît; on oublie de dire qu’il peut aussi mourir et ne jamais renaître sinon dans des chansons, tel que le pont d’Avignon. (Ruben 2018: 28sq.) Le pont de Višegrad peut être considéré comme le personnage principal du roman, car tous les événements historiques importants de la ville entre 1506 et 1914 s’y sont déroulés et parce qu’il joue un rôle important dans la vie quotidienne des habitants. Ruben interprète Višegrad, qui est situé juste à la frontière avec la Bosnie, l’ancien Sandjak de Novi Pazar et la Serbie, et plus encore son pont comme un symbole de l’ex-Yougoslavie, qui était caractérisée avant tout par son multiculturalisme. Le pont du roman sépare et relie des cultures différentes: situé à la frontière entre la Bosnie et la Serbie, il réunit les artisans juifs, les commerçants islamiques, les paysans serbes et les fonctionnaires autrichiens. 94 DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 Dossier Après s’être penché en détail sur le roman d’Ivo Andrić, l’auteur se tourne vers le film Underground, car il suppose qu’il existe un lien étroit entre les deux: „Underground était une réplique au plus grand écrivain yougoslave [Ivo Andrić]; une tentative, de la part de Kusturica, de se mesurer à l’aune de son maître et de proposer sa réponse cinématographique au chef-d’œuvre littéraire de son pays natal“ (ibid.: 27). Selon Ruben, le point commun entre le roman et le film réside dans le fait que le tunnel dans Underground est l’équivalent souterrain du pont dans Le Pont sur la Drina: „[…] le vrai héros d’Underground c’est bien le tunnel, ce pont souterrain, ce passage ténébreux dans les entrailles de la terre […]“ (ibid.: 27). De ce fait, le film se présente comme une adaptation cinématographique du roman. Le deuxième chapitre contient un passage qui peut être lu de manière poétologique, en ce sens qu’il met en évidence le décalage entre la réalité imaginée et le réel. Ces réflexions ont pour point de départ la démarche du cinéaste serbe: […] pour réaliser son prochain film, Kusturica a fait construire toute une ville en toc sur la langue de terre qui s’avance à la confluence de la Drina et d’un torrent de montagne, le Rzav. Des panneaux de bois en cyrillique et en caractères latins annoncent cet AHДPИЋГPAД (ANDRIĆGRAD) qui n’est rien d’autre qu’un Kusturigrad pour les badauds, les touristes, les nostalgiques de la Yougoslavie et les dignitaires de la Republika Srpska, la république serbe de Bosnie. […] L’élément le plus visible de ce village Potemkine, c’est l’église orthodoxe façon Disneyland qui se dresse au confluent des deux rivières. […] pour édifier ce palais factice, Kusturica a fait détruire sans vergogne une authentique forteresse dont il a remployé les pierres. Au centre de la pseudo-ville se dresse une statue en bronze d’Ivo Andrić. (Ibid.: 30sq.) Ce passage est bien significatif dans la mesure où Emmanuel Ruben s’est donné pour objectif principal de découvrir l’authenticité qui se trouve sous la surface (trompeuse). En ce sens, il souhaite véhiculer auprès de ses lecteurs une image authentique de l’ex-Yougoslavie. Ce qui implique sans aucun doute la citation suivante: „On cherchera en vain l’âme d’Ivo Andrić, totalement absente du lieu malgré la statue de bronze et les portraits visibles partout“ (ibid.: 32). Comme nous l’avons déjà expliqué, ce procédé correspond exactement au principe du ‚vertical travel‘: „[…] it permits a discovery of elements of everyday space otherwise deliberately concealed or ignored by emphases on horizontal, seemingly superficial ways of encountering space and contents“ (Forsdick 2020: 100). Le roman de l’écrivain se termine par la destruction du pont par l’armée autrichienne, qui bat en retraite devant les Serbes en 1914. Néanmoins, les conséquences tristes de l’épisode le plus important ou le plus cruel dans l’histoire du pont sont absentes du roman et du film: Le chapitre le plus terrible du pont sur la Drina n’est pas dans le livre d’Andrić. Il ne sera probablement pas dans le film de Kusturica. Il ne peut pas non plus se lire, aujourd’hui, sur le pont barricadé pour les besoins de ce cinéma qui est de plus en plus, de film en film, la pacotille capricieuse d’un millionnaire expatrié devenu étranger à son propre pays. Car, dans une ville où le nettoyage ethnique a fait son œuvre, il n’y a pas la moindre plaque, aujourd’hui, DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 95 Dossier à la mémoire de ses habitants musulmans; en 2010, lors de l’assèchement d’un lac de retenue pour la réfection du barrage situé en aval, la rivière a recraché trois cents cadavres d’hommes et de femmes égorgés il y a vingt-trois ans sur la célèbre kapia du vieux pont ottoman. (Ruben 2018: 33) Ruben termine le deuxième chapitre par une très longue citation tirée du roman (cf. Andrić 1999: 366-369), qui a précisément pour thème la destruction du pont qu’il introduit en ces termes: „[…] avant d’aller voir le film [Underground], on aimerait tout simplement relire le dernier chapitre du livre. La scène se passe en 1914. Ali Hodja rend l’âme en voyant voler en éclat la septième pile du pont sur la Drina“ (Ruben 2018: 33). Il ne commente pas la citation pour la laisser parler d’elle-même, pour ne pas atténuer l’effet de la scène décrite sur les lecteurs. Dans le troisième chapitre, Ruben nous raconte que le groupe fait un détour par Goražde, „pour voir les lieux qui ont servi de cadre à Joe Sacco dans sa bande dessinée éponyme“ (ibid.: 36). Ici, il se réfère à la BD Safe Area Goražde (2000) de l’auteur et journaliste américano-maltais. Une fois de plus, il est clair que Ruben évite les destinations touristiques et préfère visiter plutôt des lieux ayant une grande importance historique, comme par exemple la ville Goražde en Bosnie-Herzégovine qui a joué un rôle central pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine et en garde jusqu’à ce jour un triste souvenir: Goražde - grad heroi, la ville héroïque, comme l’annoncent les panneaux, se situe dans la vallée de la Drina, quelques kilomètres en amont de Višegrad. La ville ne fait pas partie de la Republika Srpska mais de la Fédération croato-bosniaque, une des deux entités qui forme la Bosnie-Herzégovine; pendant la guerre c’était une enclave, aujourd’hui elle n’est reliée au reste de la fédération que par une excroissance en forme de tubercule. À l’approche de la ville, d’autres panneaux nous informent qu’il vaut mieux ne pas s’aventurer sur les chemins: les environs sont encore minés. (Ibid.: 37) Une fois de plus, l’auteur fournit aux lecteurs des informations de fond qui révèlent sa position et qui vont bien au-delà de ce qu’il voit et perçoit à Goražde. En partant des deux ponts de la ville, 7 une réflexion est menée sur la signification historique des ponts, qui constitue, avec les frontières, l’un des thèmes centraux du récit de voyage de Ruben: […] je me demande pourquoi tous les événements les plus importants de l’histoire des Balkans se sont déroulés sur des ponts, sur ces ponts symboles de l’euro que nous gravons sur nos coupures, manière d’oublier, peut-être, que nous aussi, nous les avons détruits, et que nous avons érigé davantage de murs que de passerelles entre le nouveau monde et nous. (Ibid.: 38) Dans ses descriptions, Ruben mêle souvent des souvenirs de ses lectures antérieures à des impressions actuelles sur place qui conduisent à nouveau à des réflexions plus profondes sur le passé guerrier de la ville. Dans ce cas-là, il s’agit de l’un des deux ponts à Goražde que Joe Sacco montre à plusieurs reprises dans sa BD et que Ruben visite effectivement: 96 DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 Dossier Dans sa bande dessinée, Joe Sacco l’a représenté plusieurs fois, ce second pont de Goražde. Nous le traversons et nous garons la voiture sur la rive droite […]. Nous marchons sur les quais, les yeux levés vers les immeubles encore troués d’impacts. N’importe quel signe devient un indice encore visible de la guerre, au point que ces traces de pas d’enfants gravés dans le ciment trop frais, sur le parapet, où les pluies acides ont laissé des dépôts de rouille, font penser à de petites mares de sang. Échoué parmi les joncs qui bordent les berges, il y a un radeau. Peut-être un de ces radeaux qui supportaient, pendant la guerre, les mini-centrales bricolées par les habitants de la ville pour puiser dans le courant de la rivière un peu de lumière? (Ibid.: 38sq.) Ce passage est bien représentatif dans la mesure où il démontre parfaitement la démarche de Ruben: Il ne décrit pas ce qu’il voit de manière neutre, mais l’interprète sur fond de ses vastes connaissances historiques. L’auteur conclut le troisième chapitre de Le Cœur de l’Europe en donnant des informations d’ordre général sur Joe Sacco et les caractéristiques de sa BD. Ruben introduit cette partie extrêmement subjective de la manière suivante: „Quelques mots, tant que j’y suis, à propos de Joe Sacco“ (ibid.: 39). De fait, ces propos s’étendent sur plus de quatre pages bien qu’il s’agisse ici d’une digression qui n’a aucun rapport direct avec le voyage réel de Ruben. Néanmoins, son attitude envers certains auteurs et cinéastes et à l’égard de leurs œuvres est importante dans ce contexte, car très souvent ses perceptions et descriptions ne sont pas immédiates, mais fortement influencées par la littérature et l’art, ce qui est évident, par exemple, dans le cas suivant: Sur la route de Travnik, je pense au noir et blanc de Joe Sacco, au noir et blanc de Thierry Vernet (le compagnon de route de Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde), au noir et blanc des photos de Klavdij Sluban, qui sont, dans le beau livre de Maspero, comme des épiphanies, où c’est toujours l’être humain, ses gestes, ses édifices, ses œuvres, qui fait paysage et qui nous sourit, nous effraie, nous charme, nous interpelle, nous interroge. (Ibid.: 46) Regardons de plus près un autre exemple bien représentatif de la méthode appliquée par Ruben: Quiconque a baigné toute son enfance dans Tintin et passé une bonne partie de sa vie à l’orient de l’Europe ne cesse de vouloir déceler dans les lieux qu’il a visités, où il a vécu, des caractéristiques de ces pays qu’il sait introuvables sur les cartes, mais où il a pourtant voyagé tant de fois en rêve […]. (Ibid.: 49). Dans cette citation, Ruben se réfère à deux pays imaginaires que Hergé a présentés à ses lecteurs dans Les Aventures de Tintin: la Syldavie et la Bordurie. Le dessinateur et scénariste belge les a situés dans les Balkans et il les a conçus comme deux pays ennemis. 8 Suite à ses lectures de jeunesse, Ruben part à la recherche de „[…] ces pays mystérieux aux intrigues géopolitiques interminables […]“ (ibid.: 51) au cours de son voyage. Et il prétend les avoir effectivement trouvés tous les deux, comme l’indique le titre du cinquième chapitre: „La Syldavie et la Bordurie existent, nous les avons traversées“ (ibid.: 49). Cette prétendue découverte géographique DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 97 Dossier devient plausible car l’écrivain transforme ces deux pays tout à fait imaginaires en un symbole intemporel et sans frontières concrètes. Tout d’abord, Ruben raconte que lors d’un voyage entrepris 17 ans plus tôt, il pensait avoir trouvé la Syldavie en Hongrie. Cependant, il arrive à la conclusion suivante: „Mais de la Syldavie, je sais aujourd’hui que je ne décelais alors que des bribes“ (ibid.: 49). En outre, l’Ukraine représente pour lui „[…] le pays bordure par excellence, puisque son nom signifie la ‚marche frontière‘ […]“ (ibid.: 51). Une fois de plus, l’auteur confronte ses lecteurs avec le thème des frontières, omniprésent dans son récit de voyage. Loin de toute idéalisation naïve de l’ex-Yougoslavie, Ruben confesse néanmoins: „[…] je comprends la yougostalgia“ (ibid.: 54). C’est pourquoi son récit de voyage se lit comme une tentative très engagée de comprendre comment un pays multiculturel et très ouvert a pu devenir un pays d’exclusion, un espace clos: „Avec le temps, le pays de la frontière est devenu le pays des frontières“ (ibid.: 25). 3. Conclusions Le récit de voyage de Ruben, Le Cœur de l’Europe, relate son tour de Balkans en 2015. Il se caractérise premièrement par l’aspect du voyage ralenti et deuxièmement par le fait que l’écrivain lyonnais évite toutes les destinations touristiques pour s’immerger profondément dans la culture des pays visités. Ce qui l’intéresse en particulier, c’est l’histoire récente et contemporaine de l’ex-Yougoslavie. En réfléchissant sur les conflits des années 1990, il fait prendre conscience aux lecteurs à quel point ils ont transformé les frontières de l’Europe centrale jusqu’à aujourd’hui. Comme Ruben ne se contente pas de décrire ce qu’il voit à la surface, l’imagination joue un rôle clé dans son écriture, qu’il s’agisse de la sienne propre ou de celle d’autres auteurs et cinéastes; en effet, il perçoit souvent les lieux étrangers sur sa route tels qu’ils sont décrits dans leurs œuvres pour ensuite montrer le décalage entre la fiction et la réalité: „Il intègre ainsi des considérations politiques, des lectures et des références cinématographiques hétéroclites pour mieux appréhender cet espace qu’il cherche encore à décrypter“. 9 De plus, il ne s’immerge pas seulement dans le lieu étranger, mais aussi en lui-même. Ainsi, il lie de manière inextricable le procédé de „vertical travel“ à l’introspection. Andrić, Ivo, Le pont sur la Drina, trad. Pascale Delpech, Paris, Le livre de poche, 1999. Baudelle, Yves / Morzewski, Christian (ed.), Nicolas Bouvier: L’Usage du monde, in: Roman 20- 50. Revue d’étude du roman des XX e et XXI e siècles, hors série n o 8 / mars 2018. Brenner, Peter, „Einleitung“, in: id. (ed.), Der Reisebericht. Die Entwicklung einer Gattung in der deutschen Literatur, Frankfurt/ Main, Suhrkamp, 1989, 7-13. Cronin, Michael, Across the Lines. Travel, Language, Translation, Cork, Cork University Press, 2000. —, The Expanding World. Towards a Politics of Microspection, Alresford, Zero Books, 2012. Forsdick, Charles, „Vertical Travel“, in: Alasdair Pettinger / Tim Youngs (ed.), The Routledge Research Companion to Travel Writing, London / New York: Routledge, 2020, 99-112. Ruben, Emmanuel, Le Cœur de l’Europe, Lille, La Contre Allée, 2018. 98 DOI 10.24053/ ldm-2024-0008 Dossier —, „De Yalta à Jérusalem en passant par Istanbul, Riga, Kiev et Novi Sad: réécrire l’Europe sur ses frontières“, in: Hippocampe, 14, 2017, 5-22. Salazar-Ferrer, Olivier, L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, Gollion, Infolio éditions, 2015. Truchlewski, Zbigniew, „Généalogie des perceptions Est-Ouest. Les risques du Cercle Herméneutique“, in: Émulations, 6, octobre 2009: Regards sur notre Europe: Politique et citoyenneté, 143-169. 1 Le choix de ces points de départ et d’arrivée du voyage est très significatif dans la mesure où la Voïvodine représente pour Ruben le „pays par excellence de la frontière […]“ (Ruben 2018: 22). Mise en évidence par l’auteur. 2 Pour une analyse profonde cf. p. ex. Salazar-Ferrer 2015 et Baudelle/ Morzewski 2018. 3 Dans ce contexte, il est très significatif que le premier chapitre de Le Cœur de l’Europe s’intitule „Bienvenue au pays de la frontière! “ (Ruben 2018: 17-24; mise en évidence par l’auteur). 4 Pour le lien étroit entre la décélération et le concept de „vertical travel“ cf. Forsdick 2020: 102. 5 Le roman fut traduit pour la première fois en français par Georges Luciani en 1961 sous le titre Il est un pont sur la Drina: Chronique de Vichégrad. Une deuxième traduction du roman date de 1999 et fut réalisée par Pascale Delpech (Le Pont sur la Drina). Emmanuel Ruben a consulté cette traduction et toutes les citations dans Le Cœur de l’Europe sont tirées de cette „belle traduction de Pascale Delpech“ (Ruben 2018: 28). 6 Dans une perspective européenne, le roman d’Andrić s’inscrit dans une tradition représentée, par exemple, par le roman intitulé Chronik der Sperlingsgasse (1856) de l’écrivain allemand Wilhelm Raabe. 7 Cf. aussi la citation suivante: „Reliant les deux rives de la ville, on trouve deux ponts modernes [à Goražde], assez laids d’ailleurs, mais qui ont joué […] un rôle crucial dans les différentes guerres balkaniques“ (ibid.: 37). 8 Pour la conception de ces deux pays imaginaires et leurs références extra-textuelles, cf. p. ex. Truchlewski 2009: 152. 9 https: / / lacontreallee.com/ media/ 2018/ 02/ argumentaire_lecoeur.pdf (consulté le 27/ 05/ 2025).
