eJournals lendemains49/194-195

lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2024-0013
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm49194-195/ldm49194-195.pdf0824
2026
49194-195

La francophonie littéraire comme littérature-monde en français ou: la lutte de Shumona Sinha pour une reconnaissance égalitaire

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2026
Marina Ortrud M. Hertrampf
La question de la légitimité de la création littéraire dans une langue qui n’est pas la langue maternelle est une problématique centrale de la littérature des auteurs et autrices issus de l’immigration. Dans le milieu littéraire français, qui reste très attaché à l’‚hexagonalité‘ de ses écrivain.e.s ‚légitimes‘, cette question est particulièrement pertinente pour une autrice franco-indienne telle que Shumona Sinha, qui a pris ses distances avec sa langue maternelle et écrit exclusivement en français, langue littéraire „sans mère“ (Yildiz 2011: 169) pour elle.
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22 DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 Dossier Marina Ortrud M. Hertrampf La francophonie littéraire comme littérature-monde en français ou: la lutte de Shumona Sinha pour une reconnaissance égalitaire Nous les francographes nés ailleurs et arrivés ici, nous sommes les îlots disparates, solitaires mais pas isolés, qui formons l’archipel de la langue qui s’étend sur la planète. (Sinha 2022: 137) La question de la légitimité de la création littéraire dans une langue qui n’est pas la langue maternelle est une problématique centrale de la littérature des auteurs et autrices issus de l’immigration. Dans le milieu littéraire français, qui reste très attaché à l’‚hexagonalité‘ de ses écrivain.e.s ‚légitimes‘, cette question est particulièrement pertinente pour une autrice franco-indienne telle que Shumona Sinha, qui a pris ses distances avec sa langue maternelle et écrit exclusivement en français, langue littéraire „sans mère“ (Yildiz 2011: 169) pour elle. 1. Shumona Sinha - une autrice française exophone Shumona Sinha est née en 1973 à Calcutta et a grandi dans une famille d’universitaires passionnés de littérature. 1 Elle a commencé à écrire dès l’adolescence et a été élue meilleure jeune poétesse du Bengale en 1990. Elle a étudié l’anglais et n’a appris le français qu’à l’âge de 22 ans. En 2001, elle est partie enseigner l’anglais dans un collège de la banlieue parisienne et a étudié en même temps la littérature à la Sorbonne. Sinha fait partie de la très petite diaspora indienne en France, pour laquelle le français n’est devenu que progressivement une nouvelle patrie linguistique. Si Sinha a finalement commencé à écrire en français, c’est grâce aux encouragements du poète Lionel Ray (né en 1935), avec lequel elle a été mariée pendant neuf ans, et qui l’a introduite dans le milieu intellectuel parisien et l’a encouragée à produire des œuvres littéraires dans sa nouvelle langue. En passant du bengali, sa langue d’origine, au français, sa „langue vitale“, selon ses propres termes, elle fait partie du groupe des écrivain.e.s français.es exophones. 2 En effet, de nombreux textes de ces auteurs et autrices se caractérisent par leur caractère plus ou moins engagé, qui s’accompagne souvent - comme chez Shumona Sinha - d’une tendance à l’autobiographie ou à l’autofiction: Tous ces écrivains, venus d’ailleurs, ont un élément en commun, ils se servent de l’écriture en langue française comme moyen pour se dire, s’inventer, dénoncer le monde contemporain et, finalement, éprouver une langue de création. Leurs œuvres littéraires illustrent que la DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 23 Dossier frontière entre autobiographie et fiction se brouille, le soupçon et les mensonges se thématisent et l’esprit nomade s’impose à l’intérieur de leurs univers romanesques ouverts à l’interrogation identitaire. Ils aident à élargir le panorama de la littérature européenne, et enrichissent, avec leurs projets d’écriture, le champ littéraire de l’Europe actuelle, le rendant plus vivant et engagé. Leurs expériences de l’exil, le déracinement ou l’immigration ont contribué à renforcer un dialogue polyphonique et à permettre la naissance d’un nouvel ordre esthétique et éthique au moyen de la fiction romanesque. (Alfaro 2008: 136) Ce qui est résumé ici est une description exacte des textes français de Shumona Sinha. Son premier roman, Fenêtre sur l’Abîme, qu’elle qualifie elle-même de „roman d’apprentissage“ (Sinha 2022: 76), fut publié en 2008. En effet, ce premier texte littéraire en français est un roman de formation et de développement dans les deux sens du terme, car il ne décrit pas seulement, au niveau de l’histoire, le processus de formation d’une jeune femme indienne qui tombe amoureuse d’un Français beaucoup plus âgé qu’elle et qui part avec lui en France, mais il représente en même temps le premier résultat du processus de formation et de développement de Sinha, d’une autrice bengalie à une autrice française. Le caractère poétique de sa langue bengalie y est encore beaucoup plus présent que dans les œuvres suivantes. En même temps, les similitudes avec la protagoniste fictionnelle du texte, explicitement désigné comme roman dans le paratexte, mettent en évidence sa qualité transbiographique. Diana Mistreanu explique à ce sujet: la transbiographie pourrait être envisagée comme le double inversé de l’autofiction. Ainsi, l’autofiction suppose la projection de soi dans des aventures imaginaires, alors que la transbiographie consiste en la projection de personnages imaginaires dans les événements que l’auteur a réellement vécus. (Mistreanu 2021: 327) Ce que Mistreanu décrit ici au sujet de l’œuvre de Makine est entièrement valable pour les autres romans de Sinha, Assommons les pauvres! (2011), Calcutta (2014), Apatride (2017) et Le testament russe (2020). Le texte L’autre nom du bonheur était français (2022), est une sorte de ‚texte clé‘ dans la mesure où ce métarécit explicitement autobiographique montre que tous ses romans sont en fin de compte transbiographiques. S’inscrivant dans le genre de l’autothéorie (cf. Fournier 2022), ce texte hybride oscille entre une observation autoréflexive de ses identités linguistiques, une biobibliographie tout à fait autocritique (cf. Sinha 2022: 76) et un essai sociopolitique et critique sur le monde littéraire français. L’autrice et narratrice autodiégétique de L’autre nom du bonheur était français s’exprime dans ce texte en tant qu’„écrivaine impliquée“ au sens de Bruno Blanckeman (2015), c’est-à-dire en tant qu’autrice engagée qui assume une responsabilité éthique et politique et qui exerce une critique intersectionnelle et postcoloniale de la société française et de son traitement des personnes - et des écrivain.e.s - issue.e.s de l’immigration. Comme le veut l’autothéorie, Sinha part de sa propre expérience 24 DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 Dossier en tant qu’autrice française noire, mais parle pars pro toto pour les écrivains exophones écrivant en France - pas seulement, mais en particulier pour les écrivaines noires. 2. De l’(il)légitimité d’écrire en français Depuis 2008, Shumona Sinha publie en France et en français. Depuis 2009, elle est officiellement citoyenne française - donc autrice française. Mais, dans le cas de xénographies françaises, la réalité n’est pas aussi simple. En effet, la question de la reconnaissance des personnes issues de l’immigration est loin d’être anodine, même en France, le pays des droits de l’homme et de l’égalité des droits pour tous les citoyens. La journaliste française d’origine marocaine Nesrine Slaoui fait également référence à ce déséquilibre dans son autothéorie Illégitimes (2021: 163): Pour être reconnues comme citoyens „légitimes“ de la France, les personnes issues de l’immigration doivent faire plus que les Français „blancs“: „Il faut tout bien faire, mieux que les autres, mieux que les ,vrais‘ Français, ,de souche‘, comme ils disent. Quand on vient des quartiers populaires, quand on est issu de l’immigration, simplement pour être écouté et respecté, il faut être extraordinaire.“ Comment les auteurs exophones peuvent-ils montrer leur exceptionnalité et ‚prouver‘ au monde littéraire, qui n’est pas seulement fortement normatif et centralisé, mais aussi patriarcal, qu’ils sont les égaux des auteurs dont le français est la langue maternelle? Une stratégie de légitimation répandue est la référence intertextuelle à des classiques canoniques, et les romans de Shumona Sinha sont ainsi parsemés d’allusions, de mentions et de citations d’auteurs dont le capital symbolique et donc le rang dans le monde littéraire français sont incontestés. En citant les classiques de la littérature française, Shumona Sinha fait la preuve de son capital culturel ‚français‘, de sa connaissance approfondie de la culture et de la littérature françaises. Les références à des personnalités reconnues sans restriction de la littérature qualifiée de française sont particulièrement intéressantes, voire subversives. Ainsi, Shumona Sinha fait précéder son roman Calcutta de la première strophe du poème „Le Brasier“ de Guillaume Apollinaire. La strophe anticipe certes un thème central du roman (dans le poème d’Apollinaire, le je lyrique livre le passé au feu, la scène d’ouverture de Calcutta décrit la cérémonie traditionnelle hindoue de crémation du père de la narratrice); mais la devise va plus loin en abordant la question de l’origine et de la légitimité dans le champ littéraire et en thématisant le classement tout à fait ‚naturel‘ des auteurs exocanoniques dans le canon littéraire reconnu de la littérature française (rappelons qu’Apollinaire, d’origine polonaise et ayant grandi à Rome, n’a appris le français que lorsqu’il a été scolarisé en France). Shumona Sinha évoque beaucoup plus clairement la question de la ‚légitimité‘ de l’écriture littéraire en français dans la devise de L’autre nom du bonheur était fran- DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 25 Dossier çais, qui met en exergue une citation de l’ouvrage autothéorique Ces voix qui m’assiègent... En marge de ma francophonie (1999) d’Assia Djebar: „‚Pourquoi écrivezvous en français? ‘ Si vous êtes ainsi interpellé, c’est, bien sûr, pour rappeler que vous venez d’ailleurs“. Pour Assia Djebar (1936-2015), elle-même autrice francophone exophone, la langue était une partie décisive de son identité et l’écriture en français était aussi, entre autres, un acte d’émancipation de l’affirmation de soi féminine - tout comme Shumona Sinha le décrit à propos d’elle-même: Choisir d’écrire en français face à la position impériale de l’anglais en constitue le deuxième volet. Il s’agit là peut-être de ma petite révolte postcoloniale contre l’anglais, de ma décolonisation personnelle. La langue est aussi un engagement. La langue française m’a libérée en tant que femme, en tant qu’écrivaine. L’écriture est devenue ma façon d’être et ma raison d’être. (Sinha 2022: 117) En citant l’autrice maghrébine d’expression française sans doute la plus renommée, qui fut en outre la première femme du Maghreb à entrer à la prestigieuse Académie française, Shumona Sinha s’inscrit avec assurance dans cette lignée. Et elle peut le faire, car, même si ses livres ne font pas partie des best-sellers, elle jouit d’une réputation non négligeable, qui se mesure entre autres aux maisons d’édition dans lesquelles ses textes ont été publiés et qui reflète finalement son capital symbolique au sens de Pierre Bourdieu. Si Shumona Sinha est devenue une écrivaine française et si elle a pu le devenir, c’est en grande partie grâce à ses liens avec Lionel Ray, à l’influence et à la renommée de celui-ci dans le milieu littéraire parisien. Grâce à lui, elle s’est fait connaître auprès du milieu parisien des intellectuels, des critiques littéraires et des éditeurs, et son premier roman a trouvé facilement une maison d’édition: Fenêtre sur l’Abîme est paru aux Éditions de la Différence dans la section ‚littérature française‘, Assommons les pauvres! , Calcutta et Apatride ont été publiés aux Éditions de l’Olivier et Le testament russe, son essai autothéorique ainsi que son roman Souvenirs de ces époques nues, paru en 2024, ont été publiés par la prestigieuse maison d’édition Gallimard. Objectivement, l’autrice a ainsi trouvé sa place ‚légitime‘ sur le marché du livre français. 3. Le ‚patriotisme littéraire‘ - une réalité française? Le monde littéraire français reste fortement hégémonique dans son habitus et son discours. L’image que la ‚Grande Nation‘ se fait d’elle-même, avec l’Académie française comme instance normative de protection de la ‚vraie‘ culture et littérature françaises, est l’un des phénomènes de longue durée qui marquent encore aujourd’hui de manière déterminante l’exception culturelle française. Shumona Sinha attribue à la France un ‚patriotisme littéraire‘ presque protectionniste qui consiste entre autres à classer parmi la littérature ‚étrangère‘ non seulement la littérature francophone de pays et de régions qui ne sont pas (plus) français, mais aussi la littérature française d’auteurs français ayant une biographie d’immigrés. Shumona Sinha raconte ainsi 26 DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 Dossier comment, après la parution de son premier roman, elle a cherché en vain son livre dans une succursale parisienne de la FNAC, car elle n’avait tout simplement pas pensé au rayon de la littérature étrangère. Le fait qu’un auteur de renom comme Tahar Ben Jelloun se trouve également dans le rayon de la littérature ‚francophone‘ n’atténue pas non plus le sentiment d’exclusion: Les années ont passé. D’un premier texte maladroit mes écrits ont évolué. Mais le concept du centre et de la périphérie continue à accompagner mes livres. Ils sont aujourd’hui encore placés au rayon ‚littérature étrangère‘ de certaines librairies françaises. Est-ce qu’on imagine la violence de ce geste qui m’ôte ma langue d’écriture, ma langue vitale, qui me renvoie à la frontière? (Sinha 2022: 148) Selon (la critique de) l’autrice, le processus d’exclusion s’effectue également par le biais des thèmes qui sont abordés: l’œuvre littéraire de Shumona Sinha est certes reconnue - nombre de ses œuvres ont été récompensées par des prix littéraires -, mais elle est considérée comme l’autrice de certains thèmes qui la marginalisent à leur tour et ne sont pas exempts d’un certain jugement de valeur. Ainsi, elle est considérée comme une experte de l’exil, de la migration et de l’identité hybride (cf. ibid.: 150) et ses œuvres sont qualifiées de littérature de l’expérience personnelle de l’exil et donc de littérature française ‚autre‘. De plus, le fait que la majeure partie de ses romans soit située en Inde est considéré comme un argument en faveur de son ‚étrangeté‘ et de sa localisation en marge du centre franco-français: Être d’origine indienne et n’écrire des livres en français que sur l’Inde est devenu un handicap. Faudrait-il ne représenter sa culture natale que dans une langue qui lui corresponde, c’est-à-dire dans sa langue natale? D’autre part, si l’on voulait créer une œuvre littéraire en français, ne faudrait-il se référer qu’au registre culturel français? Ou, pire, hexagonal? Pour être reconnu comme écrivain français, faut-il nécessairement écrire de et sur la France? Autrement nous resterons dans la zone de la francophonie? La francophonie restera comme une zone extérieure? (ibid.: 155) La critique de Shumona Sinha à l’égard de l’hégémonie littéraire néocoloniale de la France et de l’attachement de la France au mythe d’une littérature nationale s’exprime ici de manière particulièrement claire. Dans ce contexte, on peut très bien se demander de façon critique si le choix de la protagoniste franco-française Sophia dans Souvenirs de ces époques nues est une concession consciente faite aux lecteurs et lectrices français.es afin d’être reconnue comme une ,vraie‘ autrice française. Alors que Shumona Sinha juge sévèrement la critique littéraire institutionnelle et médiatique française, elle reconnaît une bien plus grande ouverture d’esprit à son égard en tant qu’autrice française dans les pays germanophones. DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 27 Dossier 4. Autrice francophone en France - autrice française en Allemagne? „À l’étranger je suis accueillie en tant qu’écrivaine française. En France, pour beaucoup, je suis une écrivaine étrangère“ (Sinha 2022: 139), constate Shumona Sinha. Mais la critique et le marché littéraires sont-ils vraiment plus transnationaux et intégrateurs en Allemagne qu’en France? Si l’on considère qu’en 2022, le prix Georg Büchner de l’Académie allemande de la langue et de la poésie, le prix littéraire le plus prestigieux de la germanophonie, a été décerné à l’autrice translingue Emine Sevgi Özdamar, née en Turquie, et que Shumona Sinha a reçu sa première distinction en Allemagne, il semble que oui. Pour Shumona Sinha, c’est le cas, car c’est là qu’elle s’est fait connaître d’un plus large public en recevant le prix international de littérature de la Maison des cultures du monde de Berlin en 2016; de plus, le montant du prix lui a permis de quitter son travail d’enseignante pour se consacrer entièrement à l’écriture. Son séjour en 2017 en tant qu’autrice invitée au Literarisches Colloquium Berlin apparaît dans son récit comme un moment fort de sa jeune carrière d’écrivaine: „Le seul endroit où j’ai pu séjourner libre et heureuse en tant qu’écrivaine, c’était à la résidence d’auteur du Literarisches Colloquium Berlin“ (ibid.: 131). En effet, avec la traduction allemande d’Assommons les pauvres! , Shumona Sinha rencontre dans les pays germanophones un succès bien supérieur à celui qu’elle connaissait en France: Les projets littéraires des années suivantes, notamment les adaptations théâtrales d’Assommons les pauvres en Allemagne et en Autriche, m’ont permis de vivre de ma plume. Assommons les pauvres est devenu un best-seller en Allemagne après six rééditions, il est sorti en poche comme en France. […] De 2015 jusqu’à récemment, j’ai été sollicitée pour des rencontres en Allemagne et dans les pays germanophones, j’ai donné des interviews à la presse écrite et audiovisuelle, reçu une reconnaissance critique importante. (Ibid.: 128) Mais les louanges du milieu littéraire germanophone vont encore plus loin: Sinha se sent prise au sérieuse en tant que romancière, non seulement en ce qui concerne les thèmes de ses romans, mais aussi ses capacités esthétiques, qui - il faut le souligner - ont été transposées de manière grandiose dans la traduction congéniale de Lena Müller; et pourtant, le succès se rapporte à la traduction allemande d’une œuvre en langue française, donc d’un texte qui est par définition ‚étranger‘ - mais qui est justement labellisé comme littérature française et non francophone. Indépendamment de la question de savoir si la situation dans les pays germanophones est vraiment différente, Shumona Sinha a pour objectif principal de remettre en question de manière critique l’hégémonie néocoloniale de la littérature française et de s’engager en faveur d’une ouverture dynamique de celle-ci. 28 DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 Dossier 5. En guise de conclusion: Vive la francophonie littéraire ou vers une littérature postmigrante en français La dichotomie entre le centre et la périphérie, entre l’élite ‚civilisatrice‘ et les subalternes à ‚franciser‘, héritée de l’époque coloniale, caractérise encore aujourd’hui le discours franco-français sur la littérature. En fait, il semble même que cette attitude se renforce en cette période de crise de la pensée tolérante et transnationale. La prétendue menace que la mondialisation et la migration font peser sur le patrimoine culturel français ne se retrouve pas seulement dans les scénarios populistes jouant sur la peur et leur narration d’un roman national français, mais aussi, dans une certaine mesure, dans la différenciation toujours répandue entre littérature francofrançaise et littérature francophone, qui est faite parmi la production littéraire en France. Cette distinction entre écrivain.e.s dites ‚de souche‘ et écrivain.e.s issu.e.s de l’immigration ne tient pas compte des réalités de la production littéraire en France. Lorsque Shumona Sinha constate: „Toute œuvre écrite en français est de la littérature française“ (Sinha 2022: 159), elle s’oppose à une évaluation des œuvres littéraires distinguant la ‚vraie‘ littérature franco-française et la littérature ‚simplement‘ écrite en français, c’est-à-dire ‚francophone‘, comme c'est la ‚norme‘ jusqu’à présent, malgré la reconnaissance des auteurs exophones: Nous, les Autres pourtant reconnus pour notre langue inventive, notre contribution au français, pour avoir enrichi le patrimoine littéraire. Nos écritures sont visibles et vues, lues et appréciées. Ici et à l’étranger. Mais quand on dresse la liste officieuse des écrivains français valorisables, il arrive qu’on ne mentionne pas un seul écrivain de la „francophonie“. Pas un Africain subsaharien. Pas un Maghrébin. Pas un Asiatique, ni même un Européen en dehors de la France. (Ibid.: 138) Shumona Sinha demande ainsi implicitement un élargissement transgressif du canon dans lequel - au sens d’un exo-canon - les œuvres françaises d’auteurs exophones sont tout naturellement incluses. En conséquence, elle propose de parler de „francophonie littéraire“ plutôt que de „littérature francophone“, afin de remplacer la dichotomie centre/ périphérie par un concept dynamique et créatif: La francophonie a ses nombreux domaines. Ce qui nous intéresse ici, c’est sa part littéraire. La position inversée de ces deux mots nous permettra peut-être d’aller du concept de l’origine, de la racine, pour ne pas dire la race, à la création littéraire, la liberté? (Ibid.: 159-160) En d’autres termes, Shumona Sinha plaide pour une conception transou même post-nationale de la littérature d’expression française, qui va au-delà du plaidoyer Pour une littérature-monde en français (2007) dans la mesure où la notion d’une littérature francophone transculturelle et postnationale part de l’idée d’une société postmigrante au sens de Naika Foroutan. DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 29 Dossier Les perspectives postmigrantes visent à garantir la participation égale de toutes les personnes vivant dans un pays, indépendamment de leur origine, de leur appartenance ethnique ou de leur religion: „They involve a longing for a future community in which everyone belongs and all humans are recognized as beings of equal worth, regardless of backgrounds and visible differences“ (Pultz Moslund / Schramm / Vitting- Seerup 2019: 245). Les écrivain.e.s qui adoptent une posture 3 postmigrante réclament concrètement une reconnaissance égale en tant qu’auteurs et autrices (cf. Sievers 2024: 14). Cela signifie que la légitimité de la langue d’écriture n’est plus à démontrer, car chaque personne qui écrit en français serait également écrivain, quelles que soient sa langue maternelle et son origine. Les auteurs et autrices adoptant cette posture croient au rôle transformateur de la littérature. Leurs textes contestataires permettent de dépasser les littératures nationales monolingues et essentialistes au profit d’un concept pluriel et transgressif de la littérature dans une langue donnée. L’écriture postmigrante d’une autrice telle que Shumona Sinha doit donc être comprise comme un acte performatif impliquant une réflexion critique et un investissement dans la reconstruction transformante de la notion de citoyenneté, au sens de la citoyenneté performative (performative citizenship; Isin 2017). Sinha, Shumona, L’autre nom du bonheur était français, Paris, Gallimard, 2022. Slaoui, Nesrine, Illégitimes, Paris, Livre de poche, 2021. 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Blanckeman, Bruno, „De l’écrivain engagé à l’écrivain impliqué: figures de la responsabilité littéraire au tournant du XXIe siècle“, in: Catherine Brun / Alain Schaffner (ed.), Des écritures engagées aux écritures impliquées. Littérature française (XXe-XXIe siècles), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2015, 161-169. Collectif, Pour une littérature-monde, ed. Michel le Bris / Jean Rouaud, Paris, Gallimard (NRF), 2007. De Balsi, Sara, La francophonie translingue. Éléments pour une poétique, Rennes/ Montréal, PU de Rennes / Les presses de l’université de Montréal, 2024. Foroutan, Naika, „Postmigrantische Gesellschaften“, in: Heinz-Ulrich Brinkmann / Martina Sauer (ed.), Einwanderungsgesellschaft Deutschland, Wiesbaden, Springer, 2016, 227-254, DOI: 10.1007/ 978-3-658-05746-6_9. Fournier, Lauren, Autotheory as Feminist Practice in Art, Writing, and Criticism, Cambridge (MA), MIT Press, 2022. 30 DOI 10.24053/ ldm-2024-0013 Dossier Hertrampf, Marina Ortrud M. / Mistreanu, Diana (ed.), Langue(s) et espaces dans les xénographies féminines en français, Munich, AVM, 2024a. — (ed.), Postcolonialisme, femmes et migration dans l’oeuvre de Shumona Sinha, Munich, AVM, 2024b. Isin, Engin, „Performative Citizenship“, in: Ayelet Shachar et al. (ed.), The Oxford Handbook of Citizenship, Oxford, Oxford UP, 2017, 500-523. Meizoz, Jérôme, Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur. Essai, Genève, Slatkine Érudition, 2007. Mistreanu, Diana, Andreï Makine et la cognition humaine. Pour une transbiographie, Paris, Hermann, 2021. Porra, Véronique, Langue française, langue d’adoption. Une littérature „invitée“, entre création, stratégies et contraintes (1946-2000), Hildesheim, Olms, 2011. Pultz Moslund, Sten / Schramm, Moritz / Vitting-Seerup, Sabrina, „Postmigration: From Utopian Fantasy to Future Perspectives“, in: Moritz Schramm / Sten Pultz Moslund / Anne Ring Petersen et al. (ed.), Reframing Migration, Diversity and the Arts: The Postmigrant Condition, New York, Routledge, 2019, 227-247. Sievers, Wiebke, Postmigrantische Literaturgeschichte. Von der Ausgrenzung bis zum Kampf um gesellschaftliche Veränderung, Bielefeld, transcript, 2024. Steiner, George, Extraterritorialité. Essais sur la littérature et la révolution du langage, Paris, Calmann-Lévy, 2002. Yildiz, Yasemin, Beyond the Mother Tongue: The Postmonolingual Condition, New York, Fordham University Press, 2011. 1 Pour l’œuvre de Shumona Sinha, cf. la monographie de Hertrampf/ Mistreanu (2024b). 2 Outre le terme d’exophonie utilisé ici (Arndt/ Naguschewski/ Stockhammer 2007), la recherche littéraire a créé toute une série d’autres termes (pour la plupart synonymes) pour désigner les œuvres littéraires qui n’ont pas été écrites dans la langue maternelle des écrivain.e.s: on peut citer la littérature extraterritoriale (Steiner 2002), la littérature allophone (Porra 2011), la littérature ectopique (Albaladejo 2011), la littérature xénographique (Alfaro Almieiro/ Sawas/ Soto Cano 2019; Hertrampf/ Mistreanu 2024a) ainsi que la littérature translingue (Ausoni 2018; De Balsi 2024). 3 Pour la notion de posture, cf. Meizoz 2007.