eJournals lendemains49/194-195

lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2024-0012
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm49194-195/ldm49194-195.pdf0824
2026
49194-195

Littérature et postmigration en Allemagne et en France

0824
2026
Marina Ortrud M. Hertrampf
ldm49194-1950010
10 DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 Dossier Marina Ortrud M. Hertrampf (ed.) Littérature et postmigration en Allemagne et en France Introduction Remerciements Le point de départ du présent dossier thématique a été le panel „La représentation de la France / de l’Allemagne dans les œuvres d’auteurs et autrices (post-)migrants et leur perception comme auteurs et autrices français/ allemands“ organisé lors du XLIVe Congrès de la Société Française de Littérature Générale et Comparée (SFLGC), à l’initiative notamment de Fanny Platelle. Elle a non seulement organisé ce panel, mais elle est également responsable de la conception éditoriale, de l’organisation rédactionnelle et de la relecture de ce dossier. Sans son travail précieux, ce dossier n’aurait pas vu le jour; je tiens à lui exprimer ici mes sincères remerciements. Regards croisés et points de départ ou à la recherche de la postmigration En France, la randonnée est l’un des loisirs préférés des Français. La proximité avec la nature et l’amour du patrimoine naturel jouent ici un rôle central. Il n’est donc pas surprenant que de plus en plus de Français ayant des origines immigrées se mettent à la randonnée, même s’ils sont issus de milieux culturels où cette activité ne fait pas partie des traditions. La photo de couverture de ce dossier l’illustre très bien. Dans le contexte germanophone, cette image peut être interprétée d’une manière qui ne peut être traduite en français. En allemand, le verbe ‚wandern‘ ne désigne pas seulement le fait de se promener et de faire une randonnée, mais aussi celui de migrer. Dans notre cas, il apparaît que l’acte de ‚wandern‘ ne renvoie plus aux mouvements migratoires pour les personnes représentées, mais qu’elles s’adonnent à la randonnée comme un loisir typiquement français. La photo de couverture, prise dans les Alpes françaises, nous montre deux choses. D’une part, les processus migratoires conduisent à une hybridation des habitudes et, d’autre part, les termes et les concepts ne peuvent souvent pas être transposés sans problème de l’allemand vers le français et inversement. La migration des concepts connaît donc souvent un processus aussi complexe et semé d’embûches que celle des personnes. Alors qu’un terme tel que l’autosociobiographie, mot-clé forgé par Annie Ernaux pour désigner ses œuvres, est devenu un concept particulièrement à la mode dans la littérature critique germanophone et fait désormais son retour dans la critique littéraire française (et au-delà) en tant que concept transnational (cf. Bundschuh-van Duikeren/ Jacquier/ Löffelbein 2025), la notion de ‚postmigration‘ reste largement ancrée, dans sa dimension spécifiquement ‚allemande‘, dans le domaine des études germaniques (interculturelles). Selon nous, ce concept recèle toutefois un potentiel DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 11 Dossier qui justifie d’approfondir la discussion dans le domaine des études littéraires transnationales, puisque le phénomène postmigratoire se manifeste sous différentes formes dans tous les pays d’immigration. En effet, le concept de post(-)migration n’est ni nouveau ni exclusivement utilisé dans le contexte germanophone. Dès les années 1990, le terme ‚post(-)migration‘ et l’adjectif ‚post(-)migrant‘ étaient utilisés dans des études britanniques sur la migration et le multiculturalisme (cf. Gaonkar et al. 2021: 14-16). Ils sont notamment employés dans le cadre des études postcoloniales, comme dans l’ouvrage de Kathryn Kleppinger et Laura Reeck, Post-migratory Cultures in Postcolonial France (2018). Dans le contexte francophone également, Ilaria Vitali intitule son étude publiée en 2011 „Post-migration et nouvelles frontières de la littérature beur “. Il s’avère pourtant que ce terme reste peu discuté sur le plan théorique et qu’il est surtout compris dans une perspective temporelle. 1 Il représente ainsi, dans le contexte français, une alternative aux termes de ‚littérature des immigrations‘, ‚littérature migrante‘, ‚littérature (post-)beur‘ ou ‚littérature de la deuxième et troisième génération‘, 2 qui sont tous problématiques dans la mesure où ils procèdent à une classification ethnique et sociale qui renforce le dualisme entre ‚nous‘ et les ‚autres‘. Le malaise suscité par ces classifications est également au cœur de l’étude novatrice de Myriam Geiser, Der Ort transkultureller Literatur in Deutschland und in Frankreich. Deutsch-türkische und frankomaghrebinische Literatur der Postmigration (2015). Dans cet ouvrage, l’autrice interprète le néologisme ‚postmigration‘ de manière analogue au concept de postcolonialisme, comme un „concept exprimant une tension“ qui „ne désigne pas seulement un état chronologiquement postérieur, mais qui fait le lien entre un passé et un avenir“ (Geiser 2015: 308; trad. MOH). Dans sa version conceptuelle d’une littérature postmigrante, la biographie des écrivain·e·s reste „déterminante pour le contexte de création des œuvres, mais les traces ,ethniques‘ ont beaucoup moins d’importance que l’expérience sociale et culturelle spécifique des ,descendants‘, qui sont confrontés à une réalité dans laquelle la migration de leurs parents joue un rôle tant dans leur perception d’eux-mêmes que dans la perception que les autres ont d’eux“ (Geiser 2015: 308; trad. MOH). En mettant l’accent sur le traitement littéraire d’une vie marquée par des identités linguistiques multiples et des appartenances culturelles diverses, Myriam Geiser se concentre sur un aspect central de la démarche de Shermin Langhoff, la ‚pionnière‘ du concept aujourd’hui en vogue dans l’espace germanophone. Shermin Langhoff, créatrice de théâtre berlinoise, fait du ‚théâtre postmigrant‘ au Ballhaus Naunynstraße de Berlin depuis 2008. Il s’agit d’un théâtre dans lequel des artistes issu·e·s de l’immigration mettent en scène des pièces qui reflètent de manière critique les histoires, les expériences et les discours sur l’expérience migratoire de personnes „qui ne sont elles-mêmes plus migrantes, mais qui apportent cette expérience de l’immigration en tant que savoir personnel et mémoire collective. De plus, dans notre vie mondialisée et surtout urbaine, le terme ,postmigrant‘ désigne l’ensemble de l’espace commun de la diversité, au-delà de l’origine“ (Langhoff/ Donath 2011; trad. MOH). En effet, la notion de postmigration est le résultat d’un 12 DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 Dossier diagnostic de la société actuelle et apparaît comme un contre-discours par rapport à celui, particulièrement important depuis les années 1990, du multiculturalisme, qui semblait épuisé et dans une impasse. Le concept de Shermin Langhoff devient donc le point de départ d’un mouvement artistique de révolte et de lutte pour la reconnaissance. Issu de la pratique artistique, il a rapidement été repris et conceptualisé dans les domaines de la sociologie et des sciences de l’éducation allemandes, notamment par Naika Foroutan, Erol Yıldız et Marc Hill. 3 Selon Naika Foroutan, le paradigme postmigrant suggère une production de connaissances contre-hégémonique. Le préfixe ‚post-‘ dans ‚postmigrant‘ désigne ainsi le dépassement d’un paradigme dichotomique qui construit des dimensions de différence et d’appartenance aux niveaux national, ethnique, culturel et linguistique. Une société postmigrante est donc, selon elle, un collectif qui a dépassé le discours sur la migration et l’othering au profit d’une compréhension transculturelle intégrative d’une culture et structure sociale toujours dynamiques. 4 Tant qu’il y a des personnes racisées dans la conscience politique et publique d’une société, on ne peut pas parler d’une société postmigrante, 5 ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas parmi des sous-groupes de la société une attitude postmigrante qui est articulée et diffusée, par exemple, par la littérature. Dans cette perspective, la notion de ‚postmigration‘ signifie tout d’abord raconter l’histoire de la migration et repenser radicalement l’ensemble du champ de la migration, en adoptant les perspectives de ceux qui ont vécu directement ou indirectement les processus migratoires. Contrairement aux récits nationaux courants, le discours de la postmigration ne s’interroge pas sur la réussite de l’intégration des (post-)migrant·e·s, mais met plutôt l’accent sur les processus de dé-localisation et de relocalisation, l’ambiguïté et les biographies frontalières. La notion d’‚entre-deux‘ et de ‚tiers-espace‘, utilisée par Homi K. Bhabha, „semble être également déterminante pour les situations de (post)migration, dans lesquelles les localisations univoques sont rompues et les discontinuités mises en évidence. Cette ‚rupture innovante‘ remet radicalement en question les dualismes occidental vs non occidental, national vs étranger, qui servaient jusqu’à présent de repères à la perception de la société, et met à la place en avant des divisions productives, des appartenances multiples et des biographies mouvementées“ (Yıldız 2015: 21; trad. MOH). Ce déplacement du regard représente toujours une confrontation critique avec les rapports de force sociaux. Parler d’une perspective postmigrante s’oppose donc au discours sur la migration et la marginalisation de personnes qui se considèrent comme partie intégrante de la société et à un discours public qui continue à traiter les histoires de migration comme des phénomènes historiques exceptionnels spécifiques et dans lequel on fait la distinction entre la „normalité“ des citoyens „de souche“ et la problématique des personnes issues de la migration (cf. Yıldız 2015: 23; trad. MOH). En effet, les études littéraires et culturelles germaniques se sont rapidement intéressées à ce concept, qui semble constituer une alternative valable aux catégories très controversées de ‚littérature migrante‘ ou de ‚littérature de migration‘. En outre, DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 13 Dossier la perspective postmigrante s’impose de plus en plus comme une catégorie d’analyse critique. Rahel Cramer, Jara Schmidt et Jule Thiemann (2023) identifient même déjà un tournant postmigrant. Il est particulièrement intéressant de noter que la postmigration est qualifiée de „phénomène typiquement allemand, né de circonstances historiques spécifiques (accords de recrutement et migration de main-d’œuvre) et qui exige donc la formulation d’une théorie propre, en dehors du paradigme de recherche postcolonial“ (Schmidt/ Thiemann 2023a: 2; trad. MOH). Même si le débat autour de ce concept se déroule principalement en Allemagne, l’argument avancé pour expliquer le phénomène postmigratoire ne signifie pas pour autant qu’il s’agit d’un phénomène typiquement et exclusivement allemand. En effet, même si les circonstances historiques des mouvements migratoires et des politiques de migration et d’intégration diffèrent d’un pays à l’autre, les migrants transculturels d’autrefois sont devenus des citoyens transculturels faisant partie intégrante de la société dans son ensemble, à l’évolution de laquelle ils ont contribué et continuent de contribuer de manière significative. On observe ainsi partout des processus de changement social et des mouvements comparables qui exigent la reconnaissance et l’égalité des droits pour tous les habitants d’un pays. C’est également ce que soutient Martina Kopf (2023: 84), qui plaide pour „que la recherche sur la postmigration sorte du cadre national pour devenir un projet européen“. La conviction qu’il ne s’agit en aucun cas d’un phénomène allemand est également le point de départ de notre démarche visant à développer davantage ce concept en tant que catégorie d’analyse littéraire dans le contexte francophone. Dans ce qui suit, nous ne prétendons ni présenter une synthèse exhaustive ni clarifier la terminologie définitivement, mais plutôt esquisser la difficulté à théoriser le terme et développer quelques premières approches provisoires afin de faire le point sur l’état actuel des discussions. Pour une littérature de la postmigration Comme nous l’avons vu, le terme de postmigration, appliqué aux écrivain·e·s, est surtout utilisé dans l’espace francophone pour désigner l’écriture de la génération post-migrante. Cependant, comme nous l’avons indiqué ci-dessus, l’interprétation purement temporelle du préfixe „est insuffisante dans la mesure où elle méconnaît le potentiel critique inhérent à la notion de la postmigration“ (Hodaie/ Hofmann 2024: 3; trad. MOH). Pour distinguer cette conception descriptive, générationnelle et temporelle du terme ‚postmigration‘ en tant que figure de pensée et „lecture contrapuntique“ („kontrapunktische Lesart“, Yıldız 2022: 46), nous proposons de l’orthographier avec un trait d’union. Cela ne résout toutefois pas les problèmes de flou conceptuel et de définition. La question reste notamment ouverte de savoir s’il existe une différence de sens entre les adjectifs ‚postmigrant‘ et ‚postmigratoire‘, et, si oui, laquelle. 14 DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 Dossier Étant donné qu’une désignation telle que ‚littérature postmigrante‘ (ou bien ‚littérature postmigratoire‘) peut être perçue comme trop normative et perpétuant la dichotomie entre ‚nous‘ et ‚les autres‘, on pourrait se demander s’il ne faudrait pas, à l’instar de la distinction entre la ‚littérature migrante‘, qui désigne l’écriture des personnes ayant elles-mêmes migré, et la ‚littérature de la migration‘, également distinguer une littérature postmigrante, avec une référence biographique de l’écrivain à la migration, et une littérature de la postmigration, dans laquelle la notion de postmigration est comprise comme une perspective et une figure de pensée relevant d’une vision d’une société postmigrante, au sens de Naika Foroutan et al. Dans sa dimension sociologique, le terme de ‚postmigration‘ permet de dissocier la perception esthétique du classement ethnique et social, et de se concentrer sur une littérature qui émerge dans le contexte d’une société marquée par un nombre croissant d’étapes de la migration. Les textes que nous classons parmi la catégorie de la „littérature postmigrante / de la postmigration“ présentent donc la voix de la migration après la migration, qui rend compte du savoir marginalisé ainsi que de l’histoire et de la réalité socioculturelle d’un pays en tant que pays d’immigration. À l’instar du „Writing back postcolonial“, les auteurs et autrices de la génération post-migrante s’attachent, à travers une forme de Writing in, à combler les lacunes des récits nationaux en racontant les histoires qui n’ont jamais été racontées jusqu’alors. Comme le décrit Marianne Hirsch dans The Generation of Postmemory, les souvenirs et les expériences traumatisantes jamais exprimés et tus sont transmis à la génération suivante, provoquant ainsi des troubles transgénérationnels. Les histoires de migration ne marquent cependant pas seulement les personnes concernées et leurs descendant·e·s, mais aussi des sociétés entières. En racontant les histoires des oubliés de la grande Histoire, la littérature de la postmigration raconte également un élément central de l’histoire nationale. Il ne s’agit pas seulement de réécrire l’histoire d’une société dans une nouvelle perspective, mais plutôt d’en raconter une partie essentielle, car l’histoire d’un pays d’immigration serait différente sans les histoires de migration. Ainsi, la littérature postmigrante a une „fonction réparatrice“ qu’Alexandre Gefen (2017: 10) reconnaît de multiples façons dans la littérature française contemporaine - sans d’ailleurs se référer à la migration, ce qui en dit long sur la reconnaissance (ou plutôt l’absence de reconnaissance) des écrivain·e·s post-migrant·e·s par les spécialistes français de la littérature. Avec les auteurs et autrices de la génération post-migrante sont entré·e·s sur la scène littéraire des écrivain·e·s qui sont des citoyen·ne·s légitimes, mais qui sont trop souvent victimes d’un manque de participation et d’une racialisation dans leur vie quotidienne. Réclamant la même reconnaissance et la même estime dans tous les domaines de la vie publique, les auteurs et autrices dit·e·s postmigrant·e·s défendent la vision d’une société postmigrante. Cette perspective se reflète alors dans une posture de résistance anti-hégémonique qui reconfigure les perspectives. La posture postmigrante exprime en même temps une prise de conscience, une prise de position sociopolitique et un concept poétique qui „est une façon de donner DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 15 Dossier le ton“ (Meizoz 2007: 32; Geiser 2023). 6 La notion de la posture est conduite et discours à la fois: c’est, d’une part, la présentation de soi, les comportements publics en situation littéraire (prix, discours, banquets, entretiens en public, etc.) et, d’autre part, l’image de soi donnée dans et par le discours, ce que la rhétorique nomme l’ethos. En parlant de „posture“ de l’auteur, on veut décrire relationnellement des effets de texte et des conduites sociales (ibid.: 21). Le processus de formation d’une telle posture ressemble fortement à celui de la désidentification, 7 dans la mesure où les auteurs et autrices prennent leurs distances par rapport à une identité qui leur est attribuée ou imposée par la culture dominante, adoptent une position d’observateur/ observatrice et réfléchissent à leurs propres pensées, sentiments et comportements. Ces gestes d’autonomisation identitaire sont toutefois toujours pensés de manière collective, car ce processus de négociation anti-hégémonique s’accompagne le plus souvent d’une tendance engagée (cf. Petersen/ Vitting-Seerup 2019), qui présente les traits de la „littérature d’implication“ (Blanckeman 2015). Les écrivain·e·s postmigrant·e·s croient en la mission sociale et au rôle transformateur de la littérature (Sievers 2024: 14). Ainsi, la littérature de la postmigration remet en question les mythes nationaux et, dans le sens de „performative citizenship“ (Isin 2017), invite l’ensemble de la société à développer une nouvelle identité collective et une conscience historique révisée. Comme nous l’avons mentionné, il serait trop réducteur de limiter le phénomène de la littérature de la postmigration exclusivement aux écrivain·e·s issu·e·s de l’immigration, même s’ils/ elles n’ont pas eux/ elles-mêmes migré. On retomberait alors dans le piège de l’altérisation et de la binarité entre ‚nous‘, en tant qu’originaires du pays, et les ‚autres‘, en tant que migrant·e·s, que la notion de postmigration cherche justement à dépasser. En fait, de plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer davantage de réflexivité, critiquant l’épistémologie centrée sur l’État-nation et l’ethnicité qui place les migrant·e·s au centre. Parmi ces voix, on trouve celle de Naika Foroutan, qui considère la migration comme un symbole d’exclusion qu’il convient de dépasser dans le discours scientifique. Naika Foroutan, Erol Yıldız, Moritz Schramm et d’autres s’inscrivent ainsi clairement dans le mouvement visant à „dé-migrantiser“ la recherche sur les migrations, c’est-à-dire à ne plus placer au centre les personnes migrantes, mais plutôt les mécanismes de la société dans son ensemble (cf. Dahinden 2016; Sievers/ Bauböck/ Josipovic et al. 2022; Raghuram/ Breines/ Gunter 2024). C’est ici que l’interprétation du préfixe ‚post-‘ entre à nouveau en jeu, dans sa signification de dépassement de la notion de migration, au sens d’un contre-discours anti-hégémonique qui cherche à surmonter le paradigme de la différence et de l’appartenance, construit de manière eurocentrique et essentialiste, et fondé sur un dualisme hiérarchisant (cf. Hodaie/ Hofmann 2024: 3). Si l’on prend cela au sérieux en considérant la production littéraire, cela signifie que même les auteurs et autrices qui ne sont pas issu·e·s de l’immigration peuvent représenter des contre-discours postmigrants et écrire pour une société postmigrante: „This perspective should, most importantly, focus on expressions of general societal transformation and negotiations 16 DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 Dossier in cultural products rather than only addressing the experiences of the so-called postmigrant generation“ (Schramm 2025: 164). Par conséquent, la littérature de la postmigration n’est ni exclusivement ni nécessairement écrite par des personnes ayant une biographie migratoire. Cela vaut également pour l’objet de la narration. Les récits postmigrants, analysés sous l’angle de la postmigration comme une catégorie d’analyse, n’ont donc pas nécessairement pour sujet les expériences migratoires, mais peuvent se concentrer sur les réalités hégémoniques, intersectionnelles et racialisantes, sur la discrimination quotidienne, ainsi que sur tous les rapports de force et les contradictions de la société dans son ensemble (cf. Moslund/ Petersen 2019: 67-68; Schramm 2018: 89; Kopf 2023: 79; Petersen 2023). Toutes les normes terminologiques ont tendance à exclure. Ce phénomène est particulièrement marqué lors de la création d’un canon, par exemple. Si l’on prend au sérieux la notion de postmigration comme perspective et approche critique, la création d’un canon concret de la littérature de la postmigration est impossible. Même s’il n’est peut-être ni possible ni souhaitable d’établir un canon, il est toutefois possible d’identifier des points communs entre les textes de la postmigration. Si nous avons évoqué plus haut le fait que l’adoption d’une posture postmigrante s’accompagne d’une poétique particulière (cf. Meizoz 2007: 32), la question se pose alors de savoir quelles sont les caractéristiques possibles d’une poétique de la postmigration. Les différentes publications actuellement disponibles sur la littérature de la postmigration permettent de dégager les tendances suivantes, qui peuvent caractériser une écriture postmigrante. Dans les débats autour du concept de postmigration, le lien étroit avec le postcolonialisme a été souligné à maintes reprises (Geiser 2015; Alkin/ Geuer 2021; Schmidt/ Thiemann 2023a; Coste/ Kopf 2025). En effet, il apparaît que des phénomènes tels que l’hybridité, le tiers-espace et l’identité transgressive sont presque normaux dans le contexte des sociétés postmigrantes. Aux processus de négociation entre différentes influences culturelles s’ajoutent ceux liés à la formation d’une identité plurilingue. Les sociétés postmigrantes sont, en ce sens, postmonolingues (cf. Yıldız 2012: 4, 169), dans la mesure où le plurilinguisme et le translinguisme (cf. De Balsi 2024) doivent être considérés comme la norme dans une telle société. Cela signifie en conséquence que le statut des littératures nationales est remis en question, notamment parce qu’elles sont de plus en plus influencées par d’autres langues, que ce soit par des termes provenant de celles-ci ou par des interférences grammaticales, idiomatiques ou stylistiques. Cette résistance linguistique se manifeste souvent à d’autres niveaux du texte. Ainsi, les récits de la postmigration ont souvent recours à des pratiques subversives et ironiques qui remettent en question les rapports hégémoniques et dénoncent les réalités de la discrimination intersectionnelle (Thiemann/ Schmidt 2023c: 9). La critique du pouvoir s’exprime parfois également par l’appropriation de la littérature nationale canonique: les écrivain·e·s postmigrant·e·s y font référence dans des références intermédiales ou la réécrivent, parfois de manière parodique. L’intertextualité se manifeste aussi par des références à d’autres auteurs et autrices postmigrant·e·s, DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 17 Dossier exprimant ainsi la solidarité des „alliances postmigrantes“ (Stjepandić/ Karakayali 2019). Conformément à la tendance générale à la transnationalisation des courants littéraires, les récits postmigrants prennent très souvent la forme d’écrits autobiographiques: on remarque une fréquence particulière des textes autofictionnels, autosociobiographiques (cf. Cramer/ Schmidt/ Thiemann 2023: 28-35) et autothéoriques, 8 qui réécrivent ou prolongent l’histoire nationale de la migration, critiquent les dysfonctionnements d’une société prétendument diversifiée et inclusive et défendent une société postmigrante. Il est frappant - mais cela n’est pas quantitativement prouvé - de constater qu’à l’heure actuelle, les femmes, parfois féministes, et les personnes queer sont beaucoup plus nombreuses à prendre la parole au nom de la société postmigrante. Études de cas tirées de la littérature germanophone et francophone de la postmigration Comme nous l’avons mentionné, la constitution d’un canon est problématique si l’on considère la perspective postmigrante comme concept, et, même si nous avons insisté sur le fait que l’origine de l’écrivain·e n’est pas déterminante pour écrire des textes postmigrants, ce sont actuellement, en Allemagne comme en France, des personnes ayant un lien quelconque avec l’expérience migratoire qui écrivent dans une posture clairement postmigrante. Les exemples présentés dans les contributions réunies ici ont donc tous été rédigés par des auteurs et autrices ayant vécu des expériences migratoires. Sans tomber dans un biographisme dépassé, 9 il apparaît que nombre de ces auteurs et autrices utilisent, au sens large, des formes autobiographiques pour relater leurs propres expériences ou celles de leur famille en matière de migration ou de vie dans une société encore loin de l’idéal postmigrant. Dans son article intitulé „La francophonie littéraire comme littérature-monde en français: ou la lutte de Shumona Sinha pour une reconnaissance égalitaire“, Marina Ortrud Hertrampf présente une autrice rebelle, dont la posture postmigrante est très marquée. Dans ses textes, l’écrivaine franco-indienne aborde des thèmes pertinents pour l’ensemble de la société, tels que l’intersectionnalité et la racialisation. Alors que Shumona Sinha estime que la reconnaissance des auteurs et autrices issu·e·s de l’immigration est bien meilleure en Allemagne qu’en France, Olga Grjasnowa contredit cette affirmation. Dans son article „Dedans-dehors: Postures translingues chez Polina Panassenko et Olga Grjasnowa“, Myriam Geiser propose une étude comparée franco-allemande sur les enjeux poétiques et politiques du plurilinguisme dans les sociétés postmigrantes, et sur les positionnements des deux autrices quant aux questions d'appartenance et de reconnaissance au sein des espaces littéraires. Dans une approche également comparatiste, mais davantage axée sur la question de la différence terminologique entre la génération postmigrante et la notion de 18 DOI 10.24053/ ldm-2024-0012 Dossier société postmigrante, Martina Kopf s’intéresse, dans sa contribution „De la génération postmigrante à la société postmigrante: le passage à l’âge adulte dans Comme nous existons de Kaoutar Harchi et Vatermal de Necati Öziri“, à des textes autosociobiographiques qui dépassent la postmigration en tant que thème central de toute une génération et portent un regard sur la société dans son ensemble. Hubert Roland adopte également cette approche croisée dans sa contribution intitulée „Fonction(s) des espaces croisés et entrelacés dans la prose narrative franco-allemande de la postmigration“. En analysant un corpus franco-allemand assez large (de Fatih Akin à Alice Zeniter en passant par Chahdortt Djavann, Fanta Dramé, Maryam Madjidi et Emine Sevgi Özdamar), il se concentre sur les dimensions spatiales des sociétés marquées par la migration et examine les contacts et les conflits entre les espaces mémoriels, imaginaires et réels. Tenant compte du fait que le débat sur la postmigration est né dans la pratique théâtrale germanophone, Helga Mitterbauer aborde, dans son article „Postmigration: l’exploitation dans les Alpes et le long du fleuve Congo chez Elfriede Jelinek et Fiston Mwanza Mujila“, la question de l’appropriation et de la réécriture de la littérature nationale dans le contexte de la réalité postmigrante en Autriche. Enfin, dans sa contribution intitulée „Entre-deux et reflets: regards croisés entre la France et ses colonies dans l’œuvre d’Alice Zeniter“, Kirsten von Hagen examine la représentation de la confrontation de la France avec son héritage colonial à travers le regard de l’autrice post-migrante. Les contributions réunies dans ce dossier proposent les premières approches transdisciplinaires d’une réflexion sur la perspective postmigrante dans le cadre de la recherche franco-allemande. Ce dossier espère ainsi contribuer à ouvrir une discussion théorique plus large autour du concept de postmigration. Alkin, Ömer / Geuer, Lena (ed.), Postkolonialismus und Postmigration, Münster, Unrast, 2021. Blanckeman, Bruno, „De l’écrivain engagé à l’écrivain impliqué: figures de la responsabilité littéraire au tournant du XXIe siècle“, in: Catherine Brun / Alain Schaffner (ed.), Des écritures engagées aux écritures impliquées. Littérature française (XX e -XXI e siècles), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2015, 161-169. Brostoff, Alex / Cooppan, Vilashini (ed.), Autotheories, London/ Cambridge (MA), The MIT Press, 2025. Bundschuh-van Duikeren, Johanna / Jacquier, Marie / Löffelbein, Peter (ed.), Autosociobiography. A Literary Phenomenon and Its Global Entanglements, Bielefeld, transcript, 2025. Butler, Judith, Bodies that matter: on the discursive limits of “sex”, New York, Routledge, 1993. Coste, Marion / Kopf, Martina (ed.), Postmigration and Postcolonialism / Postmigration et postcolonialisme: Comparative Perspectives on Frenchand German-Language Literatures and Music / Perspectives comparées sur les musiques et littératures francoet germanophones, Berlin, De Gruyter, 2025. Cramer, Rahel / Schmidt, Jara / Thiemann, Jule, Postmigrant Turn. Postmigration als kulturwissenschaftliche Analysekategorie, Berlin, Neofelis, 2023. 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Cf. à ce sujet le bilan décevant de Foroutan/ Yurdakul/ Altay (2025). 6 Myriam Geiser développe notamment la notion de posture poétique postmigrante dans sa contribution au présent dossier. 7 Muñoz (1999: 6) part du principe que „a reconstructed narrative of identity formation […] locates the enacting of self at precisely the point where the discourses of essentialism and constructivism short-circuit. Such identities use and are the fruits of a practice of disidentificatory reception and performance“. Cf. aussi Butler 1993: 219. 8 Pour le genre de l’autothéorie, cf. Brostoff/ Cooppan 2025. 9 Malgré cette proximité biographique, il convient toutefois de faire la distinction entre l’écrivain·e et l’œuvre, la personne et la posture (cf. Sapiro 2020).