eJournals lendemains49/194-195

lendemains
ldm
0170-3803
2941-0843
Narr Verlag Tübingen
10.24053/ldm-2024-0014
Es handelt sich um einen Open-Access-Artikel, der unter den Bedingungen der Lizenz CC by 4.0 veröffentlicht wurde.http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/ldm49194-195/ldm49194-195.pdf0824
2026
49194-195

Dedans-dehors: Postures translingues chez Polina Panassenko et Olga Grjasnowa

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ldm49194-1950031
DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 31 Dossier Myriam Geiser Dedans-dehors: Postures translingues chez Polina Panassenko et Olga Grjasnowa 1. Introduction: Écrire avec un accent „Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur? “ demande Gisèle Sapiro dans un essai récent; elle reprend ainsi le fil des réflexions poststructuralistes quant aux conditions de la création littéraire tout en apportant son analyse socio-politique. En prolongeant la conception foucaldienne de la ‚fonction-auteur‘, elle propose le modèle d’une triple relation „métonymique, de ressemblance, et de causalité interne (intentionnalité) - entre l’auteur et son œuvre“ (Sapiro 2024: 11). Dans son commentaire, elle insiste sur le degré de conscience qui détermine le rôle de l’auteur·ice, et qui conditionne ses choix stratégiques d’auto-représentation à travers l’écriture: Les auteur·e·s sont les premier·e·s à jouer avec leur nom pour interroger la relation entre la personne et l’œuvre. Ce jeu est un site d’observation privilégié des interactions entre les stratégies d’auteur (positionnement de l’auteur dans l’espace social) et les stratégies d’écriture ou de création. (ibid.) Selon Sapiro, ce „site d’observation“ est précisément celui de la „posture“ de l’auteur·ice, définie entre autres par Alain Viala (1993) et Jérôme Meizoz. Pour ce dernier, il s’agit d’une forme d’agentivité intellectuelle, la „façon personnelle d’investir ou d’habiter un rôle voire un statut“: l’auteur·ice „rejoue ou renégocie sa ‚position‘ dans le champ littéraire par divers modes de présentation de soi“ (Meizoz 2004). Dans sa définition, le positionnement de l’auteur·ice dans l’espace de réception repose essentiellement sur les stratégies discursives employées, c’est-à-dire sur „l’image de soi donnée dans et par le discours, ce que la rhétorique nomme l’ethos“ (Meizoz 2007: 21). Dans le contexte des sociétés postmigrantes, la question de la posture occupe une place primordiale. Au regard des nombreuses confrontations aux questions d’identité et d’origine, l’ethos des écrivaines et écrivains aux appartenances multiples devient un véritable enjeu de la production littéraire, mais également de la réception des œuvres. Dans les environnements plurilingues des sociétés marquées par la diversité, le choix de la langue d’écriture (si un tel choix se présente) et le rapport à cette langue se trouvent systématiquement au cœur des positionnements littéraires et extra-littéraires des auteur·ices. Il est ainsi intéressant d’interroger les différentes stratégies employées pour donner de la visibilité et de l’ampleur au rôle de la langue comme espace d’appartenance, mais surtout comme terrain de jeu d’une expression poétique originale et novatrice. Cette étude part de l’idée que les deux écrivaines présentées ici développent, chacune à sa manière, des postures translingues comme argument essentiel de leur positionnement au sein du champ littéraire. Polina Panassenko est une écrivaine 32 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier française, née en 1989 à Moscou (URSS) et arrivée en France à l’âge de quatre ans. Interrogée sur son rapport aux langues, elle déclare: „L’accent est ma langue maternelle“ (Faerber 2022: s.p.). Son premier roman Tenir sa langue (2022) retrace, dans une perspective autofictionnelle, les démarches entreprises par la protagoniste pour récupérer de droit l’orthographe de son prénom Polina, francisé en Pauline lors de l’immigration de ses parents en France au début des années 1990. Pour la narratrice-protagoniste, le processus de l’appropriation de la langue du pays d’accueil se décline en un incessant va-et-vient entre un ‚dedans‘ et un ‚dehors‘. La réappropriation de son prénom russe de naissance au moment de l’accomplissement de son ‚intégration administrative‘ en France à l’âge adulte symbolise pour elle l’aboutissement d’une affirmation de soi plurielle et entière. Le rôle de l’accent comme marqueur d’une identité linguistique propre - revendiquée par Polina Panassenko - s’avère être un élément crucial de la condition (post)migrante, tantôt affirmé, tantôt démenti. Dans un article intitulé „L’accent est le visage de la langue parlée“, l’écrivaine germano-japonaise Yoko Tawada insiste sur les qualités de l’accent comme trait personnel perceptible et distinctif: „On parle de nos jours de ‚personnes issues de l’immigration‘, comme si par principe il y avait un background invisible caché dans le dos des gens. L’accent, lui, est la partie visible de la migration“ (Tawada 2016). L’écrivaine allemande Olga Grjasnowa - dans son essai Die Macht der Mehrsprachigkeit: Über Herkunft und Vielfalt (Le pouvoir du plurilinguisme: Origines et diversité, 2021) - affirme avec aplomb: „[…] je suis sûre d’une chose: j’écris assurément sans accent“ (ma traduction). 1 Née en 1984 à Bakou en Azerbaïdjan (URSS) dans une famille juive russophone qui émigre en Allemagne en 1996, elle écrit en allemand, parle également couramment l’anglais et dispose de notions solides d’espagnol, de français, de polonais, d’hébreu, de turc et d’arabe. Son premier roman Der Russe ist einer, der Birken liebt (2012) l’a rapidement fait connaître au-delà de l’Allemagne; la traduction française Le Russe aime les bouleaux est parue en 2014. Dans son livre consacré au plurilinguisme, Grjasnowa tient à mettre en avant que le fait d’être issu d’un contexte multilingue ne représente ni une exception ni un handicap, et elle plaide pour que cette situation soit reconnue comme ‚état normal‘ dans un monde de plus en plus globalisé. Pour Polina Panassenko comme pour Olga Grjasnowa, il s’agit de se positionner au centre même de l’espace littéraire, tout en revendiquant une perspective transculturelle et translingue comme posture poétique légitime à l’ère des sociétés postmigrantes. 2. Imaginaire hétérolingue et conscience postmonolingue La définition de l’écriture hétérolingue proposée par Myriam Suchet (et développée à partir d’œuvres de Ken Saro-Wiwa, Gabriel Okara, Juan Goytisolo et Paul Celan) s’étend sans difficulté à toute ‚condition postmigrante‘ (cf. Schramm et al. 2019). Si Suchet insiste sur le fait que les textes de son corpus „interrogent la mondialisation DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 33 Dossier en déstabilisant la représentation consensuelle que nous avons […] de ‚la langue‘“ (Suchet 2014: 14), cette observation vaut aussi pour l’imaginaire hétérolingue d’écritures francophones et germanophones contemporaines émergeant dans un contexte de postmigration. L’hétérolinguisme en littérature ne relève pas systématiquement - comme Suchet le souligne à juste titre - d’une „linguistique fantastique, ni de langues inventées“, et les œuvres plurilingues ne suggèrent „pas tant d’imaginer une autre langue que d’imaginer ‚la langue‘ autrement“ (ibid.). Le projet de „contrer l’essentialisation identitaire de ‚la langue‘“ (ibid.: 16) est également propre aux approches poétiques postmigrantes que l’on peut observer actuellement en Allemagne et en France. Il s’agit d’écritures à la croisée de plusieurs langues qui défient le paradigme monolingue décrit par Yasemin Yildiz, dominant - depuis le XIX e siècle - le monde de la pensée et de la création littéraire en Europe. Selon Yildiz, notre ère actuelle est empreinte d’un processus de prise de conscience par rapport à la représentation de la ‚langue maternelle‘ comme marqueur d’appartenance, et d’une prise de distance face à l’hégémonie du concept monolingue en tant que norme sociale, politique et culturelle (Yildiz 2012). D’après sa formule célèbre, écrire ‚au-delà de la langue maternelle‘ ne signifie pas simplement créer un texte dans une langue étrangère ou dans plusieurs langues, mais écrire ‚au-delà du concept de langue maternelle‘ („writing ‚beyond the mother tongue‘ does not simply mean writing in a nonnative language or in multiple languages […], it means writing beyond the concept of the mother tongue”, ibid.: 14). Elle dénonce cependant l’influence persistante du lien étroit supposé entre langue et ethnicité malgré les transformations des sociétés postmigrantes et leur diversité linguistique et culturelle: „Migrations produce multilingual communities and practices, but just as importantly, they quickly begin to produce speakers of languages that are not supposed to be ‚their own‘ by right of inheritance“ (ibid.: 169). Dans le chapitre Inventing a Motherless Tongue, consacré à l’écriture de Feridun Zaimoglu, Yildiz offre une description précise de la particularité de la posture postmigrante face au postulat de l’accès à la langue par héritage: The position of the postmigrant reveals once again that the monolingual paradigm does not simply assert that a subject can only have one true language but also that this language has to correspond to particular ethnic properties. The link between language and ethnicity, in other words, is always shadowed by racialization. In that way, the postmigrant potentially occupies a position vis-à-vis the monolingual paradigm that has similarities with that of Kafka - that is, of a ‚monolingualism of the Other‘ (Derrida). Yet in contrast to the force of nationalism ruling Kafka’s time and place, the postmigrants of a transnational age do not necessarily remain in such a monolingualism but rather may actively mix multiple languages. (Ibid.: 171) Les implications racistes du paradigme monolingue sont encore régulièrement dénoncées par une jeune génération d’écrivaines et écrivains en Allemagne se situant dans la continuité de cette première approche postmigrante des années 1990. Olga 34 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier Grjasnowa, dans son essai autobiographique susmentionné Die Macht der Mehrsprachigkeit (Le pouvoir du plurilinguisme, 2021), pointe les tendances discriminatoires dans les instances de la réception littéraire allemande: Ich werde bei Lesungen oft gefragt, wie ich es geschafft hätte, so gut Deutsch zu lernen. […] Es braucht aber gar nicht so viel, um gut Deutsch zu lernen, und, ehrlich gesagt, haben gute Deutschkenntnisse nichts mit der Fähigkeit zu tun, einen guten Text zu schreiben. Die deutsche Literatur ist leider nach wie vor von der Vorstellung einer Nation geprägt und somit auch von der einseitigen Vorstellung davon, wer dieser Nation angehören darf. Den deutschen Pass zu haben reicht dafür jedenfalls nicht. (Grjasnowa 2021: 37) 2 De tels constats et expériences ont été formulés à de multiples reprises dans le contexte littéraire germanophone, par exemple dans le livre Sie können aber gut Deutsch: Warum ich nicht mehr dankbar sein will, dass ich hier leben darf, und Toleranz nicht weiterhilft 3 de Lena Gorelik (née à Leningrad en 1981, et dont le parcours ressemble à celui d’Olga Grjasnowa): 4 „Wenn man nicht perfekt oder schlecht oder schlechter als jemand anders oder mit Akzent Deutsch spricht, ist man dann ein schlechterer Mensch? Ein Mensch zweiter Klasse? Manchmal fühlt es sich so an“ (Gorelik 2012: 114-115). 5 À l’instar du livre de Gorelik - rédigé en réaction aux thèses discriminatoires du pamphlet anti-immigration de Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab: Wie wir unser Land aufs Spiel setzen (2010) 6 - l’essai d’Olga Grjasnowa s’affiche, dix ans plus tard, comme une prise de parole militante contribuant à la visibilisation d’une position postmigrante qui revendique une ‚normalisation‘ dans le regard porté sur la diversité et le plurilinguisme. La dimension engagée d’une telle démarche a été soulignée récemment par Theresa Wagner, qui, dans une étude sur le „cosmopolitisme politique“ de l’écriture de Grjasnowa, a qualifié son essai de „manifeste politique qui s’interroge sur des questions de société à travers le rapport à la langue“ (Wagner 2023: par. 17). Pour Wagner, „l’approche cosmopolite“ de l’autrice passe notamment „par une vision multilingue de la société“ (ibid.). Face au constat des multiples mécanismes d’exclusion institutionnels, notamment dans les domaines de l’édition et de la réception (voire de la consécration) littéraire, la perspective postmigrante consiste à revendiquer une mise en valeur du plurilinguisme et s’inscrit par là dans une réflexion éminemment politique. L’expression littéraire devient un espace privilégié pour la négociation de nouvelles identités à l’intérieur d’une seule et même langue. Pour le contexte germanophone, Mirjam Gebauer a décrit cette situation de négociations ‚postmonolingues‘ comme suit: Reflections on linguistic diversity in the postmigrant condition show that language struggles in recent years are evolving simultaneously in different fields of society. Literature as a field is marked by these struggles, and literature is also used to depict and reflect on language struggles in other social spheres. In recent decades, the writings of Yoko Tawada, Feridun Zaimoglu, Ilija Trojanow, Uljana Wolf and others have created new insight into a more open and diverse approach to language in the ‚postmonolingual condition‘ by means of translingual writing strategies and essayistic reflections on multilingualism. (Gebauer 2019: 190) DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 35 Dossier La situation linguistique du monde littéraire en France est autrement centralisée et hiérarchisée, car, comme l’explique Kaoutar Harchi dans son étude critique Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve, „depuis la Renaissance, l’imaginaire de la langue française est intrinsèquement lié à celui du pouvoir“ (Harchi 2016: 287). De ce fait, vouloir rompre „avec l’association de l’idée de littérature à l’idée de la nation“ (ibid.: 286) en ‚dénationalisant‘ la littérature française „ne peut se réaliser sans interroger les fondements de la domination linguistique ellemême“ (ibid.: 287). De nombreuses voix de l’espace dit ‚francophone‘ (et généralement défini comme un espace de création littéraire en dehors du territoire national) ont contribué à la négociation d’un élargissement de l’imaginaire de la littérature française. Mais c’est aussi à l’intérieur de la France que de nouvelles formes d’appropriation de la langue sont négociées, non sans difficulté. Comme l’a exprimé Régine Robin dans son essai intitulé Écrire français avec un accent (2014), „la situation de l’écrivain migrant varie en fonction […] de la spécificité des champs littéraires auxquels il a à faire face, au sens où Pierre Bourdieu l’entend“ (Robin 2014: par. 2). Elle rappelle que „l’écrivain de la migration doit pouvoir se constituer ses propres réseaux et pénétrer dans ceux qui existent et qui comptent“, et résume: „La France, sur ce plan est désespérément monolingue et on n’y parle qu’avec un accent légitime“ (Robin 2014: par. 3). Dans ce contexte de réception, il semble significatif que l’écrivaine d’origine russe Polina Panassenko, à l’occasion de la parution de son premier roman Tenir sa langue (2022), choisisse de revendiquer son accent pour affirmer sa posture linguistique. Afin de réclamer la légitimité de cet accent en tant que langue d’écriture, elle soutient: „Essayer d’écrire l’accent c’est tenter de faire entendre par écrit l’accent que je n’ai plus à l’oral. C’est aussi une façon de dire que dans un français où il n’y a pas de place pour lui, il n’y en a pas non plus pour moi parce que précisément, l’accent est ma langue maternelle“ (Faerber 2022). L’écriture avec un accent représente un défi pour la tradition monolingue du système littéraire hexagonal. Comme le précise Myriam Suchet, l’imaginaire hétérolingue des écritures à la croisée des langues oblige l’espace de réception critique et scientifique à réviser ses „structures d’intelligibilité“: „Tout se passe comme si nous restions prisonniers de conceptions extrêmement datées de ‚la langue‘ au moment même où nous nous efforçons de la mettre en œuvre pour penser des réalités nouvelles“ (Suchet 2014: 15). Ces réalités nouvelles sont conditionnées, entre autres, par ce que Régine Robin décrit comme des „écritures hybrides“, introduisant une nouvelle réflexion de la part de „l’écrivain migrant“ autour du „statut de la langue“, de „son rapport aux langues“, et du „sentiment de sa ou de ses langues“: „Si tous les écrivains ont à ‚se faire‘ leur langue, l’écrivain de la migration devra s’interroger sur le statut de sa propre langue au sein de cette francophonie […] qu’il rencontre. Langue identitaire? Langue de traduction? Langue seconde? Langue véhiculaire qu’il fait ‚sienne‘? “ (Robin 2014: par. 41). La perspective postmonolingue offre la possibilité d’appréhender autrement le statut même de la langue, que ce soit au niveau de la production ou de la réception littéraires, et de considérer comme légitime 36 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier toute expression ‚avec un accent‘. De nouvelles approches en études culturelles proposent de prendre conscience des processus d’altérisation et de négociation induits par la présence d’accents dans la communication humaine, et invitent à une „pensée avec un accent“ (Thinking with an Accent), ainsi qu’à un changement de perspective: What we hear as the accented voice of the other - which is also to say, as a sign of alterity - emerges in perception. If accent indexes anything, it is the eminently embodied character of any communicative encounter, crisscrossed as it is by libidinal and economic power relations. […] Accent does more than denote; it calls out modes of relation, of speaking and listening, laying bare the very logics of representation, identity, and interpretation. (Rangan et al. 2023: 3) La résistance affichée de l’écrivaine Olga Grjasnowa à la lecture de ses textes comme ‚écriture avec un accent‘ illustre les mécanismes d’exclusion que la réception institutionnalisée en Allemagne exerce sur les œuvres d’auteur·ices identifié·e·s comme ‚autres‘. Face aux commentaires cherchant à détecter chez elle une particularité de langage relevant de son origine étrangère, Grjasnowa réagit de façon catégorique (avec la formule déjà citée): „Ich finde zwar nicht, dass ich Deutsch mit einem Akzent spreche, aber in einer Sache bin ich mir sehr sicher: Ich schreibe definitiv ohne Akzent“ (Grjasnowa 2021: 32). 7 L’écriture sans accent représente pour elle non pas une assimilation aux conventions de la littérature germanophone canonisée, mais plutôt une affirmation de sa place légitime au sein de la littérature allemande, sans restrictions ni conditions spécifiques. L’essai Die Macht der Mehrsprachigkeit évoque notamment les écueils que le lien supposé entre langue et identité engendre dans la réception des œuvres d’écrivaines et écrivains aux biographies (post)migratoires. Ces prises de parole revendicatrices et engagées de deux autrices contemporaines issues de la même génération de descendantes de l’émigration post-soviétique et partageant un parcours similaire (même si elles évoluent dans deux mondes littéraires différents), montrent parfaitement le dilemme de la limite fine entre visibilisation (d’une position poétique particulière) et la stigmatisation (d’une non-appartenance) au sein des champs littéraires respectifs. 3. Langue et appartenance: revendications postmigrantes Le récit qu’esquisse Kübra Gümüşay (née en 1988 à Hambourg de parents turcs), dans son essai autobiographique Sprache und Sein (Langue et Être, 2020) sur la socialisation linguistique d’enfants issus de l’immigration en Allemagne, correspond aux expériences décrites par Olga Grjasnowa et Polina Panassenko: Wenn wir eine Sprache - die Sprache der Mehrheitsgesellschaft - erst in der Schule erlernen, wenn unsere Muttersprache den anderen nicht vertraut ist, so betreten wir den Raum als Fremde. Die Sprache ist die der anderen, nicht unsere. Wir bemühen uns, sie zu erlernen, DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 37 Dossier sie zu beherrschen, in ihr zu kommunizieren. Irgendwann perfektionieren wir sie - irgendwann fühlen wir, sie ist unsere Sprache. Wir beherrschen keine andere so gut wie das Deutsche, und doch müssen wir unser Zuhausesein in dieser Sprache verteidigen. (Gümüşay 2020: 34) 8 Les inégalités qui divisent les sociétés postmigrantes sont directement liées aux enjeux linguistiques et le statut des langues est un facteur majeur dans la déclinaison d’appartenances (réelles ou ressenties) à la société. En termes de reconnaissance littéraire - comme souligné dans la partie précédente - l’appartenance doit être défendue encore plus ardemment, car les instances de valorisation et de diffusion tendent vers un conservatisme et une standardisation propres aux processus de consécration de la création littéraire qui est considérée comme représentative d’une nation ou d’une culture. Pour le cas de la France, Kaoutar Harchi (née en 1987, appartenant donc à la même génération que les écrivaines étudiées ici) a dressé une analyse précise des principes de reconnaissance au sein du système littéraire, comme le résume de façon concise le texte de présentation sur la quatrième de couverture de son ouvrage déjà mentionné: Suffit-il d’écrire dans la langue de Molière pour être reconnu comme un „écrivain français“? Ou la littérature entretient-elle, en France, un rapport trop étroit avec la nation pour que ce soit si simple? Amoureuse de sa langue, la France en est aussi jalouse. Pour tous ceux qui l’ont en partage ailleurs dans le monde, elle devient alors un objet de lutte, de quête et de conquête. Retraçant les carrières de cinq écrivains algériens de langue française (Kateb Yacine, Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud et Boualem Sansal), Kaoutar Harchi révèle qu’en plus de ne s’obtenir qu’au prix d’authentiques épreuves, la reconnaissance littéraire accordée aux écrivains étrangers n’est que rarement pleine et entière. Car si la qualité du style importe, d’autres critères, d’ordre extra-littéraire, jouent un rôle important. (Harchi 2016) Ce que Harchi observe dans le cas d’écrivaines et écrivains vivant en dehors de la France peut également être constaté à l’intérieur des frontières, dès lors que l’origine linguistique de celle ou celui qui écrit se situe dans un ‚ailleurs‘ réel ou imaginaire. Pour Harchi, le paradoxe de la reconnaissance littéraire en France résulte du phénomène de hiérarchisation de l’accès légitime à la langue française à l’intérieur de ce que Pascale Casanova a appelé „l’empire du français“ (Casanova 1999): „La culture française a ceci de fascinant qu’elle organise un espace spécifique, l’espace de la création, tout en épousant l’imaginaire national. […] Cette culture littéraire trouve en la langue française son assise principale“ (Harchi 2016: 21). L’universalisme apparent de cet empire linguistique transnational camoufle à peine les relations langue-nation et langue-origine qui persistent de façon durable à différentes échelles: „Les littératures de langue française, dites ‚francophones‘ et dont la littérature française ‚de France‘ tend à être exclue, sont hétérogènes“ (ibid.: 26). Et l’on pourrait ajouter que la littérature française ‚de France‘ (qui est tout sauf homogène et monolingue) est également subdivisée selon une différenciation entre langue ‚native‘ et langue acquise. Cette division de l’espace de réception produit un 38 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier besoin constant de positionnements et d’appels à l’égalité de traitement de la part des écrivaines et écrivains. La „quête de reconnaissance“ devient un enjeu majeur dans les contextes d’écriture plurilingues et pluriculturelles, comme le pointe Harchi à juste titre, tout en ajoutant qu’elle „ne se limite jamais à son prétendu objet“, c’està dire aux confins de l’objet littéraire: „Bien au contraire, elle l’excède toujours et c’est à travers cet excès que surgit toute sa dimension politique“ (ibid.: 80). Le titre du premier roman de Polina Panassenko semble en être une parfaite illustration, car l’expression ‚tenir sa langue‘ évoque à la fois l’idée de ‚retenir‘ sa langue pour éviter qu’elle aille au contact avec l’autre langue (qui est la langue d’écriture), ou bien une sorte de repli sur sa propre langue, comme une forme de préservation et de conservation dans le sens de ‚se tenir‘ à ce qu’on possède, aux origines. L’autrice, interrogée sur le sens du titre, donne ainsi une réponse en plusieurs parties. Elle explique d’abord la signification de la formule dans le contexte du récit, où la jeune narratrice, issue d’une famille russe venue s’installer en France quand elle avait quatre ans, entreprend, une fois adulte, des démarches pour récupérer son prénom russe, qui - à la demande de ses parents - avait été francisé à son arrivée: Que ce soit l’administration qui s’oppose à ce que la narratrice reprenne son prénom russe ou sa mère qui a peur que le français dévore sa langue maternelle, la langue étrangère est perçue comme une menace. L’un des sens que peut prendre le titre Tenir sa langue est l’injonction faite à la narratrice de domestiquer sa langue plurielle. On lui demande de tenir les langues qui la composent à bonne distance l’une de l’autre. Surtout pas de mélanges. (Faerber 2022) Ensuite, son commentaire insiste sur l’importance de préserver cet accent comme marqueur d’une histoire personnelle et de révendiquer ainsi sa propre place à l’intérieur de l’espace linguistique français: Tout comme la narratrice, je suis la seule de ma famille à avoir perdu l’accent russe en français et le jour où j’ai entendu pour la première fois l’accent de ma mère, j’ai eu le sentiment de commettre une faute. Une sorte de trahison, d’abandon. Abandon de ceux qui m’ont appris à parler, à lire et à écrire. Essayer d’écrire l’accent c’est tenter de faire entendre par écrit l’accent que je n’ai plus à l’oral. […] Mais cette „langue fantôme“ ne se laisse pas écrire si facilement. On la cherche, quand on croit la saisir elle nous échappe et il faut recommencer jusqu’à parfois douter de son existence. Ce roman a aussi été l’occasion pour moi d’une sorte de rapatriement linguistique. (Ibid.) Ce rapatriement linguistique consiste donc à retrouver et à faire valoir cette ‚langue fantôme‘ qui a été recouverte par la dominance de la langue française. Dans le roman, la narratrice-protagoniste mène une réflexion autour de la question de la visibilité de l’identité linguistique en utilisant l’opposition ‚dedans‘/ ‚dehors‘: „Russe à l’intérieur, français à l’extérieur“ (Panassenko 2022: 110). Afficher son accent, „c’est l’en-dedans qui sort au-dehors. C’est le relief qui fait tomber ta langue dans le domaine public“ (ibid.: 122). Pour Polina, retrouver sa ‚langue fantôme‘ signifie se donner du ‚relief‘, trouver un positionnement qui lui permette d’être visible et audible: DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 39 Dossier Je suis la seule de ma famille à avoir perdu l’accent russe. La paroi entre le français et le russe est devenue étanche. Plus rien ne filtre au travers. On m’a dit C’est dingue ça, on n’entend rien du tout, non mais c’est vrai, c’est vrai, pas un pète de quelque chose. L’accent c’est quelque chose. Rien du tout c’est ce qu’il m’en reste. Ce sont les oreilles des autres qui actent la rupture, s’étonnent qu’il ne soit plus là. Tu as un français impeccable. Impeccable. […] Mais si mon français est impeccable, le français de ma mère, il est quoi? Et celui de mon père? (Ibid.) Et c’est là que la narratrice prononce la formule que l’autrice prend également à son compte: „L’accent c’est ma langue maternelle“ (ibid.). La reconnaissance visée à travers l’écriture est celle d’une identité linguistique propre, qui permet d’aller audelà du périmètre d’un langage normé et standardisé („Français sans accent ça veut dire français accent TV personnage principal“, ibid.: 121). Pour étudier la condition linguistique postcoloniale, Kaoutar Harchi mobilise la formule derridienne Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. L’idée de la possession d’une langue relève, selon Jacques Derrida, de l’imaginaire erroné du monolinguisme en tant que qualité organique et héréditaire, comme le rappelle très justement Yasemin Yildiz: What [Derrida] […] describes, […] is the painful revelation that a subject’s relationship to his or her language is institutionally mediated and can be ruptured. „Having“ a language, even if it is one’s only language, does not ensure the recognition of one’s claims on it. This „other“ monolingualism lacks the attributes ascribed to the mother tongue: the sense of an almost organic, intimate link to a language that results in socially sanctioned and reproduced identitarian claims. (Yildiz 2012: 41) Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on retrouve la référence à l’analyse derridienne du ‚monolinguisme de l’autre‘ aussi bien chez Kübra Gümüşay que chez Olga Grjasnowa. La perspective postmigrante prolonge la critique linguistique de l’analyse postcoloniale et l’adapte à la situation de la diversité culturelle et langagière à l’intérieur de sociétés transformées par l’immigration. Dans leurs essais respectifs, Sprache und Sein et Macht der Mehrsprachigkeit, le renvoi à Derrida correspond à un positionnement engagé, à travers lequel la revendication d’une place légitime au sein d’une communauté linguistico-culturelle atteint une „dimension politique“ (comme souligné par Kaoutar Harchi). Ainsi, Gümüşay place la citation suivante de Derrida en exergue du chapitre Die Lücke ist politisch (L’écart est politque), dans lequel elle étudie l’écart entre la langue et le monde, entre les systèmes linguistiques et le factuel, entre les personnes et choses rendues visibles à travers des désignations, et les personnes et choses restant invisibles car non stigmatisées: Niemals wird also diese Sprache, die einzige, die ich unter diesen Umständen zu sprechen bestimmt bin, insofern mir im Leben und im Tod sprechen möglich ist, niemals - verstehst Du - wird diese einzige Sprache die meinige sein. Niemals war sie in Wahrheit die meinige. (Gümüşay 2020: 45) 9 40 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier Afin d’illustrer les mécanismes invisibles de l’exclusion par le biais de discriminations linguistiques, Gümüşay utilise l’image du langage comme immense musée, dans lequel ‚on nous explique le monde extérieur‘ („ein ungeheuer großes Museum, in dem uns die Welt da draußen erklärt wird“, Gümüşay 2020: 53). Elle décrit la coexistance de deux catégories de personnes, celles qui sont nommées et celles qui ne le sont pas. Selon elle, les innommés sont des personnes dont l’existence n’est pas remise en question, qui représentent la norme et qui décident des objets exposés dans le musée („Die Unbenannten sind Menschen, deren Existenz nicht hinterfragt wird. Sie sind der Standard. Die Norm. […] Sie entscheiden darüber, was gezeigt wird und was nicht“, ibid.). Cette catégorie de personnes détient le pouvoir de nommer et d’attribuer des définitions, et elle domine les groupes de personnes nommées par elle („Sie sind Unbenannte, doch sie selbst machen von der Macht der Namensgebung Gebrauch. Sie sind auch Benennende“, ibid.: 54). Pour Gümüşay, l’opération linguistique qui consiste à enfermer des individus dans des catégories collectives en les réduisant à quelques qualités distinctives, qui ne sont significatives que du point de vue du groupe dominant, correspond à un processus de déshumanisation: Die Unbenannten wollen die Benannten verstehen - nicht als Einzelne, sondern im Kollektiv. Sie analysieren sie. Inspizieren sie. Kategorisieren sie. Katalogisieren sie. Versehen sie schließlich mit einem Kollektivnamen und einer Definition, die sie auf die Merkmale und Eigenschaften reduziert, die den Unbenannten an ihnen bemerkenswert erscheinen. Das ist der Moment, in dem aus Menschen Benannte werden. In dem Menschen entmenschlicht werden. (Ibid.) 10 Olga Grjasnowa évoque des phénomènes similaires de hiérarchisation linguistique et les effets de la domination par le langage lorsqu’elle analyse sa propre situation d’écrivaine. Elle est consciente que le monolinguisme ressenti et revendiqué pour son écriture („ich bin […] mehrsprachig im Alltag und monolingual beim Schreiben“, Grjasnowa 2021: 32) ne correspond pas à la réception générale. C’est face à ce décalage entre auto-représentation et perception externe qu’elle convoque la définition derridienne du ‚monolinguisme de l’autre‘ pour dénoncer les processus d’exclusion: Derrida schreibt in Die Einsprachigkeit des Anderen: „Ja, ich habe nur eine Sprache und die ist nicht die meinige.“ Dieses Gefühl habe ich im Deutschen nicht, aber manchmal eben doch - insbesondere dann, wenn mir gesagt wird, ich würde Deutsch mit einem Akzent sprechen. Mir ist das allerdings immer erst passiert, nachdem meine Gegenüber meinen Namen erfahren und mich auf einmal als nicht-deutsch enttarnt hatten. (Ibid.: 33) 11 Son rapport au monolinguisme de l’écriture reste ainsi ambivalent, puisqu’il se heurte au constat qu’elle ne parvient pas à échapper à une forme d’altérisation et de dépossession de la langue allemande par son public allemand. Comme Polina Panassenko, elle se voit attribuer un accent imaginaire, mais, en tant qu’écrivaine, elle en tire une position contraire („j’écris assurément sans accent“), car elle s’identifie à la DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 41 Dossier langue comme espace d’expression littéraire commun (sans conserver des langues ‚fantômes‘). Ce qui est en jeu dans la perspective postmigrante de ces deux écrivaines, c’est la ‚dimension politique‘ de la reconnaissance (pointée par Kaoutar Harchi) - et le développement d’une posture auctoriale basée sur la valorisation du plurilinguisme. Si Harchi place le positionnement linguistique postcolonial de Jacques Derrida dans le titre de son essai, c’est pour inviter à une réflexion critique autour du postulat du monolinguisme et de l’hégémonie de la langue du centre. Dans son essai dédié au plurilinguisme, Olga Grjasnowa cherche à définir un contre-pouvoir permettant de négocier un espace littéraire commun sur la base de la diversité linguistique. Elle soutient ainsi: „Mehrsprachigkeit ist […] weder ein Privileg noch ein Problem“ (ibid.: 122). 12 Son objectif est de faire admettre la situation plurilingue comme une normalité. C’est dans cette perspective qu’elle conteste l’enfermement des œuvres d’écrivaines et écrivains ayant des origines linguistiques diverses dans des souscatégories jugées discriminatoires telles que ‚Migrationsliteratur‘ (‚littérature de la migration‘), comme elle l’explique dans son essai Privilegien („Privilèges“): In Deutschland ist sie [„die Migrationsliteratur“] stets eine Literatur, die anders ist, die nicht dazugehört, nicht biodeutsch ist. Die Gemeinsamkeit der „Migrationsautoren“ ist übrigens nicht etwa eine ästhetische oder thematische, sondern ihre Herkunft, die überall liegen kann, außer in Deutschland. Alle, wirklich ausnahmslos alle, die einen seltsam klingenden Namen haben oder deren Eltern oder auch sie selber nicht in Deutschland geboren worden sind, werden unter diesem unsäglichen Begriff zusammengefasst - einem durch und durch fragwürdigen, rassistischen und paternalistischen Begriff. (Grjasnowa 2019: 101) 13 Cette pratique de réception révèle à ses yeux une conception ethnique, nationaliste et monolithique de la littérature allemande, comme elle le souligne dans ses réflexions sur le plurilinguisme lorsqu’elle fait remarquer que la possession d’un passeport allemand n’est pas suffisante pour prétendre à l’appartenance („Den deutschen Pass zu haben reicht dafür jedenfalls nicht“, Grjasnowa 2021: 37). Comme Kübra Gümüşay, Grjasnowa dénonce les procédés d’exclusion par la désignation de différences et le principe de la stigmatisation d’évolutions transculturelles et translingues par la création de terminologies discriminantes et réductrices. Les personnages de son premier roman, Der Russe ist einer, der Birken liebt (2012) (Le Russe aime les bouleaux, 2014), partagent l’expérience de se retrouver parmi les ‚nommés‘ et se rebellent contre les appellations que la société dite ‚d’accueil‘ réserve aux personnes aux origines ‚autres‘. La protagoniste et narratrice du roman, Mascha, juive, azerbaïdjanaise, russe et allemande - qui partage quelques éléments biographiques avec l’autrice - exprime son rejet de la catégorie „Migrationshintergrund“ (littéralement: „arrière-plan migratoire“) appliquée aux personnes issues de l’immigration, dans une conversation avec son compagnon Elias: „Benutzt du wieder dieses Wort? “ Ich versuchte möglichst ironisch zu klingen, aber es gelang mir nicht. Immer wenn ich dieses Wort las oder hörte, spürte ich, wie mir die Gallenflüssigkeit hochkam. Schlimmer wurde es lediglich beim Adjektiv postmigrantisch. Vor allem hasste ich 42 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier die damit zusammenhängenden Diskussionen, nicht nur in der Öffentlichkeit, sondern auch zwischen mir und Elias. In diesen Gesprächen wurde nie etwas Neues gesagt, aber der Ton war belehrend und vehement. (Grjasnowa 2012: 12) 14 Il n’est pas surprenant que le roman aborde également la question du plurilinguisme, véritable handicap aux yeux d’un représentant du monde universitaire, spécialiste de traductologie: Mein Professor bat mich, in seine Sprechstunde zu kommen. […] Heute Nachmittag würde er mir gegenübersitzen, in seiner blauen Tasse rühren und mich zur Arbeit ermahnen. Dann würde er sich nach den Weinanbaugebieten in Aserbaidschan erkundigen und mich wegen meiner spät erworbenen Mehrsprachigkeit bedauern, ich sei eben keine Muttersprachlerin, da ließe sich nichts machen. […] Und ich würde ihm nicht sagen, dass ich Aserbaidschanisch vielleicht nicht von meinen Eltern gelernt habe, aber von unseren Nachbarn, und dass ich es fließend und ohne Akzent sprach, bis wir nach Deutschland immigrierten und ich keine Sprachpraxis mehr hatte. (Grjasnowa 2012: 32-33) 15 À travers ces réflexions critiques autour de l’attitude condescendante que l’élite académique développe à l’égard de locutrices et locuteurs aux origines linguistiques multiples, la protagoniste du roman déconstruit la mythologie de la ‚langue maternelle‘ et l’idée de la suprématie du monolinguisme. Elle reflète ainsi la posture postmigrante de l’autrice, qui refuse que son maniement de la langue soit jugé à l’aune de ses origines. 4. Écritures translingues: poétique et politique Une autre référence que Kübra Gümüşay et Olga Grjasnowa partagent pour mettre en avant les atouts du plurilinguisme face à la complexité des sociétés plurielles et aux mécanismes d’exclusion et de stigmatisation qui leur sont inhérents, est la philosophie du langage de Ludwig Wittgenstein. Si Gümüşay cite le célèbre aphorisme du Tractatus logico-philosophicus „Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt“ („les limites de ma langue signifient les limites de mon monde“) pour souligner l’importance de la connaissance de „l’architecture“ 16 du langage qui nous permet de comprendre la réalité qui nous entoure et de nous y situer, Grjasnowa insiste sur le pouvoir transgressif de la compétence plurilingue: Jede Sprache öffnet […] ungeahnte Möglichkeiten und viele Türen - oft gerade dann, wenn man gar nicht damit rechnet. Sprachen ermöglichen uns, andere Menschen kennenzulernen, auf sie zuzugehen und sie im umfassendsten Sinne des Wortes zu verstehen. Dasselbe gilt für andere Kulturen und manchmal sogar für uns selbst. Mit jeder Sprache, die wir beherrschen, kommen wir besser in anderen Umgebungen, Situationen und Ländern zurecht - oder auch einfach nur mit den Nachbarn. Der Philosoph Ludwig Wittgenstein schrieb: Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt. Mit jeder weiteren Sprache überschreiten wir also diese Grenzen. (Grjasnowa 2021: 13) 17 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 43 Dossier Transposé à la création littéraire, cela signifie que l’écriture se réalise dans le miroir de plusieurs langues et que ce processus élargit à la fois le regard sur le monde et l’imaginaire linguistique. Un tel rapport aux langues dans leur multiplicité contient, outre l’aspect créatif, une vision poético-politique d’un vivre-ensemble alternatif, comme l’a souligné Theresa Wagner: Le multilinguisme permettrait donc de penser un monde humaniste sans frontières dans lequel les interactions entre humains deviendraient plus fluides et naturelles. Grâce à l’immigration, le multilinguisme au sein d’une société pourrait être pensé comme une manifestation du cosmopolitisme non pas à l’échelle globale mais locale. […] Pour Grjasnowa, la question du multilinguisme est également une question politique indissociable des conditions matérielles. (Wagner 2023: par. 18sq.) Le roman de Polina Panassenko peut également être lu comme la manifestation poétique d’une posture translingue, portant l’enjeu de la réflexion dans son titre, comme le souligne la critique littéraire Christine Marcandier: „Tenir sa langue, ce n’est pas seulement éviter de dire, se retenir de divulguer un sujet, c’est aussi refuser de dompter sa et ses langue.s, ou sa rage, c’est retrouver ce qui semblait absurde à l’enfant et le donner à ressentir au présent au lecteur“ (Marcandier 2022). L’expérience du plurilinguisme est transmise par le style très particulier du récit qui nous fait plonger dans un univers linguistique „épais, obscur, sans repères“, marqué par „la pudeur de l’humour“ et par des „phrases émaillées de néologismes phonétiques et de mots russes“ (ibid.). La pratique du bilinguisme par la narratrice enfant, qui s’organise dans la stricte binarité du ‚dedans-dehors‘ où on enfile les langues comme des costumes d’un rôle à jouer („C’est pas compliqué. Quand on sort on met son français. Quand on rentre à la maison, on l’enlève“, Panassenko 2022: 110), bascule vers un stade hybride et moins sécurisant au moment où la protagoniste ne sait plus „si elle […] [est] dedans ou dehors“ (ibid.). Elle évolue ensuite vers une conscience plurilingue plus différenciée face à un environnement marqué par la diversité linguistique à différents niveaux: Au début, je pensais que parler français sans accent ça voulait dire parler sans qu’on sache que je suis russe. Sans qu’on puisse me demander d’où je viens et ce qui m’amène. Mais à Saint-Étienne on peut parler français sans accent et avoir l’accent quand même. À Saint- Étienne, l’accent, ça veut dire l’accent stéphanois. On peut le cumuler. Stéphanois + russe. Stéphanois + russe + banlieue. (Ibid.: 121) C’est la revendication d’une ‚identité avec accent‘ comme normalité qui est portée avec rage et conviction dans le récit, et qui postule avant tout la nécessité d’un changement de perception par la ‚société majoritaire‘ (‚Mehrheitsgesellschaft‘). Le personnage adulte alter ego de Polina Panassenko se bat pour la récupération de son prénom russe en France et pour la légitimité de sa ‚voix propre‘, de son langage forgé par la coexistence de plusieurs langues, afin d’avoir „enfin voix au chapitre“ (Marcandier 2022). Son avocate l’informe de l’issue favorable de son procès: „Déci- 44 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier sion rendue. Vous pouvez vous appeler officiellement Polina en français“ (Panassenko 2022: 159). Pour la narratrice, c’est tout d’abord une victoire de reconnaissance linguistique: „Elle a dit ‚en français‘ et pas ‚en France‘. J’ai l’impression d’avoir fait entrer mon nom dans le dictionnaire“ (ibid.). Comme le fait justement remarquer Johan Faerber, le récit de cette récupération d’un nom et d’une identité linguistique „se mue […] progressivement en roman aux accents politiques en interrogeant la place des immigrés, leur impossible et illusoire intégration par l’administration“ (Faerber 2022). À ce titre, la démarche de la protagoniste peut être considérée comme un „acte […] de dés-intégration“ (ibid.), puisqu’elle conteste la conception de l’assimilation prescrite par les instances de la République: „Vous savez bien, madame, que si votre nom a été francisé, c’est pour faciliter votre intégration dans la société française“ (Panassenko 2022: 13). Le plaidoyer de Panassenko en faveur du plurilinguisme et des identités transculturelles dévoile en même temps les mécanismes par lesquels la société d’accueil se protège des phénomènes de mixité et de diversité sous prétexte d’une meilleure intégration: Je regarde la procureure et je me demande si mon intégration dans la société française peut être considérée comme réussie. Je regarde la procureure et je me demande ce que ça peut lui faire que mon prénom fasse bifurquer sa langue d’une voyelle. Ça l’écorche? Ça lui fait une saignée? Ou alors elle a peur que je me glisse dans sa langue de procureure. Le prénom comme cheval de Troie. […] Elle a peur que je lui mette ma langue dans la sienne et de ce que ça ferait. (Ibid.: 13-14) Interrogée sur son intention de provoquer, à travers son écriture, une réflexion „politique et sociale sur la question de l’assimilation“, l’autrice confirme que son roman contribue à la prise de conscience que „la francisation des noms a une dimension politique et sociale qui fait écho à la perception de la langue étrangère en tant qu’aspérité à éliminer“, et que „c’est aussi pour cette raison qu’il importe à la narratrice que son nom d’origine soit inscrit sur son état civil et non uniquement un nom d’usage“ (Faerber 2022). Elle dit se méfier des notions d’‚assimilation‘, ‚intégration‘ et ‚identité‘, et limite leur emploi aux discours administratifs représentés dans son roman. Pour son personnage, la recherche de sa voix propre et légitime passe par la considération du risque de trahison, qui réside dans toute assimilation linguistique. Un passage suprenant, aux allures de conte de fées, vers la fin du roman, établit un lien entre la phase d’adaptation indispensable dans l’enfance et le constat, à l’âge adulte, que l’absence d’accent signifie une perte: Pour qui a perdu son accent, il n’est pas exclu que son accent lui manque. Ce n’est pas obligé mais ce n’est pas exclu. Peut-être qu’arrivera le jour où mon accent viendra me demander des comptes. […] Et là, on sonne à la porte. Je regarde dans le judas, je dis C’est pour quoi? Ouvre, c’est ton accent. Une petite femme menue au regard pointu, au front large, avec un béret en laine mauve qui lui couvre l’oreille droite et un baise-en-ville dans les mains. J’ouvre. À peine sur le palier Qu’as-tu fait de moi, elle dit, qu’as-tu fait de moi, malheureuse? Je t’ai cherchée moi-même au fond de tes provinces, j’y suis encore malgré tes infidélités. Je fixe une rayure sur le parquet, elle se tait. Je relève la tête, la femme menue a disparu. (Panassenko 2022: 155-156) DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 45 Dossier L’‚imaginaire de l’hétérolinguisme‘, pour reprendre la formule de Myriam Suchet, se manifeste et se développe lors de la confrontation avec différentes situations énonciatives, au contact de l’autre et au moment du croisement de divers champs de perception. C’est ainsi que la narratrice, en ce qui concerne son rapport aux langues, se perçoit et se positionne dans le regard d’autrui: „Quand tu perds ton accent, ce sont les autres qui te l’annoncent“ (ibid.: 157). Pour Polina Panassenko comme pour Olga Grjasnowa, il s’agit de négocier leur identité linguistique à la fois plurielle et entière par l’écriture. Leur ethos d’écrivaine implique une sensibilité accrue aux processus de traduction et de transition entre différents idiomes. Plusieurs commentaires sur leurs procédés poétiques en témoignent, comme la remarque suivante de l’autrice allemande: Bei der Arbeit an meinem vierten Roman Der verlorene Sohn griff ich […] die ganze Zeit auf russisch- und englischsprachige Quellen zurück. Plötzlich musste ich tatsächlich übersetzen und wusste nicht so recht, wie, denn die russischen Formulierungen erschienen mir die einzig richtigen, während sich ihre deutschen Entsprechungen fremd und unpassend anfühlten. (Grjasnowa 2021: 32-33) 18 Le „rapatriement linguistique“ déjà évoqué, que Polina Panassenko a éprouvé (selon ses propres dires) en écrivant son premier roman, est également issu d’un processus spécifique de recherche et de traduction: Il y avait un certain nombre de mots que je ne connaissais qu’en russe, notamment des noms de fleurs, d’oiseaux, d’arbres, de champignons que je n’avais jamais eu l’occasion d’employer en français. […] Pour écrire ce livre j’ai dû chercher la traduction de ces mots russes en français, ce qui a été l’occasion de grandes retrouvailles. […] En découvrant leur traduction, j’avais l’impression d’avoir vécu des années sur le même palier qu’un ami très cher sans le savoir. (Faerber 2022) Ainsi, la ‚langue fantôme‘ s’inscrit dans le texte en agissant aussi bien sur la matérialité du signifiant, sur l’imaginaire créé par le signifié que sur les traces que laisse la mémoire des références étrangères dans le récit. On peut parler ici d’un effet de traduction propre à l’esthétique plurilingue, qui opère lors de l’écriture même et qui est potentiellement perceptible comme un accent ou une tonalité particulière. On peut à nouveau citer Yoko Tawada, qui décrit cet effet comme un phénomène poétique à part: „Pour les poètes et poétesses polyglottes, ce n’est peut-être pas un mal s’ils ont le cerveau un peu fêlé. Par la fêlure, la sonorité d’une langue passe dans l’autre langue et produit une musique atonale“ (Tawada 2016). 5. En conclusion: Dedans/ Dehors - quelle place pour une ‚poétique de l’accent‘? Il paraît presque ironique que les deux écrivaines présentées ici aient été récompensées par des prix littéraires qui semblent aller à l’encontre de ce qu’elles cherchent à défendre à travers leur posture auctoriale. En Allemagne comme en France, les 46 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier grands mouvements d’immigration qui ont eu lieu depuis le milieu du XX e siècle ont donné lieu à une importante production littéraire qui a reflété l’expérience migratoire (et éventuellement exophone) et qui a marqué les champs littéraires respectifs par l’introduction de nouveaux thèmes et de nouvelles formes. Dans les deux pays, des prix littéraires spécifiques ont été créés afin d’attirer l’attention sur ces phénomènes littéraires représentant l’évolution des sociétés d’accueil. Le Prix Adelbert-von- Chamisso (fondé en Allemagne en 1985) et le Prix de la Porte Dorée (institué en 2010 en France) - dont la création a été motivée par une volonté politique d’aide à l’intégration, même si les deux distinctions ne reposent pas sur les mêmes critères de sélection - ont par la suite été dénoncés comme des récompenses discriminatoires par une jeune génération d’écrivaines et écrivains se situant dans une perspective postmigrante. Olga Grjasnowa a été lauréate en 2015 de la catégorie Förderpreis („récompense d’encouragement“) du Prix Adelbert-von-Chamisso. Elle déclare avoir réagi avec surprise au fait que son œuvre ait été qualifiée de ‚Migrationsliteratur‘ (‚littérature de la migration‘), puisque - comme déjà évoqué - elle s’interroge de manière très critique sur le bien-fondé d’une telle classification aux critères biographiques: […] ich verstand nicht, was der Begriff „Migrationsliteratur“ überhaupt bedeuten sollte. Es konnte nicht sein, dass alle Autoren, die ein nicht-deutsches Elternteil haben, ungeachtet aller ästhetischen Kriterien in einen Topf geworfen werden. Ich habe mittlerweile auf unzähligen Podien gesessen, die sich mit dieser Frage auseinandersetzen sollten, habe lange Gespräche darüber geführt und diverse wissenschaftliche Ausführungen gelesen und ich muss trotzdem zugeben, dass ich noch immer nicht verstehe, was „Migrationsliteratur“ eigentlich sein soll. Oder ob dieser Begriff etwas anderes als die Herkunft meinen kann. (Grjasnowa 2021: 34) 19 Son commentaire sur l’historique du prix nuance cependant les effets ambivalents et contradictoires de cette consécration spécifique - entre la promotion et la visibilisation de nouvelles écritures issues de divers horizons linguistiques et culturels, et la stigmatisation de cette production littéraire comme ‚autre‘: Der Adelbert-von-Chamisso-Preis wurde seit 1985 an Schriftsteller*innen verliehen, deren Muttersprache nicht Deutsch war. 2012 wurden die Bedingungen dahingehend geändert, dass der Preis nunmehr gedacht sei für „herausragende auf Deutsch schreibende Autoren, deren Werk von einem Kulturwechsel geprägt ist“. Im Jahr 2017 wurde der Preis dann gänzlich eingestellt. Dabei war er sehr wichtig, weil er vielen Autor*innnen zu mehr Sichtbarkeit verholfen hatte. Allerdings hatte er sie eben auch klassifiziert. (Ibid.) 20 La division des écrivaines et écrivains en migrant(e)s et non-migrant(e)s semble contredire l’objectif d’un espace littéraire commun au sein d’une société postmigrante. L’évolution des critères de sélection du prix Chamisso d’une approche purement linguistique (distinction d’auteur·ices exophones) vers un argument qualitatif (considération d’œuvres marquées par un ‚changement culturel‘) reflète les transitions actuelles qui s’opèrent à l’intérieur de la société d’accueil et illustre la complexité de la diversité sociale et culturelle. DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 47 Dossier Le Prix de la Porte Dorée n’est pas basé sur des critères biographiques. Il a été créé en 2010 par le Musée National de l’Histoire de l’Immigration à Paris et „distingue chaque année une œuvre narrative de langue française ayant pour thème l’exil, les migrations, mais aussi les identités plurielles et l’altérité“. 21 Pour Julien Delmaire, lauréat en 2014, il s’agit d’un „prix courageux“ qui „n’a pas peur de sa subjectivité, de son engagement. Il est politique dans le meilleur sens du terme“. 22 Polina Panassenko, dont le premier roman Tenir sa langue a aussi été sélectionné pour le Prix Médicis, le Prix Wepler et le Prix Fémina, a reçu le Prix de la Porte Dorée en 2023. L’orientation thématique de ce prix n’empêche pas pour autant que les œuvres soient reléguées dans une catégorie à part qui les éloigne de la production littéraire du centre. Mais le positionnement du prix dans une perspective critique et engagée correspond mieux aux revendications d’une posture postmigrante, alors que les critères linguistiques et esthétiques ne sont pas spécifiquement valorisés. La place de l’écriture plurilingue au sein d’espaces littéraires toujours marqués par des logiques nationales et par la prédominance du paradigme monolingue doit constamment être négociée sur la base d’arguments poétiques et politiques. Une réception qui veut tenir compte d’une perspective postmigrante se doit d’affiner sans cesse ses approches critiques pour éviter les écueils de lectures discriminatoires. Une approche post-nationale et comparative d’une ‚poétique de l’accent‘ pourrait s’inspirer d’une „critique mondiale“, telle que l’a imaginée Xavier Garnier, en plaçant la question de l’effet de l’écriture au-dessus de celle de ses origines: „Une œuvre ne peut être considérée comme littéraire que si elle produit des effets. 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Yildiz, Yasemin, Beyond the Mother Tongue: The Postmonolingual Condition, New York, Fordham University Press, 2012, DOI: 10.2307/ j.ctt13x0cqr. 1 „[…] in einer Sache bin ich mir sehr sicher: Ich schreibe definitiv ohne Akzent“ (Grjasnowa 2021: 33). 2 „On me demande souvent, à l’occasion de lectures, comment j’ai fait pour apprendre aussi bien l’allemand. [...] Ce n’est pourtant pas si difficile de bien apprendre l’allemand et, à vrai dire, de bonnes connaissances en allemand n’ont rien à voir avec la capacité d’écrire un bon texte. La littérature allemande reste malheureusement marquée par le concept de la nation et, de ce fait aussi, par une conception unilatérale de qui peut appartenir à cette nation. Avoir un passeport allemand ne suffit pas, en tout cas.“ (ma traduction). 3 Mais vous parlez bien l’allemand: pourquoi je ne veux plus être reconnaissante de pouvoir vivre ici et pourquoi la tolérance ne fait pas avancer les choses (ma traduction). DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 49 Dossier 4 Née en 1981 à Leningrad (URSS) dans une famille russe juive, Lena Gorelik émigre avec sa grand-mère, ses parents et son frère en Allemagne en 1992. Son premier roman, Meine weißen Nächte (2004), rencontre un grand succès. Son troisième roman, Tolstoï, oncle Gricha et moi, paru en France en 2015 (titre original: Die Listensammlerin, 2014) est son premier livre traduit en français. 5 „Si l’on ne parle pas l’allemand parfaitement, ou mal, ou moins bien que quelqu’un d’autre, ou avec un accent, est-on une moins bonne personne? Une personne de seconde classe? Parfois, on a cette impression“ (ma traduction). 6 Paru en France en 2012, sous le titre L’Allemagne disparaît: quand un pays se laisse mourir, traduit par Jean-Baptiste Offenburg. 7 „Je ne trouve pas que je parle allemand avec un accent, mais je suis sûre d’une chose: j’écris assurément sans accent“ (ma traduction). 8 „Si nous apprenons une langue - la langue de la société majoritaire - seulement à l’école, si notre langue maternelle n’est pas familière aux autres, c’est en tant qu’étrangers que nous entrons dans la pièce. La langue est celle des autres, pas la nôtre. Nous nous efforçons de l’apprendre, de la maîtriser et de communiquer grâce à elle. Un jour, nous en perfectionnons la maîtrise - un jour, nous finissons par avoir le sentiment que c’est notre langue. Nous ne maîtrisons aucune autre langue aussi bien que l’allemand et, pourtant, nous devons défendre le fait d’être chez nous dans cette langue“ (ma traduction). 9 Cf. Jacques Derrida: Die Einsprachigkeit des Anderen oder die ursprüngliche Prothese, übersetzt von Michael Wetzel, München, Fink, 2003, 12. - „Or jamais cette langue, la seule que je sois ainsi voué à parler, tant que parler me sera possible, à la vie à la mort, cette seule langue, vois-tu, jamais ce ne sera la mienne. Jamais elle ne le fut en vérité“ (Derrida 1996: 14). 10 „Les innommés veulent comprendre les nommés - non pas en tant qu’individus, mais en tant que collectif. Ils les analysent. Ils les inspectent. Les catégorisent. Les cataloguent. Leur attribuent enfin un nom collectif et une définition qui les réduisent aux caractéristiques et aux propriétés que les innommés trouvent remarquables chez eux. C’est à ce momentlà que les personnes deviennent des noms. Le moment où les personnes sont déshumanisées“ (ma traduction). 11 „Derrida écrit dans Le monolinguisme de l’autre: ‚Oui, je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne.‘ Ce n’est pas le sentiment que j’ai en allemand, sauf que parfois: oui, quand même - en particulier lorsqu’on me dit que je parle allemand avec un accent. Mais cela m’arrive uniquement après que mes interlocuteurs ont appris mon nom et m’ont tout à coup démasquée comme non-allemande“ (ma traduction). 12 „Le multilinguisme n’est [...] ni un privilège ni un problème“ (ma traduction). 13 „En Allemagne, la ‚littérature de la migration‘ (‚Migrationsliteratur‘) est toujours une littérature différente, à part, qui n’est pas ‚bio-allemande‘. Le point commun des ‚auteurs de la migration‘ n’est d’ailleurs pas esthétique ou thématique, mais c’est leur origine, qui peut se situer n’importe où, sauf en Allemagne. Tous ceux - sans exception - qui ont un nom à consonance étrange ou dont les parents (ou eux-mêmes) ne sont pas nés en Allemagne, sont regroupés sous ce terme inqualifiable - un terme totalement douteux, raciste et paternaliste“ (ma traduction). 14 „Tu utilises encore cette expression? dis-je en essayant de plaisanter, mais sans y parvenir. Chaque fois que je lisais ou entendais cette expression, je sentais mon estomac se retourner. Ce n’était pire qu’avec l’adjectif postmigratoire. Je détestais surtout les débats qui s’ensuivaient, pas seulement avec d’autres mais aussi entre Elias et moi. Dans ce genre de discussions, on ne disait jamais rien de nouveau, pourtant le ton était doctoral et véhément“ (traduction Pierre Deshusses; Grjasnowa 2014: 14-15). 50 DOI 10.24053/ ldm-2024-0014 Dossier 15 „Le professeur me demanda de venir le voir pendant son heure de permanence. […]. Cet après-midi, il se retrouverait en face de moi, assis à son bureau, remuerait son café dans sa tasse bleue et m’exhorterait à travailler. Puis il me poserait des questions sur les vignobles en Azerbaïdjan et déplorerait mon multilinguisme tardif, soulignerait que je ne suis pas une vraie locutrice native et qu’on n’y pouvait rien changer. […] Et je ne lui dirais pas que j’avais appris l’azerbaïdjanais non pas avec mes parents mais grâce à nos voisins, et que je le parlais couramment et sans accent jusqu’à ce que l’on émigre en Allemagne où je n’avais plus la possibilité de le pratiquer“ (traduction Pierre Deshusses; Grjasnowa 2014: 36). 16 „Klar ist: wir müssen uns mit der Architektur der Sprache beschäftigen, die unsere Realität erfassen soll. Damit wir aussprechen können, was ist. Damit wir sein können, wer wir sind. Damit wir sehen können, wer die jeweils anderen sind“ (Gümüşay 2020: 21). „Une chose est claire: nous devons nous pencher sur l’architecture du langage qui doit saisir notre réalité. Pour que nous puissions dire ce qui est. Pour que nous puissions être qui nous sommes. Pour que nous puissions voir qui sont les autres“ (ma traduction). 17 „Chaque langue ouvre […] des possibilités insoupçonnées et de nombreuses portes, souvent au moment où l’on s’y attend le moins. Les langues nous permettent de connaître d’autres personnes, d’aller vers elles et de les comprendre dans le sens le plus large du terme. Il en va de même pour les autres cultures et parfois même pour nous-mêmes. Chaque langue que nous maîtrisons nous permet de mieux nous débrouiller dans d’autres environnements, situations et pays - ou tout simplement avec nos voisins. Le philosophe Ludwig Wittgenstein a écrit: ‚Les limites de ma langue signifient les limites de mon monde.‘ Avec chaque nouvelle langue, nous franchissons donc ces frontières“ (traduction Theresa Wagner, Wagner 2023: note 21). 18 „En travaillant sur mon quatrième roman, Der verlorene Sohn (Le fils prodigue), j’ai [...] tout le temps eu recours à des sources russes et anglaises. Soudain, j’ai vraiment dû traduire et je ne savais pas vraiment comment, car les formulations russes me semblaient les seules correctes, alors que leurs équivalents allemands me paraissaient étrangers et inappropriés“ (ma traduction). 19 „[…] je ne comprenais pas ce que voulait dire le terme ‚littérature de la migration‘. Il n’était pas possible de mettre dans le même sac tous les auteurs dont un parent n’était pas Allemand, en dépit de tous les critères esthétiques. Entre-temps, j’ai assisté à d’innombrables tables rondes consacrées à cette question, j’ai eu de longues discussions à ce sujet et j’ai lu diverses explications scientifiques, et je dois malgré tout avouer que je ne comprends toujours pas ce qu’est la ‚littérature de la migration‘. Ou si ce terme peut désigner autre chose que l’origine“ (ma traduction). 20 „Le prix Adelbert-von-Chamisso est décerné depuis 1985 à des écrivains dont la langue maternelle n’est pas l’allemand. En 2012, les conditions ont été modifiées de manière à ce que le prix soit désormais destiné à des ‚auteurs remarquables écrivant en allemand et dont l’œuvre est marquée par un changement de culture‘. En 2017, le prix a été totalement supprimé. Il était pourtant très important, car il avait aidé de nombreux auteurs à gagner en visibilité. Mais il les avait aussi catégorisés“ (ma traduction). 21 Cf. www.histoire-immigration.fr/ les-prix-de-la-porte-doree/ le-prix-litteraire-de-la-porte-doree (dernière consultation: 24 juin 2025). 22 Ibid.